Dupleix d’après sa correspondance inédite (Hamont)/03

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CHAPITRE III

LA DÉFAITE d’ANAVERDIKAN ET LE SIÈGE DE PONDICHÉRY.


Dupleix, abandonné, ne désespère pas. Il prend le parti de rompre la coalition en attaquant les alliés l’un après l’autre. — Anaverdikan entreprend le siège de Madras. — Défaite de ses troupes sous cette ville. — Victoire de Paradis à Saint-Thomé. — Gloire de Dupleix. — Expédition contre Saint-David. — Bury est battu. — Paix avec Anaverdikan. — Nouvelle attaque de Saint-David. — On échoue. — La flotte de Dordelin. — Échec des Français sous Gondelour. — Arrivée de Boscawen. — Description de Pondichéry. — Le siège. — La tactique et la stratégie de Dupleix. — Énergie de la défense. — Le siège est levé. — L’Inde éblouie.


Le gouverneur de Pondichéry était dans une situation plus tragique peut-être qu’au moment cruel où, abandonné par la Compagnie, il lassait ses yeux à chercher sur la mer étincelante l’ombre des voiles de La Bourdonnais. Il avait tout espéré de cette expédition, et le résultat, c’était la faillite de toutes ses espérances. Nous n’avions plus de flotte. Au contraire, l’escadre anglaise, qu’on aurait pu anéantir, dont Dupleix avait tant de fois et toujours en vain réclamé la destruction, se balançait intacte à l’embouchure de l’Hougly ; libre de reprendre la mer et la suprématie sur les eaux, elle pouvait tout. Une conquête nous restait, Madras, mais bien menacée, précaire. Anaverdikan, ne pouvant obtenir la remise de la ville qu’on lui avait cédée solennellement, se croyant dupe, exaspéré, s’était allié avec les Anglais, et malgré les efforts et la diplomatie de Dupleix, mettait en mouvement une armée nombreuse dont une partie campait déjà à quelques kilomètres de Madras. Lui livrer la ville sans la démanteler, c’était une trahison. Le premier acte du nabab eût été de la vendre aux Anglais. La démanteler devant lui était impossible. On avait donc la perspective d’une guerre à soutenir sur terre et sur mer ; on pouvait déjà prévoir le moment, où Madras, et Pondichéry seraient bloqués à la fois par les troupes du nabab et les marins anglais, et pour résister aux efforts de la coalition, il y avait à Pondichéry 500 Européens, 1,500 cipayes, et à Madras 500 blancs, 600 soldats indigènes.

Le sentiment général était qu’on allait à une défaite. Ce monde d’employés et de fonctionnaires de la Compagnie désirait la paix. Chacun en secret accusait le gouverneur de témérité et d’imprudence. Cependant on se contentait de murmurer. Les passions attendaient le dénoûment pour maudire Dupleix et le rendre responsable de l’incapacité et de la lâcheté de tous, ou pour se prosterner devant lui et l’adorer comme un victorieux.

Comme le pilote, tout entier à la manœuvre, reste insensible aux gémissements des passagers, Dupleix demeurait calme. S’il ne se dissimulait pas le péril, avec son sang-froid, sa netteté de coup d’œil, il voyait les moyens d’assurer la victoire. Certes la coalition était redoutable. Était-elle irrésistible ? Avant qu’elle eût rassemblé ses forces, on avait quelques jours. En mettant à profit ces heures si brèves, on pouvait ramener les chances. La rapidité était ici l’élément du succès. En concentrant toutes les forces disponibles contre la coalition, en la frappant comme d’un coup de tonnerre, on la brisait en morceaux. Les vaisseaux anglais étaient à l’ancre dans l’Hougly. Les troupes de la Grande-Bretagne se formaient lentement à Bombay et à Calcutta ; on avait deux mois devant soi, avant de sentir leur effort. Sur la côte de Coromandel, le fort de Saint-David restait seul en la possession des Anglais, et il n’était occupé que par quelques fuyards, qui y avaient cherché un refuge. Le nabab était plus dangereux ; on l’avait déjà sur les bras. Il fallait fondre sur son armée, l’écraser tout de suite. Ces bataillons en fuite, quel prestige pour Dupleix dans l’Inde ! C’était bien plus que la paix avec Anaverdikan, c’était le nabab lui-même à nos pieds !

Tout cela pour Dupleix, ce fut l’évidence même. Le génie se décide vite. Le gouverneur de Pondichéry avait un effectif de troupes ridiculement faible ; mais leur esprit n’était pas mauvais, et le chef qu’il leur imposait, c’était Paradis, avait de l’énergie, de l’audace, du feu, un mépris suffisant pour l’Hindou, avec l’entente de la guerre asiatique et une volonté ferme de ne jamais reculer. On pouvait entièrement se fier à ce vieux soldat, d’origine suisse. Dupleix lui expliquait tout ce qu’il attendait de lui et remuait ciel et terre pour organiser et équiper 230 Européens et 700 cipayes dont il confiait le commandement à « son vieil ingénieur ». Il expédiait en même temps à d’Espremenil, le gouverneur de Madras, l’ordre de ne rien risquer devant l’ennemi, de se borner à une défense passive, de n’agir en un mot que si l’on y était absolument forcé. Dupleix en effet, tout en poussant avec fureur ses armements, n’en continuait pas moins les négociations avec Anaverdikan, et, étant donné la mobilité des princes asiatiques, pouvait encore espérer un revirement dans la politique du nabab. Au reste, il lui fallait encore gagner quelques jours, avant que l’expédition confiée à Paradis fût en état de marcher. Cependant tout était prêt pour porter un rude coup à l’Angleterre en terrassant l’orgueilleux potentat d’Arcate.

