Du travail intellectuel en France depuis 1815 jusqu’à 1837, de A. Duquesnel

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Du travail intellectuel en France depuis 1815 jusqu’à 1837, de A. Duquesnel

DU


TRAVAIL INTELLECTUEL


EN FRANCE


DEPUIS 1815 JUSQU’EN 1837


PAR M. A. DUQUESNEL







On ne nous aurait pas informé que l’auteur de ce livre vit en province, dans la retraite, sans contact avec les choses et les hommes, que nous eussions pu le deviner à la naïveté du titre et du contenu. Pour entreprendre de juger souverainement le travail intellectuel qui s’accomplit en France, il faut tout savoir ou tout ignorer, se trouver à l’apogée ou à l’entrée de la carrière, avoir la science d’un critique consommé, ou la candeur d’un écrivain tout neuf. Si M. Duquesnel eût pensé quelque temps à son livre avant de l’écrire, s’il eût quitté sa solitude pour explorer un peu la réalité, nous croyons qu’il eût renoncé au dessein de critiquer son siècle. Après avoir reconnu, et cet aveu n’eût rien coûté à sa modestie, que pour cette tâche il n’avait pas qualité, il eût vu que l’œuvre elle-même n’était, en ce moment, ni possible, ni utile, et qu’on ne saurait prendre à parti un siècle qui a fourni à peine le tiers de sa carrière, pour lui faire son procès et lui prononcer son arrêt. La bizarre idée de vouloir juger le travail intellectuel en France, depuis 1815 jusqu’en 1837 ! Pourquoi ces dates et pourquoi pas d’autres ? On ne peut ainsi scinder le développement moral d’un pays par tranchas arbitraires, comme s’il s’agissait d’une statistique appliquée à des objets matériels. Un sage de l’antiquité, Solon, si je ne me trompe, disait qu’on ne pouvait juger du bonheur d’un homme qu’après sa mort : il faut dire la même chose du mérite et du caractère d’un siècle. Laissons donc vivre le nôtre, laissons-le, dans son originalité, traverser ses vicissitudes et ses destinées, et malgré la manie qui nous pousse à tâter le pouls tous les matins au genre humain pour savoir s’il est mort ou vivant, consentons à léguer à nos descendans le soin de juger le XIXe siècle.

Nous sommes dans la mêlée ; nous nous agitons dans une confusion turbulente ; les opinions et les hommes se heurtent violemment, et la vie sociale est une lutte ardente. Il n’est donc donné à personne de juger souverainement les combattans, tous sont soldats, tour à tour frappans et blessés ; on s’accuse, on s’injurie ; on se répand en apologies ou en diatribes ; mais la critique, si on la prend dans sa plus haute acception, c’est-à-dire le jugement souverain sur les choses et sur les hommes, n’existe pas. Pour prononcer un jugement, il faut pouvoir appliquer une loi reconnue de tous ; or quelle est l’idée philosophique, politique ou littéraire qui ne soit pas l’objet d’une contestation passionnée ? Si dans la sphère légale on a pour maxime que tout arrêt contient toute vérité, res judicata pro veritate habetur, c’est que la loi elle-même qui est la base du jugement est au-dessus de toute discussion,

La grandeur de notre siècle est réelle, mais singulière, car elle repose sur une contradiction. La foi et le scepticisme se partagent notre époque ; vous les voyez régner ensemble chez les mêmes hommes et s’appliquer aux mêmes objets. La foi s’attache au fond des choses ; le scepticisme tombe sur les formes et les moyens. Ainsi, dans l’ordre politique, les sociétés croient à leur avenir et à leur force ; la conscience qu’elles ont acquise d’elles-mêmes les préserve de la crainte de périr violemment ou de s’éteindre de langueur. Mais dès qu’il s’agit d’apprécier quelles sont les meilleures formes sociales pour exprimer cette vie indestructible, alors le scepticisme commence. Il semble qu’à force d’avoir vu se succéder devant nous d’inépuisables séries de caractères individuels et de combinaisons sociales, nous ne pouvons plus croire aux hommes et aux institutions ; sans confiance nous les regardons agir et se développer, comme sans surprise nous les voyons tomber.

Il faut aussi remarquer que nous sommes d’accord entre nous sur des faits fondamentaux, et fort divisés sur les conséquences qui doivent en être déduites. Qui conteste que la société française soit démocratique ? Quel écrivain, quel publiciste n’a pas reconnu, proclamé la démocratie comme le plus saillant des faits au milieu desquels nous vivons ? Mais cette démocratie, comment agir avec elle ? Faut-il précipiter sa marche, ou la modérer ? Ne faut-il pas régler son avènement progressif sur le développement de son esprit, et mesurer son pouvoir à la somme de ses connaissances et de ses lumières ? Ou doit-on la pousser violemment au trône et commencer son éducation par la soudaine conquête de la toute-puissance ? Sur toutes ces questions de temps, de forme, d’opportunité, de voies et de moyens, nous sommes d’autant plus divisés que, sur le fond, nous avons les mêmes convictions. Nos dissentimens semblent d’autant plus vifs qu’ils s’exercent sur de moindres différences, et souvent nos passions sont d’autant plus ardentes que les questions sont plus petites, les nuances plus fugitives. Cependant il est des momens où l’esprit, reprenant ce calme qui est la condition nécessaire de la compréhension du vrai, reconnaît l’inanité de ces aigreurs et de ces colères : il comprend que la marche des sociétés, comme celle de la nature, a des lois dont on ne peut précipiter le cours, soit en arrière, soit en avant, et que l’activité humaine, si puissante et si noble quand elle conspire avec ses lois, perd sa force et sa dignité quand elle s’égare jusqu’à vouloir lutter contre elles.

