Edgard et sa bonne

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Théâtre complet d’Eugène Labiche, Texte établi par Émile AugierCalman-LévyTome I (p. 201-264).


EDGAR ET SA BONNE


COMÉDIE


EN UN ACTE, MÊLÉE DE COUPLETS


représentée pour la première fois, à Paris, sur le Théâtre du Palais-Royal, le 16 octobre 1852.




COLLABORATEURS : M. MARC-MICHEL


PERSONNAGES

Acteurs qui ont créé les rôles.

Edgard Beaudeloche, 25 ans : MM. Ravel

Veauvardin : Amant

Madame Beaudeloche : Mmes Thierret

Henriette, fille de Veauvardin, 18 ans : Chauvières

Florestine, femme de chambre, 23 ans : Aline Duval

Un notaire : M. Kalekaire

Invités.

La scène est à Paris, chez Madame Beaudeloche.



Scène première

Le théâtre représente un salon élégant. — Au fond, une cheminée avec une glace, une pendule, flambeaux allumés, du feu dans la cheminée ; un grand fauteuil devant la cheminée un peu à gauche ; sur un coin de la cheminée, une brosse. — À droite et à gauche, dans les deux pans coupés, grandes portes à deux battants, ornées de grands rideaux relevés par des embrasses. — Des deux côtés, dans les pans latéraux, portes à deux battants ; celle de droite conduit à l’extérieur, celle de gauche à la chambre d’Edgard. — À gauche de la cheminée, un coffre à bois. — De chaque côté, au premier plan, contre les cloisons, deux petites tables, une chaise près de chaque table. — Un tabouret sous un fauteuil à gauche, entre la porte d’Edgard et celle du pan coupé. — Sur le fauteuil qui est devant la cheminée, un châle. — Sur le fauteuil qui est à droite de la cheminée, un chapeau d’homme.

Florestine, Madame Beaudeloche


Au lever du rideau, Florestine range près de la cheminée.

Mise simple : robe d’indienne, tablier blanc, bonnet sans rubans.


Madame Beaudeloche, entrant par l’angle de droite en toilette de ville.
Florestine, je rentrerai tard, aujourd’hui… Vous ferez du feu dans ma chambre et vous attendrez.

Florestine.

Oui, madame.


Madame Beaudeloche.

Avec vous je suis tranquille… je puis laisser ma maison… Vous êtes une fille sage, honnête ; vous ne sortez jamais, même le dimanche… C’est bien… c’est très bien.


Florestine.

Je fais tout ce qui dépend de moi pour contenter Madame.


Madame Beaudeloche.

Je le sais… aussi je ne l’oublierai pas et plus tard… Quel âge avez-vous ?


Florestine.

Vingt-trois ans, Madame.


Madame Beaudeloche.

Je vous marierai… je m’en charge… je vous chercherai un bon sujet…


Florestine.

Oh ! ça ne presse pas !…


Madame Beaudeloche.

Comment ?


Florestine.

Je désire ne pas quitter Madame.


Madame Beaudeloche, à part.

Quelle excellente fille ! (Haut, remontant vers la cheminée.) Quel est donc ce pompier que j’ai vu hier soir traverser la cour ?


Florestine, un peu troublée.

Un pompier ?… c’est que…


Madame Beaudeloche.
Quoi ?

Florestine, se remettant.

Il y a eu un feu… un feu de cheminée !… au second… (Vivement.) Quel châle Madame mettra-t-elle ?…


Madame Beaudeloche, montrant un châle qui est sur le fauteuil du fond.

Celui-ci… Ah ! n’oubliez donc pas de changer ces rideaux.

Elle indique les rideaux des portes du fond.


Florestine.

Oui, madame.


Madame Beaudeloche, redescendant.

Maintenant, voyez si mon fils est prêt ?


Florestine, baissant les yeux.

Moi, madame ?


Madame Beaudeloche.

Qu’avez-vous donc ?


Florestine, de même.

Entrer dans la chambre d’un jeune homme !


Madame Beaudeloche.

C’est juste. (À part, se dirigeant vers la porte du premier plan à gauche.) Elle est pleine de principes. (Haut, à la cantonade.) Edgard ! es-tu prêt ?


La voix d’Edgard, dans la coulisse.

Voilà, maman !


Madame Beaudeloche.

Voyons, dépêche-toi !


Scène II

Madame Beaudeloche, Edgard, Florestine


Edgard, paraissant en grande tenue et gants blancs.

Voilà, maman !


Madame Beaudeloche.

Voyons, que je t’examine… Florestine, regardez donc comme il est bien, mon fils !


Florestine, baissant les yeux.

Je ne m’y connais pas, madame.


Madame Beaudeloche, à son fils.

Qu’est-ce que c’est que ça ? une cravate bleue ! Est-ce que tu y penses ?


Edgard.

Je vais t’expliquer… Le bleu pâlit… alors…


Madame Beaudeloche.

Du tout ! du tout ! Florestine, une cravate blanche !


Florestine.

Oui, madame.

Elle entre dans la chambre d’Edgard.


Edgard, avec humeur.

Des cravates blanches ! toujours des cravates blanches ! On a l’air d’une huître !


Madame Beaudeloche.
Une huître !… (Avec dignité.) Edgard, songe que tu te destines au notariat.

Edgard.

Ça m’a échappé.


Madame Beaudeloche.

Songe surtout que tu signes aujourd’hui ton contrat de mariage avec mademoiselle Henriette de Veauvardin.


Edgard.

Oui… Plus bas.


Madame Beaudeloche.

Pourquoi ça ?


Edgard.

Il est inutile d’instruire les domestiques.


Madame Beaudeloche.

Oh ! quel garçon mystérieux !


Florestine, rentrant et remettant une cravate blanche à Edgard.

Voici votre cravate, monsieur.


Edgard, froidement.

Merci, mademoiselle.

Mettant sa cravate blanche.


Madame Beaudeloche.

Florestine, attachez-la lui.


Florestine, faisant le nœud de la cravate.

Oui, madame.


Edgard.

C’est inutile…


Madame Beaudeloche.

Si… si… Il faut aujourd’hui que mon fils soit beau.


Edgard, toussant pour couvrir les paroles de sa mère.
Hum ! hum !

Florestine.

Voilà qui est fait.


Edgard, froidement.

Merci, mademoiselle. (À part.) A-t-on l’air assez cornichon comme ça !


Madame Beaudeloche, à Florestine.

À propos, a-t-on apporté de chez Tahan une jardinière en bois de rose ?


Florestine.

Une jardinière ?


Madame Beaudeloche.

Oui, que mon fils a commandée hier.


Florestine.

Je n’ai rien vu.


Madame Beaudeloche.

Nous allons y passer… il nous la faut absolument… Notre chère Henriette y compte.


Edgard, toussant.

Hum ! hum !


Madame Beaudeloche.

Edgard, ton bras ?


Edgard.

Oui, maman.


Madame Beaudeloche.

Ah ! mon Dieu !… j’ai oublié mes bracelets ! je ne sais où j’ai la tête… Je reviens… Florestine, brossez le chapeau de mon fils.

Elle sort par l’angle de droite.


Florestine, prenant le chapeau sur le fauteuil et une brosse.

Oui, madame.


Scène III

Edgard, Florestine


Florestine, arrivant vivement près d’Edgard, et d’un ton impérieux.

Vous ne sortirez pas !


Edgard, intimidé.

Hein ?


Florestine.

Qu’est-ce que c’est que mademoiselle Henriette ?


Edgard, troublé.

Connais pas !


Florestine.

Et vous lui offrez des jardinières en bois de rose ?


Edgard.

Ça ne prouve rien… Dans le monde, on ne se connaît pas… et tous les jours on s’offre des jardinières… en bois de rose…


Florestine, avec colère et brossant le chapeau à rebrousse-poil sans s’en apercevoir.

C’est possible… mais vous ne sortirez pas !


Edgard.

Voyons, Florestine !


Florestine.

Je vous dis que non ! je ne le veux pas ! je ne le veux pas !!!


Scène IV

Les Mêmes, Madame Beaudeloche, entrant


Madame Beaudeloche.

Me voici prête.


Florestine, à part.

Madame ! (Haut, d’un ton soumis.) Voici votre chapeau, monsieur.


Edgard, froidement.

Merci, mademoiselle. (Il le met sur sa tête, tout ébouriffé. À part.) Me voilà gentil… un jour de contrat !


Madame Beaudeloche.