Pendant quelques jours, d’Espremenil, selon ses instructions, resta l’arme au pied, se renfermant dans l’enceinte de la ville, se contentant de faire bonne garde. Les troupes du nabab conservaient une attitude prudente ; leur présence n’était signalée que par la blancheur des tentes qui contrastaient avec la verdure du sol, que par les rumeurs qui, avec la fumée, montaient du camp vers le ciel. N’étaient les innombrables cavaliers qui, le soir, sous les cocotiers et les banyans gigantesques, venaient abreuver leurs chevaux dans les eaux du Montaron, et les quelques sentinelles accroupies comme des singes sur leurs talons, on aurait pu se croire en face d’une de ces grandes agglomérations d’hommes, si fréquentes dans l’Inde, réunies pour l’accomplissement d’un devoir religieux.

Les lunettes françaises avaient beau fouiller l’horizon, on ne relevait aucun de ces signes qui indiquent la construction des travaux de siège et des batteries. Tout paraissait devoir se borner à un blocus peu redoutable aux yeux de d’Espremenil, qui gardait par la mer la sécurité des communications avec Pondichéry, lorsque le cours d’eau qui abreuvait Madras diminua de volume et tarit brusquement. Maphiskan, le général d’Anaverdikan, qui n’ignorait pas la faiblesse de la garnison et prenait la temporisation de d’Espremenil pour de la peur, mais qui n’osait pas donner l’assaut au rempart, dont les angles mystérieux lui semblaient receler des pièges, en vrai stratège hindou, comptant plus sur la soif que sur le canon, après des prodiges d’activité et de travail, avait réussi à construire une digue sur le Montaron et à le rejeter dans son ancien lit.

Le manque d’eau, tourment insupportable sous ce ciel de feu, excita la fureur des soldats, ébranlés quelques jours auparavant à la vue de cette multitude de sabres qui scintillaient dans la plaine. Sur l’ordre de Dupleix, d’Espremenil fit sortir de Madras un corps de 400 hommes, avec deux pièces d’artillerie. Les troupes se formèrent en bataille dans la plaine, masquant les canons ; elles étaient à peine développées et en marche, que la cavalerie du nabab se rassembla pour charger. L’énorme escadron s’ébranla, semblant devoir tout broyer sous sa masse. Il arrivait comme une avalanche, quand brusquement les Français firent un mouvement de demi-conversion à droite et à gauche, démasquant ainsi les pièces. On entendit une détonation, et deux trouées sanglantes se creusèrent dans la colonne ennemie, qui éprouva un moment de trouble et d’hésitation. Les cavaliers d’Anaverdikan reprenaient à peine leur ordre, qu’une seconde décharge retentit, puis une troisième, arrêtant net l’élan de cette cavalerie si terrible tout à l’heure. Les Hindous, comme fascinés par la rapidité de ce tir, dont ils n’avaient pas l’idée, restèrent un moment devant la ligne française, sans avancer ni reculer. La quatrième décharge détermina une déroute, un sauve qui peut. Les Français n’avaient même pas un blessé ! Les troupes rentrèrent à Madras, ivres de joie.

Au moment où les fuyards arrivaient comme un tourbillon devant le quartier général de Maphiskan, ce dernier apprenait que Paradis, à la tête de son faible corps d armée, avait quitté Pondichéry et s’avançait à marche forcée vers Madras. Maphiskan ne voulut pas recevoir dans ses lignes l’attaque combinée de la garnison et de l’armée de secours. Il résolut d’écraser les Français avant qu’ils eussent pu communiquer avec Madras. Il décampa, laissant devant la place un rideau pour masquer son mouvement, et prit position près de Saint-Thomé sur la rive droite de l’Adyar, que Paradis avait à traverser dans sa marche. Il s’y croyait solidement établi et ne se doutait pas qu’enveloppé dans les mailles d’un filet dont Dupleix tenait les cordes, il était à la veille d’un désastre.

Cependant Dupleix, du fond de son cabinet, penché sur ses mauvaises cartes, mais admirablement servi par ses espions, recrutés dans les sectes opposées à l’islamisme, suivait les mouvements de l’armée du nabab. Il en informait jour par jour ses deux généraux, il tenait pour ainsi dire Maphiskan dans sa main et pouvait fixer le point précis où il le battrait. Il vit donc avec tranquillité la marche du chef hindou sur l’Adyar ; dangereuse si elle n’avait pas été prévue, cette manœuvre éventée amenait la déroute de l’ennemi. Pour les anéantir, il n’y avait qu’à prononcer sur les hordes hindoues une attaque de tête et de queue, combinaison facile, puisqu’on gardait avec Paradis et avec Madras des communications régulières. Le corps expédié de Pondichéry devait arriver sur l’Adyar le 4 novembre au matin. Dupleix expédiait donc, soixante heures avant cette date fatidique, l’ordre à d’Espremenil de se porter en toute hâte vers Saint-Thomé, d’écraser toutes les divisions ennemies qu’il aurait devant lui, et de rejoindre à tout prix les troupes de Paradis.

