Dupleix d’après sa correspondance inédite (Hamont)/06

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CHAPITRE VI

LA CONQUÊTE DU DÉKAN.


Couronnement de Mousafer-Singue à Pondichéry. — Le soubab demande a Dupleix des troupes pour la conquête du Dékan. — Hésitations de ce dernier. — Méhémet-Ali demande la paix. — Dupleix accorde à Mousafer-Singue le secours imploré. — Le soubab part pour la conquête du Dékan. — Révolte des nababs de Canoul et de Cadapa. — Mort de Mousafer-Singue. — Embarras de Bussy. — Le rajah Ragnoldas patronne la candidature au trône de Salabet-Singue. — Salabet-Singue est proclamé soubab du Dékan. — Prise de Canoul. — Négociations avec les Mahrattes. — Entrée à Hyderabad. — Couronnement à Aurungabad. — Politique de Bussy. — Son adresse. — Sa popularité. — Son pouvoir. — Son faste. — Guerre avec les Mahrattes. — Leurs défaites successives. — L’armistice.


Désormais rien ne semblait devoir mettre obstacle aux calculs du politique dont l’énergie et la profondeur avaient soulevé la plus étonnante révolution qu’ait vue la péninsule. Dupleix pouvait croire l’Inde domptée. Il avait réalisé ses plans presque dans leur entier. Ses armées étaient victorieuses ; son prestige incomparable. Il tenait enfin dans la main le souverain dont il avait besoin comme d’un porte-voix pour transmettre ses volontés à des millions d’hommes de races différentes, et le pouvoir de ce monarque n’était plus contesté. On allait sans peine installer Mousafer-Singue sur le trône de Golconde, et Dupleix, à l’aide de la pompeuse marionnette qu’il revêtait du costume royal, régnerait en maître absolu surplus de trente-cinq millions de sujets, qui, et c’était là le chef-d’œuvre de cette politique, gardaient l’illusion de l’indépendance et, en obéissant à Dupleix, croyaient obéir à un prince de leur nationalité et de leur religion.

Le premier acte du gouverneur général fut de manœuvrer afin de suggérer à Mousafer-Singue la volonté de se rendre à Pondichéry pour s’y faire proclamer roi de Golconde, et en agissant ainsi, Dupleix ne cédait pas, comme on le cria plus tard, à un mobile de vanité, mais bien à une inspiration d’homme d’État, suivant imperturbablement une ligne de conduite mathématiquement tracée. Que voulait-il en effet ? dominer l’Inde par l’ascendant du génie européen. C’était donc un des points essentiels de sa politique de ne jamais laisser échapper l’occasion de se poser en suzerain et en protecteur du système qui régissait l’Inde. Le soubab, en venant se faire couronner à Pondichéry, rendait à Dupleix l’hommage d’un vassal ; c’était la France qui donnait l’investiture à l’héritier de Nizam el Molouck.

On n’eut pas de peine à persuader Mousafer-Singue. Dupleix prit aussitôt les mesures nécessaires pour donner à la cérémonie un éclat extraordinaire ; il comptait beaucoup sur cette fête, il voulait frapper les imaginations, les éblouir par le rayonnement de nos richesses, les effrayer par la majesté de notre force et les rassurer par son attitude, au sujet des craintes conçues pour la liberté de l’Inde. Il disposa tout en homme d’État doublé d’un artiste. Il fit élever sur la place de Pondichéry une tente immense où le faste oriental s’alliait aux pompes de l’Occident. Deux trônes semblables étaient dressés en face l’un de l’autre dans cette vaste salle, dont les draperies formaient comme un ruissellement de cachemire, de soie, de broderie, d’or et de pierreries.

Dupleix s’y rendit au milieu d’un cortège royal. Un escadron de gardes à cheval le précédait, ainsi que douze lanciers et vingt-quatre pions portant chacun un pavillon doré, fond blanc. Derrière Dupleix et son état-major, venaient deux éléphants de taille gigantesque : l’un portait, arboré sur son dos, le drapeau français, immense étendard dont les plis se déroulaient librement au souffle de l’air ; l’autre, le Mamurat sur un pavillon fond blanc et or, insigne dont les vice-rois de l’empire mongol seuls ont le droit de se faire précéder, et que Mousafer-Singue venait de donner au gouverneur. Douze éléphants suivaient, chargés de timbaliers, de drapeaux, de gens de guerre, de trompettes et de fifres. Des bataillons de cipayes, au pittoresque costume, arrivaient alors, puis des batteries d’artillerie. Des compagnies d’infanterie, des escadrons de cavalerie européenne fermaient la marche. Dans les rues, les bataillons vainqueurs à Ambour et à Gingi formaient la haie. Le canon des remparts et de la citadelle tirait des salves répétées.

Mousafer-Singue entra le premier dans la tente et prit place sur un des trônes, ayant à ses côtés toute la noblesse du Dékan. Tout à coup les détonations de l’artillerie devinrent si formidables qu’on vit trembler des seigneurs hindous. Cette recrudescence dans les salves annonçait l’arrivée de Dupleix. Il paraît, et saluant le soubab, lui offre les présents habituels. Aussitôt Mousafer-Singue prend par la main le gouverneur et le conduit vers le trône qui lui était réservé. Alors commença un long défilé des nababs et des officiers de Mousafer-Singue, qui, couverts de velours et de soie, étincelants de diamants et de pierreries, vinrent l’un après l’autre s’incliner devant Dupleix, entouré de ses officiers au simple costume, et déposer à ses pieds des présents, honneurs réservés aux seuls soubabs.

Cette sorte d’hommage accompli, Mousafer-Singue se lève, fait revêtir Dupleix du serpeau, habit éclatant, composé d’une robe à la maure, d’une toque et d’une ceinture, avec le sabre, la rondache et le poignard. Ce serpeau avait été donné par l’empereur Aureng-Zeb au fameux Nizam el Molouck. Le gouverneur resta toute la journée dans ce costume. Il le proclame nabab de toute la région au sud de la Chichena jusqu’au cap Comorin. Suivant l’usage des princes de l’Asie, il lui donne un nom nouveau : il l’appelle Zapher-Singue-Bahadour, ce qui signifie toujours brave et victorieux. Il lui accorde comme apanage la ville de Valdaour et son territoire pour en jouir en propre par lui et ses descendants. Il ajoute à l’octroi de ce domaine une pension de 240,000 livres et une autre de pareille somme pour madame Dupleix. Il lui confère le titre de munsub ou commandant de sept mille chevaux. Il établit que la monnaie de Pondichéry sera la seule ayant cours dans l’Inde méridionale, reconnaît la souveraineté de la Compagnie sur Mazulipatam et Yanaon, et accorde une extension de territoire à Karikal. « Se tournant ensuite vers Dupleix, comme un vassal vers son seigneur, il s’engage à ne jamais rien accorder, même une faveur, sans l’approbation du gouverneur. »

