100%.png

Ecrivains contemporains : Charles-Augustin Sainte-Beuve/03

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Ecrivains contemporains : Charles-Augustin Sainte-Beuve
Revue des Deux Mondes3e période, tome 7 (p. 558-606).
◄  02
ECRIVAINS CONTEMPORAINS

CHARLES-AUGUSTE SAINTE-BEUVE
III.
LES VINGT DERNIERES ANNEES [1]


I

« Vous ne vous occupez pas de politique, monsieur ; je vous plains, car un jour la politique s’occupera de vous. » C’est en ces termes que M. Royer-Collard gourmandait l’indifférence de l’un de ses contemporains, et la moitié du siècle ne s’était pas écoulée que la vérité de cette prédiction était démontrée aux dépens de Sainte-Beuve. Il ne s’est point occupé de politique, mais la politique s’est occupée de lui, en ce sens qu’elle est venue à deux reprises modifier ses habitudes et disperser le milieu dans lequel il s’était accoutumé à vivre. C’est, à vrai dire, le sort commun dans une société aussi tourmentée que la nôtre, et le mieux est d’en prendre son parti plus philosophiquement que ne sut le faire Sainte-Beuve. La révolution de 1830 avait été saluée par lui avec enthousiasme ; mais ce fut avec des sentimens bien différens qu’il accueillit la révolution de février. Sainte-Beuve n’avait point avec le régime de juillet de relations bien intimes. Il s’était tenu depuis quelques années dans une attitude demi-ralliée, demi-opposante, qui joignait pour lui aux agrémens d’une situation presque officielle ceux d’une popularité frondeuse ; mais il avait confiance dans la durée de ce régime, et il croyait pouvoir s’attendre à une longue suite d’années paisibles et laborieuses au sein d’une société qui lui plaisait. Qui sait ? peut-être ; sa pensée caressait-elle en secret l’espérance, si M. Molé revenait aux affaires, d’aller s’asseoir sur les bancs de la chambre des pairs ; à côté de Victor Hugo. Son imagination s’accommodait assez de ces tranquilles et grasses perspectives. Aussi la révolution de février fut-elle pour lui un coup de foudre, et il ressentit de cette chute subite un contre-coup dont ses sens ne se sont jamais bien remis. Les événemens qui suivirent n’étaient pas de nature à le rasseoir, et ce fut avec une horreur profonde qu’il assista aux combats qui ensanglantèrent les rues.

La vivacité de ses émotions a valu à Sainte-Beuve beaucoup de railleries et même d’injures. Un écrivain qui n’a pas coutume de se refuser le plaisir de l’insulte a écrit tout crûment qu’il avait eu peur, « une peur bleue ou rouge. » Il faut s’entendre sur le sens ; de ce mot. Si l’on veut dire par là ce sentiment de lâcheté physique qui fait frissonner la chair à l’approche d’un danger, je ne vois rien qui donne précisément le droit d’accuser Sainte-Beuve d’avoir cédé à un instinct de cette nature. Sans aller, comme certains de ses amis, jusqu’à faire de lui un héros, parce qu’il s’est battu en duel avec M. Dubois, un pistolet d’une main et son parapluie de l’autre, en accordant même que son imagination impressionnable lui grossissait assez volontiers les périls, et que son humeur pacifique ne le portait point à les braver, je ne trouve pas la preuve que d’aussi vilains mots soient applicables à son cas ; mais ce qui est certain, c’est qu’il avait acquis, en avançant dans la vie, un goût épicurien du repos, une horreur des émotions, un culte pour la tranquillité qui ne pouvait s’accommoder avec les agitations quotidiennes d’une société en révolution. « Le critique peut être un brave, a-t-il écrit quelque part ; mais en général ce n’est pas un héros. » Concevant d’une façon aussi modeste le caractère et le rôle du critique, rien ne devait lui être plus antipathique qu’un état de société où il était nécessaire, sinon d’être un héros ou même un brave, du moins d’envisager d’un œil calme l’éventualité de secousses quotidiennes ! et de périls inattendus ; le tort de Sainte-Beuve fut de ne pas comprendre que cette antipathie n’est pas de celles auxquelles on ait le droit de s’abandonner à son gré. Le lien mystérieux qui unit le citoyen à sa patrie est comme celui qui dans la liturgie anglaise unit l’époux à l’épouse : « je prends cette femme pour la bonne et pour la mauvaise fortune, pour la richesse et pour la pauvreté, pour la santé et pour la maladie. » Ce sentiment de la solidarité nationale qui, grâce à Dieu, n’a pas fait défaut à notre France naguère si éprouvée, Sainte-Beuve n’en a jamais saisi la nature ni ressenti les effets. La manière dont bien des années après il s’est mis en scène lui-même à cette époque le démontre surabondamment. Dans un de ses volumes de Portraits contemporains, Sainte-Beuve a raconté une courte entrevue qu’il eut avec Lamartine le soir de la journée dite journée du drapeau rouge. Il avait pris rendez-vous ce jour-là avec quelques amis pour leur lire le premier chapitre du troisième volume de Port-Royal, et comme il se rendait tranquillement au lieu convenu, tout en sachant parfaitement que quelques heures auparavant le sang avait failli couler place de l’Hôtel-de-Ville, et que tout le parti de l’ordre était en armes pour repousser l’émeute, il fut arrêté dans sa route par le défilé des bataillons victorieux de la garde nationale, et il avait pris son parti de rentrer en se dérobant par une des petites rues qui serpentaient alors derrière l’Hôtel de Ville, quand tout à coup il se trouva face à face avec Lamartine, qui, épuisé par cette rude journée, se dérobait de son côté de l’Hôtel de Ville pour retourner chez lui. Sainte-Beuve a rapporté avec beaucoup de vivacité les courts propos qui s’échangèrent alors entre eux, lui exhortant Lamartine à tenir ferme et à tirer la société de l’abîme, Lamartine posant (c’est le mot dont Sainte-Beuve se sert) pour l’homme qui vient de faire cent discours et d’embrasser 100,000 hommes et conservant une confiance imperturbable dans la bonté des ouvriers de Paris ainsi que dans le repentir de Ledru-Rollin. Sainte-Beuve, en rapportant cette conversation, a manifestement entendu jeter une teinte de ridicule sur Lamartine, et il y aurait peut-être réussi, si en lisant ces lignes une réflexion ne se présentait à l’esprit de tout le monde : c’est que dans un jour comme celui-là il y avait peut-être mieux à faire, pour un homme de l’âge de Sainte-Beuve, que de donner lecture à ses amis du premier chapitre du Port-Royal, et qu’entre l’auteur dépité que l’émeute forçait à rentrer chez lui avec son manuscrit dans sa poche et l’orateur qui venait de dissiper cette émeute au péril de ses jours le ridicule n’est pas du côté de l’orateur. C’est ce sens du chevaleresque et même de beaucoup moins que le chevaleresque qui a toujours fait défaut à Sainte-Beuve. Dans le train ordinaire de la vie, cette infériorité de nature parvient à se dissimuler ; mais vienne quelque circonstance extraordinaire, et celui qui devrait s’en cacher l’étalera à tous les yeux avec d’autant plus d’ingénuité qu’il n’aura pas l’instinct de s’en défendre.

Comme si ce n’était pas assez de sa tranquillité perdue, Sainte-Beuve fut victime à cette époque d’une aventure assez désagréable qui faillit avoir un éclat fâcheux. Des amis obligeans vinrent un jour l’avertir qu’il était porté sur la liste des fonds secrets de l’ancien gouvernement pour une somme considérable dont le chiffre serait bientôt publié par la Revue rétrospective, — cette triste publication dont on a vu de nos jours se renouveler le scandale avec l’aggravation du patronage officiel. Sainte-Beuve se défendit avec indignation. « On m’attaque là, disait-il avec vérité, par mon côté fort. » Vérification faite non sans peine, il fut démontré d’abord qu’il ne s’agissait que d’une somme de 100 francs, ensuite que cette somme avait probablement pour origine une réparation faite à la cheminée de Sainte-Beuve dans l’appartement qu’il occupait à l’Institut, et qui, n’ayant pas été faite régulièrement, n’avait pu figurer dans les comptes du budget ; mais ce qui avait blessé profondément Sainte-Beuve, ce n’était pas l’imputation elle-même, par laquelle il ne se sentait pas atteint, c’était le crédit que cette imputation avait paru rencontrer chez certains esprits. Des hommes d’un caractère élevé comme M. Jean Reynaud, comme M. Charton, employés tous deux au ministère de l’instruction publique, l’avaient, dès le premier jour, réduite à sa valeur ; toutefois dans un parti où la défiance est une vertu il devait se trouver des esprits plus enclins au soupçon, et ces soupçons se manifestèrent assez ouvertement pour que Sainte-Beuve crût devoir donner sa démission de conservateur à la bibliothèque Mazarine, ne voulant pas, a-t-il écrit plus tard, s’exposer de nouveau à de pareils interrogatoires. Ainsi, par le fait des événemens de février, il se voyait à la fois brusquement jeté hors d’un milieu social qui lui plaisait, troublé dans le calme d’une vie qu’il jugeait indispensable au libre jeu de ses facultés, et en fin de compte obligé de se démettre d’une place dont les émolumens lui assuraient une existence indépendante de ses travaux littéraires. On conçoit que tous ces désagrémens réunis lui aient, laissé quelque amertume contre les révolutions en général, et qu’il ait en particulier déploré l’immaturité de celle de février.

Il était dans une situation que l’honorable médiocrité de sa fortune rendait assez précaire, lorsqu’il prêta l’oreille à des propositions qui lui vinrent de l’étranger. Pour la deuxième fois il se déroba par un exil volontaire à des agitations d’une nature, il est vrai, bien différente, et il accepta de professer à l’université de Liège un cours de littérature française. Ce fut au mois d’octobre 1848 qu’il s’expatria, non sans être en butte dans la presse à d’assez vives attaques pour son départ. Sainte-Beuve n’a jamais bien compris la nature du grief que conçurent contre lui les gens de cœur. Il ne vit dans leurs reproches que des tracasseries qui l’aigrirent, et c’est à partir de ce moment que tout ce qu’il avait amassé dans son cœur depuis vingt ans d’amertume, de ressentimens et de bile commence à se trahir et à se distiller. Il avait choisi pour sujet de son cours : Chateaubriand et son groupe littéraire. Ce choix était peut-être un peu prématuré. Chateaubriand venait à peine de mourir, et tout le monde devait craindre qu’il ne fût bientôt suivi dans la tombe par celle dont les soins affectueux avaient embelli les derniers instans de sa vie. Les relations de Sainte-Beuve avec Chateaubriand avaient été sinon intimes, du moins fréquentes et toujours respectueuses. Il avait été présenté à l’Abbaye-aux-Bois par M. Ampère durant cette période où M. Ampère s’était épris pour lui d’une de ces amitiés passionnées dont sa nature confiante était coutumière, et à laquelle Sainte-Beuve a si mal répondu. Avec quelle bienveillance Sainte-Beuve avait été reçu dans ce cercle exquis de l’Abbaye-aux-Bois, la lettre suivante adressée par lui à M. Ampère en 1836 va en témoigner. On y trouvera en même temps comme un écho de cette époque animée et brillante, hélas ! trop éloignée de nous [2].


« 15 juillet 4836.

« Mon cher Ampère,

« M. Lenormant m’a donné hier des nouvelles de la colonie de Dieppe et de l’agréable vie que vous y menez, des chants deux fois divins de Milton que vous y entendez, du travail de chacun (j’ai bien songé au vôtre, qui, j’espère, s’inaugure sous ces belles influences). Tout cela doit être en effet si charmant de près, si enviable et regrettable de loin, que, ne pouvant en jouir que par l’imagination, je veux du moins y être en quelque chose près de vous, y être mêlé du moins par mon nom prononcé, par un souvenir, et c’est vous que je charge de me rappeler un moment à votre illustre et aimable compagnie… B… et Fauriel sont les seuls de nos amis que j’aie vus, et nous avons dîné ensemble. Fauriel a déjà imprimé à peu près un volume de son Histoire, et il est dans les transes quand il pense aux trois autres volumes qui le menacent encore. B… n’a aucune de ces inquiétudes ; il sort d’un volume, un autre sera prêt dans quelques jours, et deux autres dans un mois ; il est dans l’aplomb du sage, heureux, et va voyager vers le Rhin. On a songé à l’Abbaye, pour remplacer Fauriel cette année qui vient (si les trois volumes le tiennent trop), à Quinet, après en avoir toutefois déféré à Magnin ; mais il aurait fallu ou il faudrait que Quinet consentît à descendre d’Ahasvérus, ou de Bonaparte à un essai de critique, d’histoire littéraire, qu’on pût présenter comme échantillon à la Sorbonne, qui agrée les suppléans, et il s’est cabré à cette idée. J’en ai parlé à M. Fauriel qui craint que, si Quinet ne s’y prête pas, ce ne soit impossible ; mais de meilleures influences qui ne cessent de favoriser notre ami errant amèneront peut-être à bon terme ce projet, qui est encore un secret.

« Corcelle est venu à Paris l’autre jour. Lui et la famille sont déjà très occupés de la publication des Mémoires du général Lafayette, qu’on prépare, et qui paraîtront dans peu de mois. Mérimée, qui est revenu d’Angleterre et qui achève d’imprimer un rapport sur tout ce qu’il a visité dans le midi de la France, repart pour la Bretagne avant peu. Voilà le maigre bulletin d’ici. Mieux vaut vivre comme vous le faites dans cette jolie Dieppe entre l’Océan et le paradis, ramassant des coquillages ou causant par le menu de nos fabuleuses conspirations et de nos comiques évasions. Il n’y a que la nature, la solitude et l’amitié choisie qui soient sérieuses ; le reste n’est qu’une mauvaise plaisanterie, aigre, criarde, desséchante ou salissante. Adieu, cher Ampère, replongez-vous dans votre jeunesse, à loisir, ravivant par l’art ces émotions qu’on n’a qu’une fois. Encadrez dans votre Rome magnifique ces nuages du nord qui ont passé sur les âmes de tous les neveux de Werther et de René ; réalisez enfin pour tous ce que vous nous avez bien des fois raconté, ou à quelques amis intimes, ou à ces nuages mêmes qu’il faut ressaisir. — M. Ballanche n’est-il pas le plus infatigable promeneur d’entre vous, comme il était ici le plus mondain ? Tâchez qu’il nous donne quelques belles pages ; rappelez-lui que c’est à Dieppe, dans un cimetière, je crois, qu’il a lu pour la première fois cette Vision d’Hébal que nous relisons. Serrez-lui tendrement la main pour moi. — Dites à M. de Chateaubriand combien nous sommes assurés que ses ennuis de traducteur nous vaudront un nouveau et unique monument ; remerciez-le aussi des particulières bontés dont il m’a honoré dans tous ces temps, et dont je demeure si touché. Je le dirai également pour Mme Récamier, qui me fait bien tort quelquefois en paraissant douter de la profonde et respectueuse affection que je dois à cette bonté gracieuse qui fait époque dans la vie ; mais non, et c’est un devoir même de cette bonté délicate de ne pas douter de ce qu’elle inspire. Adieu, cher Ampère, aimez-moi toujours un peu.

« SAINTE-BEUVE. »


Ces bontés de M. de Chateaubriand, Sainte-Beuve s’était déjà efforcé de les reconnaître. Il avait assisté dans le salon de Mme Récamier à la première lecture des Mémoires d’outre-tombe, dont il avait rendu compte dans un article où les expressions de grand poète, de vieux nocher, de jeune aigle, se pressent sous sa plume. Il n’y avait pas encore bien longtemps qu’il avait déguisé la faiblesse de la Vie de Rancé sous un voile d’éloges dont il cherchait à excuser plus tard la complaisance en disant : « Le livre était manifestement si faible que le sentiment qui m’en faisait dire du bien était au-dessus du soupçon. » Ce même sentiment aurait donc pu, ce semble, lui inspirer pour Chateaubriand, mort depuis un an à peine, sinon la bienveillance, du moins l’équité. On sait comment il l’a traité et comment, dans le portrait qu’il en a tracé, toutes les rides qui déparent cette grande figure sont si fortement marquées, toutes les taches mises dans une lumière si crue que la beauté et la noblesse originaires des traits disparaissent sous cette couche factice. On sait également avec quel acharnement il a poursuivi sa mémoire (comme s’il avait été piqué au jeu par les reproches) dans ses articles sur Chateaubriand romanesque et amoureux, sur Chateaubriand homme politique, sur Chateaubriand jugé par un ami intime. Ce fut le commencement et la première en date de ses vengeances sans qu’on puisse découvrir de quels affronts il croyait avoir à se venger ? sauf peut-être d’avoir occupé dans ce cercle brillant de l’Abbaye-aux-Bois une situation un peu effacée, et d’y être demeuré trop longtemps dans cette attitude un peu humble qu’il se plaisait à prendre au début, mais dans laquelle il n’aimait pas qu’on le laissât.