Le 4 novembre au matin, avec une exactitude devenue bien rare chez les généraux, Paradis arrivait sur les bords de l’Adyar. Autour de lui s’étendait à perte de vue une plaine couverte de récoltes, de cocotiers, de mûriers, de banyans. En face, sur l’autre rive, l’armée du nabab, forte d’environ dix mille hommes ; elle n’était pas retranchée. Maphiskan, estimant que la rivière servait de fossé au camp et constituait une barrière suffisante, s’était contenté d’établir sa nombreuse artillerie en avant de ses lignes.

Paradis n’avait pas un canon ; pourtant il ne s’effraya pas. Plein de mépris pour les pièces hindoues, mal pointées, mal servies, ne tirant sous de certains angles qu’un coup au plus par quart d’heure, il forma sa petite troupe en colonne, et se mettant à la tête, l’épée à la main, se jeta dans la rivière, dont le volume d’eau était peu abondant, la saison des pluies étant passée. La fraîcheur de l’onde ranimait les soldats, qui escaladaient avec entrain la rive opposée, sous le feu de l’ennemi. Tout de suite Paradis fit battre la charge, et à la tête de son périt bataillon se jeta impétueusement sur les Hindous.

À la vue des baïonnettes étincelantes, de « ces démons qui s’avançaient en hurlant », le cœur des soldats d’Anaverdikan se glaça ; sans attendre le choc, ils prirent la fuite. Saint-Thomé était tout près. Les forteresses attirent les fuyards ; tous se précipitèrent vers Saint-Thomé. Paradis les poursuit avec vigueur. Il arrive au moment où les Hindous s’entassaient dans la ville. Il s’arrête, ouvre un feu nourri qui enfile les rues, et couvre ces hordes effarées d’une grêle de balles. C’est un massacre ; les Hindous s’écrasent pour fuir par la porte opposée restée libre, et gagnent à peine la campagne, que des décharges retentissent sur leurs flancs et tracent des sillons sanglants dans cette masse épouvantée. C’est la garnison de Madras qui entre en ligne à son tour et coupe la retraite aux troupes de Maphiskan, qui, dans la plus effroyable déroute, se dispersent de toutes parts et ne s’arrêtent qu’après une course folle de plusieurs milles dans la direction d’Arcate.

Ces deux victoires eurent dans l’Inde un immense retentissement ; on comprit que ce n’étaient pas seulement deux étonnants faits d’armes ; il demeura évident que ces deux journées constituaient une date mémorable, et qu’elles inauguraient une ère nouvelle pour la péninsule. L’infériorité de l’Hindou devant l’Européen était démontrée. Les nababs n’étaient plus les maîtres de l’Inde ; les balles de Saint-Thomé avaient brisé leur sceptre. Le pouvoir souverain passait tout entier aux marchands si méprisés naguère ; les Européens devenaient les producteurs désignés des Mongols. On cessa de murmurer contre les « témérités du gouverneur ». On commença à reconnaître le génie de Dupleix.

Celui-ci, délivré de tout danger du côté du nabab, se retourna vers les Anglais. Réduits à deux cents hommes sur la côte de Coromandel, ces derniers n’avaient pu tenter aucune diversion en faveur d’Anaverdikan ; ils se tenaient renfermés derrière les remparts du fort Saint-David. Située à environ douze milles sud de Pondichéry et à deux milles au nord de Gondelour, cette forteresse avait été achetée par les Anglais en 1691, et petit à petit fortifiée. Elle avait la forme d’un pantagone régulier et avait une enceinte bastionnée assez solide. Elle était bâtie dans la vallée où coule le Pounar, proche cette rivière. Le fort Saint-David était devenu dans ces régions l’unique centre de résistance de l’Angleterre. Avant de l’en chasser, Dupleix voulut en finir avec l’affaire de Madras. Il fit publier dans cette ville une proclamation qui déclarait Madras possession française par droit de conquête et répudiait « comme nuls et non avenus » les engagements de La Bourdonnais. Quoi qu’en dise la légende inventée par ce dernier, on eut tous les égards pour les Anglais prisonniers, et ceux qui réussirent à gagner le fort Saint-David ne s’enfuirent pas devant notre barbarie, mais obéirent, comme Clive, au sentiment du devoir et du patriotisme. La garnison du dernier boulevard de la puissance britannique dans le Carnate se trouva ainsi composée d’hommes résolus à supporter toutes les épreuves pour conserver à l’Angleterre une base d’opération au Coromandel. L’union de ces soldats et leur intrépidité allaient constituer le plus redoutable obstacle à tous les efforts de Dupleix.

Celui-ci, résolu à prendre Saint-David avant l’arrivée des renforts ennemis, organisa une armée de neuf cents Européens, six cents cipayes, cent Cafres, avec six canons et six mortiers. C’était une formidable expédition, étant donné les ressources de Pondichéry. À son grand regret, devant des jalousies mesquines et des oppositions ardentes, au lieu de Paradis, il fut contraint de mettre à la tête des troupes, Bury sans talent et sans énergie, vieux et infirme, mais supérieur en grade.