Dupleix se leva à son tour, et, après les compliments d’usage, il déclara, en ayant l’air de céder aux élans d’une générosité naturelle, qu’il n’avait pas soutenu cette guerre pour conquérir des royaumes, mais pour obéir aux ordres du Mogol ; que c’était à la fois lui faire un grand honneur et lui imposer une charge trop lourde que lui confier la nababie du Carnate ; qu’il serait assez payé de ses services si on lui laissait le titre sans l’autorité. Montrant alors Chanda-Saïb qui se tenait près de lui : « Je demande en grâce, s’écria-t-il, qu’on confie le gouvernement de cet immense territoire à ce héros si fidèle. » Un murmure d’admiration s’éleva dans la salle. Ce désintéressement chevaleresque, si rare chez un homme au faîte de la puissance, impressionna vivement les Hindous, qui ne devinèrent point les calculs politiques cachés derrière l’abnégation, et demeurèrent persuadés qu’ils n’avaient rien à redouter d’un tel homme. Le pouvoir moral de Dupleix fut désormais hors de toute atteinte ; et pour incarner en quelque sorte l’idée de sa puissance dans un symbole matériel, il ordonna la fondation d’une ville sur les lieux témoins de la défaite et de la mort de Naser-Singue ; elle porterait le nom de Dupleix Fatey Abab (lieu de la victoire de Dupleix).

Surexcité par les derniers événements, Mousafer-Singue ne voyait plus de bornes à son ambition ; il ne lui suffisait plus d’avoir triomphé de son adversaire et de régner sur Golconde et le Dékan, il voulait Aurungabad ; mais réduit à ses seules forces, il ne pouvait rien entreprendre. Il eût été à la merci de la première révolte, et elle était inévitable. Mousafer-Singue n’avait pas d’illusion sur la fidélité des seigneurs ralliés à sa cause, et savait qu’il ne devait leur soumission qu’à la terreur inspirée par les armes françaises. Retenir autour de lui les bataillons français pour s’en servir comme d’une garde, était donc pour le soubab une nécessité inexorable. Il le déclara à Dupleix, et comme il craignait un refus, il n’épargna ni supplications ni promesses pour amener le gouverneur à ses vues.

Rien ne servait mieux les projets de Dupleix, qui considérait comme le principe de sa politique d’avoir près du souverain du Dékan des troupes pour protéger celui-ci, en le maintenant dans la fidélité, et un représentant pour donner des ordres, sous forme de conseils. Cependant Dupleix montra une certaine froideur, demanda à réfléchir, fit des objections.

Pour une pareille expédition il fallait des soldats éprouvés et un général qui unirait les qualités d’un stratège à la clairvoyance d’un politique. Il ne pouvait confier cette mission qu’au vainqueur de Gingi, à Bussy et à ses troupes. Or, le moment était-il opportun pour se priver de tels auxiliaires ? N’avait-on plus d’ennemi dans le Carnate ? Méhémet-Ali était vaincu, mais vivant. Après le désastre et la mort de Naser-Singue, l’héritier d’Anaverdikan s’était enfui à Trichinapaly : il s’y tenait renfermé, dans l’isolement de la défaite. Les Anglais avaient-ils des velléités de l’appuyer ? Étaient-ils en état de fomenter de nouveaux troubles ? Ils paraissaient avoir abandonné le fugitif d’Ambour, il est vrai ; eux-mêmes donnaient des signes visibles de découragement. Mais tant que Méhémet-Ali serait en possession de Trichinapaly, il y aurait un danger pour la France et ses alliés. On ne pouvait le laisser maître d’une citadelle aussi importante. Pour la prendre, il fallait un siège, et si le siège durait, que de complications pouvaient surgir ! Si les Anglais prêtaient secours au nabab dépossédé, si d’anciens partisans de Naser-Singue se prononçaient pour le prince qui avait combattu aux côtés de leur ancien maître ? Dans ces conditions, songer à la conquête d’Aurungabad était de la dernière imprudence. Il fallait, avant de tenter des opérations dans le Dékan, être sûr du Carnate.

La résistance de Dupleix enflamma l’ambition de Mousafer-Singue. Il offrit des avantages plus considérables encore. Tous les tributs de la province d’Arcate, au lieu d’être versés à Golconde, seraient payés à Pondichéry, où ils serviraient de caution à la fidélité du soubab. Dupleix nommerait les gouverneurs de toutes les villes du Carnate.

Les choses en étaient là, quand Méhémet-Ali fit parvenir des propositions de paix à Pondichéry. « Il offrait de reconnaître Chanda-Saïb comme nabab du Carnate, de lui remettre Trichinapaly et ses dépendances, à condition qu’il serait mis en possession des trésors laissés par son père, qu’aucune enquête ne serait faite sur son administration, enfin que le soubab s’engagerait à lui donner un autre gouvernement dans le Dékan. » Il paraissait sincère ; ses lettres portaient la marque du découragement ; ses désirs pacifiques étaient une preuve de son isolement et de son impuissance. Dupleix, encore un peu inquiet, mais dominé par la nécessité d’avoir dans le Dékan une garnison qui assurerait Mousafer-Singue contre toute défaillance, pressé aussi par l’intérêt qu’il y avait de montrer aux Hindous le soubab installé dans Golconde et assis sur ce trône fameux, n’hésita plus. Il écrivit à la Compagnie pour demander un secours de 1,300 hommes. « La chose vous sera d’autant plus facile, disait-il, que la réforme des troupes qu’on fait en France vous met en état de choisir, et que la dépense ne sera pas pour votre compte, ainsi que l’entretien ici pendant leur séjour, et que vous aidez Chanda-Saïb sans frais de votre part. »

Il accorda à Mousafer-Singue un secours d’une batterie d’artillerie, 1,800 cipayes, 60 Cafres et 300 soldats français, dont 10 officiers. On a oublié leurs noms comme leurs exploits : c’étaient Kerjean, le major Vincent, les lieutenants Dugray, Aimard, les enseignes Ligny, Fejac, le Normand. Aumont, Clérac, et Gaveau, maître canonnier. Ils partaient gaiement, sous la conduite de Bussy, pour aller porter la gloire du nom français dans des contrées presque inconnues. Dupleix leur assurait à chacun une petite fortune, ainsi qu’aux soldats. Il ne se séparait pas d’eux sans un serrement de cœur ; c’étaient les compagnons des jours de lutte et d’angoisse ; il les avait toujours trouvés prêts à marcher sous les balles pour l’intérêt du pays, et dans l’adieu qu’il leur disait au départ, il y avait un accent de sympathie et de mélancolie profonde. Il voulut faire partager à Mousafer-Singue la sollicitude qu’il ressentait pour ses troupes ; il lui disait : « Je ne vous donne l’appui de tels hommes que parce que vous m’avez assuré que les Français seraient dans vos États plus considérés que vos sujets. Votre reconnaissance pour eux ne doit pas avoir de bornes. Souvenez-vous qu’ils ont tout sacrifié pour votre fortune, et ne perdez jamais de vue leurs services et vos serments. »

Il lui donnait enfin un ministre qui était comme un conseiller et un surveillant. C’était le brame Ragnoldas. Lui-même l’avait dressé et rompu à toutes ses vues. C’était un de ces diplomates comme l’Orient seul en possède, d’une finesse et d’une habileté à toute épreuve, très-précieux contre des musulmans, dont ils ne partageait ni les idées ni les ambitions.