Sainte-Beuve dut aux préoccupations de l’opinion publique d’échapper à l’orage que son cours aurait assurément soulevé parmi les derniers survivans du cercle de l’Abbaye-aux-Bois, si ce cours avait été professé en France ; aussi, lorsqu’une fois parvenu au terme de sa campagne de Sambre-et-Meuse (comme l’appelait M. Quinet), il vint s’établir de nouveau à Paris au mois de septembre 1849 pour jouir du rétablissement relatif de l’ordre et pour partager les fruits d’une victoire à laquelle il n’avait pas contribué, il se trouvait contraint d’attirer de nouveau sur lui l’attention d’un public fatigué et repu d’émotions. Il lui fallait trouver un nouvel organe de publicité, d’où il pût s’adresser périodiquement à des lecteurs encore distraits pour forcer en quelque sorte leur attention, et pour ramener au culte des lettres des esprits qu’avait uniquement absorbés le soin de leur sécurité personnelle. Ce fut à cette époque que le docteur Véron, l’ancien impresario de l’Opéra, engagea Sainte-Beuve à entrer au Constitutionnel, qu’il dirigeait alors, et à écrire chaque semaine dans le numéro du lundi un article de critique littéraire. Sainte-Beuve accepta d’emblée cette proposition, qui avait de quoi effrayer un moins laborieux que lui, et ce fut au mois d’octobre 1849 qu’il publia son premier article.

Ce sera un jour un curieux sujet d’études que le lent développement de l’esprit critique depuis ses premiers bégaiemens et ses premières audaces dans Montaigne et dans Bayle jusqu’à son complet épanouissement dans cette seconde moitié de notre siècle, où il menace de tout envahir. Les Causeries du lundi apparaîtront comme le dernier terme et la dernière étape de cette marche ascendante ; mais, avant de marquer la place que cette œuvre devra tenir dans l’histoire de la critique, il importe d’en bien discerner les époques et d’en indiquer les phases. A ne considérer que de loin et dans son ensemble cette œuvre des Lundis, qui, en joignant les deux séries, ne comprend pas moins de vingt-huit volumes, on pourrait, en se laissant tromper par la similitude de la forme, lui attribuer un caractère d’unité et d’ensemble que les détails de l’exécution sont loin de présenter. Durant cette période de vingt années qui s’écoule depuis le premier jusqu’au dernier lundi et qui a été marquée par des événemens si divers, un esprit aussi mobile et aussi ouvert que celui de Sainte-Beuve n’a pas vécu en effet sous une impression constante et uniforme. Ni les évolutions du goût et de l’esprit littéraire, ni les découvertes de la science, ni les points nouveaux de l’horizon intellectuel sur lesquels la lumière a été portée ne l’ont trouvé aveugle ou indifférent. Sans doute il ne faut pas s’attendre à rencontrer dans les Causeries du lundi ces brusques changemens de ton qui donnent tant de variété et d’intérêt à l’œuvre des premières années de Sainte-Beuve ; mais il y a en quelque sorte, dans l’œuvre critique qui a rempli la seconde moitié de sa vie, plusieurs couches successives, et celle qui a fini par recouvrir les autres ne doit pas nous empêcher de creuser sous sa surface pour apercevoir les précédentes.

La première époque que je distingue dans les Causeries du lundi est celle qui s’étend depuis l’ouverture de la série jusqu’à l’époque du 2 décembre et des événemens politiques qui l’ont suivi. Au début de cette période, Sainte-Beuve s’essaie en quelque sorte au genre nouveau qu’il veut inaugurer, et il ne sait pas encore à quels lecteurs il s’adresse. Assurément ce n’était pas l’habitude de la critique littéraire qui lui manquait ; mais il avait un peu perdu le train de cette allure rapide et brillante qu’impose à un écrivain l’étroite carrière comprise dans les colonnes d’un journal. C’était à des études plus lentes, plus développées, plus complaisantes, qu’il avait pris l’habitude de s’adonner depuis qu’il avait renoncé à la critique militante du Globe et du National. Assembler sous une forme plus concise et plus vive les traits épars des portraits auxquels naguère il travaillait à loisir, et s’assujettir à l’obligation d’avoir terminé son travail au jour et à l’heure indiqués, c’était se soumettre à une transformation qui exigeait une singulière souplesse chez un écrivain parvenu à la maturité ; toutefois ce n’est point purement à ces difficultés de métier qu’il faut attribuer le ton circonspect et la couleur un peu pâle des articles écrits par Sainte-Beuve durant ces trois premières années. L’état flottant des esprits auxquels il ne savait comment plaire et presque comment parler, le brouillard qui voilait l’avenir aux regards les plus pénétrans, l’incertitude même du lendemain dont personne ne pouvait prévoir les surprises, tout conseillait à un critique qui, suivant ses expressions, n’était pas un héros une réserve prudente dont Sainte-Beuve n’avait garde de se départir. On savait bien quels étaient les vaincus de la veille ; mais peu s’en fallait qu’ils ne fussent redevenus les maîtres du jour, et personne en tout cas ne pouvait prévoir les vainqueurs du lendemain. Aussi c’est merveille de voir comme Sainte-Beuve entend l’art de ne se brouiller avec personne. Parle-t-il de la famille royale que la révolution de février vient d’envoyer en exil, c’est pour rendre hommage à la jeune princesse que quinze ans auparavant on avait vue arriver à Fontainebleau, désirée et fêtée non moins que ne l’avait été la duchesse de Bourgogne, et possédant de plus qu’elle l’élévation morale et les hautes vertus. Même hommage spontané, même convenance et respect dans le ton quand il consacre un article â la mémoire de Mme la duchesse d’Angoulême. Sur le compte des hommes qui naguère encore étaient au pouvoir, M. Guizot, M. Cousin, M. Villemam, il continue à s’exprimer sur le ton d’une bienveillance équitable à laquelle une pointe d’ironie commence à peine à se mêler. S’il est encore plein d’égards pour le passé, il ne néglige pas cependant de tourner parfois ses regards du côté où le soleil se lèvera peut-être. Il ne déguise pas sa haine pour le parti révolutionnaire, et il en démasque avec courage les prétendus héros dans son étude sur Camille Desmoulins ; en revanche, il ne témoigne aucune malveillance, aucun parti-pris de sévérité vis-à-vis de cette démocratie si brusquement triomphante dont il disait spirituellement qu’elle était devenue Monsieur le Dauphin. Dans un article bien joli, bien profond, et qui est encore à méditer aujourd’hui, sur les lectures publiques du soir, il examine les meilleurs moyens de faire l’éducation littéraire (il ne parle pas de l’éducation politique) de ce peuple de Paris et de cette classe ouvrière dont il note avec intelligence et sympathie les instincts, les tendances, les impressions ; mais ce n’est point seulement cette puissance populaire, confuse et impersonnelle en quelque sorte, qui obtient ses hommages discrets. On sent qu’il est secrètement attiré vers une personnification plus vivante et plus tangible de la force. Durant cette période de trois années, il ne revient pas à moins de quatre reprises différentes sur l’histoire de Napoléon Ier, tantôt sous un prétexte, tantôt sous un autre, et, bien qu’il ait le bon goût de s’abstenir de toute allusion directe, il n’est pas malaisé de deviner quel respect et quelle admiration lui inspire le génie despotique, mais puissant, qui réorganisa la France avant de laminer. On devine les espérances que ce nom lui inspire, et l’impatience avec laquelle il attend, comme il le dit lui-même, « en présence de cette sauvagerie menaçante l’apparition de quelqu’un de ces hommes puissans et rares auxquels le cri public fait appel, qui comprennent à fond la Nature des choses, et qui de même qu’ils auraient autrefois rassemblé les peuplades errantes, rallient aujourd’hui les classes énervées et démoralisées, les rassemblent encore une fois en faisceau, et réinventent, à vrai dire, la société en en cachant de nouveau la base et en la recouvrant d’un autel. » Aussi, lorsque on vit surgir dans une nuit de surprise, non pas un homme rare et puissant, mais un fantôme qui n’avait que l’ombre de cette puissance, Sainte-Beuve fut-il l’un des premiers à se ranger ouvertement derrière lui.

Je n’aurai pas l’étroitesse de m’indigner de ce que Sainte-Beuve n’a pas jugé le 2 décembre au point de vue nécessairement un peu passionné de ceux qui en ont été les victimes ; il faut savoir faire la part des divergences de situation et d’opinion. Sainte-Beuve n’avait point de goût pour ces formes du gouvernement constitutionnel qui demeurent cependant l’idéal politique des esprits d’élite dans notre pays. Il n’avait pas attendu la chute du gouvernement de juillet pour témoigner de son dédain d’homme de lettres pour ce qu’il appelait l’orgie parlementaire. Sainte-Beuve n’était même pas de la race des libéraux, c’est-à-dire de ceux qui croient que, tout compte fait, et dans un état de civilisation donnée, le bien triomphe du mal à armes égales, et la vérité de l’erreur. Ainsi entendu, le nombre des libéraux n’est pas grand en France, et ils ont éprouvé, depuis près d’un siècle, assez de mécomptes pour n’avoir pas le droit d’excommunier quiconque n’est pas de leur église. Je ne reprocherai même pas à Sainte-Beuve de n’avoir pas ressenti assez vivement ce qu’il y eut de brutal et même d’inhumain dans les procédés employés durant ces tristes journées qui virent emprisonner sans droit les plus illustres citoyens, et ensanglanter inutilement les boulevards. Je sais que dans les temps où la société est en péril il y a des esprits, même parmi les plus vigoureux et les plus respectueux de la légalité, qui ne croient pas payer trop cher, au prix d’une violation momentanée de la loi, l’assurance de l’ordre et le rétablissement de la sécurité sociale. Je pardonnerais, donc à la rigueur à Sainte-Beuve de n’avoir été ni plus brave, ni plus épris de la légalité que ces esprits dont je veux parler y ce qui est sans excuse, Ce qui n’a trouvé grâce devant aucun esprit honnête et impartial, c’est son attitude hautaine et insultante vis-à-vis de ses anciens amis vaincus dans cette journée. Rien n’avait été plus digne, plus retenu, plus résigné que leur conduite au lendemain de la défaite. Si quelque plainte ardente s’était fait entendre, c’était à l’étranger qu’elle avait retenti, et, quoi qu’on en pût penser, il n’y avait certes rien qui prêtât à rire dans la conduite des hommes qui avaient préféré uns exil volontaire à l’humiliation du silence, Rien ne justifiait donc l’attaque violente que, dans l’article intitulé les Regrets, il dirigea contre ce qu’il lui a plu d’appeler depuis l’état-major des salons, mais en réalité contre ses anciens amis littéraires et politiques, dont quelques-uns avaient été ses protecteurs. Le scandale de cet article attrista tous les amis de Sainte-Beuve, ceux-là même qui étaient le plus étrangers à la politique et qui avaient accepté sans trop de façon les bienfaits du nouveau régime. Pour s’édifier lui-même sur la gravité de l’acte qu’il venait de commettre, Sainte-Beuve n’aurait eu qu’à méditer la leçon contenue dans un des documens de son Histoire de Port-Royal. Lorsqu’au plus fort de la persécution dirigée contre les solitaires l’abbé de Rancé, soucieux de se dégager d’une amitié compromettante, se fut mis à couvert de tout danger en refusant à l’un des pères de Port-Royal l’entrée de son monastère, le modeste et doux Tillemont prit la plume et lui écrivit une longue lettre où je relève ce passage : « pourquoi vous déclarer contre des personnes que le monde n’aime pas, et ajouter de nouvelles douleurs à leurs plaies ? .. Quel air cela a-t-il, je ne dis pas parmi les saints, mais parmi ceux qui ont de l’honneur ? » Eh bien ! je demande à mon tour quel air cela avait-il, je ne dis pas parmi les libéraux, je ne dis pas parmi les hommes de parti, je dis parmi ceux qui avaient de l’honneur, d’élever ainsi la voix contre des vaincus au lendemain de leur défaite, de leur prodiguer la raillerie et presque l’insulte ? la parole perdue, tel était le mal dont, au dire de Sainte-Beuve, souffraient ses anciens amis. Comment, perdue ! c’était enlevée qu’il aurait fallu dire. Sainte-Beuve le savait bien. Il savait que pour répondre à cette brutale agression, qui eut les honneurs d’une reproduction dans le Moniteur officiel, ceux auxquels il s’était attaqué n’auraient pas dans la riposte les mêmes franchises qu’il avait eues dans l’attaque ; il savait que six mois à peine après la suppression de dix journaux, en plein temps d’avertissemens et de suspensions arbitraires, la moindre parole devait être pesée, la moindre vivacité faisait courir un danger. Dans ces circonstances, la publication de l’article des Regrets était une agression sans courage et sans péril, dont le souvenir a pesé lourdement sur la mémoire de Sainte-Beuve. Ses amis les plus fidèles n’ont même pas essayé de l’en disculper.

Cet article des Regrets marque en quelque sorte le point de départ d’une phase nouvelle dans l’existence de Sainte-Beuve. Le premier résultat fut de rompre ses liens, déjà singulièrement distendus, avec les salons élégans dont il avait goûté si fort l’intimité durant les dernières années du régime de juillet. Rien d’ailleurs ne l’y retenait plus. Mme d’Arbouville était morte, et cette irréparable amie, comme il l’appelait avec tristesse, ne pouvait plus lui renouveler le conseil charmant qu’elle lui donnait autrefois. « Ce qui est bon, lui disait-elle, ce qui est doux entre gens qui s’estiment, c’est de tenir à l’approbation morale jusqu’à concurrence de son indépendance : vouloir plaire et rester libre, c’est le moyen de bien faire. » Sainte-Beuve paraissait avoir renoncé à cette approbation morale. Il ne devait pas tarder d’ailleurs à rencontrer dans une autre société des relations augustes sur le caractère desquelles j’aurai à revenir, et qui avaient de quoi le dédommager. L’article des Regrets reçut bientôt sa récompense par l’offre qui lui fut faite de continuer au Moniteur officiel l’entreprise littéraire qu’il avait commencée au Constitutionnel. Sainte-Beuve accepta cette proposition, et cette série nouvelle s’ouvrit le 6 décembre 1852 par un article consacré à l’abbé Barthélémy.

Ce n’est pas seulement parce qu’elles ont été publiées dans un nouveau recueil que les études insérées par Sainte-Beuve au Moniteur officiel méritent d’être examinées à part ; c’est aussi parce qu’elles diffèrent par le choix des sujets et par la gravité du ton. L’attention de Sainte-Beuve s’écarte des personnages purement littéraires pour se porter de préférence sur les hommes publics qui ont joué un rôle dans l’histoire de leur temps, soit qu’ils en aient été une des figures dominantes ou du moins principales, comme Henri IV, Sully, Richelieu, Frédéric le Grand, Franklin, soit qu’ils aient tenu un rang secondaire, mais encore brillant, comme le président Jeannin, le cardinal de Bernis, Bailly, M. Rœderer, M. Daru. A peine se laisse-t-il aller à dessiner des figures plus souriantes, comme celles de Marguerite de Navarre et Gabrielle d’Estrées. Ce n’est que lorsqu’il est enhardi par plusieurs années de collaboration au journal officiel qu’il se familiarise au point de traiter des sujets moins graves et plus littéraires, comme dans ses études sur Cowper, sur Chapelle et Bachaumont, sur Léopold Robert ; mais le ton ne perd rien de sa gravité et de sa circonspection. Point de chaleur, point d’éclat, point de traits trop aiguisés ; rien qui rappelle les vivacités du Globe ou du National, ni qui fasse pressentir les malices dont les Nouveaux Lundis seront semés : tout au plus quelques ripostes, comme l’article en réponse au discours de M. Mignet où celui-ci, faisant l’éloge de Jouffroy, avait laissé pressentir la crainte que le nouveau régime ne fût point très favorable au développement des études philosophiques. Ce qui distingue surtout ces articles, c’est une réserve qui va jusqu’à la timidité dans la manière de traiter les sujets qui pourraient éveiller quelques susceptibilités. Il parle de saint François de Sales et de Bourdaloue avec une finesse bienveillante dont la délicatesse des consciences catholiques ne saurait se froisser. C’est en effet le temps de ce que Sainte-Beuve appelle lui-même « l’union et le libre concert entre l’église et l’état, » union et concert auquel il applaudit. C’est le temps où en gage de cette alliance l’empereur envoie aux marins de la flotte une statue de la Vierge. Sainte-Beuve célèbre l’envoi de cette statue, « signe charmant de douce influence regagnée et socialement établie, reçue avec reconnaissance en protectrice et en patronne. » Il n’a garde de troubler par une note trop libre et trop retentissante l’harmonie silencieuse qui l’était encore entre les élémens si divers contenus sous la main du despotisme, et comme témoignage de reconnaissance pour ce silence assuré qu’il croit favorable aux lettres, il clôt ou plutôt il suspend en 1855 la série des lundis par un article sur le plan d’études des lycées dressé par M. Fortoul, alors ministre de l’instruction publique. Dans cet article, il confond en un même dithyrambe et le ministre qui venait d’inaugurer le système déjà vivement attaqué de la bifurcation et le prince qui, après s’être prononcé autrefois pour la prédominance de l’élément scientifique dans l’éducation, avait fait preuve d’une si haute impartialité « et s’était montré l’homme de son nouveau rôle et de sa destinée publique, lorsque dans l’œuvre de conciliation il avait laissé faire une si large place à l’opinion opposée. » Ces éloges, auxquels le caractère officiel du journal où ils étaient insérés enlevait peut-être quelque peu de leur prix, étaient la récompense de sa nomination récente, proposée par M. Fortoul, agréée par l’empereur, à la chaire de poésie latine au Collège de France, nomination qui, il faut le dire, avait eu lieu sur la présentation presque unanime du Collège même et de l’Académie des Inscriptions. C’était le 9 mars 1655 seulement que devait s’ouvrir son cours ; mais dès le 8 janvier il croyait devoir interrompre la série de ses lundis pour mieux se préparer à ses débuts de professeur. On sait quelle fut la fortune de ce cours, et qu’il fut entravé dès les premières leçons par les manifestations hostiles de la jeunesse. Comme cette mésaventure est le fait dominant de cette phase de la vie littéraire de Sainte-Beuve, comme l’affront public qu’il reçut ce jour-là est l’explication du tournant décisif qu’il prit à cette époque, il faut s’arrêter un moment à en marquer les causes et les effets.


