Du contrat social (Édition Beaulavon 1903)/Livre I

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Société nouvelle de librairie et d’édition (p. 105-106).



LIVRE PREMIER





Je veux chercher si, dans l’ordre civil, il peut y avoir quelque règle d’administration légitime et sûre [1], en prenant les hommes tels qu’ils sont et les lois telles qu’elles peuvent être [2]. Je tâcherai d’allier toujours dans cette recherche ce que le droit permet avec ce que l’intérêt prescrit, afin que la justice et l’utilité ne se trouvent point divisées.

J’entre en matière sans prouver l’importance de mon sujet. On me demandera si je suis prince ou législateur pour écrire sur la politique [3]. Je réponds que non, et que c’est pour cela que j’écris sur la politique. Si j’étais prince ou législateur, je ne perdrais pas mon temps à dire ce qu’il faut faire ; je le ferais, ou je me tairais.

Né citoyen d’un État libre [4], et membre du souverain, quelque faible influence que puisse avoir ma voix dans les affaires publiques, le droit d’y voter suffit pour m’imposer le devoir de m’en instruire : heureux, toutes les fois que je médite sur les gouvernements, de trouver toujours dans mes recherches de nouvelles raisons d’aimer celui de mon pays [5] !

  1. Ces mots ne donnent pas une idée très exacte de l’objet de l’ouvrage. Par ordre civil, Rousseau entend l’organisation générale de la société, et non les relations de particulier à particulier que considère aujourd’hui notre « droit civil ». Il veut étudier les principes constitutifs de toute société ; cela se rapporterait plutôt à ce que nous nommons aujourd’hui « droit public ».
  2. Cette formule très importante marque bien le but poursuivi par Rousseau et distingue nettement le Contrat social de l’Esprit des Lois de Montesquieu. Celui-ci avait voulu dégager la philosophie des lois réelles et « du droit positif des gouvernements établis », comme le remarque Rousseau lui-même, dans l’Émile (liv. V). Il avait donc dû prendre les lois telles qu’elles sont et chercher comment les hommes pouvaient s’y accommoder. Au contraire, Rousseau veut traiter des « principes du droit politique », d’une façon abstraite et générale, cherchant ce que les lois peuvent être et, par conséquent, doivent être pour convenir à la nature de l’homme et aux conditions de toute société. C’est donc de la connaissance de l’homme, tel qu’il est, que Rousseau va déduire les principes généraux d’une constitution politique rationnelle : il s’appuie sur la morale et la logique, non sur l’histoire ou la jurisprudence. « … Je cherche le droit et la raison, et ne dispute pas des faits. » (Ms. de Genève, I, v).
  3. Cf. Descartes, Disc, de la Méthode, 2e partie : « … Je ne saurais aucunement approuver ces humeurs brouillonnes et inquiètes qui, n’étant appelées ni par leur naissance ni par leur fortune au maniement des affaires publiques, ne laissent pas d’y faire toujours en idée quelque nouvelle réformation. » — Descartes, homme du xviie siècle, n’osait pas appliquer les règles de sa méthode à l’étude des questions religieuses et politiques : les philosophes du xviiie siècle se sont au contraire proposé d’examiner les unes et les autres avec « les yeux de la raison ». C’est là l’œuvre essentielle de Montesquieu, de Voltaire et de Rousseau.
  4. La république de Genève.
  5. Montesquieu dit, de même, dans la Préface de l’Esprit des Lois : « Je lui rends grâces (au ciel) de ce qu’il m’a fait naître dans le gouvernement où je vis (la monarchie française) et de ce qu’il a voulu que j’obéisse à ceux qu’il m’a fait aimer. » Ce sont là, sans doute, chez Montesquieu comme chez Rousseau, des paroles de prudence, destinées à amortir les persécutions probables. Pourtant, elles expriment aussi, chez l’un et chez l’autre, des sentiments sincères et des tendances naturelles : Montesquieu est libéral, mais essentiellement monarchiste ; Rousseau, malgré les critiques qu’il formula souvent contre la constitution de Genève, aima toujours à se dire « républicain » de naissance et de cœur. Voir notamment sa lettre au libraire Rey, après la publication du Contrat, 29 mai 1762. Cf. Introd., chap. II, p 59 et suiv.