El Cachupin, Scènes et récit de la Louisiane

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El Cachupin, Scènes et récit de la Louisiane
Revue des Deux Mondes, 2e périodetome 32 (p. 115-144).
EL CACHUPIN
SCENES ET RECIT DE LA LOUISIANE


I

L’hiver de 1829, qui sévit en Europe avec tant d’intensité, fit aussi sentir ses rigueurs dans le Nouveau-Monde. On vit les lacs de la Haute-Louisiane se couvrir de glace ; il neigea sur toute la contrée basse et marécageuse qui s’étend de l’embouchure de la Rivière-Rouge à la Sabine, dans les terres chaudes et profondes où l’on cultive le coton et la canne à sucre. Les magnolias qui bordent les ruisseaux et les lataniers des savanes frissonnèrent sous le givre. Engourdis par le froid, le geai bleu et le moqueur se laissèrent prendre à la main ; les flamands couleur de feu s’enfuirent vers des climats plus doux, abandonnant aux cygnes et aux bernaches les grèves du Mississipi. Il faisait bon alors chasser dans les forêts : le gibier, peu farouche dans les temps ordinaires, semblait frappé de stupeur et s’apercevait à peine de la présence de l’homme ; mais pour le voyageur qui avait à parcourir à cheval de grands espaces déserts, ce refroidissement inaccoutumé de la température devenait une cause de souffrance véritable. Quand on fait halte pour prendre son repas au milieu des bois, il est dur de s’asseoir sur une terre glacée ; l’eau des sources, si agréable en été par sa limpidité et son extrême fraîcheur, n’est plus qu’un breuvage insipide lorsqu’il gèle et que la neige en altère la pureté. Ces observations feront sans doute sourire les touristes qui parcourent maintenant sans fatigue et avec la rapidité de la flèche l’immense territoire de l’Union ; mais, il y a trente ans, les chemins de fer n’étaient pas même connus de nom, et les provinces du sud-ouest des États-Unis gardaient encore, à quelque distance des fleuves et des rivières, leur aspect sauvage et primitif. Un silence profond régnait dans ces vastes solitudes, traversées à de rares intervalles par des caravanes de chariots. La passion des aventures et la soif des conquêtes qui devaient un jour pousser les Américains à déborder sur les territoires de leurs voisins ne se révélaient encore que par de vagues indices. La Sabine, qui sépare la Louisiane du Texas, — devenu depuis longtemps l’un des états de la confédération américaine, — formait alors la ligne de démarcation entre le Mexique et les États-Unis. Aucun pont ne reliait les deux rives de ce fleuve encaissé, rapide, roulant ses eaux limoneuses sous le sombre feuillage des arbres séculaires. On le traversait dans un grand bateau plat, — ferry-boat, — que manœuvraient, non sans peine, un vieux nègre aux cheveux presque blancs et une négresse plus que sexagénaire.

Par une matinée de février de l’année rigoureuse que nous venons de signaler, le vieux noir et sa compagne se tenaient, dans une immobilité parfaite, blottis au fond de leur cabane, bâtie sur la rive américaine. Grelottans et résignés, pareils à deux chats sauvages cachés dans un tronc d’arbre, ils fermaient les yeux ; peut-être dormaient-ils, car depuis un quart d’heure une voix impatiente criait de l’autre bord : O del bote !… Ferry-boat ! Et le vieux couple ne bougeait pas. À ces appels restés sans réponse succéda le bruit d’un coup de feu ; cette fois le vieux nègre se leva en grommelant, et sa compagne le suivit. Leurs pieds étaient gonflés et fendus par le froid ; il y avait comme des écailles rugueuses sur leurs grosses mains tuméfiées. Ils saisirent d’assez mauvaise humeur les lourdes rames du bateau, et le firent lentement avancer vers la rive mexicaine. Deux voyageurs les y attendaient, un homme et une femme, portant l’un et l’autre le costume des créoles espagnols. Le caballero, monté sur un beau cheval des prairies, tenait sous son bras la carabine avec laquelle il venait de faire feu pour appeler le bateau. Sa tenue était celle d’un Mexicain en voyage : mouchoir de soie noué autour de la tête, vaste chapeau de latanier, courte veste brodée, culotte de velours ouverte aux genoux, guêtres de cuir à l’andalouse, gigantesques éperons d’acier ; une mante de laine à grandes raies rouges flottait sur son épaule. Quant à la señora, elle était si bien drapée dans son châle de soie qu’à peine distinguait-on le peigne d’écaillé placé comme une couronne sur sa tête. Les traits réguliers de son visage portaient l’empreinte de la fatigue, et ses petits doigts blancs et effilés laissaient flotter les rênes de sa mule.

Dès que le bateau aborda près de lui, le cavalier mit lestement pied à terre. Il fit entrer dans le bac la mule de sa compagne, et, confiant à celle-ci la bride de son cheval, il aida la vieille négresse à manœuvrer l’aviron. La force du courant faisait dériver sur les eaux sombres de la Sabine le lourd bateau plat ; le cheval abaissait ses naseaux vers le bord pour se désaltérer, et la mule inquiète dressait ses longues oreilles.

— Ramons, ramons ferme ! dit le cavalier. Ah ! bonhomme, vous m’avez fait attendre bien longtemps !

— Il fait froid, répondit le vieux nègre en poussant de gros soupirs ; j’étais après dormir…

— Y a-t-il par ici quelque hôtellerie, quelque village ?

— Non, répondit le nègre ; le village est bien loin. Vous trouverez d’abord les hautes terres où les blancs font du maïs, et puis après, vers la Rivière-Rouge, des habitations où les planteurs font du coton…

Ayant ainsi parlé, le vieux noir se mit à geindre de plus belle, et la négresse fit chorus avec lui. Le fait est que ces deux vieilles gens n’étaient plus de force à exercer le métier qu’on leur avait imposé, et ils n’eussent pas tardé à succomber à la peine, si la route avait été plus fréquentée. Leurs gémissemens étaient un appel pathétique à la libéralité des voyageurs, et cette fois il fut entendu. Touché de leurs efforts, le cavalier leur mit dans la main une pièce d’argent si brillante qu’ils faillirent tomber à ses genoux. La négresse aida la mule qui portait la señora à sortir du bac, et le nègre, comblant de bénédictions le généreux étranger, s’obstina à lui tenir l’étrier tandis qu’il se remettait en selle.

Le terrain sur lequel venaient de débarquer les deux voyageurs était couvert de gros cyprès chauves, dont les rameaux noirs et dénudés laissaient pendre comme de sombres voiles des paquets de mousse longs de deux à trois brasses. Quand il eut fait quelques pas en avant, le cavalier s’arrêta.

— Jacinta, dit-il à sa compagne, sortons au plus vite de ces terres basses et fangeuses, et gagnons ce petit tertre là-haut. Nous pourrons y faire halte et prendre quelque repos…

Le cheval, excité par l’éperon, traversa vivement les épais fourrés tout remplis de hautes herbes et de lianes entrelacées. La mule trottait aussi, évitant avec un instinct singulier les petites flaques d’eau glacée et les racines pointues des cyprès qui hérissaient le sol. Après quelques minutes de marche, les voyageurs avaient atteint un terrain plus sec, abrité du vent par un rideau d’arbustes épineux. Ils mirent pied à terre ; le cavalier attacha les deux animaux aux branches basses d’un acacia, et étendit sur la terre froide la couverture de laine qui servait à garantir ses épaules contre le froid durant les marches de nuit.

— Assieds-toi là, Jacinta, dit-il à sa compagne ; tu as froid, n’est-ce pas ?… Laisse-moi envelopper tes petits pieds dans les plis de cette mante… Tu ne me réponds pas ?… Jacinta ! Jacinta !

Celle-ci baissait la tête et cachait dans ses mains les larmes qui coulaient de ses yeux. — Pauvre amie, reprit le cavalier, l’exil est dur à supporter ! Au nom de leur indépendance, au nom de la liberté, les créoles du Mexique me l’ont infligé. Les fils du pays n’ont pu supporter parmi eux la présence d’un Cachupin [1] qui demeure fidèle à sa patrie. Eh bien ! viva España ! Ils ne m’arracheront ni une plainte, ni une larme.

Parlant ainsi, le cavalier se redressa fièrement et se mit à rouler une cigarette entre ses doigts. Un rayon de soleil, perçant l’atmosphère brumeuse, glissa tout à coup à travers la forêt ; de grands oiseaux de proie, comme s’ils se fussent éveillés subitement, s’élancèrent vers les hautes régions en poussant des cris aigus. L’hiver semblait fuir devant le printemps. Un air doux et tiède ranima instantanément la nature engourdie. La jeune femme, levant la tête à son tour, rejeta le châle de soie qui l’enveloppait, et tourna vers le cavalier son regard voilé de larmes.

— Pepo, dit-elle à voix basse, viens ici, près de moi, ne me quitte pas d’une minute ;… je n’ai plus que toi sur la terre. Il y a dans ces forêts des cris d’oiseau qui me font peur…

— Écoute, Jacinta, écoute ce que je vais te dire, répondit le Cachupin en s’asseyant près de sa compagne. Si tu t’es imposé un sacrifice au-dessus de tes forces en suivant ton mari, si tu regrettes ton pays natal, ta famille, il est temps encore de retourner en arrière… La Sabine est là…

— Ai-je dit que je me repentais ? reprit dona Jacinta. Ai-je laissé échapper une plainte ?

— Non, mais ce silence obstiné, ces larmes qui coulent de tes yeux trahissent ta douleur.

— Je souffre, répliqua la jeune femme ; j’ai froid, la fatigue m’accable… Eh bien ! si je veux supporte, ces misères avec toi et pour toi, Pepo !…

— Tiens, Jacinta, regarde devant toi ; là, à travers ces masses d’arbres, ce que tu vois, c’est la terre mexicaine, c’est ton pays, ta patrie à toi ; tu ne la reverras peut-être jamais !… Là sont tes parens, tes amis, les lieux où se sont écoulées les paisibles années de ton enfance…

— Oui, j’ai tout laissé sur l’autre bord de cette rivière, je le sens ; j’ai tout quitté pour te suivre, toi, à qui je me suis unie pour la vie ! Pepo, Pepo !… donne-moi ta main.

