Dupleix d’après sa correspondance inédite (Hamont)/08

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CHAPITRE VIII

L’ŒUVRE DE RÉPARATION.


La situation. — Dupleix ne veut pas faire la paix ; ses motifs. — Il refuse d’évacuer le Dékan. — Son plan d’action. — La discorde au camp de Méhémet-Ali et des Anglais. — Madame Dupleix négociateur. — Les pourparlers avec le rajah du Maïssour et Morari-Rao. — Ces deux princes abandonnent l’alliance anglaise. — Ils bloquent Trichinapaly. — Dupleix reçoit des renforts.


Au lendemain de la capitulation de Sheringam, il semblait que c’en était fait de Dupleix et de ses projets. Il avait essuyé coup sur coup les plus graves revers ; il avait perdu Arcate et presque toutes les places conquises naguère par d’Autheuil. Il n’avait plus de prétendant à opposer à Méhémet-Ali-Kan, puisque Chanda-Saïb avait été assassiné. L’armée du Carnate était prisonnière. Pondichéry, gardé par une centaine d’invalides, était hors d’état de résister à une attaque vigoureuse, qu’on croyait prochaine. Repoussé sur un étroit coin de terre, Dupleix n’avait plus en son pouvoir que les forteresses de Chinglepet, Villenour, Gingi, Tiravadi, qui formaient comme une ceinture de pierre autour de Pondichéry ; c’était là notre frontière, et les garnisons manquaient pour la défendre. En outre, les nouvelles qui arrivaient de Delhy signalaient comme imminente l’explosion d’une révolution de palais, qui pouvait être pour la politique de Dupleix une source d’embarras et une cause d’affaiblissement. Enfin, dans le Dékan même, l’influence française n’était pas à labri du danger. À la vérité, on ne se battait plus dans cette province, mais la guerre semblait devoir s’y rallumer promptement. Il y avait bien un armistice conclu avec Balladgi-Rao, mais il n’engageait en rien ce dernier, qui, à la nouvelle du désastre de Trichinapaly, serait tenté de venger ses défaites et de reconquérir son antique renommée. Il trouverait l’appui de Gasendi-Kan, le frère de Naser-Singue, qui, de Delhy, entretenait des intelligences avec tous les mécontents du Dékan et avait déjà réuni une armée considérable. Comment résister à deux invasions, qui viendraient l’une du nord, l’autre de l’ouest, et qui seraient simultanées ? Le seul remède à une telle détresse paraissait être la prompte conclusion de la paix ; c’était l’opinion de tout le monde.

Il y avait en effet comme une panique dans la colonie ; elle avait gagné jusqu’aux plus énergiques. On disait partout que ce serait folie de penser à continuer la guerre, après un désastre comme celui de Trichinapaly. On n’avait pas seulement vingt hommes à mettre en campagne ! Et puis quelles alliances espérer ? Pas un nabab ne nous prêterait son appui. La cause du brusque développement de notre puissance, il fallait la chercher dans le désarroi que les premières victoires de d’Autheuil et de Bussy avaient jeté dans les cours indiennes ; un moment celles-ci nous avaient cru invincibles ; elles allaient reconnaître leur erreur à la vue des prisonniers que Méhémet-Ali-Kan traînait derrière lui. Or, nous ne pouvions rien faire sans des secours étrangers ; au fond, nous étions faibles. La Compagnie n’avait jamais eu plus de mille hommes sous les armes. Si par miracle, dans l’avenir, on atteignait ce chiffre, on ne le dépasserait pas. Que faire avec un si petit nombre de soldats ? Rien qu’en se serrant autour d’eux, les Indiens les étoufferaient du poids de leur multitude. Mais c’était encore une hypothèse, dont il n’y avait pas lieu de s’occuper, puisqu’il n’était pas seulement possible de songer à tenir la campagne, puisqu’on ne pouvait même pas garnir de défenseurs trois des bastions de Pondichéry.

Une poignée de Français allait donc rester seule devant les peuples de l’Inde, soutenus par les Anglais. L’issue d’une telle lutte n’était pas douteuse. On serait vite jeté à la mer. Au contraire, en cédant au temps, à la nécessité, en faisant la part du feu, en abandonnant des conquêtes impossibles à garder à cause de leur éloignement, on sauvegardait les anciennes possessions de la Compagnie et l’on pouvait espérer conserver au moins quelques-unes des nouvelles acquisitions. En tout cas, on avait assez fait pour la gloire ; il fallait désormais penser à l’existence.