Bussy était bien le général désigné pour une telle expédition ; il se détachait déjà parmi les officiers de l’armée coloniale comme un aigle au milieu d’éperviers. Il était alors dans toute la maturité de son esprit. Ses services étaient déjà brillants. Né en 1718, au petit village de Bucy, près de Soissons, n’ayant pour toute fortune que sa généalogie[1] et son titre de marquis, arrivé à vingt ans aux Indes, il avait montré du sang-froid et de la vigueur au siège de Pondichéry ; son impétuosité avait assuré le gain de la bataille d’Ambour ; enfin c’était lui qui avait pris Gingi. C’était un personnage fait pour ne pas rester en chemin. Dupleix l’avait distingué parmi la foule et l’aimait comme son fils.

Au feu, il est magnifique. Brillant, fougueux, calme, selon les vicissitudes du combat. Il sait communiquer aux troupes la flamme qui le dévore. Pour mener une charge, il n’a pas son pareil. Et comme il sait, sur le champ de bataille, reconnaître le point faible de l’ennemi ! Il n’a pas seulement le coup d’œil du tacticien, il a aussi la profondeur de calcul du stratège. Avec cela, une allure toute de vivacité et de résolution, de la bonhomie, de la franchise, une gaieté communicative, qui le rend séduisant au plus haut point. Et par-dessus tout cette dignité naturelle, ce je ne sais quoi de haute race et d’altier, qui impose, tout en s’alliant merveilleusement à la grâce des manières.

Il montre un grand amour de l’étude ; il connaît à fond l’histoire, les mœurs et la langue de l’Inde. Avec cela, c’est un Athénien qui aime le luxe et l’élégance, et tient en horreur le pédantisme et la morgue. Mais la profonde originalité de ce caractère, c’est le don qui est comme le secret de sa force et l’explication de son rôle : ce soldat est un homme d’État. Il en a la promptitude de décision, la clarté de conception, avec cela le tact, la finesse du diplomate, le sens d’organisation de l’administrateur. Sa qualité dominante, c’est le bon sens. Il préfère le solide à l’éclat ; sa prudence refrène souvent la fougue d’action de Dupleix.

C’est cet instinct de modération qui l’amènera plus tard à ressentir les atteintes du découragement, quand il jugera que Dupleix embrasse trop pour ses forces et pour ses moyens. Il aura alors besoin d’être soutenu, raffermi, sinon il trébuchera ; puisqu’il ne voit plus où l’on va, il sera tenté de s’arrêter et de faire des remontrances. Mais qu’à ce moment-là viennent des ordres nets et clairs, comme il a les vertus du héros, l’abnégation de soi-même, le patriotisme, l’esprit de discipline, le sentiment profond du devoir, la vigueur d’intelligence, il les exécutera merveilleusement.

Mousafer-Singue et Bussy sortirent de Pondichéry le 15 janvier 1751 pour se rendre à Golconde. Il emmenait dans ce voyage de deux mois son fils et les enfants de Naser-Singue, qui, des marches du trône, étaient tombés dans une prison dorée. Tout se passa sans encombre pendant les quinze premiers jours. On conçut alors des craintes sur la fidélité des nababs de Canoul, de Cadapa et de Savanor ; l’insolence de leurs prétentions allait croissant. Selon eux, Mousafer-Singue était leur œuvre ; il leur devait la couronne et la vie. Et on leur marchanderait quelques grâces ! Au fond, ils voulaient faire la loi au soubab, et comme on leur résistait, ils accentuaient leur attitude de mécontentement amer et de protestations sourdes. Ils avaient des conciliabules fréquents et se tenaient obstinément, au milieu de leurs troupes, en arrière de l’armée. Kerjean alla les trouver, et naturellement n’en put rien tirer qu’une « antienne de négations » sur les projets qu’on leur prêtait.

Leurs protestations, leurs serments de fidélité à Dupleix et à Mousafer-Singue ne trompèrent pas Kerjean, qui revint inquiet. On traversa pourtant sans encombre les monts et les gorges qui séparent le Carnate du pays de Cadapa. Les nababs rejoignirent l’armée avant d’arriver à Rachioty, forteresse construite au milieu de défilés sauvages, dans le pays des patanes, cette race, née de pères arabes et de femmes indiennes, qui a gardé les armes et la turbulence de ses ancêtres masculins. Ils invitèrent Kerjean à aller se divertir avec eux dans la ville, qui faisait partie du fief de l’un d’eux ; ils y avaient rassemblé des danseuses et chanteuses du pays. Kerjean refusa, sans se douter que cette fête était le prélude d’une tragédie.

On prévint tout à coup le soubab que des soldats des généraux suspects, campés à deux lieues du contingent français, pillaient les bagages de la couronne et avaient arrêté un chariot chargé de fusils, destinés à Bussy. Dans la rixe, presque toute l’escorte avait été tuée, ainsi que plusieurs cipayes. Mousafer-Singue envoya aux nababs pour leur demander des explications. Ils répondirent que leur responsabilité n’était pas en jeu ; que l’arrière-garde de l’armée avait ravagé le pays, et que le pillage dont on se plaignait n’était qu’une représaille de victimes exaspérées, qu’eux-mêmes ne pouvaient permettre qu’on saccageât leurs domaines, mais qu’on avait outre-passé leurs ordres, et qu’ils donneraient des satisfactions.

Mousafer-Singue, excité par son entourage, crut à un défi des nababs. On criait à ses oreilles que c’était le manque d’énergie qui avait perdu Naser-Singue, et qu’à de telles insolences il fallait un châtiment exemplaire. Il dépêcha Kroumikan, l’interprète français, pour intimer aux nababs l’ordre de venir se jeter à ses pieds. Le messager ne revint pas. On l’avait forcé par dérision à prendre part à l’orgie. Le prince, impatient, envoya d’autres députés ; on les chassa, avec des huées et des coups. À la nouvelle de cet affront, Mousafer-Singue eut un accès de fureur. Il appelle ses esclaves, se fait armer, et avec des imprécations donne à ses officiers l’ordre de rassembler les troupes et de courir sus aux rebelles. Kerjean, un des premiers avertis, supplie le soubab de ne point aventurer la majesté royale dans une sédition dont on peut triompher avec une compagnie française. Il ne demande que quelques heures pour soumettre les nababs ou rapporter leurs têtes. Mousafer-Singue ne veut rien entendre. Bussy lui-même, qui arrive au moment où le vice-roi monte sur son éléphant, n’obtient qu’un regard dédaigneux du prince, qui lui demande avec aigreur s’il veut être de la partie. Bussy réclame quelques minutes de délai pour rassembler ses troupes. Sans répondre, Mousafer-Singue se met à la tête de sa cavalerie, qui s’ébranle aussitôt.