Pepo prit la main de sa femme ; celle-ci se jeta dans les bras de son mari en sanglotant, puis, redressant avec vivacité son front pâle : — Il me semble, dit-elle, qu’il n’y a plus sur la terre que toi et moi. Ce désert me plaît maintenant ; nulle créature humaine ne s’y montre… Et je m’y trouve bien avec toi… Le sacrifice est accompli. Où allons-nous, que deviendrons-nous ? Dieu le sait ! C’est comme une vie nouvelle qui commence pour nous… Heureuse ou malheureuse, je l’accepte, Pepo, et je ne veux plus pleurer… Tiens, vois plutôt, me voilà gaie, contente…

Le cavalier pressa sur son cœur la femme dévouée qui essayait de sourire à travers ses larmes. — Tu es lasse, Jacinta, lui répondit-il ; repose-toi pendant quelques instans. Tu as besoin de force pour continuer le voyage.

— Eh bien ! oui, dit la jeune femme, j’essaierai de dormir, la tête sur tes genoux. Je n’ai plus froid, mon ami, le soleil me réchauffe, et ton affection me console…

Essayant ses larmes, elle ferma les yeux et ne tarda pas à s’endormir d’un sommeil doux et tranquille, car la fatigue du corps a cela de bon, qu’elle fait taire les souffrances du cœur. Pareil à la nourrice qui s’endort en berçant son enfant, le Cachupin était près de s’assoupir, lui aussi. Il faisait de grands efforts pour se tenir éveillé, et regardait droit devant lui les troncs d’arbres, aux formes bizarres, à travers lesquels se jouaient les rayons du soleil. À la fin, sa tête tomba sur sa poitrine, ses paupières se fermèrent, et le sommeil s’empara de lui.


II

Tandis que le Cachupin et sa compagne, endormis au pied d’un arbre, en pleine forêt, oubliaient un instant leurs peines et leurs fatigues, deux yeux perçans se fixaient sur eux. Un homme de haute taille, aux traits fortement accentués, vêtu à la façon des planteurs américains, considérait attentivement le couple exilé qui se croyait seul dans ces mornes solitudes. Il montait un poney de race créole et tenait sous son bras un long fusil à deux coups ; un dinde sauvage et une demi-douzaine de canards suspendus au pommeau de sa selle indiquaient assez qu’il se livrait aux plaisirs de la chasse. Pendant près d’un quart d’heure, il resta immobile, caché derrière un buisson, contemplant avec un sourire ironique le Cachupin, qui soutenait sur ses genoux le tête de sa femme endormie.

— En vérité, dit-il à voix basse, voilà un charmant tableau d’amour conjugal… Je suis curieux de voir le visage de la dame ; il y en a de jolies dans les provinces mexicaines !

Comme il se parlait ainsi à lui-même, une troupe de daims à la peau mouchetée vint à passer par-là. Les gracieux animaux bondissaient par-dessus les buissons avec la rapidité de l’oiseau ; le bruit de leur course, si léger qu’il fût, tira le Capuchin de son assoupissement ; il redressa la tête, et, surpris d’apercevoir un homme à cheval qui marchait vers lui :

— Jacintha, dit-il à sa femme, éveille-toi… Nous ne sommes pas seuls ici…

Elle se leva aussitôt, et une rougeur subite colora ses joues. La souffrance et la fatigue donnaient une expression de dignité à son visage délicat. L’étranger s’approcha d’elle avec un respect mêlé de surprise, la salua avec politesse, et s’adressant à son mari en langue espagnole :

Señor, lui dit-il, en vous apercevant de loin tous les deux au fond de cette forêt sauvage, j’ai cru voir Adam et Eve à leur sortie de l’Eden, errante sur la terre déserte. Votre costume m’a déjà appris ce que vous êtes et d’où vous venez ; plus d’un Cachupin a passé par ici avant vous. Si vous n’avez pas d’asile, je vous offre mon toit. Vous y sera accueilli comme des fugitifs dignes d’intérêt et de sympathie… Mon nom est John Hopwell, l’habitation que j’exploite se trouve à quelques lieues d’ici, dans les hautes terres.

À cette proposition cordiale qui lui était adressée dans un moment aussi opportun, don Pepo se sentit ému.

— Dieu bénisse celui qui nous offre l’hospitalité sur la terre étrangère ! dit-il avec vivacité ; ma pauvre femme est accablée de fatigue, et j’accepte pour elle, plus encore que pour moi, votre bienveillante invitation.

Il tendit la main au chasseur, qui lui présenta la sienne, et tous les trois ils se mirent en marche au trot. Doña Jacinta, remontée sur sa mule, se tenait auprès de son mari, dont les grands éperons produisaient un bruit semblable à celui d’un serpent à sonnettes agitant les anneaux de sa queue. Le poney de John Hopwell, impatient de rentrer au logis, prenait de temps à autre le petit galop ; mais la main vigoureuse de son maître le modérait sans peine, et il se cabrait à tout moment en exécutant de gracieuses courbettes.

Ainsi chevauchaient au milieu des forêts américaines ces trois personnages, qui portaient chacun l’empreinte du pays qui l’avait vu naître. Dans la physionomie sévère du Cachupin se révélait le type castillan franc, sérieux et fier ; sur le visage gracieux de doña Jacinta était répandu ce charme mystérieux particulier aux femmes créoles, et qui est comme un reflet mélancolique des solitudes du Nouveau-Monde. Quant au chasseur, il n’avait rien de l’allure vive et familière des planteurs louisianais d’origine française ; encore moins ressemblait-il aux Yankees établis dans les provinces du sud. Tout en lui trahissait un Anglais de pure race habitué à vivre en pays étranger, mais resté le même sous les divers climats qu’il avait parcourus. Son regard énergique semblait dominer le Cachupin et effrayer un peu la jeune femme, qui n’osait se tourner vers lui. Ces trois cavaliers, tout en trottant à travers les bois, échangèrent à peine quelques paroles ; quoiqu’ils suivissent la même route, leurs pensées s’égaraient dans des directions bien différentes.

Après deux heures de marche, don Pepo et doña Jacinta, guidés par John Hopwell, arrivaient devant l’habitation de ce dernier. C’était une maison construite en planches, couverte avec des écorces de cyprès et traversée dans sa longueur par un corridor spacieux. Pour la mettre à l’abri de l’invasion des reptiles, on l’avait élevée d’environ cinq pieds au-dessus du sol ; une galerie en forme de balcon l’entourait des quatre côtés. Elle se trouvait située au milieu d’une vaste clairière taillée dans une épaisse forêt, où des arbres de toutes les essences, les uns morts et dépouillés, les autres pleins de vigueur et chargés de feuillage, croisaient en tous sens leurs rameaux. Sur le perron conduisant au vestibule de cette rustique demeure se tenait accoudée une jeune femme au teint douteux, aux allures molles et nonchalantes, coiffée d’un mouchoir de mousseline blanche. Son regard prit une expression de tristesse et de colère quand doña Jacinta, pour descendre de sa mule, s’appuya sur la main que Hopwell lui présentait avec une politesse cérémonieuse.

— Eh bien ! Cora, cria celui-ci d’une voix forte, et le déjeuner ?… Allons ! fais-nous servir.

La mulâtresse alla exécuter les ordres de son maître, qui, donnant le bras à dona Jacinta, indiquait du geste à don Pepo l’entrée de la salle à manger. Des serviteurs nègres avaient emmené les chevaux et la mule ; on déposa dans une chambre au fond du corridor les valises des deux voyageurs, et Hopwell fit bientôt asseoir ses hôtes devant une table copieusement servie. Bœuf fumé, tranches de venaison, vin de Bordeaux, rien ne manquait à ce repas, si ce n’est le pain, remplacé par des galettes de maïs jaunes comme de l’or. Quand on versa le café, Hopwell fit signe à Cora de se retirer, : et s’adressant aux deux voyageurs : ~

— L’hospitalité bien entendue, leur dit-il, consiste à ne pas gêner la liberté de ses hôtes. Il y a sur mon terrain, à deux cents pas d’ici, une ancienne habitation dont je ne fais aucun usage : elle est à votre entière disposition ; s’il vous convient d’y demeurer, vous n’avez qu’un mot à dire, et dès ce soir vous y serez installés aussi comfortablement qu’on peut l’être en ce pays.

La fierté du Cachupin se révolta d’abord à la pensée de devenir l’obligé d’un inconnu à qui il ne pouvait rendre lui-même aucun service. Cette offre si cordiale lui fit sentir plus vivement encore les misères de l’exil. Doña Jacinta semblait troublée ; elle jeta un regard à son mari pour l’encourager à refuser la proposition qui lui était faite.

— Nous vous rendons grâce du fond de nos cœurs, répondit le Cachupin

— C’est-à-dire que vous acceptez, interrompit Hopwell avec un sourire, et je vous en remercie.

— Mais non, reprit don Pepo ; nous ne pouvons accepter vos offres, señor Hopwell…

— Ce sont là des formules de politesse, répondit Hopwell ; restez ici quelques jours ; la señora prendra du repos, et elle en a grand besoin ; nous, nous chasserons… Allons, veuillez me suivre, et quand vous aurez vu la maisonnette qui vous attend, vous ne pourrez vous empêcher d’y fixer vos pas errans pour quelques jours au moins…

La maisonnette, meublée avec simplicité, mais très convenablement, paraissait toute prête à recevoir les hôtes que Hopwell venait y conduire. Quelques lilas de Chine revêtus de leurs premières feuilles l’ombrageaient du côté du midi ; devant la porte, une allée étroite se perdait au fond de la forêt. Il y avait là du silence, du calme, cette tranquille liberté qui convient à des esprits inquiets et fatigués. Doña Jacinta se laissa choir sur un fauteuil en fermant les yeux, comme pour mieux évoquer le souvenir de la maison paternelle, et quand elle les rouvrit, Hopwell n’était plus là.

— Que veux-tu, Jacinta ! dit le Cachupin. Puisqu’il le désire, restons ici quelques jours…

— Pepo, répondit-elle, cet homme est bon et généreux ; malgré tout, j’ai peur de lui, et quand il s’agit de lui dire non, je n’ose… Mon Dieu ! que je me trouve bien ici ! La terre froide et humide ne vaut pas ce vieux fauteuil de cuir…

— C’est vrai, Jacinta, mais il faudra bientôt partir, entends-tu ! Il est toujours triste d’être chez les autres…

Tout en parlant ainsi, le Cachupin et sa femme s’installèrent dans la maisonnette rustique, Ils en prenaient possession avec un véritable plaisir, parce qu’ils s’y trouvaient dans une parfaite liberté et comme chez eux ; mais tandis que le couple fugitif goûtait un tranquille repos sous ce toit hospitalier, Cora la mulâtresse suivait de loin leurs mouvemens avec une inquiétude jalouse. Le soir étant venu, Hopwell se mit à se promener en fumant sur la galerie de son habitation, et ce fut alors que Cora se glissa près de lui comme une ombre.

