Egmont
Théâtre de Goethe, Librairie de L. Hachette et Cie, , tome I (p. 270-374).
Marguerite de Parme, fille de Charles-Quint, gouvernante des Pays-Bas.
Le comte d’Egmont, prince de Gavre.
Guillaume d’Orange.
Le duc d’Albe.
Ferdinand, son fils naturel.
Machiavel, officier de la gouvernante.
Richard, secrétaire d’Egmont.
Silva, officier du duc d’Albe.
Gomez, officier du duc d’Albe.
La mère de Claire.
Brackenbourg, jeune bourgeois.
Sœst, mercier, bourgeois de Bruxelles.
Jetter, tailleur, bourgeois de Bruxelles.
Un charpentier, bourgeois de Bruxelles.
Un savonnier, bourgeois de Bruxelles.
Buyck, Hollandais, soldat sous Egmont.
Ruysum, invalide.
Vansen, écrivain.
Peuple, suite, gardes, etc.
EGMONT
TRAGÉDIE EN CINQ ACTES[1].
ACTE PREMIER.
Allons, tirez toujours ; qu’on en finisse ! Vous ne l’emporterez pas sur moi. Trois anneaux dans le noir[2] ! De votre vie vous n’en avez fait autant. Ainsi, pour cette année, je serai maître.
Maître, et roi encore ! Qui vous le conteste ? Mais aussi, vous payerez double écot ; vous payerez votre adresse, comme de juste.
Jetter, je vous achète votre coup : je partage le gain, je régale ces messieurs. Je suis ici depuis longtemps et redevable de mille honnêtetés… Si je manque, c’est comme si vous aviez tiré.
J’aurais bien à dire là-dessus ; car au fond j’y perds. Mais soit !… Allons, Buyck !
Eh bien, maître fou[3], la révérence !… Une, deux, trois, quatre !…
Quatre anneaux !… À la bonne heure.
Vive le roi ! Vive le roi !…
Merci, messieurs : maître serait déjà trop. Merci de l’honneur.
Vous le devez à vous-même.
Que je vous dise !…
Qu’en pensez-vous, mon vieux ?
Que je vous dise !… Il tire comme son maître ; il tire comme Egmont.
Auprès de lui, je ne suis qu’un pauvre sire. D’abord, à l’arquebuse, il tire mieux que personne au monde. Non par aventure, quand il a du bonheur ou une bonne veine, non : qu’il couche en joue seulement, il met toujours en plein noir. J’ai appris de lui. Il serait un lourdaud celui qui servirait sous Egmont, et n’apprendrait rien de lui… N’oublions pas, messieurs !… Un roi nourrit ses gens : ainsi donc, pour le compte du roi, holà ! du vin !
Il est réglé entre nous que chacun…
Je suis étranger et roi, et ne me soucie point de vos lois et coutumes.
Tu es donc pire que l’Espagnol : lui, du moins, jusqu’à présent il a dû les respecter.
Qu’y a-t-il ?
Il veut, nous régaler ; il ne veut pas souffrir que chacun contribue, et que le roi paye seulement le double.
Laissez-le faire… mais sans conséquence ! C’est encore la manière de son maître, d’être magnifique et de faire les choses largement, quand cela va bien. (On apporte du vin.)
À Sa Majesté ! Qu’elle vive !
À Votre Majesté, s’entend.
Merci, de tout mon cœur, s’il faut qu’il en soit ainsi.
Fort bien ! Car, pour la santé de Sa Majesté espagnole, un Néerlandais ne la boit guère de bon cœur.
Oui !
De Philippe II, roi d’Espagne.
Notre gracieux seigneur et roi ! Que Dieu lui donne longue vie !
N’aimiez-vous pas mieux son père, Charles-Quint ?
Dieu lui donne sa paix ! C’était là un maître ! Il avait la main sur toute la terre, et il était tout à tous ; et, quand il vous rencontrait, il vous saluait, comme un voisin en salue un autre ; et, quand vous étiez intimidé, il savait, d’une si bonne manière… là, vous m’entendez… Il sortait, il chevauchait, comme il en prenait fantaisie, avec bien peu de monde. Oh ! nous avons tous pleuré, quand il céda ici le gouvernement à son fils Je disais, vous m’entendez… celui-ci, c’est autre chose : il est plus majestueux.
Lorsqu’il était ici, il ne se montrait qu’en grande pompe et en appareil royal. Il parle peu, disent les gens.
Ce n’est pas un maître fait pour nous autres Néerlandais. Il faut que nos princes soient joyeux et, francs comme nous, qu’ils vivent et laissent vivre. Nous ne voulons être ni méprisés ni opprimés, tout bons diables que nous sommes.
Le roi serait, je pense, un bon maître, si seulement il avait de meilleurs conseillers.
Non, non, il n’a aucune bienveillance pour nous autres Néerlandais ; son cœur n’est pas incliné vers le peuple ; il ne nous aime pas : comment pourrions-nous l’aimer nous-mêmes ? Pourquoi tout le monde est-il si attaché au Comte d’Egmont ? Pourquoi le porterions-nous tous sur nos bras ? C’est qu’à son air on voit qu’il nous veut du bien ; c’est que l’enjouement, la franchise, la bienveillance, brillent dans ses yeux ; c’est qu’il ne possède rien dont il ne fasse part au nécessiteux, et même à celui qui ne l’est pas. Vive le comte d’Egmont ! Buyck, c’est à vous de porter la première santé : portez la santé de votre maître !
Oh ! de toute mon âme ! Au comte d’Egmont !
Au vainqueur de Saint-Quentin !
Au héros de Gravelines !
Qu’il vive !
Saint-Quentin fut ma dernière bataille. Je pouvais à peine avancer encore, à peine traîner ma pesante arquebuse. Cependant j’ai brûlé encore la cartouche sur la peau des Français, et gagné même, pour mon congé, une éraflure à la jambe droite.
Gravelines, mes amis ! C’est là qu’il faisait chaud. À nous seuls la victoire ! Ces chiens de Welches ne mettaient-ils pas toute la Flandre à feu et à sang ? Mais nous les trouvâmes, il me semble ! Leurs vieux et robustes troupiers tinrent longtemps, et nous fîmes si bien notre devoir de pousser, de tirer et de frapper, qu’ils firent la grimace et rompirent leurs lignes. Là, Egmont eut son cheval tué sous lui, et nous combattîmes longtemps, avançant, reculant, homme contre homme, cheval contre cheval, peloton contre peloton, sur la grande plaine de sable au bord de la mer. Tout à coup, comme du ciel, de l’embouchure du fleuve, pan ! pan ! le canon joue sans relâche dans les rangs des Français. C’étaient les Anglais, qui, sous l’amiral Malin, survenaient par hasard de Dunkerque. À vrai dire, ils ne nous aidèrent pas beaucoup ; ils ne pouvaient avancer qu’avec leurs plus petits vaisseaux, et pas assez près ; ils tiraient bien aussi sur nous… Cependant cela fit bien ; cela ébranla les Welches et releva notre courage. Alors on s’en donna ! Ric, rac, en arrière, en avant ; on fait sur tout main basse ; on les jette tous à l’eau. Et les drôles allaient au fond, aussitôt qu’ils en tâtaient ; et ce que nous étions de Hollandais nous nous y jetâmes après eux. Nous, qui sommes amphibies, nous fûmes d’abord à notre aise dans l’eau, comme des grenouilles ; et toujours les ennemis sabrés dans la rivière, tirés de loin comme des canards. Ce qui échappa, les paysannes vous les expédièrent, dans leur fuite, avec des houes et des fourches. Sa Majesté welche dut tendre aussitôt la patte et faire la paix. Et la paix, c’est à nous que vous la devez ; vous la devez au grand Egmont.
Vive le grand Egmont ! qu’il vive ! qu’il vive !
Si l’on nous l’avait donné pour gouverneur, au lieu de Marguerite de Parme !
Parlez autrement : le vrai reste vrai. Je ne souffrirai pas qu’on me dise du mal de Marguerite. C’est à présent mon tour : Vive notre gracieuse dame !
Qu’elle vive !
En vérité, il y a dans cette maison d’excellentes femmes. Vive la gouvernante !
Elle est sage et mesurée dans tout ce qu’elle fait. Si seulement elle ne tenait pas si fort et si obstinément pour les prêtres ! C’est aussi sa faute, si nous avons dans le pays ces quatorze mitres nouvelles. À quoi bon ?… N’est-ce pas afin de pouvoir introduire des étrangers dans les bonnes places, où étaient appelés auparavant des abbés choisis dans les chapitres ? Et l’on nous fera croire que c’est pour le bien de la religion ? Oui, c’est cela ! Nous avions assez de trois évêques : tout se passait avec ordre et bienséance. Maintenant il faut que chacun se donne l’air nécessaire, et cela cause, à tout moment, des affaires et des querelles. Et plus vous agitez et secouez le liquide, plus il se trouble. (Ils boivent.)
C’était la volonté du roi. La gouvernante n’y peut rien retrancher, rien ajouter.
Voilà que nous ne pouvons pas maintenant chanter les nouveaux psaumes ! Ils sont vraiment mis en belles rimes, et les mélodies en sont très-édifiantes. Eh bien, nous ne devons pas les chanter : mais des chansons obscènes, autant que nous voudrons ! Et pourquoi ? Il s’y trouve des hérésies, disent-ils, et des choses… Dieu sait !… Cependant j’en ai aussi chanté, moi ; c’est du nouveau : je n’y ai rien vu.
Je voulais vous questionner là-dessus. Dans notre province, nous chantons ce que nous voulons. C’est que notre gouverneur est le comte d’Egmont, qui ne s’enquiert pas de ces choses-là… À Gand, à Ypres, dans toute la Flandre, les chante qui veut. (Élevant la voix.) Il n’y a rien de plus innocent qu’un cantique spirituel : n’est-il pas vrai, père ?
Oui sans doute. C’est comme un culte, une édification.
Mais, à ce qu’ils disent, ce n’est pas de la bonne manière ; ce n’est pas à leur manière ; et c’est toujours dangereux : on fait donc mieux de s’en abstenir. Les familiers de l’inquisition font sans bruit la ronde et sont aux aguets ; plus d’un brave homme en a déjà souffert. Il ne manquait plus que de gêner les consciences ! Puisque je n’ose faire ce qu’il me plairait, ils peuvent bien au moins me laisser penser et chanter ce que je veux.
L’inquisition ne prendra pas. Nous ne sommes pas faits, comme les Espagnols, pour laisser tyranniser notre conscience. Et la noblesse doit aussi, tandis qu’on le peut, chercher à lui couper les ailes.
C’est odieux. Si ces bonnes gens prennent fantaisie d’envahir mon logis, que je sois assis à mon travail, et fredonne justement un psaume français, sans penser ni à bien ni à mal, mais parce qu’il est dans mon gosier : me voilà aussitôt hérétique et je suis incarcéré. Ou bien, si je vais par le pays, et que je m’arrête auprès d’une troupe de gens qui écoutent un nouveau prédicateur, un de ceux qui sont venus d’Allemagne, je suis sur-le-champ déclaré rebelle, et cours le danger de perdre la tête… En avez-vous peut-être entendu prêcher quelqu’un ?
Les braves gens ! Dernièrement, j’en entendis un parler, en rase, campagne, devant mille et mille personnes. C’était une autre cuisine que celle des nôtres, quand ils battent la caisse sur la chaire, et font avaler du latin aux gens, jusqu’à les étouffer. 11 parlait hardiment celui-là ; il disait comme les prêtres nous ont menés jusqu’à présent par le nez ; comme ils nous entretiennent dans l’ignorance, et comme nous pourrions nous éclairer. Et tout cela, il vous le prouvait par la Bible !
Il peut bien y avoir quelque chose là dedans. Je l’ai toujours dit moi-même, et je ruminais l’affaire. Il y a longtemps que cela me tourne dans la tête.
BUYCK.
- Aussi tout le peuple court après eux.
SOEST.
Je le crois bien, là où l’on peut entendre quelque chose de bon et de nouveau !
JETTER.
Et qu’est-ce donc que cela signifie ?… On peut bien laisser chacun prêcher à sa manière.
BUYCK.
Çà, courage, messieurs ! Tout en bavardant, vous oubliez le vin et Guillaume d’Orange.
JETTER.
Celui-là, il ne faut pas l’oublier. C’est un solide rempart : que l’on songe à lui seulement, on croit aussitôt qu’on pourrait se .cacher derrière lui, et que le diable n’en attraperait pas un. A Guillaume d’Orange ! Qu’il vive !
TOUS.
Qu’il vive ! qu’il vive !
SOEST.
Et toi, mon vieux, porte aussi une santé !
RUYSUM.
Aux vieux soldats ! A tous les soldats ! Vive la guerre ’
BUYCK.
Bravo, mon vieux ! A tous les soldats ! Vive la guerre !
JETTER.
La guerre ! la guerre ! Savez-vous bien ce que vous appelez ? Que ce mot s’échappe aisément de vos lèvres, c’est bien naturel ; mais à quel point il nous attriste le cœur à nous autres, c’est ce que je ne puis dire. Entendre le tambour toute l’année ; point d’autres nouvelles, sinon qu’une troupe file par ici et une autre par là ; qu’elles ont franchi une colline, et se sont arrêtées près d’un moulin ; combien sont demeurés en cet endroit, combien en cet autre, et comment ils en sont venus aux • mains ; comment l’un a gagné, l’autre a perdu, sans que vous sachiez de vos jours qui gagne ou qui perd quelque chose ; comment une ville a été prise, et les bourgeois égorgés, et ce que sont devenus les pauvres femmes et les enfants innocents. C’est une détresse et une angoisse ; on se dit, à chaque moment ; « Ils viennent ; il va nous en arriver autant. »
SOEST.
Aussi un bourgeois doit-il toujours être exercé aux armes.
JETTER/
Gui, il s’exerce celui qui a femme et enfants ! Et pourtant j’aime encore mieux entendre parler de soldats que d’en voir.
BUYCK.
Je devrais prendre cela en mauvaise part..
JETTER.
Je ne l’ai pas dit pour vous, compatriote. Quand nous fûmes délivrés des garnisons espagnoles, nous respirâmes.
SOEST.
N’est-ce pas ?… Elles te pesaient furieusement !
JETTER.
Plaisantez sur vous-même !
SOEST.
Elles avaient chez toi de rudes cantonnements.
JETTER.
Tiens ta langue.
SOEST.
Elles l’avaient chassé de la cuisine, de la cave, de la chambre…. du lit. (Ils rient.)
JETTER.
Tu es un imbécile.
BUYCK.
La paix, messieurs !… Est-ce à un soldat de prêcher la paix ?… Eh bien, puisque vous ne voulez pas entendre parler de nous, portez donc aussi votre santé, une santé bourgeoise.
JETTER.
Nous sommes prêts ! Repos et sûreté !
SOEST.
Ordre et liberté !
BUYCK.
Bravo ! Nous en sommes bien volontiers ! (Ils trinquent et répètent gaiement ces paroles, mais de sorte que l’un reprend où l’autre a fini, de manière à former une espèce de canon. Le vieillard prête l’oreille, et finit par s’y joindre aussi.)
TOUS.
Repos et sûreté ! Ordre et liberté !
Le palais de la gouvernante.
MARGUERITE DE PARME, en habit de chasse, COURTISANS, PAGES, DOMESTIQUES.
LA GOUVERNANTE.
Contremandez la chasse : je ne monterai pas à cheval aujourd’hui. Dites à Machiavel de se rendre auprès de moi. (Ils sortent tous.) L’idée de ces affreux événements ne me laisse aucun repos. Rien ne peut me réjouir, rien ne peut me distraire ; ces images, ces inquiétudes, sont toujours devant moi. Le roi va dire que ce sont les’ suites de ma bonté, de mon indulgence ; et pourtant ma conscience me dit à chaque instant que j’ai fait ce qu’il y avait de plus sage et de meilleur à faire. Devais-je plutôt, avec l’orage de la colère, exciter ces flammes et les répandre de toutes parts ? J’espérais les isoler et les étouffer sur elles-mêmes. Oui, ce que je me dis à moi-même, ce que je sais bien, me justifie à mes propres yeux ; mais comment mon frère le prendra-t-il ? Car peut-on le nier ? l’orgueil des docteurs étrangers s’est accru de jour en jour : ils ont blasphémé contre notre sanctuaire, troublé la simplicité du peuple et soufflé chez lui l’esprit de vertige. Des esprits impurs se sont mêlés aux rebelles, et il s’est commis des actes effroyables, dont l’idée fait frémir, et dont je dois maintenant informer la cour, avec détail et promptement, afin que le bruit public ne me devance pas ; afin que le roi ne pense pas que l’on veuille en cacher davantage encore. Je ne vois aucun moyen, amiable ou rigoureux, d’arrêter le mal. Oh ! que sommes-nous, grands de la terre, sur le flot de l’humanité ? Nous croyons le maîtriser, et il nous pousse en haut et en bas et de tous côtés. (Entre Machiavel.)
LA GOUVERNANTE.
Les lettres au roi sont-elles rédigées ?
Vous pourrez les signer dans une heure.
Avez-vous fait le rapport assez détaillé ?
Détaillé et circonstancié, comme le roi les aime. J’expose comment la fureur iconoclaste se manifeste d’abord à Saint-Omer ; comment une multitude forcenée, munie de bâtons, de haches, de marteaux, d’échelles et de cordes, accompagnée de peu de gens armés, attaque d’abord les chapelles, les églises et les couvents, expulse les fidèles, enfonce les portes, bouleverse tout, renverse les autels, brise les statues des saints, détruit tous les tableaux, fracasse, déchire, foule aux pieds tout ce qu’elle rencontre de saint et de consacré. Je rapporte comme la troupe grossit en chemin ; comme les habitants d’Ypres lui ouvrent leurs portes ; comme elle dévaste la cathédrale, avec une incroyable rapidité, et brûle la bibliothèque de l’évêque ; comme une grande foule de peuple, saisie du même délire, se répand sur Menin, Comines, Werwick, Lille, ne trouve de résistance nulle part, et comme, en un moment, cette monstrueuse conjuration se déclare et s’accomplit dans la Flandre presque tout entière.
Ah ! comme en retraçant ce tableau tu réveilles ma douleur ! Et il s’y joint la crainte de voir le mal grandir de plus en plus. Fais-moi part de tes idées, Machiavel.
Que Votre Altesse m’excuse : mes idées ressemblent à des chimères ; et, quoique vous fussiez toujours contente de mes services, vous avez rarement voulu suivre mes conseils. Vous disiez souvent, par plaisanterie : « Tu vois trop loin, Machiavel ! Tu devrais te faire historien : celui qui gouverne doit veiller au plus pressé. » Et pourtant n’ai-je pas raconté d’avance cette histoire ? N’ai-je pas tout prévu ?
Moi aussi, je prévois bien des choses sans pouvoir les changer.
Un mot pour mille : vous n’étoufferez pas la nouvelle doctrine. Laissez-les vivre, séparez-les des orthodoxes, donnez-leur des églises, renfermez-les dans l’ordre civil, imposez-leur des bornes : et vous réduirez sur-le-champ les rebelles au repos. Tous les autres moyens sont inutiles, et vous ruinez le pays.
As-tu oublié avec quelle horreur mon frère a repoussé la seule question de savoir si l’on pouvait tolérer la nouvelle doctrine ? Ne sais-tu pas comme il me recommande vivement, dans chaque lettre, le maintien de la vraie foi ? qu’il ne veut pas voir la tranquillité et l’unité rétablies aux dépens de la religion ? N’entretient-il pas lui-même dans les provinces des espions, que nous ne connaissons pas, afin de savoir ceux qui inclinent aux nouvelles opinions ? Ne nous a-t-il pas nommé, à notre grande surprise, tel et tel, qui se rendaient secrètement coupables d’hérésie dans notre voisinage ? N’ordonne-t-il pas la sévérité et la rigueur ? Et je serais indulgente ? Je lui proposerais de fermer les yeux, de tolérer ? Ne perdrais-je pas tout crédit, toute confiance auprès de lui ?
Je le sais : le roi commande ; il vous fait savoir ses intentions. Vous devez rétablir le repos et la paix par un moyen qui aigrit encore plus les esprits, qui allumera inévitablement la guerre de toutes parts. Songez bien à ce que vous ferez. Les plus gros marchands sont séduits, la noblesse, le peuple, les soldats. Que sert-il de persister dans nos idées, lorsque tout change autour de nous ? Oh ! si un bon génie pouvait persuader à Philippe qu’il sied mieux à un roi de régner sur des citoyens de deux croyances, que de les détruire les uns par les autres !
N’en prenez pas de moi une idée plus défavorable.
Je te connais, je connais ta fidélité, et je sais qu’on peut être un homme honorable et sage, quand même on a manqué le plus court, le meilleur chemin du salut de son âme. Machiavel, il est encore d’autres hommes, que je suis forcée d’estimer et de blâmer.
De qui voulez-vous me parler ?
Je puis l’avouer, Egmont m’a fait éprouver aujourd’hui un sensible et profond chagrin.
Comment ?
Par son insouciance et sa légèreté accoutumées. J’ai reçu l’affreuse nouvelle, à l’instant même où je sortais de l’église, avec une suite nombreuse, dont il faisait partie. Je n’ai pu contenir ma douleur ; je me suis plainte hautement, et me suis écriée, en me tournant vers lui : « Voyez ce qui arrive dans votre province ! Et vous souffrez cela, comte, vous dont le roi s’est tout promis ! »
Et qu’a-t-il répondu ?
Comme s’il s’agissait d’une bagatelle, d’un rien, il a répliqué : « Si seulement les Néerlandais étaient d’abord tranquillisés sur leur constitution !… Le reste s’arrangerait aisément. »
Il a parlé peut-être avec plus de vérité que de sagesse et de piété. Comment la confiance peut-elle naître et subsister, si le Néerlandais voit qu’il s’agit plus de ses richesses que de son bien-être et du salut de son âme ? Les nouveaux évêques ont-ils plus sauvé d’âmes qu’ils n’ont mangé de gras bénéfices, et la plupart ne sont-ils pas étrangers ? Tous les gouvernements sont encore aux mains des Néerlandais ; mais les Espagnols ne laissent-ils pas voir trop clairement le plus grand, le plus irrésistible désir d’occuper ces emplois ? Un peuple n’aime-t-il pas mieux être gouverné à sa manière, par les siens, que par des étrangers, qui cherchent d’abord à acquérir des possessions dans le pays aux dépens de tous ; qui apportent avec eux une règle étrangère, et commandent sans bienveillance et sans affection ?
Tu te ranges du côté de nos adversaires.
Non pas de cœur, assurément, et je voudrais que ma raison pût être entièrement du nôtre.
S’il fallait t’écouter, j’en serais réduite à leur céder mon gouvernement ; car Egmont et Orange se flattaient bien d’occuper cette place. Alors ils étaient rivaux ; maintenant ils sont ligués contre moi ; ils sont devenus amis, amis inséparables.
Couple dangereux !
