Du roman en Allemagne

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Du roman en Allemagne
Revue des Deux Mondes, période initialetome 14 (p. 917-934).


DU ROMAN


ET


DE LA CRITIQUE


EN ALLEMAGNE




Schwartzwëlder Dorfgeschichten (Scènes de village dans la Forêt-Noire), par M. Berthold Auerbach. – 2e édition ; Mannhaim, 1845




Malgré l’admiration confiante que nos romanciers à la mode professent pour eux-mêmes, et en dépit des hymnes entonnés par leurs disciples avec une parfaite obéissance, l’état de la poésie et de ce qu’on appelle encore l’imagination préoccupe à bon droit les ames les moins chagrines ; si nous voulons pourtant nous consoler de nos misères, nous n’avons qu’à jeter les yeux sur les pays voisins. Triste consolation, hélas ! on aimerait mieux aller chercher à Londres ou à Berlin les plaisirs qui nous manquent ici, et opposer, comme Mme de Staël, aux dernières œuvres d’une littérature appauvrie les exemples vivifians de Goethe ou de Jean-Paul. L’amour-propre se résignerait facilement, et les pures jouissances de la pensée feraient taire les scrupules du patriotisme. Non, cette ressource-là nous manque ; ni l’Angleterre, ni l’Allemagne, ni l’Espagne, ni l’Italie, ne nous donneraient aujourd’hui ce que nous cherchons inutilement autour de nous. Que la culture intellectuelle s’accroisse et se propage, que le niveau général s’élève, on n’en saurait douter. Le travail politique de l’Allemagne est, par exemple, un spectacle vivant, plein d’un intérêt sérieux et vraiment digne de nos sympathies. L’histoire, le droit, les sciences morales, sont cultivées avec ferveur ; un certain talent secondaire abonde en maintes directions ; il y a comme un courant actif, agile, qui circule de mille côtés, et dont l’étude est remplie d’instruction et d’attrait. Cela suffit-il pourtant ? Où sont dans cette foule lettrée qui grossit chaque jour, où sont les natures originales, les physionomies distinctes ? où est le don heureux, privilégié, la faculté immortelle, l’invention qui ravit les ames ?

Retrouver dans la littérature européenne les inspirations diverses, la poésie de chaque pays, les variétés fécondes, c’est là, en ce moment, une étude qui n’a plus d’objet. On pourrait presque dire que les littératures étrangères n’existent plus. Voyez si au nord et au midi les générations contemporaines ne sont pas marquées du même signe. Passez le Rhin ou la Manche, traversez les Alpes ou les Pyrénées, vous retrouvez au-delà des frontières ce que vous vouliez éviter chez nous. Il y a comme une triste uniformité qui enveloppe le monde. L’Allemagne particulièrement nous ressemble un peu plus qu’il ne conviendrait. Les vices littéraires, la fatigue, le désordre, la stérilité prétentieuse, toutes les misères que nous dénonçons ici sont installées dans le pays de Goethe et de Schiller. L’imagination est désormais, là aussi, une chose vénale, tourmentée par l’industrie et, à mesure que la culture intellectuelle devient le partage d’un plus grand nombre, l’art disparaît. On sait ce qu’est aujourd’hui le roman dans nos manufactures, le roman, si noble encore il y a dix années à peine, si éloquent et si riche. L’Allemagne, qui depuis Goethe et Jean-Paul n’avait pas eu la même bonne fortune, nous a emprunté bien vite nos erreurs présentes. N’y a-t-il pas dans le pays de Mignon, comme dans celui de Valentine et de Mauprat, des milliers de plumes occupées nuit et jour à fabriquer d’indigestes produits ? Je remarque de singuliers rapprochemens : toutes ces compositions si nombreuses pourraient se diviser en deux classes ; il y aurait, d’une part, les romans socialistes, les histoires à grand fracas, à grandes prétentions métaphysiques et politiques, de l’autre les conteurs les plus indifférens, les faiseurs éternels, qui voudraient bien cacher leur bourgeoise industrie sous je ne sais quelles prétentions de grand monde et d’aristocratie suspecte. Ici les disciples attardés de la jeune Allemagne, les héritiers de M. Mundt et de M. Willkomm ; là les gentilshommes à l’imagination douteuse et au style éventé, prétentieuse et maussade compagnie, gouvernée, jusqu’à la saison prochaine, par la comtesse Hahn-Hahn et le baron de Sternberg.

Les préoccupations politiques de l’Allemagne sont peu favorables au culte de l’art. Tout ce mouvement si sérieux, si légitime, mérite nos plus ardentes sympathies ; un grand bien sortira de là : l’intelligence de ce pays y acquiert des qualités inattendues, et une transformation féconde est proche. Toutefois cette crise est difficile à traverser. Que de choses précieuses, que de trésors aimés sont jetés à la mer ! Les anciennes vertus sont regardées comme incommodes et dangereuses, et, parce que ces vertus ont été souvent trompées, on les repousse, on les raille, on se défie de soi-même, on renie le caractère national. La crainte d’être dupe, voilà le mal qui, corrompt les esprits. Je la comprends, cette crainte, je l’excuse chez ce peuple tant de fois abusé. N’est-ce pas cependant un fâcheux symptôme, un vrai signe de faiblesse ? Combien il serait plus beau de conserver honnêtement les traditions de ses ancêtres et de marcher néanmoins, avec le même calme et la même résolution, à la conquête de l’avenir ! L’innovation courageuse et la tradition fidèle, savoir se transformer sans pour cela renoncer à sa nature, voilà ce qui attesterait chez ce peuple une maturité complète, une ame forte et tout-à-fait maîtresse d’elle-même.