— Maître, dit-elle à voix basse, qu’est-ce que ces gens que vous avez installés là-bas ?

— Que t’importe ? répondit Hopwell.

— Elle est belle, cette dame-là, reprit Cora.

— Oui, très belle…

— Mais enfin, maître, pourquoi les avez-vous logés dans la vieille habitation ?

— Parce que je m’ennuie dans cette solitude, et il me convient d’avoir de la société près de moi.

— Vous vous ennuyez !… Pourquoi avez-vous renoncé à naviguer ? pourquoi avez-vous vendu la goélette ?

— Parce que je ne voulais pas être suspendu par le cou au bout d’une vergue, répliqua Hopwell. La traite et la course offrent des avantages, mais elles ont leurs dangers aussi… Il faut savoir s’arrêter à temps.

— Vous avez donc rencontré ces gens-là dans la forêt en chassant ?…

— La señora dormait, accablée de fatigue, la tête sur les genoux de son mari. En les voyant, je me suis mis à sourire ; puis j’ai fait un pas en avant, et j’ai été touché de compassion. Ils avaient l’air bien misérable et aussi bien heureux ! Je les ai regardés longtemps ; des gens heureux !… cela ne se voit pas tous les jours !…

— Mais ces étrangers n’ont pas d’asile, reprit Cora ; ce ne sont pas eux, c’est vous qui êtes heureux, maître !

— Tu crois ? dit Hopwell. Avoir ses coffres remplis d’or et vivre loin du regard des hommes, au fond des forêts, sans oser se montrer dans son propre pays, tu appelles cela être heureux !… Après avoir fait la guerre à mes semblables, je la fais au gibier de ces solitudes, et puis je regarde mes noirs qui plantent du maïs !… Une belle existence, n’est-ce pas ? Pendant dix ans, j’ai vécu avec des bandits ; maintenant je vis avec une vingtaine d’esclaves qui ont peur de moi. Il me prend parfois envie de leur rendre la liberté à tous, de m’enfuir d’ici et de me jeter de nouveau dans les aventures…

— Et moi, maître, que deviendrais-je ? demanda Cora en joignant les mains.

— Toi, reprit Hopwell ; je te donne à l’instant même mille piastres, si tu les veux. Va, pars d’ici, fais-toi un sort à ta guise…

— Non, non ! reprit la mulâtresse, jamais je ne vous quitterai ! Quand vous me chasseriez d’ici, je ne partirais pas !… Maître, bon maître, je vous en conjure, gardez-moi toujours avec vous !… Que vous ai-je fait pour que vous me haïssiez ainsi, tout d’un coup ?…

Cora s’était jetée aux genoux de son maître et baisait ses mains.

— Tu ne me comprends pas, reprit Hopwell ; c’est pour ton bien que je te dis cela, et pour le mien aussi… Ce Cachupin et sa femme m’intéressent parce qu’ils sont fugitifs, exilés de leur pays, et moi, je suis comme eux… Ma famille m’a maudit. Si je retournais dans le comté de Galles, toutes les portes me seraient fermées…

— Pourquoi y retourneriez-vous ? Ne fait-il pas bon vivre ici ?… Ah ! cher maître, vous êtes triste ce soir ! Voulez-vous un verre de porter ?

— Laisse-moi, Cora, j’ai besoin d’être seul.

— Ou bien un verre de ce vieux brandy qui vous rendait si fier, si courageux sur la côte d’Afrique ?

— Tu es mon mauvais génie, Cora ; va-t-en ! dit impérieusement Hopwell.

— Vous êtes las de moi, n’est-ce pas ? reprit la mulâtresse ; les yeux languissans de l’Espagnolette vous ont tourné la tête…

Cora, qui redoutait la colère de son maître, disparut en prononçant ces paroles impertinentes. Resté seul sur la galerie, Hopwell continua de s’y promener, comme s’il eût été sur le pont d’un navire. Quiconque a longtemps navigué éprouve un suprême plaisir à marcher ainsi de long en large dans un étroit espace. Cette promenade monotone plonge le corps dans une sorte de sommeil ; on devient pareil au somnambule qui n’a point la conscience de ce qu’il fait. On croit avoir autour de soi l’Océan sans limites, on entend bruire à ses oreilles le murmure lointain des vagues apaisées ; on rêve, on se souvient, la pensée prend son vol vers l’infini. Hopwell, en proie à un accès de mélancolie profonde, demeura longtemps ainsi, arpentant à grands pas la longue galerie du haut de laquelle il dominait du regard la clairière dont son habitation formait le centre. L’obscurité de la nuit enveloppait de ténèbres tout le paysage environnant ; mais, quoiqu’il ne pût rien voir, Hopwell tournait souvent la tête du côté de la maison, longtemps déserte, qui servait d’asile à ses hôtes. — Il y a là, pensait-il avec amertume, deux êtres qui s’aiment, qui souffrent l’un pour l’autre, qui marchent dans la vie sans remords, sans honte… Tels qu’ils sont, errans et fugitifs, j’en suis réduit à leur porter envie, et pourtant j’ai plus de richesse qu’il n’en faut pour combler dix familles de joie et de bonheur !… Étrange chose que l’or, convoité par qui ne l’a pas, inutile souvent à qui le possède !…


III

Il survint quelques journées de pluie, pendant lesquelles on ne pouvait songer à se remettre en route. Le Cachupin et sa femme menaient une existence fort paisible dans leur rustique demeure. Chaque matin, Hopwell leur faisait porter à déjeuner, et le soir il les invitait à sa table. Doña Jacinta se remettait peu à peu des fatigues du voyage, sous l’influence d’une température plus douce. Les traces d’un hiver rigoureux disparaissaient rapidement, et huit jours à peine après les gelées on voyait les bourgeons des arbres se gonfler sous la sève. Les oiseaux chanteurs, le cardinal, le moqueur et tant d’autres volatiles au gai plumage commençaient à faire retentir la forêt de leurs accens joyeux. Il ne manquait plus que le colibri, qui attend pour paraître l’épanouissement des fleurs, dont il aspire le suc. Déjà le caïman s’éveillait au fond des eaux ; la tortue, sortant de sa longue léthargie, entreprenait ses lentes pérégrinations à travers les bois. Au bord des lacs, les aigles pêcheurs s’empressaient de préparer un asile à leurs couvées ; ils passaient d’un vol rapide, apportant dans leurs becs crochus de grosses branches sèches et des racines flexibles, qu’ils disposaient en forme de nids sur la cime des platanes.

Habitué à une vie active, Hopwell avait coutume de faire chaque matin, et quel que fût le temps, une promenade à cheval. Don Pepo le Cachupin, moins tourmenté du besoin de.se mouvoir, restait d’ordinaire accoudé à la fenêtre, près de doña Jacinta, fumant sa cigarette et savourant les douceurs du far niente. Courir au-devant des horizons ou les appeler à soi par la conternplation, ce sont deux manières également appréciables de s’identifier avec la nature extérieure ; mais Hopwell, qui était un homme énergique, ne comprenait pas les placides allures de son hôte.

— Don Pepo, lui disait-il souvent, voulez-vous que je fasse seller votre cheval ?…

— Demain, demain, répondait le 'Cachupin en souriant, et il restait à la même place, le sombrero rabattu sur les yeux, sa grande mante rayée jetée sur l’épaule, roulant des cigarettes. Un matin cependant il fit seller son cheval et partit avec Hopwell.

— À la bonne heure, dit celui-ci ; vous vous décidez enfin à courir la forêt.

— Oui, répliqua le Cachupin, parce que j’ai le désir de m’entretenir avec vous, et dans cette solitude nous pourrons parler en toute liberté. Il y a longtemps déjà, monsieur Hopwell, que nous sommes chez vous…

— Longtemps ! .,. Mais huit jours à peine…

— Enfin une semaine s’est écoulée depuis que nous sommes vos hôtes ; il à cessé de pleuvoir, et le ciel a repris sa sérénité. Jacinta est parfaitement remise de ses émotions et de ses fatigues. Il faut que nous prenions congé de vous.

— Pour aller où ?

— A la grâce de Dieu, dit le Cachupin en soupirant.

— La vie est triste ici. j’en conviens, reprit Hopwell ; depuis que j’habite ces solitudes, je n’y ai passé encore que huit jours heureux…

— Mon cher hôte, répliqua le Cachupin, l’hospitalité est douce à offrir, je suis d’un pays où l’on sait pratiquer cette noble vertu, mais nous avons tous dans le cœur un fonds de fierté… En nous accueillant chez vous, vous avez fait votre devoir de caballero, et moi, je dois faire le mien en vous déclarant qu’il nous est impossible de vous être à charge plus longtemps.

— Eh bien dit Hopwell, permettez-moi de renverser la question : je suis votre obligé, et je vous demande de prolonger près de moi votre séjour… C’est le hasard qui m’a jeté dans ces solitudes, je suis né comme vous en Europe ; des étourderies de jeunesse et la passion des aventures m’en ont chassé. L’Amérique vous repousse, l’Europe vous est ouverte, don Pepo ; mais moi…

— Hélas ! dit le Cachupin, j’avais débarqué au Mexique avec l’espérance d’y faire une brillante fortune ; les révolutions en ont décidé autrement. Établi au Texas, j’y avais monté une maison de commerce assez considérable, et je venais d’épouser Jacinta. Rien ne manquait à mon bonheur, lorsqu’une série de catastrophes est venue fondre sur moi. Le père de Jacinta était à la fois le propriétaire et le capitaine d’un brick de commerce, qui naviguait dans le golfe du Mexique. Comme il revenait de la Nouvelles-Orléans avec une riche cargaison, il fut attaqué par des corsaires, — d’autres disent par des négriers, c’est tout un, n’est-ce pas ? — et le père de ma femme, enlevé par un boulet sur la dunette de son navire, mourut avant d’avoir vu tout ce qu’il possédait passer entre les mains des brigands… Ainsi périt la Mariposa

— C’était le nom du brick ? demanda Hopwell en frappant avec sa cravache les hautes herbes que foulait son cheval.