S’il faut parier sincèrement, je crains Orange et je crains pour Egmont. Orange ne médite rien de bon ; ses pensées s’étendent au loin ; il est secret, il semble accepter tout, ne contredit jamais, et, sous le plus profond respect, avec la plus grande prévoyance, il fait ce qu’il lui plaît.
Egmont, tout au contraire, marche d’un pas libre, comme si le monde lui appartenait.
Il porte la tête aussi haute que si la main du souverain ne s’étendait pas sur lui.
Tous les regards du peuple sont dirigés sur lui, et les cœurs lui appartiennent.
Jamais il n’a évité une apparence, comme si personne n’avait à lui demander compte. Il porte encore le nom d’Egmont ; il aime à s’entendre appeler « comte d’Egmont, » comme s’il craignait d’oublier que ses ancêtres ont possédé la Gueldre. Pourquoi ne se nomme-t-il pas prince de Gavre, comme il lui appartient ? Pourquoi cette conduite ? Veut-il faire revivre des droits éteints ?
Je le tiens pour un fidèle serviteur du roi.
S’il le voulait, comme il pourrait bien mériter du gouvernement, tandis qu’il nous a déjà causé, sans avantage pour lui, des chagrins inexprimables ! Ses sociétés, ses festins et ses fêtes ont plus rapproché et relié la noblesse, que les plus dangereuses réunions secrètes. Les convives, ont puisé dans les santés qu’il porte une ivresse continue, un vertige qui ne se dissipe jamais. Que de fois, par ses plaisanteries, met-il en mouvement les esprits du peuple ! et comme la populace s’est ébahie devant les nouvelles livrées et les ridicules insignes de ses domestiques [4]!
Je suis persuadé que ce fut sans intention.
C’était déjà assez fâcheux. Comme je le dis, il nous fait du mal et ne se fait aucun bien. Il prend le sérieux en plaisanterie, et nous, pour ne pas sembler inertes et négligents, nous devons prendre la plaisanterie au sérieux. Ainsi l’un provoque l’autre, et ce qu’on cherche à détourner est précisément ce qui s’accomplit. Il est plus dangereux que le chef décidé d’une conjuration ; et je serais bien trompée, si, à la cour, on ne lui tient pas registre de tout. Je ne puis le nier, il se passe peu de jours où il ne me fasse quelque sensible et très-sensible chagrin.
Il me semble agir en tout selon sa conscience.
Sa conscience a un miroir complaisant. Sa conduite est souvent offensante. Il a souvent l’air de vivre dans la pleine persuasion qu’il est le maître, et qu’il veut bien, par simple condescendance, ne pas nous le faire sentir ; qu’il ne veut pas nous chasser tout uniment du pays ; que cela se fera de soi-même.
Je vous supplie de ne pas interpréter d’une manière trop sinistre sa franchise, son heureux caractère, qui traite légèrement toutes les affaires importantes. Vous ne faites que nuire et à vous et à lui.
Je n’interprète rien ; je ne parle que des suites inévitables, et je le connais : sa noblesse néerlandaise, et la Toison d’or qu’il porte sur sa poitrine, affermissent sa confiance, son audace. L’un et l’autre peuvent le protéger contre un subit et arbitraire mécontentement du roi. Considère avec soin la chose : il est seul coupable de tous les maux qui affligent la Flandre. Il a d’abord toléré les docteurs étrangers ; il n’y a pas regardé de si près, et peut-être s’est-il secrètement réjoui de nous voir dans l’embarras. Laisse-moi faire ! Ce que j’ai sur le cœur, je m’en déchargerai à cette occasion. Et je ne veux pas lancer mes flèches en vain ; je sais où il est sensible : car il est sensible aussi !
Avez-vous convoqué le conseil ? Orange y paraîtra-t-il ?
Je lui ai envoyé un message à Anvers. Je veux rejeter sur eux tout de bon le poids de la responsabilité ; il faut qu’avec moi ils s’opposent sérieusement au mal, ou qu’ils se déclarent aussi rebelles. Hâte-toi de préparer les lettres, et me les apporte pour la signature ; puis envoie promptement à Madrid le fidèle Vasca : il est infatigable et sûr. Que mon frère apprenne d’abord par lui la nouvelle, et que le public ne le devance pas. Je veux lui parler moi-même avant son départ.
Vos ordres seront promptement et fidèlement exécutés.
Ne voulez-vous pas me tenir mon écheveau, Brackenbourg ?
Je vous en prie, Claire, épargnez-moi. avez-vous encore ? Pourquoi me refusez-vous ce petit service d’amitié ?
BRACKENBOURG.
Avec ce fil, vous m’enchaînez si bien devant vous, que je ne puis éviter vos yeux.
CLAIRE.
Folies ! Venez et tenez-le-moi.
La Mère, assise et tricotant.
Chantez donc quelque chose ! Brackenbourg accompagne si joliment ! Autrefois vous étiez gais, et j’avais toujours de quoi rire.
BRACKENBOURG.
Autrefois.
CLAIRE.
Chantons.
BRACKENBOURG.
Ce que vous voudrez.
CLAIRE.
Mais gaiement et vivement ! C’est une chanson de soldat, ma chanson favorite. (Elle dévide le fil et chante avec Brackenbourg.)
Le tambour bat, Le fifre résonne, Mon amant, armé, Commande la troupe ; Il porte la lance, Il conduit la bande. Oh ! le cœur me bat, Et mon sang bouillonne ! Que n’ai-je pourpoint Et chausses et chapeau !
Je le suivrais hors des portes, D’un pas courageux, J’irais par les provinces, J’irais partout avec lui. Déjà les ennemis reculent : Nous lirons dessus. Quel bonheur sans pareil Que d’être garçon !
(Pendant qu’il chantait, Brackenbourg a souvent regardé Claire ; enfin la voix lui manque, les larmes lui viennent aux yeux ; il laisse tomber l’écheveau, et va se mettre à la fenêtre ; Claire achève la chanson ; la mère lui témoigne, par signes, un peu de mécontentement : elle se lève, fait quelques pas vers Brackenbourg, revient, comme indécise, et s’assied. )
LA MÈRE.
Qu’y a-t-il dans la rue, Brackenbourg ? J’entends marcher.
BRACKENBOURG.
C’est la garde de la gouvernante.
CLAIRE.
A cette heure ? Qu’est-ce que cela veut dire ? ( Elle se lève et va se mettre à la fenêtre, à coté de Brackenbourg.) Ce n’est pas la garde ordinaire : ils sont beaucoup plus nombreux. Presque toutes leurs troupes ! O Brackenbourg, allez, allez savoir ce que c’est. Ce doit être quelque chose de particulier. Allez, mon cher Brackenbourg ; faites-moi ce plaisir.
BRACKENBOURG.
J’y vais, et je reviens à l’instant ! ( A sa sortie, il lui tend la main ; elle lui donne la sienne.) •,
LA MÈRE.
- Tu le renvoies déjà !
CLAIRE.
Je suis curieuse ; et puis, ne vous en.lâchez pas, sa présence me fait mal. Je ne sais jamais comment je dois agir avec lui. J’ai des torts à son égard, et cela me ronge le cœur, qu’il le sente si vivement…. Cependant je n’y puis rien changer !
LA MÈRE.
C’est un si honnête garçon !
CLAIRE.
Aussi ne puis-je^n’empêcher de l’accueillir amicalement. Ma main se serre bien souvent par mégarde, quand la sienne me presse si doucement, si tendrement. Je me reproche de le tromper, de nourrir dans son cœur une vaine espérance. Cela me fait mal. Dieu sait que je ne le trompe pas. Je ne veux pas qu’il espère, et pourtant je ne puis le laisser se désespérer.
LA MÈRE.
Cela n’est pas bien.
CLAIRE.
Je le voyais avec plaisir, et je lui veux encore du bien dans mon âme. J’aurais pu l’épouser ; et je crois que je n’eus jamais pour lui de l’amour.
LA MÈRE.
Tu aurais été toujours heureuse avec lui.
CLAIRE.
Je serais pourvue, et j’aurais une vie tranquille.
LA MÈRE.
Et tout cela est perdu par ta faute.
CLAIRE.
Je suis dans une singulière position. Quand je songe comme cela s’est passé, je le sais bien et ne le sais pas. Et puis je n’ai qu’à revoir Egmont, et tout s’explique pour moi parfaitement, et, fût-ce davantage, je le comprendrais encore. Ah ! c’est là un homme ! Toutes les provinces l’adorent, et je ne serais pas, dans ses bras, la plus heureuse du monde ?
LA MÈRE.’
Et que sera l’avenir ?
CLAIRE.
Ah ! je demande seulement s’il m’aime ; et, s’il m’aime, estce une question ?
LA MÈRE.
On n’a que des chagrins avec ses enfants. Comment cela finira-t-il ? Toujours peine et souci ! Cela ne finira pas bien ! Tu as fait ton malheur…. Tu as fait le mien. ’ Claire, tranquillement.
Cependant vous avez laissé faire, au commencement.
LA MÈRE.
Hélas ! j’ai été trop bonne : jcsuis toujours trop bonne.
CLAIRE.
Quand Egmont passait à cheval et que je courais à la fenêtre, me grondiez-vous ? Ne veniez-vous pas vous-même à la fenêtre ? Quand il levait les yeux, souriait, faisait des signes, me saluait, en étiez-vous fâchée ? Ne vous trouviez-vous pas honorée vousmême dans votre fille ?
LA MÈRE.
Fais-moi encore des reproches !
Claire, émue. Et, lorsqu’il passa plus souvent par la rue, et que nous senbien que c’était pour moi qu’il passait, n’en fîtes-vous pas vous-même la remarque avec une secrète joie ? Me rappeliez-vous, quand je me tenais derrière les carreaux et que je l’attendais ?
LA MÈRE.
Pensais-je que cela irait.si loin ?
Claire, d’une voix sanglotante et en retenant ses larmes. Et lorsqu’un soir, enveloppé de son manteau, il nous surprit auprès de notre lampe, qui s’empressa de le recevoir, tandis que je restais surprise et comme enchaînée sur ma chaise ?
La Mère. .
Et pouvais-je craindre que ce malheureux amour entraînât sitôt la sage Claire ? Maintenant il me faut souffrir que ma fille….
Claire, fondant en larmes. Ma mère, vous le voulez absolument ! Vous prenez plaisir à me tourmenter !
La Mère, pleurant. Pleure, pleure à présent ! Rends-moi encore plus malheureuse par ton chagrin. N’est-ce pas assez de douleur pour moi, que mon unique enfant soit une fille perdue ?
Claire, debout et froidement. Perdue ! L’amante d’Egmont, une fille perdue ?… Quelle princesse n’envierait pas à la pauvre Claire la place qu’elle a dans son cœur ? Oh ! ma mère ; ma mère, autrefois vous ne parliez pas ainsi ! Chère maman, soyez bonne ! Le peuple et ce qu’il pense, les voisines et ce qu’elles murmurent !… Cette chambre, cette petite maison est le ciel, depuis que l’amour d’Egmont y demeure.
LA Mère. On ne peut s’empêcher de l’aimer, c’est vrai. 11 est toujours si amical, franc et ouvert !
CLAIRE.
Il n’y a pas en lui une veine de fausseté. Voyez, ma mère, et c’est pourtant le grand Egmont ! Et, lorsqu’il vient à moi, comme il est aimable ! comme il est bon ! Comme il me cacherait volontiers son rang, sa vaillance ! Comme il s’empresse autour de moi ! Ce n’est plus qu’un homme, un ami, un amant !
LA MÈRE.
\iendra-t-il peut-être aujourd’hui ?
CLAIRE.
Ne m’avez-vous pas vue aller souvent à la fenêtre ? N’avezvous pas remarqué comme j’écoute, s’il se fait du bruit à la porte ?… Quand même je sais qu’il ne vient pas avant la nuit, je l’attends sans cesse, dès le matin, dès que je suis levée. Que ne suis-je un homme, pour le suivre toujours, à la cour et partout ! Que ne puis-je porter le drapeau après lui dans la bataille !…
LA MÈRE.
Tu as toujours été une étourdie ; déjà toute petite, tantôt folle, tantôt rêveuse. Ne fais-tu pas un peu de toilette ?
CLAIRE.
Peut-être, ma mère, si je m’ennuie. Hier, pensez donc, quelques-uns de ses gens passaient, et chantaient ses louanges. Du moins son nom était dans leurs chansons. Le reste, je n’ai pu le comprendre. Le cœur me battait jusque-là ! (Elle porte lamain à son cou.) Je les aurais volontiers rappelés, si j’avais osé.
LA MÈRE.
Observe-toi. Ta vivacité gâtera tout : tu te trahis ouvertement devant le monde. Comme l’autre jour, chez’notre cousin, lorsque tu trouvas cette image avec la légende, et que tu t’écrias : « Le comte d’Egmont !… » Je devins rouge comme le feu.
CLAIRE.
Pouvais-je ne pas crier ? C’était la bataille de Gravelines, et je trouve au haut de l’image la lettre C, et je cherche en bas, dans la légende, le C ; il y avait : «Le comte d’Egmont, ayant son cheval tué sous lui. J> Cela me saisit ; et, ensuite, il me fit bien rire cet Egmont en gravure, qui était aussi grand que la tour de Gravelines tout auprès, et les vaisseaux anglais à côté…. Quand je me souviens quelquefois comme je me représentais auparavant une bataille, et quelle idée je me faisais du comte d’Egmont, étant petite fille, lorsque vous faisiez des récits sur lui et sur tous les comtes et les princes…. et ce que j’éprouve à présent ! (Entre Brackenbourg.)
CLAIRE.
Eh bien ! que se passe-t-il ?
BRACKENBOURG.
On ne sait rien de certain. H doit avoir éclaté dernièrement des troubles en Flandre ; la gouvernante doit craindre qu’ils ne s’étendent jusqu’ici. Le château est plein de troupes ; les bourgeois sont aux portes en grand nombre ; le peuple bourdonne dans les rues…. Je cours bien vite auprès de mon vieux père. (Il va pour sortir.)
CLAIRE.
Vous verra-t-on demain ? Je vais m’habiller un peu. Notre cousin doit venir, et ma toilette est par trop négligée. Aidezmoi un instant, ma mère. Emportez ce livre, Brackenbourg, et rapportez-moi une histoire comme celle-là.
LA MÈRE.
Adieu.
Brackenbourg-, tendant la main à Claire.
Votre main !
Claire, refusant la sienne.
Quand vous reviendrez. (La mère et la fille sortent.) Brackenbourg, seul.
J’avais résolu de ressortir tout.de suite, et, parce qu’elle y consent et me laisse partir, me voilà furieux…. Malheureux ! et tu n’es pas touché du sort de ta patrie ? de ce tumulte croissant ?… Espagnols et compatriotes, celui qui commande et celui qui a le bon droit sont égaux à tes yeux !… J’étais pourtant un autre gaillard à l’école !… Là, quand on donnait à faire une composition : a Discours de Brutus pour la liberté, exercice d’éloquence, » Fritz était pourtant toujours le premier ; et le maître disait : « S’il y avait seulement plus d’ordre, et si tout n’était pas entassé l’un sur l’autre !… » Alors j’avais du feu et de l’entrain…. Maintenant je rampe sous les yeux d’une jeune fille. Je ne peux donc la quitter ! Elle ne peut donc pas m’aimer ! Ah !… Non…. Elle…. Elle ne peut m’avoir tout à fait rejeté…. Pas tout à fait…. et à moitié…. et rien…. Je ne le souffrirai pas plus longtemps…. Si c’était vrai, ce qu’un ami me disait l’autre jour à l’oreille, qu’elle reçoit, la nuit, secrètement un homme chez elle, après m’avoir décemment mis à la porte, toujours avant le soir ! Non, ce n’est pas vrai, c’est un mensonge, un mensonge infâme, une calomnie ! Claire est aussi innocente que je suis malheureux… Elle m’a rejeté, elle m’a banni de son cœur… Et je continuerais de vivre ainsi ? Non, je ne peux, je ne peux le souffrir… Déjà ma patrie est plus violemment agitée par la discorde intestine, et je ne fais que languir au milieu du tumulte !… Je ne le souffrirai pas !… Quand la trompette sonne, quand il part un coup d’arquebuse, cela me traverse les os et la moelle !… Hélas ! cela ne m’excite pas ! Cela ne me provoque pas à prendre aussi les armes, à me défendre avec les autres, à courir au danger !… Misérable, honteux état ! Il vaut mieux en finir tout d’un coup. L’autre jour, je me jetai à l’eau ; j’allai au fond, mais la nature en détresse fut la plus forte ; je sentis que je pouvais nager, et je me sauvai malgré moi…. Si je pouvais oublier le temps où elle m’aimait, où elle semblait m’aimer ! Pourquoi donc ce bonheur m’a-t-il pénétré jusqu’à la moelle ? Pourquoi ces espérances ont-elles consumé chez moi toutes les jouissances de la vie, en me montrant de loin un paradis ?… Et ce premier baiser ! L’unique !… Ici… (Il pose la main sur la table.) Ici, nous étions seuls… Elle avait toujours été bonne et gracieuse pour moi… alors elle parut s’attendrir… elle me regarda… tous mes sens se troublèrent, et je sentis ses lèvres sur les miennes… Et… et maintenant… Meurs malheureux ! Que tardes-tu ? (Il tire de sa poche une fiole.) Poison salutaire, je ne veux pas t’avoir dérobé vainement dans la pharmacie de mon frère. Cette angoisse, ce vertige, ces sueurs de mort, tu vas tout engloutir, tout dissiper à la fois.ACTE DEUXIÈME.
Ne l’avais-je pas prédit ? Il n’y a que huit jours, je le disais dans notre communauté, qu’il y aurait de fâcheuses affaires.
Est-ce donc vrai qu’ils ont pillé les églises en Flandre ?
Ils ont dévasté de fond en comble églises et chapelles. Ils n’ont rien laissé debout que les quatre murs. Pure canaille ! Et cela gâte notre bonne cause. Avant cela, nous aurions exposé régulièrement et résolument nos droits à la gouvernante, et nous les aurions soutenus. Si nous parlons à présent, si nous nous rassemblons, on dira que nous nous joignons aux rebelles.
Oui, c’est ce que chacun pense d’abord. Pourquoi mettre ton nez en avant ?… Et pourtant le cou y tient de bien près.
Je suis inquiet, si le tapage commence une fois parmi la canaille, parmi le peuple qui n’a rien à perdre. Ils prennent pour prétexte ce que nous devons aussi réclamer, et entraînent le pays à sa perte. (Arrive Sœst.)
Bonjour, messieurs. Qu’y a-t-il de nouveau ? Est-il vrai que les briseurs d’images marchent droit ici ?
Ici ils ne toucheront à rien. soldat est entré chez moi, pour acheter du tabac : je l’ai questionné. La gouvernante, si brave et si prudente femme qu’elle soit, est cette fois hors d’elle-même. Il faut qu’il y ait bien du mal, pour qu’elle se cache tout d’abord derrière sa garde. La citadelle est remplie de troupes. On croit même que la gouvernante veut s’enfuir de la ville.
LE CHARPENTIER.
Il ne.faut pas qu’elle s’éloigne ! Sa présence nous protége ; nous lui procurerons plus de sûreté que ses moustaches. Et, si elle maintient nos droits et libertés, nous la porterons sur nos bras ! (Survient un fabricant de savon.)
LE FABRICANT DE SAVON.
Vilaines affaires ! Mauvaises affaires- ! Il y a du trouble et ça va de travers…. Gardez-vous de rester en place, qu’on ne vous prenne aussi pour des révoltés.
SOEST.
Voici les sept sages de la Grèce.
LE FABRICANT DE SAVON.
Je sais qu’il y en a beaucoup qui s’entendent secrètement avec les calvinistes ; qui crient contre les évêques ; qui ne craignent pas le roi. Mais un fidèle sujet, un vrai catholique…. ( Toute sorte de gens se joignent à eux insensiblement et prêtent l’oreille.)
VANSEN.
Dieu vous garde, messieurs ! Qu’y a-t-il de nouveau ?
LE CHARPENTIER, bas.
N’ayez point d’affaire avec cet homme : c’est un mauvais drôle.
JETTER.
N’est-ce pas le secrétaire du docteur Wiets ?
LE CHARPENTIER.
Il a eu déjà beaucoup de maîtres. Il a commencé par être écrivain, et, comme un maître le chassait après l’autre, à cause de ses friponneries, il se mêle de faire le notaire et l’avocat, et c’est un pilier de cabaret !
[Le peuple afflue en plus grand nombre et se forme en groupes.)
VANSEN.
Vous aussi vous êtes rassemblés : concertez-vous. Il vaut toujours la peine d’en parler.
SOEST.
C’est aussi mon avis.
VANSEN.
Si tel ou tel d’entre vous avait du cœur à présent, et si tel ou tel avait de la tête, nous pourrions tout d’un coup briser le joug espagnol.
SOEST.
Monsieur, ne parlez pas ainsi ! Nous avons prêté serment au roi.
VANSEN.
Et le roi à nous. Songez-y bien !
JETTER.
C’est parler sagement ! Dites votre avis.
QUELQUES VOIX.
Écoutez ! Celui-là s’y entend. C’est un fin matois.
VANSEN. - .
J’avais un vieux maître, qui possédait des parchemins et des lettres d’anciennes fondations, des contrats et des chartes : il tenait aux écrits les plus rares. Dans un de ces papiers se trouvait toute notre constitution : comme, nous autres Néerlandais, nous fûmes d’abord gouvernés par des princes particuliers, toujours d’après nos droits, nos priviléges et nos coutumes héréditaires ; comme nos ancêtres avaient un respect absolu pour leur prince, quand il les gouvernait selon son devoir, et comme ils prenaient leurs précautions, quand il voulait franchir les bornes. Les états étaient prêts aussitôt : car chaque province, sj petite qu’elle fût, avait ses états, ses assemblées.
LE CHARPENTIER.
Tenez votre langue ! On sait cela dès longtemps. Chaque honnête bourgeois connaît, de la constitution, tout ce qu’il lui en faut.
Jetter. --.
Laissez-le parler : on apprend toujours quelque chose.
’ SOEST.
Il a tout à fait raison.
PLUSIEURS VOIX.
Parlez ! parlezI On n’entend pas de ces choses-là tous les jours.
VANSEN.
Voilà comme vous êtes, vous autres bourgeois ! Vous ne vivez qu’au jour la journée ; et, quand vous avez hérité votre métier de vos pères, vous laissez le gouvernement disposer de vous à sa guise. Vous ne vous enquérez ni des coutumes, ni de l’histoire, ni du droit d’Un prince ; et, grâce à cette insouciance, les Espagnols vous ont jeté le filet sur les oreilles.
SOEST.
Qui songe à cela, pourvu qu’on ait le pain quotidien ?
JETTER.
Que diable ! Pourquoi aussi personne ne vient-il à propos nous dire ces choses-là ?
VANSEN.
Je vous les dis à présent. Le roi d’Espagne, qui possède par hasard toutes les provinces à la fois, ne doit pas néanmoins les gouverner autrement que les petits princes qui les possédaient autrefois séparément. Comprenez-vous cela ?
JETTER.
Expliquez-nous….
VANSEN.