Bury arrivait le 19 décembre devant le fort Saint-David, situé à douze milles au sud de Pondichéry, sur la rive droite du Pounar. Bury traversait la rivière et s’emparait d’un jardin clos de murs, à un mille du fort. Il ne se gardait pas et laissait les soldats se débander. Il n’ignorait pourtant pas que les troupes d’Anaverdikan pouvaient paraître d’un moment à l’autre sur nos flancs ou sur nos derrières, pendant que les Anglais nous attaqueraient en tête. Au milieu de la nuit, une panique éclate. Les troupes, au lieu de saisir le fusil et de s’établir derrière les murs du jardin où elles auraient pu arrêter une armée, prennent la fuite dans la direction de la rivière, vers Pondichéry. À ce moment, les soldats voient l’armée du nabab en face d’eux ; ils ne s’en élancent pas moins dans la rivière. Tout paraissait perdu. L’artillerie ne s’émut point heureusement ; avec un grand sang-froid, les canonniers transportèrent une à une les pièces sur la rive opposée, et par la vigueur de leur feu arrêtèrent les Mongols et sauvèrent l’armée, qui se rallia enfin et repoussa facilement la tardive poursuite des Hindous et des Anglais. Bury se replia sur Pondichéry.

Dupleix répondit à cet échec par une victoire diplomatique. Il détacha Anaverdikan de l’alliance anglaise. Le nabab, impressionné par un simulacre d’expédition contre Arcate, lassé d’une guerre où il ne récoltait que des défaites, voyant les Anglais très-affaiblis, les Français forts, consentit à résilier la convention qui lui livrait Madras, et à signer un nouveau traité par lequel « les Français étaient confirmés dans la possession des territoires qu’ils occupaient, et Anaverdikan s’engageait à abandonner les Anglais à leur sort ».

Ce traité fut ratifié par Maphiskan lui-même dans la visite qu’il fit à Dupleix, à Pondichéry, à la fin du mois de février suivant. On l’y reçut avec des honneurs infinis : la ville fut illuminée, et Dupleix ordonna des réjouissances publiques. Il était satisfait de voir un de ces nababs si fiers incliner son orgueil devant ceux que naguère il regardait comme de méprisables marchands. « Le fils du nabab Anaverdikan, écrivait-il aux directeurs de la Compagnie, est venu lui-même nous demander la paix et notre amitié. Cette démarche fait un honneur infini à la nation. Il en sera longtemps parlé dans l’Inde, et je ne crains pas que l’envie reprenne à cette nation de venir nous attaquer. On n’a pu se dispenser de lui faire un présent, ainsi qu’à son père et autres seigneurs qu’il est bon de ménager. Les présents ont été faits en conséquence de la prise de Madras. Il était juste que le nabab s’en ressentit, et c’était comme une convention tacite avec lui. » Dupleix avait le droit de s’enorgueillir. Cette visite de Maphiskan mettait fin à tout le passé ; c’était à la fois un hommage rendu à la puissance de nos armes et la reconnaissance du titre de nabab azari[1], que le gouverneur avait arboré pour mieux soumettre ces peuples, si sensibles à l’éclat des cérémonies et à la sonorité des mots.

Dupleix reprit alors ses projets contre Saint-David, mais il mit de la lenteur dans ses préparatifs. Son excuse, c’est qu’il s’attendait toujours à voir paraître l’escadre anglaise. Comme elle n’était point signalée, Dupleix, à la suite d’un conseil de guerre où il fit appel au patriotisme, à l’abnégation de tous, à la nécessité d’étouffer toute velléité de discorde, donna à Paradis le commandement de l’armée qui partait pour assiéger la place, que l’abandon d’Anaverdikan privait en apparence de tout moyen de salut. Mais il était écrit que, dans cette guerre, le drapeau de la France ne flotterait pas sur cette forteresse. Le 14, au moment où Paradis, réinstallé dans le jardin clos de murs, faisait les préparatifs pour l’assaut du lendemain, des voiles nombreuses apparurent sur la mer. Il y eut un moment d’incertitude poignante chez les défenseurs de Saint-David et chez les Français. Bientôt des hourras retentirent dans le fort à la vue du pavillon qu’on hissait à la corne d’artimon des navires. C’étaient les couleurs d’Angleterre ! C’était l’escadre, si longtemps attendue, renforcée de deux vaisseaux, qui arrivait, sous le commandement de l’amiral Grifin. Paradis, forcé à la retraite, ramenait en toute hâte sa petite armée sous les remparts de Pondichéry.

Dupleix, malgré tous les prodiges qu’il venait d’accomplir, se retrouvait, et non par sa faute, encore une fois livré à ses propres ressources, bloqué par mer, menacé en flanc par des forces ennemies relativement considérables. Le fort Saint-David, avec les renforts reçus, comptait maintenant une garnison de neuf cent Européens et de cent dix indigènes. Pondichéry était exposé à un bombardement des vaisseaux anglais ; Madras avait une faible garnison. Le nabab pouvait affamer ces deux villes par un blocus à distance.