— Oui, monsieur ; à partir de cette fatale journée, elle a cessé d’existé pour nous, cette Mariposa, qui faisait la fortune de Jacinta et de son père… Il me restait mon commerce, et rien n’était perdu pour moi ; mais les révolutionnaires ayant résolu de chasser les Espagnols de naissance, qui leur taisaient ombrage, j’ai dû tout quitter et m’enfuir, n’emportant rien avec moi, rien que le dernier et souverain bien que la mort seule pourra me ravir, l’épouse chérie qui a lié son sort au mien…

— C’est assez pour être heureux, dit tristement Hopwell, et je changerais mon sort contre le vôtre…

— C’est à peine si j’ai pu réaliser une somme d’environ cent onces d’or avant de partir, continua le Cachupin. Que ferai-je avec ce petit capital ? Je ne le sais pas encore.

— Nous parlerons de cela à loisir, répondit Hopwell. Restez, restez ici, amigo, attendez que les événemens se dessinent, et alors vous pourrez prendre un parti.

Ainsi s’entretenaient les deux cavaliers, tandis que leurs chevaux trottaient sur l’herbe verte. Ils allaient à l’aventure, contournant de petits lacs sur lesquels des arbres gigantesques, à moitié étouffés par des lianes grosses comme des câbles, laissaient pendre leurs. lourdes branches. Au bord des ruisseaux, de grands magnolias au tronc grisâtre et lisse dressaient dans les airs leurs têtes verdoyantes constellées de larges fleurs blanches comme la neige, et qui répandaient au loin un parfum enivrant. Les rameaux noirs des cyprès se couvraient de ces feuilles d’un vert tendre et finement découpées qui signalent dans ces climats le retour de la saison chaude. De toutes parts la sève débordait ; on voyait d’heure en heure le feuillage s’épaissir et les troncs noueux disparaître sous les pousses nouvelles. Des myriades d’insectes répondaient au réveil de la végétation par un bourdonnement confus. À travers les branchages, le petit écureuil au dos gris et le gros écureuil au pelage jaune gambadaient et couraient en se jouant, sans prendre garde aux deux cavaliers, dont les chevaux, animés, eux aussi, par l’air du printemps, faisaient entendre des hennissemens sonores. De temps à autre, des. chevreuils, troublés dans leur repos, se levaient par un brusque mouvement, et, prenant leur course à travers la forêt, disparaissaient, légers comme des ombres, dans la profondeur des halliers.

Dans ces grands espaces où rien ne marque les distances, on ne se promène guère sans faire quatre ou cinq lieues de chemin. Lorsqu’ils revinrent à la maison, Hopwell et le Cachupin n’avaient pas été absens moins de trois heures. Doña Jacinta, qui ne pouvait être séparée de son mari sans ressentir une vague inquiétude, courut précipitamment à sa rencontre.

— Monsieur Hopwell, dit-elle en s’adressant au planteur, vous m’avez gardé Pepo trop longtemps ; je ne le laisserai plus aller avec vous !

— Une autre fois, señora, répliqua Hopwell en s’éloignant, je vous emmènerai tous les deux, et le temps passera plus vite pour chacun de nous.

— Eh bien ! dit Doña Jacinta à son mari, as-tu parlé du départ ? Quand nous remettons-nous en route ?

— J’ai parlé, mais il a évité de répondre… Ce soir, nous prendrons la parole tous les deux, et nous obtiendrons qu’il nous donne notre congé. il serait impoli de le quitter brusquement…

Le même jour, au dîner, don Pepo et Doña Jacinta entretinrent leur hôte de la résolution qu’ils avaient arrêtée. Ils voulaient partir le lendemain matin, de bonne heure.

— Attendez encore un peu, dit Hopwell ; qui vous presse ?… D’ailleurs je partirai peut-être avec vous ; j’ai un voyage à faire…

Ces paroles arrivèrent aux oreilles de Cora, qui se tenait assise en un coin de la salle à manger, l’œil demi-clos, dans l’attitude d’une muette rêverie. Elle portait une haine violente à ces deux étrangers que son maître s’efforçait de garder près de lui. La présence de doña Jacinta dans l’habitation lui était devenue insupportable. Elle ne pouvait s’habituer à voir cette femme d’une race supérieure à la sienne, parée de toutes les grâces que la vertu ajoute à la beauté, s’asseoir chaque jour à la table de son maître. Elle remarquait avec un chagrin jaloux que, depuis l’arrivée des deux étrangers, Hopwell n’était plus le même, Cet homme qu’elle avait connu violent, passionné, dominé par des instincts fantasques et parfois sauvages, devenait chaque jour plus sérieux et plus calme. Les accès de spleen auxquels il était sujet, et qu’il combattait trop souvent avec le rhum et le whisky, avaient fait place à des accès d’une mélancolie profonde, mais douce et résignée. Ses pensées ne suivaient donc plus leur cours habituel. Une résolution inattendue germait sans doute dans cet esprit tourmenté par le vent des passions et qui cherchait à s’apaiser. Tout changement dans la manière de vivre de Hopwell semblait à Cora un malheur irréparable, et qui eût bouleversé son existence. Aussi frémissait-elle à l’idée de voir son maître s’arracher brusquement aux solitudes paisible, dont elle partageait avec lui le charme mystérieux.

Les paroles prononcées par Hopwell allèrent donc droit au cœur de la mulâtresse. Lorsque le Cachupin et sa femme se furent retirés, elle s’approcha de son maître, et, comprimant à grand’peine l’émotion qui la dominait : — Maître, demanda-t-elle, pourquoi ne les laissez-vous pas partir ?

— Tu le sauras quand il en sera temps, répondit Hopwell.

— Vous ne voulez donc plus rien me dire ? La pauvre Cora a donc perdu toute la confiance de son maître ?…

Hopwell, sans rien répondre, se promenait de long en large sur la galerie ; il était pâle et agité.

— Ah ! cher maître, reprit Cora, vous avez du chagrin ! vous souffrez !… Depuis que ces gens-là sont ici, on ne vous reconnaît plus… Il est temps qu’ils s’en aillent, pour vous aussi bien que pour moi…

Un geste d’impatience qui échappa à Hopwell fut toute la réponse qu’obtint Cora.

— Ils sont établis ici comme chez eux, continua la mulâtresse ; la señora avec ses manières affectées, va et vient à travers l’habitation ni plus ni moins que si elle y était la maîtresse… Des gens de rien, qui ne possèdent pas un pouce de terrain et qui vous regardent avec des airs de grands seigneurs !…

— Tais-toi, Cora, dit Hopwell.

— Et vous êtes pour eux aux petits soins, reprit Cora, de plus en plus animée ; vous, maître, vous devant qui tout le monde tremblait à bord de la goëlette, vous serez à genoux bientôt devant ce Cachupin et devant sa femme.

Hopwell s’arrêta et lança sur la mulâtresse des regards courroucés. — Tenez, maître, s’écria celle-ci, voici votre cravache, frappez-moi, frappez la pauvre Cora…

D’une main rapide, Hopwell avait saisi la cravache et il la tenait soulevée, puis peu à peu il l’abaissa et se mit à battre doucement la poussière qui couvrait le bas de son pantalon.

— Pas un mot de réponse à mes questions, pas même des coups quand je les mérite ! dit Cora d’une voix sourde. Tin chien serait mieux traité…

— Cora, reprit Hopwell, va dire à mes hôtes que je veux qu’ils viennent prendre le thé avec moi ; j’ai besoin de leur parler.

— Non, fit Cora en secouant la tête, non, je n’obéirai pas. — Elle se blottit dans un coin de la galerie et cacha sa tête dans ses mains. Sans rien dire de plus, Hopwell alla lui-même chercher le Cachupin et sa femme, et quelques minutes plus tard il revint, donnant le bras à doña Jacinta. Hopwell avait ce jour-là la gravité austère d’un quaker et la dignité d’un gentleman.

— Don Pepo, dit-il au Cachupin, et vous, doña Jacinta, écoutez le projet que j’ai définitivement arrêté dans mon esprit. Je puis parler à cœur ouvert et sans craindre d’être entendu de personne, puisqu’aucun de mes serviteurs ne se trouve près de nous. Il faut que je quitte ces lieux, où la vie n’est pas bonne pour moi ; j’ai un passé à expier d’ailleurs… Plus tard vous saurez tout ; pour aujourd’hui il me suffit de dire que je vous cède cette habitation avec tout ce qu’elle contient de terrain, au prix qu’il vous conviendra de fixer. Les noirs et tous les serviteurs de ma maison deviendront libres, et moi, libre aussi de recommencer mon existence, j’irai planter ma tente dans les solitudes de l’Australie. Tous les lieux sont bons à qui n’a plus de patrie… Ici, don Pepo, vous êtes peu éloigné de celle que vous aviez adoptée, et dans laquelle il vous sera peut-être donné de rentrer un jour. Vous, señora, vous pourrez conserver avec votre famille des relations suivies. La Sabine ne coule-t-elle pas tout près de mon habitation ? Derrière cette rivière commence le pays qui vous a vue naître, et auquel vous ne pouvez renoncer pour toujours !

La voix vibrante de John Hopwell trahissait une volonté énergique. Ce qu’il voulait, il avait le secret de l’imposer aux autres. Quand il lui convenait de réprimer les élans de son caractère, naturellement impérieux et hautain, il conservait encore sur ceux qui approchaient le prestige que donne un esprit ferme et sûr de lui-même. Tandis qu’il parlait, le Cachupin, attentif à ses paroles, baissait la tête, et doña Jacinta, troublée au fond du cœur, tournait vers son mari des yeux humides de larmes. Il ne tenait qu’à eux d’arrêter là, à quelques lieues de la frontière, leurs pas fugitifs. L’incertitude de l’avenir, l’inquiétude du lendemain, qui causent plus d’insomnies et d’angoisses que les maux présens, s’effaçaient pour eux comme les fantômes de la nuit, qui se dissipent à l’approche du jour. Ils éprouvaient l’un et l’autre cette surprise qui console et qui effraie en même temps, parce que l’âme humaine ne peut passer de la douleur à l’espérance sans craindre d’être dupe de quelque illusion.