Il est encore une raison qui, au spectacle de nos débats et de nos agitations politiques, amène quelquefois sur les lèvres des hommes qui réfléchissent un sourire de scepticisme et d’incrédulité touchant l’intérêt de ces débats et de ces agitations : c’est la conscience même des progrès qui attendent l’humanité dans l’exercice de sa force matérielle et physique, progrès dont l’accomplissement successif doit apporter aux difficultés morales qui nous tourmentent, des solutions triomphantes. Quand on songe que dans l’avenir les distances qui séparent tant les différentes parties d’un même état que les peuples entre eux et les deux hémisphères, diminueront dans des proportions dont la grandeur est incalculable, qu’ainsi les conditions connues du temps et de l’espace seront changées, que ces métamorphoses permettront à la population et à la production d’augmenter dans des rapports parallèles toujours croissans, on se prend à considérer le présent comme un passage qu’il faut franchir, pour une transition dont il y a bien nécessité d’accepter les accidens, mais pour laquelle, au fond, il est permis de se passionner peu. Sans doute il faut combattre ces dispositions de l’esprit et disputer son activité à ces causes d’indifférence et d’inertie ; mais nous ne pouvons les empêcher d’exister et d’assiéger, en dépit de nous, notre sensibilité et notre intelligence. Aussi, c’est à la raison de se frayer aujourd’hui une route entre l’indifférence et le fanatisme, entre le découragement et l’exaltation. La science, une large compréhension tant du passé que des élémens qui constituent les sociétés, un vif pressentiment des grandeurs à venir du genre humain, peuvent inspirer, pour les questions du présent, un dédain injuste contre lequel il faut se raidir. L’homme n’est pas né pour se dérober aux préoccupations de son siècle, pour esquiver les soucis et les affaires. D’un autre côté, l’ignorance, des notions mal digérées, des idées fausses doivent produire des irritations passionnées qu’on ne peut dissiper qu’en dissipant l’ignorance même, en redressant les idées, en augmentant pour la foule la somme des connaissances. L’indifférence en matière politique doit donc être combattue par l’exercice de la raison même, et il faut dire à ceux qui savent qu’ils doivent aussi vouloir ; à ceux qui ignorent, il faut beaucoup apprendre, et le fanatisme politique veut être confondu par la lumière.

On ne doit pas s’étonner ni gémir outre mesure si, dans les rangs populaires où l’instruction n’a pas encore assez pénétré, on entend des accusations injustes contre certaines institutions sociales, contre certaines formes de gouvernement. Le peuple accuse parce qu’il ne sait pas assez ; instruisez-le davantage, et sa justice commencera. Éclairez sa raison, apprenez-lui, d’une manière simple et claire, ce qui, dans la vie de l’homme et des sociétés, est nécessaire, ce qui est possible ; faites-lui toucher au doigt que de tel établissement politique ne dépend pas son heur ou son malheur ; que les conditions du travail, le bien-être des travailleurs, les richesses des nations, se règlent par des principes supérieurs aux colères de partis, et qu’il sera plus heureux par les paisibles progrès de la société que par ses déchiremens et sa ruine. Dans l’entraînement qui pousse le monde à soumettre tout aux discussions de la raison, il ne faut pas prendre de demi-mesures, ni tenter des haltes impossibles. Puisqu’on a commencé de s’adresser à l’intelligence du peuple, il faut traiter dignement cette intelligence, croire qu’elle peut tout comprendre, non-seulement les faits grossiers, mais même des vérités délicates, moins palpables aux sens, pourvu qu’elles soient claires au fond. Croit-on, pour donner un exemple, qu’il soit bien difficile de faire comprendre à des esprits encore peu cultivés, mais droits, jusqu’où vont la force et la portée de certaines formes politiques, mais où commence leur impuissance, ce qu’on peut légitimement attendre d’elles, ce qu’elles sont incapables de donner. Si l’on niait que ces distinctions et ces nuances puissent être saisies par la raison populaire, on condamnerait la science politique à la stérilité ; puis, par une conséquence funeste, mais forcée, on nous mènerait à conclure qu’il vaudrait mieux que le peuple ne sût rien que de savoir à demi, et qu’il est dans les destinées du genre humain d’aboutir à l’absurde.