C’est aussi clair que le jour. Ne devez-vous pas être jugés selon les lois de votre province ? D’où viendrait cela ?
UN BOURGEOIS.
Sans doute !
VANSEN.
L’habitant de Bruxelles n’a-t-il pas d’autres lois que celui d’Anvers ? celui d’Anvers que celui de Gand ? D’où viendrait donc cela ?
UN AUTRE BOURGEOIS.
Par Dieu !
VANSEN.
Mais, si vous laissez ainsi les affaires aller à la dérive, on vous fera bientôt voir autre chose. Fi ! ce que n’ont pu faire Charles le Hardi, Frédéric le Brave et Charles-Quint, Philippe le fait maintenant par les mains d’une femme !
SOSST.
Oui, oui, les anciens princes l’ont.déjà essayé.
VANSEN.
Sans doute !… Nos ancêtres étaient sur leurs gardes. Quand ils étaient mécontents d’un prince, ils lui enlevaient son fils et son héritier, le retenaient chez eux, et ne le relâchaient que sous les meilleures conditions. Nos pères étaient des hommes ! Ils savaient ce qui leur était bon ! Ils savaient prendre leur avantage et le maintenir ! C’étaient de braves gens ! Et c’est pourquoi nos priviléges sont si clairs, nos libertés si bien garanties.
LE FABRICANT DE SAVON.
Que parlez-vous de libertés ?
LE PEUPLE.
De nos libertés ! de nos priviléges ! Parlez encore un peu de nos priviléges.
VANSEN.
Nous autres Brabançons surtout, quoique toutes les provinces aient leurs priviléges, nous sommes le plus richement pourvus. J’ai lu tout cela.
SOEST.
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VANSEN.
Premièrement, il est écrit : Le duc de Brabant doit être pour nous un bon et fidèle seigneur.
SOEST.
Bien ! Est-ce écrit comme cela ?
JETTER.
De bonne foi ! Est-ce vrai ?
VANSEN.
Comme je vous le dis. Il est obligé envers nous, comme nous envers lui. Deuxièmement : il ne doit montrer envers nous, ni laisser paraître, ni songer à permettre, en façon quelconque, aucun pouvoir ou volonté arbitraire. y
JETTER.
Admirable ! admirable ! Il ne doit montrer….
SOEST.
Ni laisser paraître….
UN AUTRE.
Ni songer à permettre !… C’est le point essentiel : ne permettre à personne d’aucune façon.
VANSEN. .
En termes formels.
JETTER
Procurez-nous le livre.
UN BOURGEOIS.
Oui, il nous le faut.
D’autres. Le livre ! le livre !
UN AUTRE.
Nous irons à la gouvernante avec le livre.
Un Autre. Vous porterez la parole, monsieur le docteur.
LE FABRICANT DE SAVON.
Oh ! les imbéciles ! . .
D’autres. Encore quelque chose du livre !
LE FABRICANT DE SAVON.
Je lui casse la mâchoire, s’il dit encore un mot.
LE PEUPLE.
Nous voudrions bien voir qui lui ferait quelque chose ! Parleznous un peu des priviléges ! Avons-nous encore d’autres priviléges ? - .
VANSEN.
Plusieurs, et très-bons, très-salutaires. On y voit aussi que le prince ne peut réformer ni augmenter le clergé, sans le consentement de la noblesse et des états. Remarquez ceci : Il ne peut non plus changer le gouvernement du pays.
SOEST.
Est-ce comme cela ?
VANSEN.
Je vous le montrerai, écrit depuis deux ou trois siècles.
PLUSIEURS BOURGEOIS.
Et nous souffrons les nouveaux évéques ? Que la noblesse nous soutienne, nous commençons les affaires !
D’autres. Et nous nous laissons effrayer par l’inquisition ?
VANSEN.
C’est votre faute.
LE PEUPLE,
Nous avons encore Egmont ! Nous avons Orange ! Ils veillent pour notre bien.
VANSEN.
Vos frères en Flandre ont commencé la bonne œuvre.
LE FABRICANT DE SAVON.
Ah ! chien ! ( II le frappe. )
D’autres. Ils s’y opposent et crient. Es-tu aussi un Espagnol ?
UN AUTRE.
Quoi ? Frapper ce digne homme ?
UN AUTRE.
Ce docteur ? (Ils tombent sur le fabricant de savon.)
LE CHARPENTIER.
Au nom du ciel, la paix ! (D’autres prennent part à la rixe.) Bourgeois, que faites-vous ? (Des enfants sifflent, jettent des pierres, excitent les chiens ; des bourgeois s’arrêtent et regardent bouche béante ; des gens accourent, d’autres vont et viennent paisiblement ; d’autres font toutes sortes de farces, aient et font éclater leur joie.)
D’autres.
Liberté et priviléges ! priviléges et liberté ! (Arrive Egmont avec une suite. )
EGMONT.
La paix ! la paix, messieurs ! Qu’y a-t-il ? Qu’on les sépare !
LE CHARPENTIER.
Gracieux seigneur, vous venez comme un ange du ciel. (A la foule. ) Silence ! Ne voyez-vous rien ?… Le comte d’Egmont !Respect au comte d’Egmont !
EGMONT.
Même ici ! Qu’entreprenez-vous ? Bourgeois contre bourgeois ? Le voisinage même de notre royale gouvernante n’arrête pas cette frénésie ? Séparez-vous ; allez à vos affaires. C’est un mauvais signe, quand vous chômez les jours ouvriers. De quoi s’agissait-il ? (Le tumulte s’apaise par degrés, et ils se rangent tous autour d’Egmont.)
LE CHARPENTIER.
Ils se battent pour leurs priviléges.
EGMONT.
Qu’ils détruisent étourdiment !… Et qui êtes-vous ? Vous me paraissez d’honnêtes gens.
LE CHARPENTIER.
C’est notre ambition.
EGMONT.
Votre métier ?
LE CHARPENTIER.
Charpentier et maître juré.
EGMONT. Et VOUS ?
SOEST.
Mercier.
EGMONT.
Et vous ?
JETTER.
Tailleur.
EGMONT.
Je me souviens que vous avez travaillé aux livrées de mes gens : votre nom est Jetter.
’ JETTER.
Je vous rends grâce de vous en souvenir.
EGMONT.
Je n’oublie guère ceux que j’ai vus et à qui j’ai parlé une fois…. Autant que la chose dépend de vous, mes amis, maintenez la paix : vous êtes assez mal notés. Ne provoquez plus le roi : il a finalement toujours la force en main. Un bourgeois rangé, qui gagne sa vie honorablement et diligemment, a partout autant de liberté qu’il lui en faut.
LE CHARPENTIER.
Ah ! oui, c’est là justement notre mal ! Ces fainéants, ces ivrognes, ces paresseux, avec la permission de Vofre Grâce, qui fouillent, par ennui, et déterrent, par famine, des priviléges, et vont dire des mensonges aux gens curieux et crédules, et, pour se faire payer un pot de bière, commencent des querelles qui rendent des milliers d’hommes malheureux ! C «st précisément ce qu’ils veulent. Nous tenons nos maisons et nos coffres trop bien fermés : ils voudraient nous en chasser avec des tisons.
EGMONT.
Vous trouverez toute protection ; on a pris des mesures pour réprimer vigoureusement le mal. Tenez ferme contre les doctrines étrangères, et ne croyez pas qu’on affermisse les priviléges par la révolte. Restez chez vous ; ne souffrez pas que l’on s’attroupe dans les rues. Les gens sages peuvent beaucoup. (Pendant qu’Egmont parle, l’attroupement se disperse. )
LE CHARPENTIER.
Nous rendons grâce à Votre Excellence, nous lui rendons grâce de la bonne opinion. Tout ce qui dépendra de nous. (Egmont se retire. ) Le gracieux seigneur ! le vrai Néerlandais ! rien, absolument rien d’espagnol !
JETTER.
Si nous l’avions pour gouverneur !… On lui obéit volontiers.
SCEST.
Le roi ne l’entend pas ainsi. C’est toujours aux siens qu’il donne la place.
JETTER.
As-tu vu son habit ? C’est la nouvelle façon, la coupe espagnole.
J.E CHARPENTIER.
Le bel homme !..
JETTER.
Son cou serait un vrai gibier de bourreau.
. . SOEST.
Es-tu fout Quelle idée !
JETTER.
Oui, bien sot qui a des idées pareilles !… Je suis comme ça maintenant. Si je vois un beau long cou, il faut, malgré moi, que je me dise : « Celui-là serait bon à couper….* Maudites exécutions ! On ne se les arrache pas de l’esprit. Lorsque les jeunes garç ons nagent, et que je vois un dos nu, aussitôt me reviennent par douzaines ceux que j’ai vu battre de verges. S’il se présente à moi un gros ventre, il me semble que je le vois déjà rôtir au poteau. La nuit, en songe, je me sens tenailler dans tous les membres : on n’a pas une heure de joie. J’aurai bientôt oublié toute gaieté, toute bonne humeur ; ces horribles images me sont comme imprimées sur le front avec un fer chaud.
La demeure d’Egmont.
Richard. Il est assis devant une table couverte oie papiers ; . il se leve avec agitation.
11 ne vient pas ! Et j’attends depuis deux heures, la plume à la main, les papiers devant moi ; et justement aujourd’hui j’aimerais tant à le quitter de bonne heure ! Les pieds me brûlent. Je peux à peine y tenir d’impatience. « Sois ici à l’heure ! » Tels ont été ses ordres au moment de partir : maintenant il ne vient pas. Il y a tant à faire, que je n’aurai pas achevé avant minuit. A la vérité, il est plein d’indulgence : mais j’aimerais mieux qu’il fût sévère, et qu’il laissât les gens libres au temps fixé. On pourrait prendre ses arrangements. Voilà deux heures qu’il est sorti de chez la gouvernante : qui sait avec quelle personne il s’arrête eh chemin ? (EntreEgmont.)
EGMONT.
Quelles affaires aujourd’hui ?
RICHARD.
Je suis prêt, et trois messagers attendent.
EGMQNT..
Tu trouves que j’ai tardé trop longtemps ; tu as l’air de mauvaise humeur.
RICHARD.
Pour obéir à vos ordres, je suis là depuis longtemps. Voici les papiers.
EGMONT. .
Dona Elvire sera fâchée contre moi, quand elle saura que je t’ai retenu.
RICHARD.
Vous plaisantez.
EGMONT. :
Non, non, ne rougis pas : tu fais preuve de bon goût. Elle est belle, et je suis charmé, pour moi, que tu aies une amie au château. Que disent les lettres ?
RICHARD.
Diverses choses et peu de réjouissantes.
EGMONT.
Alors c’est heureux que nous ayons la joie chez nous, et que nous n’ayons pas besoin de l’attendre du dehors. Est-il venu beaucoup d’affaires ?
RICHARD.
Assez, et, je vous l’ai dit, trois messagers attendent.
EGMONT.
Fais ton rapport. Voyons le plus nécessaire.
RICHARD.
Tout est nécessaire.
EGMONT.
Une chose après l’autre, mais vite.
RICHARD.
Le capitaine Breda envoie la relation de ce qui s’est passé de nouveau à Gand et aux environs. Les troubles sont presque entièrement apaisés….
EGMONT.
Il signale sans doute encore çà et là quelques incongruités et quelques folies ?
RICHARD.
Oui, plusieurs encore.
EGMONT.
. Épargne-les-moi.
RICHARD.
On a encore emprisonné six misérables, qui ont brisé, près de Werwick, l’image de la Vierge. Il demande s’il doit les faire pendre comme les autres.
EGMONT.
Je suis fatigué de la pendaison. Qu’on les fouette, et qu’ils s’en aillent.
RICHARD.
Il y a deux femmes dans le nombre : faut-il aussi les fouetter ?
EGMONT.
Il pourra les admonester et les laisser courir.
RICHARD.
Brinck, de la compagnie de Breda, veut se marier. Le capitaine espère que vous le lui refuserez. Il y a, dit-il, tant de femmes avec l’armée, que, si nous entrons en campagne, nous ne semblerons pas une troupe de soldats, mais une bande de bohémiens.
EGMONT.
Passe encore pour celui-là ! C’est un beau jeune garçon ; il m’en conjurait encore moi-même avec instance, avant mon départ. Mais dorénavant qu’on ne le permette plus à personne, si fâché que je sois de refuser à ces pauvres diables, d’ailleurs assez tourmentés, leur plus doux passe-temps.
RICHARD.
Deux de vos gens, Seter et Hart, ont joué un mauvais jeu avec la fille d’un aubergiste. Ils l’ont surprise seule, et la malheureuse n’a pu se défendre.
EGMONT.
Si c’est une honnête fille, et s’ils ont employé la violence, qu’il les fasse passer par les verges trois jours de suite, et, s’ils possèdent quelque chose, qu’il en prélève de quoi faire une dot à la jeune fille.
RICHARD.
Un des docteurs étrangers a passé secrètement par Comines, et on l’a surpris. Il jure que son intention était d’aller en France. D’après l’ordre, il doit être décapité.
EGMONT.
Il faut le conduire sans bruit à la frontière, et lui déclarer qu’il ne s’en tirera pas ainsi la seconde fois.
RICHARD.
Une lettre de votre receveur. Il écrit qu’il lui rentre peu d’argent ; qu’il pourra difficilement envoyer, cette semaine, la somme demandée ; que la révolte a mis en toutes choses la plus grande confusion.
EGMONT.
Il me faut cet argent ! Qu’il voie comment il pourra le recueillir.
GŒTHE. — TH. 1 20
RICHARD.
Il dit qu’ilfera tout son possible, et qu’enfin il poursuivra juridiquement et fera mettre en prison ce Raymond, qui est depuis si longtemps votre débiteur.
EGMONT.
Mais il a promis de payer !
RICHARD.
La dernière fois, il s’est fixé à lui-même quinze jours.
EGMONT.
Eh bien, qu’on lui donne encore quinze jours ; après quoi, on pourra procéder contre lui. -.
RICHARD.
Vous faites bien : ce n’est pas faute de ressources ; c’est mauvaise volonté. Il agira sans doute sérieusement, quand il verra que vous ne plaisantez pas…. Le receveur dit encore qu’il veut retenir aux vieux soldats, aux veuves et à quelques autres personnes, à qui vous faites des pensions, un demi-mois de ce qui leur est dû . : on avisera en attendant ; à eux de s’arranger. - . .
EGMONT.
Comment s’arranger ? Ces gens ont plus besoin de cet argent que moi. Qu’il ne touche pas à cela.
RICHARB.
Où donc ordonnez-vous qu’il prenne de l’argent ?
. EGMONT.
C’est à lui d’y penser. : on le lui a déjà dit dans la lettre précédente.
RICHARD,
C’est pourquoi il présente des projets.
EGMONT.
Qui ne valent rien : il devra chercher autre chose, présenter des projets acceptables, et, avant tout, procurer de l’argent.
RICHARD.
Je vous représente ici la lettre du comte Oliva. Pardonnezmoi de vous en faire souvenir. Ce vieux seigneur mérite, avant tous .les autres, une réponse détaillée. Vous vouliez lui écrire vous-même. Assurément, il vous aime comme un père.Je ne puis ; et, de tout ce qui m’est odieux, écrire l’est plus que tout le reste. Tu imites si bien ma main ! écris en mon nom. J’attends Orange. Je ne peux m’y mettre, mais je souhaiterais qu’on lui écrivît, sur ses inquiétudes, quelque - chose de fort tranquillisant.
Dites-moi à peu près votre idée : je rédigerai la réponse, et vous la soumettrai. Elle sera écrite de manière à pouvoir passer en justice pour être de votre main.
Donne-moi la lettre. (Après y avoir jeté les yeux.) Vénérable et bon vieillard ! Étais-tu bien aussi circonspect dans ta jeunesse ? N’as-tu jamais escaladé un rempart ? Dans la bataille, restais-tu en arrière, où la prudence le conseille ?… Fidèle sollicitude ! Il veut ma vie et mon bonheur, et ne sent pas que c’est être déjà mort, de vivre pour sa sûreté… Écris-lui qu’il peut être sans inquiétude ; que je fais comme je dois ; que je serai sur mes gardes ; qu’il emploie en ma faveur son crédit à la cour, et soit assuré de ma parfaite reconnaissance.
Rien de plus ? Oh ! il attend davantage.
Que dois-je dire de plus ? Si tu veux employer plus de paroles, il ne tient qu’à toi. Ce qu’il me dit tourne sans cesse autour du même point : il faudrait que je vécusse comme je ne saurais vivre. Être joyeux, prendre les choses légèrement, vivre à la course : voilà mon bonheur ; et je ne l’échangerais pas contre la sécurité d’un caveau funèbre. Il n’y a pas dans mes veines une goutte de sang pour la vie espagnole ; je n’ai nulle envie de régler mes pas sur la nouvelle et grave cadence de la cour. Ne vivrai-je que pour penser à la vie ? Dois-je renoncer à jouir du moment présent, pour être assuré de celui qui va suivre, et, celui-ci, le consumer encore dans les rêves et les soucis ?
Je vous en prie, monseigneur, ne soyez pas si sévère et si dur envers cet excellent homme, vous qui êtes d’ailleurs affable avec tout le monde. Dites-moi une parole obligeante, qui tranquillise ce noble ami. Voyez comme il use de précaution, comme il vous touche légèrement.
Mais il touche toujours cette corde. Il sait, de longue date, combien ces exhortations me sont odieuses ; elles ne font qu’égarer ; elles ne sont d’aucun secours. Et, si j’étais somnambule, et que je me promenasse sur le faîte dangereux d’une maison, serait-ce d’un ami de m’appeler par mon nom et de m’avertir, de m’éveiller et de me tuer ? Laissez les gens suivre leur sentier : c’est à eux de s’observer.
Il ne vous sied pas de craindre, mais celui qui vous connaît et qui vous aime…
Il revient ici sur les vieilles histoires, sur ce que nous avons fait, ce que nous avons dit, un soir, dans le joyeux entraînement de l’intimité et du vin, et sur les conséquences et les preuves qu’on en a déduites et colportées dans tout le royaume… Eh bien, soit ! nous avons fait broder sur les manches de nos laquais des marottes et des habits de fous, et nous avons ensuite remplacé ces ornements ridicules par un faisceau de flèches : symbole encore plus dangereux pour tous ceux qui veulent trouver un sens à ce qui n’en a point. Dans un moment de gaieté, nous avons conçu et enfanté mainte folie. C’est notre faute, si toute une noble troupe, portant la besace du mendiant et un sobriquet choisi par elle-même[5], a rappelé, avec une humilité railleuse, ses devoirs au monarque ; c’est notre faute… Qu’y a-t-il de plus ? Un divertissement de carnaval est-il un crime de haute trahison ? Faut-il nous reprocher quelques haillons bariolés dont une hardiesse juvénile et une imagination excitée se plaisent à couvrir la misérable nudité de notre vie ? Si vous prenez trop sérieusement la vie, qu’y trouverez-vous ? Si le matin ne nous éveille pas pour de nouvelles joies ; si, le soir, nous n’avons plus à espérer aucun plaisir : est-ce bien la peine de mettre et d’ôter ses habits ? Le soleil m’éclaire-t-il aujourd’hui pour que je rêve à ce qui était hier ? pour deviner et arranger ce qui ne se devine ni ne s’arrange, le hasard d’un lendemain ? Faismoi grâce de ces réflexions ; nous les laisserons aux écoliers et aux courtisans. Qu’ils pensent et qu’ils imaginent ; qu’ils aillent et qu’ils s’insinuent ; qu’ils arrivent où ils pourront ; qu’ils attrapent ce qu’ils pourront…. Si tu peux tirer parti de tout cela, sans que ton épître devienne un volume, j^en suis charmé. Ce bon vieillard met trop d’importance à tout. C’est ainsi qu’un ami, qui a tenu longtemps notre main, la serre encore une fois, avec plus de force, lorsqu’il va la quitter.
RICHARD.
Pardonnez-moi ! Un piéton a le vertige, lorsqu’il voit passer un homme en voiture avec une bruyante vitesse.
EGMONT.
Enfant ! enfant ! assez ! Comme aiguillonnés par des esprits invisibles, les chevaux du soleil emportent le char léger de notre destinée, et il ne nous reste qu’à tenir bravement les rênes d’une main ferme et à détourner les roues, tantôt à droite, tantôt à gauche, ici d’une pierre, là d’un précipice. Où nous allons, qui le sait ? A peine se souvient-on d’où l’on est venu.
RICHARD.
Monseigneur !…
EGMONT.
Je suis placé bien haut, et je puis et je dois monter plus haut encore : je sens en moi l’espérance, le courage et la force. Je n’ai pas encore atteint le faîte de ma croissance ; et, si j’y parviens une fois, je veux m’y tenir ferme, et non en tremblant. Si je dois tomber, que ce soit un coup de tonnerre, un tourbillon, et même un faux pas, qui me précipite dans l’abîme. J’y serai couché avec des milliers d’hommes. Je n’ai jamais dédaigné, avec mes braves camarades, le jeu sanglant des combats pour un faible avantage ; et je pourrais chanceler, quand il s’agit de l’entière et franche valeur de la vie ?
RICHARD.
O monseigneur, vous ne savez pas quelles paroles vous prononcez. Que Dieu vous garde !
EGMONT.
Rassemble tes papiers. Voici Orange. Expédie le plus nécessaire, afin que les messagers partent avant .que les portes soient fermées. Le reste peut attendre. Laisse jusqu’à demain la lettre au comte ; ne manque pas d’aller voir Elvire, et salue-la de ma part… Sache des nouvelles de la gouvernante : elle doit être indisposée, quoiqu’elle n’en laisse rien paraître.
EGMONT.
Orange, soyez le bienvenu ! Vous me semblez un peu préoccupé.
ORANGE.
Que dites-vous de notre conversation avec la gouvernante ?
EGMONT.
Je n’ai rien trouvé d’extraordinaire dans l’accueil qu’elle nous a fait. Je l’ai déjà vue souvent comme cela. Elle m’a paru indisposée.
ORANGE.
N’avez-vous pas remarqué qu’elle était plus réservée ? Elle a voulu d’abord approuver doucement notre conduite dans la nouvelle révolte du petit peuple ; ensuite elle a signalé la fausse lumière qui peut être jetée sur ces événements ; puis elle a ramené peu à peu la conversation à ses anciens discours d’habitude : qu’on n’a jamais assez reconnu, qu’on a traité trop légèrement, ses manières affables et bienveillantes, son amitié pour nous autres Néerlandais ; que rien ne voulait se terminer à son gré ; qu’elle pourrait bien se lasser à la fin et le roi se résoudre à d’autres mesures. L’avez-vous entendu ?
EGMONT.