Eh bien, partons-nous ?


Edgard, ahuri.

Certainement… certainement… certainement… (Il regarde tour à tour sa mère et Florestine, qui époussette froidement un meuble ; tout à coup poussant un cri.) Oh ! aïe ! oh ! aïe !


Madame Beaudeloche et Florestine.

Quoi donc ?


Edgard, se tenant la joue.

J’ai mal aux dents !


Madame Beaudeloche.

Ah ! mon Dieu ! encore !


Edgard.

Ça m’élance ! ça m’élance !


Florestine, avec compassion.

Oh ! ce pauvre M. Edgard !

Elle apporte une chaise au milieu.

Edgard, à part.

Bonne bête, va !


Madame Beaudeloche.

C’est singulier !… ça te prend bien souvent depuis quelque temps…


Edgard, s’asseyant.

Oui… chaque fois que je veux sortir.


Madame Beaudeloche.

Le plus extraordinaire, c’est que j’ai fait venir mon dentiste… et il n’y comprend rien.


Edgard, assis.

Parbleu !


Madame Beaudeloche.

Hein ?


Edgard.

Parbleu !… puisque c’est nerveux !


Madame Beaudeloche.

Ah ! mon Dieu !… où as-tu donc fourré ton chapeau ?

Elle le lui prend sur la tête.


Edgard, le retenant.

Tiens !… c’est nerveux !… comme mes dents !


Madame Beaudeloche.

Comment te trouves-tu ?

Elle va poser le chapeau sur la table à gauche.


Edgard, regardant Florestine.

Mais… je crois que ça va mieux… et même si je pouvais prendre un peu l’air. (Il se lève, Florestine le pince.) Non ! oh ! aïe !… oh ! aïe !… ça me reprend !

Il se rassied.


Madame Beaudeloche.

Pauvre enfant ! que lui faire ?

Elle remonte.


Florestine, apportant une petite fiole.

Si Monsieur voulait essayer un peu de cet élixir ?…


Edgard, froidement.

Merci, mademoiselle. (Bas à Florestine.) Fichez-moi la paix !… je n’aime pas qu’on me blague !

Elle remonte.


Madame Beaudeloche, arrivant derrière le fauteuil et lui nouant vivement un mouchoir blanc sous le menton.

Tiens ! cette mentonnière…


Edgard, à part.

Bien !… voilà le bouquet ! Tenue de fiancé.


Madame Beaudeloche, bas à Edgard.

Là !… repose-toi… tiens-toi chaudement… et, quand la crise sera passée, viens me retrouver chez M. Veauvardin…


Edgard, l’interrompant.

Oh ! là là…


Madame Beaudeloche.

Florestine, je vous recommande mon fils.


Florestine.
Soyez tranquille, madame.

Madame Beaudeloche, montrant le châle sur le fauteuil.

Prenez mon châle jusqu’à la voiture.

Florestine le prend.

Ensemble

Air de La dernière rose (polka-mazurka de Heintz)

Madame Beaudeloche

Je vais excuser ton absence,
Mais sers-toi de ton élixir,
Cela te guérira, je pense,
Et bientôt tu pourras venir

Edgard

Tâche d’excuser mon absence,
De ces lieux je ne puis sortir.

(À part.)

Car on me met en pénitence,
Et je suis forcé d’obéir.

Florestine, à part

Oui, je doute de sa constance,
L’ingrat pourrait bien me trahir !
Et je veux ici par prudence
Auprès de moi le retenir.

Madame Beaudeloche et Florestine sortent par la droite.


Scène V

Edgard, seul, se levant

Savez-vous que ça devient très fastidieux !… Etre obligé de s’envelopper la mâchoire… et de se bassiner avec un tas d’élixirs. (Arrachant sa mentonnière et la jetant.) Tiens ! va donc te promener !… va donc te promener !… (Se calmant.) Voilà ce que c’est que de se familiariser avec les domestiques ! Oh ! si c’était à refaire !… C’est la faute de mon tailleur !… Il y a deux ans|c|je faisais mon droit… Un jour, cet animal-là m’apporte un habit neuf… Je veux le boutonner… crac ! voilà un bouton qui me reste dans la main… Florestine passe… je lui dis : "Mademoiselle, voulez-vous me raccommoder mon bouton ? Avec plaisir, monsieur ! " Et la voilà qui se met à recoudre…

Air du Matelot

Les noirs cheveux de la jeune soubrette
Frôlaient de près mon menton frémissant ;
À leur parfum de douce violette
Je reconnus la pommade à maman.
Ému, troublé par l’odeur enivrante,
Crac ! je l’embrasse !… Hélas ! cette leçon
Prouve que seule une mère prudente
Doit de son fils recoudre le bouton !

Surtout quand il fait son droit !… Certainement, les femmes de chambre… c’est gentil, mais ça se cramponne trop ! et puis ça ne met pas de gants… et puis ça a les doigts bleus… et puis ça porte des chaussons de lisière… le matin… Parlez-moi d’une veuve, jeune, jolie, spirituelle, bonne musicienne… avec quatre-vingt et quelques mille livres de rente !… voilà ce que je conseillerai toujours à un jeune homme ! (Regardant à sa montre.) Quatre heures et demie ! bigre !… et mon contrat qui se signe à cinq… Il n’y a pas à dire, il faut que je franchisse Florestine. La voici… Soyons digne !


Scène VI

Edgard, Florestine


Edgard.
Approchez, mademoiselle Florestine… Une explication est devenue nécessaire entre nous…

Florestine, d’un ton dégagé.

Ah çà ! est-ce que vous allez faire votre tête ?

Edgard. -Je veux bien ne pas répondre à cette trivialité… mais je vous déclare que vos exigences ont pris un caractère… très embêtant !


Florestine, rangeant sur la table à droite et fredonnant.

"Les canards l’ont bien passée, tire lire lire !…"


Edgard.

Me condamner à des maux de dents quotidiens, m’empêcher de sortir… de vaquer à mes affaires… les plus…


Florestine.

Ne faites donc pas de phrases… ça vous donne l’air jocrisse !


Edgard.

Mademoiselle, je suis votre maître !…


Florestine, fredonnant.

"Les canards l’ont bien passée…"


Edgard, à part, découragé.

"Tire, lire, lire !…" Voilà ce que c’est de se familiariser ! Elle est de bonne humeur… Si je lui avouais tout bêtement la chose… Car enfin, puisque je me marie, la politesse exige que je lui en fasse part. (Haut.) Florestine… ma petite Florestine…


Florestine, qui s’est assise à gauche et feuillette un journal de modes.

Eh bien, après ?


Edgard, à part.
Elle va peut-être grincer. (Haut.) Avez-vous pensé quelquefois que je pourrais… me marier ?…

Florestine.

Ah ! c’te bêtise !


Edgard.

Comment ? (Un peu rassuré, à part.) Elle n’a pas grincé.


Florestine.

Vous êtes trop jeune… Vingt-cinq ans !… Mouchez-vous donc !


Edgard, à part.

Est-elle commune ! Avez-vous remarqué comme elle est commune ? (Haut.) Cependant… si par hasard un beau parti se présentait…


Florestine, se levant et venant à lui.

Ah çà ! qu’est-ce que vous me chantez là ? (Le regardant en face.) C’est donc sérieux ?


Edgard, troublé.

Sérieux… c’est-à-dire… et encore !… (À part.) Cristi ! quel œil !


Florestine.

Est-ce par hasard cette demoiselle Henriette ?


Edgard, vivement.

Connais pas !


Florestine.

C’est que j’irais la trouver, voyez-vous !… et ça ne serait pas long.


Edgard.

Pour quoi faire ?


Florestine, appuyant.
Pour lui causer !…

Edgard, à part.

Elle me fait frémir ! (S’efforçant de rire.) Moi ! épouser Henriette ? ah ! c’est une bonne charge !… La connais-tu ?


Florestine.

Non.


Edgard.

Une petite rouge-carotte… avec une jambe de bois !


Florestine.

Comment ?


Edgard, s’embrouillant.

En bois de rose… c’est même que ça que maman lui donne une jardinière… de même métal… (À part.) Je ne sais plus ce que je dis !


Florestine.

Eh bien, alors ! pourquoi venez-vous me parler de mariage ?


Edgard.

C’est une épreuve !… Je voulais voir si tu m’aimais… parce que… (Tout à coup.) Florestine, je suis jaloux ! (À part.) Ca me tire d’affaire !