Il y a un autre mal qu’il faut signaler aussi, l’absence de la critique. Cet esprit attentif et scrupuleux, ce vigilant gardien des lettres, le critique, a abandonné son poste ; il est occupé ailleurs. Engagé comme tous les autres dans les intérêts politiques, attentif à la rénovation sociale qui s’opère, il s’inquiète peu de la dispersion des muses. Ce désordre ne l’attriste point ; il ferme volontiers les yeux, il se console en pensant que le temps des fortes et originales natures est passé, que le niveau commun doit monter, et qu’après ce travail général, après cette transition nécessaire, dans un siècle, dans deux siècles peut-être, les maîtres souverains, les vrais successeurs de Goethe et de Jean-Paul, de Herder et de Schiller, reparaîtront naturellement. Cette bizarre résignation de la critique se montre surtout d’une manière très évidente chez l’un des juges les plus intelligens et les plus fermes, chez l’historien des lettres allemandes, M. Gervinus. M. Gervinus a publié, il y a quelques années, les deux derniers volumes de sa savante histoire. Arrivé à la fin de la période de Goethe et du mouvement romantique, c’est-à-dire au seuil même de l’époque où nous sommes, il dévoile en quelques mots toute sa pensée sur les doctrines de la littérature actuelle. Or, savez-vous le conseil qu’il donne à ses contemporains, savez-vous ce qu’il propose ? Il propose une interruption de travail. Plus de poésie, plus de chants, plus d’amour ; tout a été dit. Si l’on s’obstine à vivre dans le même horizon, cette terre épuisée ne donnera plus naissance qu’à des œuvres sans vie. Plions nos tentes, et allons conquérir un domaine plus riche, un sol vierge. Cette terre féconde, ce sera la société que l’avenir nous garde et que nous devons lui ravir ; jusque-là, renonçons à la muse. Je sais les libérales espérances qui animent M. Gervinus, quand il parle ainsi ; mais cette excuse suffit-elle ? Quel dédain dans ces étranges recommandations ! quel découragement mêlé à cet instinct si fier de la vocation politique de notre âge ! Sans doute, les époques calmes, régulières, en possession d’une vie morale qui les satisfait, sont plus propices aux méditations de l’artiste, et verront naître des œuvres où brillera plus complètement le signe de la beauté. Les périodes de crise et de tourmente ne sont pas toutefois si déshéritées que vous le dites, et une si singulière abnégation a de quoi nous surprendre. Quoi donc ! attendre les temps meilleurs, congédier pour cent ans la poésie et l’imagination, leur préparer laborieusement une demeure nouvelle, comme si ces libres déesses admettaient vos précautions bourgeoises et qu’elles ne pussent, dans le travail même qui s’accomplit, trouver des occasions fécondes et répondre à de généreux appels !

Tandis que M. Gervinus conseillait une suspension de poésie, un jeûne dur et cruel, et renonçait à diriger les lettres, d’autres critiques, animés comme lui des plus libérales intentions, pensaient au contraire qu’il importait de surveiller attentivement les efforts de la génération nouvelle. Nous avons exprimé nos sympathies pour ces premiers numéros des Annales de Halle, où la critique littéraire et philosophique ; organisée d’abord avec une vigueur sincère, annonçait un groupe militant et généreux, assez comparable déjà à ce que furent sous la restauration les écrivains du Globe. M. Arnold Ruge et ses amis rendirent de vrais services dans les premiers mois de leur brillante expédition ; ils signalèrent le double fléau de la littérature contemporaine, l’indifférence des hautes écoles et les frivolités aristocratiques des conteurs à la mode. En même temps qu’ils réveillaient les universités endormies, ils châtiaient comme il convient les gentilshommes voltairiens de la jeune Allemagne : on sait que cette sémillante armée de 1836 fut mise en déroute dès le premier feu. Ce sont là des services réels et dont l’histoire littéraire leur tiendra compte. Pourquoi faut-il qu’ils aient si vite abandonné cette direction excellente ? A cette critique large et saine, pourquoi a-t-on vu succéder si tôt un esprit d’école intolérant et jaloux ? M. Gervinus ne croyait pas qu’il fallût se préoccuper d’une littérature qu’il condamnait : il la laissait aller à l’aventure, la jugeant trop peu digne d’un bon conseil ; les écrivains des Annales de Halle se jetaient dans l’excès contraire : leur ambition fut de gouverner, et de gouverner si despotiquement, qu’ils prétendirent bientôt imposer à toutes les œuvres de la pensée les sèches et étroites formules de la jeune école hégélienne. C’est ainsi qu’ils se décréditèrent eux-mêmes, et que cette entreprise, commencée avec beaucoup d’éclat et de fermeté, fut universellement repoussée par le bon sens public.

Entre ces deux systèmes, entre la superbe indifférence de M. Gervinus et la tyrannie hautaine des Annales de Halle, il y a place pour une critique intelligente et large. Il faut espérer que cette critique s’organisera enfin, et que le mouvement confus des lettres contemporaines ne sera ni abandonné à lui-même, ni violemment comprimé. L’école de Tubingue commence à donner des espérances ; les Annales du présent, dirigées avec une distinction réelle par M. Schwegler, pourront un jour remplir ce rôle actif et sérieux que je regrette de voir délaissé aujourd’hui. Que les jeunes écrivains de ce recueil se gardent seulement de cet esprit exclusif, de cette partialité jalouse à laquelle on se laisse si aisément entraîner au-delà du Rhin ; l’exemple de leurs aînés doit les avertir et leur inspirer une salutaire défiance. Parmi les critiques les plus accrédités, qui ne combattent pas sous la bannière d’une école, il en est quelques-uns que je voudrais voir s’emparer bientôt d’une autorité légitime. M. Levin Schücking est un esprit distingué, habile à s’approprier la substance d’un livre, à l’analyser finement. Ses différens travaux, dans la poésie et dans le roman, sont de gracieux essais ; ils ont donné à sa pensée une heureuse souplesse, et la critique, qui paraît bien être sa vocation véritable, en profitera certainement. Je souhaiterais surtout à M. Gustave Kühne une autorité de plus en plus efficace. Voilà un écrivain charmant, une sincère nature de critique, douée de facultés éminentes et vives ; rare esprit, fidèle à la tradition, et prompt à aimer, à comprendre, à conseiller son époque. Le goût, le sens délicat et pur, la finesse qui se fait trop souvent regretter en Allemagne, l’enthousiasme aussi, il possède ces qualités précieuses ; ce qui manque à M. Gustave Kühne, c’est la force et la décision. J’entrevois pour lui, s’il acquiert la fermeté nécessaire, un rôle utile et qui ne sera pas sans honneur. Pourquoi ne donnerait-il pas à son pays ce critique, ce guide sérieusement autorisé, dont la poésie allemande a tant besoin au milieu des complications périlleuses du mouvement politique et du travail littéraire ? D’autres, esprits déjà bien préparés, M. Hermann Margraff, M. Marbach, M. Henri Koenig, seraient dignes de s’associer à sa tâche. Ce qu’ils devraient recommander aujourd’hui plus que jamais, c’est le respect de cette tradition si menacée dans la tourmente actuelle. Ils rappelleraient aux poètes la première condition qui leur est imposée ; ils les mettraient en garde contre les imitations étrangères, ils leur prêcheraient la fidélité au caractère national. S’il est bien que l’Allemagne politique tourne les yeux vers les pays libres et leur demande des conseils pour les réformes qui la préoccupent, il ne faut pas qu’elle renonce à elle-même, qu’elle efface indistinctement tous ses souvenirs, qu’elle nous emprunte pour ses romans et ses poèmes les déclamations socialistes ou la légèreté banale d’une littérature médiocre ? Comment les leçons du passé doivent-elles être modifiées et appropriées aux besoins nouveaux ? Voilà le problème qu’ils devraient étudier, l’enseignement dont ils devraient se charger sans cesse. C’est surtout dans les momens de crise, aux heures de transition, que la critique est vraiment utile et que la dialectique des conseillers doit venir en aide à l’imagination des inventeurs. M. Wienbarg l’avait soupçonné, il y a dix ans, dans ses Batailles esthétiques ; puisqu’il s’est découragé trop tôt, continuez son œuvre et accomplissez son programme. Alors cette originalité que nous cherchons en vain ne pourrait-elle pas renaître ? Et si ce guide futur à qui je m’adresse, sympathique au mouvement libéral, pénétré d’un intelligent respect pour les beaux monumens poétiques de son pays, parvenait à diriger habilement dans cette voie les travaux des écrivains, ne remplirait-il pas un office à la fois politique et littéraire ?