Au milieu de la crise, Dupleix, loin d’éprouver la lassitude générale, montrait au contraire une héroïque fermeté. Il restait sourd aux représentations, qu’on lui faisait de tous côtés sur la nécessité d’une entente avec les Anglais. Il pensait que rien n’est plus dangereux que de chercher à traiter au lendemain d’une défaite, et estimait qu’en pareil cas le devoir d’un homme d’État est de rétablir les affaires de son pays, autant qu’il est possible et de n’accepter de paraître à des conférences qu’après quelques succès, qui restaurent l’équilibre rompu. Au fond, la capitulation de Sheringam n’était pas pour lui ce qu’elle était pour tout le monde, un irrémédiable désastre ; ce n’était à ses yeux qu’un échec cuisant, grave, mais réparable après tout. Il devinait des ressources là où les autres n’en soupçonnaient pas.

Aussi avait-il la volonté très-arrêtée de continuer la guerre, et en cela il n’obéissait pas à l’impulsion d’un orgueil irréfléchi, mais à des mobiles de l’ordre le plus politique. Il voyait plus haut et plus loin que l’opinion et que les directeurs de la Compagnie, qui lui écrivaient dans une dépêche datée du 5 mais 1751, arrivée le 22 juin 1752, « qu’ils attendaient avec la plus grande impatience d’apprendre que la paix règne sur la côte de Coromandel, que nul autre avantage ne peut tenir lieu de la paix, qui seule est capable d’opérer le bien du commerce, dont le ministre et la Compagnie désirent qu’il s’occupe essentiellement ». Le bien du commerce, c’était là pour Dupleix un intérêt secondaire dans le moment présent ; on s’en occuperait plus tard quand la question politique serait vidée. Il s’agissait bien d’une querelle de prépotence entre deux Compagnies rivales ! C’était un duel à mort entre la France et l’Angleterre, dont l’Inde était l’enjeu.

Il voulait assurer la victoire à son pays. Il s’appliquait donc à écarter tout ce qui pouvait nuire au succès, à se servir de tout ce qui devait le hâter. Or la paix lui apparaissait comme le plus sûr moyen de ruiner la cause de la France dans la péninsule, puisqu’elle détruisait cet ascendant moral qui constituait la base même de tout le système de Dupleix.

Le temps était loin, en effet, où les Anglais n’avaient en vue qu’un intérêt d’argent, en louant leurs troupes aux princes indigènes. Ils avaient maintenant des visées plus hautes ; les victoires de Dupleix les avaient éclairés ; ils s’efforçaient d’imiter la tactique dont celui-ci s’était servi pour amener les nababs à devenir ses vassaux. Ils sentaient que pour établir leur domination, il fallait anéantir le prestige de la France et la réduire à un état d’infériorité politique et militaire, seul moyen de rompre les liens qui rattachaient les princes hindous à sa cause. Grisés enfin par leurs derniers succès, ils pensaient n’avoir plus que quelques efforts à accomplir pour nous imposer l’humiliation et la servitude. Ils nous jugeaient à la dernière extrémité et réduits à accepter toutes les hontes. Ils n’avaient opposé qu’un froid dédain à quelques ouvertures indirectes de Dupleix pour entamer des négociations. L’intérêt de leur politique leur commandait de rester sourds à toute demande qui ne serait pas une reconnaissance de leur état de victorieux et une consécration de notre état de vaincu. Ils voulaient nous forcer à implorer la paix.

Alors qu’arriverait-il ? Il était évident que l’ennemi ne nous proposerait que des conditions détestables, l’abandon de nos conquêtes dans le Carnate, l’évacuation du Dékan peut-être. Que ferions-nous ? De deux choses l’une : ou nous accepterions de céder nos possessions sans les défendre, ou bien nous repousserions toute discussion pour courir aux armes. Mais dans les deux cas, le but des Anglais était atteint : l’Inde avait assisté à notre humiliation ; elle nous avait vus paraître en suppliants devant Méhémet-Ali-Kan et Saunders. Elle avait pu se repaître du spectacle de notre colère et de notre douleur, au cruel exposé des prétentions de l’ennemi. Nous-mêmes nous avions fourni la démonstration de notre impuissance.

Un moment Dupleix avait pensé à contracter quelque trêve, quelque « paix plâtrée « qui permettrait de réorganiser une armée ; mais la réflexion l’avait détourné de ce projet. N’était-ce pas toujours s’humilier aux yeux de l’Inde, perdre le prestige et, cet « air de demi-dieu » auquel nous devions nos victoires ?

« Tout peut être sauvé au contraire, s’écriait Dupleix, si on continue la lutte. Nos ressources ne sont pas épuisées. Pour le moment, nous manquons de troupes ; mais nous sommes à la veille de l’arrivée des vaisseaux qui tous les ans, à pareille époque, nous amènent des renforts et des secours. Quelques jours encore, et j’aurai reconstitué une armée. Je n’ai pas été battu parce que mes plans sont mauvais ; ma politique n’est ni chimérique ni téméraire. Mon prestige est compromis, non détruit. Je puis le reprendre, si j’ai un général et quelques succès.