Florestine.

Jaloux ! et de qui, mon Dieu ?


Edgard.

De qui ? (À part.) C’est vrai, je n’y ai pas pensé. (Trouvant une idée.) Ah ! (Haut.) Vous plairait-il de me dire quel est ce pompier que j’ai rencontré ce matin dans l’escalier de service ?


Florestine, troublée.
Un pompier ?… Je ne sais…

Edgard, tragiquement.

Répondez !!! (À part.) Ca me tire d’affaire !


Florestine.

C’est… c’est le fils du tailleur qui lui montait son lait.


Edgard, avec indifférence.

Ah ! (À part.) Ca m’est complètement égal.

Il va prendre son chapeau.


Florestine.

Les jambes me rentrent.

Elle s’étend dans le fauteuil de madame Beaudeloche, devant la cheminée.


Edgard, à part.

Eh bien, la voilà qui s’installe dans la ganache à maman !

Il va pour sortir.


Florestine.

Il ne fait pas chaud ici… Edgard, mettez donc une bûche.


Edgard, étonné, posant son chapeau à droite.

Une bûche ?… Oui… oui… (Il va prendre une bûche dans le coffre à bois et dit à part :) Si c’est pour ça que j’ai endossé une cravate blanche ! (En mettant la bûche au feu, il aperçoit la pendule.) Credié ! cinq heures moins un quart ! (Haut.) Florestine… ma petite Florestine !…


Florestine.

Quoi ?


Edgard.

Je reviens !

Fausse sortie.


Florestine.
Où allez-vous donc ?

Edgard.

Moi ? je vais… je vais voter !… Le scrutin ferme à cinq heures…


Florestine.

Bah ! voter ?


Edgard.

C’est un devoir, mademoiselle… c’est un devoir !


Florestine.

Approchez-moi donc ce tabouret.


Edgard, stupéfait.

Quel tabouret ?


Florestine.

Là… pour mettre sous mes pieds.


Edgard.

Oui… oui… (À part, portant le tabouret.) Ah ! que je suis donc content d’avoir mis une cravate blanche !

Il le lui donne.


Florestine.

Merci !… (Se renversant dans le fauteuil.) Ah ! on est bien comme ça !


Edgard, à part, en montrant les pieds de Florestine.

Voyez-vous les chaussons de lisière ? Tiens, non ! elle n’en a pas !… Elle en avait ce matin… (Au public.) Si vous étiez venus ce matin, vous les auriez vus… (Haut, lui serrant la main.) Je reviens !

Fausse sortie.


Florestine, le retenant.

Asseyez-vous… là… près de moi…

Edgard. Oui…c’est que le scrutin…

Il s’assied sur le tabouret.

Florestine.

N’est-ce pas que c’est délicieux de passer la soirée comme ça… au coin du feu ?…


Edgard, se tapant les genoux avec impatience.

Certainement… certainement… le coin du feu !… (À part.) Elle m’embête énormément !…

Florestine, avec sentiment

Air de Pierre le Rouge

Etre assis près de ce qu’on aime !
Ah ! que ça fait du bien au cœur !
Edgard, très ennuyé
Ah ! que ça fait du bien au cœur
D’être assis près de ce qu’on aime !

Florestine

Eprouvez-vous tout ce bonheur
Comme je l’éprouve moi-même ?
Edgard, de même
Je l’éprouve, parol’ d’honneur !
Trente-six fois plus que toi-même !

Ensemble

Edgard, à part

Non, non, tu ne sais pas
Combien tu me pès’s sur les bras ;
Non, non, tu ne sais pas
À quel point tu m’pès’sur les bras !

Florestine

Non, non, l’on ne sait pas
Combien l’ tête-à-tête a d’appas !
Non, non, l’on ne sait pas
Combien l’ tête-à-tête a d’appas !


Florestine.

Où êtes-vous allé hier soir ?…


Edgard, à part.

Chez mon beau-père ! (Haut.) Je suis allé aux Bouffes… à l’Opera-Buffa…


Florestine.

Qu’est-ce que vous avez vu ?…


Edgard.

J’ai vu… j’ai vu la Donna del Lago… charmant ouvrage ! (Voulant se lever.) Je reviens !


Florestine, l’arrêtant avec la main et d’une voix câline.

Oh ! Edgard !… ne vous en allez pas !

Il tombe malgré lui à genoux sur le tabouret.


Edgard, à part.

Mâtin !… elle me fait d’œil ! Ca se gâte !


Florestine.

Vous seriez bien gentil… bien gentil… si vous vouliez me raconter l’opéra que vous avez vu hier soir ?


Edgard, avec éclat, se levant et descendant la scène.

Ah ! non ! ah ! non !!!


Florestine, lui prenant le bras.

Je vous en prie !


Edgard.

Permettez, ma chère amie… Le scrutin ferme…


Florestine.

Eh bien, après vous irez voter.


Edgard, à part.

Ah ! mais… c’est un crampon !… La Donna del Lago !… Je n’en connais pas un traître mot !…


Florestine.
Eh bien ?

Edgard.

Voilà ! (À part.) Qu’est-ce que je pourrais donc lui raconter de très court ? Ah ! (Haut.) Il y avait une fois un capitaine appelé Buridan… (À part.) Sapristi ! ça va être bien long… Je vais faire des coupures.


Florestine.

Après ?


Edgard.

Ce Buridan avait eu autrefois des rapports avec la donna del Lago… une nommée Marguerite de Bourgogne… qui avait l’habitude de recevoir ses amants dans une tour afin de les jeter à l’eau.


Florestine, étonnée.

Tiens !…


Edgard, à part.

J’aurais mieux fait de choisir la Demoiselle à marier. (Haut, reprenant.) Alors… Gauthier d’Aulnay…


Florestine.

Mais c’est la Tour de Nesle, ça !


Edgard.

Tu crois ?… c’est possible ! ils auront mis ça en italien, avec de jolis airs… les filous !… Allons !… puisque tu connais la Donna del Lago, bonsoir, je vais voter.


Florestine, tout à coup.

Ah ! mon Dieu !…


Edgard.
Quoi encore ?…

Florestine.

Madame, qui m’a dit de changer les rideaux…


Edgard.

Eh bien, change-les…

Il va pour sortir par la droite.


Florestine.

Edgard, apportez-moi donc l’échelle.


Edgard.

Moi ! par exemple !… je n’ai pas le temps !

Edgard disparaît par la droite, premier plan.


Florestine.

L’échelle ! l’échelle !… Je ne pourrai la porter toute seule !… Edgard, allons donc !


Edgard, dans la coulisse, avec humeur.

Un instant, que diable ! (Rentrant et portant l’échelle.) Ah ! je suis bien content d’avoir mis une cravate blanche…

Il place l’échelle devant la porte de gauche, à l’angle.


Florestine.

Là !… pendant que vous allez décrocher ceux-ci, je vais chercher les autres rideaux… Montez…


Edgard, résistant.

Moi ? je ne monte pas à l’échelle !…


Florestine.

Montez donc !…


Edgard.

Mais, mademoiselle…


Florestine.
Allons donc !… dépêchez-vous !…

Edgard, montant de très mauvaise humeur.

Voilà, mon Dieu !… voilà !… (Florestine sort par l’angle de droite. Sur l’échelle.) Voilà ce que c’est que de se familiariser…


Scène VII

Edgard, Veauvardin


Un Domestique, annonçant.

M. de Veauvardin !


Edgard, à part, en haut de l’échelle.

Fichtre ! mon beau-père !

Il met vivement son mouchoir en mentonnière.


Veauvardin.

Où est-il, ce cher Edgard Beaudeloche ?… Je viens savoir de ses nouvelles. (Apercevant Edgard.) Tiens ! qu’est-ce que vous faites là ?


Edgard, sur l’échelle et se prenant la mâchoire.

Je souffre tant ! je ne sais où me mettre !…


Veauvardin, à part.

Monter à l’échelle pour un mal de dents… c’est une drôle d’idée !


Edgard.

Bonjour, beau-père. (Poussant un cri de douleur.) Ah !…


Veauvardin, montant aussi à l’échelle.

Mon pauvre garçon, voilà une maladie qui tombe bien mal… un jour de contrat !


Edgard, inquiet.

Oui, plus bas !

Veauvardin descend quelques échelons.

Veauvardin.

Pourquoi ?


Edgard.

À cause de mes dents…


Veauvardin, remontant.

Avez-vous essayé de vous faire magnétiser ?