Les nababs, qui n’avaient guère autour d’eux plus de quatre mille hommes, — leurs forces principales étant restées en arrière, — mais qui tenaient Rachioty dont le canon assurait leur retraite, n’espérant pas quartier s’ils étaient pris, connaissant l’éloignement des Français, résistent énergiquement et repoussent les charges des cavaliers de Mousafer-Singue, qui lui-même est forcé de reculer. L’arrivée des Français contraint les rebelles à fuir. Mousafer-Singue s’aventure dans la poursuite, seul, suivi de quelques fidèles. Les nababs l’aperçoivent et le chargent avec fureur. Un combat terrible s’engage autour de lui. La poignée de Français qui sert de garde à Mousafer-Singue lutte en héros. Le nabab de Cadapa, celui de Savanor succombent tour à tour. Le soubab pousse son éléphant sur celui de Canoul, essuie sans être atteint deux coups de feu de son adversaire, le joint, et d’un coup de sabre le jette à terre. On lui coupe la tête, on l’arbore au-dessus de l’éléphant de Mousafer-Singue. Dès lors tout s’enfuit. La victoire était complète, et le vice-roi donnait l’ordre aux trompettes de sonner, quand une flèche décochée par un de ses serviteurs l’atteignit. Il tomba pour ne plus se relever. On l’abandonna aussitôt. Seuls les Français restèrent près du cadavre et le rapportèrent au camp.

Bussy eut un moment d’angoisse, à la pensée des conséquences que la mort de Mousafer-Singue pouvait entraîner. Le péril était plus grand qu’au temps où Naser-Singue sillonnait le Carnate avec ses hordes. Les projets de Dupleix étaient encore une fois menacés, renversés peut-être, le salut de l’armée compromis. Au lieu du triomphe à Golconde, la perspective d’une guerre. À la place d’un roi protégé et ami de Dupleix. quatre prétendants en bas âge, destinés à servir de jouets aux ambitieux. Lequel des enfants de Naser-Singue ou du fils de Mousafer-Singue devait rallier le plus de partisans ? Qui pouvait le savoir ? Il n’y avait aucune règle, aucune tradition pour servir de guide, rien que le caprice d’une féodalité heureuse des troubles qui apportaient un aliment à ses appétits.

Les grands seigneurs divisés, le Dékan et le Carnate ravagés de nouveau, les Anglais rentrant dans la lutte, tous les avantages acquis par la Compagnie au prix de si grands sacrifices perdus en un moment, la petite armée française entourée par trois cent mille Hindous, ennemis peut-être, obligée d’accomplir, pour regagner Pondichéry, une marche d’un mois à travers des pays hostiles, le soldat effrayé de l’éloignement, l’officier songeant aux épreuves de la retraite des Dix-Mille, la lutte pouvant éclater d’un moment à l’autre, Bussy vit cela tout d’un coup. Il avait trop d’énergie pour se dérober à la responsabilité qui lui incombait. Il résolut de faire tête à tous les dangers, et, rassemblant ses troupes, il marcha sur le camp hindou, prêt à repousser les attaques, tout en gardant l’air amical qu’on montre à des alliés, et en se posant en arbitre désintéressé, en conciliateur des prétentions de chacun. Il n’y avait pas de conduite plus habile à suivre. C’était le seul moyen d’empêcher de nouvelles catastrophes et de maintenir notre influence.

Déjà un grand nombre de seigneurs voulaient proclamer pour roi un des fils de Naser-Singue. On avait délivré ceux-ci, on les avait fait monter sur un éléphant, on les conduisait en triomphe à travers le camp. Bussy, à son entrée dans les lignes hindoues, aperçut le cortège et comprit ce qui se passait. Il n’y avait pas à penser à reculer ; on était forcé de se rencontrer face à face. Qu’allait-il arriver ? Tout le monde, dans l’armée française, eut pendant un moment la crainte d’un conflit. « Qu’on connaissait mal, dit Kerjean, l’impression que les Français avaient faite sur les Hindous ! À peine avions-nous joint le gros d’éléphants qui entouraient celui des trois frères, que les rangs s’ouvrent pour nous faire place. On nous demande à mains jointes notre protection… Nous sommes les meilleurs amis.

« Il faut que nous nous hâtions de désigner un maître à cette multitude, sinon elle va s’entre-égorger, selon la coutume des musulmans de l’Inde, qui dans une bataille perdent leur général et ne le remplacent pas sur l’heure. Nous n’avions pas à délibérer sur le parti à prendre. » On répondit qu’ayant entrepris le voyage avec Mousafer-Singue, et le prince défunt ayant un fils, il n’était pas naturel d’abandonner tout d’un coup les intérêts de ce dernier, qu’enfin il fallait que Dupleix fût informé de la révolution qui venait de s’accomplir, que lui seul pouvait décider de la fortune des quatre prétendants, que pour tout sauvegarder, la France se chargerait de leur garde.

Tout le monde applaudit. Salabet-Singue, l’aîné des trois frères, dit à Bussy : « Dupleix regardait Mousafer-Singue comme son frère ; le nabab était mon oncle. Je suis donc le neveu de Dupleix. S’il cessait d’être généreux, je voudrais moi-même renoncer aux droits que ma naissance me donne à l’héritage de mon frère. Dupleix saura que nous n’avons trempé en rien dans la mort de son frère Mousafer-Singue. Il autorisera les marques d’amitié que vous pouvez me donner. S’il vous rappelle, mes frères et moi nous vous suivrons. Nous ne voulons tenir notre pouvoir que de lui et des Français. »

Ce discours, inspiré évidemment à Salabet-Singue par un groupe de politiques qui déjà gouvernaient le prince, frappa Bussy, dont les appréhensions se dissipèrent. Il résolut d’accentuer encore l’attitude de protecteur et d’arbitre qu’il avait prise au début.

Il fit placer les trois frères au milieu de son état-major, et s’achemina avec eux vers le quartier royal, au milieu d’une foule d’Hindous qui accablaient le général de leurs bénédictions, tout en laissant voir leur haine pour la famille de Mousafer-Singue, dont ils n’avaient reçu pourtant que des bienfaits. Une foule anxieuse entoura le cortège, quand il arriva aux tentes royales. La femme de Mousafer-Singue, éplorée, dans le désordre de la douleur, se précipita au-devant de Bussy pour le supplier de sauvegarder les droits de son fils. Autant pour la calmer que pour rester fidèle à son rôle de conciliateur, Bussy conduisit le jeune prince près de ses trois cousins, et les fit asseoir tous les quatre sur le même trône. D’un commun accord on décida que Salabet-Singue signerait les ordres. La conférence finit par une cérémonie symbolique. On apporta du sucre candi. Bussy en mit un morceau dans la bouche des princes, et l’on se sépara. Des sentinelles françaises gardèrent toutes les issues du pavillon royal.