« La seule alternative redoutable, c’est une marche de Méhémet-Ali sur Pondichéry ; mais les Anglais n’oseront pas violer le territoire de la Compagnie, alors que la France et la Grande-Bretagne sont en paix, et seul le nabab ne tentera jamais l’attaque d’une place dont les canons ont repoussé Boscawen.

« Et puis il y a d’autres obstacles plus sérieux encore pour arrêter Méhémet-Ali. Le premier, le plus fort, c’est la discorde, qui va éclater dans le camp ennemi. Je connais les Hindous, et je suis sûr que le dissolvant le plus certain de leurs coalitions, c’est la victoire ! Voilà mon plus redoutable moyen de défense. Maintenant qu’ils ont le succès, chez les alliés, toutes les rivalités, toutes les convoitises vont s’étaler au grand jour. Le Maïssour a des appétits énormes ; il va vouloir les assouvir. Le Mahratte, jaloux par nature, se cabrera à la pensée qu’il édifie de ses mains un royaume pour autrui. Donc, des chocs furieux chez ces amis d’hier et en face de moi, qui les guette pour enflammer ces haines et profiter de ces divisions.

« Mon devoir, c’est de combattre, au moins jusqu’à l’entier rétablissement de nos affaires ; alors nous verrons. Jusque-là, je ne veux pas abandonner même une parcelle de mes prétentions. La paix, je l’accepterais, si elle n’était pas la servitude. J’ai démasqué les Anglais, le jour où j’ai insisté pour que nos prisonniers nous fussent rendus, comme ceux des Anglais l’ont été. Ma démarche, on ne pouvait s’y tromper, c’était un préliminaire. Il m’a été refusé. C’est là un fait qui découvre le joug que la Grande-Bretagne veut nous imposer. Il faut se roidir pour ne point avilir notre pays, qui a acquis tant de gloire dans cette partie de l’Asie. »

On lui conseillait de restreindre le théâtre de la guerre, de rappeler Bussy et ses troupes. Si l’on combattait à la fois dans le Dékan et dans le Carnate, lui disait-on, on serait faible sur les deux points. Tandis que si l’on se concentrait fortement dans cette dernière contrée, il serait impossible à l’ennemi de nous entamer. Le seul parti à prendre, c’était d’abandonner le Dékan et de faire revenir l’armée à marches forcées. Dupleix s’y refusait énergiquement, et sa femme l’encourageait à la résistance. Quoi ! alors qu’après de pénibles travaux on était parvenu à imposer à tant de peuples la domination française, on se retirerait d’Aurungabad, cette ville fameuse dans toute l’Inde, dont la possession jetait sur nos armes un éclat tel que dix désastres comme celui de Sheringam ne suffiraient pas à le ternir ! Il était alors absolument inutile de continuer la guerre, car le plan de Dupleix reposait entièrement sur la tête du soubab. Pour dominer l’Inde, il était nécessaire que la France exerçât un ascendant impérieux sur les souverains du Carnate et du Dékan. On avait perdu le premier de ces princes. C’était une raison pour se cramponner au second. En l’abandonnant, quel prétexte et quel moyen avions-nous pour établir notre empire ? Il ne nous serait plus possible de suggérer, dans le tête-à-tête, nos propres désirs au représentant du Mogol et de nous faire donner solennellement, à la face de l’Inde, la mission de les exécuter. C’était vouloir se tuer.

L’occupation du Dékan, c’était comme le pivot sur lequel évoluait tout le système de Dupleix. Le soubab de cette immense contrée n’était-il pas le plus puissant prince de l’Inde après le Grand Mogol ? « Séparé par la chaîne du Vindya de l’empire désorganisé de Delhy, le possesseur de la province mahométane du Dékan semblait en position de dicter des lois à toute l’Inde méridionale. Il commandait à une grande armée et régnait sur une population guerrière. Il était seigneur suzerain du nabab du Carnate et exerçait dans cette province l’autorité du Mogol. Il possédait ainsi la puissance morale et le pouvoir physique. Il avait et le droit d’employer la force et la force prête à être employée. Or, dans ces temps où le nom du Mogol était tout et la réputation des colons comparativement rien, ce double pouvoir était un levier en réalité très-puissant et en apparence irrésistible[1]. »

« Non, disait Dupleix, ce n’est pas lorsqu’on a dans les mains de tels éléments de force et de succès, qu’on les jette sous ses pieds. Si j’abandonnais le Dékan, je serais un fou ou un traître. C’est à la fois mon plus redoutable moyen de défense, mon plus solide instrument de domination. Mon devoir est de m’y cramponner. » Dupleix avait raison contre tout le monde.