Fallait-il donc céder devant tous ces dangers ? C’était l’opinion du plus grand nombre. Les sages croyaient qu’on avait assez fait, qu’il n’y avait plus qu’à se défendre honnêtement et pour la forme. Dupleix était d’un avis contraire. Il voulait continuer la lutte, et avec plus d’énergie que jamais. Il garde l’espoir, parce qu’il voit mille ressources, qu’autour de lui personne ne devine. Il songe donc à reprendre l’offensive sur terre et sur mer. « La possession des îles de France et de Bourbon[2], à moitié route entre la mère patrie et l’Inde, donnait dans cette première période de la lutte un grand avantage aux Français sur leurs compétiteurs. Ces îles servaient d’arsenaux, de centre aux entreprises militaires et maritimes qu’ils formaient dans l’Inde. Elles étaient regardées comme à l’abri de toute attaque, et une escadre française pouvait y stationner en sûreté, s’y reposer, s’y approvisionner et calculer avec certitude les chances de rencontrer ou d’éviter une flotte ennemie. Les navires isolés pouvaient y être retenus, comme au temps de La Bourdonnais, jusqu’à ce qu’il y en eût un nombre suffisant ; et enfin, s’il n’en arrivait pas assez, il était prouvé qu’on trouvait dans ces îles les matériaux nécessaires pour en construire. C’était donc le plus solide point d’appui. »

Malgré les croisières anglaises, il faisait remettre à Dordelin, au mouillage de Goa, l’ordre de forcer de voiles, de se rendre aux îles, d’y rassembler tous les navires qu’il y trouverait, de les joindre aux siens et de revenir immédiatement au secours de Pondichéry. Six longs mois s’écoulèrent, avant que cette flotte, dont Dupleix attendait tout, parût dans les mers de l’Inde. Heureusement les Anglais, avec leur lenteur habituelle, ne tentèrent rien, se contentant de maintenir leurs positions. L’expédition partie des îles eut peu d’influence sur les événements dont l’Inde était le théâtre.

Le rôle de l’escadre, trop faible numériquement pour combattre l’Anglais, se borna, malgré les habiles manœuvres, l’énergie et le bon vouloir de M. Bouvets, son chef, à une simple diversion et à un secours de trois cents hommes jetés dans Madras à la barbe des marins de la Grande-Bretagne. Ce n’était rien et c’était beaucoup ! Ce renfort écartait une des plus cruelles préoccupation de Dupleix, le souci de Madras, dès lors en état de tenir.

La flottille repartit presque aussitôt. Une nouvelle foudroyante venait de s’abattre sur Dupleix. Des dépêches du ministère et de la Compagnie lui annonçaient qu’une formidable expédition dirigée contre Pondichéry avait été décidée par l’Angleterre, et que, le 15 novembre 1747, l’amiral Boscawen, à la tête de huit vaisseaux de guerre et de onze transports, avec quatorze cents hommes de troupe régulière, avait pris la mer, qu’il devait se renforcer au Cap de six navires, de quatre cents Hollandais, et qu’il arriverait devant Pondichéry presque aussitôt que le navire porteur des lettres de la Compagnie. Les directeurs terminaient par des exhortations à faire bonne contenance ! De troupes, d’argent, de munitions, d’armes, il n’en était point question.

Ce nouveau coup n’entama point l’énergie de Dupleix. L’Angleterre n’avait sur toute la côte qu’un point de débarquement, Gondelour, voisin de Pondichéry, véritable ouvrage avancé du fort Saint-David, tête de pont sur la mer. Si les Français occupaient cette redoute après en avoir chassé la garnison, Boscawen, ne pouvant plus communiquer avec Saint-David, n’avait pas de base d’opération et ne pouvait mettre ses troupes à terre. Dupleix vit cela d’un coup d’œil et fit partir huit cents soldats européens, avec mille cipayes, pour tenter l’escalade de Gondelour. Une ruse de Lawrence fit tout échouer[3]. « Il déplaça ostensiblement la garnison et les canons de Gondelour, et annonça qu’il avait l’intention de se consacrer uniquement à la défense du fort Saint-David. Mais aussitôt que l’obscurité le lui permit, il ramena dans la ville une forte garnison et plaça sur les remparts tous les canons dont il pouvait disposer. Les Français, au lieu d’attaquer la ville dès qu’ils virent les parapets dégarnis et vides de troupes, restèrent dans l’inaction. Complètement dupes des mouvements qu’ils avaient observés pendant le jour, ils se crurent sûrs de leur conquête et négligèrent toute précaution, et la nuit ils s’avancèrent sans beaucoup d’ordre vers la ville, croyant ne rencontrer qu’une faible résistance. Leurs échelles étaient à peine dressées contre les remparts, qu’une décharge de mitraille et de mousqueterie sema la confusion et la mort dans leurs rangs. » Les Français revinrent en désordre vers Pondichéry.

Cependant Dupleix inquiet était sorti de la ville. Il s’avançait sur la route sablonneuse qui va de Pondichéry vers Gondelour, quand au milieu d’un nuage de poussière, il aperçut les fuyards. Un moment après il se trouvait au milieu de la déroute. À force d’énergie, il remettait un peu d’ordre chez les soldats effarés ; il leur faisait traverser la rivière d’Ariancoupan et les faisait camper sous les terrassements d’une redoute à peine achevée. Devant cette défaite, il se sentit découragé. La lâcheté des troupes provoqua chez lui un sentiment de désespoir. Pour la première fois il douta. L’image des grands suicides antiques lui revint en mémoire. Cela dura ce que dure un éclair. Un mouvement de son cheval lui fit relever la tête. Il aperçut en face de lui les bastions de Pondichéry qui profilaient leurs dures arêtes sur le ciel embrasé, et au-dessus le drapeau, flottant fièrement, tout éclatant de lumière. Les troupes, sentant la protection des canons de la redoute, à l’abri derrière la rivière, se remettaient de leur panique. Il se jura de défendre cette ville qu’on avait confiée à sa loyauté et à son génie ; il se jura de la sauver ou de mourir.