La tactique de Bussy triomphait. Il avait empêché la tragédie annoncée de s’accomplir. Pas une goutte de sang n’avait coulé. Mais rien n’était décidé ; tout restait suspendu. Et pour être reculée, l’énigme n’était pas moins menaçante. Il fallait un maître à cette foule, et la proclamation d’un soubab, ce dénoûment obligé de la crise, pouvait amener la guerre. Pourtant il n’était pas possible de prolonger indéfiniment une situation aussi tendue, et la nécessité de prendre un parti, sans attendre les ordres de Dupleix, s’imposait de plus en plus. Bussy le sentait ; mais, pour agir, il lui fallait des appuis dans l’entourage d’un des princes, et il n’avait pas encore eu le temps d’en créer. On ne pouvait point tenter un coup d’État sans la complicité des ministres ; on n’était pas sûr de ceux-ci.

Le rajah Ragnoldas, l’habile diplomate que Dupleix avait placé auprès de Mousafer-Singue en qualité de premier ministre, vint alors trouver Bussy. Ragnoldas voyait sa fortune renversée ; il voulait la reconquérir. Il avait une foule d’ennemis parmi la noblesse du Dékan, qui le jalousait et ne lui pardonnait pas d’être d’une religion différente de la leur. Il était entièrement à la dévotion de Dupleix ; au fond, il ne pouvait se maintenir sans notre appui. Il demanda à Bussy vingt-cinq grenadiers pour sa garde personnelle. On lui accorda. Se sentant alors en sûreté, il pensa à donner un maître à l’armée et au Dékan, et pour être certain de réussir, il résolut de s’appuyer sur les Français. Il eut avec Bussy un long entretien où il exposa ses idées sur la situation, ainsi que les plans à suivre. Selon lui, il y avait tout avantage à se prononcer nettement pour Salabet-Singue. C’était le candidat désigné par la force des choses. Héritier légitime de Naser-Singue, il jouissait de la popularité que celui-ci avait eue. En le proclamant soubab, les Français pouvaient créer une sorte de fusion des partis. C’était un prince sans caractère, sans expérience, sans génie marqué ; on le gouvernerait comme on voudrait ; il serait trop heureux d’abandonner les affaires à son ministre, et Ragnoldas ajoutait qu’il serait ce ministre. Quant à la candidature du fils de Mousafer-Singue, elle lui paraissait ne pas devoir être discutée, tant elle avait peu de chance. C’était folie de penser à soutenir contre les cabales des seigneurs, contre les entreprises des Mahrattes, un prince enfant, sans argent, sans crédit, sans popularité, abandonné des troupes et de la noblesse. C’était vouloir éterniser les troubles ; si l’on désirait la paix, il fallait hardiment appuyer Salabet-Singue ; mais il était nécessaire de se hâter. Si l’on tardait à se déclarer, l’armée, sortie de Golconde depuis deux ans, se débanderait, les trois héritiers de Naser-Singue, circonvenus par les ambitieux, cabaleraient l’un contre l’autre, et il ne serait plus temps de rien faire alors, dans l’hypothèse où Dupleix prendrait le parti de soutenir les droits de l’un d’eux. « Ce qu’il faut, c’est se décider sur-le-champ, sans attendre les ordres de Dupleix qui ne peuvent arriver avant quinze jours, et proclamer Salabet-Singue soubab du Dékan. Que ne devez-vous pas attendre de ce prince, qui vous sera redevable de la liberté, de la vie et d’une couronne ? Dupleix vous approuvera, soyez-en persuadé. Je connais ses vues, ses projets. Il verrait votre retour et vos doutes avec désespoir. »

Ragnoldas ajouta que d’ici à deux jours il serait plus puissant que jamais. Le lendemain, il déclara à Salabet-Singue que, n’ayant accepté le ministère que par force, il se retirait, et remit les sceaux. Au premier conseil, après le premier épanouissement des ennemis du rajah passé, on s’aperçut que personne n’avait la moindre notion des affaires, qu’on n’avait pas la solde des troupes, qu’on ne savait comment faire rentrer l’argent.

Force fut bien de rappeler le rajah, qui aussitôt instruisit Salabet-Singue de sa conversation avec Bussy et obtint du futur soubab les avantages les plus larges pour la Compagnie française. Il retourna alors trouver Bussy et lui mit dans les mains un acte par lequel Salabet-Singue non-seulement confirmait les concessions octroyées par Mousafer-Singue, mais les augmentait encore du côté de Mazulipatam, et donnait en propre à la France la province du Carnate et doublait les gratifications et les pensions.

Il y avait de quoi être tenté, et Bussy l’était ; il sentait que Dupleix ne pouvait pas blâmer la conduite d’un général qui, livré à lui-même, sans moyens de communication avec le gouvernement, obligé de se décider sur-le-champ, assurerait les intérêts d’une politique dont l’inspirateur lui avait expliqué à maintes reprises le but et les évolutions nécessaires. Il croyait que les propositions qu’on lui apportait cadraient entièrement avec les vues de Dupleix ; mais le sentiment du devoir militaire l’arrêtait ; avait-il le droit, lui, un soldat, d’engager dune façon irrémédiable la politique de son pays, de conclure avec une puissance étrangère une convention, quelque bonne qu’elle fût ? Ragnoldas, avec sa finesse, dissipa ces scrupules, en proposant une transaction, que Bussy accepta joyeusement. Il fut convenu que le contingent français marcherait, avec l’armée de Salabet-Singue, jusqu’à la hauteur de Mazulipatam. De là les troupes, si Dupleix les rappelait, gagneraient facilement Pondichéry. Si, au contraire, le gouverneur se décidait à appuyer le candidat de Ragnoldas, on continuerait à s’avancer vers Hyderabad ; on n’aurait pas perdu de temps, on n’aurait pas allongé le chemin. Les Français se chargeraient de garder Salabet-Singue, et sans traiter celui-ci ouvertement en roi, on montrerait pour lui la déférence dont on entoure les princes appelés à régner. On envoya à Dupleix des courriers montés sur des dromadaires, et l’on continua à marcher.

L’inquiétude de Dupleix avait été grande à la nouvelle de la mort de Mouzafer-Singue. Il voyait tout compromis et redoutait surtout le retour de ses troupes ; c’eût été une abdication, au moment où il fallait plus que jamais exercer sur l’Inde l’ascendant moral du génie européen. Depuis le départ de Bussy, des complications étaient survenues dans le Carnate. Méhémet-Ali n’avait pas encore rendu Trichinapaly, et il devenait évident qu’il voulait garder cette ville. Il intriguait en dessous avec les Anglais, tout en colorant de prétextes spécieux et de paroles mielleuses sa lenteur à exécuter le traité. Aussi Dupleix suivait-il avec anxiété les phases d’une révolution dont l’effet pouvait être de relever les affaires de Méhémet-Ali, si le nouveau soubab n’était pas dans nos mains. Il se désespérait d’être éloigné du théâtre des événements, de ne pouvoir rien sur leur marche, quand il apprit la transaction imaginée par Ragnoldas et acceptée par Bussy. Dans sa réponse, Dupleix approuva entièrement les actes de son lieutenant et n’eut que des éloges pour la prudence et l’habileté dont Bussy avait fait preuve en dénouant si rapidement une situation en apparence inextricable.