Sans se dissimuler les dangers, il était convaincu qu’encore une fois il sauverait tout. Il avait assez réfléchi ! Le problème se posait nettement : il fallait 1° que la vice-royauté de Salabet-Singue ne reçût aucun ébranlement de la révolution annoncée à Delhy ; 2° que le changement d’empereur n’amenât point une diminution de l’influence française à la cour du soubab ; 3° qu’on conclût une alliance avec Balladgi-Rao ; 4° que, dans le Carnate, on réussît à arrêter les progrès de Méhémet-Ali-Kan et de ses auxiliaires.

Dupleix traça alors un plan d’action, qui était un chef-d’œuvre d’énergie et de raison politique. En même temps qu’il ferait tous ses efforts pour désunir la coalition qui l’avait fait échouer devant Trichinapaly, — et il était permis d’espérer que cette œuvre ne serait point trop difficile, étant donné la divergence de vues entre les alliés et l’effroi que leur causerait l’apparition d’une nouvelle armée française tenant la campagne, ce qui ne pouvait tarder, puisqu’on était à la veille de l’arrivée des renforts habituels, — il s’appuierait plus fortement que jamais sur Salabet-Singue. Puisqu’il était impossible d’empêcher la révolution de Delhy, Dupleix s’efforcerait de l’annuler. Enfin il s’adresserait à Balladgi-Rao et lui offrirait notre alliance et des avantages considérables. Le Mahratte, qui, l’année précédente, avait senti le poids de nos armes et notre générosité, accepterait sans doute et abandonnerait Gazendi-Kan. Non-seulement on serait alors en état de repousser l’agression du nouvel empereur, si elle se produisait, et de tenir tête au frère de Naser-Singue, mais encore de prendre à revers dans une attaque soudaine et imprévue les plus redoutables alliés de Méhémet-Ali-Kan, dans le cas où l’on ne parviendrait pas à rompre l’entente de celui-ci avec Morari-Rao et le rajah de Maïssour. Le temps ! c’était la grosse affaire pour l’exécution de ce hardi projet. L’aurait-on ? Dupleix n’en doutait pas. Il connaissait ses ennemis, et puis il savait qu’à la guerre le vainqueur, lui aussi, a ses timidités et ses inquiétudes. Ses espions lui rapportaient que sous Trichinapaly, dans le camp de l’adversaire, on ne distinguait aucun de ces préparatifs qui sont comme les préludes obligés d’une marche offensive, mais qu’on devinait plutôt un trouble dont la cause pouvait aussi bien provenir de l’apathie du général que de tiraillements entre les coalisés.

Depuis quelques jours, Dupleix avait fait pressentir à Bussy, dans des lettres presque quotidiennes, la conduite qu’il entendait tenir dans le Dékan. Le moment était venu d’envoyer au général des instructions plus détaillées. « Vous devez être attentif, lui écrivit-il, à ce qui se passe du côté de Delhy… Il faut se lier entièrement avec Balladgi-Rao pour se soutenir réciproquement dans cette partie de l’Inde, soit pour rétablir l’empereur détrôné, s’il l’est, soit pour empêcher que le nouveau venu ne fasse des progrès, soit pour profiter des circonstances qu’une telle révolution peut présenter.

« Il est certain que si Salabet-Singue était joint aux Mahrattes et soutenu de nos forces, on serait en état de faire la loi à toute l’Asie. Si la révolution de Delhy a lieu, après que l’on aura vu quelle tournure elle acquiert, et ce que devient la famille royale, on pourra faire prendre le titre de roi du Dékan à Salabet-Singue. Cette dernière idée ne doit pas être mise au jour jusqu’à ce que le fruit ne soit mûr… Ma conviction est que l’on doit travailler à une union intime de Salabet-Singue avec Balladgi-Rao. Le premier point de cette alliance doit être l’accomplissement en entier du dernier traité de paix conclu avec celui-ci et une garantie réciproque des possessions respectives, envers et contre tous. Je ne doute même pas qu’il serait facile de tirer de Balladgi-Rao une bonne somme. La joie que causerait une telle alliance à ce Mahratte le porterait à l’accorder sans peine. On pourrait encore convenir avec lui des pays conquis par chacun et qui demeureraient en la puissance de celui qui les prendrait…