Edgard.

Non, pas encore. Est-ce que vous croyez à cela, vous ?


Veauvardin.

Mon cher, j’ai été témoin de choses si extraordinaires !… Il y a quinze jours, j’avais un rhume de cerveau… le cerveau, c’est ma partie faible… je vais chez une somnambule qui avait les yeux fermés… (Ici, Edgard, sans être vu de Veauvardin, descend de l’échelle et va regarder à la porte de l’angle droit.) Elle me prend la main, elle se recueille et me dit : "Rassurez-vous, madame, vous en avez pour neuf mois ! "


Edgard.

Et vous en avez eu pour dix francs !


Veauvardin, qui le croyait sur l’échelle.

Ah ! (Descendant.) Oui, parce qu’elle n’était pas lucide ! Mais j’en cherche une lucide…


Edgard.

Vous ! pour quoi faire ? (Appelant.) François !


Veauvardin.

Chut ! c’est un secret !

François entre.


Edgard, à François.

Emportez cette échelle… (À Veauvardin.) Je ne vous le demande pas.

François emporte l’échelle par l’angle gauche.

Veauvardin.

Si, je vais vous le dire…


Edgard, prenant son chapeau.

Vous me conterez ça en route…


Veauvardin.

Figurez-vous que, le 27 septembre dernier… dans ma terre du Berry… on a trouvé deux truffes…


Edgard, lui donnant aussi son chapeau.

Qui ça ?


Veauvardin.

Ceux qui les trouvent ordinairement… les… mais ils ont la fâcheuse habitude de les manger incontinent…


Edgard, tirant sa montre.

Dites donc, cinq heures un quart !


Veauvardin.

Ca m’est égal… Alors, j’ai eu l’ingénieuse idée de les remplacer par une somnambule… qui les trouverait… sans les manger !… Ca serait une opération magnifique… Je lui donnerais cinq pour cent dans les bénéfices… mais il faut qu’elle soit lucide ! Je cherche un sujet dans tout Paris… et si je peux mettre une fois la main dessus…


Edgard.

Si nous nous en allions ?


Veauvardin.

Où ça ?


Edgard.

Eh bien !… et le contrat ?…


Veauvardin.
Ah ! je ne vous ai pas dit… On le signe ici.

Edgard, bondissant.

Hein ? comment ?


Veauvardin.

Tout le monde va venir… Le notaire est prévenu.


Edgard, à part.

Nom d’une bobinette !


Veauvardin.

Madame Beaudeloche, votre mère, ne voulait pas… mais vous souffrez… et j’ai tenu bon !… Qu’avez-vous donc ?


Edgard.

Rien ! je suis enchanté !

Ritournelle à l’orchestre.


Veauvardin.

Tenez… Voici nos invités…


Edgard, à part.

Et l’autre qui va arriver avec ses rideaux !


Scène VIII

Edgard, Veauvardin, Madame Beaudeloche Henriette, Invités

Chœur

Air de la valse de Satan

Les Invités

Puisque au logis de la future
Le marié ne peut venir,

Chez lui nous voici pour conclure
Le contrat qui doit les unir.

Veauvardin, Madame Beaudeloche, Henriette

Au logis de votre future
Puisque vous ne pouvez venir,
Chez nous l’on se rend pour conclure
Chez vous l’on se rend pour conclure
Le contrat qui doit nous unir.
Le contrat qui doit vous unir.

Edgard, à part

Voici la noce et la future !
Et Florestine va venir,
De cette grave conjoncture
Comment diable vais-je sortir ?


Madame Beaudeloche.

Edgard, remercie ces dames qui ont bien voulu se déranger…


Edgard.

Certainement… Mesdames, je vous prie d’agréer l’assurance de ma considération… Si nous passions au salon ?


Madame Beaudeloche, bas à Edgard.

Dis donc quelque chose à ta future.

Elle remonte.


Edgard, ahuri.

Oui ! (Haut, s’adressant à Veauvardin.) Mademoiselle… je vous prie de croire… (S’apercevant de sa méprise.) Non ! pas vous ! (À Henriette.) Mademoiselle… je suis heureux… oh ! mais bien heureux !… Si nous passions au salon ?


Veauvardin.

Il a raison… nous ferons un whist en attendant le notaire.

Reprise du chœur


Tout le monde sort par l’angle de gauche.

Les portes se referment.


Scène IX

Edgard ; puis Florestine


Edgard, seul.

Qu’est-ce que je vais devenir ? Tout ce monde qui est là… qui grouille dans les salons… et le notaire qu’on attend… et Florestine avec ses rideaux !… Ah… si c’était à refaire… Elle ne voudra jamais croire qu’Henriette a une jambe de bois… ça ne se voit pas assez… Elle va éclater… devant toute la noce !… Cristi !… j’ai envie de prendre un chemin de fer quelconque et d’aller toujours tout droit… Ah ! la voici !…


Florestine entre avec des rideaux et va vers la porte de l’angle gauche.

Eh bien… vous n’avez donc pas décroché les rideaux ?


Edgard, ahuri, courant vivement à elle pour l’éloigner de la porte.

Non… non… je ne suis pas en verve !


Florestine.

Qu’est-ce que vous avez fait ?


Edgard.

J’ai été voter… Ça rend l’homme meilleur… (À part.) S’il y avait une trappe, je la fourrerais dedans ! (Haut.) Florestine… je ne t’ai jamais tant aimée !


Florestine.

Qu’est-ce qui vous prend ?


Edgard.
Oui… je voudrais te voir loin… bien loin… dans la campagne…

Florestine.

Une partie de campagne ?… Aujourd’hui ?


Edgard, à part.

Tiens… ça me tire d’affaire… (Haut.) Tu l’as deviné… une surprise… pour ta fête…


Florestine.

Ma fête ?… C’est dans deux mois.


Edgard.

Ça ne fait rien… je serais bien aise de te la souhaiter tout de suite…


Florestine.

Je veux bien.


Edgard.

Maman est sortie… J’ai justement ma soirée libre… Hein ?… quelle chance !…


Florestine.

Où irons-nous ?


Edgard.

À Strasbourg…


Florestine.

Hein ?


Edgard.

Non ! (À part.) J’ai été trop loin. (Haut.) À Asnières… nous mangerons une friture.


Florestine.

Oh oui !… avec de l’omelette au rhum !


Edgard.
Naturellement… c’est la sauce du goujon !

Florestine, lui prenant le bras.

Allons !… partons !…


Edgard.

Non… pas comme ça !… pas ensemble !…


Florestine.

Pourquoi ?


Edgard.

Parce que… (À part.) Est-elle collante ! (Haut.) On pourrait nous rencontrer… et le monde est si méchant !… Je tiens à votre considération, Florestine !


Florestine.

Où nous retrouverons-nous ?


Edgard.

Rendez-vous général sur le pont d’Asnières… à gauche… tu entends !… à gauche… Le premier arrivé attendra l’autre… ça sera probablement moi…


Florestine.

C’est convenu !


Edgard.

Là !… Es-tu contente ?…


Florestine, lui serrant la main et avec expression.

Oh oui !…je suis t’heureuse !…

Elle remonte.


Edgard, à part.

Oh ! t’heureuse !… elle fait des cuirs… Je suis fâché de ne pas avoir mes rasoirs…


Florestine, revenant à lui.

Dites donc !… je vais mettre mon écharpe lilas et mon bonnet rose.


Edgard.

Je n’osais pas te le demander !

Ensemble

Air de la polka de Heintz : La dernière rose

Edgard

Prends à l’instant un wagon pour Asnière ;
Avec mystère,
Pars la première.
Va te camper sur le pont solitaire :
Ne flâne pas,
Je suis tes pas !

Florestine

Je vais donc prendre un wagon pour Asnière ;
Et le première,
Avec mystère,
J’arriverai sur le pont solitaire :
Mais n’flânez pas,
Suivez mes pas.

Florestine

Ah ! que j’aime, à la brune,
Un tendre rendez-vous !
Le temps est doux,
Et nous aurons d’la lune.

Edgard

Quelle chance ! oui, là-bas,
Tu pourras voir la lune…
(Parlé. À part.) Mais du diable ! si tu vois ton gars.

Reprise ensemble

Florestine sort par la droite, premier plan.


Edgard, lui criant de la porte.

Sur le pont d’Asnières !… à gauche !… Le premier arrivé attendra l’autre !…


Scène X

Edgard ; puis Veauvardin ; puis Henriette


Edgard, seul.