Le silence que gardaient don Pepo et doña Jacinta avait toute l’éloquence d’une réponse affirmative. Hopwell le comprit ainsi, et, reprenant la parole :

— Votre acquiescement à ma proposition, ajouta-t-il, me comble de joie. Grâce au ciel, grâce à vous, je vais m’arracher à cette vie qui n’est bonne qu’à nourrir le spleen… La solitude ne vaut rien à celui qui ne trouve pas la paix au fond de son cœur… Dans deux jours, nous irons ensemble à la Nouvelle-Orléans ; là, mon homme d’affaires terminera d’une façon légale et authentique le petit arrangement dont nous venons de poser les conditions.

— Qu’il en soit ainsi, señor Hopwell, répondit le Cachupin. Et, tirant de son doigt une grosse bague en or : — Acceptez, dès aujourd’hui, ce petit présent comme gage de notre reconnaissance.

Hopwell prit la bague et la regarda avec attention : on y voyait représenté un navire, toutes voiles dehors, avec cette légende : Mariposa, Dios te guarde ! — Gardez, gardez ce joyau, qui rappelle des souvenirs douloureux, cruels, répondit John Hopwell en repoussant avec vivacité le présent que lui offrait don Pepo. Il ne m’appartient pas de le porter !

Puis, craignant d’avoir blessé son hôte par la brusquerie de son refus : — Plus tard, ajouta-t-il, quand l’affaire sera conclue et terminée, il sera temps pour nous d’échanger des présens, comme le font les diplomates après la signature d’un traité.


IV

Si les chemins de fer n’existaient pas encore aux États-Unis à l’époque où se passèrent les événemens que nous racontons ici, depuis plusieurs années déjà les bateaux à vapeur sillonnaient les fleuves de l’Amérique du Nord. De grands steamers partis de la Nouvelle-Orléans commençaient à remonter les aflluens du Mississipi, reliant ainsi à la capitale de la Louisiane des localités lointaines, et qui ne tardèrent pas à devenir des centres de populations d’une importance considérable. Les bateaux qui naviguaient sur la Rivière-Rouge s’arrêtaient pendant l’été et l’hiver au village d’Alexandrie, où les basses eaux, roulant sur des rocs, forment des rapides infranchissables ; mais au printemps, à l’époque des crues, lorsque les neiges des Montagnes-Rocheuses, en se fondant, versent dans le lit des fleuves des torrens d’une eau jaune et bourbeuse, ils s’avançaient jusqu’aux dernières habitations de la paroisse des Nachitoches. C’était au village de ce nom, situé à quinze lieues de sa demeure, que John Hopwell conduisit le Cachupin et doña Jacinta pour s’embarquer avec eux et gagner en quelques jours la Nouvelle-Orléans.

Quand elle vit les deux étrangers faire leurs préparatifs de départ, Cora éprouva un vif sentiment de satisfaction. La sombre tristesse qui l’accablait depuis quelques jours se dissipa tout à coup, et elle se livra aux transports d’une folle joie. Hopwell, lui aussi, paraissait plus calme ; les sérieux projets qu’il allait mettre à exécution, et dont il n’avait révélé à personne toute l’étendue, occupaient son esprit. Oubliant un passé plein de souvenirs pénibles, il entrevoyait d’un œil plus serein les perspectives d’un avenir mieux réglé. Aucun des serviteurs qui l’entouraient ne soupçonnait la résolution qu’il venait de prendre. Lorsqu’il donna l’ordre de seller son cheval, Cora, ne se souvenant plus du projet de voyage dont il avait parlé deux jours auparavant, s’imagina qu’il allait tout simplement accompagner pendant quelques lieues et mettre dans leur route le Cachupin et doña Jacinta.

— Maître, dit-elle avec gaieté, indiquez-leur bien le chemin qu’ils ont à suivre, car s’ils se perdaient dans la forêt, ils reviendraient peut-être.

— Ils ne se perdront pas, répliqua Hopwell, sois-en sûre, je pars avec eux… Va chercher ma valise.

— Où donc allez-vous, maître ?… demanda Cora avec surprise,… jusqu’au village ?

— Plus loin, jusqu’à la ville… Dans quinze jours, je serai de retour ici.

Cette courte réponse plongea Cora dans de nouvelles inquiétudes. Qu’allait faire son maître à la Nouvelle-Orléans ? Sans aucun doute, ce brusque départ cachait quelque mystère. En proie aux plus tristes pressentimens, elle suivit du regard les trois voyageurs qui disparaissaient sous les grands arbres de la forêt, accablant de malédictions le Cachupin et sa femme, et espérant toujours que son maître se retournerait vers elle pour lui adresser un geste d’adieu ; mais Hopwell s’éloigna au grand trot, sans tourner la tête en arrière, et Cora, demeurée seule sur la galerie de la maison, se prit à fondre en larmes. Il lui sembla que tout était perdu pour elle. Ces belles journées de printemps, toutes remplies de chants d’oiseaux, échauffées par un soleil radieux, lui paraissaient mornes et glacées. Celui qui a le cœur blessé ne voit volontiers dans le sourire de la nature qu’une amère ironie, une insulte à sa douleur. Cette femme, habituée à céder à ses instincts violens, et dont l’esprit inculte ne pouvait s’élever au-dessus des sensations matérielles, passa tout à coup de la tristesse à la colère. Elle se mit à fouler aux pieds les fleurs odorantes du jasmin suspendues en festons autour des arbres et à poursuivre à coups de pierre les petits oiseaux qui gazouillaient dans les bosquets. Restée seule et livrée à une oisiveté absolue, elle passait de longues heures dans le salon de son maître. Là, devant la glace, elle se coiffait de vingt manières différentes, et enroulait dans ses cheveux épais des couronnes de feuillage ; puis elle dispersait ces ornemens inutiles et frappait du pied la terre, irritée de surprendre des larmes au bord de ses paupières. C’est une pauvre créature, et bien digne de pitié, qu’une femme qui n’a rien dans l’âme, rien dans l’esprit, et dont le cœur déborde !

Tandis que Cora s’abandonnait à un ennui désespéré dans cette habitation vide et silencieuse, Hopwell et ses compagnons de voyage étaient arrivés à la Nouvelle-Orléans. L’affaire qui les y avait amenés ne tarda pas à être terminée. Par un contrat en règle, Hopwell cédait à don Pepo et à sa femme doña Jacinta toute sa plantation, avec les bestiaux, les chevaux, les instrumens de labour, — tout, excepté les esclaves, — pour un prix modique, calculé sur le faible capital dont le Cachupin pouvait disposer. Cette vente équivalait presque à un don ; cependant celui qui se défaisait de son bien sans paraître en comprendre la valeur éprouvait autant et plus de satisfaction que ceux à qui il en abandonnait la possession. Libre de quitter ce pays auquel il ne tenait plus par aucun lien, Hopwell était impatient de retourner à l’habitation, pour y mettre tout en ordre et prendre son vol vers des contrées lointaines. Il arrêta immédiatement son passage, avec don Pepo et doña Jacinta, sur un steamer qui devait les ramener tous les trois au lieu d’où ils étaient partis. Le Mississipi coulait alors à pleins bords, grossi par la crue du printemps. Les flots jaunes du grand fleuve baignaient le pied des digues élevées sur les deux rives pour protéger les plantations de cannes à sucre. Quelques troncs d’arbres déracinés par les eaux flottaient au courant comme des pirogues, et des hérons au dos cendré s’y tenaient immobiles, voguant au hasard, dans l’attitude de méditation propre aux grands échassiers. La fonte des neiges accumulées aux flancs des Montagnes-Rocheuses avait aussi gonflé les eaux et rendu plus rapide le cours de la Rivière-Rouge. Malgré la puissance de sa machine, le steamer avançait lentement ; parfois il était contraint de ranger les bords de ce fleuve assez étroit, dont les forêts couvraient encore les deux rives. En maint endroit, ces forêts, baignées par les grandes eaux, prenaient l’aspect de marais fangeux ; on y voyait se mouvoir, à travers les branches mortes et les lianes traînantes, de gros caïmans couverts de vase qui se chauffaient au soleil et des tortues à la face hébétée qui plongeaient pour reparaître un peu plus loin. Ces amphibies semblaient jouir d’un complet bonheur au milieu des eaux chaudes et bourbeuses dans lesquelles ils marchaient et nageaient alternativement, usant ainsi du double privilège dont la nature les a doués en compensation de la laideur de leurs formes.

Depuis cinq jours, le steamer avait quitté le quai de la Nouvelle-Orléans, et depuis vingt-quatre heures il remontait le courant de la Rivière-Rouge. Quelques voyageurs armés de carabines s’amusaient à faire feu sur les animaux de toute sorte qui passaient à leur portée, d’autres jouaient aux cartes, d’autres encore fumaient sans relâche, et faisaient de fréquentes visites à la buvette. Il y en avait aussi qui trouvaient le moyen de remplir par de légères réfections les intervalles assez rapprochés qui séparent en Amérique les quatre repas de la journée. Le temps s’écoulait lentement, mais d’une façon assez agréable. Hopwell et le Cachupin se promenaient d’ordinaire sur le pont, causant ensemble avec la familiarité de deux amis, tandis que doña Jacinta, nonchalamment assise sur un banc, regardait, sans y apporter une grande attention, les points de vue variés qui s’offraient à ses regards. Il n’y avait dans le cœur de cette jeune femme, née dans les chaudes provinces du Mexique, qu’un seul sentiment, le dévouement à son mari, et l’affection qu’elle lui avait vouée l’absorbait si complètement qu’elle semblait indifférente à tout le reste. Il en est souvent ainsi dans les pays où les distractions incessantes du monde sont inconnues, et où toutes les joies se bornent à goûter la paix sous le toit conjugal. Si doña Jacinta songeait à quelque chose pendant les heures qu’elle passait ainsi sur le pont du steamer, c’était au repos dont elle allait jouir avec don Pepo dans les solitudes profondes qui les attendaient.

Il s’en fallait d’un jour encore que le bateau à vapeur touchât le point où il devait mettre à terre ses passagers. Malgré la difficulté de la navigation, rendue plus grande encore par la rapidité du courant à l’époque de la crue des eaux, le pilote s’était obstiné à faire route pendant la nuit. La lune brillait de tout son éclat, découpant en noir l’ombre des grands arbres et jetant sur les flots impétueux une clarté lumineuse. Les dames se retirèrent dans la cabine qui leur est réservée, les gentlemen allèrent, eux aussi, prendre du repos, et sur le pont il ne resta que Hopwell et le Cachupin. L’air étant doux et tiède, celui-ci résolut de dormir à la clarté des étoiles, enveloppé dans sa mante de laine, comme il l’avait fait si souvent dans ses voyages à travers les plaines désertes du Mexique.