Je ne sais si je m’abuse, mais cette espérance ne me paraît pas trop ambitieuse. Le rapide succès d’un recueil charmant que je suis heureux d’annoncer me confirme dans mon opinion. Les Scènes de village de M. Berthold Auerbach indiquent nettement, par une gracieuse expérience, ce que j’entrevoyais tout à l’heure ; elles montrent quel charme il y aurait à unir dans une juste mesure le sentiment des temps nouveaux et le culte des traditions du pays. Ce livre, publié en 1843, a déjà eu plus d’une édition ; on l’a lu et relu avec bonheur ; c’est le succès le plus franc et le plus complet que nous offrent ces trois dernières années. Nous n’avons pas à protéger une œuvre inconnue ; nous voulons seulement en expliquer le succès, faire connaître à la France un conteur original, et tirer de cet exemple aimable des conseils, des espérances, utiles peut-être à la critique, et que nous adressons amicalement à nos confrères d’Allemagne.

Quel est le sujet du livre de M. Auerbach ? La vie des paysans de son pays, la peinture de la pauvre commune perdue, dans la forêt, les mœurs rudes, naïves, du laboureur et du bûcheron ! Nous quittons, et Dieu en soit loué ! le boudoir de la comtesse Hahn-Hahn, les salons de M. de Sternberg, et tout ce monde équivoque où la jeune Allemagne prêchait, comme on dit, la réhabilitation de la matière. Cette société fausse, guindée, si peu réelle, si peu allemande surtout, nous en voilà délivrés ! Je ne sais quel souffle embaumé me vient au visage ; c’est une bouffée de printemps, un air pur et vivace qui a passé par la ferme, au-dessus des sillons fraîchement remués, à travers les chênes de la Forêt-Noire ? Je me rappelle aussitôt quelques-unes des œuvres gracieuses que l’Allemagne a déjà produites, et je renoue la chaîne de ces aimables traditions poétiques. Goethe, qui a touché à tout, n’avait-il pas indiqué dans Hermann et Dorothée les neuves inspirations que ces agrestes peintures de la vie allemande peuvent fournir à l’artiste ? Après Hermann et Dorothée, après les imitations qui ont suivi, après la Louise de Voss, il y avait place encore pour une étude plus directe de cette nature naïve, pour une reproduction plus réelle, plus sincère. Ces poèmes, ces églogues, d’une forme si savante et si haute, ne pouvaient descendre aux mille détails de la vie quotidienne. Les romanciers et les conteurs sont les maîtres légitimes de ce monde nouveau, et c’est à eux de saisir avec vigueur ces tableaux vivans, en y portant, s’il est possible, l’art délicat, l’idéale pureté dont le poète d’Hermann a donné le modèle. Immermann l’a commencé avec bien de la grace. Ce noble écrivain, trop tôt enlevé à la poésie, forme une transition très digne d’étude entre la sérieuse génération désormais disparue et l’école nouvelle née vers 1830. Partout, dans la poésie épique ou lyrique, au théâtre, dans le roman, il est le dernier des maîtres et le premier des nouveaux venus. C’est au romancier seulement que j’ai affaire aujourd’hui. M. Berthold Auerbach lui doit beaucoup, et les Scènes de village dans la Forêt-Noire n’existeraient peut-être pas sans le fécond exemple donné par Immermann. Il y a dans son brillant et ingénieux roman de Münchhausen une églogue toute fraîche, toute vive, perdue au milieu des fantasques inventions de l’humoriste, et qui emprunte à ce contraste même une valeur nouvelle. L’auteur interrompt un instant le récit des folles aventures de son héros, et, comme il a mis le pied en Westphalie, dans sa Westphalie adorée, il frappe à la porte du premier venu, il entre dans la cabane du paysan, il s’assied sur le vieux banc de chêne, il s’informe d’Oswald et de Lisbeth, et c’est toute une histoire imprévue qui va fleurir gaiement à l’ombre du buisson. Ne croyez pas trouver ici une idylle banale ; imaginez plutôt une ferme peinture où la réalité vous pénètre et vous rafraîchit. Ce fut un succès immense, les ames furent attendries et charmées ; tant de vigueur et de grace, un sentiment si net des choses réelles, et ce dessin si hardi, cette couleur si franche ! les imitateurs ne manquèrent pas, et puisque Charles Immermann, mort bientôt après, ne put profiter de l’heureuse veine qu’il avait découverte, plus d’un jeune écrivain voulut continuer sa tâche et faire prospérer son patrimoine. Par malheur, les héritiers légitimes sont rares en de telles successions ; Immermann avait gardé son secret. Parmi les romanciers que cette forme nouvelle séduisait, les uns, dans le feu des réformes, crurent trouver là un cadre favorable à leurs prédications, et cette simple nature qu’il fallait reproduire avec amour ne fut plus qu’un prétexte vulgaire. Je crains bien que M. Willkomm n’ait commis cette faute dans son Paysan allemand (Der deutsche Dauer). Il y a eu pourtant, depuis quelques années, des essais plus heureux. M. Levin Schücking a consacré à la Westphalie même, comme Immermann, des récits pleins d’élégance ; j’y voudrais seulement une main plus ferme et des couleurs plus distinctes. On a de M. Alexandre Weill, sur les villages de l’Alsace, des tableaux que recommandent çà et là un esprit vif, hardi, et je ne sais quelle âpreté de style. M. Rank aime sincèrement la Bohème et a su trouver dans le mélange de ses populations allemandes et slaves des traits de mœurs piquans, de gracieux contrastes : véritables richesses dont profite un peu à l’aventure un récit presque sans art et sans invention. On le voit, il manque toujours quelque chose aux écrivains que je viens de citer ; chez les uns, c’est l’amour, la sympathie sérieuse pour leur sujet ; chez les autres, qui savent aimer, ce sera l’imagination et la science du peintre. L’amour, au contraire, l’amour sincère et désintéressé de son pays, et, avec cela, un art très délicat, une habileté industrieuse qui se dérobe, voilà ce qui a valu aux Scènes de la Forêt-Noire de M. Auerhach un rapide et sérieux succès. Voici l’héritier d’Immermann ; comme les paysans de la Westphalie, les populations de la Forêt-Noire ont trouvé un peintre aimable et vigoureux. Il n’a pas fait de ses personnages les représentans d’un système ; il ne les a pas transformés en tribuns et en prédicans : il les a aimés, il les a peints sur sa toile avec leur physionomie franche et vraie, avec leur bonhomie caustique, avec leurs vices quelquefois, car il leur doit des conseils et des leçons. Le soldat et le bûcheron, le curé et le maître d’école, le villageois qui émigre, le séminariste qui regrette la maison paternelle, la jeune fille séduite, le vagabond, que sais-je ? ils y sont tous. Le tableau est vaste, compliqué, et présente plus d’un écueil. Immermann écrivait simplement un épisode ; ici, c’est toute une société, pour ainsi dire. L’auteur ne va-t-il pas se répéter ? Évitera-t-il la monotonie d’une inspiration unique ? Ces craintes sont permises ; cependant, lorsqu’on a vu, dès les premières pages, cette sobriété de détails, cet amour contenu, ces leçons directes ou cachées, ce sentiment populaire et libéral, discrètement ménagé, et qui anime toutefois ces vivans tableaux, on est vite rassuré ; cette tâche si difficile est confiée à un artiste sérieux qui la peut mener à bien.