Il n’en saurait être ainsi, et la science doit triompher du fanatisme politique comme elle a triomphé du fanatisme religieux. Comment a procédé l’esprit humain pour relever l’autorité de la raison dans la sphère des idées et des passions religieuses ? Quand la foi chrétienne eut pour ainsi dire allaité les nations modernes, et qu’elle leur eut donné les premiers rudimens de la vie morale, elle fut quelque temps en possession d’un empire absolu : c’était à la fois la conséquence et le prix de ses bienfaits qu’on l’acceptât comme la source unique et sacrée des affections et des pensées possibles du genre humain. Peu à peu, cependant, on retrouva des témoignages d’une vie antérieure, des vestiges d’une histoire qui ne portait pas l’empreinte du type évangélique, des fragmens dont la beauté échappait à toute ressemblance avec l’effigie chrétienne. En même temps des opinions nouvelles se levèrent dans l’esprit de quelques hommes, et l’originalité de la pensée moderne s’enfantait elle-même au moment où la majesté séculaire de l’antiquité commençait à reparaître. On ne vit d’abord, ni le lien commun, ni la portée particulière de ces deux mouvemens ; mais ils allaient toujours, c’était l’essentiel. Enfin, plus tard on se mit à conclure, des travaux de la philosophie moderne et de l’érudition, que la pensée ne dépendait pas de la foi chrétienne, et que la vérité, tant métaphysique que morale, qui est le fondement de la vie de l’homme et des peuples, existe par elle-même.

Bien des combats ont été rendus pour nous mettre en possession de ce résultat élémentaire ; mais enfin nous en jouissons, et nous sommes délivrés, en France, tant du fanatisme religieux que du fanatisme anti-religieux. Qui aurait aujourd’hui le mauvais goût de déclamer contre la religion, quand celle-ci, n’ayant plus de prise sur la loi politique et sur la loi civile, est soumise à l’heureuse obligation de ne pas transgresser le saint ministère des consolations célestes ? Aussi, quand a-t-on vu du côté des philosophes une justice plus impartiale, nous pourrions dire plus affectueuse pour le christianisme ? Ce sont eux qui en comprennent le mieux les mérites et l’esprit, et, s’ils ne croient pas à sa vérité absolue, ils apprécient ses titres avec une sympathique équité. On ne les voit pas saisir avidement les occasions d’ébranler ses fondemens historiques : si un homme d’un talent consciencieux et élevé, M. Salvador, publie, après dix années d’études, un livre où il critique avec une respectueuse indépendance l’histoire et les doctrines de Jésus-Christ, il pourra s’étonner, se plaindre même de l’espèce d’indifférence avec laquelle les penseurs et la foule l’ont accueilli. Ces dispositions du public n’entament pas le mérite de l’ouvrage, mais décèlent des préoccupations dont il n’est pas inutile de chercher à se rendre compte.

Ce qui semble une attaque contre la religion ne trouve pas faveur aujourd’hui, parce qu’aujourd’hui la religion n’a plus de puissance que pour faire le bien. Elle élève les enfans du peuple, console les pauvres, charme les imaginations tendres, et s’emploie à guérir les âmes malades et blessées. Pourquoi la troublerait-on dans l’accomplissement de ces pieux devoirs ? Mais il est encore d’autres besoins dont la société cherche la satisfaction ; elle demande une science forte pour nourrir les esprits cultivés et les générations nouvelles arrivant à la jouissance, à l’exercice de la vie : aux doutes et aux difficultés qui l’occupent, elle veut des explications rationnelles et des solutions praticables. Cette tâche est nécessairement dévolue à la philosophie, qui n’a donc plus à combattre la religion, mais à s’organiser elle-même. Toutes les tendances de notre siècle sont rationalistes ; le rationalisme est partout, dans nos lois politiques, dans nos lois civiles, dans nos théories économiques, dans notre organisation administrative, dans la tournure de nos idées et de nos mœurs, dans notre littérature ; seulement il s’y trouve plus encore en puissance et en instinct que d’une manière réfléchie et sensible à la conscience de tous. Il importe donc d’en rassembler tous les élémens, de les coordonner, de développer ceux d’entre eux qui ne se sont pas encore montrés assez constans et assez féconds, et de former d’eux tous un vaste organisme, stable par sa cohérence, mobile par un progrès toujours possible. La pensée moderne doit donc travailler à l’œuvre sociale, à côté de la foi chrétienne ; elle ne doit pas oublier qu’il était dans le génie de la philosophie antique d’admettre la religion officielle comme forme symbolique des idées mêmes. Socrate, avant de mourir, chargeait Criton de sacrifier un coq à Esculape. Sénèque, en s’ouvrant les veines, offrait une libation à Jupiter libérateur. Ces représentans de la philosophie ne voulaient pas paraître reprocher quelque chose aux dieux ; ils mettaient leur orgueil à les amnistier ; et par ce respect des autels, ils portaient un éclatant témoignage de la souveraineté de la pensée.

Sans doute il viendra un temps où tous ces travaux de la philosophie moderne réagiront puissamment sur le christianisme même, et le transformeront ; mais il ne faut pas anticiper sur les époques. Dans le siècle dernier, la philosophie s’est livrée à des agressions nécessaires ; aujourd’hui elle doit s’établir avec autorité à côté de la religion ; plus tard elle exercera sur elle une inévitable influence. L’homme, pour recueillir le fruit de son labeur, ne doit s’épuiser ni dans les réminiscences du passé, ni dans de vaines aspirations vers un avenir lointain. C’est au présent qu’il faut s’attacher pour lui arracher toutes les conquêtes possibles ; il faut y concentrer son action pour la rendre plus puissante ; il faut aussi la régler de façon qu’elle devienne elle-même la cause légitime d’autres progrès pour d’autres générations. Il y a bien de la force et bien des gages de victoire dans cette mesure et dans cette méthode ; on échappe ainsi aux grandes déroutes et l’on garde toujours le terrain qu’ont su gagner d’habiles efforts. Si l’on veut examiner avec impartialité les dispositions morales de la France, on reconnaîtra qu’elle est tout ensemble catholique et rationaliste, on la trouvera aimant à la fois le culte et le raisonnement, les traditions littéraires de l’église et les ironies du doute philosophique ; n’oublions pas que tous nous avons été élevés avec la prose de Bossuet et de Voltaire, et qu’au fond nous sommes un peuple de raisonneurs. Cette nature rationnelle, qui constitue notre personnalité nationale, veut être creusée dans ses profondeurs, élargie dans ses bases. C’est là qu’il faut insister pour servir l’intérêt social.