Pondichéry est bâti au bord de la mer, sur la grève, dans une plaine verdoyante et fertile, que les canaux des rizières parsèment de leurs plaques argentées ; çà et là quelques mamelons se dessinent, plus sensibles par le profil des cocotiers qui les recouvrent que par leur relief même. De longues allées ombragées par les rameaux d’arbres touffus partent des remparts et prolongent jusqu’à l’horizon embrasé leur ligne verte ; elles ont la physionomie majestueuse des avenues de Versailles, moins la monotonie des tons, impossible avec la lumière tombant du ciel. La ville, qui n’a point de port, mais une rade ouverte, moins soumise aux coups du ressac que celle de Madras, a comme une barrière naturelle au sud, l’Ariancoupan, petite rivière qui coule de l’ouest vers l’est entre des rives encaissées et hérissées d’arbres, pour s’élargir brusquement dans le voisinage de la place en formant des îles couvertes d’une forêt de cocotiers. Au nord-ouest s’étend un marais terminé par un ruisseau qui, après avoir traversé la ville, porte le tribut de ses eaux à l’embouchure de l’Ariancoupan.

Les remparts étaient construits selon les principes de Vauban ; mais ils étaient loin d’être parfaits en tant que construction. Le front de l’est était parallèle à la mer. Un ouvrage pentagonal, le Fort, construit au milieu de cette ligne, la dominait légèrement par ses escarpes. Au sud, le tracé de la fortification suivait l’Ariancoupan et se rejetait à angle droit, parallèlement à l’ouest, vers le nord, pour redescendre obliquement vers l’est. La force de la place était dans l’amplitude du front ouest ; sa faiblesse dans l’angle nord-ouest, dépourvu de feux.

Dupleix, qui partait de ce principe qu’on devait disputer pied à pied les positions extérieures situées sous la forteresse, qui considérait cette dernière plutôt comme un point d’appui assuré pour ses troupes et comme une immense batterie de position leur permettant sous sa protection une résistance efficace, que comme une ligne de défense à laquelle il fallait se restreindre dès le début, avait édifié tout un système de redoutes, en couronne, dans un rayon assez éloigné de la place. On ne se renfermerait donc dans la ville que lorsque l’ennemi, après de grands sacrifices en hommes, en munitions, et une énorme perte de temps, se serait péniblement emparé des travaux improvisés. Après tant d’efforts et de sang répandu, l’assiégeant ne se trouverait pas plus avancé qu’au début, puisqu’il lui faudrait attaquer le corps de place intact et bien armé, recommencer en un mot un siège. Dupleix voulait encore par des sorties fréquentes porter l’action de la forteresse jusque dans les lignes d’investissement, harceler l’ennemi sans cesse, bouleverser les tranchées. Il se préoccupait enfin de garder partout et toujours la supériorité de feux sur l’artillerie ennemie, et dans ce but il formait un parc de réserve, afin d’avoir sous la main les pièces destinées à renforcer les batteries attaquées. Il y a, on le voit, identité absolue entre ces principes et ceux qui guidèrent Denfert-Rochereau dans sa défense de Belfort.

Tout était prêt à Pondichéry, quand la flotte de Boscawen arriva devant Gondelour, le 4 août 1748. Le 18 seulement trois vaisseaux anglais parurent dans la rade de Pondichéry ; les Anglais, au nombre de 3,720, avec des milliers de cipayes, sortirent le même jour de Saint-David et vinrent camper à quelques kilomètres d’Ariancoupan.

Dupleix, averti par ses éclaireurs, envoya un petit corps de troupes avec de l’artillerie et de la cavalerie pour défendre le plus longtemps possible le passage de la rivière Chouaubark, un peu en avant d’Ariancoupan. Après avoir repoussé trois attaques de l’avant-garde anglaise forte de 1,200 hommes, le détachement français, se voyant sur les bras toute l’armée, se retira sous la protection de la cavalerie, dont les charges vigoureuses arrêtèrent l’élan de Boscawen. Le 24, sous le feu d’Ariancoupan, en perdant beaucoup de monde, les Anglais traversèrent la rivière, et gagnèrent un bois proche du fortin. On croyait qu’ils ne faisaient cette manœuvre que pour s’abriter, quand tout à coup on les vit déboucher du bois en courant. Ils tentaient l’assaut ; opération plus que téméraire, puisqu’ils n’avaient ni échelles ni grenades. On les laissa arriver à bonne portée, et on les couvrit de boulets et de mitraille, pendant qu’un corps de cipayes, sorti de la redoute, les fusillait en flanc. Ils prirent la fuite, laissant 150 des leurs sur le terrain.

Cet échec démontrait suffisamment à Boscawen la nécessité d’assiéger Ariancoupan dans les règles. Il fit donc construire une batterie, qui tira bientôt sur le fort. Elle ne put tenir longtemps. Paradis, dont le principe était celui de Dupleix, que lorsque l’ennemi montrait un canon, la place devait concentrer dessus le feu de trois pièces, jeta derrière les parapets anglais quatre fois plus de fer que ceux-ci n’en pouvaient rendre. Les Anglais n’en ouvraient pas moins la tranchée et se préparaient à garnir d’artillerie le centre de leurs parallèles.