« Naturellement, je serais l’arbitre des différends à survenir entre Salabet-Singue et Balladgi-Rao ; tout resterait dans le statu quo jusqu’à ma décision à laquelle les parties seraient obligées de se soumettre. Pour nous, nous exigerions la ville de Surate et un territoire de cinq ou six cent mille roupies aux environs. On se prêterait réciproquement un certain nombre de troupes pour faire les conquêtes dont on aurait fait le partage, et toutes les troupes des parties contractantes seraient obligées de marcher au secours de l’allié attaqué…

« Songez à tomber sur le Maïssour, si les circonstances l’exigent, à l’abattre, et à entrer ensuite en ligne ( ?) dans la province d’Arcate. Pendant que vous opérerez de votre côté, je tiendrai un corps tout prêt à agir, qui réglera ses mouvements sur ceux des Anglais, car ils secoureront Méhémet-Alikan ; mais par les mouvements que vous et moi nous ferons, ils se trouveront pris entre deux feux et jamais assez en force pour résister à votre armée et à la nôtre. Pour couvrir toutes ces opérations, il faut que le nabab dissimule. »

Dupleix concentra alors son attention sur Méhémet-Ali-Kan et ses auxiliaires. La situation s’était en quelques jours profondément modifiée dans le Carnate ; les rapports des résidents que Dupleix entretenait près des princes indiens ne laissaient subsister aucun doute sur la portée du travail de désorganisation qui se produisait au sein de la coalition. Morari-Rao, le chef des Mahrattes, se montrait indigné du meurtre de Chanda-Saïb, son ancien ami. Il accablait Méhémet-Ali de reproches et manifestait une colère qui n’était pas jouée, sans s’avouer peut-être qu’au fond de ces regrets, il y avait une pointe de dépit de s’être vu enlevé un prisonnier dont la possession assurait de précieux gages pour l’avenir. Il manifestait une haine farouche et contre Manokdgi, le général de l’armée de Tanjore, et contre Lawrence et les Anglais.

D’un autre côté, le rajah de Maïssour, dont les prétentions sur Trichinapaly n’étaient un secret pour personne, déclarait hautement que cette ville lui revenait de droit et qu’il en voulait la possession immédiate. Il ne cessait pas de la réclamer, et troublait régulièrement chaque conciliabule des alliés par l’âpreté de ses revendications. Il n’avait pas encore perdu pourtant toute espérance de se voir octroyer l’objet de ses convoitises ; mais la lenteur qu’on mettait à le satisfaire le froissait et l’aigrissait.

Quant au roi de Tanjore, il était las d’une guerre qui ne lui rapportait rien. Les Anglais demandaient de l’argent et encore de l’argent. Ils concevaient les craintes les plus vives sur la fidélité de leurs alliés et ne voulaient céder Trichinapaly à personne. Au milieu de tous ces mécontents, Méhémet-Ali-Kan, assiégé par tant de sollicitations opposées, sans argent, perdait la tête ; « ne sachant quel parti prendre et comment contenter tous ces gens-là », il les berçait de vagues promesses, jamais tenues, qui redoublaient l’aigreur et le malaise. Ainsi la prédiction de Dupleix s’accomplissait : la victoire avait amené la discorde dans le camp ennemi.

C’était le moment pour Dupleix de mettre en œuvre les artifices de sa diplomatie, afin de briser tout à fait le faisceau d’alliances, qui l’avait mis à deux doigts de sa perte. Il mit en campagne « une armée d’émissaires, qui soufflaient le feu tant qu’ils pouvaient ». Madame Dupleix, qui était devenue le ministre des affaires étrangères, se chargea de conduire la négociation et de correspondre avec les princes qu’il fallait séduire. Sa réputation, son rang dans la hiérarchie des grands feudataires de l’empire mogol, — elle était souveraine de plusieurs nababies, — sa connaissance des mœurs et des préjugés de l’aristocratie du pays, sa science des cours asiatiques, ce terrain semé de pièges, sa perspicacité à démêler les intrigues qui s’y tramaient, son art à les nouer, son tact, sa libéralité, sa finesse, faisaient d’elle l’intermédiaire diplomatique le plus redoutable. Elle s’attaqua tout d’abord à Morari-Rao, dont elle flatta les ressentiments, et n’eut pas beaucoup de peine à le convaincre et à l’amener à servir ses projets.

À l’instigation de son mari, elle avait tout mis en œuvre pour créer un parti français dans le divan et le harem du Maïssour. Elle avait réussi et s’appuyait sur une fraction déjà puissante, qui, en prêchant l’alliance française, semblait plutôt avoir à cœur des intérêts nationaux que des désirs d’argent, quoique ce métal fût pour beaucoup dans le mouvement. Les partisans de madame Dupleix se livraient à ces menées souterraines et patientes, à ces intrigues compliquées, qui, dans les palais de l’Orient, produisent les revirements politiques.