Le même partage entre le scepticisme et la foi se reproduit dans la littérature. Nous croyons à la puissance du beau, un irrésistible attrait nous pousse à sa recherche ; mais sur les routes qui nous y peuvent conduire, nous sommes incertains, et notre inconstance nous fait prendre et quitter des chemins différens. Que sont devenus les théories et le fanatisme dont s’autorisait, il y a dix ans, un romantisme novateur ? Toutes les formes, tous les artifices dont on a voulu composer une religion se sont évanouis, et il n’est resté debout que l’impérissable amour du beau avec quelques rares chefs-d’œuvre éclos à ses rayons. C’est que jamais les fantaisies n’ont de véritable empire et de longue durée. Quand, vers la fin du XVIe siècle, le romantisme anglais de Shakspeare s’épanouissait avec une si vigoureuse efflorescence, il était le fruit naturel du sol ; le génie germanique l’enfantait avec une naïve puissance ; les circonstances historiques au milieu desquelles avait vécu l’Angleterre, provoquaient vivement sa venue. Aussi Shakspeare fut-il dans la littérature anglaise ce que Homère avait été dans la littérature grecque, une source inépuisable, un type éternel. Si, de l’autre côté du Rhin, le romantisme allemand n’eut pas, comme la muse anglaise, l’inappréciable avantage de l’initiative, son développement, pour être marqué du sceau de la réflexion métaphysique, n’en fut pas moins naturel, et Goethe est bien le corollaire de Luther. En France, c’est après trois siècles littéraires, après la triple époque de Montaigne, de Corneille et de Rousseau, que le romantisme a paru : il ne fut pas un besoin, mais une fantaisie ; il ne fut pas une conséquence, mais un accident. C’était comme un intermède où le tragique et le grotesque croyaient se renouveler en se réunissant. Nous ne parlons ici que des théories ; nous ne parlons que des prétentions dogmatiques, non pas des brillantes productions dues à quelques talens de premier ordre : ces productions sont restées et prendront place à côté des chefs-d’œuvre des trois siècles antérieurs ; mais le système qui voulait improviser au milieu de nous une néo-littérature a disparu.

Ce ne sera pas une des moindres gloires de la France que dans notre âge, dans un siècle qui n’a pas pour principal caractère d’être littéraire, quelques faces de notre littérature aient brillé d’un éclat inconnu jusqu’alors. L’ode, l’élégie philosophique et religieuse, l’épopée, ont eu de lyriques extases, de magnifiques expansions dont on avait jusqu’ici refusé la puissance au génie français. Mais, dans cette gloire, l’esprit de système n’a rien à prétendre ; et le public en est si convaincu, qu’il applaudirait avec fureur un chef-d’œuvre classique, si quelque auteur voulait bien nous en doter. Nous n’avons pas perdu l’amour du beau, mais nous relevons au-dessus de la superstition des formes, comme nous dégageons Dieu de l’enveloppe des religions, comme nous distinguons le bonheur social d’avec les formalités politiques.

Nous insistons sur ce partage entre le scepticisme et la foi, parce qu’il explique la marche des choses et la conduite des hommes. Comme la foi des individus s’attache à l’ensemble de la réalité et non pas à tel de ses détails ou de ses formes, il n’est pas rare de les voir changer de méthode, et prendre d’autres routes pour poursuivre toujours le même but. Quand ils croiront que de nouvelles circonstances amènent de nouveaux devoirs, que tel élément social veut être plutôt qu’un autre secouru, fortifié, ils ne craindront pas de courir à ce qu’ils estimeront plus nécessaire et plus pressé, quoique plus périlleux. Montesquieu nous représente Charlemagne parcourant sans cesse son vaste empire et portant la main partout où il allait tomber. Il n’est pas un esprit un peu vigoureux qui, devant l’étendue de la réalité, ne veuille l’embrasser toute entière, y suffire, et se porter sur les points où l’intérêt social lui semble provoquer son dévouement et son énergie. Mais alors qu’arrive-t-il ? Comme l’action de l’homme est successive et partielle, comme on ne peut embrasser avec force une face des choses sans en négliger momentanément une autre, quelques-uns croiront, d’autres affecteront de croire que l’oubli et l’immolation du passé sont la condition de ces actes nouveaux, et qu’on n’a pu se développer sous des faces nouvelles sans se détruire sous les anciennes. Cet inconvénient ne peut être évité ; il doit être subi par les hommes qui se dévouent à la publicité de l’action et de la pensée, ils n’ignorent probablement pas que l’importance des idées et de leurs représentans se mesure à la vivacité des discussions qu’ils soulèvent, et que de nos jours la calomnie est une des formes les plus véridiques de la gloire. Oui, la dissémination sans limites des demi-connaissances à travers la foule, fait salutaire dont le bien est si grand qu’il l’emporte sur un mal réel ; le droit d’écrire appartenant à tous, droit dont le principe est sacré, mais dont l’usage anonyme peut être funeste et injurieux pour la civilisation même, font aux penseurs une condition laborieuse, et l’on pourrait supplier la liberté de la presse de ne pas étouffer la liberté de la pensée. Mais, encore une fois, ces maux veulent être acceptés, et nous dirions volontiers qu’aujourd’hui le courage de l’esprit doit succéder au courage de la foi qui vivifiait les âmes au moyen-âge. Au reste, tous ceux qui ont fait de la méditation et des travaux intellectuels un exercice et un plaisir, savent quelle force on puise dans le commerce des idées, comme on s’y retrempe, combien on s’y aguerrit, comment on s’y investit de je ne sais quelle vigueur intense et secrète qui vous maintient dans le libre développement de vous-même.