Le 27, Paradis, voyant ces travaux se développer, fit une sortie avec les dragons et les volontaires. On culbutait les Anglais et on bouleversait tout le retranchement. Les troupes revenaient pleines d’enthousiasme. Dupleix écrivait à Paradis pour le féliciter. On espérait qu’Ariancoupan échapperait aux attaques de l’ennemi, quand, le 30, un épouvantable accident vint anéantir ces légitimes espérances. Deux chariots de poudre sautèrent au milieu du fort ; il y eut plus de cent hommes tués ou blessés ; une panique se déclara, et Paradis, manquant pour la première fois de coup d’œil et d’énergie, abandonna la redoute. Dupleix lui ordonna d’y rentrer à tout prix. Il était trop tard. Le fortin d’Ariancoupan n’était plus défendable ! La Tour avait fait sauter les poudrières, et l’explosion avait ruiné les remparts. Sa perte entraînait l’abandon des autres redoutes.

Dupleix restait inébranlable devant ce revers de la fortune ; son unique souci, c’était de rassurer les troupes et d’improviser des ouvrages entre le corps de place et les forts abandonnés. La lenteur et l’incapacité de Boscawen lui donnèrent quelques jours. Le général anglais ne songea à traverser la rivière d’Ariancoupan que le 7 septembre. Il ne savait pas où prononcer l’attaque, et perdit deux jours encore à tâter les barricades de son adversaire. Il établit enfin son camp sur le coteau proche du village d’Oulgaré, sur le front ouest-nord de la ville, pendant que ses navires faisaient pleuvoir les bombes au-dessus de l’enceinte. Après quelques hésitations, il se décida à battre en brèche le bastion Saint-Joseph. C’était un point mal choisi. Le marais qui s’étend à cet endroit constituait un obstacle presque infranchissable aux cheminements vers le rempart.

Boscawen, ignorant en matière de siège, crut trouver dans cette boue une protection contre les sorties françaises. Il se mettait en réalité dans une très-mauvaise situation ; il ne pouvait faire ses dernières approches dans un terrain sans cesse envahi par l’eau, et se trouvait contraint d’établir les batteries sur des positions vues de presque tout le front ouest de la forteresse, et par cela même exposées aux coups de face et aux feux d’enfilade. Il aurait dû prononcer son attaque plus au nord[4], au point où la fortification, redescendant en ligne droite vers la mer, formait un angle dépourvu de feux. Il fit ouvrir la tranchée le 11 septembre.

Dupleix, qui se multipliait, qui se portait partout où il y avait du danger, qui, la veille, voyant un groupe de soldats et de cipayes effarés devant une bombe dont ils attendaient en tremblant l’explosion, avançait froidement vers le projectile et l’éclatement produit, le nuage de fumée et de poussière dissipé, disait avec le plus grand calme : « Vous voyez bien, enfants, que cela ne fait pas de mal. » Dupleix, aux premiers coups de pioche des Anglais, courait aux remparts, et, après une reconnaissance minutieuse, donnait l’ordre aux grenadiers de la Tour, aux dragons d’Autheuil, aux volontaires de Bussy de marcher en avant et de bouleverser les travaux de l’ennemi. Malheureusement et par la faute de l’officier qui servait de guide, la colonne prit le chemin le plus long, le plus difficile, et fut aperçue de l’ennemi bien avant de pouvoir prononcer le plus léger mouvement offensif. La lenteur de la marche, causée par l’état bourbeux du sol où les canons et la cavalerie restaient enfoncés, servit encore les Anglais. Aussi, quand nos troupes arrivèrent près de la tranchée, ils la virent garnie par l’armée de Boscawen tout entière.

Cependant l’élan était donné. Les Français entrèrent bravement dans le village qui constituait la première ligne des assiégeants. Un feu effroyable, partant des deux côtés à la fois, dispersa nos soldats. Beaucoup d’officiers étaient tués, et malheureusement Paradis était au nombre des morts. La défense venait de perdre un de ses meilleurs auxiliaires. Dupleix restait sans ingénieur, et tout le fardeau du siège allait peser sur ses épaules.

Par bonheur, il était de taille à le porter. Voyant l’ennemi remuer, en face du bastion Saint-Joseph, des masses de terre de plus en plus volumineuses, craignant de voir démasquer toute une artillerie qui aurait raison des pièces de position du rempart, Dupleix fit élever une série de batteries établies sur les deux courtines et sur les glacis en face ; on en construisit une autre à cent soixante toises de la porte de Madras, destinée à prendre la tranchée en écharpe. Et toujours préoccupé de garder la supériorité de feu sur l’ennemi, il arma de canons deux nouveaux ouvrages. Il avait rassemblé ainsi une trentaine de pièces dont l’ennemi ne soupçonnait pas l’existence. Dès les premières salves, dans ce duel d’artillerie, il fut évident que la place aurait l’avantage. Cela ne suffisait pas encore. Il ne fallait point laisser de repos à l’Anglais. La nuit, on faisait sortir des pièces de campagne qui canonnaient le camp sans relâche. Déplacées sans cesse, elles ne souffraient point. Et puis c’étaient des attaques sur les convois qui portaient les munitions de la flotte à l’armée. Madame Dupleix, âme de héros dans un corps de femme, secondait admirablement son mari ; elle était son ministre des relations extérieures et le plus fin diplomate du monde. Possédant parfaitement la langue du pays, exerçant sur les Hindous un extraordinaire prestige, avec des largesses et son air de reine, elle tenait à sa dévotion une foule de cipayes anglais ; elle en avait fait ses espions ; elle était sûre de leur fidélité. Elle savait tout ce qui se passait dans l’armée de Boscawen, qui se voyait enlever, une nuit, dans le court trajet de la mer à son bivouac, deux canons de 24, débarqués par ses vaisseaux.