II

Depuis qu’il se connaissait lui-même, Sainte-Beuve avait toujours été en secret très amoureux de la popularité, — non pas de cette popularité bruyante qui entraîne la foule sur les pas d’un Lafayette ou d’un Prim, mais de cette popularité élégante que d’éclatans succès assurent dans le monde poli et lettré. C’était l’amour de cette popularité qui lui avait fait renoncer avec tant de regrets à sa prétendue vocation poétique, et qui lui avait inspiré un si mauvais vouloir contre ses anciens maîtres ou collaborateurs du Globe, dont la politique avait fait retentir les noms de bouche en bouche. Une secrète amertume s’était toujours amassée au fond de son cœur d’avoir vu les Lamartine, les Hugo, les Musset d’un côté, les Guizot, les Thiers, les Cousin de l’autre, en pleine possession de cette vogue qui avait toujours été l’objet de son ambition. Il avait cependant le juste sentiment que la suite non interrompue de ses brillantes études, poursuivies depuis près de vingt ans, l’avait peu à peu fait sortir, non par une brusque secousse, mais par une ascension continue, de la région moyenne où il avait pu craindre de se voir éternellement confiné, et il se voyait à la veille d’arriver par une voie plus lente au premier rang. Peut-être, en acceptant de monter pour la première fois en France dans une chaire de professeur, avait-il présent à l’esprit le souvenir de ces cours fameux et populaires de la restauration, où la jeunesse se pressait en foule et dont l’ouverture et la suspension étaient des événemens politiques.. Il allait enfin se trouver face à face avec le vrai public, et il espérait que ce public allait consacrer son succès et son rang. On sait comment il fut reçu. L’accueil de son auditoire fut tellement hostile, et le professeur lui-même fut l’objet de manifestations tellement outrageantes, que le cours dut être suspendu à la deuxième séance.

Je n’ai garde de m’ériger en apologiste de ces leçons tumultueuses qu’un public souvent très mélangé se croit en droit de donner à certains professeurs, leçons toujours grossières dans la forme et souvent inspirées dans le fond par des sentimens peu équitables ; seulement il ne faudrait pas se laisser induire en erreur par la version que Sainte-Beuve et ses amis se sont par la suite efforcés de répandre. Sainte-Beuve se plaisait à croire et à faire croire qu’il avait succombé devant une coalition de rancunes littéraires que l’exercice indépendant de son métier de critique avait amassées contre lui. A l’entendre, il aurait été la victime d’une cabale d’auteurs froissés qui avaient saisi cette occasion de prendre leur revanche. Sans doute l’indépendance des jugemens de Sainte-Beuve avait dû ameuter contre lui beaucoup d’ennemis durant une carrière déjà longue, et il avait eu déjà, il devait avoir encore avec des auteurs contemporains des démêlés dont sa querelle avec Balzac est demeurée le plus célèbre ; pourtant un auditoire tout entier ne se compose pas d’écrivains mécontens, et ce n’était pas un sentiment de vanité blessée qui surexcitait cette foule si passionnément hostile. Ce qui l’animait contre Sainte-Beuve, c’était, il faut le dire, son attitude vis-à-vis du nouveau régime, attitude dont l’obséquiosité contrastait si étrangement avec son hostilité républicaine aux débuts du gouvernement de juillet et sa complaisance à la fin. L’accueil fait au professeur de poésie latine était une leçon adressée par lai jeunesse libérale à l’auteur des Regrets, leçon brutale sans doute et déplacée, mais qui fut d’autant plus vivement sentie par lui qu’elle était mieux méritée. L’amertume de Sainte-Beuve fut profonde, et peu s’en fallut qu’elle ne tournât à l’exaltation. On a raconté l’histoire peu vraisemblable du dessein qu’il aurait formé de venir à sa troisième leçon avec deux pistolets dont il aurait déchargé l’un sur l’auditoire et dont l’autre lui aurait servi à se faire sauter la cervelle. Cette anecdote tragique me laisse assez incrédule ; pourtant il est certain que, dans les premiers temps qui suivirent la suspension de son cours, Sainte-Beuve ne sortait pas sans avoir un grand poignard dans sa manche ; il prétendait qu’il pouvait se trouver exposé à des attaques personnelles. Je ne crois pas que l’animation des étudians contre Sainte-Beuve risquât de se porter jusqu’à ces extrémités, et cette histoire me paraît être un peu le pendant de celle de Rousseau avec les enfans de Mottier-Travers ; toutefois ce petit fait montre bien l’ébranlement qu’avait reçu l’esprit de Sainte-Beuve et la trace que des souvenirs aussi cruels avaient dû laisser dans cette nature vindicative.

A l’extérieur du moins, Sainte-Beuve supporta l’épreuve avec beaucoup de dignité, sans faire entendre ni plaintes, ni récrimination. Il eut à cœur de poursuivre le plan d’études qu’il s’était tracé en vue de son cours, et de soumettre en quelque sorte au vrai public des lecteurs son différend avec le public du Collège de France en donnant la forme d’un livre aux leçons qu’il avait préparées. De là son étude sur Virgile, qui parut en volume en 1857. Cette étude constitue une partie détachée de l’œuvre critique de Sainte-Beuve, qui est intéressante sans être tout à fait supérieure. Il n’avait peut-être pas en effet ce sens direct et simple des grands modèles de l’antique qui a inspiré des critiques moins ingénieux et moins spirituels que lui. Dans les rares études qu’il avait consacrées jusque-là aux anciens, il s’était arrêté de préférence à l’entour des anthologies, ou bien ses prédilections paraissaient le porter vers Anacréon et Théocrite. Sur la fin de sa carrière littéraire, il remonta cependant jusqu’à des sources plus élevées et plus pures, et il se reprit de passion pour le grec et pour Homère ; mais, dans son étude sur Virgile, sa prédisposition constante est encore de rechercher ce qui est ingénieux et joli plutôt que ce qui est simple et beau. Il ne fait pas sentir toute la distance qui sépare le chef-d’œuvre de l’œuvre d’art, et après avoir lu l’étude sur Quintus de Smyrne, qui fait suite à celle sur Virgile, on est tenté de se demander si la postérité a eu raison d’établir une aussi profonde différence entre les poèmes de ce Grec de la décadence et l’Iliade ou l’Enéide.

Cette étude était cependant une noble et suffisante réponse que le professeur réduit au silence adressait à son auditoire indocile. La majeure partie des chapitres qui composent le volume sur Virgile avait paru en articles dans le Moniteur, et, son travail achevé, Sainte-Beuve reprit avec moins de régularité cependant ses études littéraires du lundi. Ces études, qui forment les trois derniers volumes des Causeries du lundi, et dont quelques-unes ont paru dans d’autres recueils que le Moniteur, marquent la transition entre la série des premiers articles insérés par Sainte-Beuve au Moniteur officiel et celle qu’il inaugurera en 1861 au Constitutionnel. Le ton en est déjà beaucoup plus dégagé qu’au début de sa collaboration au journal de l’empire. On sent que le recueil où il écrit ne lui inspire déjà plus le même respect. Il a l’allure plus franche, le mot plus vif et plus libre. Le choix des sujets ne laisse pas aussi de s’être quelque peu modifié. Les grands personnages politiques et militaires y tiennent encore leur place, et ceux qui ont joué un rôle dans l’histoire militaire du premier ou du second empire, Joubert, Pelleport, Priant, Saint-Arnaud, y sont étudiés avec une curiosité bienveillante ; ce sont cependant les études purement littéraires qui dominent et qui s’entremêlent avec des portraits de femmes. Enfin Sainte-Beuve aborde pour la première fois et résolument l’étude de la littérature du second empire.

De quelque opinion qu’on fasse profession, on ne saurait contester que les premières années du second empire n’aient été une époque particulièrement stérile au point de vue littéraire. Je ne suis pas de ceux qui croient que le despotisme étouffe le génie et que la liberté seule est favorable aux lettres. L’histoire serait là pour donner plus d’un démenti à une théorie aussi absolue. Cependant il est certain que les époques de fatigues et d’affaissement qui suivent les violentes commotions politiques ne sont pas très favorables à la vivacité des impressions poétiques et littéraires, et c’est ainsi qu’on peut expliquer sans aucun esprit de parti la stérilité incontestable dont je parlais tout à l’heure ; mais l’esprit de parti ne laissait pas de s’en emparer il y a vingt ans, et c’était un lieu-commun dans le monde de l’opposition libérale que de passer au compte du régime politique la décadence de la littérature. Sainte-Beuve, dont l’amour des lettres demeurait la passion dominante, était piqué au vif de cette accusation dirigée contre un régime auquel il avait donné son adhésion, et il devait en ressentir d’autant plus vivement l’aiguillon qu’il n’en pouvait méconnaître la justesse apparente. Il n’est donc pas étonnant qu’il ait été à l’affût de tous les symptômes d’un réveil littéraire, et que, discernant dans la génération nouvelle des hommes de la valeur de M. Renan et de M. Taine, il ait crié bien haut leurs mérites, ne fût-ce que pour secouer le sommeil d’une jeunesse engourdie. La tournure naturelle de son génie le poussait également à apprécier avec bienveillance la tendance nouvelle des esprits et des talens, tendance scientifique et matérialiste dans la philosophie et la critique, tendance réaliste dans la littérature romanesque. Quelle qu’eût été d’ailleurs cette tendance nouvelle des esprits, dans quelque route qu’ils fussent disposés à s’engager, il est probable que Sainte-Beuve n’aurait pas fait beaucoup de difficulté pour les suivre. Sa prétention avait toujours été d’être un esprit ouvert, sans préjugés, sans traditions, sans routine. Tout comprendre, telle était sa devise, et il n’était pas homme à se mettre en travers d’un courant, quel qu’il fût. Ce double parti-pris de réhabiliter la fécondité littéraire du régime impérial et de ne pas se laisser classer parmi les esprits arriérés et amoureux du passé, qui allait donner tant de vie et de jeunesse à sa critique, devait aussi le conduire à de singulières erreurs, pour ne pas dire à d’inexplicables complaisances. Passe encore qu’il ait défendu contre ses détracteurs M. Flaubert, et qu’il ait pardonné à quelques-unes des scènes de Madame Bovary en faveur de la triste, mais incontestable vérité de ces peintures de la vie bourgeoise. Il trouvait d’ailleurs quelques ressemblances entre les inspirations de M. Flaubert et celles de Joseph Delorme. « Et moi aussi, j’ai fait mon fiacre, » s’écriait-il après avoir lu un des passages de Madame Bovary, et il récitait avec complaisance à M. Levallois un de ses premiers sonnets ; cependant j’ai peine à croire à la sincérité de son admiration pour l’auteur de Fanny et pour ceux d’Henriette Maréchal. « Sur quels autels sacrifiez-vous ? » lui disait un jour à ce propos, et d’un ton de reproche, M. Morand. « Sacrificateur pour n’être point sacrifié, lui répondait Sainte-Beuve. Vous ne savez pas ; c’est un flot qui monte, et, si nous n’entrons pas un peu dans leurs eaux, ils nous submergeront. »

Ainsi, dans cet hommage payé par Sainte-Beuve au réalisme de l’école moderne, il entrait une part de calcul et de prudence. C’était un ressouvenir de cette timidité de sa jeunesse dont parlait M. Morand ; mais comment regretter cette concession quand elle nous a valu de sa part tant d’aperçus nouveaux, tant d’études charmantes, et quand nous ne lui devrions qu’une page, que je citerai ici, parce que Sainte-Beuve y marque la mesure et le temps d’arrêt qu’il ne faut pas dépasser dans la peinture de la vérité, oubliant un instant ses complaisances pour ceux qui étaient allés au-delà. « Réalité, tu es le fond de la vie, et comme telle, même dans tes aspérités, même dans tes rudesses, tu attaches les esprits sérieux et tu as pour eux un charme. Et pourtant, à la longue et toute seule, tu finirais par rebuter insensiblement, par rassasier ; tu es trop souvent plate, vulgaire et lassante. C’est bien assez de te rencontrer à chaque pas dans la vie ; on veut du moins dans l’art, en te retrouvant et en te sentant présente ou voisine, toujours avoir affaire à autre chose que toi… Il te faut le sentiment, un coin de sympathie, un rayon moral qui te traverse et vienne éclairer, ne fût-ce que par quelque fente ou par quelque ouverture… Il te faut encore, et c’est là le plus beau triomphe, encore qu’observée et respectée, je ne sais quoi qui t’accomplisse et l’achève, qui te rectifie sans te fausser, qui t’élève sans te faire perdre terre,… qui te laisse reconnaissable à tous, mais plus lumineuse que dans l’ordinaire de la vie, plus adorable et plus belle, ce qu’on appelle l’idéal enfin. Que si tout cela te manque et que tu te bornes strictement à ce que tu es, sans presque nul choix, et selon le hasard de la rencontre, si tu te tiens à tes pauvretés, à tes sécheresses, à tes inégalités et à tes rugosités de toute sorte, eh bien ! je t’accepterai encore, et, s’il fallait opter, je te préférerais ainsi, même pauvre et médiocre, mais prise sur le fait, mais sincère, à toutes les chimères brillantes, aux fantaisies, aux imaginations les plus folles ou les plus fines, — oui, aux quatre Facardins eux-mêmes, parce qu’il y a en toi la source, le fond humain et naturel duquel tout jaillit à son heure, et un attrait de vérité, parfois un inattendu touchant que rien ne vaut et ne rachète. »

Lorsque Sainte-Beuve écrivait cette page charmante, il avait déjà quitté depuis quelques mois le Moniteur officiel, et il était retourné au Constitutionnel, où il s’était engagé à faire paraître pendant cinq ans un article tous les lundis. Pour mieux être en mesure de satisfaire à cette obligation écrasante, il avait dû sacrifier sa place de maître de conférences, à l’École normale, fonction à laquelle il avait été nommé en 1857. Je ne serais pas étonné au reste que certaines tracasseries lui eussent été suscitées de ce côté. Quelque soin qu’il prît d’expliquer qu’il fallait distinguer en lui le critique et le professeur, obligés l’un « à chercher le nouveau et à découvrir le talent, l’autre à maintenir la tradition et à conserver le goût, » on comprend cependant que l’Université, justement pédante, pût s’inquiéter de voir le critique obtenir plus de crédit que le professeur, et ses élèves préférer ses articles sur Fanny à ses leçons sur Boileau. On est également fondé à croire que la grave rédaction du journal officiel s’était quelque peu effarouchée des hardiesses de sa critique, et que de ce côté-là aussi il avait rencontré quelques entraves. Pourtant toutes ces raisons n’ont joué qu’un rôle secondaire dans la détermination qu’avait prise Sainte-Beuve au mois d’août 1861 d’abandonner le Moniteur pour le Constitutionnel. Cette détermination se rattachait chez lui à tout un plan préconçu dont il n’est pas malaisé de dérouler le dessein.

Deux années s’étaient écoulées depuis que la campagne d’Italie avait commencé à ébranler l’alliance autrefois célébrée par Sainte-Beuve de l’empire et de l’église catholique. A cette alliance avait succédé une période de lutte où les évêques et les écrivains catholiques prenaient les armes, tandis que l’empire recevait, pour remplacer ces bataillons défectionnaires, le renfort inattendu de la presse démocratique et libre penseuse. Cette polémique, qui était née à l’occasion du pouvoir temporel du pape, ne devait pas rester longtemps circonscrite dans d’aussi étroites limités ; la vieille et éternelle controverse entre les croyans et les libres penseurs, assoupie pendant les premières années de l’empire, n’avait pas tardé à renaître dans toute sa vivacité. Dans cette mêlée nouvelle, de quel côté allait se ranger Sainte-Beuve ? Il aurait pu s’abstenir aisément d’y porter les armes, et le souvenir des opinions dont il avait autrefois fait profession aurait pu lui conseiller une certaine réserve. L’auteur de Volupté et des deux premiers volumes de Port-Royal se devait peut-être à lui-même de conserver la neutralité. Il est vrai qu’il avait rompu officiellement en quelque sorte avec le catholicisme lorsqu’à la fin du dernier volume de Port-Royal, publié par lui en 1859, il avait déclaré que, voyant sa tâche à peu près terminée, « la défaillance finale et l’inévitable dégoût l’avaient saisi, et qu’il s’était aperçu qu’il n’était qu’une illusion des plus fugitives au sein de l’illusion infinie ; » mais il aurait pu du moins respecter encore cette illusion chez ses derniers fidèles, s’il n’avait pas eu une revanche à prendre. La blessure que lui avait causée son échec au Collège de France n’était pas encore cicatrisée, et, bien qu’il eût soigneusement voilé l’amertume de ses regrets, il n’avait point encore pris son parti de cette impopularité publiquement constatée, dernier déboire de son âge mûr succédant à ceux qu’avaient causés à sa jeunesse les mécomptes de ses entreprises poétiques et romanesques. Aussitôt la querelle engagée entre le parti catholique et la politique impériale, entre les croyans et les libres penseurs, Sainte-Beuve comprit tout le parti qu’il en pouvait tirer. Il connaissait admirablement, pour l’avoir étudiée de près, l’opinion publique et ses passions, ses nuances, ses préférences, ses antipathies. Il savait qu’en France, dans ce pays où les croyances religieuses ont cependant de si profondes et de si indestructibles racines, il y a une certaine opinion moyenne qui autrefois se recrutait surtout dans les rangs de la bourgeoisie voltairienne, qui trouve aujourd’hui des adhérens dans les classes populaires, et qui est passionnément hostile au clergé, à son influence, à ses doctrines. Quiconque flattera cette passion traduira ses préjugés, alimentera cette méfiance, arrivera rapidement à cette popularité factice que les esprits les plus délicats n’ont cependant pas dédaignée.