Pas tout : je pensais alors à autre chose. Elle est femme, mon cher Orange, et les femmes seraient toujours charmées que tout se courbât doucement sous leur joug aimable ; que tout Hercule quittât la peau de lion et augmentât leur cercle de fileuses ; parce qu’elles sont d’un caractère paisible, elles voudraient que la fermentation qui s’empare d’un peuple, l’orage que de puissants rivaux soulèvent les uns contre les autres, pût s’apaiser par l’effet d’une seule parole gracieuse, et que les éléments les plus contraires s’unissent à leurs pieds dans une douce harmonie. Voilà ce qu’elle voudrait ; et, comme elle ne peut l’obtenir, elle en est réduite à montrer de l’humeur, à se plaindre de l’ingratitude et de l’imprudence ; à menacer, pour l’avenir, de perspectives terribles, et à menacer… de son départ.
ORANGE.
Ne croyez-vous pas cette fois qu’elle accomplira sa menace ?
EGMONT.
Jamais ! Combien de fois l’ai-je déjà vue prête à partir ! Où irait-elle ? Ici gouvernante, reine : crois-tu qu’elle se résigne à filer des jours insignifiants à la cour de son frère, ou à passer en Italie et à se traîner dans le cercle de sa vieille parenté ?
ORANGE.
On ne la croit pas capable de cette détermination, parce qu’on l’a vue hésiter, parce qu’on l’a vue reculer : cependant cela dépend d’elle seule. De nouvelles circonstances peuvent la pousser à cette résolution longtemps différée. Si elle partait, et si le roi envoyait quelqu’un d’autre ?…
EGMONT.
Ëh bien, il viendrait, et trouverait aussi de quoi s’occuper. Il viendrait avec de vastes plans, des.projets et des pensées pour tout arranger, tout soumettre et tout contenir ; et il aurait à s’occuper aujourd’hui d’un détail, demain d’un autre ; après-demain il rencontrerait quelque difficulté ; il passerait un mois à faire des projets, un autre à s’affliger de ses entreprises avortées, la moitié d’une année à veiller sur une seule province. Pour lui aussi le temps passera, la tête lui tournera, et les choses suivront leur premier cours ; si bien qu’au lieu de cingler sur de vastes.mers vers un point marqué, il pourra bénir Dieu, si, dans cette tempête, il sauve son navire de l’écueil.
ORANGE.
Mais si l’on conseillait au roi une tentative ?
EGMONT.
Oui serait ?
ORANGE.
De voir ce que pourrait entreprendre le tronc sans la tête.
EGMONT.
Comment ?
ORANGE.
Egmont, voici bien des années que je m’intéresse à toutes nos affaires ; je suis toujours comme devant un échiquier, et ne regarde comme insignifiant aucun coup de l’adversaire ; et, de même que des hommes oisifs s’occupent avec le plus grand soin des secrets de la nature, je regarde comme le devoir, comme la vocation d’un prince de connaître les sentiments, les desseins de tous les partis. J’ai sujet de craindre un éclat. Le roi a longtemps agi d’après certains principes ; il voit que par là il n’atteint pas son but : quoi de plus vraisemblable que de le voir essayer un autre chemin ?
EGMONT.
Je ne crois pas. Lorsqu’on vieillit, et qu’on a essayé tant de choses, sans pouvoir jamais régler le monde, on doit enfin en avoir bien assez.
ORANGE.
Il est une chose qu’il n’a pas encore tentée.
EGMONT.
Quoi donc ?
ORANGE.
D’épargner le peuple et de frapper les princes.
EGMONT.
Que de gens ont eu dès longtemps cette crainte ! Vaine inquiétude !
ORANGE.
Autrefois c’était une inquiétude : peu à peu elle est devenue pour moi une conjecture, et enfin une certitude.
EGMONT.
Et le roi a-t-il de plus fidèles serviteurs que nous ?
ORANGE.
Nous le servons à notre manière ; et nous pouvons avouer entre nous que nous savons bien peser les droits du prince et les nôtres.
EGMONT.
Qui n’en fait pas autant ? Nous lui sommes dévoués et soumis en ce qui lui appartient.
ORANGE.
Mais s’il s’arrogeait davantage, et s’il nommait trahison ce que nous appelons maintien de nos droits ?
EGMONT.
Nous pourrons nous défendre. Qu’il assemble les chevaliers de la Toison et qu’on nous juge.Et que serait un jugement avant l’enquête ? Une condamnation avant le jugement ?
EGMONT.
Une injustice, dont Philippe ne se rendra jamais coupable, et une folie, que je n’imputerai ni à lui ni à ses conseillers.
ORANGE.
Et s’ils étaient injustes et fous ? .
EGMONT.
Non, Orange, c’est impossible. Qui oserait porter la main sur nous ?… Nous jeter en prison serait une entreprise vaine et désespérée. Non, ils n’oseront pas lever si haut l’étendard de la tyrannie. Le souffle d’orage qui répandrait cette nouvelle dans le pays allumerait un vaste embrasement. Et quel serait leur but ? Le roi ne peut juger et condamner seul : voudraient-ils attenter par le meurtre à notre vie ?… Ils ne peuvent le vouloir. Une ligue formidable unirait le peuple en un moment ; la haine et la séparation éternelle du nom espagnol éclateraient violemment.
ORANGE.
C’est sur notre tombeau que se déchaînerait l’incendie, et le sang de nos ennemis coulerait comme inutile sacrifice expiatoire. Egmont, il faut y songer.
EGMONT.
Mais comment pourraient-ils… ?
Albe est en chemin.
Je ne le crois pas.
Je le sais.
La gouvernante prétendait n’en rien savoir.
ORANGE.
J’en suis d’autant plus convaincu. La gouvernante va lui faire place. Je connais l’homme et son humeur sanguinaire, et il amène une armée avec lui.
EGMONT.
Pour écraser de-nouveau les provinces ?… Le peuple sera fort mécontent.
ORANGE.
On s’assurera des chefs. --, ;
EGMONT.
Non, non !
ORANGE.
Retournons chacun dans notre province. Là il faudra nous fortifier ; il ne commencera pas par la force ouverte.
EGMONT.
Ne devrons-nous pas le saluer à son arrivée ?
ORANGE.
Nous tarderons.
EGMONT.
Et si, une fois arrivé, il nous mande au nom du roi ?
ORANGE.
Nous chercherons des défaites.
EGMONT.
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ORANGE.
Nous irons d’autant moins.
EGMONT.
Et la guerre est déclarée, et nous sommes des rebelles. Orange, ne te laisse pas séduire par la prudence. Je sais que la crainte ne te fait pas reculer. Réfléchis à cette démarche.
ORANGE.
J’ai réfléchi.
EGMONT.
Songe, si tu te trompes, de quoi tu es coupable : de la plus funeste guerre qui ait jamais désolé un pays. Ton refus est le signal qui appelle tout d’un coup les provinces aux armes j qui justifie toutes les cruautés dont l’Espagnol s’est toujours empressé de saisir le prétexte. Ce que nous avons contenu longtemps avec mille peines, un signe de toi le soulèvera jusqu’à la plus horrible confusion. Songe aux villes, à la noblesse, au peuple, au commerce, à l’agriculture, aux métiers ! Songe aux
dévastations, aux meurtres !… Le soldat voit, il est vrai, d’un - œil tranquille son camarade tomber à ses côtés sur le champ de bataille ; mais le courant des fleuves t’amènera les cadavres des citoyens, des enfants, des jeunes filles, en sorte que tu seras glacé d’horreur,, et que tu ne sauras plus de qui tu défends la cause : car ils auront péri, ceux pour la liberté desquels tu prends les armes. Et qu’éprouveras-tu, quand tu devras te dire en secret : « C’est pour ma sûreté que je les ai prises ? »
ORANGE.
Egmont, nous ne sommes pas de simples particuliers : si notre devoir est de nous immoler pour des milliers d’hommes, notre devoir est aussi de nous épargner pour eux.
’ EGMONT.
Qui s’épargne doit devenir suspect à soi-même.
ORANGE.
. Qui se connaît peut avancer ou reculer avec assurance.
EGMONT.
Le mal que tu redoutes devient certain par ta démarche.
ORANGE.
Il esfrsage et hardi d’aller au-devant d’un mal inévitable.
EGMONT.
Dans un si grand péril, la plus légère espérance est à considérer.
ORANGE.
Nous n’avons plus de place pour le moindre pas : l’abîme est là devant nous.
EGMONT.
La faveur du roi est-elle un terrain si étroit ?
ORANGE.
Non pas si étroit, mais glissant.
EGMONT.
Par Dieu, on lui fait injure. Je ne puis souffrir qu’on pense mal de lui. Il est fils de Charles et incapable d’une bassesse.
ORANGE.
Les rois ne font rien de bas.
EGMONT.
11 faudrait apprendre à le connaître.
ORANGE.
C’est précisément cette connaissance qui nous conseille de ne pas attendre une épreuve dangereuse.
EGMONT.
Aucune épreuve n’est dangereuse quand on a le courage de l’affronter.
ORANGE.
Egmont, tu t’emportes !
EGMONT.
Il faut que je voie par mes yeux.
ORANGE.
Oh ! que ne peux-tu voir cette fois par les miens ! Ami, parce que tes yeux sont ouverts, tu t’imagines que tu vois ! Je pars. Attends l’arrivée d’Albe, et que Dieu te garde ! Peut-être mon refus te sauvera-t-il ; peut-être le dragon croira-t-il ne rien tenir, s’il ne nous dévore pas tous deux à la fois ; peut-être tardera-t-il, pour exécuter plus sûrement son projet, et peutêtre, dans l’intervalle, verras-tu la chose sous son vrai jour. Mais alors, vite, vite, sauve-toi !… Adieu !… Que rien n’échappe à ton attention : combien de soldats il amène, comment il occupe la ville, quel pouvoir conserve la gouvernante, quelle est la contenance de tes amis…. Donne-moi des nouvelles…. Egmont….
EGMONT.
Que veux-tu ?
Orange, le prenant par la main. Laisse-toi persuader ! Viens avec moi !
EGMONT.
Que vois-je ? Orange, des larmes !
ORANGE.
Pleurer un ami perdu sied même à un homme de courage.
EGMONT.
Tu me crois perdu ?
ORANGE.
Oui, je le crois. Songes-y ! Il ne te reste qu’un temps bien court. Adieu !
EGMONT, Seul.
Se peut-il que les idées des autres hommes aient sur nous une telle influence !… Jamais je ne l’aurais imaginé…. Et cet homme fait passer en moi son inquiétude… Arrière !… C’est dans mes veines une goutte, de sang étranger. Bonne nature, rejette-la ! Et, pour effacer de mon front les rides soucieuses, il est encore un doux moyen !ACTE TROISIÈME.
J’aurais dû m’y attendre. Ah ! lorsqu’on passe sa vie dans la peine et le travail, on croit toujours faire tout ce qui est possible : et celui qui observe et commande de loin croit ne demander que ce qui se peut faire… Oh ! les rois !… Je n’aurais jamais cru que cela pût m’affliger autant. Il est si beau de régner !… Et abdiquer ? Je ne sais comment mon père put s’y résoudre, mais je veux faire comme lui. (Machiavel paraît dans le fond.)
Approchez, Machiavel. Je songe ici à la lettre de mon frère.
Puis-je savoir ce qu’elle contient ?
Autant d’affectueuses attentions pour moi que de vigilance pour ses États. Il exalte la fermeté, le zèle et la fidélité avec lesquels j’ai veillé jusqu’à présent dans ces provinces pour les droits de Sa Majesté ; il me plaint de la peine que me donne ce peuple indomptable ; il est si pleinement convaincu de la profondeur de mes vues, la sagesse de ma conduite lui donne une satisfaction si extraordinaire, que, je dois presque le dire, la lettre est trop bien écrite pour un roi, et assurément pour un frère !
Ce n’est pas la première fois qu’il vous témoigne son juste contentement.
Mais la première fois que c’est une figure de rhétorique. ne vous comprends pas.
MARGUERITE.
Vous allez me comprendre…. car, après ce début, il estime que sans troupes, sans une petite armée, je jouerai toujours ici un triste personnage. Nous avons eu tort, dit-il, de retirer, sur les plaintes des habitants, nos soldats des provinces. Il pense qu’une garnison, qui pèse sur les épaules des bourgeois, est un fardeau qui les empêche de faire de trop grands écarts.
MACHIAVEL.
Cela soulèverait les esprits au dernier point.
MARGUERITE.
Mais le roi estime, entends-tu ?… il estime qu’un bon général, un général qui n’entende aucune raison, pourrait bientôt venir à bout du peuple et de la noblesse, des bourgeois et des paysans ; et, en conséquence, il envoie avec une forte armée…. le duc d’Albe.
MACHIAVEL.
Albe ?
MARGUERITE.
Celat’étonne ?
MACHIAVEL.
Vous dites : «. Il envoie ; » il demande peut-être s’il doit envoyer ?
MARGUERITE.
Le roi né demande pas : il envoie.
MACHIAVEL. /’
Eh bien, vous aurez à votre service un guerrier expérimenté.
MARGUERITE.
A mon service ? Parle franchement, Machiavel.
MACHIAVEL.
Je voudrais ne pas anticiper sur vous.
MARGUERITE.
Et je voudrais dissimuler ! Cela m’est sensible, très-sensible. J’aimerais mieux que mon frère me dît ce qu’il pense, au lieu de signer des épîtres cérémonieuses, que rédige un secrétaire d’État.
MACHIAVEL.
Ne pourrait-on pénétrer ?…
MARGUERITE.
Je les connais de cœur et de visage. Ils voudraient faire place nette, et, parce qu’ils ne se mettent pas eux-mêmes à l’œuvre, quiconque se présente le balai à la main gagne leur confiance. Oh ! c’est comme si je voyais le roi et son conseil brodés sur ce tapis !
MACHIAVEL.
Aussi vivement ?…
MARGUERITE.
Il n’y manque pas un trait. Il y a d’honnêtes gens dans le nombre : l’honorable Rodrigue, qui est si habile et si mesuré, qui ne ’vise pas trop haut, et qui pourtant ne laisse rien tomber ; le loyal Alonzo, le laborieux Freneda, le ferme Las Vargas et quelques autres encore, qui marchent avec eux quand le bon parti l’emporte. Mais là siége l’archevêque de Tolède, à l’œil cave, au front d’airain, au regard profond et enflammé ; il murmure entre ses dents contre l’indulgence des femmes, leur condescendance inopportune ; que les femmes se font bien porter par des chevaux dressés, mais qu’elles sont elles-mêmes de mauvais écuyers, et semblables railleries, que j’ai dû essuyer autrefois des hommes d’État.
MACHIAVEL.
Vous avez choisi pour ce tableau une bonne palette.
MARGUERITE.
Avouez seulement, Machiavel, qu’il n’y a point, dans toutes les nuances dont je pourrais me servir, de ton aussi sombre, aussi noir que la figure d’Albe, et que la couleur qu’il emploie lui-même. Chez lui, tout homme est d’abord un blasphémateur, un criminel de lèse-majesté, parce qu’à ce titre, on peut sur-lechamp rouer, empaler, écarteler, brûler tout le monde…. Le bien que j’ai fait ici paraît sans doute comme nul dans le lointain, précisément parce qu’il est bien…. Albe s’attache à toute insubordination qui est passée ; il rappelle chaque trouble qui est apaisé, et le maître a devant les yeux tant de mutineries, de révoltes et de licence, qu’il se figure qu’on se mange ici l’un l’autre, quand une incartade passagère d’un peuple grossier est chez nous depuis longtemps oubliée. Alors il prend une haine profonde pour ces pauvres gens ; ils lui paraissent abominables, et comme des brutes et des monstres. Il appelle à son aide le fer et le feu, et s’imagine que l’on dompte ainsi les hommes.
MACHIAVEL.
Vous me semblez trop animée ;.vous prenez la chose trop vivement. Ne restez-vous pas gouvernante ?
MARGUERITE.
Je connais cela. Il apportera des instructions…. J’ai une assez longue expérience des affaires d’État pour savoir comme- on écarte quelqu’un sans lui enlever son office…. Il présentera d’abord des instructions, qui seront vagues et obscures ; il empiétera, car il aura la force ; et, si je me plains, il alléguera des instructions secrètes ; si je demande à les voir, il me promènera ; si j’insiste, il me montrera un papier qui renfermera tout autre chose ; et, si je ne m’en contente pas, il n’en fera pas plus que si je parlais en l’air…. Cependant il aura fait ce que je crains, et rejeté bien loin ce que je désire.
MACHIAVEL.
Je voudrais pouvoir contester ce que vous dites.
MARGUERITE.
Ce que j’ai assoupi avec une indicible patience, il le réveillera par la rigueur et les cruautés ; je verrai sous mes yeux périr mon ouvrage, et j’aurai de plus à répondre de ses fautes.
. ..’. MACHIAVEL.
Votre Altesse peut s’y attendre.
MARGUERITE.
J’ai sur moi assez d’empire pour me contenir/Qu’il vienne : je lui céderai la place de la meilleure grâce du monde, avant qu’il me chasse.
MACHIAVEL.
Si vite, cette démarche importante !
MARGUERITE.
Il m’en coûte plus que tu ne penses. Celui qui est accoutumé à commander, qui a pris l’habitude de voir chaque jour le sort de milliers d’hommes reposer dans sa main, descend du trône comme dans le tombeau. Mais plutôt cela que de rester comme une -ombre parmi les vivants, et de vouloir conserver, avec la vaine apparence, une place qu’un autre a déjà héritée de nous, qu’il possède, et dont il jouit désormais.
CŒTIIE.. — TH. I 21
Le logement de Claire.
CLAIRE, SA MÈRE.
LA MÈRE.
Je n’ai jamais vu un amant comme Brackenbourg ; je croyais qu’il ne s’en trouvait de pareils que dans les histoires de héros. Claire. Elle va et vient dans la chambre, en chantant à demi-voix.
Oh ’. seule fortunée, L’âme qui sait aimer !
LA MÈRE.
Il soupçonne ta liaison avec Egmont, et je crois, si tu lui montrais un peu d’amitié, si tu voulais, qu’il t’épouserait encore.
Claire, chante.
Être joyeuse,
Et souffrante,
Et rêveuse,
Désirer
Et trembler Dans la peine inquiète ; Jusqu’au ciel ravie, Jusqu’à la mort navrée…. Oh 1 seule fortunée, L’âme qui sait aimer !
LA MÈRE.
Caisse là cette ritournelle.
CLAIRE.
Ne m’en dites pas de mal : c’est une chanson magique…. Avec elle, j’ai déjà maintes fois endormi un grand enfant.
LA MÈRE.
Tu n’as en tête que ton amour. N’oublie donc pas tout pour une seule chose ! Tu devrais, te dis-je, avoir des égards pour Brackenbourg. Un jour il peut encore te rendre heureuse.
CLAIRE.
Lui ?
LA MÈRE.
Eh ! oui…. Il vient un temps…. Vous autres enfants, vous ne prévoyez rien, et vous n’en croyez pas notre expérience. La jeunesse et les belles amours, tout prend fin ; et il vient un temps où l’on rend grâce à Dieu, si l’on peut se mettre quelque part à couvert.
Claire. Elle frémit, se tait et tressaille. Ma mère, laissez venir le temps comme la mort. Y songer d’avance est horrible ! Et quand elle viendra…. quand nous devrons…. alors…. il faudra s’évertuer comme on pourra…. Egmont, me passer de toi !… (Elle pleure.) Non, c’est impassible c’est impossible. (Egmont parait, en manteau de cavalier, le chapeau rabattu sur les yeux. )
EGMONT.
Claire !
Claihe. Elle jette un cri et recule.
Egmont ! (Elle s’élance vers lui.) Egmont ! (Elle l’embrasse et Ij
presse sur son cœur.) Oh ! bon, cher, doux ami ! Viens-tu ? Es-tu
là ?
EGMONT.,,
Bonsoir, mère !
LA MÈRE.
Dieu vous garde, noble seigneur. Ma petite est presque morte, de ce que vous avez tardé si longtemps ; elle n’a tout le jour parlé et chanté que de vous.
EGMONT.
Vous me donnerez bien à souper ?
LA MÈRE.
C’est trop d’honneur…. Si seulement nous avions quelque chose !…
CLAIRE.
Certainement ! Soyez tranquille, ma mère. J’ai tout arrangé ; j’ai préparé quelque chose. Ne me trahissez pas ma mère.
LA MÈRE.
Un pauvre souper !…
CLAIRE.
Attendez seulement ! Et puis je me dis : « Quand il est près de moi, je n’ai pas faim du tout : il ne doit donc pas non plus avoir grand appétit, quand je suis près de lui. »
EGMONT.
Tu crois ?… (Claire frappe du pied et se détourne avec humeur.) Qu’as-tu donc ?
CLAIRE.
Comme vous êtes froid aujourd’hui ! Vous ne m’avez pas encore embrassée une seule fois ! Pourquoi avez-vous les bras entortillés dans ce manteau, comme un enfant au maillot ? Il ne sied ni aux soldats ni aux amants d’avoir les bras emmaillottés.
EGMONT.
Quelquefois, ma chère, quelquefois. Quand le soldat est en embuscade, et qu’il songe à surprendre l’ennemi, il se blottit, se croise les bras et rumine son dessein ; et un amant….
LA MERE.
Ne voulez-vous pas vous asseoir, vous mettre à votre aise ? 11 faut que j’aille à la cuisine : Claire ne pense à rien quand vous êtes là. Il faudra vous contenter ainsi….
EGMONT.
Votre bonne volonté est le meilleur assaisonnement…. (La
mère sort.)
CLAIRE.
Et mon amour, que serait-il ?
EGMONT. .
Tout ce que tu voudras.
CLAIRE.
Comparez-le, si vous en avez le cœur.
.- EGMONT.
Ainsi donc, avant tout…. (Il rejette son manteau, et paraît dans un costume magnifique.)
CLAIRE.
Ociel !
" EGMONT.
Maintenant j’ai les bras libres. (Il l’embrasse.)
CLAIRE.
Laissez !… Vous gâterez vos habits. (Elle recule de quelques pas.) Que c’est magnifique ! Je n’ose vous toucher.
EGMONT.
Es-tu satisfaite ? Je t’ai promis de venir un jour en costume espagnol.
CLAIRE.
Depuis longtemps je ne vous le demandais plus. Je pensais que vous ne vouliez pas…. Ah ! et la Toison d’or !
EGMONT.
Tu la vois à présent. . •
CLAIRE.
C’est l’empereur qui t’a pendu cela au cou ?
EGMONT.
Oui, mon enfant, et cette chaîne et cette décoration donnent à celui qui les porte les plus nobles priviléges. Je ne reconnais sur la terre aucun juge de. mes actions que le grand maître de l’ordre avec le chapitre des chevaliers.
.CLAIRE.
Ah ! tu pourrais te faire juger par le monde entier !… Le velours est trop magnifique ; et les dorures ! et la broderie !… On ne sait par où commencer.
EGMONT.
Examine tout à souhait.
CLAIRE.
Et la Toison d’or ! Vous me racontiez l’histoire et vous me disiez que c’était un signe de tout ce qui est grand et précieux, qu’on mérite et qu’on obtient avec peine et travail. Il est de grand prix…. Je peux le comparer à ton amour…. Je le porte aussi sur mon cœur…. et après…, .
EGMONT.
Que veux-tu dire ?
CLAIRE.
Après, on ne peut plus les comparer.
EGMONT.
Pourquoi donc ?