Le 18 février 1751, Bussy et Ragnoldas, ayant pris les mesures nécessaires, sûrs de tout, réunirent les troupes françaises et l’armée hindoue. Kerjean déclara solennellement que les ennemis de Salabet-Singue devenaient les ennemis de la France, que chacun eût donc à reconnaître ce prince pour soubab du Dékan et roi de Golconde ; puis se tournant vers Salabet-Singue, entouré de l’appareil royal, il l’assura de l’attachement de Dupleix, et lui présenta, au nom de celui-ci, le salami, l’offrande accoutumée de vingt et une pièces d’or. Des acclamations enthousiastes accueillirent les paroles de Kerjean, et toute la noblesse du Dékan se précipita vers le nouveau soubab pour lui jurer fidélité.

Ainsi, la révolution qui venait de s’accomplir n’avait eu d’autre effet que de démontrer d’une façon éclatante l’ascendant pris par Dupleix sur les Hindous. La politique du gouverneur sortait triomphante de l’épreuve, plus forte que jamais.

Avant de reprendre la marche vers le Dékan, Bussy résolut de s’emparer de Canoul, ville forte, qui constituait l’apanage du nabab, tombé sous le sabre de Mousafer-Singue, dans le combat où ce prince avait trouvé la mort. La place commandait la route de Pondichéry à Hyderabad ; il eût été de la dernière imprudence de laisser aux mains de peuplades ennemies une forteresse si gênante pour nos communications. L’armée prit donc position devant Canoul. Salabet-Singue, en véritable Hindou, essaya d’en corrompre les défenseurs et envoya des officiers chargés de conclure le marché. On lui jeta leurs têtes pour toute réponse. Un moment, le nabab craignit de se voir arrêté pendant des mois devant ces remparts, dont la hauteur l’intimidait. Bussy le rassura. Il promit à Salabet-Singue, qui l’écoutait en souriant d’un air de doute, que le soir venu, les Français seraient maîtres de la ville et du château.

Kerjean eut la mission de reconnaître la place. Il vit que la muraille, à la suite d’un débordement du fleuve, s’était écroulée en partie sur un espace de vingt toises ; à la rigueur, on pouvait passer. Les Français se formèrent en colonne, franchirent le fossé et entrèrent dans la ville, chassant devant eux les bandes ennemies, qui se réfugièrent dans la citadelle. On tournait autour de celle-ci, ne sachant comment tenter l’escalade, car les échelles manquaient, quand Lenormand découvrit à son tour une brèche dans le mur du fort. Malheureusement elle était peu praticable. Le premier assaut échoua malgré la bravoure des officiers et l’élan du soldat. On tenta une seconde attaque, une grêle de balles dispersa les cipayes et les Cafres. Kerjean, Lenormand, et une dizaine de Français restés sur la brèche, sans soutiens, redescendirent pour s’abriter dans l’angle d’une tour et de la courtine voisine. Cherchant à s’esquiver, ils se faufilaient en rasant le rempart, lorsqu’ils atteignirent une grosse tour, qui formait un saillant de l’ouvrage. Elle était à demi écroulée. Ils rallièrent leurs hommes, et quoique la rampe eût un escarpement « diabolique », malgré un feu des plus vifs, ils gagnèrent le haut de la tour, dont ils tuèrent ou mirent en fuite les défenseurs. La garnison du château s’enfuit dans la campagne, où la cavalerie la tailla en pièces.

Ce fait d’armes inspira à Salabet-Singue une vive admiration ; il ne parlait plus que de l’irrésistible furie des Français et de la puissance de son « oncle » Dupleix, qui, avec de tels soldats, deviendrait le maître du monde. « Le jeune nabab n’est que votre esclave, écrivait Bussy au gouverneur général, et dit que si vous lui donnez quelques terres, il les prendra de vous, sinon qu’il s’en ira vivre à Pondichéry… Tout le Dékan vous appartient, et on vous laisse le maître d’y installer qui vous voudrez. Tout le pays en deçà de la Chichena est à vous, et encore une fois pour l’autre partie, le nabab ne se regarde que comme votre fermier. »

Il fallait maintenant exécuter l’opération du passage de la Chichena. Bussy voulait traverser le fleuve au plus vite. Il éprouvait de vives inquiétudes. L’armée mahratte, commandée par le Peishwa en personne, Balladgi-Rao, s’avançait contre nous. Ce mouvement était le résultat d’une intrigue ourdie par Gazendi-Kan, le frère de Naser-Singue, qui ambitionnait secrètement le trône du Dékan et s’efforçait déjà de rassembler tous les matériaux qui pouvaient servir à son œuvre de prétendant. Passer la rivière devant les Mahrattes, c’était bien difficile ! Bussy réussit à les gagner de vitesse. Le 20 mars, la Chichena était derrière nous.

Salabet-Singue, d’accord avec Bussy, entama des pourparlers avec Balladgi-Rao. Celui-ci demandait une forte somme d’argent et la cession de quatre forteresses. On négocia pendant huit jours. Rien ne se décidait ; on n’était pas plus avancé qu’au début des conférences. Bussy s’impatienta. Il sentit qu’il fallait intimider les plénipotentiaires mahrattes et leur dit hautement que si l’on n’avait pas tout de suite la paix, il se placerait à la tête de ses troupes et attaquerait immédiatement. Les Français étaient au faîte de la gloire ; on les tenait pour invincibles ; aussi ce langage exerça la plus vive impression sur les ambassadeurs de Balladgi-Rao. Ils ne mirent plus en avant que des propositions raisonnables. La paix fut enfin conclue moyennant un présent de deux lacks de roupies, offert à Balladgi-Rao. On atteignit Hyderabab le 12 avril et Aurungabad le 20 juin. C’est dans cette dernière ville qu’eurent lieu les fêtes du couronnement de Salabet-Singue. Le jour de son entrée triomphale à Aurungabad, le soubab envoya à madame Dupleix, la bégum Jeanne, comme disaient les indigènes, un paravana qui lui octroyait à tout jamais pour elle et ses descendants la souveraineté de l’aidée de Cadapa ; c’était un petit royaume.

Quoique régnant sans partage sur l’esprit du soubab, Bussy croyait qu’il était de la plus élémentaire prudence de s’emparer de garanties matérielles, étant donné la versatilité de l’Asiatique ; ses instructions le lui recommandaient. Quelques revers pouvaient nous enlever rapidement la renommée et l’éclat qui nous entouraient. Notre pouvoir serait alors bien compromis si nous n’avions pas au moment décisif un appui matériel pour l’étayer. Bussy voulait donc, mais sans effrayer personne, occuper la citadelle d’Aurungabab, qui commandait la ville. La position du général était délicate : il fallait être le maître du soubab et ne paraître que son allié ; il était nécessaire d’occuper la forteresse et de ne pas avoir l’air de tenir la cité sous ses canons.