Voyez d’abord ce brave Tolpatsch, le premier personnage mis en scène par l’auteur, et qui n’est pas le moins cher de ses amis, Tolpatsch, c’est-à-dire, en allemand, gauche, lourdaud. Son vrai nom est Aloys ; mais il est si embarrassé, si naïf, si peu dégourdi, le brave Aloys ! tout le village l’a baptisé de ce sobriquet. Il s’en fâche quelquefois, car le lourdaud a du cœur, et son histoire fait sourire et pleurer à la fois. Ce mélange de gaucherie et de bonté, de grossièreté et de délicatesse, les souffrances tour à tour burlesques ou sérieuses de ce cœur dévoué, tout cela a été rendu avec une rare habileté. Ce n’est pas tant une histoire qu’un portrait, une biographie rapide. Chaque trait est excellent ; l’enfance du Tolpatsch, sa passion timide pour la voisine Marianne, le départ pour l’armée, le baiser donné dans l’étable en présence des grands bœufs tout étonnés, le retour du Tolpatsch, sa douleur quand il entend publier à l’église le prochain mariage de Marianne avec George, son rival, ces détails et bien d’autres encore composent un ensemble gai et douloureux, où se montre déjà toute la finesse du peintre. Ce qui suit n’est pas moins aimable, et quand le Tolpatsch, après avoir émigré en Amérique, écrit à sa mère une lettre qui est un petit chef-d’œuvre de naturel et d’émotion sincère, on se prend à aimer, à admirer cette franche création de l’artiste. Ce n’est rien et c’est beaucoup ; point d’invention ambitieuse, point de fracas, mais des traits bien rassemblés et une figure vivante, d’une vérité singulière. Je serais embarrassé pour détacher une seule page de cette biographie ; tout s’y tient, tout s’y enchaîne avec une sobriété rare partout, et particulièrement en Allemagne. Et puis, ces choses vivent surtout par le style, par les ressources d’un récit industrieux et fin. Ce qui achève enfin de charmer le lecteur, c’est l’amour de M. Auerbach pour son héros, amour qui se trahit dans le récit même et se communique sans peine. Un généreux exilé, M. Venedey, me disait dernièrement qu’à son retour d’Angleterre, lisant le recueil de M. Auerbach, il avait été tout d’abord ravi par cette histoire du Tolpatsch. Cette excellente figure allemande, si franchement dessinée, l’avait touché au cœur, et il avait aussitôt pris la plume pour en remercier publiquement M. Auerbach. La vérité, en effet, a marqué ce portrait d’un signe qui ne s’oublie pas, et ceux qui l’ont vu peuvent répéter souvent les simples paroles qui ouvrent le récit du conteur : « Je te vois encore, bon Tolpatsch. »

La Pipe de guerre est un de ces récits sobres et fermes qui ont valu à l’auteur une réputation d’artiste. Il y a une science réelle dans ces compositions si nettes. Jean-George aime Catherine, et pour rester au logis, pour échapper à la conscription, il s’est fait sauter le doigt en mettant une double charge dans son vieux fusil. Il ne croyait pas mal faire, le pauvre Jean-George ; n’était-ce pas donner à sa fiancée une vive preuve de son amour ? Mais Catherine ne l’entend pas ainsi. Ce sentiment d’honneur qui a manqué à son amant, la noble fille le possède. Et comme elle souffre de cette lâcheté ! comme elle pleure bravement ! Ainsi commence l’histoire, et le sujet n’est autre chose, en effet, que l’éducation de Jean-George par Catherine. La supériorité morale de la femme disciplinant cette nature inculte et rude, voilà le thème que l’auteur a traité avec beaucoup d’art. Ce sujet est grand ; il a inspiré à d’éloquens romanciers plus d’un récit glorieux, et l’auteur de Mauprat y a puisé de vigoureuses inspirations. Ici, l’action ne se passe pas dans de si nobles sphères ; il n’y a pas de place sans doute pour les poétiques développemens ; cette naïve Edmée de village est cependant bien gracieuse. Le but que poursuit avec une réflexion si haute la généreuse maîtresse de Mauprat, elle l’atteint sans y songer, et dans des circonstances toutes populaires. Le plus terrible ennemi de Catherine, avouons-le, c’est la pipe de Jean-George ; elle finira par la lui enlever. J’aime cette petite scène flamande si bien contée ; Jean-George fume sa pipe devant la porte de Catherine, la pipe dont il est si fier, la plus belle pipe du village, et, tout en fumant, il regarde les blessés de l’armée de Moreau qui défilent dans la grand’rue. Un des soldats lui arrache lestement la pipe et l’emporte, et Catherine, à sa fenêtre, bat des mains. Jean-George est furieux, comme vous pensez, furieux contre le soldat, furieux surtout contre Catherine ; n’ayez pas peur, Catherine le ramènera bientôt. Aimable peinture ! joli tableau de Téniers, out brille, sous la familiarité des détails, une pure lueur de la grace morale ! Et tout cela est si net, si sincère, qu’on s’intéresse en vérité à l’éducation du rustre, comme aux transformations laborieuses du héros de George Sand.