CLAIRE.
Je ne l’ai pas obtenu avec peine et travail ; je ne l’ai pas mérité.
EGMONT.
En amour, c’est autre chose. Tu le mérites, parce que tu ne l’as pas recherché…. Et ceux-là seulement l’obtiennent d’ordinaire, qui ne le pourchassent pas.
CLAIRE.
As-tu pris cela de toi ? As-tu fait cette fière observation sur toimême, toi que tout le peuple chérit ?
EGMONT.
Si j’avais fait seulement quelque chose pour eux ! Si je pouvais faire quelque chose ! C’est pure bonne volonté, s’ils m’aiment.
CLAIRE.
Tuas été sans doute aujourd’hui chez la gouvernante ?
EGMONT.
Oui.
CLAIRE.
Es :tu bien avec elle ?
EGMONT.
Il le semble. Nous sommes gracieux et empressés l’un pour l’autre.
CLAIRE.
Et dans le fond du cœur ?
EGMONT.
Je lui suis attaché. Chacun a ses vues particulières. Cela ne fait rien à la chose. C’est une excellente femme, qui connaît son monde, et serait assez pénétrante quand même elle ne serait pas soupçonneuse. Je lui donne beaucoup à faire, parce qu’elle cherche toujours des mystères derrière ma conduite, et que je n’en ai aucun.
CLAIRE.
Aucun absolument ?
EGMONT.
. C’est à dire, une petite réserve : avec le temps, tous les vins déposent du tartre dahs les tonneaux. Cependant Orange est pour elle une préoccupation plus grande encore, et une énigme toujours nouvelle. 11 s’est fait la réputation d’avoir toujours quelque secret, et maintenant elle cherche constamment sur son front ce qu’il peut méditer ; sur ses pas, la direction qu’il va prendre.
CLAIRE.
Est-elle dissimulée ?
EGMONT.
Elle est gouvernante, et tu le demandes !
CLAIRE.
Pardon, je voulais dire : est-elle fausse ?
EGMONT.
Ni plus ni moins que toute personne qui veut parvenir à ses fins. CLAIRE.
Je ne saurais me retrouver dans le monde… Mais elle a aussi un esprit viril ; c’est une autre femme que nous, couturières et cuisinières. Elle est grande, courageuse, résolue.
EGMONT.
Oui, quand les affaires ne sont pas trop embrouillées. Cependant, cette fois, elle est un peu déconcertée.
CLAIRE.
Comment donc ?
EGMONT.
Elle a aussi une petite moustache et quelquefois une attaque de goutte. C’est une vraie amazone.
CLAIRE.
Une femme majestueuse ! J’aurais peur de paraître devant elle.
EGMONT.
Tu n’es pourtant pas peureuse… Et ce ne serait pas frayeur, mais seulement pudeur de jeune fille. (Claire baisse les yeux, prend la main d’Egmont et se penche vers lui.) Je te comprends, chère enfant ! Tu peux lever les yeux. (Il lui donne un baiser sur les yeux.)
CLAIRE.
Laisse-moi me taire ! Laisse-moi te posséder ! Laisse-moi fixer mes yeux sur les tiens, y trouver tout, consolation, espérance, joie et douleur. (Elle l’embrasse et le regarde fixement.) Dis-moi, dis, je ne puis comprendre… Es-tu Egmont ? le comte d’Egmont ? le grand Egmont, qui fait tant de bruit, de qui l’on parle dans les gazettes, auquel s’attendent les provinces ?
EGMONT.
Non, Claire, je ne suis pas cet Egmont.
CLAIRE.
Comment ?
EGMONT.
Vois-tu, ma petite Claire…. Que je m’asseye. (Il s’assied ; elle se met à genoux devant lui sur un tabouret, s’appuie sur Egmont et le regarde.) Cet autre Egmont est un Egmont chagrin, contraint, glacé, obligé de s’observer, de prendre tantôt un visage tantôt un autre ; tourmenté, méconnu, embarrassé, tandis que les gens le croient joyeux et content ; aimé par un peuple qui ne sait ce qu’il veut ; honoré et exalté par une foule avec laquelle on ne peut rien entreprendre ; entouré d’amis auxquels il n’ose se confier ; observé par des hommes qui voudraient, par tous les moyens, avoir prise sur lui ; travaillant et se fatiguant, souvent sans but, presque toujours sans récompense…. Oh ! laissemoi te taire ce qu’il éprouve, ce qu’il sent. Mais celui-ci, mon enfant, il est tranquille, ouvert, heureux, aimé et connu du cœur le plus excellent, qu’il connaît aussi tout entier, et qu’avec un amour et une confiance sans réserve il presse contre le sien. (Il l’embrasse.) C’est là ton Egmont.
CLAIRE.
Oh ! laisse-moi mourir !… Le monde n’a plus de joies après celle-là.ACTE QUATRIÈME.
Hé ! Pst ! Voisin, un mot.
Va ton chemin, et reste tranquille.
Un mot seulement. Rien de nouveau ?
Rien, si ce n’est qu’il nous est de nouveau défendu de parler.
Comment ?
Ici, approchez-Vous de la maison. Soyez sur vos gardes ! Dès son arrivée, le duc d’Albe a publié un édit par lequel sont déclarés, sans enquête, coupables de haute trahison, deux ou trois personnes qui parleront ensemble dans la rue.
Ô malheur !
Il est défendu, sous peine de prison perpétuelle, de parler des affaires d’État.
Ô notre liberté !
Et, sous peine de mort, nul ne doit blâmer les actes du gouvernement.
Ô nos têtes ! LE CHARPENTIER.
Et les pères, mères, enfants, parents, amis, domestiques sont invités, avec de grandes promesses, à dénoncer, devant le tribunal établi pour cela, ce qui se passe dans l’intérieur de la maison.
JETTER.
Allons chez nous !
LE CHARPENTIER.
Et à ceux qui obéiront il est promis qu’ils n’auront à souffrir aucun mauvais traitement ni dans leur corps ni dans leurs biens.
JETTER.
Quelle grâce ! Je me suis senti mal à mon aise, aussitôt que le duc fut entré dans la ville. Depuis ce moment, il me semble que le ciel s’est voilé d’un crêpe noir, et qu’il pend si bas, qu’on est obligé de se courber pour ne pas donner contre.
LE CHARPENTIER.
Et comment te plaisent ses soldats ? N’est-ce pas !… Ce sont d’autres gaillards que ceux auxquels nous étions accoutumés.
JETTER.
Fi ! Ça vous serre le cœur, quand on en voit défiler une troupe dans les rues. Droits comme des cierges, le regard fixe, un même pas, si nombreux qu’ils soient ! Et, lorsqu’ils sont en faction, et que tu passes devant l’un d’eux, c’est comme s’il voulait voir au travers de ton corps ; il a l’air si roide et si bourru, qu’à tous les coins de rue tu crois voir un geôlier. Ils ne me vont pas du tout. Mais notre milice, c’était là une joyeuse troupe ! Ils prenaient un peu leurs libertés ; ils se tenaient les jambes écartées, le chapeau sur l’oreille ; ils vivaient et laissaient vivre. Quant à ces drôles, ils sont comme des machines qui ont un diable dans le corps.
LE CHARPENTIER.
Si l’un d’eux crie : « Halte-là, » et couche en joue, crois-tu qu’on s’arrête ?
JETTER.
Je serais un homme mort.
LE CHARPENTIER.
Rentrons chez nous.
JETTER.
Ça ne va pas bien. Adieu. (Arrive Sœst.)
SŒST.
Amis ! camarades !…
LE CHARPENTIER.
Silence ! Passons.
SŒST.
Savez-vous ?
JETTER.
Nous ne savons que trop.
SOEST.
La gouvernante est partie.
JETTER.
Alors, que Dieu ait pitié de nous !
LE CHARPENTIER.
Elle nous soutenait encore.
SŒST.
Tout à coup et sans bruit. Elle ne pouvait s’accorder avec le duc. Elle a fait dire à la noblesse qu’elle reviendra : personne ne le croit.
LE CHARPENTIER.
Que Dieu pardonne à la noblesse de nous avoir laissé mettre sur le cou ce nouveau joug ! Ils auraient pu l’empêcher. Nos privilèges sont perdus.
JETTER.
Au nom de Dieu, ne parlez pas de privilèges ! Je flaire l’odeur d’un jour d’exécution ; le soleil ne veut pas se montrer : les brouillards puent.
SŒST.
Orange est aussi parti.
LE CHARPENTIER.
Nous sommes donc tout à fait abandonnés !
SŒST.
Le comte d’Egmont est encore là.
JETTER.
Dieu soit loué ! Que tous les saints le fortifient, pour qu’il fasse de son mieux ! Lui seul y peut quelque chose. (Survient Vansen.)
VANSEN.
Enfin j’en trouve une couple qui ne sont pas encore allés se cacher.
JETTER.
Faites-nous le plaisir de passer votre chemin.
VANSEN.
Vous n’êtes pas poli !
LE CHARPENTIER.
Ce n’est pas du tout le moment de faire des cérémonies. Le dos vous démange-t-il encore ? Êtes-vous déjà guéri ?
VANSEN.
Parlez à un soldat de ses blessures ! Si j’avais pris garde aux coups, je ne serais de mes jours parvenu à rien.
JETTER.
Cela peut devenir plus sérieux.
VANSEN.
À ce qu’il paraît, vous sentez dans vos membres, par l’effet de l’orage qui s’avance, un pitoyable engourdissement.
LE CHARPENTIER.
Tes membres iront bientôt se dégourdir autre part, si tu ne restes en repos.
VANSEN.
Misérables souris, qui d’abord désespèrent, quand le maître de la maison prend un nouveau chat ! C’est un peu autrement, voilà tout ; mais nous irons notre petit train comme auparavant : soyez tranquilles.
LE CHARPENTIER.
Tu es un effronté vaurien !
VANSEN.
Pauvre imbécile ! Laisse seulement faire le duc. Le vieux matou a l’air d’avoir avalé des diables au lieu de souris et de ne pouvoir les digérer. Laisse-le seulement : il faudra bien aussi qu’il mange, qu’il boive, qu’il dorme, comme les autres hommes. Je ne suis pas en peine, si nous prenons bien notre temps. D’abord cela ira rondement : ensuite il trouvera aussi qu’il vaut mieux vivre à l’office autour des flèches de lard et dormir la nuit, que d’attraper au grenier quelques souris. Allez donc, je
connais les gouverneurs.
LE CHARPENTIER.
Que de choses peuvent passer par la tête de cet homme ! Si, de ma vie, j’avais dit quelque chose de pareil, je ne me croirais pas une minute en sûreté.
VANSEN.
Soyez donc tranquilles ! Le Dieu du ciel ne sait rien de vous autres vers de terre, et bien moins le gouverneur.
JETTER.
Langue maudite !
VANSEN.
J’en sais d’autres, auxquels il vaudrait mieux d’avoir dans les veines du sang de tailleur que leur courage héroïque.
LE CHARPENTIER.
Que voulez-vous dire par là ?
VANSEN.
Hem ! c’est le comte que j’entends.
JETTER.
Egmont ! Qu’a-t-il à craindre ?
VANSEN.
Je suis un pauvre diable, et je pourrais vivre toute une année de ce qu’il perd dans une soirée ; et pourtant il pourrait me donner son revenu de toute une année, pour avoir ma tête un quart d’heure.
JETTER.
Tu te crois quelque merveille : les cheveux d’Egmont sont plus sensés que ta cervelle.
VANSEN.
Vous le dites !… Mais pas plus fins. Les seigneurs se trompent les premiers. Il ne devrait pas s’y fier.
JETTER.
Que bavarde-t-il ! Un tel homme !…
VANSEN.
Justement parce qu’il n’est pas un tailleur.
JETTER.
Mauvaise langue !
VANSEN.
Je lui souhaiterais, seulement une heure, votre courage dans le corps, pour l’inquiéter, le harceler et le picoter, jusqu’à ce qu’il eût quitté la ville.
JETTER.
Vous parlez très-follement : il est aussi en sûreté qu’une étoile au ciel.
VANSEN.
N’en as-tu jamais vu filer une ?… La voilà passée !
LE CHARPENTIER.
Qui donc lui fera quelque chose ?
VANSEN.
Qui ?… L’empêcheras-tu, peut-être ? Exciteras-tu une révolte s’ils le mettent en prison ?
JETTER.
Ah !
VANSEN.
Risquerez-vous vos côtes pour lui ?
SŒST.
Eh !
VANSEN, les contrefaisant.
Eh ! oh ! ah ! Exclamez-vous par tout l’alphabet ! C’est comme cela, et cela subsiste. Que Dieu le garde !
JETTER.
Je m’effraye de votre impudence. Un si noble, un si honnête homme aurait quelque chose à craindre ?
VANSEN.
Le coquin a partout l’avantage. Sur le tabouret du misérable accusé, il se moque de son juge ; sur le fauteuil du juge, il se plaît à faire de l’accusé un coupable. J’ai eu, comme cela, un procès-verbal à copier, pour lequel le commissaire reçut de la
cour tout plein de louanges et d’argent, pour avoir fait, par son interrogatoire, un coquin d’un honnête pauvre diable, à qui l’on voulait du mal.
LE CHARPENTIER.
Encore un hardi mensonge. Que voulez-vous faire sortir d’un interrogatoire, quand on est innocent ?
VANSEN.
Ô tête de moineau ! S’il n’y a rien à tirer d’un interrogatoire, on y met ce qu’il faut. L’honnêteté rend imprudent et même hautain. On commence donc par interroger tout doucement ; et le prisonnier est, comme on dit, fier de son innocence, et dit tout franchement ce qu’un homme habile cacherait. Puis l’inquisiteur fait, au moyen des réponses, de nouvelles questions, et guette le moment où quelque petite Contradiction vient à paraître : alors il tend son piège, et, si le pauvre diable se laisse troubler, parce qu’il a dit ici un peu trop, là trop peu, ou que,
Dieu sait par quelle fantaisie, il a tu une circonstance, ou s’est peut-être laissé intimider en quelque endroit, nous voilà sur le bon chemin ! Et je vous certifie que les chiffonnières ne cherchent pas avec plus de soin les guenilles dans les balayures,
qu’un de ces fabricateurs de scélérats ne se compose enfin, au moyen de présomptions et de circonstances minimes, équivoques, détournées, déplacées, interverties, déduites, niées, confessées, un épouvantail d’oiseaux, aux guenilles empaillées, afin de pouvoir du moins pendre son accusé en effigie. Et le
pauvre diable doit rendre grâce à Dieu, s’il peut encore se voir pendre.
JETTER.
Voilà une langue bien affilée.
LE CHARPENTIER.
Avec les moucherons cela peut aller : les guêpes se moquent de vos toiles d’araignées.
VANSEN.
C’est selon les araignées. Voyez-vous, ce duc, avec sa longue stature, vous a toute la mine d’une araignée porte-croix, non de celles à gros ventre, qui sont moins méchantes, mais de celles aux longs pieds, au corps mince, qui, pour manger, n’en deviennent pas plus grasses, et tendent des fils fort menus, mais d’autant plus tenaces.
JETTER.
Egmont est chevalier de la Toison d’or : qui oserait mettre la main sur lui ? Il ne peut être jugé que par ses pairs, par l’ordre assemblé. C’est ta langue effrénée, ta mauvaise conscience, qui te poussent à un pareil bavardage.
VANSEN.
Lui veux-je du mal pour cela ? Moi, je peux être tranquille. C’est un excellent seigneur. Une couple de mes bons amis, que partout ailleurs on aurait pendus, ont été par lui congédiés avec une volée de coups de bâton… Partez, partez maintenant : je vous le conseille moi-même. Je vois là-bas s’avancer une ronde ; et ils n’ont pas l’air disposés à boire de sitôt en frères avec nous. Attendons… et observons tout doucement les choses. J’ai une couple de nièces et un compère cabaretier : quand ils en auront tâté une fois, s’ils ne s’apprivoisent pas, ce sont de
vrais loups-garous.
Le palais de Culembourg, demeure du duc d’Albe.
SILVA , GOMEZ. Ils se rencontrent.
SILVA.
As-tu exécuté les ordres du duc ?
GOMEZ.
Ponctuellement. Toutes les rondes ordinaires ont reçu l’ordre de se rendre, à un moment fixé, dans divers lieux, que je leur ai désignés. En attendant, elles parcourent la ville, comme d’ordinaire, pour maintenir la tranquillité. Nul ne sait rien des autres ; chacun croit que l’ordre est pour lui seul, et, en un moment, le cordon peut être formé, et toutes les avenues du
palais peuvent être occupées. Sais-tu le motif de cet ordre ?
SILVA.
Je suis accoutumé à obéir aveuglément. Et à qui obéit-on plus aisément qu’au duc ? L’événement ne tarde pas à montrer qu’il avait bien commandé.
GOMEZ.
Bon ! bon ! Je ne vois rien de merveilleux à ce que tu sois aussi renfermé et taciturne que lui-même, toi qui dois être sans cesse autour de lui. Pour moi, cela me semble étrange, étant accoutumé, en Italie, à un service plus facile. Pour la fidélité et l’obéissance, je suis toujours le même : mais je me suis habitué à jaser et à raisonner. Vous restez tous bouche close, et ne vous donnez jamais carrière. Le duc me semble une
tour d’airain, sans porte, dont la garnison aurait des ailes. Naguère, à table, je l’ai entendu dire d’un homme affable et joyeux, qu’il était comme un mauvais cabaret, dont l’enseigne annonce un débit d’eau-de-vie, pour attirer les oisifs, les mendiants et les voleurs.
SILVA.
Et n’est-ce pas en gardant le silence qu’il nous a conduits ici ?
GOMEZ.
À cela il n’y a rien à dire. Certes, il a vu quelque chose, celui qui a été témoin de sa prudence ; comme il a conduit l’armée depuis l’Italie jusqu’ici ; comme il s’est glissé, en quelque sorte, entre amis et ennemis, entre les Français, royalistes et hérétiques, entre les Suisses et confédérés ; a maintenu la plus rigoureuse
discipline, et a su conduire aisément et sans coup férir une marche qu’on jugeait si périlleuse !… Nous avons vu quelque chose qui a pu nous instruire.
SILVA.
Ici même, tout n’est-il pas calme et tranquille, comme s’il n’y avait eu aucune sédition ?
GOMEZ.
Mais la tranquillité régnait déjà presque partout, quand nous arrivâmes.
SILVA.
Elle est devenue bien plus grande dans les provinces ; et, si quelqu’un remue encore, c’est pour s’enfuir ; mais bientôt, je pense, il leur fermera aussi les chemins.
GOMEZ.
C’est alors qu’il gagnera tout de bon la faveur du roi.
SILVA.
Et il ne nous reste rien de mieux à faire que de conserver la sienne. Si le roi vient ici, certainement le duc restera, et les hommes qu’il aura recommandés ne demeureront pas sans récompense.
GOMEZ.
Crois-tu que le roi vienne ?
SILVA.
On fait tant de préparatifs, que la chose me paraît très-vraisemblable.
GOMEZ.
Ils ne me persuadent point.
SILVA.
Tout au moins, n’en parle pas ; car, si l’intention du roi n’est pas de venir, assurément elle est du moins qu’on le croie.
(Entre Ferdinand.)
FERDINAND.
Mon père n’est-il pas encore sorti ?
SILVA.
Nous l’attendons.
FERDINAND.
Les princes seront bientôt ici.
GOMEZ.
Viennent-ils aujourd’hui ?
FERDINAND.
Orange et Egmont.
GOMEZ, bas à Silva.
Je commence à comprendre.
SILVA.
Eh bien, garde-Ie pour toi. (Entre le duc d’Albe. À son entrée, les autres personnages se retirent un peu en arrière.)
Albe.
Gomez !
GOMEZ, s’avançant.
Monseigneur ?
ALBE.
Tu as distribué les gardes et donné les ordres ?
GOMEZ.
Avec le plus grand soin. Les patrouilles de service…
ALBE.
Il suffit. Tu attendras dans la galerie. Silva te dira le moment où tu devras les rassembler et occuper les avenues du palais. Tu sais le reste.
GOMEZ.
Oui, monseigneur. (Il sort.)
ALBE.
Silva !
SILVA.
Me voici.
ALBE.
Tout ce que j’ai dès longtemps apprécié chez toi, le courage, la résolution, l’exécution irrésistible, montre-le aujourd’hui.
SILVA.
Je vous remercie de me donner l’occasion de montrer que je suis toujours le même.
ALBE.
Aussitôt que les princes seront entrés chez moi, cours arrêter le secrétaire d’Egmont. Tu as pris toutes les mesures pour saisir le reste de ceux qui sont désignés ?
SILVA.
Reposez-vous sur nous. Leur sort les atteindra, ponctuel et terrible, comme une éclipse de soleil bien calculée.
ALBE.
Les as-tu fait surveiller exactement ?
SILVA.
Tous ; Egmont plus que les autres. Il est le seul qui, depuis ton arrivée, n’a pas changé de conduite. Toute la journée, il passe d’un cheval sur un autre ; il s’entoure de convives ; à table, il est toujours joyeux et divertissant ; il joue aux dés ; il tire au blanc, et se glisse la nuit chez sa maîtresse. Les autres
ont fait, au contraire, une pause remarquable dans leur façon de vivre ; ils restent chez eux : à voir le dehors, il semble qu’il y ait un malade dans la maison.
ALBE.
Eh bien, vite à l’ouvrage, avant qu’ils guérissent malgré nous !
SILVA.
J’en réponds. D’après tes ordres, nous les accablons de prévenances. Ils frémissent ; ils nous adressent, par politique, un remercîment forcé ; ils sentent que le plus sage serait de s’enfuir ; nul ne hasarde un pas ; ils balancent ; ils ne peuvent se réunir, et l’esprit de corps les détourne de faire seuls quelque
chose de hardi. Ils voudraient se dérober à tout soupçon et se rendent toujours plus suspects. Déjà je vois avec joie tout ton projet exécuté.
ALBE.
Je me réjouis seulement de ce qui est accompli, et, même alors, ce n’est pas à la légère, car il reste toujours quelque chose qui nous donne à penser et à craindre. Le sort est capricieux ; il glorifie souvent ce qui est commun et sans mérite, et déshonore par une issue vulgaire les entreprises bien concertées. Attends que les princes soient arrivés ; puis donne l’ordre à Gomez d’occuper les rues, et cours toi-même arrêter le secrétaire d’Egmont et les autres qui te sont désignés. Cela fait, reviens ici, et l’annonce à mon fils, afin qu’il m’en apporte la
nouvelle dans le conseil.
SILVA.
J’espère que j’oserai ce soir me présenter devant toi. (Albe s’approche de son fils, qui s’est tenu jusque-là dans la galerie. Silva se parle à lui-même.) Je n’ose me l’avouer, mais mon espérance chancelle. Je crains que les choses ne tournent pas comme il pense. Je vois devant moi des esprits, qui, silencieux et pensifs, pèsent dans de noires balances la destinée des princes et d’un peuple nombreux : la languette vacille avec lenteur ; les juges semblent méditer profondément ; enfin l’un des plateaux s’abaisse, l’autre s’élève, par un souffle capricieux du sort, et l’arrêt est prononcé. (Il se retire.)