Libre !… Partie !… Tra la la ! (Il fait des gambades de joie, et finit par sauter sur le fauteuil devant la cheminée en criant.) Ah !… je suis t’heureux !…

Veauvardin paraît à la porte de l’angle gauche et aperçoit Edgard perché.


Veauvardin.

Encore !


Edgard, à part.

Fichtre ! mon beau-père !…


Veauvardin.

Qu’est-ce que vous faites là ?


Edgard, toujours perché, se prenant la mâchoire.

C’est du mal de dents… Je ne sais où mettre !


Veauvardin.

Quelle drôle de médecine !


Edgard, descendant.

Voilà ce que c’est…


Veauvardin, l’interrompant.

Non ! (Sévèrement.) Beaudeloche fils !…


Edgard.

Veauvardin père !


Veauvardin.

J’ai quitté mon whist pour vous dire une chose…


Edgard.
Laquelle ?

Veauvardin.

Beaudeloche fils, vous manquez d’empressement vis-à-vis d’Henriette… et ça me peine !…


Edgard.

Ah ! beau-père !


Veauvardin.

Je vous trouve tantôt sur un fauteuil, tantôt sur une échelle… Que diable !… ce n’est pas là faire sa cour ! Vous avez l’air de jouer au chat perché !


Edgard.

Si je pouvais vous expliquer ma position.


Veauvardin.

Je sais qu’on souffre beaucoup… mais faites-la arracher !… Voyons, voulez-vous que je vous conduise chez mon dentiste ?


Edgard.

Non !… merci !… ça va mieux… ma crise est partie !… (À part.) Elle est sur le pont d’Asnières, ma crise !


Veauvardin.

Prenez-y garde !… car ma fille elle-même commence à s’apercevoir… Enfin on vous trouve tiède !


Edgard.

Pristi !


Henriette, entrant par l’angle de droite.

Papa… on vous attend pour donner les cartes !


Edgard, bas à Veauvardin.
Laissez-nous, je vais réparer ça.

Veauvardin, bas.

Allez !… ferme !… ferme !… et surtout pour l’amour de Dieu, ne montez plus sur les meubles !

Il sort par l’angle de droite en faisant des signes d’encouragement à Edgard.


Scène XI

Edgard, Henriette ; puis Florestine


Edgard, à part.

Ah ! on me trouve tiède !

Il s’élance derrière Henriette et l’embrasse sur l’épaule.


Henriette, se reculant effrayée.

Ah ! mon Dieu !


Edgard, lui faisant plusieurs petits saluts très respectueux.

Mademoiselle… me ferez-vous l’honneur d’accepter la première polka ?…


Henriette, faisant la révérence.

Avec plaisir, monsieur ! (À part.) Quelle drôle de manière d’inviter !


Edgard, à part.

Ah ! on me trouve tiède !

Il passe à la droite d’Henriette et l’embrasse de même.


Henriette, reculant.

Encore ?


Edgard, faisant plusieurs saluts.

Une petite valse ?… Une petite valse ?…


Henriette.

Avec plaisir… Mais il est inutile de continuer à m’inviter, je suis retenue pour toutes les autres. (À part.) Si tous les danseurs en faisaient autant !…


Edgard.

Mademoiselle, vous devez me trouver bien froid, bien réservé !…


Henriette, à part.

Il appelle ça être réservé !… (Haut.) Mais pas du tout, monsieur.


Edgard.

Ah ! je croyais…


Henriette.

Il paraît que vos douleurs sont passées !…


Edgard, avec chaleur.

Il m’en reste une… celle de ne pouvoir vous exprimer assez combien je vous aime !… car vous ne savez pas…

Il lui prend les mains et les baise.


Henriette, se dégageant.

Pardon, je suis invitée !


Edgard, à part.

Quelle jolie petite main !… Ah ! dame !… ça porte des gants…


Henriette, à part.

Je ne le reconnais plus.


Edgard, à part.

Et les pieds !… Pas le moindre chausson de lisière ! (Avec passion.) Ah ! mademoiselle !…


Henriette.

On m’attend… pour faire de la musique…

Florestine paraît par le premier plan de droite en toilette pour sortir : elle reste un moment interdite… puis jette son châle avec dépit, et vient s’asseoir près de la table de droite.

Edgard, continuant avec feu sans voir Florestine.

Au moment de nous marier… de nous unir pour toujours…


Henriette.

Prenez donc garde !… vous chiffonnez mes manchettes !…


Edgard.

Quand je vous regarde, toutes les autres femmes me font l’effet de femmes de chambre !… d’affreuses petites femmes de chambre !…


Henriette, voulant se dégager.

Je crois qu’on m’appelle !… (Saluant.) Monsieur… je suis heureuse de vous savoir rétabli.

Elle sort par l’angle de droite.


Edgard, à part.

Je suis heureuse ! comme elle évite le cuir !… c’est un ange ! Ah ! on me trouve tiède ! (Il se retourne pour l’embrasser encore et aperçoit Florestine.) Ah ! sacrebleu ! ah ! sacrebleu !!!


Scène XII

Edgard, Florestine.


Florestine, se levant vivement.

À nous deux, monsieur !


Edgard, brusquement.

Qu’est-ce que vous faites là ? Pourquoi n’êtes-vous pas à Asnières ?… Le premier arrivé devait attendre l’autre !


Florestine, avec colère.
Je suis venue…

Edgard, avec colère.

Pour m’espionner !…


Florestine, de même.

Non… pour chercher mon parapluie…


Edgard, de même.

C’est une mauvaise action !


Florestine, de plus en plus irritée.

Et je vous surprends… vous ! après vos promesses, vos serments… Mais ça ne se passera pas comme ça !… et je vais…

Elle fait un pas vers le salon.


Edgard, hors de lui.

Arrêtez ! (Avec égarement.) Je ne veux pas ! je ne veux pas !


Florestine, effrayée.

Ah ! mon Dieu !


Edgard, hors de lui.

Va-t’en !… Je perds la tête… (La menaçant.) Je suis capable de…


Florestine, avec terreur.

Au secours !… ah !…

Elle tombe évanouie dans les bras d’Edgard.


Edgard, la tenant dans ses bras.

Eh bien !… elle se trouve mal… Sapristi !… Voyons, Florestine… pas de bêtises !… C’est pour rire… pas de bêtises !…


La voix de Madame Beaudeloche, dans la coulisse.

Florestine !… Florestine !…


Edgard, répondant.

Voilà !… voilà !… (À lui-même.) On l’appelle !… On va venir… je ne peux pas signer mon contrat comme ça !… Qu’est-ce que je vais en faire ? (Il la prend sur ses bras et parcourt le théâtre avec agitation.) Où diable la fourrer ?… Où diable la colporter ?


Scène XIII

Florestine, Edgard ; puis Le Notaire


Le Notaire, entrant par la droite du premier plan, à la cantonade.

C’est moi… le notaire !… (Apercevant Edgard promenant Florestine.) Ciel !


Edgard, au notaire, avec force.

Pas un mot ou je vous étrangle !

Il entre vivement à gauche, dans sa chambre, en emportant Florestine.


Scène XIV

Le Notaire, Madame Beaudeloche ; puis Veauvardin ; puis Edgard ; puis Henriette


Le Notaire, pétrifié.

Il m’étrangle ?


Madame Beaudeloche, entrant par l’angle de droite.

Florestine ! (Apercevant le notaire.) Ah ! monsieur le notaire…


Le Notaire, effrayé.

Moi, madame ?… je n’ai rien vu… je n’ai rien dit !…

Il entre vivement dans le salon par l’angle gauche.

Madame Beaudeloche, seule.

Qu’est-ce qu’il a donc, ce notaire ?… cette figure renversée !…


Veauvardin, paraissant à la porte du salon, par la droite.

Edgard !… mon gendre !… (À madame Beaudeloche.) Pardon !… vous n’avez pas vu mon gendre ?


Madame Beaudeloche.

Je le croyais au salon.


Veauvardin.

Non ! on le cherche pour chanter au piano… Il doit être sur quelque meuble.

Ils remontent vers les deux portes du salon.

Edgard rentre en scène sans voir les autres personnages. Il est très effaré et tient un panier de charbon à la main. — À part, sur le devant. — Elle parlait de s’asphyxier ! j’ai confisqué le charbon !


Veauvardin.

Ah ! le voici.


Edgard, à part.

Mon beau-père !