Mais, pour en revenir à la possibilité d’un jugement à porter sur notre siècle, on comprendra combien il est difficile au milieu des passions contemporaines d’apprécier toutes ces évolutions d’idées, d’hommes et de systèmes : c’est vouloir statuer sur un procès qui n’est pas instruit, c’est prononcer sur le mérite d’un drame d’après l’exposition et les premières scènes. La plupart des personnages qui occupent l’attention du public sont au tiers ou à la moitié de leur carrière ; comment pouvez-vous les connaître et les pénétrer ? pouvez-vous savoir, au moment où nous en sommes du siècle, ce que contient dans ses replis la pensée d’un homme, ce que renferme en puissance le génie plastique d’un artiste ? Il est d’autant plus juste de leur laisser le temps nécessaire pour rendre d’eux-mêmes tous les témoignages que pourra leur fournir la richesse de leur nature, que de nos jours un homme ne se traduit plus tout entier dans une œuvre. La variété des productions et des actes est imposée par le caractère même du siècle à ses agens ; l’unité est dans l’homme même. Tout esprit fortement organisé a une cohérence interne qui établit des rapports nécessaires entre les mouvemens qu’un examen superficiel prend pour disparates. Sa tendance est fatale, car son but dépend de son principe. Mais il faut du temps aux expansions de l’intelligence ; elle a besoin de toute la durée qui lui a été naturellement assignée. C’est donc une grande étourderie que de vouloir juger notre âge, quand l’eau de la clepsydre séculaire ne s’est pas même encore écoulée à demi, et nous sommes fâché qu’un écrivain d’aussi bonne foi que M. Duquesnel se soit engagé dans ce mauvais pas.

Il est facile de reconnaître dès les premières pages de son livre combien il s’est peu douté de la nature et des exigences de son sujet. Il commence brusquement avec l’année 1815, sans dire un mot sur tout ce qui a précédé l’époque de la restauration. Mais ce dix-neuvième siècle qu’il aborde ainsi ex abrupto, d’où vient-il, d’où procède-t-il ? On estimerait déraisonnable de tracer la biographie d’un homme sans parler de son origine, de sa famille, de l’éducation qu’il a reçue, et l’on croit pouvoir entamer l’histoire d’un siècle sans poser pour soi-même et sans soumettre au lecteur ces questions nécessaires de filiation et d’antécédens ! Comment se flatter d’énoncer sur le XIXe siècle quelque appréciation légitime et claire, sans un jugement préliminaire porté sur l’âge précédent et sur la grande révolution qui fut à la fois un dénouement et un passage à d’autres destinées ? A quoi peut-on moins appliquer cette parole, prolem sine matre creatum, qu’à un siècle, à une partie de la succession des temps, à un effet dont la nature et les accidens reportent incessamment notre pensée sur la cause ? Ces oublis et ces inadvertances semblent dénoter un esprit peu fait pour la spéculation et le raisonnement. Le livre de M. Duquesnel nous offre d’autres vices de méthode : divisé en quatre parties, politique, religion, philosophie, littérature, il n’a aucun point central et dogmatique d’où puissent découler les diverses applications, et qui règle leur enchaînement et leur place. Pourquoi le livre commence-t-il plutôt par la politique que par la philosophie ? Pourquoi se termine-t-il plutôt par la littérature que par la religion ? C’est une suite de petites analyses et de longues citations sans cohésion, sans unité ; tout se rencontre à un rang arbitraire, tout est confondu dans un pêle-mêle anarchique qui prouve que la plume a couru sur le papier avant que la réflexion n’ait éclairé l’esprit.

