Du crépuscule aux aubes/VI

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Imprimerie Beauregard (p. 49-53).

VI

L’Orbe Éternel



Que viens-tu faire dans la vie,
Monère tombée au hasard
Sur la rampe toujours gravie
Qui ne s’arrête nulle part ?

Sans fin, sans début, sans durée,
Hier et Demain font le Présent
Qui repousse l’âme atterrée
Hors du Possible insuffisant.

Deux mystères, le Temps, l’Espace
— Vieux mirages toujours nouveaux —
Laissent dans ton cœur une trace
Trop profonde pour ton cerveau.


Ton passé n’a pas d’origine,
Et tu ne sais pas d’où tu viens ;
Ce que ton esprit imagine
Est le seul savoir que tu tiens.

Qu’es-tu dans l’innombrable foule
Qui naît, passe, meurt sans repos
Sur ta planète qui déroule
Son orbe depuis le chaos ?

Que veut la nébuleuse blême,
Dans le vertige sidéral
Qui trace l’immense problème
De l’Infini conjectural ?

Où courent ces masses, ces nombres,
En l’effroyable mouvement
Alterné de soleils et d’ombres
Qui prolongent le firmament ?

Plus loin que le rayon solaire,
D’autres astres et d’autres cieux
Roulent dans l’abîme orbitaire
Qui fuit sans cesse devant eux.


N’interroge pas l’Étendue,
Toi qui juge ; selon ton œil,
Et dont la perspective nue
Se heurte au rouvre du cercueil !

Plus près de toi gît le miracle
Dans toute chose qui se meut.
L’oiseau qui chante est un oracle
Dont ta conscience s’émeut.

La source qui te désaltère,
L’arbre qui te donne son fruit,
Le sang qui bondit dans l’artère,
Savent pourquoi le Soleil luit.

Toutes les aurores te disent
Qui fait renaître les couleurs
Et les huiles qui s’opalisent
Dans le calice pur des fleurs.

L’héliotrope est tout un monde
Qui cherche dans le jour vermeil
La chaude clarté qui l’inonde
Au doux bercement du réveil.


Écoute la voix qui babille
Dans l’ombrage de la forêt :
Cri, chanson, vocalise ou trille,
C’est la langue que Dieu permet.

Suis le torrent qu’enfle une crue
Dans la faille qui le retient :
C’est ton angoisse qui se rue
Au Jour, dont elle se souvient.

Tu vois tout sans en rien comprendre,
Et ce que tu ne crois pas voir
Frappe tes yeux sans les surprendre :
L’éclat des astres fait ton soir.

Si tu veux l’éclair qui te guide
À l’inaltérable Beauté,
Repose ton regard limpide
Sur la Force et sur la Clarté.

Ne pèse pas l’impondérable
Des choses dont tu vois l’envers :
Cherche la puissance immuable
Qui s’accuse dans l’Univers.


Respire la bonté des choses
Qui palpitent autour de nous ;
Peut-être le parfum des roses
Te fera tomber à genoux.

Fleuve, montagne, ou chair vibrante,
Reliés au même moteur,
Rayonnent une force errante
Qui te ramène au Créateur.