Il cache le panier derrière son dos.


Madame Beaudeloche.

D’où viens-tu ?


Edgard.

De nulle part… Je me promène. (À part.) Fichu panier !


Madame Beaudeloche.

Comme tu es pâle ?


Edgard.
C’est le charbon…

Veauvardin.

Quel charbon ?


Edgard, interdit.

Le… charbon de terre, l’odeur…


Veauvardin.

Je ne sens rien… Allons, donnez-moi le bras…

Il passe devant lui et lui prend le bras.


Edgard.

Pour quoi faire ?


Veauvardin.

On vous attend pour chanter votre romance : Petite Marguerite…


Edgard, à part.

Sacrebleu !


Veauvardin.

Ma fille est au piano…


Edgard.

C’est que…


Madame Beaudeloche.

Eh bien, ne vas-tu pas te faire prier ?


Edgard.

Moi ? du tout !… Je trouve ça ridicule… et même… (À part.) Fichu panier !


Madame Beaudeloche.

Dépêche-toi !… Moi, je vais installer une table de bouillotte… Où sont les jetons ?…

Elle se dirige vers la chambre d’Edgard.


Edgard, vivement, lâchant Veauvardin et courant barrer saporte.
Pas par là ! pas par là ! (Montrant la table de droite.) Dans la table… ils sont dans la table !…

Madame Beaudeloche, étonnée.

C’est bon… il est inutile de te fâcher.

Elle traverse et cherche dans la table.


Henriette, paraissant par la droite, à Edgard.

Eh bien, monsieur !… nous vous attendons !…


Edgard.

Avec plaisir… avec plaisir… (À part.) Je ne peux pourtant pas chanter Petite Marguerite avec un boisseau de charbon sous le bras.


Veauvardin.

Mon gendre…


Edgard.

Oui… Prenez ça !

Il lui met le panier de charbon dans les mains.


Veauvardin, étonné.

Hein ?


Henriette, qui n’a rien vu, à Edgard.

Eh bien ?


Edgard.

Avec plaisir !… avec plaisir !…

Il entre dans le salon, par la droite.


Scène XV

Veauvardin, Madame Beaudeloche, Le Notaire


Veauvardin, regardant le panier avec stupéfaction.
Du charbon !!!

Madame Beaudeloche, se retournant et apercevant le panier.

Qu’est-ce que c’est que ça ?


Veauvardin, ahuri.

Je ne sais pas !


Madame Beaudeloche.

Où avez-vous pris ce panier ?


Veauvardin.

Je ne sais pas !


Madame Beaudeloche.

Est-ce que vous avez froid ?


Veauvardin.

Moi ? non.


Madame Beaudeloche.

Eh bien ?


Veauvardin.

Eh bien ?


Madame Beaudeloche, à part.

Ah ! il est fou, ce vieux maniaque !… (Appelant Florestine.) Florestine !…

Elle entre par la droite, premier plan.


Veauvardin, à part.

Pourquoi diable mon gendre m’a-t-il confié ce dépôt ?… c’est très ennuyeux en soirée… ça noircit les gants.


Le Notaire, avec une carte à la main, à Veauvardin. Il entre par la gauche, troisième plan.

Monsieur, on demande un quatrième au whist…


Veauvardin, prenant la carte.

Avec plaisir ! (Lui remettant le panier.) Prenez ça, ça noircit les gants.

Il sort par la droite, troisième plan.


Scène XVI

Le Notaire ; puis Edgard


Le Notaire, stupéfait.

Hein ? Plaît-il ? Ah çà ! ce monsieur me prend-il pour un domestique ?… Un notaire ! Qu’est-ce que je vais faire de ce panier ?

Il fait le tour de la scène au fond, en cherchant où poser le panier, et de manière à tourner le dos à Edgard.


Edgard, venant de la gauche, troisième plan, et parlant à la cantonade.

Il y a encore cinq couplets… mais je les ai oubliés. (En scène et avec agitation.) Ils m’embêtent !… ils me font chanter des Petite Marguerite pendant que cette malheureuse… que j’ai laissée à moitié évanouie…


Le Notaire, ouvrant la porte de la chambre d’Edgard.

Je vais le poser par là.


Edgard, à part, se dirigeant vers sa chambre.

Si je pouvais l’envoyer coucher.


Le Notaire, poussant un cri.

Ciel !… une femme !…


Edgard, vivement, avec force.

Pas un mot ou je vous étrangle !

Il entre vivement et ferme la porte.


Le Notaire, seul, regardant ses gants qui sont tout noirs.

On me croira si on veut… Voilà trente ans que je suis notaire, mais jamais…

Air du Parnasse des dames

Quand mon utile ministère
M’appelle en un logis poli,
Chacun s’empresse pour me plaire…
Et l’on veut m’étrangler ici !
De sirops, de glaces exquises,
Ailleurs, on m’abreuve à foison !
Ici, pour toutes friandises,
On m’offre un panier de charbon…
On m’offre à croquer… du charbon !

(Apercevant Edgard qui rentre en scène.) Oh !…

Il se sauve par la droite, premier plan, emportant le panier.


Scène XVII

Edgard ; puis Henriette


Edgard, rentrant avec précaution.
Chut !… elle va mieux… Je lui ai tapé dans les mains… et, comme ça ne la calmait pas, je lui ai fait une énorme craque… J’ai eu le toupet de lui persuader que le mariage était rompu… v’lan !… et elle l’a cru ! Elle est bête, cette fille ! et comme ça ne la calmait pas… je lui ai donné tout le sucre de mon sucrier et un plâtre de M. Musard… en chocolat !… alors elle m’a appelé son Edgard… Elle est gourmande, cette fille !… Elle va aller se coucher… à son cinquième… quand je lui aurai porté la bassinoire. (S’adressant à droite, premier plan, et à la cantonade.) François ! vite ! la bassinoire !… (Reprenant.) Parce que… elle est gelée… J’avais oublié de fermer la fenêtre, moi !… Comme ça, je pourrait signer mon contrat tranquillement, et demain nous verrons…

François, ébahi, apportant la bassinoire.

Voilà, monsieur !…


Edgard, la prenant.

C’est bien !… va-t’en ! (Regardant autour de lui.) Personne ! (Il met du feu dans la bassinoire.) Expions nos faiblesses… avec un peu de feu… Ah ! si c’était à refaire !…


La voix d’Henriette, dans la coulisse.

Oui, papa… je cherche mon danseur !…

Musique en sourdine dans les salons.


Edgard.

Hein ?

Il cache la bassinoire derrière son dos.


Scène XVIII

Edgard, Henriette ; puis Veauvardin


Henriette, entrant par la gauche, troisième plan.

Eh bien, monsieur !… je vous attends !…


Edgard, embarrassé.

Pour quoi faire ?


Henriette.

Pour polker !


Edgard, à part.

Sapristi !!!


Henriette.

Ne m’avez-vous pas invitée ?


Edgard.

Pour la seconde !… pour la seconde !…


Henriette.
Mais non, monsieur, c’est pour la première.

Edgard.

Ah ! tant mieux !… tant mieux !… (Poussant un cri.) Aïe !!!


Henriette.

Quoi donc ?


Edgard.

Rien ! (À part.) Je me suis brûlé le mollet !…


Veauvardin, entrant par la droite, troisième plan.

Eh bien, mon gendre, qu’est-ce que vous faites là ?

Edgard se sauve loin de Veauvardin, en cachant toujours la bassinoire derrière lui ; de sa main gauche il entoure la taille d’Henriette et commence sur place quelques pas de polka.


Edgard, dansant.

Vous voyez… nous sommes en train… de nous mettre en train…


Veauvardin.

Dépêchez-vous… allons !… allons !…


Edgard.

Tout de suite ! (Il continue à danser en tenant la bassinoire derrière lui, et en passant devant Veauvardin il la lui met entre les mains.) Prenez ça !

Il disparaît par l’angle de gauche en polkant avec Henriette.


Scène XIX

Veauvardin, Madame Beaudeloche ; puis Florestine


Veauvardin, stupéfait.
Une bassinoire à présent !… Est-ce qu’il a quelqu’un de malade ?

Madame Beaudeloche, entrant par la droite, premier plan.

Mais où est donc passée cette fille ?… (Apercevant Veauvardin.) Ah ! mon Dieu ! qu’est-ce que c’est que ça ?


Veauvardin.

Je n’en sais rien !


Madame Beaudeloche.