Autant au moyen-âge il était naturel de faire de la religion le centre de toute pensée et de toute influence sociale, autant de nos jours il est inévitable de ramener à la philosophie toutes les questions et tous les débats. Ce que nous appelons ici philosophie n’est pas tel ou tel système, mais la liberté illimitée de la pensée, mais le droit absolu de la raison. Et qu’on veuille bien remarquer cette singularité, c’est que la tolérance est aujourd’hui du côté des philosophes, la colère et l’intolérance dans les rangs de ceux qui abdiquent l’indépendance de leur intelligence devant une autorité extérieure. Tous ceux qui croient que la raison humaine a le droit de tout examiner et de faire d’un doute préalable la condition de la science, ceux-là sont pleins de cette modération et de cette humanité que Voltaire estimait le premier caractère d’un être pensant. Ils défendent avec franchise les convictions qu’ils ont acquises par leur propre travail, mais ils conçoivent que d’autres opinions puissent être préférées par d’autres hommes. Au contraire, ceux qui humilient volontairement la raison devant la foi, ne combattent qu’avec fureur les dissentimens qu’ils rencontrent ; ils s’emportent, ils injurient leurs adversaires, et pour les mieux réfuter, ils les proscriraient volontiers. Cette sauvage intolérance n’anime pas seulement les soutiens du passé, ceux qui regrettent le moyen-âge, l’ancienne France et les vieilles croyances ; elle se trouve aussi chez quelques-uns de ceux qui appellent avec le plus d’emportement un nouvel avenir social. Tel démocrate qui ne regarde qu’avec mépris les institutions politiques du présent, non-seulement a tout-à-fait accepté le joug de l’orthodoxie catholique, mais s’indigne que d’autres veuillent retenir la libre possession de leur intelligence. Cette confusion n’est pas moins bizarre que déplorable. Quoi qu’il en soit, la différence la plus fondamentale qui puisse séparer les écoles et les partis religieux, politiques et littéraires, sera toujours le partage entre la raison et la foi, entre la liberté de l’intelligence, ou l’adhésion perpétuelle à une lettre une fois écrite. Si l’auteur du Travail intellectuel en France eût adopté cette division aussi simple que juste, les hommes et les systèmes se seraient placés d’eux-mêmes sous sa plume dans un ordre facile à comprendre, et il eût aisément jeté sur eux la lumière et la couleur. Il appartient à l’école catholique, à ce qu’il nous dit ; mais, en vérité, on ne le croirait pas à la mollesse de ses sympathies pour les grands écrivains de cette école. Ce n’est pas avec cette hésitation de touche, avec cette débilité de traits qu’il fallait esquisser les figures de MM. de Maistre et de Bonald, ces véritables représentans de la tradition, qui ne l’ont désertée sur aucun point, et que l’esprit du siècle n’a pu faire dériver vers la moindre hérésie. Il fallait chercher les causes de cette opiniâtreté qui fait leur gloire, trouver en même temps les raisons de la mobilité originale qui a poussé M. de Lamennais sous d’autres drapeaux. Ensuite l’auteur pouvait procéder à l’examen de ces néo-catholiques, ou plutôt de ces pseudo-catholiques qui défigurent la foi sous prétexte de la sauver. Ce serait une belle mission pour un homme qui joindrait le talent à l’orthodoxie de prononcer des conclusions sévères sur toutes ces déviations coupables d’ignorance ou d’hypocrisie.

Cela fait, il fallait, en passant au camp philosophique pour le dénombrer, s’attacher, non pas tant aux divisions qui séparent les écoles, qu’aux résultats qui les recommandent. Ces écoles, d’ailleurs, ont deux principes qui leur sont communs : l’indépendance de la raison, et la volonté d’appliquer cette raison à la recherche du bonheur social. Leurs discordes intestines ne peuvent obscurcir cette uniformité nécessaire. Ce sont les guerres civiles de l’esprit humain dans le même parti, guerres civiles qui n’empêchent pas de marcher ensemble contre l’ennemi commun. Tout ce qui n’adhère pas à l’immobilité catholique appartient à la philosophie, et le rationalisme peut dire : Tout ce qui n’est pas contre moi est pour moi. Il ne profite pas moins des travaux physiologiques de l’illustre Broussais que des recherches historiques de l’éclectisme ; il sait abstraire ce qui est praticable et vrai des audacieux essais d’organisation sociale, tentés par le génie de Saint-Simon et de Fourier. Nous n’ignorons pas que quelquefois de hardis penseurs, entre autres l’auteur du Système sociétaire, ont eu la manie de déclamer contre la philosophie, au moment même où ils la servaient ; mais ces déclamations ne sont pas plus dangereuses qu’elles ne sont nouvelles. Veut-on savoir comment, dans le siècle dernier, le père de Mirabeau parlait des philosophes ? Voici ce qu’en janvier 1780 écrivait le marquis au bailli de Mirabeau : « A l’égard de cet enragé fol de Vincennes (son fils), tout cela n’est que le bavard philosophisme du grand peut-être, phébus des mauvais sujets, impudente réminiscence. Trois ou quatre fois, tels que Diderot, d’Alembert, Rousseau, ou autres hommes de paille, habillés de clinquant, dont la bibliothèque est l’inventaire de la tour de Babel, et qui, la plupart, n’ont d’original que l’impudence, ont été le magasin de toutes ces philosophicailleries modernes qui ne méritent que Saint-Lazare ou Charenton [1]. » On voit que le père de Mirabeau, économiste comme Fourier, avait pris sur lui l’initiative des injures adressées aux philosophes, et ces injures n’ont pas anéanti la philosophie. Il serait temps que tous ces malentendus misérables disparussent entre les différens travailleurs de la science sociale, et que la solidarité de l’association nous conduisît tous au respect des mérites de chacun. Si l’on considère avec impartialité les travaux qui, depuis trente ans, honorent en France les penseurs de toutes les écoles, on y trouvera une somme de puissance et une tendance pratique qui doivent améliorer notre avenir.