Sainte-Beuve ne recula pas devant l’emploi de ce procédé usé, mais infaillible, dont il n’était pas seul au reste à découvrir le secret. Il usa de la recette, et bien lui en prit ; cependant, pour le rôle qu’il voulait jouer, la scène du Moniteur officiel ne pouvait convenir : on ne lui aurait pas laissé assez de liberté de ton et d’allure. On ne voulait pas en effet que la brouille devînt complète entre le parti catholique et l’empire, et l’on n’aurait pas souffert à la quatrième page du journal des attaques trop vives contre ceux qu’on s’efforçait de rassurer par de petites notes insérées à la première. La « guerre aux cléricaux » était au contraire tout à fait dans les traditions de l’ancien Constitutionnel, et il n’était pas à craindre que Sainte-Beuve rencontrât des difficultés du côté de la rédaction. Il avait donc eu raison de choisir ce journal pour la campagne nouvelle qu’il inaugurait le 16 septembre 1861 par un article sur M. de Laprade. Dans cet article, il ne faisait qu’aiguiser ses armes en dirigeant déjà quelques épigrammes acérées contre un poète d’un talent élevé et sympathique, qui avait le tort d’appartenir à l’école catholique. Bientôt il allait porter ses coups plus haut et s’en prendre au catholicisme lui-même, ou du moins à ce qu’il appelait ce catholicisme « parisien et mondain, agité et agitant, superficiel et matériel, fiévreux, ardent à profiter de tous les bruits, de toutes les vogues et de toutes les modes du siècle, de tous les trains de plaisir ou de guerre qui passent, qui vous met à tout propos le feu sous le ventre et vous allume des charbons dans la tête, dont il est sorti la belle jeunesse qu’on sait et que l’on voit à l’œuvre. » Il témoigne moins de bienveillance à ceux qui représentent avec honneur et modération les doctrines catholiques qu’à ceux qui les compromettent par leurs excentricités et leurs excès. Il lance des traits plus envenimés contre le père Lacordaire et contre M. de Falloux que contre M. Veuillot lui-même. Il n’épargne pas davantage les représentans du catholicisme dans le passé ; il dénigre Bossuet et il parle d’un ton dégagé des absurdités de Bourdaloue ; mais en même temps qu’il inaugure une méthode nouvelle plus libre, plus hardie, plus agressive, ses études gagnent, il faut le dire, en brillant et en profondeur. Les grandes questions y sont à chaque instant soulevées, les théories les plus ardues y sont abordées sans crainte. Ce n’est plus, à proprement parler, de la critique littéraire ; c’est tantôt de la philosophie, tantôt de l’histoire, tantôt de l’esthétique. Ce qu’il a perdu peut-être en modération et en impartialité, il le regagne en éclat et en audace. N’était par instant une pointe de grossièreté, qui fait contraste avec la parfaite délicatesse de son ancienne manière, on pourrait dire que c’est son moment le plus accompli. Et ce tour de force, de verve et d’abondance, il le continuera sans interruption pendant huit ans, d’abord au Constitutionnel, puis de nouveau, quoique sous une forme un peu moins agressive, au Moniteur, puis avec plus de liberté que jamais et jusqu’à la veille de sa mort au Temps, où son entrée causa dans le monde officiel un scandale que j’aurai à raconter. Jamais, on peut le dire, gageure plus invraisemblable n’avait été tenue par un écrivain. Arrêtons-nous donc ici un instant avant d’apprécier sa méthode et l’influence qu’elle a exercée sur ses contemporains, pour nous demander si le rôle du critique ainsi entendu ne suppose vraiment que des facultés secondaires, et si, pour en faire son métier, il faut, comme Sainte-Beuve lui-même l’avait pensé, une certaine dose de résignation et de philosophie.

Certes être l’homme non pas d’un seul livre, mais d’une seule foi et d’une seule pensée, n’avoir jamais éprouvé aucun doute sur la vérité de cette conviction unique, régler d’après elle toutes les actions de sa vie, consacrer tous les efforts de son activité à en préparer le triomphe et mourir après avoir assisté à sa victoire, c’est le plus noble emploi qui puisse être fait de la vie d’un homme, c’est la plus belle récompense qui puisse être accordée à son ambition, et j’ai soupçonné parfois que là était le vrai bonheur ; mais une pareille vigueur de croyances est rare dans notre siècle, et il est bien peu d’entre nous qui ne soient atteints plus ou moins profondément par la contagion du doute. Pour ceux-là n’y a-t-il point de remède à leur infériorité et doivent-ils se laisser classer avec résignation au-dessous de tous ceux qui, en littérature ou en politique, appartiennent à la race des croyans ? J’ai peine, je l’avoue, à accepter d’emblée pour eux cette situation. Aiguiser son esprit jusqu’à saisir avec une égale intelligence les différens systèmes qui se partagent et se disputent l’humanité, pénétrer plus avant dans les profondeurs d’une doctrine et en déduire les conséquences avec plus de sûreté que ne le font parfois ses disciples eux-mêmes, faire le tour des choses de l’esprit, dût-on en apercevoir le point faible et la porte par où l’on en pourra sortir, ne demeurer captif d’aucune théorie, se dédommager de ne pouvoir arriver à la certitude en conservant son impartialité, et se venger du doute par l’indépendance, c’est encore un noble emploi des facultés humaines. Celui qui dans cette poursuite ardente de la vérité aura apporté du moins l’ingénuité et la bonne foi, celui qui aura cherché, celui qui aura souffert, celui-là peut envier le bonheur de ceux que j’appelle les croyans, mais il n’a pas du moins à rougir devant eux.

J’ai parlé tout à l’heure de l’influence exercée par Sainte-Beuve, et je veux limiter tout de suite le sens que j’attache à ce mot. Je crois, à vrai dire, assez restreinte l’influence qu’exercent directement les critiques. Deux causes dominantes régissent, à notre avis, le développement des lettres et le mouvement des esprits dans un temps et dans un pays : d’abord l’ensemble des circonstances qui constituent l’état d’une société, les événemens politiques qui ont marqué son histoire, la hiérarchie sociale qui a été le résultat de ces événemens, en un mot tout un ensemble de causes premières dont on pourrait faire l’histoire sous ce titre : de l’Influence des révolutions sur la littérature, — ensuite l’action directe de quelques hommes dont le génie est en partie l’expression de cet état de société, en partie le libre produit de leur individualité, mais dont les idées, le talent, les procédés nouveaux, remuent profondément leur temps, soit par les imitations qu’ils encouragent, soit par les contradictions qu’ils suscitent. Quant à l’influence du critique qui vient après coup les louer en ceci, les blâmer en cela, leur prodiguer des éloges qui ne sont pas toujours sincères ou des censures qui ne sont pas toujours impartiales, j’estime qu’elle se réduit à fort peu de chose, et qu’elle n’a pas d’action appréciable sur le développement d’une littérature. Boileau a pu réconforter Racine dans les déboires de ses luttes avec les poètes médiocres auxquels on le comparait ; mais ce n’est pas lui qui a procuré les préférences de la postérité à la Phèdre de Racine sur la Phèdre de Pradon. L’équitable avenir aurait suffi pour cela. On s’exposerait donc à faire fausse route en cherchant à déterminer l’influence que Sainte-Beuve a pu exercer sur le mouvement littéraire du siècle, depuis 1830 jusqu’à 1870, autrement que par la méthode qu’il a inaugurée dans la critique.

C’est à juste titre en effet que Sainte-Beuve se piquait d’en avoir une qui lui fût propre. « Ceux qui me traitent avec le plus de faveur, a-t-il écrit, ont bien voulu dire que j’étais un assez bon juge, mais qui n’avait pas de code. J’ai une méthode pourtant, et, quoiqu’elle n’ait point préexisté, et ne se soit point produite d’abord à l’état de théorie, elle s’est formée chez moi de la pratique même, et une longue suite d’applications n’a fait que la confirmer à mes yeux. » Cette méthode, quelle est-elle ? Il a pris soin assez inopinément de la définir dans un article qui a pour titre : Chateaubriand jugé par un ami intime, et qui est inséré au tome troisième des Nouveaux Lundis. Voici comme il la résume : ne pas séparer la production littéraire du reste de l’homme et de son organisation, et, lorsqu’on se trouve en présence d’un homme supérieur ou simplement distingué par ses productions, l’étudier d’abord dans son pays natal et dans sa race, dans les caractères physiologiques de sa parenté la plus proche, de sa mère, de ses sœurs, parfois de ses enfans, — déterminer ensuite les particularités de ses études et de son éducation, puis le premier groupe d’amis et de contemporains dans lequel il s’est trouvé au moment où son talent a éclaté, a pris corps et est devenu adulte, — puis, ces premiers jalons étant plantés, et le terrain étant ainsi circonscrit, se poser à soi-même (sauf à n’y répondre parfois que tout bas) au sujet de l’auteur qu’on étudie certaines questions : que pensait-il en religion ? comment était-il affecté du spectacle de la nature ? comment se comportait-il sur l’article des femmes, sur l’article de l’argent ? était-il riche ? était-il pauvre ? quel était son régime, quelle sa manière journalière de vivre ? enfin quel était son vice ou son faible ? Ce n’est qu’après avoir groupé tous ces renseignemens et obtenu la réponse à toutes ces questions, dont quelques-unes semblent tirées du sommaire d’un examen de conscience, qu’on peut suivant Sainte-Beuve « juger chaque ouvrage d’un auteur en le replaçant à son vrai point de vue, sans courir le risque en le jugeant d’inventer des beautés à faux et d’admirer à côté, comme cela est inévitable quand on s’en tient à la pure rhétorique. »

Telle est la méthode. On voit du premier coup d’œil par où elle se distingue de celle que les Geoffroy et les La Harpe pratiquaient au commencement du siècle, et même de celle de M. Villemain ; mais elle tend sensiblement à se confondre avec celle qui a été affirmée par M. Taine. Elle s’en distingue cependant en deux points. La critique de Sainte-Beuve est moins physiologique et moins fataliste que celle de M. Taine. Elle est moins physiologique, car les questions de climat, de race et de tempérament ne lui apportent dans l’étude d’un auteur et dans l’appréciation de ses œuvres qu’une des données du problème à résoudre, tandis que peu s’en faut qu’aux yeux de M. Taine elles ne renferment la solution du problème tout entier. Elle est moins fataliste, car, ces facteurs du problème une fois rassemblés, Sainte-Beuve fait encore dans la solution définitive une part très grande « à ce qu’on nomme liberté, et qui dans tous les cas suppose une grande mobilité de combinaisons possibles, » tandis que M. Taine tend à faire résulter l’individu de tous ces élémens réunis comme d’une combinaison d’élémens chimiques ; toutefois la pente est visiblement la même, et je n’aurais pas été étonné, si Sainte-Beuve eût vécu, qu’il se fût piqué de réduire cette part de combinaisons possibles et d’enfermer dans un cercle de plus en plus étroit le jeu de ce qu’il lui répugnait d’appeler nettement la liberté. Il se piquait en effet, dans ce qu’il nommait ses jours de grand sérieux et dans ce que j’appellerai ses jours de grande raillerie, de prédire l’avènement d’une science où les grandes familles des esprits et leurs principales divisions seraient déterminées et connues. La science du moraliste actuel aurait été selon lui, par rapport à l’inventeur de cette science future, ce qu’était la botanique avant Jussieu et l’anatomie comparée avant Cuvier. Cette idée d’une classification scientifique, d’une botanique ou d’une anatomie comparée des esprits n’était pas sous sa plume une brillante fantaisie. Il développait souvent cette hypothèse avec complaisance, et il avait fini par en admettre la réalité. De là à supprimer complètement le jeu des combinaisons possibles et à enfermer chaque esprit dans une classification infranchissable en supprimant toute action du libre arbitre et de la volonté sur ses évolutions, il n’y a qu’un pas. Ce pas sera peut-être franchi un jour par quelque prétendu révélateur enhardi par les encouragemens de Sainte-Beuve, et, si sa doctrine rencontre quelque faveur, il faut convenir que nous assisterons à un singulier spectacle. D’un côté, on s’appuiera en histoire naturelle sur les hypothèses plus ou moins démontrées de Darwin pour nous enseigner la mobilité des espèces et la perfectibilité de leurs infinies mutations ; de l’autre, en histoire intellectuelle (si c’est le nom de cette nouvelle science), on voudra nous forcer à reconnaître l’imperfectibilité fatale des esprits et la permanence nécessaire de leur classification. Si ce sont là les contradictions de la science future, j’aime autant notre vieille ignorance.

Ayons maintenant la hardiesse, après avoir déterminé le caractère de cette méthode, de montrer ce qu’elle contient d’inexact et ce qu’elle laisse d’incomplet. On peut tout d’abord lui reprocher de ne pas être applicable à toute une portion, et non pas à coup sûr la moins digne d’études, des œuvres de l’esprit humain, car enfin, si, pour apprécier sainement l’œuvre d’un auteur, pour ne pas « juger à faux et admirer à côté, » il faut de toute nécessité posséder la réponse à toutes ces questions sur la race, la famille, l’éducation, le groupe, les croyances religieuses, la conduite sur l’article des femmes et de l’argent, le régime et la vie journalière, comment nous comporterons-nous vis-à-vis des auteurs anciens, au sujet desquels tous ces renseignemens nous font absolument défaut ? Ce sera déjà une grande témérité de notre part d’admirer l’Enéide, puisque nous ne possédons pas la réponse aux questions les plus délicates qu’on pourrait poser sur les mœurs et les faibles de Virgile ; mais, quand nous remontons plus haut dans l’antiquité, quand nous nous trouvons en présence de ces œuvres sublimes qui ont ravi l’humanité pendant tant de siècles, quand nous lisons par exemple les adieux d’Hector et d’Andromaque ou l’arrivée d’Ulysse à Ithaque, faut-il suspendre notre jugement et refouler notre admiration parce que la critique (puisque critique il y a) n’a jamais pu trancher définitivement une question qui apparemment prime toutes les autres, celle de l’existence même d’Homère ? Non, sans doute, répondrait Sainte-Beuve. Qu’est-ce à dire sinon qu’il y a une beauté littéraire, impersonnelle en quelque sorte, parfaitement distincte de l’auteur lui-même et de son organisation, — beauté qui a sa raison d’être et ses lois, dont la critique est tenue de rendre compte ? Et si la critique considère cette tâche comme au-dessous d’elle, si c’est affaire à la rhétorique et à ce que Sainte-Beuve appelait dédaigneusement les Quintilien, alors la rhétorique a du bon et les Quintilien ne sont point à dédaigner.

Cette méthode, qui prétend à tout embrasser, ne laisse-t-elle du moins rien de côté, lors même qu’elle se déploie dans les circonstances les plus favorables, et donne-t-elle une certitude d’appréciations égale aux investigations dont elle s’entoure ? Il faut distinguer. Appliqué aux figures de moyenne grandeur, l’instrument d’optique ne laisse rien à désirer, et il les embrasse tout entières dans son rayon. Appliqué à celles qui dépassent la dimension ordinaire, le champ en est trop rétréci, et il ne reflète pas le personnage de pied en cap. Sans doute la réponse à toutes ces interrogations que je ne veux pas rappeler est utile à connaître lorsqu’il s’agit de prendre et de donner la mesure d’un homme qui ne s’élève pas assez haut pour se détacher nettement aux yeux de ses contemporains et de la postérité. La moindre indication en ce cas a son importance, parce que sur le développement d’une nature dont la vigueur, l’originalité, la puissance, ne sont pas le trait dominant, chaque circonstance contingente a dû exercer une certaine action. Aussi Sainte-Beuve a-t-il créé de petits chefs-d’œuvre en appliquant ce procédé à des personnages qui étaient demeurés jusqu’à présent, en littérature ou en politique, dans la pénombre. Il a été le peintre de premier ordre des personnages secondaires ; beaucoup d’entre eux lui doivent la vie, ou du moins ce qui se confond en histoire avec la vie, la durée.