Tout à l’heure un panier de charbon et maintenant… Monsieur, quelle est cette plaisanterie ?


Veauvardin.

Est-ce que je sais !… Je vais lui demander… (S’élançant dans le bal avec la bassinoire.) Mon gendre !… mon gendre !…


Madame Beaudeloche, voulant le retenir.

Eh bien, où va-t-il ?… Monsieur Veauvardin ! Ah çà ! est-ce que le beau-père aurait quelque chose de dérangé ?…


Florestine, sortant de la chambre d’Edgard, sans bonnet.

Edgard ne revient pas. Ah ! madame !…

Elle s’éloigne vivement de la porte d’Edgard.


Madame Beaudeloche.

Enfin vous voilà, mademoiselle !… D’où venez-vous, d’où sortez-vous, depuis une heure que je vous appelle ?


Florestine.

Je n’ai pas entendu.


Madame Beaudeloche.

Taisez-vous !… Vous êtes une sotte !


Florestine.

Oui, madame.


Madame Beaudeloche.

Tout à l’heure on va signer le contrat…


Florestine.
Quel contrat ?

Madame Beaudeloche.

Le contrat de mon fils.


Florestine.

Comment ! je croyais que c’était manqué !


Madame Beaudeloche.

Manqué ? vous êtes folle !


Florestine, avec colère, à part.

Oh !… il m’a monté le coup !


Madame Beaudeloche.

Ecoutez-moi bien, Florestine… Au moment de la signature… quand tout le monde sera là… je sonnerai et vous apporterez la corbeille…


Florestine, étonnée.

La corbeille ?…


Madame Beaudeloche.

Quand je sonnerai… pas avant !… C’est une surprise…


Florestine.

Oui, madame…


Madame Beaudeloche.

Faites circuler les sirops… les rafraîchissements…


Florestine.

Voilà, madame !… (À part.) Ah ! je t’en ménage une de corbeille !

Elle sort par la droite, premier plan. La musique cesse dans les salons.


Scène XX

Madame Beaudeloche ; puis Edgard ; puis Veauvardin


Edgard, à la porte du salon de droite et saluant à la cantonade.

Mademoiselle, mille remerciements… vous polkez comme un ange… (Descendant.) Maintenant, vite, la bassinoire ! (Apercevant sa mère.) Oh !… maman !


Madame Beaudeloche.

Edgard, c’est très bien… tu fais parfaitement les honneurs… Je te recommande d’inviter la tante d’Henriette… c’est une politesse…


Edgard.

Oui…


Madame Beaudeloche.

Je l’aperçois là-bas près de la glace… Va… mon enfant… dépêche-toi…


Edgard.

Oui, oui… oui… (Il remonte vers la porte du salon et redescend brusquement en voyant sortir sa mère par la gauche du troisième plan.) J’ai bien le temps de faire danser les tantes d’Henriette !… (Regardant autour de lui.) Où peut-il avoir fourré la bassinoire ?

Il cherche dans les coins.


Veauvardin, entrant par la droite du troisième plan, la bassinoire à la main, à part.
Ce que ce notaire vient de me dire est bien étrange… Il croit avoir vu une femme dans la chambre de mon gendre !…

Edgard, l’apercevant et saisissant la bassinoire.

Ah ! merci, je la cherchais.


Veauvardin, tenant toujours le manche.

Laissez-moi, monsieur.

Il se dirige vers la porte d’Edgard.


Edgard.

Où allez-vous ?…


Veauvardin.

Dans votre chambre, monsieur !


Edgard, très effrayé.

Non ! Elle n’est pas faite !… Demain !…


Veauvardin.

Laissez-moi, monsieur… Laissez-moi !

Ils se débattent, la bassinoire reste dans les mains d’Edgard et le manche dans celles de Veauvardin, qui entre dans la chambre en trébuchant.


Scène XXI

Edgard ; puis Florestine


Edgard, jetant la bassinoire dans la cheminée et tombant dans un fauteuil.

Patatras !… tout est perdu !… Il va la voir… Quelle journée ! la tête me tourne !… (Florestine sort du salon à droite, avec un plateau.

Il jette un grand cri en apercevant Florestine.) Ah !… comment ! toi ? tu n’es pas là… et lui !… Embrasse-moi. (Changeant d’idée.) Non ! ça ne serait pas convenable.

Florestine, froidement.

À quand la noce ?


Edgard.

C’est rompu !


Florestine.

Ah !… c’est rompu ?… Est-ce pour cela qu’on donne un bal ?


Edgard, à part.

Aïe ! (Haut et vivement.) Juste !… c’est le bal de la rupture !… parce que dans le monde… quand on rompt… on se donne toujours un bal de rupture !…


Florestine, qui a posé son plateau, venant se placer devant lui.

Ah çà !… vous me croyez donc bien bête ?


Edgard.

Florestine !…


Florestine.

Dans un quart d’heure on va signer votre contrat…


Edgard, jouant l’étonnement.

Ah bah !… tu me l’apprends !


Florestine.

Au premier coup de sonnette… j’ai reçu l’ordre d’apporter ici la corbeille…


Edgard.

Vraiment ?… Ah ! c’est extrêmement aimable de ta part !…


Florestine, tirant en médaillon de sa poche.

Connaissez-vous cette croûte ?


Edgard.

Mon portrait !… rends-le moi… je te rendrai tes lettres de Vaugirard !


Florestine.
Non, monsieur !…

Edgard.

Ces jolies petites lettres de Vaugirard…


Florestine.

Non, monsieur !…


Edgard.

Que tu m’écrivais, quand tu étais chez ta tante…


Florestine.

Non !… J’attendrai qu’on sonne…


Edgard.

Pour quoi faire ?


Florestine.

J’arriverai droit à votre beau-père… je lui remettrai ceci…


Edgard, à part.

Bigre !…


Florestine.

Et je le prierai de vous demander comment votre portrait se trouve entre mes mains.


Edgard, suppliant.

Florestine !… veux-tu un châle de trente-huit francs ?


Florestine.

Non, monsieur !…


Edgard.

Tout laine ?…


Florestine.

Non, monsieur !…


Edgard.
De chez M. Chose ?…

Florestine.

Non, monsieur !… Si vous m’aviez dit la chose franchement…


Edgard.

Eh bien, je te la dis franchement !


Florestine.

Mais vous avez voulu me mystifier ! me faire aller… à Asnières !… Sonnez !… je suis là… j’attends !


Edgard, la suivant.

Florestine, un châle de quarante-huit francs ?


Florestine, de la porte.

J’attends !…


Edgard.

Tout laine ?…


Florestine.

Sonnez !…

Elle sort par la droite, premier plan.


Edgard, à travers la porte.

De chez monsieur ?…


Scène XXII

Edgard ; puis Veauvardin


Edgard, seul.

Refichu !… ayez donc des bontés pour vos gens !… offrez-leur votre portrait !…


Veauvardin, sortant de la chambre d’Edgard et cachant derrière lui le bonnet de Florestine.
Beaudeloche fils !

Edgard.

Bon !… À l’autre !…


Veauvardin.

Nous avons à causer.


Edgard.

Oui… plus tard… j’ai invité…


Veauvardin.

Monsieur, je suis père… j’aime ma fille… (Lui montrant le bonnet.) Veuillez m’expliquer ceci ?…


Edgard, à part.

Hein ? son bonnet !… Petite cruche !… Encore de l’ouvrage !


Veauvardin.

Eh bien ?


Edgard, troublé.

Oh ! mon Dieu !… c’est extrêmement simple… (À part.) Je vais lui dire que c’est à maman !…


Veauvardin.

Répondez.


Edgard.

Ce bonnet est celui de…


Veauvardin, l’interrompant sévèrement.

De votre chambrière !… Elle l’avait dimanche, je le reconnais !


Edgard, à part.

V’lan !… tire-toi de là !


Veauvardin.

Comment se trouvait-il sur votre causeuse ?


Edgard.
C’est excessivement simple…

Veauvardin.

Tant mieux… Voyons…


Edgard.

Voilà ! (À part.) Dire qu’il ne me viendra pas une bonne colle ! (Haut.) Voilà… figurez-vous que cette fille a un tic…


Veauvardin.

Quel tic ?


Edgard.

Attendez donc ! (À part.) Il ne me donne pas le temps de trouver ! (Haut.) Elle promène ses effets partout… c’est une sans-soin !


Veauvardin, méfiant.

Même dans votre chambre ?…


Edgard.

Partout !