— Bonne nuit, lui dit Hopwell ; mon cigare est fini, je vais aller m’é endre entre les quatre planches de ma cabine, à la lueur fumeuse de la lampe.

Buena noche, amigo, répondit le Cachupin ; j’aime mieux rester ici en plein air, aux rayons de la lune. Le Cachupin se promena quelque temps encore en fumant une demi-douzaine de cigarettes, puis il s’assit sur le bord du bateau, les bras croisés, la tête inclinée sur la poitrine. Peu à peu le sommeil s’empara de lui ; le bateau marchait toujours, et de sa cheminée peinte en blanc s]élançait une colonne de fumée rouge qui versait sur les eaux une lueur enflammée. La violence du courant augmentait en raison du peu de largeur de la rivière ; des troncs d’arbres piqués au milieu même du passage, sur quelques grèves invisibles, forçaient souvent le steamer à ranger le bord de très près. Dans un de ces brusques mouvemens, la proue fut rejetée contre la rive, et sans une prompte manœuvre du gouvernail, elle se fût enfoncée au milieu de la forêt à demi submergée dont l’ombre opaque dessinait le profil. Le bateau se redressa et reprit sa course en droite ligne ; mais une branche perfide qui pendait sur les eaux vint balayer tout un côté du pont. Le Cachupin, atteint pendant son sommeil, fut renversé par-dessus le bord : il poussa un cri ; mais le bruit des roues étouffa sa voix, et les vagues qu’elles soulevaient, en formant des remous, le couvrirent aussitôt. Caché par l’ombre des bois, il ne fut pas aperçu du pilote, qui interrogeait du regard l’autre côté du bateau, celui que la lune éclairait de ses rayons.

Le Cachupin, revenu d’un premier moment de stupeur, se mit à nager vigoureusement vers la terre, qui était presque à portée de son bras ; mais le sol boueux céda sous ses pieds, et il retomba dans le courant. Dix fois de suite il essaya de s’arracher aux flots impétueux qui semblaient s’acharner à le ressaisir. Tantôt la branche qu’il attirait à lui se brisait sous sa main, tantôt ses doigts crispés cherchaient vainement à s’accrocher aux parois d’une berge escarpée ; tantôt encore il s’engageait dans l’inextricable dédale d’un réseau de lianes épineuses. Pendant une demi-heure, il lutta ainsi contre les obstacles multipliés qui se dressaient devant lui. à la fin, il atteignit un endroit où la rive, doucement inclinée et couverte d’herbes, semblait un port de refuge pour un naufragé comme lui. Le Cachupin, à demi-mort de fatigue, s’y laissa choir et y resta étendu, sans connaissance, pendant un temps dont il ne put apprécier la durée. Il se sentait à la fois comme ressuscité et comme endormi du dernier sommeil. La fraîcheur du matin le réveilla de son engourdissement ; mouillé jusqu’aux os, privé de sa mante de laine que le courant avait emportée, le Cachupin tremblait de tous ses membres. Il se leva et se mit à marcher sans savoir où il allait. Aucune maison ne s’offrait à ses regards, aucun sentier tracé par des pas d’homme ne lui révélait la route qu’il devait suivre. Çà et là s’ouvraient au milieu des bois de petites clairières remplies d’eau et couvertes de canards sauvages qui s’élevaient dans les airs en tournoyant et disparaissaient par-dessus la cime des arbres. Partout s’allongeait sous ses yeux la solitude, pleine de charmes pour qui la vient chercher comme but de promenade, mais pleine d’épouvante pour celui qui s’y enfonce sans en pouvoir sortir. Pendant plusieurs heures, le Cachupin erra ainsi à l’aventure ; la fatigue l’accablait, et l’humidité de ses vêtemens collés sur sa peau lui causait une sensation de froid insupportable. Forcé de faire halte, il s’assit au soleil dans une clairière et prêta une oreille attentive aux mille bruits de la forêt. À travers les cris des oiseaux et le murmure du vent, il crut distinguer la voix sonore d’un coq, indice certain d’une habitation humaine. Il faut avoir souffert la faim et la soif dans un désert pour comprendre l’émotion que cause au voyageur abandonné ce cri éclatant et joyeux ! C’était pour le Cachupin une voix amie qui lui disait de reprendre courage ; il l’entendit et se mit à marcher d’un pas moins incertain. Bientôt se montra à lui une maison, de pauvre apparence, habitée par une famille de petits blancs. La fièvre régnait dans cette demeure isolée ; on y accueillit pourtant avec cordialité le Cachupin, dont l’état inspirait la pitié, et on pratiqua envers lui les devoirs sacrés de l’hospitalité antique. Cependant après la chute de don Pepo le steamer avait continué sa course, et les passagers, profondément endormis, ne se doutaient pas qu’une branche d’arbre un peu trop inclinée sur l’eau venait d’enlever un de leurs compagnons. Quand le soleil s’éleva sur l’horizon, Hopwell fit tranquillement sa toilette et monta sur le pont. Doña Jacinta y parut bientôt, et, surprise de ne pas voir son mari, elle demanda à Hopwell : — Où donc est Pepo ?

— Je suppose qu’il dort encore, señora ; il était près de minuit quand je l’ai quitte, et il ne semblait pas disposé à descendre.

Parlant ainsi, Hopwell alla dans la grande chambre et examina les unes après les autres les couchettes où reposaient encore quelques passagers. Celle du Cachupin était vide ; Hopwell revint seul sur le pont : — Je ne l’ai pas trouvé, señora, peut-être est-il allé allumer une cigarette dans la machine.

Jésus ! s’écria doña Jacinta ; Pepo, Pepo, où es-tu ?

Elle se mit à le chercher de tous les côtés, parmi les chauffeurs, et jusque dans la cale. Aucune voix ne répondait à son appel ; elle ne voyait que des visages indifférens et surpris, noirs, jaunes et blancs.

— O mon Dieu, dit-elle tout à coup en se laissant tomber sur un banc, cette nuit j’ai entendu un cri, — oh ! oui, je me le rappelle maintenant, — un cri navrant, un cri de détresse… C’était sa voix, c’était Pepo qui demandait du secours !… Et je me suis rendormie, croyant avoir rêvé !… Capitaine,… où est le capitaine ?… Monsieur Hopwell, appelez-le, s’il vous plaît… Il faut que nous retournions en arrière, que nous retrouvions mon mari !…

Le capitaine était accouru au bruit de cette voix désolée qui ameutait tout le monde sur le pont. — Madame, répondit-il, si votre mari a gagné la terre, comme il y a tout lieu de le croire, il n’est point resté au bord de la rivière à nous attendre ; si par malheur Il a disparu dans le courant, nous ne pourrions plus le retrouver vivant. Dans quelques heures, nous serons rendus à notre destination, et c’est de là que vous pourrez envoyer quelqu’un à la recherche de votre mari.

Doña Jacinta restait immobile, les yeux fixés sur l’homme qui lui parlait et paraissant ne rien comprendre à sa réponse. La douleur ne raisonne pas ; étourdie par le coup qui venait de la frapper, la femme du Cachupin se jeta aux pieds du capitaine, saisit ses mains et se prit à crier d’une voix déchirante : — Rendez-moi mon mari, monsieur le capitaine ; c’est vous qui êtes le maître ici ; au nom du ciel, rendez-moi Pepo !


V

Dans l’état d’anéantissement où se trouvait doña Jacinta, Hopwell ne pouvait la laisser seule. Malgré l’ardent désir qu’il avait de se mettre lui-même à la recherche du Cachupin, il dut confier cette mission à un créole du village, — aujourd’hui la ville des Nachitoches, — où le steamer venait d’arriver. Le créole partit sur une pirogue légère et descendit rapidement la Rivière-Rouge. Avant la nuit, il dépassait l’endroit où le Cachupin avait été précipité dans l’eau, et il découvrait bientôt, accrochée à une touffe de joncs, la mante de laine rayée de rouge. Recueillir cette dépouille et l’apporter à ceux qui l’avaient envoyé à la recherche du Cachupin parut au créole le meilleur parti à prendre. Ne pouvant revenir par eau aussi vite qu’il l’eût voulu, il laissa sa pirogue amarrée devant la première habitation qu’il rencontra. Là on lui prêta un cheval, et après avoir trotté toute la nuit, il se présenta dès le matin devant Hopwell. Doña Jacinta, qui guettait avec anxiété le retour du créole, poussa des sanglots à la vue de la mante tout imprégnée des eaux de la rivière.

Señora, lui dit Hopwell, rappelez-vous qu’on apporta à Jacob la tunique de Joseph teinte de sang et pourtant ce fils tant pleuré se retrouva un jour…

— Mon Dieu ! s’écria doña Jacinta en joignant les mains, vous seul savez quelles angoisses j’éprouve !… Monsieur Hopwell, je vous en conjure, dites-moi ce que je dois faire.

— Envoyer de nouveau à la recherche de don Pepo des gens intelligens et actifs, puis retourner au plus vite chez moi. La découverte de cette mante ne prouve rien.

— Vous cherchez à me tromper, monsieur Hopwell !

— Non, señora, non ; votre mari l’aura rejetée loin de lui pour regagner plus facilement le bord.

— Vous avez peut-être raison, répondit Doña Jacinta ; mais j’ai beau faire effort sur moi-même, je ne puis résister aux inquiétudes qui viennent m’assaillir… Parlons, si vous le voulez ; marchons, la vue de ce bateau me navre de douleur…

Hopwell et doña Jacinta montèrent à cheval et partirent aussitôt ; ils allaient vite, gardant un profond silence, et se livrant, chacun de son côté, à toute sorte de conjectures. Le soleil n’était pas encore couché quand ils aperçurent l’habitation, qui se dessinait au milieu de sa vaste clairière toute bordée d’arbres majestueux. Cora, qui attendait avec une impatience fébrile le retour de son maître, poussa involontairement un cri de joie quand elle entendit un cheval hennir dans la forêt. Elle s’élança pour courir au-devant de Hopwell ; puis, à la vue de doña Jacinta qui le suivait, morne et abattue comme une captive, elle resta muette de surprise. Mille idées étranges traversèrent son cerveau.

— Que s’est-il donc passé ? murmura-t-elle. Voilà l’Espagnolette qui revient seule ; elle a les yeux rouges de larmes, et le Cachupin ne se montre pas !… Mon maître est sombre ; il a sa figure des mauvais jours.