Mais, lorsqu’il se trouve en présence de quelqu’une de ces grandes figures comme chaque siècle n’en produit qu’un petit nombre, qui dominent leur temps et dépassent de plusieurs coudées tous leurs contemporains, alors le procédé devient insuffisant, et, pour ainsi parler, la lunette par laquelle Sainte-Beuve les regarde n’a plus assez de champ. Il y a en effet quelque chose qui échappe à toutes les recherches de l’analyse ; c’est ce je ne sais quoi qui constitue le génie, dont aucun des élémens de race, de famille, d’éducation, de mœurs ne peut rendre compte, ce tour particulier qui fait qu’on est Pierre Corneille au lieu d’être Thomas, qu’on est Gabriel de Mirabeau au lieu d’être Mirabeau Tonneau. Quand il s’agit d’une de ces individualités puissantes, dont les traits accentués se dessinent du premier coup d’œil et qui s’expliquent par elles-mêmes, combien une partie de ces questions subtiles, dont la réponse nous intéressait tant tout à l’heure, paraît mesquine ! Qui s’inquiète de la mère de Bossuet ou de la sœur de Voltaire ? Ces détails généalogiques peuvent continuer de préoccuper les esprits curieux ; la grande masse du public, à laquelle en définitive les critiques comme les auteurs eux-mêmes doivent s’adresser, va droit à l’homme lui-même. Pour le juger, elle n’attendra pas les résultats d’une enquête minutieuse où les petits faits tiennent autant de place que les grands. Aussi, lorsque Sainte-Beuve se met en présence de quelqu’une de ces grandes figures, sa méthode se trouve-t-elle quelque peu en défaut. Ne lui demandez pas une de ces larges esquisses, simples et de première venue, telles que Macaulay sait par exemple les dessiner, où le personnage apparaît bien campé, dans l’attitude familière à ses contemporains. Ce n’est qu’à force de retouches qu’il se pique d’arriver à la ressemblance, et dans ces retouches ce qu’il s’applique à peindre avec un soin particulier, ce sont les taches et les difformités. Qu’il s’agisse de Racine, de Bossuet, de Frédéric le Grand, de Voltaire, de Mirabeau, jamais il ne se risque à tracer de l’homme un portrait d’ensemble. C’est tantôt sous un aspect et tantôt sous un autre qu’il l’envisage, dans telle partie de sa vie publique, dans telle relation de sa vie privée ; jamais il ne se hasarde à un jugement qui embrasse l’individu tout entier. Il aime mieux laisser au lecteur la responsabilité de se former ce jugement lui-même ; mais par l’abondance des documens qu’il lui fournit, par la multiplicité des impressions qu’il fait naître, il est parfois à craindre qu’il ne l’embarrasse au lieu de l’éclairer, et que le trait saillant, ce que M. Taine appellerait la faculté maîtresse, ne disparaisse sous la surcharge des coups de pinceau.

Sans compter ces défectuosités dans le procédé, la méthode critique de Sainte-Beuve telle qu’elle a été exposée par lui ne laisse-t-elle pas aussi un côté incomplet ? Cette enquête préalable qu’il institue ne saurait avoir pour unique but de rassembler des documens qu’on livrera en pâture à la curiosité publique. Ou c’est une œuvre frivole et vaine, ou son but principal est de préparer les élémens d’un jugement définitif et d’un arrêt ; mais cet arrêt, quels en seront les motifs ? Ce jugement, de quels principes antérieurs le fera-t-on découler ? S’il s’agit de l’homme lui-même, y a-t-il une morale certaine dont les lois soient constantes et immuables, et qui serve à mesurer ses actions ? S’il s’agit de ses œuvres, y a-t-il une science du beau qui participe de ce caractère absolu, et dont les préceptes, sans avoir la fixité des préceptes de la morale, doivent également régler nos appréciations ? ou bien la morale n’est-elle qu’une science de tradition, respectable par son ancienneté et son utilité sociale, sujette comme les autres sciences expérimentales à des modifications et à des évolutions successives ? Et l’esthétique de son côté n’est-elle qu’une ambitieuse création de quelques esprits raffinés s’enhardissant à donner une existence objective et une valeur absolue à leurs préférences individuelles ?

La réponse à ces hautes questions semble expirer sur les lèvres de Sainte-Beuve au moment où l’on pourrait croire qu’il va nous la donner. Après nous avoir promis de nous apprendre quel était son code, il ne nous révèle en réalité que ses procédés d’instruction ; quant au code lui-même, il continue à demeurer pour nous lettre close. Peut-être, si on l’avait serré d’un peu près, aurait-il fini par laisser échapper l’aveu qu’il glissait déjà en 1844 à la fin d’un de ses volumes de Portraits contemporains ; peut-être aurait-il trahi ce qu’il appelait « le sentiment approfondi du principe que tout revient au même, » principe qui avait germé dans son esprit au lendemain de sa crise religieuse et qui avait fini par l’envahir tout entier. Pourtant il avait cru autrefois, lui aussi, à l’existence de cette beauté éternelle dont la contemplation, disait dans son enthousiasme l’étrangère de Mantinée, donne seule du prix et du charme à la vie, à cette beauté dont Raphaël s’efforçait de rassembler dans son imagination les traits épars avant de jeter sur la toile l’esquisse de ses vierges divines. C’est d’après ce type éloigné que, dans les heures confiantes de sa jeunesse, il rêvait d’exprimer ses idées et ses sentimens « sur la vie, sur les mystères de notre propre cœur, sur le bonheur, sur la sainteté ; » mais peu à peu un voile épais s’était dressé entre cette vision lumineuse et lui, le voile d’un scepticisme croissant sur l’existence même de cet être absolu d’où découle la réalité d’une morale objective et d’une beauté éternelle. Peu à peu il s’accoutume à contempler d’un œil indifférent les hommes et leurs actions, et à les étudier avec impartialité comme on étudie dans la nature les corps organisés et les inépuisables manifestations de leur vitalité. Chose étrange cependant, il semblerait que ce scepticisme et cette indifférence devraient paralyser en quelque sorte chez lui la faculté du jugement ; mais non. Il continue à juger les hommes et les œuvres, et il n’éprouve jamais la moindre hésitation dans l’expression de son approbation ou de sa colère, — au nom de quel principe ? dira-t-on. Au nom d’un sens qui subsiste chez lui, ardent, vivace, susceptible, impérieux, le sens dit goût, et du goût entendu dans son acception la plus large, celui d’une appréciation instinctive des convenances esthétiques et morales. C’est une faible lueur sans doute, qui ne s’est cependant jamais éteinte chez Sainte-Beuve, et n’a cessé d’éclairer sa route, car l’homme souvent n’est pas aussi sceptique qu’il se le figure, et ce besoin passionné de la certitude qui fait sa grandeur et son tourment ne lui laisserait jamais de repos, si un instinct plus fort que son raisonnement ne lui révélait l’éternelle solidité des bases sur lesquelles l’humanité s’appuie.


III

Si laborieuses qu’aient été les dernières années de la vie de Sainte-Beuve, la littérature ne les a cependant pas absorbées tout entières. Cette rare bonne fortune était réservée à son âge mûr de voir se réaliser un des désirs inassouvis de sa jeunesse et de parvenir à cette célébrité bruyante, à cette popularité de plus ou moins bon aloi qui n’est guère le partage des hommes de lettres et des critiques. Le dessein longuement poursuivi par lui dès le lendemain de son échec au Collège de France eut sous ce rapport un plein succès, et il fit preuve, dans cette campagne entreprise à la poursuite de la faveur publique, d’une persévérance et d’une ténacité peu ordinaires. Le nombre des hommes de lettres qui s’étaient ralliés ouvertement au régime impérial n’était pas grand, et le prix d’une adhésion comme celle de Sainte-Beuve devait être vivement senti. Aussi le bruit n’avait-il pas tardé à se répandre que cette adhésion recevrait prochainement sa récompense. « Est-il vrai que vous allez être nommé sénateur ? demandait à Sainte-Beuve en 1855 un de ses secrétaires. — Ne me répétez jamais de pareilles sottises, répondit Sainte-Beuve en devenant rouge de colère. Croyez-vous que je veuille me déshonorer ? » Cette humeur indépendante ne l’empêcha cependant pas de recevoir successivement de la main de l’empereur le grade d’officier, puis celui de commandeur de la Légion d’honneur. Il y eut bien au début une petite difficulté : c’est que, Sainte-Beuve ayant refusé autrefois la décoration que lui avait fait accorder M. de Salvandy, il pouvait être considéré comme n’étant pas chevalier ; il fut convenu que le refus de Sainte-Beuve n’avait pu empêcher le décret de nomination de porter son effet, et qu’il avait été pendant plus de dix ans un chevalier de la Légion d’honneur contraint et forcé. Ces transactions donnaient donc à penser que l’ombrageuse fierté de Sainte-Beuve, si rudement exprimée à M. Levallois, s’apaiserait avec le temps, et qu’il envisagerait d’un œil plus philosophique la perspective de son élévation à quelque haute dignité.

Ce qui contribua encore à le familiariser avec cette idée en le rattachant à l’empire par un lien plus étroit, ce fut une relation suivie avec une princesse qui tenait de près au chef de l’état, et qui a permis naguère que les lettres à elle adressées par Sainte-Beuve fussent publiées sous le voile d’un anonyme transparent. Dans ces lettres, Mme la princesse Mathilde apparaît sous un jour qui sans doute n’a point surpris les personnes admises à l’honneur de son intimité, mais qui a révélé aux indifférens l’existence dans cette cour impériale assez frivole d’une femme distinguée d’âme et de sentimens, ayant l’esprit ouvert aux idées qui s’agitaient dans les sphères les plus hautes, infatigable dans sa bienveillance obligeante et dans sa charité discrète. A ce point de vue, la correspondance fait également honneur à Sainte-Beuve, qui se montre sous un jour peu connu. Lui aussi, quand la rancune ou la colère ne l’aveuglait pas, il était obligeant et charitable, non pas seulement de cette charité facile qui consiste à donner de son superflu, mais de cette charité plus méritoire et plus rare qui va au-devant des misères cachées pour les soulager par un service rendu à propos. Sainte-Beuve était capable de colère, de rancune, d’ingratitude, et partant de méchanceté ; cependant, par une contradiction assez fréquente, il était humain, et le spectacle de la souffrance morale ou physique de ses semblables ne le laissait pas insensible. La majeure partie de ses lettres à la princesse Mathilde est consacrée à lui signaler des infortunes qui reçoivent aussitôt leur soulagement. Assez dénuées au reste d’intérêt pour qui n’y chercherait que le mérite littéraire, assez monotones de ton, parfois un peu obséquieuses, elles ne sont pas à la hauteur de ce qu’on était en droit d’attendre d’un homme qui réservait évidemment tout son esprit pour ses articles du lundi ; mais elles sont pleines de révélations pour qui veut y chercher les véritables motifs de la chaleureuse adhésion de Sainte-Beuve au gouvernement impérial, et en même temps son jugement secret sur la politique suivie par ce gouvernement.

La correspondance avec la princesse Mathilde s’ouvre en 1861, c’est-à-dire précisément à l’époque où Sainte-Beuve quittait le Moniteur pour entamer plus à l’aise au Constitutionnel sa campagne anti-catholique et anti-cléricale. Les lettres à la princesse Mathilde laissent apercevoir à découvert la passion qui l’anime. A ses yeux, l’empereur est l’héritier direct de la tradition de la révolution française, de la tradition bleue. « Dans le bleu, il peut y avoir des nuances ; mais le blanc ne sera jamais une de ces nuances. » Ce qui l’exaspère surtout, c’est le silence et l’indécision du maître auquel certains impertinens ont la prétention de faire une opinion. « Un grand chef habile, s’écrie-t-il, et qui a tant de fois fait preuve de souverain, ne saurait prolonger indéfiniment une situation où il a l’air de douter, de ne pas savoir, et d’avoir la volonté malade. Que cela finisse donc ! Qu’il y ait un coup de tonnerre qui remette tout le monde à sa place. » Il n’a pas de préoccupation plus constante que de voir l’empire déclarer ouvertement la guerre aux catholiques. « Oh ! quand l’empereur et la France se purgeront-ils de cette lèpre cléricale ? » — « Encore une concession à ces robes noires ! » écrit-il en apprenant la révocation de M. Duruy. — « Que l’empereur, ajoute-t-il ailleurs, soit bien persuadé de ceci : ces hommes noirs sont odieux au fonds généreux de la France. C’est compromettre l’avenir que de laisser croire qu’on est lié avec eux. Ils sont messagers de mal et conseillers de malheur. »

La haine des hommes noirs ne le rend cependant pas aveugle aux dangers que l’empire court d’un autre côté, et il fait preuve sur ce point d’une singulière clairvoyance. « Faites-vous lire cela, écrit-il à la princesse Mathilde en lui envoyant une brochure qui contenait le récit d’un banquet donné à Bruxelles en l’honneur de l’auteur des Misérables, banquet où s’étaient débitées beaucoup de sottises démagogiques ; ne vous rebutez pas de quelques emphases et expressions ridicules ; pour moi, je suis frappé de cette démonstration d’un Coblentz menaçant et triomphant. On ne se doute pas de cela à Compiègne dans cette atmosphère isolée et dorée. Eh bien ! la jeunesse qui lit ces choses et qu’on n’a pas pris soin de rallier, elle accepte tous ces grands mots à moitié vides. Des hommes graves s’y prêtent et y ajoutent de la gravité. Sont-ce donc là nos envahisseurs de demain, nos prochains émigrés rentrans ? Tel est ridicule aujourd’hui qui ne l’est pas demain. » Quel coup d’œil prophétique jeté sur l’avenir ! Et dans une lettre postérieure de quelques années, quelle juste et fine appréciation de l’état moral et politique de la France dans les dernières années de l’empire ! « Que de mécomptes en ce moment, et, laissez-moi vous le dire, princesse, quel désarroi de l’opinion ! Comme tout semble flotter au hasard ! Comment personne ne présente-t-il à l’empereur dans un court tableau résumé l’état vrai des esprits, l’espèce de démoralisation politique qui s’en est emparée et qu’on a le tort de laisser durer des mois ? Je ne conçois rien à cette façon de faire ou plutôt de ne pas faire. Connaît-on bien le caractère de ce peuple-ci, qui passe sans cesse de l’extrême confiance à l’extrême contraire, qui est toujours le même à travers les siècles et les régimes divers, sur lequel il ne faut jamais compter, excepté dans des instans où l’on peut tout en effet ; mais, ces momens passés, et quand reprend l’accès opposé, on ne saurait trop veiller, trop avoir la main au gouvernail, être présent, attentif à tout et toujours. Et surtout pas de ces apparences d’interrègne ! »

En lisant ces lettres et en voyant à quel degré Sainte-Beuve avait le sentiment vif, juste, personnel des difficultés et des fautes de ce régime auquel il était sincèrement attaché, on comprend mieux qu’il ait éprouvé le désir de dire publiquement son mot à ce sujet, et que la perspective de son élévation à la dignité de sénateur ait fini par être d’abord acceptée, puis enfin désirée passionnément par lui. Ses amis ont prétendu que ce désir avait été purement désintéressé de sa part et qu’il avait été surtout déterminé par la pensée de l’honneur que les lettres recevaient en sa personne. D’un autre côté, ses adversaires ont soutenu que ce qui l’avait au contraire tenté, c’étaient les gros émolumens attachés à la situation sénatoriale. Je crois qu’il y a autant d’injustice excessive dans cette dernière explication que de bienveillance exagérée dans la première. Sans doute la fatigue ne laissait pas, suivant ses propres expressions, que de se faire sentir chez Sainte-Beuve. « Je descends, disait-il, le mardi dans un puits d’où je ne sors que le dimanche. » Assurément il n’était pas fâché de se procurer quelque relâche sans être obligé de sacrifier une partie de son modeste bien-être ; pourtant Sainte-Beuve n’était pas une nature intéressée, et on ne peut rien reprocher sous ce rapport à l’homme qui a laissé en mourant 6,000 francs de rente, et qui, en quarante-cinq ans de travail assidu, n’avait augmenté que de 40,000 francs le modeste patrimoine de sa mère. D’un autre côté, il y a quelque chose de puéril à prétendre que Sainte-Beuve s’est en quelque sorte sacrifié à l’intérêt commun des gens de lettres, et que, s’il repoussait quelques années auparavant avec indignation la pensée de sa nomination au sénat, c’est parce qu’il ne jugeait pas avoir déjà mérité cet honneur par ses travaux littéraires. La vérité est qu’il a été séduit par la perspective d’être en quelque sorte vengé de l’oubli politique où l’avaient laissé ses anciens amis les doctrinaires, de jouer sur la scène publique un rôle qui fût sien et d’apparaître aux yeux de cette jeunesse qui lui avait fait quelques années auparavant un si mauvais accueil comme le représentant de quelques-unes des opinions qui lui étaient chères. Cette idée une fois entrée dans son esprit, il en poursuit la réalisation avec passion, avec âpreté. Sa nomination rencontrait des difficultés ; on hésitait aux Tuileries et au ministère d’état ; après tout, ce n’était qu’un journaliste. La princesse Mathilde s’efforçait de lever ces difficultés, qui causaient à Sainte-Beuve une sourde irritation. Il ne veut plus que la princesse Mathilde continue à s’occuper de cette négociation. Il a pris son parti : il y a renoncé. D’ailleurs il n’est plus traité comme un ami en certain lieu ; il ne l’a même jamais été. Jamais il n’a rencontré cette bienveillance attentive et bien informée, la seule qui compte. L’empereur lui a dit une fois : « Je vous lis avec intérêt dans le Moniteur, » lorsque depuis trois ans il écrivait au Constitutionnel. Toutes ces petites piqûres avaient été très sensibles à Sainte-Beuve, et quand sa nomination arriva au mois d’avril 1865, bien que sa joie fût très grande et, lui-même en convenait, « aussi peu philosophique que possible, » il ne paraît pas avoir jamais perdu le souvenir de la blessure qu’il avait reçue. Il refusa cependant nettement, rendons-lui cette justice, d’acheter sa place au sénat au prix d’un article sur la Vie de César. Cette grâce accordée de si mauvaise grâce lui était restée sur le cœur, et s’il en conçut pour l’empereur personnellement une reconnaissance très sincère, il n’oublia jamais le peu d’empressement qu’avaient montré ses ministres. On peut dire qu’à partir de sa nomination au sénat, même un peu auparavant, Sainte-Beuve est passé à l’opposition. « Je suis, disait-il, du petit parti de la gauche de l’empire, » parti dont la destinée n’a pas laissé que d’être assez douce et qui a su joindre les avantages des faveurs gouvernementales à la popularité de l’opposition démocratique. Ce parti n’était représenté dans le sénat que par le prince Napoléon, alors en disgrâce, et c’était avec le ferme propos de se faire le champion des doctrines du prince que Sainte-Beuve y entrait à son tour.