N’oublions pas non plus que l’esprit philosophique a pénétré victorieusement dans la littérature même, et qu’il a changé les allures de nos plus grands artistes. M. de Chateaubriand a, dans ces derniers temps, tellement rationalisé ses croyances primitives, qu’il a déclaré que le christianisme n’est plus le cercle inflexible de Bossuet, mais un cercle qui s’étend à mesure que la société se développe, qu’il ne veut rien comprimer et ne s’oppose à aucune lumière. M. Victor Hugo, le Corrège de notre poésie, a passé des inspirations d’un christianisme royaliste aux lyriques élans d’un panthéisme idéal. Mais l’artiste chez lequel cette transformation s’est manifestée avec le plus de puissance est, sans contredit, M. de Lamartine. On dirait qu’à côté du chantre des Méditations et des Harmonies, un autre poète s’est levé, ayant le même nom et le même génie, pour courir une carrière toute nouvelle à travers des régions jusqu’alors inconnues. Jocelyn et la Chute d’un Ange sont de magnifiques nouveautés, tant dans la manière de M. de Lamartine que dans l’histoire de la poésie française. La métamorphose a été si complète, qu’elle semble avoir dérouté le public qui s’est presque irrité d’avoir à nouer connaissance avec un imprévu aussi éclatant. Le dernier poème surtout, la Chute d’un Ange, si nous exceptons deux critiques [2] qui ont montré, l’un par sa sévérité, l’autre par son enthousiasme, qu’ils comprenaient toute la portée de l’ouvrage, a été jugé avec une légèreté déplorable. Si, de l’autre côté du Rhin, un artiste ayant la célébrité de M. de Lamartine eût offert à l’Allemagne une œuvre attestant un faire nouveau et des opinions nouvelles, il eût été accueilli avec la plus religieuse attention, et, dans les débats dont il eût été l’objet, le respect dû au talent n’eût pas été oublié. Dans une préface récente, M. de Lamartine a jeté lui-même sur la poésie un mépris souverain. Ne pourrait-on reconnaître, dans ce dédain si solennellement exprimé, l’irritation profonde du poète offensé qui n’a voulu du moins laisser à personne la satisfaction de le surpasser en ironie et en injustice, tant sur la grandeur de l’art que sur le mérite de ses propres œuvres ? Au surplus nous remarquons avec plaisir que, dans la partie littéraire de son livre, M. Duquesnel a montré, pour les artistes contemporains, entre autres pour M. de Lamartine, une sympathie instinctive qui lui a parfois fourni des appréciations judicieuses et distinguées. On sent que les goûts et les études de l’auteur le portent surtout vers les questions littéraires : nous désirons que, dans ses travaux à venir, il consulte mieux ses forces, qu’il choisisse un but qu’il puisse atteindre, un cadre qu’il puisse remplir, et qu’il ne fourvoie plus des dispositions heureuses dans des sujets dont la grandeur démesurée provoque un avortement inévitable.