Hopwell paraissait en effet fort agité ; il conduisit doña Jacinta dans la vieille habitation qu’elle avait occupée avec son mari avant le voyage, et revint chez lui presque aussitôt. Son visage trahissait autant d’inquiétude que de fatigue ; il prit à la hâte quelque nourriture, et se retira dans sa chambre à coucher. Cora l’observait d’un œil attentif, cherchant à comprendre ce qui se passait en lui et n’osant lui adresser aucune question. Elle l’entendait se promener à grands pas et ranger des papiers dans son appartement, dont il avait fermé la porte sur lui. Voyant bien qu’il n’y avait rien à tirer de son maître, elle alla rôder autour de la maisonnette où doña Jacinta se tenait à genoux près de la fenêtre, le front appuyé sur ses mains et priant avec ferveur. La nuit approchait ; une lueur rougeâtre éclairait de ses reflets les grands arbres de la forêt ; des nuages légers et transparens, colorés par les derniers rayons du soleil, s’étendaient en lignes régulières sur l’azur du ciel ; quelques colibris attardés bourdonnaient encore dans le calice des fleurs, et les lucioles commençaient à briller sous le feuillage comme des étoiles errantes. Cachée dans un bosquet, Cora regardait avec une curiosité malveillante la femme du Cachupin, qui mêlait à ses prières de sourds gémissemens. Elle prenait plaisir à écouter les sanglots de cette femme désolée, dont le retour mystérieux lui causait plus de colère encore que son arrivée ne lui avait inspiré d’alarmes. Pareille au serpent dont le venin acquiert plus d’activité à mesure que la température s’élève, Cora puisait dans la chaude atmosphère de cette soirée de printemps un redoublement de haine contre la femme du Cachupin. Elle allait sortir de son embuscade et aborder de front doña Jacinta pour lui arracher le secret de ses larmes, quand un bruit de pas l’arrêta ; elle vit son maître s’approcher et frapper à la porte de l’appartement où doña Jacinta se tenait agenouillée. Celle-ci se releva en frissonnant. — Qu’y a-t-il, monsieur Hopwell ? demanda-t-elle d’une voix tremblante.

Señora, répondit celui-ci, il n’y a encore rien de nouveau ; nous ne pouvons avoir aucune nouvelle avant deux ou trois jours… Prenez courage…

— J’ai du courage plus que je ne le croyais, puisque je ne suis pas morte de douleur, répliqua la femme du Cachupin ; mais le temps se passe, et l’espérance m’abandonne.

— Et cependant peut-être le moment est proche où vous oublierez toutes ces angoisses… Rendu à votre affection, celui que vous aimez et qui vous aime coulera ici même des jours tranquilles. Les tourmens que vous éprouvez aujourd’hui donneront plus de prix au bonheur de demain…

— Vous espérez donc encore ?… dit doña Jacinta avec une sorte d’exaltation.

— Oui, j’espère, répliqua Hopwell.

— Ah ! s’écria doña Jacinta, c’est que vous êtes calme, vous vous possédez, monsieur Hopwell ; mais moi, j’ai la tête perdue… Que deviendrai-je, seule au monde, sans appui, sans affection ?…

— Quelque chose qui arrive, soyez assurée, señora, que je ne vous abandonnerai pas. Cette habitation vous appartient désormais, vous y êtes chez vous ; moi, je quitterai ces lieux, j’y suis décidé, mais ce ne sera qu’après que vous aurez retrouvé votre mari. Si don Pepo ne reparaît pas, je vous reconduirai moi-même au milieu de votre famille.

Ayant ainsi parlé, Hopwell se retira, et doña Jacinta, un peu plus calme, vint s’asseoir dans un fauteuil près de la fenêtre. Ses yeux se tournaient involontairement vers les sentiers de la forêt, bien que l’obscurité de la nuit ne lui permit pas de rien distinguer à cette distance. Ce fut alors que Cora sortit de sa retraite et s’approcha d’elle.

— Vous paraissez souffrante, madame, lui dit-elle d’une voix caressante, si vous avez besoin de mes services…

— Ah ! vous ne pouvez rien pour moi, répondit la femme du Cachupin ; vous ne me rendrez pas ce que j’ai perdu !…

— Qu’avez-vous donc perdu, chère madame ?

— Mon mari, don Pepo !

— Vraiment ! dit Cora en s’asseyant par terre aux genoux de doña Jacinta ; il est perdu, don Pepo !… Quel malheur !…

— Il est tombé dans l’eau la nuit…

— Ah ! pauvre madame !… Il est tombé comme ça, tout seul,… personne ne l’a vu ?…

— Personne… M. Hopwell venait de le quitter…

— Ah ! ah ! ils étaient donc tous les deux sur le pont du bateau ?… Voilà ce que c’est que d’être le mari d’une femme qui est jolie !… — Tout en parlant ainsi, Cora avait passé ses mains autour de ses genoux, et elle se balançait de droite à gauche ; puis elle ajouta : — Cela devait finir ainsi !…

— Je ne vous comprends pas,… reprit doña Jacinta.

— Vous ne connaissez pas mon maître, madame ; vous ne savez pas ce qu’a fait et ce que peut faire cet homme terrible que vous appelez M, Hopwell. Ce n’est pas son nom d’abord…

— Qu’importe son nom ? Ce qu’il a fait, nous le savons : il nous a accueillis, il nous a traités comme des parens…

— Oui, oui,., je vous le répète, cela devait finir ainsi, je m’y attendais, moi !… Don Pepo, voyez-vous, est tombé dans la Rivière-Rouge parce que quelqu’un l’a aidé… Croyez-vous qu’un homme de l’âge de votre mari va se laisser choir par-dessus le bord comme un enfant ?

— Mon Dieu ! dit doña Jacinta, si elle disait la vérité…

— Et pourquoi ne dirais-je pas la vérité ? Parce que je ne suis pas blanche ? Mais j’ai du sang blanc dans les veines, madame !… Quand on m’a mise en vente, à quinze ans, sur le marché de la Nouvelle-Orléans, je valais mieux que bien des demoiselles de la ville, allez ! Aussi mon maître m’a payée au poids de l’or !

— Laissez-moi, reprit doña Jacinta ; ce que vous dites-là ne me regarde pas.

— Mais moi, ce qui vient de se passer me regarde… Mon maître a voulu se défaire du Cachupin pour garder sa femme… Si vous l’épousez, vous, je ne suis plus rien ici ; il faudra que je sois votre humble servante, et moi, je ne veux pas l’être…

— Allez-vous-en, vous dis-je, reprit impérieusement doña Jacinta ; vous venez m’insulter ici et accuser votre maître d’un crime odieux !

— Petite madame, dit Cora, qui s’était relevée, écoutez-moi, s’il vous plaît ! Si mon maître a de belles manières parce qu’il appartient à une noble famille, il n’en est pas moins vrai qu’il a été négrier, corsaire, que sais-je ? Il a fait bien du mal dans sa vie. Cela ne me fait rien, à moi ; j’étais aussi fière d’être à lui que s’il eût été le plus honnête homme du monde. On ne m’a jamais parlé de vertus dans mon enfance, et mon maître n’a point refait mon éducation…

— Vous êtes une mauvaise créature, reprit doña Jacinta avec indignation.

— Peut-être bien, madame, mais ce n’est pas ma faute. Depuis qu’il vous a ramassée dans la forêt, mon maître a repris ses grands airs, il m’a traitée avec dédain, et toutes ses gracieusetés ont été pour vous et pour votre mari… Pourquoi aurait-il agi de la sorte, si ce n’était pour vous tromper tous les deux ?… Il était ennuyé de moi, et vous lui plaisiez ! Il m’en coûte de l’avouer, mais enfin vous êtes belle, et votre mari était de trop sur la terre…

Doña Jacinta ne répondit rien ; les révélations insidieuses de Cora faisaient naître dans son esprit des soupçons qu’elle cherchait vainement à écarter. L’homme en qui elle avait cru voir un généreux protecteur, un ami dévoué, n’était-il donc qu’un monstre, l’assassin de son mari ? Il y avait dans les manières de Hopwell une distinction native, il appartenait évidemment à une race noble ; mais n’avait-il pas parlé lui-même des étourderies de sa jeunesse ? n’avait-il pas dit : « J’ai un passé à expier ? » Ces réflexions plongeaient la femme du Cachupin dans de nouvelles angoisses ; elle désespérait de nouveau du retour de son mari, et tremblait à la pensée de se trouver à la merci d’un étranger déloyal, capable de tous les crimes.

— Cora, dit-elle enfin, si vous mentez, c’est bien mal à vous… Vos paroles redoublent mes inquiétudes, et je ne me crois plus en sûreté ici…

— Madame, reprit Cora, vous me trouviez trop franche tout à l’heure quand je vous parlais de moi ; pourquoi le serais-je moins en parlant de mon maître ?… Il a peut-être l’intention de vivre à présent comme un quaker, mais enfin vous voilà seule avec lui, et dans l’abandon où vous êtes réduite, il faudra bien que vous l’épousiez.

— Jamais ! jamais ! dit la femme du Cachupin.

— Vous dites cela aujourd’hui ; nous verrons bien dans quelque temps. Croyez-vous donc qu’il soit si facile de résister à mon maître quand il s’est mis quelque chose en tête ? Son plan était irrévocablement arrêté au moment où il jetait don Pepo dans l’abîme..

— Je suis donc perdue ! s’écria doña Jacinta, livrée sans défense aux entreprises d’un homme capable de tout !

— Petite madame, répliqua Cora, laissez-moi faire ; s’il a son plan arrêté, j’ai le mien aussi.

Après avoir ainsi parlé, Cora disparut, laissant doña Jacinta plus tourmentée, plus désespérée qu’elle ne l’avait jamais été. La femme du Cachupin passa la nuit dans les plus cruelles alarmes, seule en cette maison isolée, dont elle avait fermé toutes les portes comme si elle eût craint de s’y voir attaquée. Lorsque le lendemain matin Hopwell l’envoya prier de venir partager son déjeuner, elle refusa, alléguant qu’elle était trop souffrante. Vers midi, Hopwell alla lui rendre visite ; elle resta en sa présence muette et interdite. En vain essaya-t-il de la rassurer ; elle tremblait comme si elle eût été en face d’un ennemi, puis tout à coup, éclatant en sanglots :

— Monsieur, lui dit-elle, laissez-moi partir d’ici… Faites seller ma mule, et je m’en irai seule à travers la forêt rejoindre au Mexique mes protecteurs naturels.