Circonvenu par la majorité de ses officiers et de ses eunuques, gourmande par la favorite elle-même, excité par son ministre, Naude-Rajah arriva insensiblement à croire qu’il était le jouet des Anglais et de Méhémet-Ali-Kan, et qu’il y avait peut-être profit à abandonner la cause de ceux-ci, pour se rapprocher de Dupleix et de Salabet-Singue. Le prince était donc au point où madame Dupleix avait voulu l’amener, et le moment était venu d’irriter encore les convoitises et les espérances de Naude-Rajah, en faisant miroiter devant ses yeux la perspective de l’acquisition de Trichinapaly. Elle lui écrivit alors directement ; sa lettre était habile et bien faite pour séduire le roi, dont elle caressait les prétentions. L’intelligente femme déclarait que si quelqu’un avait le droit d’occuper Trichinapaly, c’était le maître du Maïssour ; que les Français verraient avec joie cette ville entrer dans le domaine d’un prince pour lequel ils professaient de l’estime, et qu’ils étaient tout prêts à solliciter de leur auguste allié le soubab du Dékan (qui, au nom du Mogol, donnait l’investiture des royaumes) le paravana de cession d’une forteresse et d’un territoire détenus au mépris de toute justice par Méhémet-Ali-Kan et ses alliés.

La lecture de cette lettre exerça une vive impression sur l’esprit de Naude-Rajah. Il sentait toute la portée des offres qu’on lui faisait ; mais le souvenir de la capitulation de Law était récent. Il était bien tenté pourtant, mais craignait de se décider trop vite et de perdre, par une fausse manœuvre, le moyen d’acquérir Trichinapaly. Il hésitait à rompre ouvertement avec ses alliés, dont l’armée entourait presque la sienne, mais ne voulait pas ruiner toute possibilité d’entente avec Dupleix et le soubab. Il prit alors le parti de louvoyer et s’efforça de traîner la négociation en longueur, tout en se montrant favorable au projet d’une alliance offensive et défensive avec Salabet-Singue.

Morari-Rao, aiguillonné par les émissaires du diplomate en jupon, l’imagination montée par le souvenir de Chanda-Saïb et par l’espoir de lui succéder sur le trône d’Arcate, se rapprochait de l’autocrate du Maïssour, dont il excitait les ambitions de conquête. Il mettait tout en œuvre pour le jeter dans les bras des Français et portait au comble la méfiance du rajah pour les Anglais et sa haine pour Méhémet-Ali-Kan. Les deux princes refusaient d’accompagner ce dernier au siège de Tiravadi. Le roi de Maïssour déclarait qu’avant de passer à de nouveaux combats, il voulait toucher le prix de ses sacrifices et être mis en possession de Trichinapaly.

Le but de madame Dupleix était atteint : la situation était retournée, et c’était au tour des Anglais de concevoir des inquiétudes et des craintes. Ils n’osaient pas quitter Trichinapaly, sentant bien qu’eux seuls la défendaient d’une attaque des Mahrattes et des Maïssouriens. Leur intérêt leur commandait, d’une part, de ne pas laisser tomber une forteresse si importante aux mains d’un prince en train de devenir leur ennemi ; de l’autre, de marcher sur Tiravadi et de réduire la place au plus vite. Ils furent dès lors contraints de diviser leurs forces pour protéger la ville menacée et d’y laisser une garnison de deux cents Européens. Celle-ci se vit soumise, lorsque l’armée de Méhémet-Ali-Kan se fut éloignée, à une sorte de blocus exercé par Morari-Rao et Naude-Rajah. Ce n’était pas encore la guerre, mais c’en était un état voisin. Les deux princes, retranchés dans l’île de Sheringam, guettaient l’occasion d’entrer dans la ville. Il était clair qu’au premier succès des Français, ils se jetteraient sur les défenseurs de la forteresse.

Dupleix le savait bien, et il eût voulu agir immédiatement. Mais comment ? Il n’avait pas un soldat à mettre en ligne. Il ne pouvait même pas entreprendre de secourir Tiravadi ; il lui fallait assister au cruel spectacle de la prise de cette petite place, qui tombait, en deux jours, au pouvoir du protégé de la Grande-Bretagne. Ce dernier échec, quoique prévu et ne constituant qu’un accident de guerre sans importance, blessait vivement l’orgueil du gouverneur. Il rongeait son frein. Il était irrité, mais non abattu. Il avait foi dans le succès final, dans la solidité de ses plans ; mais agité par l’impatience, il eût voulu avancer le moment de l’action. Il lassait ses yeux à chercher sur la mer les vaisseaux qui portaient les renforts attendus. Aucune voile ne se dressait dans la lumière de l’horizon ; rien ne troublait l’éclat de la nappe liquide. L’inquiétude redoublait à Pondichéry. L’attente dura jusqu’au 28 juillet. Ce jour-là, on signala deux voiles se profilant au-dessus des vapeurs qui le matin s’élèvent des eaux. C’étaient le Bourbon et le Centaure. Ces deux navires amenaient les secours tant désirés.