ALBE, s’avançant avec Ferdinand.
En quel état as-tu trouvé la ville ?
FERDINAND.
Tont est dans le devoir. Je me suis promené à cheval de rue en rue, comme par.passe-temps. Vos patrouilles, bien distribuées, inspirent une si vive frayeur, que l’on n’ose pas chuchoter. La ville est semblable à un champ, quand les feux de l’orage brillent de loin : On ne voit pas un oiseau, pas un animal, que ceux qui se hâtent de chercher un asile.
ALBE.
N’as-tu rien rencontré de plus ?
FERDINAND.
Egmont est arrivé à cheval sur la place avec une suite ; nous nous sommes salués. Il avait un cheval fougueux, dont je n’ai pu m’empêcher de lui faire compliment. « Hâtons-nous de dresser des chevaux, m’a-t-il crié au passage, nous en aurons bientôt besoin. » Il me reverra aujourd’hui, a-t-il ajouté, et viendra, sur votre invitation, délibérer avec vous.
ALBE.
Il te reverra. FERDINAND. De tous les gentilshommes que je connais ici, c’est lui qui me plaît le mieux. Je crois que nous deviendrons amis.
ALBE.
Tu es toujours trop prompt et trop peu réservé ; je reconnais toujours en toi cette légèreté de ta mère, qui la mit sans condition dans mes bras. L’apparence t’a engagé précipitamment dans mainte liaison dangereuse.
FERDINAND.
Votre volonté me trouve docile.
ALBE.
Je pardonne à ton jeune sang cette bienveillance étourdie, cet enjouement inconsidéré ; mais n’oublie pas pour quelle œuvre je suis envoyé, et quelle part je voudrais t’en remettre.
FERDINAND.
Faites m’en souvenir, et ne m’épargnez pas, où vous le jugerez nécessaire.
ALBE, après une pause.
Mon fils !
FERDINAND.
Mon père !
ALBE.
Les princes viendront bientôt ; Orange et Egmont viendront. Ce n’est pas défiance, si je te révèle seulement à cette heure ce qui doit arriver : ils ne sortiront plus d’ici.
FERDINAND.
Quel est ton dessein ?
ALBE.
Il est résolu qu’on les retiendra… Cela te surprend !… Écoute ce que tu as à faire : les motifs, tu les sauras après. Maintenant le temps manque pour te les expliquer. Je voudrais ne conférer qu’avec toi des plus grandes affaires, des plus secrètes. Un puissant lien nous unit ; tu m’es cher et précieux : je voudrais tout accumuler sur toi ; je ne voudrais pas seulement t’inculquer l’habitude d’obéir ; j’aimerais encore à te transmettre le talent d’exprimer, de commander, d’exécuter ; te laissera toi un grand héritage, au roi le plus utile serviteur ; te léguer ce que j’ai de plus précieux, afin que tu n’aies point à rougir de paraître au milieu de tes frères. FERDINAND.
Combien ne te suis-je pas redevable pour cet amour que tu m’accordes à moi seul, quand tout un royaume tremble devant toi !
ALBE.
Écoute à présent de quoi il s’agit. Aussitôt que les princes seront entrés, toutes les issues du palais seront occupées. Gomez en a reçu l’ordre. Silva se hâtera d’arrêter le secrétaire d’Egmont avec les plus suspects. Toi, tu tiendras en bon ordre la garde à la porte et dans les cours. Avant toutes choses, fais occuper ces chambres voisines par les gens les plus sûrs ; attends ensuite dans la galerie jusqu’au retour de Silva, et apporte-moi quelque papier insignifiant, comme indice que sa commission est remplie ; puis, demeure dans la salle d’attente jusqu’au départ d’Orange. Suis-le. Je retiendrai ici Egmont, comme si j’avais encore quelque chose à lui dire. Au bout de la galerie, demande à Orange son épée ; appelle la garde ; assure-toi promptement de cet homme dangereux, et j’arrête ici Egmont.
FERDINAND.
J’obéirai, mon père…, pour la première fois, avec tristesse et douleur.
ALBE.
Je te pardonne : c’est le premier grand jour de ta vie. (Entre Silva.)
SILVA.
Un messager d’Anvers. Voici une lettre d’Orange ! Il ne vient pas.
ALBE.
Le messager le dit-il ?
SILVA.
Non, c’est le cœur qui me le dit.
ALBE.
Mon mauvais génie parle par ta bouche. (Après avoir lu la lettre, il fait un signe à Ferdinand et à Silva, qui se retirent dans la galerie. Il reste seul sur l’avant-scène.) Il ne vient pas ! Il diffère jusqu’au dernier moment pour se déclarer ! Il ose ne pas venir ! Donc, cette fois, contre toute apparence, le sage a été assez sage pour être téméraire !… L’heure approche ! Encore quelques pas de l’aiguille, et un grand acte est accompli ou laissé sans exécution, laissé irrévocablement ; car on ne peut y revenir ni le cacher. J’avais longtemps et mûrement pesé tout cela, et j’avais aussi prévu ce cas ; j’avais arrêté en moi-même ce qu’il y aurait à faire s’il se présentait : et maintenant qu’il faut agir, je me défends à peine de balancer encore dans mon âme le pour et le contre… Est-il sage d’arrêter les autres, quand celui-là m’échappe ? Faut-il différer et laisserai-je échapper Egmont avec les siens, avec tant d’autres, qui sont maintenant dans mes mains, et peut-être ce seul jour encore ? Le sort t’a donc aussi vaincu, toi, l’invincible ? Un coup si longuement médité ! si bien préparé ! Un plan si beau !… si grand !… L’espérance si proche du terme !… Et maintenant, au moment décisif, te voilà placé entre deux maux ; comme dans l’urne, ta main puise dans l’obscur avenir ; le billet que tu prends est encore plié, inconnu, noir ou blanc !… (Il paraît tout à coup attentif, comme ayant entendu quelque bruit, et s’avance vers la fenêtre.) C’est lui !… Egmont !… Ton cheval t’a porté lestement chez moi, et n’a pas reculé à l’odeur du sang, et devant le spectre, armé du glaive étincelant, qui te reçoit à la porte !… Descends… Tu mets un pied dans la fosse !… En voilà deux !… Oui, oui, fais-lui des caresses ; et, pour la dernière fois, frappe doucement sur son encolure, pour son vaillant service ! Je n’ai plus le choix. Egmont ne peut se livrer à nous une seconde fois, aveuglé comme il vient aujourd’hui… Holà ! (Ferdinand et Silva accourent.) Faites ce que j’ai commandé : je ne change pas de résolution. Quoi qu’il arrive, je retiens Egmont, jusqu’à ce que tu m’aies apporté des nouvelles de Silva. Ensuite ne t’éloigne pas. À toi aussi le sort te dérobe l’insigne mérite d’avoir arrêté de ta propre main le plus grand ennemi du roi. (À Silva.) Hâte-toi ! (À Ferdinand.) Va au-devant de lui. (Albe reste seul quelques moments ; il va et vient en silence ; Egmont paraît.)
EGMONT.
Je viens recevoir les ordres du roi, et savoir quel service il demande à notre fidélité, qui lui reste dévouée à jamais.
ALBE.
Il désire, avant toute chose, entendre vos avis.
EGMONT.
Sur quel objet ? Orange vient-il aussi ? Je le croyais chez vous. ALBE.
Je regrette qu’il nous manque justement à cette heure importante. Le roi demande vos conseils, votre opinion, sur les moyens de pacifier ce pays. Il espère même votre concours énergique, pour calmer ces troubles, et pour établir l’ordre dans les provinces d’une manière durable et complète.
EGMONT.
Vous pouvez savoir mieux que moi que tout est déjà bien calmé, et l’était même encore davantage, avant que l’apparition des nouveaux soldats agitât derechef les esprits par l’inquiétude et la crainte.
ALBÉ.
Vous voulez, je crois, faire entendre qu’il eût été plus sage que le roi ne me mît pas en état de vous interroger ?
EGMONT.
Pardon ! Si le roi aurait dû envoyer l’armée, ou si l’autorité de son auguste présence n’aurait pas, à elle seule, produit plus d’effet, ce n’est pas à moi d’en juger. L’armée est ici ; le roi n’y est pas. Mais nous serions bien ingrats, bien légers, d’oublier ce que nous devons à la gouvernante. Avouons-le, par sa conduite aussi courageuse que sage, elle a su, avec force et autorité, avec la persuasion et l’adresse, réduire les révoltés au repos ; et, à l’étonnement du monde, elle a ramené, en peu de mois, au devoir un peuple rebelle.
ALBE.
Je ne veux pas le nier. Le tumulte est apaisé, et chacun semble rangé dans les limites de l’obéissance. Mais chacun n’est-il pas le maître d’en sortir ? Qui empêchera le peuple d’éclater ? Où est la puissance qui le contiendra ? Qui nous garantit qu’il se montrera toujours fidèle et soumis ? Nous n’avons d’autre gage que sa bonne volonté.
EGMONT.
Et la bonne volonté d’un peuple n’est-elle pas le plus sûr et le plus noble gage ? Pour Dieu ! quand un roi peut-il se croire plus en sûreté que lorsque tous vivent pour un et un pour tous ? Quand sera-t-il plus en sûreté contre les ennemis intérieurs et étrangers ?
ALBE.
Nous ne saurions cependant nous persuader qu’il en soit ainsi dans ces provinces.
EGMONT.
Que le roi publie un pardon général, qu’il tranquillise les esprits, et l’on verra bientôt comme l’amour et la fidélité renaîtront avec la confiance.
ALBE.
Et quiconque aurait outragé la majesté du roi et le sanctuaire de la religion irait et viendrait, libre et sans gêne ; vivrait, pour offrir aux autres la preuve toute prête que des crimes abominables sont impunis !
EGMONT.
Le crime de la démence, de l’ivresse, ne faut-il pas l’excuser plutôt que le punir cruellement, surtout quand on a une si ferme espérance, quand on a la certitude que le mal ne renaîtra pas ? N’étaient-ils pas plus en sûreté, ne sont-ils pas célébrés par leurs contemporains et par les derniers âges, les rois qui ont su pardonner, plaindre et mépriser une offense à leur dignité ? Ne seront-ils pas, par cela même, comparés à Dieu, qui est trop grand pour que chaque insulte puisse l’atteindre ?
ALBE.
C’est justement pourquoi le monarque doit combattre pour la gloire de Dieu et de la religion, et nous pour la majesté du monarque. Ce que le souverain dédaigne de réprimer, notre devoir est d’en tirer vengeance. Si l’on veut m’en croire, nul coupable ne doit jouir de l’impunité.
EGMONT.
Crois-tu pouvoir tous les atteindre ? N’apprend-on pas chaque jour que la peur les chasse de lieux en lieux, les fait sortir du pays ? Les plus riches se déroberont avec leurs biens, leurs enfants et leurs amis ; les pauvres porteront au voisin leurs mains industrieuses.
ALBE.
Oui, si l’on ne peut les empêcher. C’est pourquoi le roi demande conseil et secours à chaque province, sévérité à chaque gouverneur, et non pas seulement des rapports sur ce qui se passe, sur ce qui pourrait arriver, si on laissait tout aller comme il va. Voir sous ses yeux un grand mal, se bercer d’espérances, s’en remettre au temps, une fois peut-être frapper de grands coups, comme dans une fête de carnaval, pour que cela retentisse et pour sembler faire quelque chose, quand on voudrait ne rien faire, n’est-ce pas se rendre suspect devoir avec plaisir la révolte, qu’on ne voudrait pas exciter mais bien entretenir ?
EGMONT, sur le point de s’emporter, se contient, et, après une courte pause, il reprend d’un ton calme :
Toutes les intentions ne sont pas manifestes, et celles de bien des gens peuvent être mal interprétées. Mais on entend dire de tous côtés que l’intention du roi est bien moins de gouverner les provinces d’après des lois uniformes et claires, d’assurer la majesté de la religion et de donner à son peuple une paix générale, que de le subjuguer absolument, de lui ravir ses anciens droits, de s’emparer de ses biens, de restreindre les belles prérogatives de la noblesse, pour lesquelles seulement le gentilhomme veut servir le prince, lui consacrer son bras et sa vie. On dit que la religion n’est qu’une magnifique tenture, derrière laquelle on prépare plus aisément tous les projets funestes. Le peuple est à genoux ; il adore les saintes figures qui y sont tracées, et derrière se tient aux aguets l’oiseleur, qui veut les attraper.
ALBE.
Me faut-il entendre cela de toi ?
EGMONT.
Ce ne sont pas mes sentiments : c’est seulement ce que disent, ce que répandent hautement, en divers lieux, les grands et les petits, les fous et les sages. Les Néerlandais craignent un double joug, et quel garant ont-ils de leur liberté ?
ALBE.
La liberté ! C’est un beau mot, pour qui l’entend bien. Quelle liberté veulent-ils ? Qu’est-ce que la liberté de l’homme le plus libre ?… C’est de bien faire !… Et, en cela, le roi ne les gênera nullement. Non, non, ils ne se croient pas libres, s’ils ne peuvent nuire à eux-mêmes et aux autres. Ne vaudrait-il pas mieux abdiquer, que de gouverner un tel peuple ? Si des ennemis extérieurs nous menacent, auxquels nul bourgeois ne pense, parce qu’il est tout occupé de ce qui l’entoure, et, si le roi demande as¬ sistance, alors ils se divisent entre eux, et se liguent en quelque sorte avec leurs ennemis. Il vaut beaucoup mieux les contraindre, afin de pouvoir les tenir comme des enfants, les mener, comme des enfants, à leur plus grand bien. Crois-moi, un peuple ne devient ni vieux ni sage ; un peuple reste toujours enfant.
EGMONT.
Comme un roi atteint rarement l’âge de raison ! Et plusieurs n’aimeront-ils pas mieux se fier à plusieurs qu’à un seul ? Et non pas même à un seul, mais au petit nombre qui dépend de lui, à ces gens qui vieillissent sous les yeux de leur maître. Eux seuls, apparemment, ont le droit de devenir sages.
ALBE.
Peut-être justement parce qu’ils ne sont pas livrés à eux-mêmes.
EGMONT.
Et c’est pourquoi personne ne se livrerait à eux volontiers. Que l’on fasse ce qu’on voudra, j’ai répondu à ta question, et je répète : cela ne va pas ! cela ne peut aller ! Je connais mes compatriotes : ce sont des hommes dignes de fouler la terre de Dieu ; chacun s’appartient tout entier ; est un petit roi, ferme, alerte, habile, fidèle, attaché aux vieux usages. Il est difficile de mériter leur confiance ; facile de la conserver. Obstinés et braves !… On peut les comprimer mais non les opprimer.
ALBE, après avoir jeté plusieurs fois les yeux autour de lui.
Redirais-tu tout cela en présence du roi ?
EGMONT.
Ce serait un malheur si sa présence m’intimidait ! Un bonheur pour lui, pour son peuple, s’il m’encourageait, s’il m’inspirait la confiance d’en dire encore davantage !
ALBE.
Ce qui est utile, je puis l’entendre comme lui.
EGMONT.
Je lui dirais : Le berger peut aisément chasser devant lui tout un troupeau de moutons ; le bœuf traîne sa charrue sans résistance : mais le noble coursier que tu veux monter, il te faut étudier ses penchants, ne lui rien demander que de sage, le demander sagement. C’est pourquoi le bourgeois désire de conserver son ancienne constitution, et d’être gouverné par ses com¬ patriotes, parce qu’il sait comment il est conduit, parce qu’il peut en espérer du dévouement et de l’intérêt pour son sort.
ALBE.
Et le prince n’aurait pas le pouvoir de changer ces anciennes coutumes ? Ce ne serait pas justement sa plus belle prérogative ? Qu’y a-t-il de stable en ce monde ? Et une organisation politique devrait l’être ? Tous les rapports ne doivent-ils pas changer avec le temps, et, par là même, une vieille constitution ne devient-elle pas la source de mille maux, parce qu’elle ne satisfait plus à l’état présent du peuple ? Je crains que ces anciens droits ne soient si agréables, parce qu’ils offrent des retraites, dans lesquelles l’homme habile, l’homme puissant, peut se cacher ou s’échapper, au détriment du peuple, au détriment de l’État.
EGMONT.
Et ces changements arbitraires, ces envahissements illimités de l’autorité souveraine, ne présagent-ils pas qu’un homme veut faire ce que ne doivent pas faire des milliers ? Il veut se rendre lui seul indépendant, afin de pouvoir satisfaire chacun de ses désirs, réaliser chacune de ses pensées. Et, si nous nous fions entièrement à lui, bon et sage roi, nous répond-il de ses successeurs ? Nous répond-il que nul ne régnera sans égards et sans ménagements ? Alors, qui nous sauvera d’un complet arbitraire, s’il nous envoie ses serviteurs, ses proches, qui, sans connaissance du pays et de ses besoins, gouverneront à leur guise, ne trouveront aucune résistance, et se sentiront affranchis de toute responsabilité ?
ALBE, qui, dans l’intervalle, a de nouveau jeté les yeux autour de lui.
Il est fort naturel qu’un roi songe à régner par lui-même, et qu’il charge plus volontiers de ses ordres ceux qui le comprennent le mieux, qui veulent le comprendre, et qui exécutent sans réserve sa volonté.
EGMONT.
Et il n’est pas moins naturel que le bourgeois veuille être gouverné par celui qui reçut le jour, qui fut élevé au même lieu que lui, qui s’est fait les mêmes idées que lui du juste et de l’injuste, et qu’il peut considérer comme son frère.
ALBE.
Et pourtant la noblesse a partagé avec ses frères d’une manière très-inégale.
EGMONT.
Cela est arrivé il y a bien des siècles, et on le souffre maintenant sans envie. Mais, que, sans nécessité, d’autres hommes fussent envoyés, qui voudraient une seconde fois s’enrichir aux dépens de la nation ; que l’on se vît exposé à une impitoyable, audacieuse, effrénée cupidité, cela produirait une fermentation, qui ne s’apaiserait pas d’elle-même aisément.
ALBE.
Tu me dis des choses que je ne devrais pas entendre :moi aussi, je suis étranger.
EGMONT.
Te les dire, c’est te montrer que je ne t’ai pas en vue.
ALBE.
Et néanmoins je voudrais ne pas les entendre de toi. Le roi m’a envoyé avec l’espérance que je trouverais ici l’appui de la noblesse. Le roi veut ce qu’il veut. Après un profond examen, le roi a vu ce qui convient au peuple ; les choses ne peuvent subsister et marcher comme jusqu’à ce jour. L’intention du roi est de contraindre ses sujets pour leur propre avantage ; de leur imposer, s’il le faut, leur propre salut ; de sacrifier les citoyens dangereux, afin que les autres puissent trouver le repos, et goûter le bonheur d’un gouvernement sage. Telle est sa résolution ; j’ai l’ordre de la faire savoir à la noblesse ; et je demande conseil, au nom du roi, sur les moyens d’agir, non sur ce qu’il faut faire, car, cela, il l’a résolu.
EGMONT.
Hélas ! tes paroles justifient la crainte du peuple, la crainte générale ! Il a donc résolu ce qu’aucun prince ne devrait résoudre. Afin de pouvoir gouverner le peuple à son aise, il veut affaiblir, écraser, détruire sa vigueur, son caractère, le sentiment qu’il a de lui-même. Il veut altérer l’essence de sa nationalité, sans doute dans la pensée de le rendre plus heureux. Pour en faire quelque chose, autre chose, il veut L’anéantir. Oh ! si son intention est bonne, elle est mal dirigée ! On ne s’oppose point au roi ; on se présente seulement devant le roi, qui fait les premiers pas funestes, pour s’avancer dans une fausse route.
ALBE.
Si telles sont tes pensées, ce serait, semble-t-il, une vaine tentative de vouloir nous accorder. Tu estimes peu le roi et tu méprises ses conseillers, si tu doutes que l’on ait déjà considéré, pesé, examiné toutes ces choses. Je n’ai pas mission de discuter encore une fois le pour et le contre : je demande au peuple obéissance, et à vous, chefs de la noblesse, vos conseils et vos bras, comme garants de ce devoir absolu.
EGMONT.
Demande nos têtes, pour en finir d’un seul coup ! Qu’il faille courber le front sous ce joug ou devant la hache, pour une âme généreuse, la chose est égale. C’est en vain que j’ai fait tous ces discours ; ils n’ont ébranlé que l’air : je n’ai rien gagné de plus. (Ferdinand paraît.)
FERDINAND.
Excusez-moi si j’interromps votre entretien. Voici une lettre, dont le porteur demande instamment la réponse.
ALBE.
Permettez-moi de voir ce qu’elle contient. (Il se retire à l’écart.)
FERDINAND, à Egmont.
Il est beau le cheval que vos gens ont amené pour vous chercher.
EGMONT.
Il n’est pas des plus mauvais. Voici déjà quelque temps que je l’ai ; je songe à m’en défaire : s’il vous plaît, nous ferons peut-être marché ensemble.
FERDINAND.
Bien, nous verrons. (Albe fait un signe, à son fils, qui se retire dans le fond.)
EGMONT.
Adieu. Donnez-moi congé, car, en vérité, je ne saurais plus que dire.
ALBE.
Le hasard t’a heureusement empêché de trahir encore plus ta pensée. Tu développes imprudemment les replis de ton cœur, et tu t’accuses toi-même bien plus sévèrement qu’un ennemi ne pourrait le faire.
EGMONT.
Ce reproche ne me touche point ; je me connais assez moi-même, et je sais combien je suis attaché au roi : bien plus que beaucoup de gens, qui, en le servant, se servent eux-mêmes. C’est à regret que j’abandonne ce débat sans le voir terminé, et tout mon désir est que le service du maître, le bien du pays, puissent bientôt nous réunir. Peut-être un nouvel entretien, la présence des autres princes, qui manquent aujourd’hui, feront-ils, dans un moment plus favorable, ce qui semble impossible à présent. C’est avec cette espérance que je me retire.
ALBE, faisant un signe à Ferdinand.
Un moment, Egmont !… Ton épée ! (La porte du fond s’ouvre : on voit la galerie pleine de gardes qui se tiennent immobiles.)
EGMONT, surpris, après un moment de silence.
C’était là ton dessein ? C’est pour cela que tu m’as appelé ? (Mettant la main sur son épée, comme pour se défendre.) Suis-je donc sans armes ?
ALBE.
Le roi l’ordonne : tu es mon prisonnier. (Des gens armés entrent des deux côtés.)
EGMONT, après un moment de silence.
Le roi ?... Orange ! Orange ! (Après une pause, rendant son épée.) Prends-la donc ! Elle a bien plus souvent défendu la cause du roi, qu’elle n’a protégé cette poitrine. (Il sort par la porte du fond ; les soldats qui sont dans la salle le suivent ; Ferdinand sort pareillement. Albe reste immobile. Le rideau tombe.)ACTE CINQUIÈME.
Ma chère amie, au nom de Dieu, que veux-tu faire ?