— Pas encore, señora, répondit poliment Hopwell, ce soir, demain au plus tard, nous aurons des nouvelles de don Pepo, et alors il sera temps de prendre un parti.

Hopwell se retira, surpris de ce brusque langage, dont il ne comprit pas d’abord la portée ; mais après un moment de réflexion il devina que quelque soupçon avait pu se faire jour dans l’esprit tourmenté de doña Jacinta. Quoique profondément affligé de se voir en butte à une accusation terrible, il aima mieux se taire que d’entreprendre une justification qu’il jugeait inutile. Pendant toute l’après-midi, il courut à cheval par les sentiers de la forêt, espérant voir arriver quelques-uns de ceux qu’il avait envoyés à la recherche de don Pepo. Vers le soir, il revint fort inquiet de ne recevoir aucune nouvelle du Cachupin et décidé à se mettre en campagne dès le lendemain matin. À l’heure du dîner, il entra dans la salle à manger et s’assit devant la table que Cora venait de faire servir. Celle-ci s’empressa de lui offrir un verre de porter noir comme de l’encre, couvert d’une mousse jaune et épaisse. Il l’avala d’un trait et mangea à la hâte quelques tranches de bœuf fumé. Cora, debout dans un coin de la salle, tenait ses regards fixés sur lui ; elle gagna la porte pas à pas, sans bruit, et lorsque Hopwell, pris d’une pâleur livide, se leva brusquement en criant : — Cora, que m’as-tu versé là ?… — celle-ci s’éloignait rapidement du côté de la forêt.


VI

Il y a dans les mouvemens de toute créature qui vient de commettre une action criminelle des signes manifestes de trouble et d’épouvante. Cora courut d’abord droit à la forêt ; puis, effrayée de l’obscurité qui commençait à régner, elle revint se blottir près de la lisière des bois, sous un épais buisson. Elle portait la main sur son cœur pour tâcher d’en modérer les battemens ; des larmes brûlantes coulaient sur ses joues, et le regard curieux des petits oiseaux qui la considéraient attentivement à travers le feuillage lui causait un malaise insupportable. Bientôt les pas d’un cheval retentirent derrière elle ; Cora trembla de tous ses membres, et elle faillit s’évanouir quand elle reconnut le Cachupin lui-même, qui arrivait au grand galop. Il montait un petit cheval d’emprunt si harassé, que ses quatre pieds semblaient se mouvoir par des ressorts. Dès qu’il déboucha sur la clairière, don Pepo se mit à crier de toutes ses forces : Jacinta ! Jacinta !… A ce cri, répété par tous les échos de la forêt, doña Jacinta s’élança dehors. Palpitante d’émotion, elle fit quelques pas en avant ; mais un tremblement nerveux s’empara de tout son corps, et elle se sentit près de défaillir. Un vague effroi comprimait les élans de son cœur ; elle éprouvait cette anxiété terrible d’une âme troublée qui ne sait plus distinguer le rêve de la réalité.

— Jacinta ! répéta encore le Cachupin en sautant à bas de son cheval, reviens à toi !… c’est moi, c’est Pepo !

Doña Jacinta laissa échapper un cri de joie, et elle se jeta dans les bras de son mari en versant des larmes.

Cora, clouée par la surprise et par la frayeur au pied du buisson qui la cachait à tous les regards, avait vu revenir à la vie et renaître au bonheur cette femme désolée dont elle s’était plu à remplir l’âme de terreur et d’inquiétudes cruelles. C’était là le premier châtiment de son crime. Puisque le mari de doña Jacinta avait reparu, à quoi lui servait d’avoir versé le poison à son maître ? Si Hopwell était fatigué de la vie qu’il menait dans ces solitudes, sans autre compagnie que celle d’une femme de couleur, il devenait clair cependant que sa conduite à l’égard du Cachupin et de doña Jacinta ne cachait aucune intention déloyale. Ces réflexions traversèrent l’esprit borné de Cora ; mais le remords ne trouva pas de place dans son âme, bouleversée par des passions tumultueuses. Pareille à la lionne mal apprivoisée qui, après avoir blessé mortellement, dans un moment de capricieuse fureur, le gardien dont elle léchait chaque jour les pieds et les mains, sort de sa cage et se sauve en rugissant, Cora, ivre de colère, se prit à fuir à travers la forêt, sans savoir où elle allait.

La nuit était venue ; le Cachupin, étonné de n’apercevoir aucune lumière dans l’habitation de Hopwell et de ne pas l’avoir vu paraître au moment de son arrivée, s’empressa d’aller frapper à sa porte. Une voix faible lui répondit : Entrez ! Il pénétra dans la salle à manger, et au milieu d’une obscurité profonde sa main rencontra la main glacée de Hopwell.

— Que se passe-t-il ? qu’avez-vous ? demanda le Cachupin.

— Appelez doña Jacinta, répondit Hopwell ; il faut que je vous parle à tous les deux.

Don Pepo revint au plus vite, accompagné de doña Jacinta. Ils avaient apporté une lumière qui, en éclairant les traits livides de Hopwell, révéla la triste vérité.

— Je meurs ! dit celui-ci. Où est Cora ? Disparue, n’est-ce pas ?… Qu’on ne la recherche pas, je lui pardonne son crime. Ne pouvant élever jusqu’à moi cette créature sauvage, je ne devais pas m’abaisser jusqu’à elle…

— Mais c’est un médecin qu’il faut appeler au plus vite ! dit le Cachupin, on retrouvera plus tard cette odieuse femme…

— Le médecin est bien loin, reprit Hopwell, et la mort arrive à grands pas. Le poison qu’elle m’a versé vient de la côte d’Afrique ; les effets en sont rapides et sans remède… Donnez-moi votre main, mon ami… Pardon, señora, si je vous fais assister à cette triste scène, quand vous n’avez pas même eu le temps de vous remettre de vos anxiétés… Cette habitation vous appartient déjà par contrat ; au bas de l’acte, j’ai déclaré que le prix m’en a été payé d’avance. Vous êtes donc quittes envers moi. Avant votre arrivée ici, je végétais honteusement dans les habitudes d’une vie mauvaise et mal réglée, je ne sais pas même si mes intentions étaient bien loyales en vous amenant ici ; mais en vous voyant au milieu de vos malheurs, heureux de l’affection qui vous unit, j’ai fait un retour sur moi-même, et j’ai compris que je faisais fausse route… Mon nom n’est pas celui que je vous ai dit ; mais qu’importe ? il doit rester ignoré, puisque ma famille m’a maudit… Après avoir perdu au jeu de grosses sommes, je me suis jeté dans les aventures… J’ai été négrier et corsaire à l’occasion… Señora, pardonnez à un moribond qui voudrait racheter ses fautes ; je n’ai pas été le meurtrier de votre mari, comme vous l’avez cru peut-être… J’excuse les soupçons qui ont pu naître dans votre esprit troublé ; mais c’est moi qui ai attaqué et pris la Mariposa. Votre père a péri dans cette lutte ; c’est un malheur qu’il ne m’est pas possible de réparer. Acceptez au moins comme indemnité de la perte du navire tout ce que vous trouverez dans mes coffres. « Celui qui se sert du glaive périra par le glaive, » a dit l’Évangile ; celui qui s’est longtemps joué de la vie de ses semblables devait mourir de mort violente…

Doña Jacinta, épouvantée de se trouver en face de l’homme qui avait tué son père, s’était éloignée de Hopwell avec horreur.

Señora, lui dit le moribond en faisant effort pour se tourner vers elle, joindrez-vous vos malédictions à celles dont ma famille m’a accablé, et qui s’accomplissent aujourd’hui ?… Les douleurs d’une âme qui n’a rien à se reprocher ne se peuvent comparer à celles d’un cœur bourrelé de remords !… Mais le repentir est comme le feu, il peut tout purifier…

Pendant que Hopwell parlait ainsi, ses traits contractés reprenaient leur calme habituel. Les souffrances atroces contre lesquelles il avait lutté pendant une heure s’apaisaient par degrés ; on eût dit qu’il cédait au besoin de dormir. Peu à peu ses yeux se fermèrent ; il tomba dans un engourdissement complet ; ses cheveux noirs faisaient ressortir encore la blancheur de son front, sillonné de rides précoces. La tête renversée sur son fauteuil, les jambes croisées, les bras tombans, il semblait rêver et repasser dans son souvenir les scènes du premier âge, vers lesquelles l’esprit se réfugie aux momens solennels, parce qu’elles rappellent des jours de candeur et d’innocence. Le médecin mandé par le Cachupin ne put arriver que le lendemain vers midi. C’était trop tard ; le poison versé par Cora avait accompli son œuvre avec une effrayante rapidité. Le médecin prit la main de Hopwell, et déclara qu’il avait cessé de vivre depuis le matin.

Si le mourant avait pardonné à celle qui lui donnait la mort, la justice ne pouvait renoncer à ses poursuites. On se mit donc activement à rechercher Cora dans toutes les directions. Le vieux nègre à cheveux blancs qui stationnait avec sa compagne au bord de la Sabine pour passer les voyageurs dans son bac déclara qu’une jeune femme de couleur, presque blanche, s’était présentée pour qu’on lui fît traverser la rivière ; mais il avait refusé de la conduire sur la rive mexicaine. Il devenait à peu près certain que Cora errait dans les marais qui bordent la Sabine. Après avoir battu pendant quatre ou cinq jours les terres basses couvertes de sombres cyprès, le shériff découvrit une nuée de vautours noirs qui tournoyaient dans l’espace et s’abaissaient progressivement vers le sol. C’était l’indice de la présence d’un corps mort, et le shériff se dirigea vers ce point. Un spectacle hideux frappa ses regards ; un cadavre gisait sur la terre fangeuse : c’était celui de Cora, morte de faim dans ces solitudes. Des vêtemens en lambeaux couvraient à peine ce corps naguère plein de vie et de jeunesse, maintenant souillé de boue et devenu la proie des oiseaux du ciel. Son mouchoir de mousseline blanche, arraché par la serre crochue d’un vautour, était couvert de sang, et un premier coup de bec attaquait déjà cet œil noir qui lançait, quelques jours auparavant, des éclairs de passion et de fureur jalouse.


TH. PAVIE.

  1. Prononcez Catchoupine ; c’est le nom que l’on donne en Amérique aux Espagnols nés en Europe.