L’impression que Sainte-Beuve éprouva en pénétrant pour la première fois dans la salle des séances du Luxembourg dut être assez singulière. « Je crois sentir une odeur de sépulcre, » disait un illustre orateur de la chambre des communes le jour de son entrée à la chambre des lords. L’odeur que respira Sainte-Beuve ne lui sembla peut-être pas très différente, et son intervention dans les travaux du sénat fut nulle pendant près de deux ans. Il fallut qu’une circonstance fortuite lui fournît l’occasion que sans doute il attendait. Dans la séance du 25 mars 1867, M. de Ségur d’Aguesseau, à la fin d’un discours sur l’enseignement primaire, s’éleva à des considérations générales sur les dangers que l’athéisme et le matérialisme faisaient courir à la société, et reprocha au ministre de l’instruction publique d’avoir favorisé ce danger par le scandale de la nomination d’un homme qu’il ne désignait pas, mais qui était évidemment M. Renan. A ces mots, Sainte-Beuve se leva, et, interrompant l’orateur avec une vivacité qui n’avait rien d’affecté, mais qui n’était pas dans les habitudes du sénat, il protesta contre des imputations blessantes à l’adresse d’un homme dont il avait l’honneur d’être l’ami, et dont il défendait les doctrines au nom de la liberté de penser. Le scandale fut grand : « c’est la première fois, s’écria-t-on, que l’athéisme trouve dans le sénat un défenseur. » Les interruptions les moins courtoises fondirent sur Sainte-Beuve de tous les côtés, et, comme il tenait bon et faisait tête à l’orage, il fut menacé d’un rappel à l’ordre. L’incident eut beaucoup de retentissement ; la position était prise, il ne s’agissait plus que de la garder. Une nouvelle et plus favorable occasion se présenta bientôt. Un certain nombre d’habitans notables de Saint-Étienne avaient adressé au sénat une pétition où ils se plaignaient de la composition qui avait été donnée à la bibliothèque populaire de leur ville et des ouvrages contraires à la religion ou à la morale qui y avaient été admis. Dans la liste dont ils envoyaient copie, ils faisaient indistinctement figurer à côté de livres qui méritaient en effet la censure des ouvrages dont les uns étaient en quelque sorte préservés par leur caractère classique, dont les autres ne se distinguaient que par un large esprit de tolérance religieuse ; mais le rapporteur ne faisait point cette distinction et recommandait chaudement la pétition à l’approbation du sénat. Sainte-Beuve prit la balle au bond. Le sujet l’avait tenté par le côté populaire et philosophique, dont il entrevoyait le développement. Il demanda l’ajournement de la discussion et revint devant le sénat le 29 juin 1867 avec un discours très préparé. Sainte-Beuve y prenait la défense de Voltaire, de Rousseau, de Proudhon, de George Sand, et se posait nettement en défenseur de la libre pensée et du libre examen. En même temps il esquissait en quelque sorte le programme de la politique démocratique qu’il aurait voulu voir suivre à l’empire. « L’empire, disait-il, a une droite et une gauche ; à gauche est le cœur. » Ni le sénat ni même le public n’étaient habitués à entendre des paroles aussi hardies. Le tapage fut grand, et, si ce discours attira sur Sainte-Beuve le désagrément d’une provocation de la part d’un de ses collègues (provocation assez ridicule et qu’il crut devoir refuser), il lui valut aussi de la part d’admirateurs inconnus qui lui écrivaient du fond de leur province des témoignages d’adhésion et de reconnaissance. Les élèves de l’École normale lui écrivirent également une lettre dont un paragraphe imprudemment publié amena d’abord le renvoi de l’élève qui avait tenu la plume, puis le licenciement de l’École. Si pénible que fût à Sainte-Beuve cette dernière affaire, il n’en devait pas moins sentir qu’il avait le vent en poupe. Il ne lui restait plus pour en profiter qu’à mettre toutes voiles dehors.

La santé déjà délabrée de Sainte-Beuve ne lui permettait cependant pas de prendre part aux discussions du sénat aussi souvent que peut-être il l’aurait désiré. Près d’un an s’écoula avant qu’il prît la parole de nouveau dans la séance du 4 mai 1868 à propos du nouveau projet de loi sur la presse, auquel il reprochait de ne pas être assez libéral. La liberté de la presse ne lui tenait pas si fort à cœur dans les premières années du régime de 1852 ; mais en se chargeant de la défendre à cette date, il savait bien ce qu’il faisait. « La presse n’est pas aussi ingrate qu’on le prétend, » disait-il aux sénateurs. En se faisant ainsi le champion de sa cause, il comptait bien sur sa gratitude, et sur l’appui qu’elle allait lui prêter dans la campagne dont il méditait déjà le plan. Ce discours fut écouté par le sénat avec une malveillance distraite et couvert en quelque sorte par le bruit des conversations. Peu importait à Sainte-Beuve, qui ne se flattait pas de convaincre ses auditeurs. « J’ai mon public, » se borna-t-il à dire aux interrupteurs, et il continua la lecture de son discours. Ce n’était pas non plus au sénat, c’était au public qu’il s’adressait lorsque le 19 mai suivant il prenait de nouveau la parole dans la discussion sur la liberté de l’enseignement supérieur. On sait quelle fut l’origine de cette discussion. Une pétition rédigée par un assez grand nombre de pères de famille dénonçait en termes qui n’étaient pas toujours très mesurés, sur le compte des personnes, les tendances matérialistes de l’enseignement donné dans la faculté de médecine de Paris ; cette pétition concluait à la liberté de l’enseignement supérieur, afin de permettre à des facultés créées dans un autre esprit philosophique et scientifique de faire concurrence aux facultés de l’état. L’émotion avait été vive dans le monde scientifique et dans la jeunesse des écoles. La discussion au sénat, dont l’immense majorité était favorable à la pétition, promettait d’être chaude. Sainte-Beuve s’était fait depuis longtemps inscrire, et il vint lire à la tribune d’une voix sourde et mal assurée, dont la timidité contrastait avec les hardiesses de son langage, un long manifeste en faveur de la libre pensée. Dans ce discours, il traçait la configuration idéale de ce diocèse sans limites précises, « qui comptait des paroissiens jusque dans ceux de messeigneurs les évêques, » et qu’on baptisa le lendemain sous le nom de diocèse du bon sens. Il adressait aux fidèles de ce diocèse une sorte de mandement dans lequel il les conviait à s’allier dans une véritable croisade contre l’attitude agressive et militante du parti clérical. Dans ce discours, il ne laissait rien debout, ni la certitude de la loi morale, où il se refusait, avec Bentham, à voir autre chose qu’une convention utilitaire, ni le libre arbitre sur le sujet duquel il déclarait incliner vers les opinions de Hobbes, de Hume et de Tracy. Une seule chose était glorifiée, la recherche scientifique, désormais souveraine, et seule dépositaire de la vérité. Enfin il terminait cette profession de foi en déclarant (tout comme l’a fait récemment à la tribune de l’assemblée nationale l’orateur le plus disert du radicalisme) qu’il votait contre la liberté de l’enseignement supérieur, parce qu’en présence de tous les privilèges dont l’église catholique était investie, cette liberté créait pour elle un véritable privilège.

L’éclat causé par ce discours fut grand au dedans comme au dehors du sénat. Les fidèles de ce diocèse du bon sens, auquel Sainte-Beuve avait fait appel, ne demeurèrent point sourds à cette revendication hardie, qui les posait pour la première fois dans les régions officielles à l’état de puissance avec laquelle il fallait compter. De tous côtés, il reçut des lettres, des adresses, des témoignages d’adhésion ; mais parmi ces témoignages nul ne lui fut plus sensible que la démarche faite auprès de lui par un groupe d’étudians en médecine qui vinrent, au nombre d’environ deux cents, le remercier d’avoir pris la défense de leur école et de leurs professeurs. Sainte-Beuve les fit immédiatement entrer dans le jardin de sa petite maison. « Il y a longtemps que je l’ai pensé, leur dit-il, la seule garantie de l’avenir, d’un avenir de progrès, de vigueur et d’honneur pour notre nation, est dans l’étude, et surtout dans l’étude des sciences naturelles, physiques, chimiques, et de la physiologie. C’est par là que, dans un temps prochain et futur, bien des questions futiles ou dangereuses se trouveront graduellement et insensiblement diminuées et, qui sait ? finalement éliminées. Ce n’est pas seulement l’hygiène physique de l’humanité qui y gagnera, c’est son hygiène morale… A cet égard, il y a encore beaucoup à faire. Étudiez, travaillez, messieurs, travaillez à guérir un jour nos malades de corps et d’esprit. »

Les deux cents jeunes gens applaudirent à ces paroles, et parurent ravis par la perspective de cette élimination prochaine des questions futiles et dangereuses, c’est-à-dire en réalité de ces doutes et de ces croyances qui sont depuis l’origine du monde le lot, le malheur et aussi l’espérance de l’humanité souffrante… Ces jeunes gens n’avaient guère plus de titres à représenter la génération au nom de laquelle ils prétendaient parler que ceux qui, treize ans auparavant, dans une étroite salle du Collège de France, avaient empêché Sainte-Beuve de continuer son cours ; mais il importait peu : aux yeux du public, c’était, suivant l’expression reçue, cette même jeunesse des écoles qui avait autrefois sifflé Sainte-Beuve et qui l’applaudissait aujourd’hui. Le plan de campagne avait réussi ; Sainte-Beuve était vengé.

Cette profession de foi hardie de matérialisme dogmatique répondait-elle du moins à une conviction arrêtée et profonde, à ce qu’il appelait lui-même autrefois un invincible éclat intérieur ? Cette question délicate ne mérite pas d’être examinée avec moins de soin et d’impartialité que celle de sa sincérité dans ses convictions religieuses d’autrefois. Il ne faut pas croire en effet qu’une certaine affectation soit le propre des seuls dévots et que l’incrédulité ne puisse avoir aussi son hypocrisie. Sur ce point délicat et qui touche presqu’à l’honneur, voici ce qui me paraît la vérité. J’ai déjà dit que le fond de la nature chez Sainte-Beuve était matérialiste, et j’entends par là que l’instinct naturel n’était pas chez lui porté à réduire la part d’influence que le corps exerce dans la machine humaine, ni à chercher la solution la plus élevée des problèmes que soulève l’économie de notre nature. Lors donc qu’il se laissait séduire et convaincre par les argumens de l’école physiologique et matérialiste, il ne faisait que suivre sa pente et son inclination ; mais je ne crois pas que son intelligence ait jamais bien fortement adhéré à une conviction philosophique précise, et qu’il se soit cantonné dans le matérialisme avec la satisfaction tranquille d’un esprit qui est en possession de la vérité. D’abord, il faut bien le dire, Sainte-Beuve avait l’esprit assez peu philosophique. Il n’avait jamais poussé très loin ses études dans cette branche des connaissances humaines. Il traitait un peu lestement la métaphysique, et, quand il en parlait, son langage ne laissait pas que de trahir une certaine confusion dans ses notions et dans ses idées. On peut en juger par ce fragment d’une lettre, peut-être à dessein rendue publique, et qu’il adressait à l’auteur de l’Apologie d’un incrédule. « J’ai lu votre apologie, qui ne doit point s’appeler ainsi, car le sage n’a pas à se défendre : c’est un compte-rendu que vous faites non pas aux autres, mais à vous-même. Il me parait de tout point exact et rigoureux. La création serait le premier des miracles. L’éternité de la matière une fois admise, tout s’en déduit. La fatalité des lois est une consolation pour qui réfléchit, autant et plus qu’une tristesse. On se soumet avec gravité. Cette gravité muette et respectueuse de l’homme qui pense est à sa manière une religion, un hommage rendu à la majesté de l’univers. Nos désirs, éphémères qu’ils sont et contradictoires, ne prouvent rien. Ce sont des nuages qui s’entrechoquent au gré des vents ; mais l’ordre sidéral règne et plane au-dessus. Vous êtes, mon cher ami, de la religion de Démocrite, d’Aristote, d’Epicure, de Lucrèce, de Sénèque, de Spinoza, de Buffon, de Diderot, de Goethe, de Humboldt, c’est une assez bonne compagnie. » Laissons de côté ce singulier postulat de l’éternité de la matière, admis, je le sais, dans une certaine école, mais qui ne paraît à quelques esprits récalcitrans ni plus facile à comprendre, ni moins miraculeux que la création. Laissons de côté également cette phraséologie sur la fatalité des lois qui est une consolation, sur la gravité qui est une religion, sur l’ordre sidéral qui plane au-dessus des désirs ; quelle singulière association de noms cependant que cette bonne compagnie de philosophes, et combien Épicure doit être étonné de s’y rencontrer avec le stoïcien Sénèque ! Sainte-Beuve, qui prétendait découvrir en littérature les lois de l’histoire naturelle des esprits et déterminer les caractères de leurs familles, n’aurait pas été évidemment très propre à opérer cette classification dans le domaine de la philosophie, et il aurait été sujet à tomber dans quelques confusions.

Cette confusion d’idées rendait peut-être plus facile à Sainte-Beuve d’accepter quelques-unes des illusions orgueilleuses de l’école scientifique et matérialiste, à laquelle il ne négligeait aucune occasion de se rattacher dans des lettres qu’un heureux hasard rendait toujours publiques. « Qu’on en gémisse ou non, écrivait-il en 1867, on n’est plus libre, la foi s’en est allée. La science, quoi qu’on en dise, la ruine. Il n’y a plus pour les esprits sensés et vigoureux, nourris de l’histoire et armés de la critique, studieux des sciences naturelles, il n’y a plus moyen de croire aux vieilles histoires et aux vieilles bibles… Il se crée lentement une morale et une justice à base nouvelle, non moins solide que par le passé, plus solide même parce qu’il n’y entre rien des craintes puériles de l’enfance. Cessons donc le plus tôt possible, hommes et femmes, d’être des enfans. Ce sera difficile à bien des femmes, à bien des hommes aussi ; mais dans l’état de société où nous sommes le salut et la virilité d’une nation sont là et pas ailleurs. On aura à opter entre le byzantinisme et le vrai progrès. »

Assurément il est assez difficile d’imaginer quelque chose de plus formel dans la négation. Ce ne sont pas seulement les vieilles histoires et les vieilles bibles qu’il rejette ; la vieille morale est sacrifiée également sans qu’on voie bien nettement sur quelle base s’établira cette morale nouvelle qui est destinée à remplacer l’ancienne. Pourtant était-ce bien là l’expression réelle de sa pensée, et dans ces lettres, qui étaient de véritables manifestes, qui étaient reproduites et commentées par la presse, ne se laissait-il pas aller à en forcer un peu le sentiment ? Demandons-le à l’abbé Barbe, à ce confident discret qui ne songeait point à exploiter au profit de ses croyances les aveux plus humbles de son ancien condisciple. Voici ce que Sainte-Beuve lui écrivait en 1865 à propos d’un livre de philosophie dont l’abbé Barbe lui avait fait hommage : « Si tu te rappelles, mon ami, nos longues conversations sur les remparts ou au bord de la mer, je t’avouerai qu’après plus de quarante ans j’en suis encore là. Je comprends, j’écoute, je me laisse dire ; je réponds faiblement, plutôt par des doutes que par des argumens bien fermes ; mais enfin je n’ai jamais pu parvenir à me former sur ce grave sujet une foi, une croyance, une conviction qui subsiste et ne s’ébranle pas le moment d’après. ton livre me fait repasser méthodiquement par les mêmes chemins. Je te sais gré de cette promenade élevée que te doit mon esprit, qui ne laisse pas d’être un peu fatigué et dégoûté bien souvent. J’espère te revoir encore, et renouer l’entretien d’autrefois, d’aujourd’hui et de demain, l’entretien dont le sujet est éternel. »

J’en demande pardon à ces amis des dernières années de Sainte-Beuve, hommes de science et philosophes qui, avec une sincérité absolue, le revendiquent comme un de leurs disciples, qui ont le droit de le faire, car, dans ses entretiens avec eux sur l’éternel sujet, Sainte-Beuve se laissait certainement entraîner par leurs argumens et par leur exemple jusqu’au dernier terme des négations ; mais pour moi le véritable Sainte-Beuve des dernières années est dans cette lettre : avant tout sceptique, beaucoup plus enclin à la négation qu’à la croyance, ayant laissé triompher dans sa vie quotidienne ce que j’appellerai le matérialisme pratique, mais sur le fond des choses encore incertain, incapable de se former une conviction qui ne s’ébranlât pas le moment d’après. Quant au Sainte-Beuve que nous avons tous connu, professeur d’incrédulité et matérialiste dogmatique, c’était un Sainte-Beuve de mise en scène et de galerie, amoureux du succès, chercheur de popularité. Il crut l’atteindre par cette voie, et l’expérience montra qu’il ne s’était pas trompé de route ; toutefois il ne semble pas que ce soit là un de ces convertis dont la libre pensée ait le droit de s’enorgueillir.