Suis-moi, Brackenbourg ! Il faut que tu ne connaisses pas les hommes. Nous le délivrerons certainement. Car, qu’est-ce qui égale leur amour pour lui ? Chacun sent, je le jure, le brûlant désir de le sauver, de détourner le danger d’une vie si précieuse, et de rendre la liberté au plus libre des hommes. Viens ! Il ne manque rien qu’une voix pour les rassembler. Ce qu’ils lui doivent est aussi vivant que jamais dans leur âme. Ils savent que son bras puissant les préserve seul de la ruine. Pour eux et pour lui ils doivent tout risquer. Et que risquons-nous ? Tout au plus notre vie, et ce n’est pas la peine de la conserver, s’il périt.
Malheureuse ! Tu ne vois pas la puissance qui nous a enchaînés avec des liens de fer ?
Elle ne me paraît pas invincible. N’échangeons pas plus longtemps des paroles inutiles. Voici de nos anciens, des hommes honnêtes et braves ! Écoutez, amis ! Voisins, écoutez !… Dites, qu’est devenu Egmont ?
Que veut cette enfant ? Fais-la taire.
Approchez, que nous parlions bas, jusqu’à ce que nous soyons d’accord ensemble et plus forts. Nous n’avons pas un moment à perdre. Déjà l’insolente tyrannie, qui ose l’enchaîner, agite le poignard pour l’égorger. Ô mes amis, à chaque pas du crépuscule, je suis plus angoissée. Je crains cette nuit. Venez, partageons-nous ; courons vite, de quartier en quartier, appeler les bourgeois. Que chacun prenne ses vieilles armes. Nous nous rencontrons sur la place, et notre torrent entraîne tout avec lui. Les ennemis se voient enveloppés, inondés et sont écrasés ! Que peut contre nous une poignée de valets ? Et lui, il revient au milieu de nous, il se voit délivré, et peut une fois nous remercier, nous qui lui avons été si redevables ! Il reverra peut-être… oui, sans doute, il reverra l’aurore dans le ciel ouvert.
LE CHARPENTIER.
Que veux-tu donc, jeune fille ?
CLAIRE.
Pouvez-vous ne pas me comprendre î Je parle du comte ! Je parle d’Egmont !
JETTER.
Ne prononcez pas ce nom : il tue.
CLAIRE.
Ce nom ?… Quoi ?… Ne pas prononcer ce nom ? Qui ne l’a pas à la bouche en toute occasion ? Où n’est-il pas écrit ? Dans ces étoiles je l’ai souvent lu en toutes lettres ! Ne pas le prononcer ? Qu’est-ce à dire ? Amis, bons et chers voisins, vous rêvez ; remettez-vous. Ne me regardez pas ainsi fixement, avec angoisse. Ne détournez pas çà et là vos yeux effrayés. Je ne fais que vous rappeler ce que chacun désire. Ma voix n’est-elle pas la propre voix de votre cœur ? Qui de vous, dans cette nuit troublée, avant de se jeter sur sa couche pleine d’alarmes, ne tomberait pas à genoux, pour obtenir du ciel notre Egmont par une fervente prière ? Interrogez-vous l’un l’autre ! Que chacun s’interroge lui-même ! Et qui ne s’écriera pas avec moi : « La liberté d’Egmont ! sa liberté ou la mort ! »
JETTER.
Dieu nous garde ! Il arrivera malheur.
CLAIRE.
Restez, restez, et ne reculez pas à son nom, au-devant duquel vous vous pressiez autrefois avec tant de joie !… Quand le bruit public l’annonçait, quand on disait : «Egmont vient ! Il vient de Gand ! » Alors ils s’estimaient heureux les habitants des rues par lesquelles il devait passer ; et, quand vous entendiez le bruit de ses chevaux, chacun jetait là son ouvrage, et sur les figures chagrines, que vous avanciez aux fenêtres, passait de son visage, comme un rayon de soleil, un reflet de joie et d’espérance. Alors vous leviez vos enfants dans vos bras sur le seuil de vos portes, et, le leur montrant, vous disiez : « Regarde, voilà Egmont, le plus grand, là ! C’est lui ! C’est lui, de qui vous pouvez attendre des temps meilleurs que n’en ont vu vos pauvres pères. » Ne faites pas que vos enfants vous disent un jour : « Qu’est-il devenu ? Où sont les temps que vous nous avez promis ?… » Et nous parlons encore ! Nous n’agissons pas ! Nous le trahissons !
SŒST.
C’est une honte à vous, Brackenbourg. Ne la laissez pas faire. Prévenez un malheur.
BRACKENBOURG.
Bonne Claire, allons-nous-en ! Que va dire ta mère ? Peut-être…
CLAIRE.
Crois-tu que je sois un enfant ou une folle ? Que sert-il ce peut-être ?… Tu ne peux m’arracher à cette affreuse certitude par aucune espérance… 11 faut que vous m’entendiez, et vous m’entendrez ; car, je le vois, vous êtes troublés , et ne pouvez vous retrouver vous-mêmes dans votre cœur. Au milieu du danger présent jetez seulement un regard sur le passé, le passé d’hier. Tournez vos pensées vers l’avenir. Pouvez-vous donc vivre ? le pouvez-vous, s’il périt ? Avec sa vie s’exhale le dernier souffle de la liberté. Que n’était-il pour vous ? Pour qui s’exposa-t-il au plus pressant danger ? Ses blessures n’ont saigné, n’ont guéri que pour vous. La grande âme qui vous portait tous, un cachot la resserre, et l’horreur du meurtre perfide plane autour d’elle. Il pense à vous peut-être, il espère en vous, lui qui ne savait que donner et combler vos souhaits.
LE CHARPENTIER.
Venez, compère.
CLAIRE.
Et je n’ai pas des bras, des forces, comme vous ! Mais j’ai ce qui manque à vous tous, le courage et le mépris du danger ; Ah ! si mon souffle pouvait vous enflammer ! Si je pouvais, en vous pressant sur mon sein, vous échauffer et vous animer ! Venez ! Je marcherai au milieu de vous !… Comme, sans défense, un étendard flottant conduit une noble troupe de guerriers, mon esprit luira sur vos têtes, et l’amour et le courage réuniront en une formidable armée un peuple chancelant et dispersé !
JETTER.
Emmène-la ; elle me fait pitié. (Les bourgeois s’éloignent.)
BRACKENBOURG.
Claire, ne vois-tu pas où nous sommes ?
CLAIRE.
Où ? Sous le ciel, qui si souvent sembla se courber avec plus de magnificence, au passage du noble Egmont. De ces fenêtres, ils regardaient, quatre, cinq têtes l’une sur l’autre ; à ces portes, ils trépignaient et saluaient, quand il jetait un regard sur les lâches. Oh ! je les aimais tant, lorsqu’ils l’honoraient ! S’il eût été un tyran, ils auraient pu se détourner de lui dans sa chute : mais ils le chérissaient !… Oh ! ces mains, qui savaient prendre le bonnet, ne sauraient-elles prendre l’épée ?… Brackenbourg, nous ?... Nous leur faisons des reproches ?… Ces bras, qui l’ont pressé tant de fois, que font-ils pour lui ?… La ruse a fait tant de choses dans le monde !… Tu connais les passages, tu connais le vieux château. Il n’est rien d’impossible : donne-moi un conseil.
BRACKENBOURG.
Si nous allions à la maison !
CLAIRE.
Bien !
BRACKENBOURG
Là-bas, au coin de la rue, je vois la garde d’Albe ; laisse donc la voix de la raison pénétrer dans ton cœur. Me prends-tu pour un lâche ? Ne crois-tu pas que je saurais mourir pour toi ? Ici nous sommes tous deux insensés, moi aussi bien que toi. Ne vois-tu pas l’impossible ?… Si tu te possédais !… Tu es hors de toi.
CLAIRE.
Hors de moi ! Horreur !… Brackenbourg, c’est vous-mêmes qui êtes hors de vous. Quand vous rendiez,à ce héros de bruyants honneurs ; quand vous l’appeliez votre ami, votre soutien, votre espérance ; que vous criiez vivat à son arrivée, je me tenais dans mon coin, j’entr’ouvrais la fenêtre ; je me cachais pour le guetter, et le cœur me battait plus fort qu’à vous tous. À cette heure encore, il me bat plus fort qu’à vous tous ! Vous vous cachez, quand vient le péril, vous le reniez, et ne sentez pas que vous périssez s’il succombe.
BRACKENBOURG.
Viens à la maison.
CLAIRE.
À la maison ?
BRACKENBOURG.
Veuille donc te reconnaître. Regarde autour de toi ! Voici les rues où tu ne passais que le dimanche ; par lesquelles tu te rendais modestement à l’église, où tu te fâchais, dans ton excessive modestie, si je t’abordais avec une salutation amicale. Et tu t’arrêtes et tu parles, tu agis aux yeux de tout le monde ! Reviens à toi, mon amie ! De quoi cela nous sert-il ?
CLAIRE.
À la maison ! Oui, je me reconnais. Viens, Brackenbourg, à la maison ! Sais-tu où elle est ma demeure ? (Ils s’éloignent. )
Une prison. Elle est éclairée par une lampe ; un lit de repos est dans le fond.
EGMONT, seul.
Vieil ami, sommeil toujours fidèle, veux-tu me fuir à ton tour, comme mes autres amis ? Que volontiers tu descendais sur ma tête libre, et répandais la fraîcheur sur mes tempes, comme une belle couronne de myrte tressée par l’amour ! Au milieu des armes, sur le flot de la vie, je reposais dans tes bras, avec la respiration légère de l’enfance épanouie. Quand les orages grondaient à travers les rameaux et le feuillage ; quand les branches et le faîte s’agitaient en mugissant, le cœur de l’arbre demeurait toujours immobile. Qu’est-ce qui t’ébranle maintenant ? Qui trouble ta raison ferme et fidèle ? Je le sens, c’est le bruit de la hache meurtrière, qui attaque mes racines. Je suis encore debout, et un frisson secret me saisit. Oui, elle triomphe la force perfide ; elle mine le tronc grand et robuste, et, avant que l’écorce ne sèche, ta couronne tombe et se brise avec fracas.
Pourquoi donc aujourd’hui, toi qui, si souvent, as chassé loin de ton esprit, comme des bulles de savon, les violents soucis, pourquoi ne peux-tu écarter le pressentiment qui, de mille manières se lève et retombe dans ton cœur ? Depuis quand la mort te semble-t-elle redoutable, à toi, qui vivais tranquille avec ses changeantes images, comme avec les autres figures de la terre accoutumée ?… Aussi n’est-elle plus le rapide ennemi, au devant duquel, en disputant la victoire, s’élance avec ardeur le cœur intrépide : c’est la prison, image de la tombe, horrible au héros comme au lâche. Je ne pouvais déjà me souffrir sur mon siège moelleux, lorsque, dans une imposante assemblée, les princes délibéraient, avec d’interminables discours, sur une chose facile à décider, et qu’entre les murs sombres d’une salle, les poutres du plafond m’étouffaient. Je m’échappais, dès qu’il était possible, et vite à cheval, je respirais à pleine poitrine ! Et je courais où nous sommes à notre place !… dans les campagnes, où, s’exhalant de la terre, tous les plus proches bienfaits de la nature, et, traversant les cieux, toutes les bénédictions des étoiles répandent sur nous leurs influences ; où, semblables aux géants que la terre enfanta, quand nous avons touché notre mère, nous nous relevons plus robustes ; où nous sentons l’humanité tout entière, et, dans toutes nos veines, les désirs de l’homme ; où l’ardeur de courir en avant, de vaincre, de saisir, d’employer la force de ses mains, de posséder, de conquérir, brûle dans l’âme du jeune chasseur ; où, dans sa marche rapide, le soldat fait valoir son droit natif sur la terre entière, et, dans sa terrible liberté, pareil à un orage de grêle, parcourt, en les dévastant, prairies, champs et forêts, sans reconnaître aucune des limites que la main de l’homme a tracées.
Tu n’es qu’une image, vain rêve du bonheur que j’ai si longtemps possédé. Où le sort perfide t’a-t-il entraîné ? La mort, que je ne craignis jamais, refuse-t-il de te l’accorder soudaine, à la face du soleil, pour te préparer dans l’infecte pourriture l’avant-goût du sépulcre ? Comme elle exhale de ces pierres une vapeur empestée ! Déjà la vie s’arrête glacée ; le pied recule devant ce lit comme devant la tombe.
Angoisses, angoisses, qui commencez le meurtre avant le temps, laissez-moi !… Depuis quand Egmont est-il donc seul, si entièrement seul dans ce monde ? C’est le doute qui te rend insensible, ce n’est pas le bonheur. La justice du roi, à laquelle tu te confias toujours, l’amitié de la gouvernante, qui, tu peux te l’avouer, était presque de l’amour, se sont-elles tout à coup évanouies, comme un brillant météore de la nuit, et te laisseront-elles seul dans ce sentier ténébreux ? Orange, à la tête de ses amis, ne fera-t-il pas quelque tentative ? Le peuple ne s’assemblera-t-il pas pour délivrer, avec des forces croissantes, son ancien ami ?
Murailles, qui m’enfermez, n’empêchez pas tant de cœurs bienveillants de pénétrer jusqu’à moi. Le courage, qui de mes regards se répandit sur eux autrefois, qu’il revienne maintenant de leurs cœurs dans le mien ! Oui, ils se lèvent par milliers ! ils viennent ! ils sont à mes côtés ! Leur pieux désir s’élance dans le ciel ; il implore un miracle. Et, si un ange ne descend pas pour me sauver, je les vois saisir leurs lances et leurs épées ! Les portes volent en éclats, les grilles sont forcées, la muraille s’écroule sous leurs mains ; Egmont marche avec joie au-devant du jour libre, qui pénètre jusqu’à lui. Que de visages connus m’accueillent avec allégresse ! Ah ! Claire, si tu étais un homme, je te verrais sans doute ici la première, et je te devrais, ce qu’il est dur de devoir à un roi, la liberté !
Claire, seule. (Elle sort de la chambre voisine, portant une lampe et un verre d’eau ; elle place le verre sur la table et s’approche de la fenêtre.)
Brackenbourg, est-ce vous ? Qu’ai-je donc entendu ? Personne encore ? Ce n’étajt personne. Je veux placer la lampe sur la fenêtre, pour qu’il voie que je veille encore, que je l’attends toujours. Il m’a promis des nouvelles. Des nouvelles ?… Horrible certitude !… Egmont condamné !… Quel tribunal ose le citer devant lui ? Et ils le condamnent ! Est-ce le roi qui Je condamne… ou le duc ? Et la gouvernante se retire ! Orange balance, et tous ses amis ?… Est-ce là le monde, dont j’entendis souvent publier, sans l’avoir jamais éprouvée, l’inconstance, l’infidélité ? Est-ce là le monde ?… Qui serait assez, méchant pour vouloir du mal à cet homme chéri ? La méchanceté serait-elle assez puissante, pour abattre soudain celui que tous honorent ? Cependant il en est ainsi… oui, il en est ainsi… Egmont, je te croyais en sûreté devant Dieu et devant les hommes autant que dans mes bras. Qu’étais-je pour toi ? Tu m’as appelée tienne ; j’avais consacré toute ma vie à ta vie… Que suis-je maintenant ? Vainement j’étends la main vers le filet qui t’enlace. Toi sans ressource, et moi libre ! Voici la clef de ma porte ; je puis à mon gré entrer et sortir, et je te suis inutile !… Oh ! enchaînez-moi, pour me sauver du désespoir, et jetez-moi dans le cachot le plus profond, afin que je me frappe la tête contre les murs humides, que je soupire après la liberté, que je rêve comment je voudrais le délivrer, comment je le délivrerais, si je n’étais enchaînée !… Maintenant je suis libre, et, dans la liberté, j’éprouve l’angoisse de l’impuissance… Avec le sentiment de moi-même, je suis incapable de faire un pas pour le secourir. Hélas ! la plus faible portion de ton être, ta Claire, est captive comme toi, et, loin de toi, elle épuise ses dernières forces dans les convulsions de l’agonie… J’entends marcher, tousser… Brackenbourg… C’est lui… Homme malheureux et bon, ton sort est toujours le même : ton amie t’ouvre de nuit sa porte, hélas ! et pour quel fùneste rendez-vous ! (Entre Brackenbourg.)
CLAIRE.
Comme te voilà pâle et tremblant, Brackenbourg ! Qu’y a-t-il ?
BRACKENBOURG.
Je te cherche à travers les détours et les dangers. Les grandes rues sont occupées ; je me suis glissé jusqu’à toi par les ruelles et les secrets passages.
CLAIRE.
Parle, que sais-tu ?
BRACKENBOURG. Il s’assied.
Ah ! Claire, laisse-moi pleurer. Je ne l'aimais pas. C’était l’homme riche, et il attirait vers de meilleurs pâturages l’unique brebis du pauvre. Je ne l’ai jamais maudit ; Dieu m’a créé tendre et fidèle. Ma vie s’écoulait dans la douleur, et chaque jour j’espérais de me consumer.
CLAIRE.
Oublie cela, Brackenbourg, et t’oublie toi-même !… Parle-moi de lui ! Est-ce vrai ? Est-il condamné ?
BRACKENBOURG.
Oui, je le sais parfaitement.
CLAIRE.
Et vit-il encore ?
BRACKENBOURG.
Oui, il vit encore.
CLAIRE.
Comment peux-tu l’assurer ?… La tyrannie égorge dans la nuit l’homme généreux. Son sang coule loin de tous les yeux. Le peuple, abusé, se plonge dans un sommeil d’angoisse, et rêve la délivrance ; il rêve l’accomplissement,de ses vœux impuissants : cependant, indignée contre nous, l’âme du héros quitte ce monde… 11 n’est plus !… Ne m’abuse pas ! Ne t’abuse pas toi-même.
BRACKENBOURG.
Non, te dis-je, il vit !… Hélas ! et l’Espagnol prépare au peuple, qu’il veut opprimer, un affreux spectacle, pour briser violemment et à jamais tous les cœurs qui soupirent après la liberté.
CLAIRE.
Poursuis, et, sans t’émouvoir, prononce aussi ma sentence de mort ! Je m’approche toujours davantage des campagnes bienheureuses ; déjà de ces paisibles contrées m’arrive un souffle consolateur. Parle.
BRACKENBOURG.
J’ai pu reconnaître, à la présence des gardés, aux paroles qui tombaient çà et là, qu’on préparait mystérieusement, sur la place du marché, une chose horrible. Je me glissai par des chemins détournés, des passages connus, dans la maison de mon cousin, et, par une fenêtre de derrière, je regardai du côté de la place. Des flambeaux flottaient çà et là dans un vaste cercle de soldats espagnols. À force de regarder, ma vue, d’abord confuse, devint plus perçante, et, du sein de la nuit, monta devant mes yeux un noir échafaud, vaste, colossal. Je frémis à cette vue. Beaucoup de gens étaient occupés alentour, à recouvrir de drap noir ce qu’il y avait encore de charpente blanche et visible. Enfin ils tendirent aussi en noir les degrés ; je le vis bien. Ils semblaient préparer la solennité d’un horrible sacrifice. Un crucifix blanc, qui brillait dans la nuit comme de l’argent, fut érigé d’un côté. Je voyais et voyais toujours plus certaine l’affreuse vérité. Çà et là des flambeaux vacillaient encore alentour ; peu à peu je les vis pâlir et s’éteindre. Tout à coup l’horrible enfantement de la nuit était rentré dans le sein de sa mère.
CLAIRE.
Silence, Brackenbourg, silence à présent ! Laisse reposer ce voile sur mon âme. Les fantômes sont évanouis, et toi, nuit secourable, prête ton manteau à la terre, qui fermente en elle-même. Elle ne portera pas plus longtemps cet abominable fardeau ; elle ouvre en frémissant ses profondes cavernes ; elle brise, elle engloutit l’appareil de mort. Et Dieu, qu’ils ont outragé en faisant de lui le signal de leur rage, Dieu envoie un de ses anges : touchés par le message céleste, les verrous, les chaînes se brisent ; il environne son ami d’une lumière propice, et, d’une marche douce et tranquille, le mène à travers la nuit à la liberté. Et moi aussi je marche secrètement à sa rencontre dans ce chemin ténébreux.
BRACKENBOURG, la retenant.
Mon enfant, où vas-tu ? Que veux-tu faire ?
CLAIRE.
Doucement, mon ami, n’éveillons personne ; nous-mêmes ne nous réveillons pas ! Connais-tu cette fiole, Brackenbourg ? Je te la pris en badinant, un jour que tu menaçais, comme souvent, avec impatience, d’abréger ta vie. Et maintenant, mon ami…
BRACKENBOURG.
Au nom de tous les saints…
CLAIRE,
Tu n’y peux rien changer. La mort est mon partage ! Et ne m’envie pas la douce et prompte mort que tu avais préparée pour toi-même. Donne-moi ta main… Au moment où j’ouvre la porte sombre, d’où l’on ne revient pas, puissé-je te dire, par ce serrement de main, combien je t’aimai, combien je te plaignis… Mon frère mourut jeune ; je t’avais, choisi pour le remplacer : ton cœur s’y refusa, et nous tourmenta tous les deux ; tu demandais ardemment, toujours plus ardemment, ce qui ne t’était pas destiné. Pardonne-moi et sois heureux ! Laisse-moi t’appeler mon frère ! C’est un nom qui comprend bien des noms. Cueille, d’un cœur fidèle, la dernière, la belle fleur de ceux qui se séparent… Prends ce baiser… La mort réunit tout, Brackenbourg : elle nous unira.
BRACKENBOURG.
Laisse-moi donc mourir avec toi. Partage ! partage ! Il y en a de quoi trancher deux vies.
CLAIRE.
Arrête ! tu dois vivre ; tu peux vivre… Assiste ma mère, qui sans toi se consumerait dans l’indigence. Sois pour elle ce que je ne puis plus être ; vivez ensemble et pleurez-moi. Pleurez la patrie et celui qui seul pouvait la sauver. La génération présente ne verra pas la fin de cette calamité ; la fureur même de la vengeance ne pourra la faire disparaître. Vous, malheureux, vivez, traversez ce temps d’incomparables souffrances. Aujourd’hui le monde s’arrête soudain ; sa course est enchaînée ; quelques minutes à peine, et les battements de mon cœur auront cessé. Adieu !
BRACKENBOURG.
Oh ! tu vivras avec nous, comme nous pour toi seule ! Ta mort est la nôtre : consens à vivre et à souffrir. Nous serons incessamment à tes côtés, et, toujours attentif, l’amour saura te préparer, dans ses vives étreintes, la plus belle consolation. Sois à nous… à nous ! Je n’ose dire à moi.
CLAIRE.
Doucement, Brackenbourg ! Tu ne sens pas où tu me blesses… Où tu vois l'espérance, je vois le désespoir.
BRACKENBOURG.
Partage avec les vivants l’espérance ! Arrête-toi au bord de l’abîme ; regarde au fond, et reporte les yeux sur nous. CLAIRE.
J’ai vaincu : ne me rappelle pas au combat.
BRACKENBOURG.