M. Berthold Auerbach excelle dans ces narrations rapides ; il a raison pourtant de ne pas en abuser, et j’aime qu’il nous montre, non plus seulement un portrait, mais un tableau, une fable imaginée plus fortement, un petit drame où ses personnages se meuvent en liberté. Il y en a trois dans ce recueil qui se recommandent à l’attention particulière du lecteur, Ivon le Curé, Florian et Crescence et le Maître d’école de Lauterbach. Les critiques allemands ont signalé Ivon le Curé comme l’œuvre la plus heureuse de M. Auerbach, et je suis volontiers de leur avis. Si l’on voulait faire connaître en France l’aimable conteur dont je parle, c’est ce petit roman qu’il conviendrait de traduire. Le sujet est grave et charmant ; c’est la vie d’un jeune paysan entré au séminaire, ce sont les aventures de ce pieux et tendre jeune homme, les combats douloureux de son cœur, les péripéties, souvent bien tristes, bien navrantes, d’une destinée obscure et noblement tourmentée. Voyez que de poésie dans ce début ! C’est un samedi : le charpentier Valentine est fort occupé à l’église, les coups de marteau vont leur train ; on achève de clouer l’autel où le fils du tailleur dira le lendemain sa première messe, la chaire où il fera son premier sermon. C’est un événement à Nordstetten : les prémices (tel est le nom en Allemagne d’une première messe dite par le prêtre nouvellement ordonné), les prémices du jeune abbé sont une fête de famille pour tous les gens du pays. Or, tandis que le bonhomme Valentin travaille avec ardeur pour la cérémonie du lendemain, ses deux jolis enfans l’aident de leur mieux. Le petit Ivon surtout, avec son air éveillé et ses éternels pourquoi, est vivement agité. Tout en apportant les clous, les planches, le marteau, il renouvelle à chaque instant ses questions sans fin qui embarrassent plus d’une fois le bonhomme. Et le lendemain, pendant la messe, quand tout le village assiste aux prémices, quand le jeune prêtre monte en chaire, il faut voir le petit Ivon ouvrant ses grands yeux bleus et écoutant de toute son ame. Il n’a pas trop compris ce qu’a dit le prédicateur ; mais cet appareil inaccoutumé, les cierges, les chants, les conversations des bonnes gens, l’enthousiasme des mères, tout ce bruit et tout ce triomphe enivre de piété l’imagination de l’enfant. Il veut devenir prêtre aussi, et dire un jour dans l’église du village sa première messe et son premier sermon. Ainsi débute l’histoire d’Ivon, et Ivon sera bientôt au séminaire. Avant d’y aller cependant, il faut qu’il grandisse encore. L’éducation du petit Ivon est une des parties les plus gracieuses du récit. Quel est son précepteur ? Ce n’est pas le maître d’école, esprit sec et borné, qui n’a aucune action sur cette ame tendre ; non, c’est le valet de l’étable, le gardeur de vaches, le bon et ignorant Nazi. Sans y songer, le bon Nazi communique à Ivon toute une science naïve et saine, l’instinct de la nature, et une touchante amitié pour les bœufs et les chèvres de la maison. Si une vache, achetée la veille, mal habituée à sa nouvelle demeure, pousse durant la nuit de longs beuglemens plaintifs, soyez sûr qu’Ivon l’entendra, et, tout inquiet, réveillera son père. Ivon ne quittait plus Nazi ; il l’accompagnait aux champs, et Nazi lui apprenait les vieilles chansons du pays ou répondait à ses questions continuelles. Ces deux êtres si simples avaient souvent des illuminations merveilleuses. Un soir, ils revenaient de la vallée et gravissaient le sentier de la montagne ; Nazi avait placé Ivon sur le cheval, ensuivait à pied. Il regardait le soleil qui allait disparaître entre deux sommets couronnés de noirs sapins. Tout à coup la terre et le ciel lui semblèrent une grande nef de cathédrale, toute de lumière et d’or. Les petits nuages se balançaient comme des têtes de séraphins ; au milieu s’étendait une large nuée, magnifiquement immobile, qui formait comme un autel ; ses degrés étaient bleus, et sur la table brûlait une flamme éblouissante. Nazi croyait à tout instant que la nuée allait s’ouvrir et que Dieu apparaîtrait dans sa gloire. Il s’était arrêté, et Ivon galopait toujours à cheval sur le chemin escarpé ; le cheval semblait avoir des ailes, et on eût dit qu’un ange emmenait Ivon dans le dôme enflammé du couchant. Deux oiseaux volaient au-dessus de sa tête, si haut, si loin ! « Nazi demeurait là en extase. L’incompréhensible splendeur de la Divinité avait laissé tomber un de ses rayons dans l’ame du paysan, et, pendant une minute suprême, il fut élevé plus haut que tous les grands de ce monde sur les trônes de la force et de l’intelligence ; la majesté divine s’était inclinée vers lui. Jour fortuné ! Ivon et Nazi ne l’oublièrent jamais. » On comprend qu’une telle éducation, une telle ouverture de cœur, un commerce si abondant et si franc avec la nature bien-aimée, devaient le préparer assez mal à la réclusion, aux austérités de la vie ecclésiastique. C’est là, en effet, le véritable but de l’auteur. Il éveille une à une dans l’ame de son jeune héros toutes les pures émotions ; joignez-y les amours enfantines, l’innocente tendresse d’Ivon pour la fille du voisin ; ce sont mille joies familières qui s’épanouissent richement dans cette ame que rien ne comprime ; la jeune sève court et se déploie en des fleurs sans nombre. Mais que deviendra Ivon sous la discipline du séminaire ? C’est une longue histoire que je ne veux pas conter ici. On devine aisément que de détails charmans et profonds s’offriront à l’habile plume du conteur. L’analyse est vive et délicate, et c’est l’action elle-même, ce sont maintes scènes variées et originales qui la feront connaître. Les doutes, les désenchantemens, le désespoir d’Ivon, la résolution qu’il prend (après combien de luttes intérieures et de soupirs étouffés !) de renoncer à la vie religieuse, la résistance des parens, l’aveugle entêtement du père, tout cela forme une douloureuse et tragique histoire. L’auteur a eu besoin d’une grande habileté pour échapper aux lieux communs ; il les a évités cependant à force de naturel et d’arts Et puis, cette histoire n’est-elle pas heureusement placée dans le cadre choisi par M. Auerbach ? N’est-ce pas une invention tout-à-fait sincère dans ce duché de Bade, où le clergé, chaque année, réclame contre la discipline romaine ? L’auteur laisse entrevoir ce côté sérieux du sujet, sans jamais y insister. Il n’y a là aucun esprit de système, point de déclamation, point de prétention dogmatique, mais un tableau vivant où la vérité crie et finit par arracher des larmes.