La vigueur de cette défense troubla l’amiral anglais. Il sentit la nécessité d’étendre le champ de l’attaque pour réduire au silence le bastion Saint-Joseph, vigoureusement protégé par le bastion de la porte de Valdaour, dont les feux d’enfilade démontaient les batteries assiégeantes. Il couvrit de boulets ce dernier ouvrage, dont les escarpes s’écroulaient, mais dont le tir ne faiblissait pas. Dupleix, manquant de sacs à terre, faisait blinder le revêtement avec des cocotiers, bois excellent pour cet usage, renforçait l’artillerie et entraînait si bien tout son monde qu’au matin tout était réparé. Boscawen avait démasqué tous les canons qu’il pouvait concentrer contre la forteresse ; partout il avait trouvé des feux supérieurs aux siens. Il perdait beaucoup de monde. Il donna l’ordre à la flotte de s’embosser devant la ville et de la couvrir de bombes et de boulets. Pendant douze heures le bombardement dura sans une minute d’arrêt. Pondichéry reçut plus de vingt mille projectiles. On supporta tranquillement l’orage. Dupleix avait donné ordre de ne pas répondre et de s’abriter. Du côté de la terre, le tir des bastions fut terrible. Le soir, les Anglais étaient réduits au silence.

Cet effort de l’assiégeant était le dernier. La saison s’avançait ; la mousson revenait avec ses tempêtes habituelles. Les espions, les déserteurs parlaient de la levée du siège, précédée d’une attaque désespérée. On intercepta une lettre de Boscawen qui montrait des dispositions à la retraite et de la fureur. Tenterait-il une escalade avec toute son armée ? Prudemment, Dupleix fit rentrer dans la place les canons des batteries trop avancées, et disposer sur les plongées des grenades et des pots à feu pour repousser l’assaut. Cependant le feu des assiégeants se ralentissait ; on ne recevait plus que des projectiles de campagne, quand, dans la nuit du 14 octobre, on fut prévenu que Boscawen enlevait le matériel de siège. Dupleix n’était pas d’humeur à le laisser tranquillement opérer ce déménagement. Il donna ordre à quinze cents cipayes, soutenus par des grenadiers et une compagnie de marine, d’attaquer le convoi. Malgré l’ardeur de nos troupes, on ne put faire engager les cipayes, qui se contentèrent de mettre le feu au camp abandonné. Au matin, on aperçut des remparts les dernières files de l’arrière-garde anglaise qui se repliait régulièrement vers Saint-David, laissant quinze cents morts devant la place.

Peu après, Dupleix recevait des îles un secours de deux cents hommes. Il se préparait à reprendre l’offensive, quand il apprit la conclusion de la paix et la clause impolitique du traité d’Aix-la-Chapelle qui rendait Madras à l’Angleterre. La restitution de cette conquête, si chèrement achetée, fut plus tard pour nous la cause de nombreux échecs, mais pour le moment elle ne détruisit en rien notre prestige près des Hindous. L’éclat de nos victoires effaçait tout. Pondichéry était sauvée ; l’Angleterre humiliée et vaincue ; l’Inde éblouie ; Dupleix, abandonné de la métropole et de La Bourdonnais, presque sans troupes, avait conquis Madras, écrasé l’armée du nabab et dissipé la plus formidable expédition qui eût encore paru dans ces contrées. Il était l’âme de l’Inde. Le nabab d’Arcate, le nizam d’Hyderabad, l’empereur de Delhi lui adressaient des lettres de félicitation ; tous le redoutaient. Les Hindous le considéraient comme un demi-dieu. Ainsi Dupleix avait réalisé la première partie de ses projets, et sauf sur un point, — l’expulsion des Anglais de Madras, — toutes les difficultés semblaient aplanies. Rien désormais ne paraissait devoir empêcher la conquête de l’Hindoustan.

  1. « Le titre d’azari est dans l’Inde, écrivait Dupleix en octobre 1742, un titre de grand honneur. On n’y connaît pas ceux de ducs, comtes et marquis. Les grands n’y sont distingués que par ceux d’azaris. Azari veut dire mille. Ainsi, lorsqu’on dit : un tel est deux, trois, quatre, cinq azaris, c’est-à-dire qu’il commande à autant de mille de chevaux. Il n’y a que le fils du Mogol qui soit dix azaris.

    « C’est la plus haute qualité où l’on puisse parvenir dans ce pays. Celui qui en est revêtu a le titre de nabab et est regardé comme tel. Il marche avec les mêmes marques d’honneur, qui consistent en divers pavillons de plusieurs grandeurs et formes, plusieurs timbales d’une grandeur énorme, hautbois, trompettes et autres instruments. Le plus grand des pavillons précède, porté sur un éléphant. Les plus grands avantages de ces titres sont les revenus, qui sont considérables. »

  2. Malleson, les Français dans l’Inde.
  3. Malleson, les Français dans l’Inde.
  4. Le terrain de Pondichéry est de formation crétacée.