Ce qui montre bien au reste avec quelle persévérante habileté Sainte-Beuve essayait de s’embarquer de nouveau sur ces flots mouvans de la faveur publique, qui l’avaient si rudement déposé autrefois sur le rivage, c’est la lente évolution par laquelle il se détacha insensiblement de l’empire autoritaire et conservateur, pour se rattacher à l’empire démocratique et libéral. Le côté démocratique de l’empire n’avait cependant jamais cessé de le préoccuper. comme tous les anciens saint-simoniens, il avait vu dans la politique commerciale et économique suivie par le prisonnier de Ham, qu’il appelait dans un discours au sénat « un socialiste éminent, » la réalisation de la portion la plus praticable de ses anciennes utopies. « Extraire ce qu’il y a de bon dans le socialisme, disait-il dans ce même discours, pour le soustraire à la révolution et pour le faire entrer dans l’ordre régulier de la société, m’a toujours paru une partie essentielle et originale de la tâche dévolue au second empire. » Cette préoccupation des questions sociales, qui, après avoir attiré sa jeunesse, se présentait de nouveau à son esprit au déclin de son âge mûr, lui inspirait en 1865 ses Etudes sur Proudhon, études curieuses bien qu’un peu surfaites à mon gré, où il laisse percer quelques doutes sur la solidité des principes constitutifs de la société, et où il dénonce avec Proudhon « les contradictions et les faiblesses de la plupart de ceux qui prétendent asseoir a priori le droit de propriété ; » mais, si ses préoccupations démocratiques ne l’avaient jamais abandonné, ses préoccupations libérales furent comme un regain de jeunesse qui poussa chez lui avec le désir de la popularité. Il avait commencé son opposition à propos des questions religieuses ; pourtant déjà dans son discours au sénat sur la liberté de la presse il accusait les ministres de paralyser par leur mauvaise volonté et leur inertie les intentions libérales de l’empereur. Il annonçait ainsi le dessein de se placer insensiblement sur ce terrain de l’opposition dynastique et constitutionnelle, qui était devenu, avec plus ou moins de sincérité de leur part, celui de ces anciens partis tant raillés par lui. Pour jouer ce nouveau rôle, sa situation de critique attitré du Moniteur officiel, auquel il était revenu depuis deux ans, ne laissait pas que de lui causer quelque embarras. Il saisit la première occasion de secouer le lien de cette dépendance, et on eut l’imprudence de la lui fournir.

On se souvient du bruit que causa cette petite révolution de palais, par laquelle on enleva le titre et les privilèges d’organe officiel à l’antique gazette qui rn était en possession depuis si longtemps, pour les donner à un recueil nouveau dont la rédaction serait tout entière dans la main et sous la coupe du ministre d’état. Sainte-Beuve, qui assurément n’avait pas médiocrement contribué à relever par ses articles l’éclat de la rédaction de l’ancien Moniteur officiel, fut froissé de cette transformation opérée sans son avis, et il ne voulut pas accepter l’attache du nouveau journal. « Je n’écrirai jamais, disait-il, dans le recueil de X…, censuré par Norbert-Billiart, » et il ajoutait : « Oh ! sire, que de sottises on commet en votre nom ! » Il n’y avait rien que de très légitime dans cette susceptibilité ; mais sa rupture avec le Journal officiel l’entraîna plus loin qu’on ne pouvait penser. Sainte-Beuve, qui se considérait comme lié par un traité avec M. Dalloz, resté propriétaire du Moniteur indépendant, lui avait envoyé un article sur un sujet alors brûlant : le cours sur l’enseignement des jeunes filles professé à la Sorbonne par M. Albert, cours institué par M. Duruy et vivement combattu par l’épiscopat. « Les évêques ont poussé des cris, disait-il, comme s’il s’agissait de sauver le Capitole, » et il ajoutait entre parenthèses : « des cris d’aigle. » L’épigramme fut trouvée un peu forte par la rédaction du nouveau recueil. On en demanda la suppression à Sainte-Beuve. Il s’y refusa avec obstination. « Au diable les fanatiques ! » s’écria-t-il, et le lendemain il envoya son article au Temps, qui, comme on peut penser, l’imprima tel quel, et sans marchander.

Le scandale fut grand dans les régions officielles. Le Temps était un des organes principaux de cette opposition, vive dans le fond, modérée dans la forme, libérale et constitutionnelle dans ses principes, dont le gouvernement redoutait par-dessus tout le triomphe. C’était, disait-on, un journal orléaniste. Un sénateur écrire dans un pareil journal ! On fit faire à Sainte-Beuve des objurgations très vives au nom du ministre d’état, objurgations que Sainte-Beuve repoussa avec beaucoup de hauteur. Il n’était pas fâché de quitter ce qu’il appelait l’officialité, et il n’admettait pas que sa dignité de sénateur enlevât quoi que ce soit à son indépendance d’homme de lettres. On en conçut une vive irritation contre lui au ministère d’état et aux Tuileries, irritation dont Sainte-Beuve prenait assez volontiers son parti ; ce qui dut lui être plus sensible, ce fut de voir se fermer devant lui l’ermitage de Saint-Gratien. « Quinze jours se sont écoulés, écrivait-il le 17 janvier 1869 à la princesse Mathilde, j’ai beau chercher et m’interroger, je ne puis découvrir que j’aie eu aucun tort personnel envers votre altesse. Vous m’avez accoutumé, princesse, à une amitié si différente, que je n’ai pu considérer l’entrevue de lundi que comme un accident extraordinaire, quelque chose qui n’était pas de vous, mais d’un autre. Pour moi, j’ai mis le signet après la visite du dimanche. Le livre se ferme pour moi ce jour-là à cinq heures et demie du soir ; se rouvrira-t-il jamais un jour ? »

Ce livre ne devait se rouvrir que peu d’heures avant l’instant solennel où le livre de la vie de Sainte-Beuve allait se fermer. Lorsque la princesse Mathilde apprit l’état désespéré où il était réduit, elle envoya un ami commun, porteur d’une dernière lettre à laquelle Sainte-Beuve eut la force de dicter encore la réponse. Il est à regretter que ce triste et dernier témoignage de la réconciliation devant la mort ne termine pas ce petit volume des Lettres à la Princesse, qui se clôt au contraire sur l’éclat d’un différend. Dois-je avouer que dans ce différend, dont l’opinion publique se trouve ainsi saisie, les torts me paraissent au moins très partagés ? Sans doute, Sainte-Beuve avait le droit de veiller avec un soin jaloux sur sa dignité et son indépendance d’homme de lettres, et c’était une prétention singulière que de vouloir le confisquer en quelque sorte au profit de la littérature officielle ; mais d’un autre côté cette attitude d’abord indépendante, puis frondeuse, puis enfin délibérément hostile, que Sainte-Beuve avait prise dès le lendemain en quelque sorte de son entrée au sénat, ne créait-elle pas une situation difficile à celle qui avait si fort contribué à lui en ouvrir l’accès ? Pour abaisser devant lui la barrière qui fermait l’entrée du sénat, elle avait eu à lutter contre plus d’un préjugé, à désarmer plus d’une méfiance. Elle s’était sans doute portée fort de sa fidélité ; elle avait répondu de cette nouvelle recrue. Puis, une fois qu’il avait été admis à bord du navire, et qu’il avait vogué quelque temps de conserve, les nuages s’étant amassés à l’horizon, la mer étant devenue houleuse, la tempête menaçant de faire rage, Sainte-Beuve quittait subrepticement le bâtiment, et révélait à l’ennemi le secret des dissensions de l’équipage. Il y a dans le langage sévère de la justice militaire un mot pour exprimer ces prudentes retraites, mot que dans la politique les partis se jettent parfois assez légèrement à la tête les uns des autres ; mais il faut convenir que dans ces circonstances le mot pourrait s’appliquer sans trop d’injustice à la conduite de Sainte-Beuve.

Il semble que Sainte-Beuve ait été en quelque sorte piqué au jeu par l’irritation que son passage au Temps avait suscitée dans les régions du pouvoir. Peut-être aussi se sentait-il encouragé par le regain nouveau de popularité qu’il recueillait non plus seulement dans la jeunesse tapageuse des écoles, mais dans le monde de l’opposition libérale. On se souvient des événemens qui ont marqué l’année 1869 et des modifications importantes apportées à la constitution de 1852 par ce fameux sénatus-consulte dont la mise en pratique loyale aurait peut-être sauvé l’empire et la France des calamités où l’année 1870 nous a précipités. Ce sénatus-consulte devait venir en discussion devant le sénat au mois d’août 1869. Sainte-Beuve était inscrit depuis longtemps pour prendre part à cette discussion. Le dernier jour, ses forces le trahirent, et il ne put se rendre à la séance. Si malade et proche de sa fin qu’il se sentît, il ne voulut pas laisser échapper cette dernière occasion de faire un pas plus avant dans la voie où il s’était engagé, et il envoya au Temps une sorte de canevas du discours qu’il avait l’intention de prononcer. Tous ceux qui ont conservé le souvenir un peu présent des épisodes qui ont marqué la lutte si ardente des dernières années du régime de 1852 n’ont pas oublié l’effet produit par cette piquante satire de toute la politique impériale, par cette longue revue de toutes les maladresses qui lui avaient successivement aliéné l’opinion publique, revue dont chaque couplet se terminait, comme un refrain, par cette phrase tombée un jour de la bouche d’un ministre influent : mais après tout qu’est-ce que cela nous fait ? Le dernier trait de cette satire était une épigramme sanglante à l’adresse des conseillers de la politique impériale. Arrivant à l’article qui réservait la responsabilité des ministres devant l’empereur : « Soit, disait Sainte-Beuve, mais je demande qu’on rédige ainsi l’article : les ministres ne dépendent que de l’empereur, mais ils conservent devant lui leur entière indépendance de jugement, de caractère et. de langage. » Avait-il toujours conservé lui-même cette entière indépendance ? Ceux qui l’avaient rencontré à Compiègne avant qu’il ne fût nommé sénateur auraient pu peut-être le dire ; mais ils n’en avaient guère le droit, et ce n’était pas du côté de l’opposition, à laquelle Sainte-Beuve se ralliait si franchement, que pouvait partir le reproche. On fait toujours dans les partis bon accueil aux transfuges. Tout était oublié, et l’article des Regrets et la nomination au sénat. Sainte-Beuve goûtait donc au terme de sa carrière cette double jouissance de combiner les avantages positifs qu’assure une situation officielle avec les agrémens de la popularité qui s’attache toujours en France à l’opposition ; il avait lieu d’être satisfait. Une seule chose devait lui manquer, le temps de savourer un si rare plaisir.


IV

C’est souvent un triste sujet d’étude que les dernières années d’un homme illustre, de quelque éclat qu’elles aient été environnées. « Il y a deux choses, disait Mme Swetchine, dont je n’ai jamais compris la beauté : une belle gelée et une belle vieillesse. » Cependant c’est un spectacle qui n’est dénué ni d’intérêt ni de grandeur, lorsque le corps décline et paie son tribut à la loi de dégénérescence, de voir au contraire l’esprit qui se fortifie, l’âme qui s’élève et la nature morale qui proteste contre la décadence de la nature physique. Dans cette lutte qui se poursuit durant toute la durée de l’existence entre le principe du bien et le principe du mal, entre l’intelligence et la matière, entre l’âme et le corps, il y a toujours un vaincu et un victorieux. La vie ne vous laisse jamais au point où elle vous a pris ; elle vous abaisse ou vous élève, et l’on monte ou l’on descend avec elle les degrés de l’échelle. Sainte-Beuve a porté une curiosité impitoyable dans l’étude de ces dernières années des hommes célèbres où se révèlent parfois des faiblesses sur lesquelles l’éclat de la jeunesse avait jeté jusque-là un voile doré. Il nous a montré tantôt Benjamin Constant « mangeant sa soupe aux herbes et allant au tripot, » tantôt Bossuet ne pouvant se résigner à quitter Versailles et y traînant presque jusqu’à sa dernière heure le spectacle de ses infirmités. Voyons un peu à notre tour quelle a été la vieillesse de Sainte-Beuve.

Sainte-Beuve avait quarante-huit ans à la date du 2 décembre. Il entrait à cette époque dans ce qu’on peut appeler l’automne de la vie ; mais cette avant-dernière étape ne devait point avoir pour lui la sérénité de ce qu’il a quelque part appelé « les jours tièdes et doux d’une automne prolongée, jours immobiles, sans ardeur et sans brise ; » elle rappellerait plutôt au contraire ces jours humides où le temps est bas, le ciel brumeux, l’horizon court, et où un vent aigre soulève en tourbillon les feuilles flétries. L’article des Regrets avait brusquement rompu les relations de Sainte-Beuve avec toute la société politique dans la familiarité de laquelle il avait vécu sous le gouvernement de juillet. Les passions étaient vives à cette époque, et des relations plus étroites avec des amis plus anciens avaient été rompues pour de moins graves sujets. Sainte-Beuve avait donc passé dans un certain isolement les premiers temps du régime impérial. Il avait eu le malheur de perdre sa mère en 1850, et cette perte le laissait provisoirement seul dans sa petite maison de la rue Montparnasse. Il en sortait peu, absorbé par le labeur écrasant qu’il avait assumé, et il commença d’y mener, à partir de cette date, cette vie d’ermite littéraire dont l’activité intellectuelle et le travail incessant ont été l’honneur de ses dernières années. Il y recevait peu de visites. Ses anciens amis politiques, et littéraires nourrissaient contre lui de vives rancunes, et ceux qu’il aurait dû acquérir en échange, les hommes du nouveau régime, les Saint-Arnaud, les Baroche, les Billault (pour ne parler que des morts), ne tenaient peut-être pas en très haute estime le concours qui leur était offert ; cependant, comme il l’avait prédit autrefois lui-même à Lamennais, il se prend toujours des âmes nouvelles au génie, et l’éclat croissant de sa renommée de critique, les avances qu’il ne cessait de faire à tout ce qui conquérait un nom nouveau dans les lettres, à tout ce qui donnait signe de vie et de mouvement, ne devaient pas être perdus. Peu à peu il devint le centre d’un petit monde philosophique et littéraire qui prit l’habitude de se grouper autour de lui, et dont les réunions périodiques avaient fini, dans les dernières années de l’empire, par devenir pour quelques censeurs ombrageux un sujet de scandale. Nous touchons ici à l’histoire contemporaine, et l’on comprendra que je sois obligé de m’imposer une grande réserve. Les élémens de cette petite société ne laissaient pas que d’être assez différens, et, si Sainte-Beuve n’en avait été le nœud et le point de ralliement, il est assez vraisemblable que les membres dont elle se composait ne se seraient jamais rencontrés. Un premier noyau était formé par des hommes qui représentent, dans sa manifestation la plus brillante et la plus hardie, le mouvement philosophique, littéraire et scientifique de notre temps, M. Renan, M. Taine, M. Robin, M. Berthelot, M. Paul de Saint-Victor, M. Edmond Schérer, à qui Sainte-Beuve témoignait dans les derniers temps de sa vie une grande confiance, et qu’il se plaisait à appeler son « confesseur littéraire. » Puis à côté de ce premier groupe s’en était formé un second qui représentait au contraire le monde de la littérature légère et même sensuelle à laquelle Sainte-Beuve n’avait pas refusé ses éloges et ses encouragemens : Théophile Gautier, Gavarni, Nestor Roqueplan, l’acteur Potier, M. Flaubert, les frères de Goncourt ; enfin, entre ces deux groupes, qui correspondaient en quelque sorte à la double face de l’esprit de Sainte-Beuve et aux tendances contradictoires de sa nature, un petit noyau d’amis moins brillans, d’humbles admirateurs, une petite cour comme il s’en rassemble toujours autour des célébrités littéraires, et que rattachaient à lui une affection sincère et un enthousiasme idolâtre. Sainte-Beuve formait le lien entre ces esprits si divers. Aux premiers, il demandait la nourriture et l’excitation intellectuelle dont il avait besoin pour maintenir en perpétuelle vigueur et fraîcheur son esprit toujours avide de mouvement et curieux de nouveautés. Il cherchait dans la compagnie des seconds le délassement, la gaîté, la gauloiserie, et il goûtait leur conversation,

Comme on boit d’un vieux vin qui rajeunit les sens.

Cette petite société avait ses agapes littéraires qui se tenaient périodiquement, d’abord chez un restaurateur connu, puis plus tard chez Sainte-Beuve lui-même. Parfois des convives plus illustres venaient s’asseoir à leur table. Le prince Napoléon ne leur refusait pas l’honneur de sa compagnie, et la princesse Mathilde paraît avoir daigné elle-même embellir quelquefois de sa présence la maison et la table de Sainte-Beuve. Dans de pareilles circonstances, la composition du menu ne laissait pas d’être une assez grosse affaire. On n’était pas d’humeur en effet à se nourrir exclusivement de poésie dans ce nouveau cénacle, et Sainte-Beuve apportait dans la préparation de ces dîners un raffinement de préoccupations culinaires qu’il élevait à la hauteur d’une théorie, et qui rappelle un peu la vieillesse de Saint-Évremond et sa correspondance avec Ninon de Lenclos. Ninon de Lenclos n’était pas là cependant pour présider à la table avec son esprit et sa bonne grâce aristocratique. « Je suis du peuple ainsi que mes amours, » tel était, paraît-il, le refrain que fredonnait volontiers Sainte-Beuve les jours où il se sentait en humeur de se divertir. Aussi avait-il soin de faire disparaître ce que son dernier secrétaire appelle sa famille improvisée les jours où il recevait des hôtes de distinction. Pour le surprendre à table avec elle, il aurait fallu venir à l’improviste, « en ami du quartier latin. » — « Écoutez, Lebrun, disait un jour Sainte-Beuve à son confrère de l’académie, je n’ai jamais osé vous inviter à dîner parce que vous êtes un homme respectable ; mais, si j’en relève (c’était quelques mois avant sa mort), — je viens de recevoir un panier de vins fins, — promettez-moi de venir dîner un soir avec nous… » Je ne sais ce que répondit M. Lebrun, mais je tiens de sa bouche même qu’il n’a jamais profité de l’invitation.