L’effectif des troupes débarquées était bien faible ; il ne comprenait pas plus de cinq cents hommes. Cet envoi n’en était pas moins précieux ; c’était le moyen de recommencer la lutte. Dupleix déploya son activité ordinaire ; il avait tout à faire. Les hommes qui arrivaient étaient mal équipés, mal encadrés, mal armés. Ils savaient à peine manœuvrer. Leurs officiers étaient sans valeur et sans esprit militaire. Les soldats avaient souffert de la traversée. Il tâchait de remédier à tout cela et au plus vite, car il lui fallait improviser tout et au milieu de l’action, pour ainsi dire. Il « écrémait » ce qu’il y avait de meilleur pour former le corps destiné à opérer dans le Carnate, et qui devait le premier marcher à l’ennemi. Ce procédé de sélection ne lui fournissait qu’environ deux cents hommes ; il expédiait les trois cents autres à Bussy, en donnant l’ordre de leur faire faire l’exercice en route et de les plier à la discipline pendant le voyage. Il faisait débarquer cent cinquante matelots, qu’on remplaça par des lascars, pour renforcer l’armée du Carnate, dont il confiait le commandement à son neveu, le chevalier de Kerjean, qui s’était distingué aux côtés de Bussy. Le 5 août, tous ces préparatifs étaient terminés. Il examinait alors sur quel point il devait porter l’offensive.

Les Anglais venaient de partager leur armée en deux corps. L’un, le plus gros, restait à la garde de Méhémet-Ali-Kan et occupait Tiravadi ; l’autre, composé de deux cents grenadiers et de mille trois cents cipayes, sous les ordres de Kinneer, était détaché contre Gingy.

Que devait faire Dupleix ? Le parti le meilleur, c’était évidemment de négliger l’armée de Tiravadi et de porter tout l’effort sur celle qui avait Gingy pour objectif. En effet, la première était la plus nombreuse ; elle s’appuyait sur une forte base d’opération, et il était évident que, pour en venir à bout, il faudrait toute une série de manœuvres. La seconde, au contraire, arrêtée sous les murs de Gingy, susceptible d’être prise entre les défenses de cette ville et l’expédition partie de Pondichéry, risquait d’essuyer une défaite. Dupleix résolut donc de jeter toutes ses forces sur le détachement de Kinneer.

Il envoya à Brenier, qui commandait à Gingy, l’ordre de se défendre jusqu’à la dernière extrémité, et fit partir Kerjean en lui donnant pour instructions de choisir au nœud des trois routes de Pondichéry et Tiravadi à Gingy, une position solide, Vicravandi par exemple, et de s’y établir fortement. De là l’armée française couperait les communications de l’ennemi avec sa base d’opération et pouvait lui infliger une série de défaites, peut-être même un désastre.

Il ne voulait rien donner au hasard, rien à la témérité du général, à qui il écrivait le 7 août : « Je compte que vous et le détachement êtes arrivés à Valdaour. Je n’ai pas de nouvelles de Gingy et je n’entends plus le canon. Sans doute que l’ennemi veut prendre d’autres mesures pour attaquer cette place, mieux munie qu’il ne s’y attendait. Votre marche aura dérangé ses desseins. Comme il est aisé aux Anglais de se monter sur un ton de présomption que rien n’égale, il est aisé aussi de leur faire prendre des sentiments bien opposés.

« Cependant ne mettez rien en compromis. Choisissez un camp, aux environs de Gingy, dont la situation puisse être avantageuse et vous permette de communiquer avec la place, tout en gênant l’ennemi dans ses opérations, dans ses convois, soit de Gondelour, soit d’ailleurs. Enfin faites en sorte d’éviter de pareils échecs à ceux que nous avons eus en dernier lieu. Le moindre petit avantage sur l’ennemi remettra le cœur au ventre à nos gens ; mais aussi si nous avons le dessous, le découragement reprendra bientôt.

« Ménagez donc vos opérations en tout, et surtout choisissez bien votre camp. Défendez-le par des retranchements. Il se trouve aux environs de Gingy des gorges de montagnes, qui peuvent servir au mieux pour ces camps, et l’on peut toujours se poster de façon que l’on ne peut être attaqué ni de droite ni de gauche, et que l’on a le front seul à défendre. Gardez-vous soigneusement… Ne tombez pas dans les fautes de Law, faisant détruire son armée par de petits détachements. Restez concentrés et agissez par masse… Suivez autant que possible la méthode des Anglais, qui est de ne faire agir au début de l’action que les cipayes et de se tenir toujours en réserve avec les blancs, pour les soutenir sans trop les exposer au feu. Ainsi ils conservent les blancs, et c’est à quoi vous devez vous attacher.