M. Berthold Auerbach aime d’une affection véritable ses paysans de la Forêt-Noire, et, s’il les peint avec grace, il ne leur ménage pas les leçons. L’histoire intitulée Florian et Crescence est une page sévère et rude. Pourquoi le jeune paysan de la Forêt-Noire abandonne-t-il son toit ? Pourquoi le bûcheron a-t-il quitté sa montagne ? C’est la vanité qui le pousse. Il ne veut plus être semblable à ses frères. Le costume des gens de la ville lui fait envie ; il part, il va à la ville, il ira même plus loin, il passera le Rhin et vivra à Strasbourg ; au fond des tavernes. Ainsi a vécu Florian. Puis, quand il retourne au village avec son habit endimanché et ses prétentions grotesques, qu’est-il devenu, le pauvre Florian ? Ce n’est pas un étudiant, et ce n’est plus un homme de la campagne. Il n’a pris de la ville que les vices, l’insolence et la fainéantise. Son arrivée, on le pense bien, est un événement à Nordstetten ; mais M. Auerbach est sans pitié, il poursuit Florian et met à nu les misères cachées de cette existence fausse qui séduit les bonnes gens du pays. Tandis qu’on l’admire, tandis que Lise, et Barbe, et Marguerite, tout émerveillées, jasent au bord du puits, le conteur n’est pas dupe ; il dénonce sa triste vie, ses embarras, son orgueil, et le manque d’argent, et toutes les ruses de l’aventurier. Florian peu à peu va devenir un voleur et un assassin. L’auteur finit pourtant par se laisser fléchir, quand il amène auprès du vagabond une compagne dévouée qui le sauvera malgré lui. J’ai regret, je l’avoue, d’indiquer seulement le cadre de ces touchantes histoires ; il faudrait les traduire, car ce cadre n’est rien, et tout le mérite de l’œuvre consiste dans l’originalité des détails. L’influence supérieure de la femme est une idée à laquelle M. Auerbach attache beaucoup de prix et qui l’inspire avec bonheur. Catherine, Crescence, Hedwig, toutes ces charmantes créatures, ces héroïnes de village, ont une physionomie distincte, vraiment belle et délicate.

Ce qui donne un intérêt particulier et une unité gracieuse au livre de M. Auerbach, c’est qu’il ne sort pas de son village : l’horizon de Nordstetten lui suffit. Tous les habitans de la commune sont étudiés tour à tour et deviennent comme une famille dont on écoute avidement l’histoire. Le soldat, le curé, le séminariste, le maire, le tolpatsch, reparaissent continuellement dans des tableaux variés. Qu’un étranger arrive, l’habile conteur saura bientôt ses aventures, et, si les gens de Nordstetten l’accueillent mal, il leur prêchera l’hospitalité. Cela devra se rencontrer plus d’une fois. Le pauvre employé, le fonctionnaire subalterne aura souvent à souffrir de l’esprit railleur de Nordstetten ; mais patience ! M. Auerbach le vengera bien amicalement. Un de ses plus chers protégés, c’est le maître d’école. Pauvre maître d’école ! il n’est pas du pays ; il est né à Lauterbach, et c’est de là qu’il vient, pour prendre possession de son petit emploi. Comme il est joyeux, confiant ! Hélas ! il aura affaire dès le premier jour à la moquerie et à la malveillance. Voyez-le, c’est un dimanche, au coucher du soleil ; les cloches sonnent l’angelus, et des groupes de promeneurs vont et viennent sur la grande route. Le maître d’école salue de loin sa nouvelle résidence, et, à l’aspect heureux de cette contrée, il se sent pénétré de joie. Cet air de fête, ce chant des cloches, tout le ravit ; il lui semble en vérité que le village savait l’heure de son arrivée, et que le clocher carillonne gaiement pour célébrer sa bienvenue. Attendons à demain : quel contraste subit entre ce candide enthousiasme et l’accueil maussade qu’on lui prépare ! Ces bonnes gens de Nordstetten ont de graves défauts, et ce n’est pas du tout une fade églogue que M. Auerbach a voulu écrire. Le maître d’école est étranger à Nordstetten, c’est-à-dire qu’il tombe en pays ennemi. Ajoutez à cela que le pauvre jeune homme est né à Lauterbach, et qu’il y a une sotte chanson populaire sur les gens de Lauterbach ; mieux vaudrait arriver de Pontoise. Cette chanson moqueuse va lui être chantée sur tous les tons. Et lui qui rêvait si doucement aux sons de la cloche hospitalière ! Il tâchera pourtant de conjurer cette opposition vraiment formidable ; il fera ses visites au maître d’école en retraite, aux vieux paysans les plus rusés ; il soutiendra de bonne grace les méchans propos et les grossières moqueries. Son journal, auquel il confie chaque soir ses plus secrètes impressions, nous révélera de bien précieux trésors chez ce candide et dévoué jeune homme : il y répandra toute son ame dans des confidences sans apprêt. Et puis, le dimanche, n’est-ce pas lui qui joue de l’orgue à l’église ? La musique est un refuge adoré pour ce cœur simple et involontairement mystique. Tout ce tableau est d’une élégance achevée, d’une délicatesse adorable. La douce résignation, la douleur gracieuse du jeune homme, ont été pour les agréables peintures de M. Auerbach des occasions charmantes dont il a bien profité. Un soir, un groupe de jeunes paysans entonne, sous les fenêtres du maître d’école, la fameuse chanson des gens de Lauterbach ; le maître d’école, attristé et souriant, prend son violon et accompagne jusqu’au bout le chant railleur qu’on lui jette. Tant de douceur, tant de grace aimable, devaient dompter à la fin les plus rebelles, et le maître d’école y parviendra en effet. Le village sera moralisé par lui ; ceux qui l’injuriaient le plus seront demain ses amis dévoués, et lui-même, après avoir maintes fois juré qu’il abandonnera au plus tôt cette contrée méchante, il s’y attache par tout le bien qu’il y fait. Un pur et gracieux amour intervient aussi pour lui donner des forces ; on est rassuré pour le jeune maître, quand on voit la timide Hedwig prendre parti pour lui en rougissant. La fondation d’une école de chant, d’un cercle de lecture, avec les résistances dont le maître d’école triomphe, sont d’aimables et piquans détails. Enfin son mariage avec Hedwig est célébré comme une fête de famille. Un hiver avait suffi à l’étranger pour calmer les cœurs, pour les purifier et y répandre une meilleure semence. Aussi ; ajoute l’auteur, quand les cloches du village, au jeudi saint, partirent pour Rome, elles purent annoncer que la paix était revenue à Nordstetten, et que l’année avait été bonne.