Bussy se tira en diplomate avisé de toutes ces difficultés ; il colora de prétextes spécieux ce qu’il y avait d’alarmant dans sa conduite, redoubla de caresses vis-à-vis du soubab, enfin manœuvra si bien que lorsqu’il s’installa avec ses troupes dans la citadelle, cette action parut naturelle à tout le monde. Il la mit aussitôt en état de défense et l’arma de ses canons. Dupleix approuvait entièrement les actes de son ami. Il l’encourageait et le soutenait par des instructions nouvelles et précises que Bussy exécutait merveilleusement. « Il établit la plus sévère discipline ; aucun soldat ne pouvait sortir de la forteresse qu’à un jour et à une heure fixes, et jamais sans une permission écrite du commandant. Le résultat fut tel qu’on pouvait le prévoir ; il n’y avait ni excès de boisson chez les soldats, ni querelles, ni rixes avec les habitants de la ville. » Bussy ne tolérait aucune maraude. Campant un jour près d’un jardin, il fit défendre aux soldats et aux cipayes de toucher aux fruits de ce verger. Un grenadier, enfreignant l’ordre, cueillit une orange. Le jardinier vint se plaindre au général. Bussy l’écouta attentivement et lui promit justice. Séance tenante, il fit venir le coupable, et après une verte semonce, le condamna à payer cent roupies au propriétaire de l’orange volée. « La conduite des Français fut si exemplaire que les indigènes en vinrent rapidement à les admirer pour leur courtoisie autant qu’ils les avaient craints et estimés pour leur valeur. Les marchandises les plus précieuses étaient journellement placées sous la protection des soldats français. »

Bussy gardait vis-à-vis du soubab une attitude aussi habile que vis-à-vis des habitants ; il enveloppait très-adroitement les ordres sous la forme d’un conseil et s’arrangeait de façon que les résolutions qu’il suggérait et qu’il était décidé à imposer, n’eussent jamais l’air d’être le résultat de la contrainte. Bussy était véritablement l’esprit qui dominait le Dékan ; le soubab n’était que l’instrument de ses volontés. Le général avait le droit d’écrire à Dupleix : « Il faut soutenir la réputation de nos armes. Si vous m’envoyez des renforts, l’empereur lui-même tremblera au nom de Dupleix. » Il lui était permis d’être fier : « La France ne comptait-elle pas désormais au nombre de ses vassaux de très-grands seigneurs et plusieurs têtes couronnées ? »

Dupleix, quoiqu’il fût de fait le nabab du Carnate et que Chanda-Saïb ne fût que son second, sentait la nécessité d’être investi d’un mandat régulier et officiel, pour exercer l’autorité suprême s’il en était besoin et quand il le voudrait. Il chargeait donc Bussy de négocier cette affaire avec Salabet-Singue. C’était une mission assez délicate à remplir. Le général réussissait pourtant à la mener à bien, mais non sans peines et sans ennuis.

« L’affaire du Carnate vient d’être terminée, écrivait-il, le 13 octobre 1751, au gouverneur. Je vous avais promis sur ma tête de vous faire nabab de cette contrée, la voilà dégagée. Le Divan m’en a promis le paravana en votre nom, et après vous, à la nation française… On a envoyé cent mille roupies à Delhy pour les présents nécessaires, afin d’avoir la confirmation de cette cour… Je crois qu’il convient à la réception du paravana que vous fassiez venir Chanda-Saïb père et fils et leur dire : Soyez les bienvenus, restez tranquilles, je suis nabab du Carnate, et prendre à votre compte toutes les troupes. » Dupleix, une fois le paravana entre ses mains, ne le rendit pas public ; il le garda comme une arme contre des circonstances imprévues dans l’avenir.

C’est le moment où Bussy suit minutieusement les instructions de Dupleix ; il n’éprouve aucun doute, aucune timidité ; il est comme une incarnation de son chef, qu’il imite en tous points. Il ne néglige rien pour frapper et éblouir l’imagination orientale des peuples parmi lesquels il vit. Il copie le faste et l’ostentation du gouverneur de Pondichéry. Comme celui-ci[2], « il se plaît à mêler la pompe asiatique à l’élégance française. Il porte des habits de brocart couverts de broderies, un chapeau galonné, et par une coquetterie de goutteux, des souliers de velours noirs richement brodés. Quand il se laisse voir en public, c’est au fond d’une immense tente haute de trente pieds, assez vaste pour contenir six cents hommes. Il est alors assis sur un fauteuil orné des armes du roi de France et placé sur une estrade élevée, couverte elle-même d’un tapis brodé en velours cramoisi ; à droite et à gauche, mais sur des chaises, on voit une douzaine de ses principaux officiers.

« À l’entrée de la tente se tient la garde européenne et la garde hindoue. La table était toujours servie en vaisselle plate, à trois ou quatre services. Il montait pendant les marches ou les revues un magnifique éléphant, tandis qu’une troupe de poètes et de musiciens le précédait, chantant ses louanges et les récents exploits des Français, ou bien de vieilles ballades guerrières. » Son pouvoir était aussi absolu que celui de Salabet-Singue et indépendant en somme, car il était fondé sur cette triple base : la crainte, l’amour des peuples, la nécessité de ses services. De nouveaux exploits allaient le revêtir d’un éclat plus vif encore.

La paix trop facile qu’il avait conclue avec Salabet-Singue n’avait fait qu’irriter les convoitises de Balladgi-Rao ; il croyait que les maîtres du Dékan avaient peur de ses cavaliers ; il n’avait pas senti le poids de nos armes. Plein d’illusion, il lui semblait que c’était un jeu de rompre, du poitrail de ses chevaux, la poignée d’étrangers qui se serraient autour du soubab. Il se proposait d’envahir les provinces limitrophes de ses États, de les piller d’abord, de les garder ensuite. À la tête de près de cent mille cavaliers, il entra dans le Dékan entre Ahmed-Nagar et Beder.