« Je ne puis consentir que vous vous hasardiez en rien avec une troupe si gauche ; malgré la bonne volonté des officiers et des volontaires, il y a bien du risque avec de tels gens. Persuadez-vous que vous n’êtes que d’observation et pour la conservation des deux places de Valdaour et de Gingy. »

Cependant Kinneer, déjà depuis quelques jours au pied des murs de cette dernière forteresse, avait reconnu l’impossibilité d’un coup de main pour s’en rendre maître[2]. « Il hésitait sur la conduite à tenir, quand il fut informé que les Français avaient pris possession de Vicravandi, en arrière de lui, et lui coupaient les communications avec Tiravadi. Kinneer, agissant en vrai soldat, se retourna aussitôt pour attaquer l’ennemi, et enhardi par les succès répétés des Anglais, ne prit pas le temps de faire une reconnaissance, mais marcha droit à la position française. Celle-ci était singulièrement forte. Pour attirer les Anglais devant le point le mieux défendu, Kerjean commanda un semblant de retraite. « Les Anglais, avançant résolument, se trouvèrent bientôt sous le feu des canons ennemis, abrités derrière un mur extrémement solide. Kinneer fut blessé, les cipayes reculèrent, et les troupes blanches elles-mêmes commencèrent à chanceler. À ce moment, Kerjean les attaqua par le flanc avec cent soldats français ; cette manœuvre fut décisive. Les Anglais se retirèrent après une courte résistance, laissant quarante morts sur le champ de bataille. » Kinneer, sentant le danger de se trouver pris entre un mouvement combiné de la garnison de Gingy et des troupes de Kerjean, se hâta, pendant que la route était libre encore, d’opérer sa retraite sur Tiravadi.

Cette victoire rétablit l’ascendant de Dupleix. Méhémet-Ali-Kan, qui nous avait « crus morts », comme il disait, nous voyant plus redoutables que jamais, fut pris de découragement et d’effroi. Il fit à Dupleix des ouvertures pour obtenir le paravana de cession de Trichinapaly. Dupleix répondit qu’avant de négocier, il fallait donner des gages par une rupture éclatante avec les Anglais. Cela ne faisait pas l’affaire de Méhémet-Ali-Kan, qui écrivit alors à Salabet-Singue. La réponse qu’il en reçut, si elle fortifiait le crédit de Dupleix, n’était pas de nature à contenter le prétendant.

« La province du Carnate, disait le soubab, n’est pas à moi. Elle est au gouverneur de Pondichéry, mon oncle protecteur. Adressez-vous à lui. Accommodez-vous avec lui ; ce à quoi il consentira sera bien fait, et j’y consentirai. »

Dupleix eut alors la pensée de rendre public le paravana, qui lui donnait la souveraineté du Carnate, et montra la velléité de se faire solennellement reconnaître comme nabab de cette province. Le calcul était des plus politiques, étant donné les idées indiennes sur le mode des investitures. En agissant ainsi, il se révélait plus puissant que jamais, au moment où on l’avait cru perdu. C’était le plus sûr moyen d’éblouir les princes indigènes.

Bussy, qui disait « que c’était vouloir cueillir un fruit qui n’était pas mûr », l’en détourna. « Ce qu’il faut, disait-il, c’est mettre en possession de la province un prince qui soit en état de donner une somme comptant et vous rembourser ainsi de vos avances. Dans les conjonctures présentes, le rajah de Maïssour ou le nabab de Velour sont les seuls en état de remplir cette condition. » Dupleix, à demi convaincu, entra en pourparlers avec Mortizy-Ali, le nabab de Velour, qui consentit à fournir une grosse somme d’argent et leva des troupes pour soutenir son nouveau titre. On avait donc un allié de plus.

Ainsi le désastre de Sheringam était effacé. Dupleix, seul, dans la lutte contre l’Angleterre, et les plus puissantes nations de l’Inde, sous le coup de la défaite, au milieu d’une panique, condamné par l’opinion, anéanti en apparence, n’avait pas désespéré une seconde, et soutenu par sa gloire passée, sa volonté inflexible et son génie, il avait en deux mois ramené sous le drapeau de la France la fortune et la victoire. Tout paraissait rétabli encore une fois.

  1. Mallesson, les Français dans l’Inde.
  2. Mallesson, les Français dans l’Inde.