Nous ferons une dernière remarque sur le livre de M. Duquesnel ; nous relèverons l’oubli complet qui s’y montre des rapports de la France avec les autres peuples. On dirait que la nation française vit tout-à-fait isolée, sans aucun contact avec l’Europe et les autres parties du monde connu. Comme il avait oublié les temps antérieurs en commençant son livre, M. Duquesnel n’a pas songé davantage à tout l’espace qui ne s’appelle pas la France. Cette omission trahit une singulière méconnaissance de l’esprit et des destinées de notre pays. Toujours la France s’est portée avec empressement à la rencontre des autres peuples ; toujours elle a fomenté sa propre vie et l’animation du monde par un fructueux échange de qualités et de vertus. Au moyen-âge, c’est elle qui donne le premier signal des croisades, et qui en accepte la première le périlleux héroïsme ; elle entre à Jérusalem, à Ptolémaïs ; au XIIIe siècle, elle partage avec Venise la conquête de Constantinople, reçoit des Grecs dans les collèges de Paris, envoie des Français dans les provinces de l’Asie mineure ; à la fin du XVe siècle, elle donne le branle à la diplomatie européenne par l’expédition de Charles VIII au-delà des monts ; elle emprunte à l’Italie ses arts et sa politique, aussi bien les ciselures de Cellini que les artifices de Machiavel ; plus tard, elle trouve une littérature originale dans une transformation lumineuse du génie grec et romain ; au siècle dernier, elle écoute avidement les leçons de la philosophie et de la constitution anglaise ; aujourd’hui, c’est surtout avec l’Allemagne et l’Orient qu’elle entre en conférence. Ces relations successives ne sont pas un obstacle à son individualité, mais elles en sont un éclatant témoignage. Demandez à l’Europe si, à travers ces phases diverses, elle n’a pas toujours reconnu l’originalité du type français. Mais, en raison même de cette personnalité forte que rien ne saurait effacer, nous souhaiterions voir la France emprunter à l’Allemagne quelque peu de sa profondeur laborieuse dans l’exercice de la pensée, de sa patience dans la pratique, de cette puissance idéaliste qui lui permet toujours de distinguer le fond d’avec la forme, et de saisir l’unité de l’esprit sous la variété de la lettre. Le jour où la race gallo-romaine aura pu s’assimiler quelque chose du génie germanique et oriental, elle aura trouvé dans ce développement de nouveaux gages de grandeur et de stabilité. Nous ne saurions parler de l’Allemagne, de ses rapports avec la France, sans songer à la perte douloureuse qui vient d’affliger les deux pays. Edouard Gans, professeur à Berlin, a été ravi à la science avant d’avoir atteint sa quarantième année. Il y a onze ans, nous analysions, pour la France, sa belle Histoire du droit de succession ; nous disions quelle brillante application il savait faire de la philosophie de Hegel à la jurisprudence ; plus tard, il nous fut donné de connaître et d’affectionner l’éloquent écrivain que nous avions loué. Nous avons pu, à Vienne, à Berlin, à Paris, jouir de son entretien si fécond et si vif, apprécier tout l’éclat de son esprit et toute la chaleur de son âme. Edouard Gans n’était pas moins orateur qu’écrivain ; il portait dans la conversation une fougue passionnée et une verve intarissable ; peut-être même y prodiguait-il trop ses forces et ne réservait-il pas assez de vigueur primesautière pour les travaux du cabinet et les développemens de la chaire. Mais tel était son amour pour les idées, et aussi sa fécondité pour les concevoir et les produire, que toujours et partout il aimait à les répandre, même au milieu des délassemens de la promenade ou de la table. Il y avait en lui quelque chose de Diderot. Sa manière de professer était large, son langage ardent et pittoresque. Nous l’avons entendu, et nous avons vu combien il remuait les esprits par la vibrante exubérance de sa parole. Après l’Allemagne, les deux pays qu’il chérissait le plus étaient la Pologne et la France. A Berlin, il aimait à rassembler autour de lui l’élite de la jeunesse polonaise. Outre sa sympathie pour la noble cause qui condamnait à l’exil tant de généreux courages, il trouvait dans la promptitude d’imagination et la spirituelle mobilité qui distingue la race slave, des affinités intellectuelles qui lui plaisaient. Il jouissait avec délices de ses séjours à Paris ; il y connaissait presque tout ce que la science et la société comptent de célèbre et de distingué. Il parlait notre langue avec une vivacité brillante qui pouvait faire envie à plus d’un Français. L’étude de notre littérature avait singulièrement assoupli son style et perfectionné son talent : aussi dans les derniers volumes de son Histoire du droit de succession, dans ses lettres sur les cinquante dernières années, dans de nombreux morceaux de critique historique et philosophique, ses amis trouvaient avec plaisir un progrès qu’une mort imprévue est venue bien cruellement interrompre. Même à Berlin où l’intelligence compte tant de représentans et de forces, on ne remplacera pas Edouard Gans dans la noble mission qu’il s’était donnée d’élever la science à la hauteur d’un sacerdoce cosmopolite.

Il est impossible, à quelque nation qu’on appartienne, de ne pas être frappé de la connexion et de la solidarité des pensées et des intérêts qui préoccupent l’Europe. Le fond de la situation est le même pour tous les peuples, quelle que soit la forme de leur gouvernement. Tous sont régis par des institutions dont les fondemens ont été jetés par les forces instinctives des mœurs barbares, de la féodalité et du catholicisme. Dans la suite des temps, ces institutions se sont trouvées en présence d’idées et de besoins qui n’existaient pas quand elles naquirent. De là, de grandes luttes dont l’Allemagne au XVIe siècle, l’Angleterre au XVIIe la France à la fin du siècle dernier et au commencement de celui-ci, ont surtout été le théâtre. C’est la phase révolutionnaire dans laquelle tant de choses ont été détruites et la face politique de l’Europe changée sur tant de points. Maintenant, comment les peuples peuvent ils réussir à joindre de nouvelles conquêtes aux satisfactions déjà obtenues ? Ne doivent ils pas comprendre que la situation est changée par leurs victoires mêmes ? La réflexion appliquée au gouvernement des sociétés a pénétré partout ; elle n’inspire pas moins aujourd’hui ceux qui veulent conserver que ceux qui se proposent d’innover. Aussi, le véritable esprit politique est de poursuivre la transformation successive des institutions sous la lumière des idées, et non pas leur éversion radicale. L’avenir de la société européenne ne saurait être de voir tous ses fondemens arrachés du sol les uns après les autres, mais plutôt de sentir dans son sein tous ses élémens pacifiés entre eux par leur développement même. Dans la nature morale comme dans la nature physique des choses, l’homme n’anéantit rien, il modifie, il change ; tout ce qui est doué de la vie, la retient sous d’autres formes, et les puissances réelles sortent toujours des proscriptions injustes, plus fortes et plus vivaces. Au surplus, il y a dans notre siècle, pour les esprits sérieux de tous les pays, une atmosphère de haute et impartiale justice où tous les droits et les intérêts légitimes, où toutes les pensées grandes et vraies sont estimées à leur valeur. C’est même l’honneur du XIXe siècle en Europe, de compter plus qu’aucune autre époque une plus grande masse d’hommes éclairés qu’unit le lien commun de la réflexion philosophique. Aussi, pour tous le devoir social est de poursuivre l’application des principes qui sont tenus pour certains et de déduire le bonheur de la vérité.


LERMINIER.

  1. Mémoires de Mirabeau, publiés par M. Lucas de Montigny, toni. II, pag. 353.
  2. MM. Gustave Planche et Chaudes-Aigues.