On a peint souvent le curé de village : M. de Lamartine l’a célébré magnifiquement dans Jocelyn ; mais qui a chanté le maître d’école, qui a raconté son influence pieuse, comme fait ici M. Auerbach ? Le maître d’école de M. Sainte-Beuve, Monsieur Jean, occupe une place à part, avec sa rigueur janséniste, avec la douloureuse destinée que lui a donnée le poète, et ce n’est pas au fils tourmenté de Jean-Jacques Rousseau que je voudrais comparer l’humble organiste de Nordstetten. Le protégé de M. Auerbach (oserai-je le dire ?) me rappelle çà et là le poétique personnage de Lamartine ; je ne voudrais pas assimiler les embarras du maître d’école aux déchirantes douleurs de l’amant de Laurence : non, le maître d’école est beaucoup plus modeste assurément ; toutefois, ce qui lui manque en grandeur, il le regagne souvent par la grace et la finesse. Il y a dans le récit de M. Auerbach un tableau assez semblable par l’inspiration au brillant épisode des Laboureurs, mais d’une exécution bien différente, comme on pense, et approprié au ton général du sujet. Jocelyn, du haut de la montagne, contemple la plaine occupée par les travailleurs, et tandis que le soc fouille la terre, tandis que la semence est déposée dans le sillon, il chante en des hymnes splendides le labeur fécond, et la terre qui boit la sainte sueur humaine. Le maître d’école se promène dans la campagne, sur la lisière de la forêt ; il regarde aussi les boeufs, les charrues, le sillon qui s’allonge ; s’il ne chante pas comme Jocelyn, ce spectacle du travail lui inspire, comme au curé de Valneige, les plus belles méditations sur la vie, sur l’ame, sur la destinée de l’homme. Sa philosophie ne sait pas se déployer en strophes glorieuses ; elle se traduit en des notes fines et sensées. C’est une série de maximes, de réflexions, dont le texte a été fourni par les divers incidens du tableau qui frappe ses yeux, parla charrue de Jean-George, par la vache du bonhomme Valentin : philosophie populaire et profonde, qui, mêlée à cette ferme peinture de la vie des champs, lui emprunte, comme les hymnes de Jocelyn, mille parfums pénétrans qui réjouissent l’ame. M. Auerbach a-t-il songé au poème de M. de Lamartine en écrivant l’humble et touchante chronique du maître d’école de Lauterbach ? Je ne sais ; ce rapprochement toutefois n’altère en rien l’originalité de son œuvre ; s’il s’est souvenu de Lamartine, il a réussi à s’approprier l’inspiration du poète avec une sincérité incontestable, et à créer sur sa toile une figure qui lui appartient.

Je regrette que M. Auerbach ne se soit pas toujours renfermé dans les riantes peintures où il excelle ; il a craint la monotonie peut-être, il s’est défié de ses forces, et, pour varier l’intérêt de ce recueil, il a eu recours çà et là à des émotions que je crois artificielles. Pourquoi des scènes de mélodrame au milieu de ces élégantes études ? L’histoire de Toinette à la joue mordue contient plus d’un détail charmant, mais la conclusion est d’une autre langue, d’une autre littérature, si je puis ainsi parler. Le crime qui ensanglante le récit n’appartient pas à l’inspiration ordinairement si franche, si naturelle, de l’auteur ; nous ne sommes plus à Nordstetten, nous n’avons plus entre les mains le chroniqueur exact, je lis un des romanciers du jour, j’assiste à une scène arrangée par la main d’un faiseur. Le même reproche s’adresse aussi à l’histoire de Geneviève, bien que j’y retrouve encore des traits pleins de grace et vraiment distingués. L’esquisse est souvent agréable ; comment, en d’autres endroits, la main de l’auteur a-t-elle appuyé sans précaution ? Le crayon, en s’écrasant, a charbonné toute une partie du dessin.

La vocation du talent de M. Auerbach se déclare surtout dans les fines peintures, dans des scènes habilement groupées, d’une couleur gracieuse et gaie, d’une vérité naïve et où brille toujours une pure élévation morale. Quelquefois le sentiment politique se fait jour, mais avec quelle discrétion ! avec quel ménagement ! C’est là que je reconnais un artiste bien délicat. L’honnêteté, la droiture de ses paysans, la conscience naïve de leurs droits, s’expriment sans faste avec une bonhomie parfaite. La belle ballade d’Uhland sur le vieux droit pourrait servir d’épigraphe aux principales pièces du recueil. Nordstetten a ses prud’hommes, ses patriarches, dont l’autorité est grande dans toutes les affaires qui intéressent le droit commun. Il ne faut pas que le chef du district, l’Oberamtmann, prétende introduire des usages nouveaux et restreindre les vieilles franchises ; il rencontrera une opposition sensée et tenace. Un de ces prud’hommes toujours consultés, un de ces défenseurs de la commune, c’est celui que l’auteur appelle le Buchmaier. Le Buchmaier est reconnu comme le plus sage et le plus expérimenté, c’est à lui qu’on s’adresse en toute occasion difficile ; si Jean-George ou Valentin est amené devant le juge pour avoir coupé une branche d’arbre dans la forêt, le Buchmaier ira avec lui et défendra le coupable. Si une ordonnance illégale est rendue, si l’on publie quelque prohibition injuste, il dirigera en personne une petite émeute pacifique, et, accompagné du village tout entier, il adressera à l’Oberamtmann une harangue qui est un vrai chef-d’œuvre de bon sens et d’éloquence populaire. Le Buchmaier cependant n’est pas toujours irréprochable ; que de fois n’a-t-il pas interprété d’une façon mesquine et jalouse les franchises qu’il défend, et pris ses préjugés pour des droits sérieux ! Heureusement notre ami le maître d’école, fort mal accueilli par lui, rectifiera ce bon sens honnête, mais étroit, qui s’entête souvent si mal à propos. Ainsi se développe dans ces tableaux divers l’unité de cette chronique aimable, chronique d’un village, vivantes archives d’une petite commune que l’on voit grandir et s’améliorer sous la direction de ses plus dignes enfans, réunion d’excellens portraits parmi lesquels se détachent surtout le séminariste Ivon et le maître d’école de Lauterbach.