Si j’ai parlé de ces dîners littéraires et philosophiques, c’est qu’ils ont eu leur quart d’heure de célébrité. On se souvient du tapage que causa certain dîner que Sainte-Beuve avait donné le vendredi saint au prince Napoléon et à quelques autres convives. La presse anecdotique s’empara de ce dîner ; la presse soi-disant religieuse envenima la chose, et bientôt il ne fut question que du banquet donné par Sainte-Beuve le vendredi saint, banquet que l’on comparait à la célèbre débauche de Roissy, et de l’insulte à dessein adressée par lui aux croyances religieuses de la France, insulte dont sa qualité de sénateur redoublait encore la gravité. « Voilà bien du bruit pour une omelette au lard, » fut la première réponse de Sainte-Beuve à une demande d’explication. Interrogé de plus près par le président du sénat lui-même, il entra dans quelques détails qui réduisirent le scandale à sa juste proportion. Il n’y avait eu dans l’intention de Sainte-Beuve ni insulte ni bravade, c’était une simple inadvertance dans le choix d’un jour auquel on avait été obligé de se tenir ensuite en raison des convenances du prince. Il y avait eu, non pas banquet, mais dîner modeste (où figurait même un plat maigre pour une dame pieuse qui s’était excusée au dernier moment) et toutes portes closes. — C’était donc un fait de la vie privée dont la presse s’était emparée sans droit pour en dénaturer le caractère. Sous ce rapport, les plaintes de Sainte-Beuve étaient fondées et peut-être sa justification suffisante ; pourtant il y avait là un oubli de convenances élevées auxquelles Mme d’Arbouville ne lui aurait pas permis autrefois de manquer. « Il faut traiter notre vie comme nous traitons nos écrits, a dit quelque part M. Joubert ; mettre en accord, en harmonie le commencement, le milieu et la fin. » Cette harmonie n’a pas suffisamment préoccupé Sainte-Beuve, et il a trop oublié les égards que l’auteur des Nouveaux Lundis devait à celui des Consolations.

Cette existence ainsi remplie n’était assurément pas sans douceur. Elle avait ses nobles jouissances de travail et d’étude. Elle avait ses légitimes satisfactions d’amour-propre et d’ambition récompensée ainsi que ses émotions de popularité flatteuse, Elle avait enfin ses plaisirs, dont Sainte-Beuve ne laissait pas de sentir depuis longtemps l’influence fâcheuse sur la vigueur de son esprit. « J’ai mes faiblesses, écrivait-il déjà en 1848 à M. Jean Reynaud ; ce sont celles qui donnèrent au roi Salomon le dégoût de tout et la satiété de la vie. J’ai pu regretter de sentir quelquefois que j’y éteignais ma flamme ; mais je n’y ai jamais perverti mon cœur. » Près de vingt ans s’étaient écoulés, et il n’était pas guéri de ses faiblesses quand il écrivait ces lignes : « La volupté est, on l’a remarqué, un grand agent de dissolution pour la foi, et elle inocule plus ou moins le scepticisme. La vague tristesse, qui sort, a-t-on dit, et s’exhale comme un parfum de mort du sein des plaisirs, cette lassitude énervante et découragée, n’est pas seulement un trouble pour ce qui est du sentiment, elle réagit aussi sur la chaîne des idées. Le principe de certitude en nous s’en trouve à la longue atteint et déconcerté, » Cette vague tristesse est la protestation de l’âme contre la victoire du corps, et c’est l’honneur de Sainte-Beuve de l’avoir quelquefois éprouvée : tantôt ce sentiment se traduisait par un coup d’œil de regret jeté sur son enfance. « Ma vie coule ou plutôt roule désormais, écrivait-il en 1863 à l’abbé Barbe : non degitur sed truditur œtas. Nous ne sommes plus très loin du but ; ce n’est pas à dire que nous le voyions beaucoup plus clairement. Le travail, qui est mon grand accablement, est aussi ma grande ressource. Chaque jour a sa tâche ; une corvée suit l’autre, et je n’ai guère le temps de regarder aux talons ; mais toutefois, entre le sommeil et la veille, dans cet intervalle où l’on trouve un peu de repos, sinon de l’oubli, il m’arrive souvent de laisser flotter mes pensées du côté de l’enfance et de la jeunesse, et là je revois les lieux, les matinées, les après-dînées du jeudi, les courses le long de la Liane, avec les entretiens sans fin, et les doctes et douces causeries d’un ami. » Tantôt c’est une exclamation de satiété et de lassitude : « La saturation, il y a un moment où cela vient dans ce repas qu’on appelle la vie ; il ne faut qu’une goutte alors pour faire déborder la coupe du dégoût. J’ai quelquefois pensé que, malgré le plaisir que je prenais à vivre depuis quelques années dans ce cercle heureux où je rencontrais un charme, je pouvais, moi aussi, en venir à cette disposition rassasiée où le cœur se noie. » Ce dégoût de la vie et de l’humanité, punition tardive de ceux qui n’ont point mis leur idéal ailleurs, se traduit encore dans ce billet que je dois à l’obligeante communication d’un ami de ses dernières années : « Il est possible, cher ami, que l’humanité s’avance, mais ce n’est que parce que le sol s’exhausse, marche et avance lui-même ; les hommes en personne restent bien petits, bien sots, et toujours les mêmes qu’autrefois du temps de nos vieux moralistes. »

Ainsi le dernier article de sa foi lui manquait. A la place de ce progrès continu et indéfini de l’humanité, régénérée par une morale et une justice à base nouvelle, il ne connaissait plus dans les instans où il était sincère vis-à-vis des autres et vis-à-vis de lui-même qu’un double sentiment, le mépris des hommes et la saturation de la vie, — de cette vie dont il commençait à sentir que le germe était attaqué en lui. Depuis quelques années, Sainte-Beuve était atteint d’une infirmité cruelle dont moins qu’un autre il se dissimulait la gravité. Des souffrances aiguës furent supportées par lui avec un grand courage, et n’abattirent pas un seul instant l’indomptable vigueur de son esprit. Ni l’existence absolument sédentaire à laquelle il s’était condamné, ni les soins affectueux de ses amis, ni l’habileté des plus illustres praticiens n’avaient pu les adoucir et arrêter un mal dont il mesurait lui-même les ravages. De quel œil voyait-il arriver cette éventualité redoutable devant laquelle tant d’orgueilleuses convictions ont fléchi ? « Je me plonge stupidement et tête baissée dans la mort, disait Montaigne, comme dans une profondeur muette et obscure. » Stupidement et tête baissée ! tel est donc le dernier mot du scepticisme en face du grand problème de la mort, qui n’est cependant que celui de la vie. Silence et obscurité, telle est sa réponse à ceux qui frissonnent au bord de cette profondeur, et qu’une invisible main semble y précipiter. Sainte-Beuve en a-t-il trouvé une plus consolante, et ce rayon divin qu’il implorait autrefois est-il venu au dernier moment l’éclairer ? Rien ne saurait décourager sur ce point l’ardente charité de M. Morand. a Peut-on assurer, s’écrie-t-il, que sa dernière volonté ait été sa dernière pensée ? Les miséricordes d’en haut sont infinies, et l’homme qui a été le maître de prescrire à son corps de passer devant l’église sans y entrer s’est-il flatté d’être encore le maître de la prière au-delà du tombeau ? » Je n’aurai pas le courage de disputer cette dernière espérance à l’amitié de M. Morand. Oui, à cette minute suprême où l’âme, à demi dégagée des entraves du corps, commence à s’élever au-dessus de la terre, elle aperçoit peut-être une lumière, elle entend peut-être des accens qui échappent à nos yeux et à nos oreilles terrestres. Nul ne saurait dire en effet durant cette longue agonie où Sainte-Beuve demeura gisant sur son lit, insensible, sans voix, sans connaissance apparente, nul ne saurait dire quels souvenirs, quels regrets, quelles craintes, quelles espérances, vinrent assiéger ou émouvoir son esprit vivant encore dans son corps moribond. Cette heure solennelle est celle des invisibles retours vers les croyances passées, l’heure des derniers repentirs et des derniers pardons ; mais nul non plus n’a le droit de faire parler le mystère de ces entretiens secrets entre l’âme et Dieu. Il faut s’en tenir à ce que l’on sait avec certitude, et rien ne donne à supposer que Sainte-Beuve soit mort dans des sentimens différens de ceux où il avait vécu durant les dernières années de sa vie.

Sainte-Beuve avait vu venir la mort, et depuis plusieurs mois il en mesurait les pas. Autrefois il avait craint au contraire d’être surpris par elle. « Avec la vie que je mène, disait-il en 1850 à son secrétaire, M. Octave Lacroix, je puis être frappé par un coup de sang. Vous veillerez à mes funérailles. Point de cérémonie ; une messe basse le matin à huit heures, à laquelle quelques amis assisteront. » Les années s’écoulèrent, et en 1855 il renouvelait cette recommandation à M. Jules Levallois. Avec les années, la messe basse disparut. Il avait publié de nouveau dans les Portraits contemporains l’article sur Daunou qu’il avait fait paraître en 1844 dans la Revue des Deux Mondes. Cet article contenait un extrait du testament de Daunou relatif à l’ordonnance de ses funérailles. « Après mon décès dûment constaté, disait Daunou dans ce testament, mon intention est que mon corps soit immédiatement transporté de mon domicile au Jardin-Louis, sans annonce, discours ou cérémonie d’aucun genre, avant neuf heures du matin. » Cette volonté ferme et simplement exprimée avait-elle produit impression sur l’esprit de Sainte-Beuve ? se piqua-t-il de ne pas montrer moins de courage dans le dédain des bienséances reçues et dans l’expression de ses convictions philosophiques que son compatriote et ancien protecteur ? Toujours est-il qu’on ne saurait méconnaître la ressemblance de préoccupations, presque de termes, entre le testament de Daunou et celui que Sainte-Beuve, déjà vaincu par les atteintes du mal, écrivait debout sur le coin d’une cheminée, en proie aux plus cruelles souffrances. « Je veux que mon enterrement soit purement civil, un enterrement sans pompe, sans solennité ; aucun insigne, aucune trace d’honneur. Je demande aux corps et aux compagnies auxquelles j’ai l’honneur d’appartenir de ne se faire représenter à mon enterrement par aucune députation, heureux et reconnaissant si des collègues et des confrères veulent bien individuellement accompagner mes restes. — Ma place est au cimetière Montparnasse à côté de ma mère. Je désire qu’aucun de mes exécuteurs testamentaires ne fasse de discours, mais que l’un d’eux, Lacaussade ou Troubat, par quelques mots simples, se borne à remercier l’assistance qui m’aura accompagné jusqu’à la tombe. » Éloigner à la fois de son cercueil tout appareil religieux et toute manifestation bruyante, bannir ce qu’il considérait comme une hypocrisie, en cherchant à éviter le scandale, telle était manifestement la pensée de Sainte-Beuve. C’était le 28 septembre 1869 qu’il traçait ces lignes d’une main défaillante. Quinze jours après, le 13 octobre à une heure et demie de l’après-midi, il expirait.

Les dernières volontés de Sainte-Beuve furent respectées. Aucun prêtre, aucune députation officielle n’accompagna son cercueil. Une foule considérable n’en suivit pas moins le convoi. Se rendrait-on en corps au cimetière ? Ce fut l’objet d’une délibération parmi les étudians du quartier latin. « Il était sénateur, » dirent les uns. « Oh ! si peu, » répondirent les autres, et les étudians se joignirent au cortège. Ils s’attendaient à une manifestation, à un discours, à quelque chose. La cérémonie fut courte et simple. « Messieurs, nous vous remercions au nom de Sainte-Beuve, dit un des exécuteurs testamentaires : la cérémonie est terminée. » Ce fut tout. Une partie de l’assistance s’écoula manifestement désappointée.

Il n’y avait guère plus de quinze ans qu’une foule non moins nombreuse et composée à peu près des mêmes élémens conduisait également au cimetière la dépouille d’un homme dont l’existence s’était croisée avec celle de Sainte-Beuve, et qui avait exercé sur son esprit une courte, mais profonde influence. Une haie de soldats ferma l’accès du cimetière à ceux qui suivaient le convoi de Lamennais. Aux quelques amis qui avaient pu pénétrer, raconte M. Renan, le fossoyeur demanda s’il fallait mettre une croix sur la tombe. On lui répondit : non. Il n’avait pas suffi à Lamennais d’écarter de son cercueil les prières de l’église ; il avait demandé que son corps fût déposé dans la fosse des pauvres. L’expression de leurs volontés dernières a valu à Sainte-Beuve et à Lamennais les mêmes éloges et les mêmes injures ; mais ceux qui apprécient avec sang-froid les nuances des choses sauront du moins gré à Sainte-Beuve de n’avoir pas donné à la tristesse de ses funérailles l’éclat de cette déclamation suprême.

Arrivé au terme de cette étude, dont la longueur ne dissimule pas à mes yeux les côtés incomplets, je ne tenterai pas de résumer mon jugement sur Sainte-Beuve. J’ai cherché à rassembler avec impartialité les élémens de ce jugement. A ceux qui prendront la peine de me lire, je laisse le soin de le traduire ; mais je voudrais, avant de terminer, essayer de répondre à une question qui se pose involontairement devant mon esprit. Pourquoi, malgré une existence dont aucun acte contraire à la délicatesse n’est venu entacher le cours, malgré un amour ardent des lettres et une ardeur infatigable au travail, malgré de sérieuses qualités privées, malgré l’esprit, ce n’est pas assez dire, malgré le génie, pourquoi les générations nouvelles se montrent-elles si peu disposées à la bienveillance pour Sainte-Beuve, et pourquoi refusent-elles à sa mémoire ce charme et ce respect qu’elles accordent parfois à des hommes qui n’ont pas valu mieux que lui ? La postérité, qui n’est pas toujours aussi équitable qu’on le prétend, demeure éprise de certaines réputations qui, passées au crible, ne mériteraient pas plus d’indulgence que Sainte-Beuve ne parait devoir en rencontrer près d’elle. Elle s’est laissé éblouir par leur auréole, et n’a pas cherché à la dépouiller de ses rayons. Pourquoi cette auréole ne brille-t-elle pas autour du nom de Sainte-Beuve, et pourquoi le goût que tout le monde éprouve pour l’écrivain ne nous rend-il pas plus favorables à l’homme ? C’est qu’il lui a manqué dans le caractère ce je ne sais quoi de fier et de relevé qui parle avant tout aux imaginations. C’est qu’il n’a pas toujours suivi dans sa conduite ces routes droites et larges où les chutes que l’on peut faire ne vous empêchent pas de marcher en avant. Dans des temps aussi incertains que ceux où nous vivons, on ne saurait être sévère pour les sceptiques. Heureux, s’il existe, l’homme qui de nos jours n’a jamais douté ! Mais à défaut de convictions arrêtées et d’une foi profonde, le sentiment exquis et raffiné de l’honneur est le seul soutien sur lequel puisse s’appuyer dans la vie celui qui veut toujours porter la tête haute. C’est ce soutien et ce point d’appui qui parfois ont fait défaut à Sainte-Beuve. Le hasard m’a fait un jour assister à une discussion animée entre gens qui comparaient, au point de vue de la valeur morale, Sainte-Beuve avec Mérimée. La controverse était vive : les uns tenaient pour Mérimée, les autres pour Sainte-Beuve. Tout à coup un des interlocuteurs, qui avait gardé jusque-là (et ce n’était guère son habitude) un profond silence, s’écria en commençant à arpenter la chambre à grands pas : « Savez-vous la véritable supériorité de Mérimée sur Sainte-Beuve ? Je vais vous la dire : Mérimée est gentilhomme, Sainte-Beuve n’est pas gentilhomme. » Je n’aurais jamais osé traduire ma pensée sous une forme aussi aristocratique, si je n’avais entendu tomber ce jugement de la bouche de M. Cousin.


OTHENIN D’HAUSSONVILLE.

  1. Voyez la Revue du 1er et du 15 janvier. — C’est par erreur que dans la seconde partie de cette étude j’ai cité comme inédits et de Sainte-Beuve même des vers qui en réalité sont de M. Emile Augier. Mon excuse est d’avoir entre les mains, le papier où ces vers sont écrits de la main d’une amie morte aujourd’hui, Mme d’Arbouville, et attribués par elle à Sainte-Beuve. Je n’ai pas tardé à être averti de ma méprise par ceux (et ils sont nombreux) qui ont conservé ces jolis vers dans leur mémoire depuis la première représentation de Gabrielle.
  2. Je dois cette communication à la compagne dévouée de la vieillesse de l’amie de Chateaubriand, à l’auteur des Souvenirs et Correspondance de Mme Récamier.