Tu es égarée ; enveloppée de la nuit, tu cherches le précipice. Toute lumière n’est pas encore éteinte ; plus d’un jour encore…
CLAIRE.
Malheur ! malheur à toi !… Ta main cruelle déchire le voile devant mes yeux. Oui, il poindra le jour ! Vainement il s’enveloppera de tous les nuages ; il poindra malgré lui ! Le bourgeois regarde avec crainte par sa fenêtre ; la nuit laisse après elle une ombre noire ; il regarde, et l’échafaud se dresse terrible, aux rayons du jour. Crucifiée une seconde fois, l’image profanée du Sauveur lève son œil suppliant vers son père. Le soleil n’ose se montrer ; il ne veut pas marquer l’heure où Egmont doit mourir. Les aiguilles font lentement leur course, et une heure sonne, après l’autre. Arrêtez ! arrêtez ! voici le moment ! L’approche du matin me chasse dans le tombeau. (Elle s’avance à la fenêtre, comme pour voir ce qui se passe, et boit furtivement.)
BRACKENBOURG.
Claire ! Claire !
CLAIRE. (Elle s’approche de la table et boit le verre d’eau.)
Voici le reste ! Je ne t’invite pas à me suivre. Fais ce que ton cœur t’inspire. Adieu. Éteins cette lampe sans bruit et sans hésiter : je vais dormir. Éloigne-toi d’ici doucement ; tire la porte après toi, Silence ! N’éveille pas ma mère ! Va, sauve-toi ! sauve-toi, si tu ne veux passer pour mon assassin ! (Elle sort.)
BRACKENBOURG.
Elle me laisse pour la dernière fois, comme toujours ! Oh ! qui pourrait sentir comme elle sait déchirer un cœur aimant ! Elle me laisse, abandonné à moi-même ; et la vie et la mort me sont également odieuses… Mourir seul !… Pleurez, vous qui savez aimer ! Il n’est point de sort plus cruel que le mien. Elle partage avec moi le breuvage mortel, et me congédie, me chasse loin d’elle ! Elle m’entraîne sur ses pas, et me repousse vers la vie ! Egmont, quel sort glorieux est ton partage ! Elle te pré¬ cède ; tu recevras de sa main la couronne de la victoire ; elle amène tout le ciel au-devant de toi… Et dois-je la suivre ? me tenir encore à l’écart ? porter dans ces demeures l’incurable envie ?… Rien ne me retient plus sur la terre, et l’enfer et le ciel m’offrent les mêmes tourments. Que l’horrible main du néant serait bienvenue pour le malheureux ! (Brackenbourg se retire ; la scène reste quelque temps la même. Une musique commence, qui exprime la mort de Claire ; la lampe, que Brackenbourg a oublié de souffler, jette encore quelques lueurs et s’éteint. Bientôt la scène change et le théâtre représente la prison. — Egmont est couché sur le lit. Il dort. On entend un bruit de clefs et la porte s’ouvre. Des domestiques entrent, portant des flambeaux ; ils sont suivis de Ferdinand et de Silva, entourés de soldats. Egmont s’éveille en sursaut.)
Qui êtes-vous, vous qui interrompez brusquement mon sommeil ? Que m’annoncent vos regards hautains et farouches ? Pourquoi cet affreux appareil ? Quel rêve effroyable venez-vous conter à l’âme à peine éveillée ?
Le duc nous envoie te notifier ta sentence ?
Amènes-tu aussi le bourreau pour l’exécuter ?
Écoute-la, tu sauras ce qui t’attend.
Cela est bien digne de vous et de votre infâme entreprise ! Conçue dans la nuit et accomplie dans la nuit. Cette œuvre insolente de l’injustice fait bien de se cacher !… Ayance-toi hardiment, toi qui portes le glaive enveloppé sous le manteau. Voici ma tête, la plus libre que la tyrannie ait jamais abattue.
Tu es dans l’erreur. Ce que des juges intègres ont décidé, ils ne le cacheront pas à la face du jour.
« Au nom du roi, et en vertu du pouvoir spécial, à nous transmis par Sa Majesté, de juger tous ses sujets, de quelque condition qu’ils soient, y compris les chevaliers de la Toison d’or, nous te déclarons…»
Ce pouvoir, le roi peut-il le transmettre ?
« Nous te déclarons, après une préalable, attentive et légitime enquête, toi, Henri, comte d’Egmont, prince de Gavre, coupable de haute trahison, et nous prononçons la sentence : savoir qu’au point du jour, tu seras conduit de la prison sur la place du marché, et là, en présence du peuple, pour l’exemple de tous les traîtres, mis à mort par le glaive. Donné à Bruxelles, le… (Le jour et le millésime sont lus confusément, et ne sont pas entendus des spectateurs.) Signé, Ferdinand, duc d’Albe, président du tribunal des Douze.» Maintenant tu connais ton sort ; il te reste peu de temps pour t’y préparer, régler tes affaires et prendre congé des tiens. (Silva se retire avec l’escorte ; Ferdinand reste. Deux flambeaux seulement éclairent la scène.)
Eh quoi ? tu restes !… Veux-tu augmenter encore mon étonnement, mon horreur, par ta présence ? Veux-tu peut-être encore porter à ton père l’agréable nouvelle que je me désespère lâchement ? Va, va lui dire qu’il ne trompe ni moi ni le monde. À lui, à l’ambitieux, on dira d’abord tout bas, par derrière, et puis hautement et plus hautement, et, lorsqu’une fois il sera tombé de ce faîte, mille voix lui crieront en face : « Ce n’est pas le bien de l’État, ce n’est pas la dignité du roi, ce n’est pas le repos des provinces, qui l’ont conduit ici. C’est pour son propre intérêt qu’il a conseillé la guerre, afin de faire valoir le guerrier. Il a excité ce trouble affreux, afin qu’on eût besoin de lui. » Et je tombe victime de sa basse haine, de sa petite envie. Oui, je le sais, et j’ose le dire ; à l’heure suprême, blessé à mort, je peux le dire : le présomptueux me portait envie ; il a longtemps rêvé et médité ma perte. Dès notre jeunesse, dans nos parties de dés, quand les monceaux d’or s’écoulaient, l’un après l’autre, de son côté vers moi, il était là furieux ; il affectait l’insouciance, et, au dedans, la colère le dévorait, à cause de mon bonheur plutôt que de sa perte. Je me rappelle encore son regard étincelant, sa pâleur perfide, dans cette fête publique où nous disputâmes, devant des milliers d’hommes, le prix du tir. Il me provoqua, et les deux peuples étaient là ; les Espagnols et les Néerlandais faisaient des paris et des vœux. J’eus l’avantage sur lui ; sa balle manqua le but, la mienne l’atteignit : un grand cri de joie de mes compatriotes traversa les airs. Maintenant sa balle me frappe. Dis-lui, que je le sais, que je le connais, que le monde méprise tout trophée qu’un petit esprit s’est érigé par la ruse. Et toi, s’il est possible qu’un fils s’éloigne des mœurs de son père, apprends à rougir, il en est temps, en rougissant de celui que tu voudrais de tout ton cœur pouvoir honorer !
Je t’écoute sans t’interrompre ! Tes reproches pèsent, comme des coups de massue sur un casque : je sens la secousse, mais je suis armé. Tu me frappes, tu ne me blesses pas. Je ne sens que la douleur qui me déchire le sein. Malheur à moi ! malheur ! C’est pour une telle scène que j’ai grandi ! C’est à un pareil spectacle que je suis envoyé !
Tu éclates en plaintes ! Qu’est-ce qui t’émeut ? Qu’est-ce qui t’afflige ? Est-ce un tardif repentir d’avoir prêté ton service pour cet infâme complot ? Tu es jeune, et tu as une heureuse physionomie. Tu étais confiait, amical avec moi. Tant que je te voyais, j’étais réconcilié avec ton père. Et, aussi trompeur, plus trompeur que lui, tu m’attires dans le piège ?... Tu es un misérable ! Qui se confie à lui peut le faire à ses risques : mais qui croyait dangereux de se fier à toi ? Va, va, ne me dérobe pas ce peu d’instants ! Va, que je me recueille, que j’oublie le monde et toi le premier !…
Que dois-je te dire ? Je suis là et te regarde, et ne te vois pas, et ne me sens pas moi-même. Dois-je m’excuser ? Dois-je t’assurer que j’ai su bien tard, au dernier moment, les intentions de mon père ; que, j’agissais comme un servile et machinal instrument de sa volonté ? Que sert l’opinion que tu peux avoir de moi ? Tu es perdu, et moi, malheureux ; je ne suis là que pour te l’assurer et pleurer sur toi.
Quelle voix étrange, quelle consolation inattendue se présente à moi sur le chemin du tombeau ? Toi, le fils de mon premier, peut-être de mon unique ennemi, tu me pleures, tu n’es pas du nombre de mes assassins ? Parle, parle ! Qui dois-je voir en toi ?
Père barbare ! Oui, je te retrouve dans cet ordre. Tu connaissais mon cœur, mes sentiments, que tu m’as si souvent reprochés, comme l’héritage d’une tendre mère. Tu m’as envoyé ici pour me rendre semblable à toi. Tu me forces de contempler cet homme au bord de la fosse béante, au pouvoir d’une mort imposée par la tyrannie, afin que j’éprouve la douleur la plus profonde, que mon cœur se ferme à toute autre infortune, que je devienne insensible, quoi qu’il me puisse arriver.
Quelle surprise ! Sois maître de toi ! Courage, parle en homme !
Oh ! que ne suis-je une femme ! Que ne peut-on me dire : « Qu’est-ce qui t’émeut ? Qu’est-ce qui te blesse ? » Dis-moi une plus grande, une plus horrible souffrance ; représente-toi quelque chose de plus affreux : je te rendrai grâce ; je dirai : ce n’était rien.
Tu t’égares. Où es-tu ?
Laisse cette passion se déchaîner ! Laisse un libre cours à mes plaintes ! Je ne veux pas sembler impassible, lorsque tout mon cœur est déchiré. Dois-je te voir ici ?… Toi !… C’est horrible ! Tu ne me comprends pas ! Et tu dois pourtant me comprendre ! Egmont ! Egmont ! (Il se jette à son cou.)
Ce n’est pas un mystère.
Comment peut t’émouvoir si profondément le sort d’un homme étranger ?
Non pas étranger ! Tu ne m’es pas étranger. Ce fut ton nom qui, dans ma première jeunesse, brilla devant moi comme une étoile du ciel. Que de récits j’ai entendu faire sur toi ! que de questions j’ai faites ! Le jeune homme est l’espoir de l’enfant ; l’homme fait est celui du jeune homme. Tu marchais ainsi devant moi, toujours devant, et je te voyais sans jalousie me précéder, et je marchais sur ta trace, toujours, toujours. J’eus enfin l’espérance de te voir, et je te vis, et mon cœur vola au-devant de toi. Je t’avais déjà destiné pour moi, et, quand je te vis, je te choisis de nouveau. Alors enfin j’espérai d’être avec toi, de vivre avec toi, de m’attacher à toi… Maintenant tout est retranché, et je te vois ici !
Mon ami, si cela peut te faire quelque bien, reçois l’assurance qu’au premier instant mon cœur s’est donné à toi. Mais écoute-moi ! Échangeons quelques paroles tranquilles. Dis-moi, est-ce la ferme et sérieuse volonté de ton père de me faire mourir ?
Oui.
Cette sentence ne serait-elle pas un vain épouvantail, pour me tourmenter, me punir par la peur et la menace, m’abaisser et me relever ensuite par la grâce royale ?
Non, hélas non ! D’abord je me flattai moi-même de cette trompeuse espérance, et pourtant j’éprouvais angoisse et douleur de te voir dans cet état. Mais la chose est réelle, certaine. Non, je ne suis plus maître de moi. Qui me donnera un moyen, un conseil, pour échapper au mal inévitable ?
Écoute-moi : si ton cœur te presse avec tant de force de me sauver, si tu abhorres la tyrannie qui me tient enchaîné, sauve-moi !… Les moments sont précieux. Tu es le fils de l’homme tout-puissant, et tu peux beaucoup toi-même… Fuyons ! Je connais les chemins ; les moyens ne peuvent t’être inconnus. Ces murailles seulement et quelques milles me séparent de mes amis. Brise ces chaînes, conduis-moi auprès d’eux et sois à nous. Certainement le roi te saura gré quelque jour de ma délivrance. Maintenant il est surpris, et peut-être il ignore tout. Ton père hasarde la chose ; et le monarque devra approuver le fait accompli, bien qu’il lui fasse horreur. Tu réfléchis !… Oh ! trouve-moi le chemin de la liberté ! Parle et nourris l’espérance de l’âme vivante.
Silence ! ô silence ! À chaque parole, tu augmentes mon désespoir. Il n’est aucune issue, aucun moyen, aucune fuite. Cela me torture, cela me saisit et me déchire le cœur comme avec des griffes. J’ai tendu moi-même le filet ; j’en connais les étroits, les solides nœuds ; je sais comme les chemins sont fermés à toute audace, à toute ruse ; je me sens enchaîné avec toi et avec tous les autres. Ferais-je des plaintes, si je n’avais tout essayé ? Je me suis jeté à ses pieds, j’ai parlé et prié. Il m’a envoyé ici, pour détruire dans ce moment tout ce qui me reste de joie et d’attachement à la vie.
Aucun salut !
Aucun.
Aucun salut !… Douce vie, charmante, aimable habitude d’être et d’agir, il faut me séparer de toi, m’en séparer tranquillement ! Ce n’est pas dans le tumulte de la bataille, parmi le bruit des armes, dans l’entraînement de la mêlée que tu m’adresses un adieu rapide ; tu ne prends pas un congé soudain ; tu n’abréges pas l’instant de la séparation : il me faut prendre ta main, arrêter encore une fois mes yeux sur les tiens, sentir vivement ta beauté, ton prix, et puis m’arracher à toi résolûment et te dire : adieu !
Et il faut que je reste auprès de toi, que je sois témoin… sans pouvoir t’arrêter, te retenir ! Oh ! quelle voix suffirait pour ces plaintes ? Quel cœur ne serait brisé par cette infortune ?
Du courage !
C’est toi qui peux montrer du courage ! Tu peux renoncer, et, t’appuyant sur le bras de la nécessité, franchir comme un héros ce pas difficile. Que puis-je, que dois-je faire ? Tu triomphes de toi-même et de nous : tu l’emportes ; je te survis, je me survis à moi-même. J’ai perdu ma lumière dans la joie du festin, mon étendard dans le tumulte du combat. L’avenir me paraît triste, orageux et sombre.
Jeune ami, que, par un sort étrange, je gagne et je perds à la fois ; qui ressens pour moi les douleurs de la mort ; qui souffres pour moi : observe-moi dans ces instants. Tu ne me perdras point. Si ma vie fut pour toi un miroir, dans lequel tu aimas à te contempler, qu’il en soit de même de ma mort. Les hommes ne sont pas réunis seulement lorsqu’ils sont rapprochés ; les absents, les morts, vivent aussi pour nous. Je vivrai pour toi ; pour moi j’ai assez vécu. J’ai joui de chaque jour ; chaque jour j’ai fait mon devoir avec une prompte ardeur, comme ma conscience me le montrait. Aujourd’hui finit ma vie, comme il y a longtemps, longtemps, elle aurait pu déjà finir sur les sables de Gravelines. Je cesse de vivre, mais j’ai vécu. Sache vivre de même, mon ami, avec plaisir, avec joie, et ne crains pas la mort.
Tu pouvais te conserver pour nous, tu le devais. C’est toi-même qui t’es donné la mort. J’écoutai souvent, quand les hommes sages parlaient de toi : amis, ennemis, ils disputaient longtemps sur ton mérite ; mais enfin ils s’accordaient ; nul n’osait contester ; chacun en venait à dire : oui, il suit un dangereux chemin. Que de fois j’ai désiré de pouvoir t’avertir ! N’avais-tu donc point d’amis ?
Je fus averti.
Et comme j’ai retrouvé ponctuellement, dans l’accusation, tou¬ tes ces charges, ainsi que tes réponses !… assez bonnes pour t’excuser, pas assez concluantes pour te justifier.
Laissons cela… L’homme croit diriger sa vie, se conduire lui-même, et le fond de son être est entraîné irrésistiblement vers sa destinée. Ne méditons pas là-dessus ; je me décharge aisément de ces pensées plus difficilement de mes alarmes pour ce pays ; cependant il y sera aussi pourvu. Si mon sang peut couler pour plusieurs, donner la paix à mon peuple, il coulera volontiers. Hélas ! il n’en sera pas ainsi. Mais il convient que l’homme ne s’inquiète plus, quand il ne doit plus agir. Si tu peux arrêter, diriger, le funeste pouvoir de ton père, n’y manque pas. Mais qui le pourra ?… Adieu !
Je ne puis te quitter !
Je te recommande mes gens avec instance. J’ai de bons serviteurs : qu’ils, ne soient pas dispersés et malheureux ! Qu’est devenu Richard, mon secrétaire ?
Il t’a précédé. Ils l’ont décapité comme complice de haute trahison.
Infortuné !… Encore un mot, et je te laisse aller, je n’en puis plus. Si violemment que l’esprit soit occupé, la nature réclame enfin irrésistiblement ses droits, et, comme, enveloppé du serpent, un enfant goûte le sommeil réparateur, l’homme fatigué se couche encore une fois devant la porte de la mort, et repose profondément, comme s’il avait à parcourir un long chemin… Encore un mot ! Je connais une jeune fille : tu ne la mépriseras point parce qu’elle était à moi. Eh bien, je te la recommande, et je meurs tranquille. Tu es un homme généreux : une femme qui en trouve un pareil est en sûreté. Mon vieil Adolphe vit-il encore ? Est-il libre ?
Le joyeux vieillard qui vous accompagnait toujours à cheval ?
Oui.
Il vit, il est libre.
Il connaît sa demeure. Fais-toi conduire par lui, et récompense-le jusqu’à la fin de ses jours de t’avoir guidé vers ce trésor… Adieu !
Je ne partirai pas !
Adieu !
Oh ! laisse-moi encore…
Ami, point d’adieux. (Il accompagne Ferdinand jusqu’à la porte, et s’arrache de ses bras. Ferdinand, troublé, s’éloigne précipitamment.)
Homme cruel ! Tu ne croyais pas me faire ce bien par ton fils. Par lui je suis délivré des soucis et des douleurs, de la crainte et de tout sentiment pénible. La nature réclame avec douceur et avec force son dernier tribut. C’en est fait, c’est résolu ! Et ce qui, la nuit dernière, me tenait dans le doute, éveillé sur ma couche, assoupit maintenant mes sens avec l’irrévocable certitude. Il se place sur le lit. Musique.) Doux sommeil, tu viens avec le plus aimable empressement, comme un bonheur pur, sans être imploré, sans être invoqué. Tu délies les nœuds des sombres pensées ; tu mêles toutes les images de la joie et de la douleur ; le flot des intimes harmonies coule sans obstacle, et, plongés dans un délicieux égarement, nous nous sentons défaillir et nous cessons d’être. (Il s’endort ; la musique accompagne son sommeil. Derrière son lit la muraille semble s’ouvrir : une brillante apparition se montre. La Liberté, en vêtements célestes, environnée d’une clarté, repose sur un nuage. Elle a les traits de Claire, et se penche vers le héros endormi. Elle exprime un sentiment de pitié ; elle paraît gémir sur lui. Bientôt elle se remet, et, d’un geste encourageant, elle lui montre le faisceau de flèches, puis le sceptre et le bonnet. Elle l’invite à la joie, et, en lui annonçant que sa mort donnera la liberté aux provinces, elle le déclare vainqueur, et lui présente une couronne de laurier. Comme elle approche la couronne de la tête d’Egmont, il fait le mouvement d’un homme qui s’agite dans le sommeil, en sorte que son visage se trouve tourné du côté de l’apparition. Elle tient la couronne suspendue sur la tête du Comte. On entend de fort loin une musique guerrière de fifres et de tambours ; aux premiers sons de cette musique, l’apparition s’évanouit. Le bruit devient plus fort. Egmont s’éveille. La prison est faiblement éclairée par l’aurore. Le premier mouvement du prisonnier est de porter la main à sa tête. Il se lève et regarde autour de lui, en tenant toujours la main à son front.) La couronne a disparu ! Belle image, la clarté du jour t’a fait évanouir ! Oui, elles étaient là ; elles étaient réunies les deux plus douces joies de mon cœur. La divine liberté avait emprunté les traits de ma bien-aimée ; la ravissante jeune fille avait pris les habits célestes de mon amie. Dans le premier instant, elles paraissent unies, plus sérieuses que souriantes. Elle marchait devant moi, les pieds teints de sang, le bord de sa robe flottante souillé de sang. C’était mon sang et le sang de bien des héros. Non, il n’a pas été versé en vain. Passez au travers ! Brave peuple, la déesse de la victoire te conduit. Et, comme la mer perce vos digues, percez, renversez le boulevard de la tyrannie ; emportez-la, submergée, loin du sol qu’elle ose envahir. (Les tambours approchent.) Écoutez ! écoutez ! Que de fois ce bruit m’appela à marcher d’un pas libre au champ du combat et de la victoire ! Que mes compagnons s’avançaient joyeux dans la périlleuse, la glorieuse carrière ! Moi aussi, je marche de cette prison au-devant d’un glorieux trépas : je meurs pour la liberté, pour laquelle j’ai vécu et combattu, et à laquelle aujourd’hui je me livre en sacrifice. (Le fond du théâtre est occupé par une file de soldats espagnols, portant des hallebardes.) Oui, amenez-les tous ensemble ! Serrez vos rangs : vous ne m’effrayez pas. Je suis accoutumé à marcher devant les lances et contre les lances, environné de la mort menaçante, à sentir soudain redoubler en moi la courageuse ardeur. (Tambours.) L’ennemi t’enveloppe de toutes parts. Les épées brillent. Amis, que votre courage s’élève ! Vous avez derrière vous vos pères, vos femmes, vos enfants ! (Montrant du doigt les Espagnols.) Et ceux-là, ce n’est qu’une vaine parole du maître qui les pousse, ce n’est pas leur cœur. Défendez vos biens ! Et, pour sauver ce que vous avez de plus cher, tombez avec joie, comme je vous en donne l’exemple ! (Tambours. Il marche aux Espagnols d’un pas ferme, et s’avance vers la porte du fond : le rideau tombe. La musique reprend, et termine la pièce par une fanfare.)
- ↑ Nous traduisons le titre fidèlement. On pourra trouver que la qualification de drame convient à Egmont tout aussi bien qu’à Gœtz de Berlichingen.
Goethe a écrit Egmont en prose. - ↑ La cible présentait des cercles concentriques ; plus le coup approchait du centre ou noir, plus il laissait de cercles ou d’anneaux en dehors.
- ↑ Espèce de bouffon, attaché à une société de tir comme marqueur. Il faisait autant de révérences que le coup avait laissé de cercles en dehors.
- ↑ Egmont et d’autres nobles avaient fait porter a leurs gens des livrées burlesques, pour tourner en dérision le cardinal Granvelle.
- ↑ Les Gueux.