La nouvelle de cette incursion affola Salabet-Singue. Les prouesses des Mahrattes inspiraient une universelle terreur. Il ne savait plus s’il fallait implorer la paix, quitter Aurungabad, marcher à l’ennemi, fuir ou résister ; tous les courtisans tremblaient. Il appela Bussy à son secours. Celui-ci, avec l’air tranquille d’un homme qui a la certitude du succès final, rassura tout le monde. « Ne vous inquiétez pas, dit-il, de l’armée qui envahit ; j’ai le moyen de préserver le Dékan, c’est de marcher sur Pounah, la capitale des Mahrattes. Vous avez vu les Français à l’œuvre sur les champs de bataille. Vous connaissez leur valeur ; ils vaincront facilement de misérables pillards comme les Mahrattes. Mes soldats sont prêts, mes canons attelés ; il faut agir sans retard. » Grâce à l’activité de Bussy, on réunit sans trop perdre de temps une armée d’un effectif très-fort, mais d’une qualité détestable. Cette multitude, qui était comme une ville ambulante, ne se mouvait qu’avec une lenteur et une apathie qui désespéraient les officiers français, dont l’énergie et l’activité restaient impuissantes. On atteignit enfin Ahmed-Naggar ; Bussy fit déposer les bagages du soubab dans cette ville, située à environ vingt lieues de Pounah, au milieu d’une vaste plaine, légèrement ondulée, coupée de nombreux cours d’eau, ceinte de montagnes boisées. Les Mahrattes étaient proches. En apprenant que sa capitale était menacée, Balladgi-Rao et ses hordes étaient revenus en toute hâte. Le Peishwa avait perdu sa jactance du début ; il laissait voir des dispositions pacifiques et envoyait des émissaires. « C’eût été folie que de se fier à ses paroles. » On continua donc à s’avancer dans cet ordre : à l’avant-garde, Kerjean avec une compagnie de grenadiers, 60 Cafres, 500 cipayes et 4 canons ; à la droite, Dugray avec une compagnie française, 300 cipayes, 3 canons et 600 Hindous ; à la gauche, Ruflet avec pareilles forces. L’arrière-garde, sous Vincent, comptait une compagnie de grenadiers, 500 cipayes, 4 canons et 20,000 indigènes. L’artillerie indienne, les éléphants, 12,000 cavaliers et une multitude d’irréguliers venaient ensuite.

Au sortir des défilés, où cent hommes résolus eussent arrêté l’armée, on rencontra les Mahrattes. L’issue de la guerre dépendait réellement du combat qui allait s’engager. Les Français formèrent le carré, les canons au centre. Les cavaliers mahrattes exécutèrent une charge vigoureuse et désordonnée. Le feu de la mousqueterie, la mitraille brisèrent l’élan de l’ennemi, qui, après des pertes cruelles, tourna bride et disparut. Les troupes de Salabet-Singue sentirent dès lors le courage leur revenir.

Balladgi-Rao demanda la paix ; on ne lui répondit point. Il fallait le dompter par des coups plus terribles. Cependant sa cavalerie caracolait sans cesse devant le camp ; elle paraissait et disparaissait sur les crêtes des collines, inquiétant perpétuellement les fourrageurs, mais prenant régulièrement la fuite à la vue de l’avant-garde française. Le 9 décembre, le ministre de Salabet-Singue, le rajah Ragnoldas, vint éveiller, à onze heures du soir, Bussy et Kerjean. Il devait y avoir une éclipse de lune. Ragnoldas remontra à Bussy que les Mahrattes, selon leur usage, passeraient la nuit à battre leurs cymbales et à crier après le dragon qui dévorait l’astre, qu’ils ne se garderaient point, qu’ils étaient campés imprudemment à une lieue en arrière du camp, derrière un monticule qui abriterait notre mouvement, que rien n’était plus facile que de les surprendre. Bussy donna aussitôt l’ordre de rassembler les troupes, qui se mirent en marche. La surprise fut complète. Le feu de l’artillerie et de la mousqueterie causa à l’ennemi des pertes cruelles. Il ne fallut qu’un quart d’heure pour renverser le camp ennemi. Les Mahrattes ne résistèrent pas, et, sautant sur leurs chevaux, qu’ils n’avaient pas eu le temps de seller, s’enfuirent au hasard. Balladgi-Rao, sans vêtement, se sauva à pied, et au moment d’être pris, rencontra un cheval abandonné, dont la vitesse assura son salut. « Si, au lieu de canonner le camp, on l’eût, dit Kerjean, emporté à la baïonnette, rien n’eût échappé. » Le butin fut immense. Ces deux défaites détruisirent le prestige des Mahrattes.

Quelques jours après, les seigneurs hindous, piqués de nos victoires, voulurent attaquer Balladgi-Rao. Celui-ci chargea vigoureusement leurs troupes et les culbuta. Elles se rejetèrent sur Vincent et ses grenadiers, qui, noyés dans ce flot de fuyards, furent entraînés un moment dans la déroute, perdant deux canons. Vincent rallia ses soldats, qui marchèrent de nouveau contre l’ennemi, en le couvrant de feu. Ils réussirent à reprendre les pièces dont les Mahrattes coupaient les bricoles, mitraillèrent cette cavalerie et la mirent en fuite. Ils restèrent seuls sur le champ de bataille, abandonné des Mahrattes et des Hindous. Bussy n’était plus qu’à vingt milles de Pounah. La prise de cette ville était certaine ; mais il n’entrait pas dans les plans du hardi général de faire des conquêtes sur les Mahrattes. Les garder était plus que problématique, et ce qui était certain, c’est qu’il faudrait les défendre au prix des plus grands sacrifices.

Il y avait un parti à prendre, plus sage, qui assurait des avantages précieux pour l’avenir : c’était de ne pas abuser de la victoire, de traiter généreusement le vaincu. Qui sait si l’on n’en ferait pas un allié plus tard ? Dans ses lettres, Dupleix conseillait cette politique au moment même où Bussy la proposait. Le vainqueur des Mahrattes conclut un armistice avec le Peishwa, dans les premiers mois de l’année 1752. Balladgi-Rao était dompté ; il n’y avait plus qu’à laisser faire au temps.

Dupleix était au faîte de la puissance. Il régnait sur le Carnate, dont il était nabab. L’immense Dékan lui obéissait. « Le pouvoir moral de Dupleix s’étendait sur les royaumes de Maïssour, Tanjore, Madura, Tinivelly. S’il n’était pas le souverain titulaire de toutes ces villes, c’est qu’un des principes de sa politique était de toujours se tenir au second plan et de gouverner par les princes du pays. » L’ère des dangers paraissait close. Les Anglais étaient bien encore là ; mais, sans prestige, vaincus sur les champs de bataille où ils s’étaient montrés, ils semblaient à tout jamais avoir perdu le pouvoir de contre-balancer l’influence française. Méhémet-Ali n’était pas soumis ; mais il n’avait plus qu’une ville et une poignée d’hommes. Dupleix, fier du progrès de ses plans, regardait sans peur ces débris, qui se rassemblaient pour une lutte suprême. Il croyait les vaincre encore : il était près de la défaite. Jusqu’ici il avait triomphé de tout par son génie même. Il n’aura plus de généraux ; c’est l’Angleterre qui va avoir l’homme de guerre. Peut-être encore en viendrait-il à bout ; mais la patrie elle-même se lève contre Dupleix. Il est arrivé à l’heure où lui, l’innocent, payera les fautes du gouvernement de Louis XV. Tout le système politique du temps va se dresser contre lui pour l’abattre. En vain il déploiera toutes les ressources de son génie : la fatalité l’a condamné. Il va combattre, il va souffrir. Désormais il se brisera contre les pires ennemis de l’intelligence humaine : l’inertie et l’abandon.

  1. Il se nommait Charles-Joseph Patissier, marquis de Bussy-Castelnau.
  2. Seir Mutakherin.