J’en ai assez dit pour faire comprendre le mérite sérieux de la publication de M. Auerbach et pour expliquer le rapide succès qui l’a couronnée. Ce mérite est dans la nouveauté unie à un sentiment très filial de la tradition littéraire. Voilà des peintures vraiment allemandes, et cependant on ne leur reprochera pas l’idéalisme excessif, l’indifférence dangereuse qui a provoqué dans ces derniers temps une réaction si vive et si légitime. Pour échapper à cet idéalisme, pour se préparer aux luttes de la vie active, l’Allemagne a été entraînée à renier son génie ; elle a eu recours à une littérature voltairienne qui ne lui conviendra jamais ; maintes écoles se sont formées avec bruit, qui ont recommandé l’ironie, la raillerie, comme un remède salutaire aux séductions enivrantes du mysticisme. Que de frivoles écrits depuis ce temps-là ! que d’inspirations factices ! Tous ces esprits volontairement légers avaient fini par se tromper eux-mêmes. Voltaire affirme qu’il a trouvé son œuvre la plus cruelle dans les papiers d’un docteur allemand ; eh bien ! on a pu croire un instant qu’ils prenaient la plaisanterie au sérieux et qu’ils couraient en foule à Minden, cherchant la suite de Candide dans les poches du docteur Ralph. Peu à peu cependant le veux péché de l’Allemagne reparaissait, les songes revenaient en foule, non plus ces songes d’or qui erraient dans le ciel lumineux du spiritualisme (ceux-là étaient chassés avec dédain), non, c’étaient les rêves bourgeois du ménage humanitaire. Les bons esprits s’aperçoivent aujourd’hui qu’on se perdait à plaisir dans une fausse route ; le succès de M. Auerbach est un symptôme rassurant. M. Auerbach lui-même avait suivi jadis une voie bien différente ; il avait débuté en 1837 par un roman sur Spinoza qui attestait sans doute un mérite réel, mais les prétentions métaphysiques du livre ne permettaient guère d’entrevoir les heureuses transformations qu’a subies son talent. Un autre ouvrage, le Poète et le Marchand, appartenait aussi à cette ambitieuse école qui substituait à l’art des peintures vraies les creuses songeries du socialisme. Au lieu de régénérer l’humanité, M. Auerbach s’occupe aujourd’hui d’écrire l’histoire de son village ; au lieu de prêcher avec Spinoza, il raconte agréablement les aventures du Tolpatsch, du curé et du maître d’école. Quand il s’adressait au monde des chimères, on l’écoutait médiocrement ; aujourd’hui qu’il s’est enfermé dans un cadre plus restreint et plus vrai, aujourd’hui qu’il surveille l’éducation de sa petite commune au fond de la Forêt-Noire, tout le monde en Allemagne a lu ses récits, et la foule a battu des mains. C’est qu’il vaut mieux prendre pied dans le monde réel, et, n’eût-on qu’un petit coin de terre, y être maître chez soi, que de croire régner dans le vide. M. Auerbach fera plus de bien mille fois dans ce petit domaine si riche que sur les nuages malsains des fausses rêveries. L’artiste y a gagné ; l’étude de la réalité lui a appris la précision et la finesse ; le philosophe aussi y a su acquérir des mérites nouveaux, une pensée plus nette, un enseignement plus élevé, une morale plus féconde. Enfin ce petit coin de terre, c’est un sol bien allemand ; et, puisque nos voisins sont si justement préoccupés des soucis de la vie publique et des transformations prochaines, quelle meilleure étude pour un artiste sincère que de chanter la patrie, et de renouer, en s’associant à tous les désirs légitimes d’un monde nouveau, les traditions nationales qu’une colère aveugle avait brisées ?

Je disais tout à l’heure qu’un des plus grands maux de l’Allemagne littéraire, c’était l’absence de la critique. Les écrivains que le public pourrait accepter comme juges, M. Gervinus, par exemple, ont renoncé à l’honneur et aux devoirs de cette charge ; comme ils conseillent le silence à l’imagination et à la poésie, ils ne se donneront jamais la peine de diriger une muse qu’ils condamnent. Parmi ceux qui veulent exercer ce rôle difficile, les uns, tels que M. Menzel, combattent avec fureur toute innovation où ils croient apercevoir de loin ou de près une idée plus libérale, un tour d’esprit plus vif, en un mot l’esprit de la France. Les autres, bien au contraire, acceptent cette influence avec un indiscret empressement et protègent, en haine du mysticisme, une littérature ironique, un voltairianisme d’emprunt qui serait fatal à l’originalité allemande. Le jour où la critique reprendra en Allemagne une légitime autorité, le jour où elle cessera d’être un dilettantisme banal pour conseiller efficacement son temps, elle recommandera à la fois et l’innovation appropriée à la société présente et le respect des traditions du pays. L’exemple de M. Berthold Auerbach ne sera pas perdu pour elle. La tradition toute seule, une fidélité aveugle aux souvenirs du passé enfermerait l’imagination des poètes dans cet ancien monde mystique et bruineux d’où la société moderne s’est dégagée victorieusement. A son tour, l’innovation toute seule, une innovation aventureuse, irréfléchie, qui perdrait de vue le sol natal et romprait tout lien avec l’esprit des aïeux, livrerait la pensée allemande à l’influence d’un génie qui n’est pas le sien. L’Allemagne devenue voltairienne nous ferait médiocrement honneur. Puisse-t-elle nous emprunter quelque chose de notre esprit, le sens droit, la netteté des vues ! Puisse-t-elle prendre chez nous un attachement sincère aux grands principes du monde moderne, aux saintes conquêtes de 89 ! Mais qu’elle garde toujours, dans l’expression de ses sentimens, dans sa poésie et dans ses arts, la forme qui lui appartient. Il n’est pas bon que les peuples changent de costumes, ils porteront toujours gauchement l’habit de leur voisin. Nous blâmerions celui de nos poètes qui se ferait allemand ; pouvons-nous accepter au-delà du Rhin les poètes et les romanciers qui copient maladroitement l’esprit français ? Nous cherchons l’originalité, cette précieuse fleur de l’art, dont la semence périt chaque jour dans ce sol européen si battu par les communications des peuples. En est-ce fait ? Ne pourra-t-elle renaître ? Elle renaîtra, si l’écrivain, sans renoncer aux idées de son siècle, conserve la tradition, l’esprit vivant de la patrie. Elle renaîtra dans le champ le plus humble, dans un petit coin de terre, à l’ombre d’une haie d’aubépines, et c’est pour cela que j’ai insisté sur l’heureuse tentative de M. Berthold Auerbach.


SAINT-RENE TAILLANDIER.