Veauvardin, incrédule.

À dix heures du soir ?


Edgard.

L’heure n’y fait rien…


Veauvardin.

Comment ?


Edgard.

Oui… parce que… (Trouvant.) elle est somnambule !


Veauvardin, transporté.

Somnambule !!!


Edgard.

En voilà une qui vous trouverait des truffes !


Veauvardin.

Des truffes ! Sapristi !

Il court au cordon de sonnette du fond.

Edgard.

Qu’allez-vous faire ?


Veauvardin.

La sonner pour l’expérimenter !


Edgard, l’arrêtant.

La sonner ? non ! (À part.) Elle apporterait le portrait ! (Haut.) Ne sonnez pas !

Le retenant.


Veauvardin.

Pourquoi ?


Edgard.

Ca la réveillerait.


Veauvardin.

Je ne peux pourtant pas la magnétiser d’ici.


Edgard.

Hein ?… Pourquoi pas ? (À part.) Si je pouvais pendant que nous ne sommes que nous deux… (Haut.) Veauvardin père !… je vais vous épater par quelque chose d’énorme !


Veauvardin.

Quoi ?


Edgard.

Nous allons endormir cette fille… à travers la muraille.


Veauvardin.

Bah !


Edgard.

Nous allons lui ordonner de venir ici.


Veauvardin.

Ah ! par exemple ! je suis curieux…


Edgard.
Ce n’est pas tout… il faut qu’elle nous apporte un objet quelconque… que nous allons penser.

Veauvardin.

Un morceau de baba !


Edgard.

Allons donc ! c’est trop simple… Mon portrait, par exemple !


Veauvardin.

J’aimerais mieux un morceau de baba.


Edgard, à part.

Est-il agaçant avec son baba ! (Haut.) Nous disons mon portrait… qui est dans le septième tiroir… de l’armoire… à gauche, sous du linge… tout au fond, tout au fond !


Veauvardin, émerveillé.

Beaudeloche fils… si vous me faites voir ça, ma fille est à vous !


Edgard, le plaçant devant la porte du premier plan à gauche.

Mettez-vous là…


Veauvardin.

Oui… oui…


Edgard.

Ah ! seulement, je vous recommande bien une chose : dès qu’elle vous aura remis le portrait, renvoyez-la…


Veauvardin.

Pourquoi ça ?


Edgard.

Ca la fatigue… Elle voudra vous faire des ragots, des histoires.


Veauvardin.

Je lui dirai : "Sortez ! sortez !…"


Edgard.
C’est ça !… furt ! furt !

Veauvardin.

Comment, furt ! furt !


Edgard.

Elle est du Midi !… Y êtes-vous ?


Veauvardin.

Oui !

Il retrousse ses parements.


Edgard.

Concentrez-vous !


Veauvardin.

Je me concentre ?


Edgard, derrière lui.

Je vais vous aider. Allons !… ferme !… ferme !…


Veauvardin, à part, et faisant des passes magnétiques devant la porte.

Moi, je lui demande du baba avec du raison de Corinthe… Nous verrons qu’est-ce qui a le plus de fluide…


Edgard, à part.

Il va très bien, le beau-père ! (Haut.) Attirez-la !… attirez-la !… ferme !…

Il fait des gestes de moquerie derrière Veauvardin.


Veauvardin, continuant ses passes.

Oui, vous aussi…


Edgard.

Soyez tranquille… (Gagnant le cordon de sonnette.) Je l’attire !

Il sonne fortement.


Veauvardin.

On a sonné.


Edgard.

C’est chez le voisin… Allez toujours…


Veauvardin, déployant des efforts inouïs.

Je l’attire !… je l’attire !…


Scène XXIII

Madame Beaudeloche, Henriette, Le Notaire, les Invités ; puis Florestine


Madame Beaudeloche, venant du salon, à gauche, à la cantonade.

Par ici !… nous allons signer le contrat.


Edgard, à part.

Pristi ! du monde… et moi qui ai sonné !


Madame Beaudeloche, entrant avec toute la société et apercevant Veauvardin qui s’escrime toujours devant la porte.

Eh bien !… qu’est-ce qu’il fait donc là ?


Edgard, jouant l’étonnement.

Je ne sais pas… je n’y comprends rien.


Madame Beaudeloche, l’appelant.

Monsieur Veauvardin !…


Veauvardin.

Non !… je l’attire !… je la sens venir ! (La porte s’ouvre, Florestine paraît, se reculant.) Ciel ! la voilà !


Edgard, à part.

Qu’est-ce que tout ça va devenir ?


Madame Beaudeloche.

Eh bien, et la corbeille ?


Veauvardin, l’arrêtant, et à voix basse.
Chut !… je viens de la magnétiser.

Tous.

Comment ?

Il se tourne vers la société et lui parle bas.


Edgard, bas.

Florestine !…


Florestine, de même.

Non, il ne fallait pas me faire poser !


Veauvardin, se retournant vers Florestine et d’un ton solennel.

Jeune fille, que viens-tu faire ici ?


Florestine.

Je viens démasquer la trahison… et mettre les pieds dans le plat !…


Veauvardin, étonné.

Hein ?… qu’est-ce qu’elle dit ?


Florestine.

Je vous apporte une croûte…


Veauvardin.

Hein ?


Edgard, vivement.

C’est votre baba !


Veauvardin.

Ah ! voyons… Y a-t-il du raisin de Corinthe ?


Florestine.

Il ne s’agit pas de raisin de Corinthe !… mais d’une horreur d’homme qui m’a trahite !


Edgard, s’efforçant de rire.

Oh ! oh ! trahite !…


Veauvardin, riant.
Oh ! trahite ! (À la société.) Elle me conte ses peines de cœur !

Edgard, bas.

Florestine, je t’en supplie !


Veauvardin, à Florestine.

Quel est donc le monstre d’homme qui a pu trahir une jolie fille comme toi ?


Florestine.

Ah !… vous voulez le savoir ?…


Edgard, exaspéré et hors de lui.

Florestine !… Je vous défends !…

Mouvement général d’étonnement.


Florestine, à part.

Ah !… il me défend !… (À Veauvardin.) Tenez ! voilà son portrait.


Edgard, à part, tombant sur une chaise.

V’lan !… ça y est !


Veauvardin, indigné.

Le portrait !… dans le septième tiroir !… Mon gendre, c’est donc vous ?


Edgard.

Elle n’est pas lucide.


Tous.

Qu’y a-t-il ?


Veauvardin, avec éclat.

Il y a que mon gendre, dont voici le portrait… (Regardant le portrait.) Tiens ! c’est un pompier !…


Tous.

Hein ?


Florestine, à part.

Pristi ! je me suis trompée de poche !


Edgard, bas à Florestine, un peu vexé.
Mademoiselle… que signifie ce pompier ?

Florestine, bas, avec embarras.

Je n’ai pas voulu vous perdre…


Edgard, bas.

Généreuse fille !… tiens ! voilà tes lettres de Vaugirard.

Il lui remet un paquet.


Florestine, le regardant.

Des billets de banque !


Edgard, à part.

Pristi ! je me suis trompé de poche !


Madame Beaudeloche.

Ma bru, je vous cède Florestine… c’est un vrai cadeau que je vous fais.


Edgard, vivement.

Non !… (À part.) Sapristi ! assez comme ça !


Madame Beaudeloche.

Pourquoi ?


Edgard.

Parce que… parce que… elle épouse un pompier…


Florestine.

Moi ?


Edgard, bas, avec énergie.

Epouse-le, ou je t’étrangle ! (Haut.) Elle accepte ! je l’ai réveillée.


Madame Beaudeloche.

Je me charge de la dot !


Veauvardin.

Moi, je lui donne cinq pour cent…


Edgard, bas.
Non !… elle n’est pas lucide… Au lieu de truffes, elle vous trouverait des pommes de terre…

Veauvardin.

Au fait…


Edgard, à part.

Enfin !… j’ai cassé mon agrafe ! (Au public.) C’est égal… j’en suis pour ce que j’ai dit… Certainement je n’ai pas de conseil à vous donner… mais une veuve, bonne musicienne, avec quatre-vingt mille livres de rente… je crois que ça vaut mieux ! je le crois !…

Chœur final

Air de Mademoiselle Bertrand

Oui, tout promet le destin le plus doux
À ce mariage ;
Quel heureux présage !
Avant l’hymen les maris les plus fous
Deviennent les meilleurs époux

RIDEAU