El Matarife

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El Matarife
Revue des Deux Mondes, 3e périodetome 4 (p. 635-687).
EL MATARIFE


I.

Au mois de juillet 1869, me trouvant à Biarritz, je rencontrai un matin sous les platanes Edouard D..., sportsman bien connu à Pau, où il avait alors des chevaux de course, homme d’esprit d’ailleurs et cœur excellent. Je m’étais étroitement lié avec lui dans une garnison commune lorsqu’il servait au 4e hussards, et ne l’avais pas revu depuis deux ou trois ans. Aussi ce fut de part et d’autre une explosion de joie. — Mon cher ami, lui dis-je, tu ne pouvais pas venir plus à propos. Je suis seul ici, sans aucune connaissance et passablement excédé de ce tohu-bohu qui me gâte l’Océan.

— Il y a un moyen d’y remédier, me répondit Edouard. Je n’ai pas rencontré ici les gens que je cherchais. Viens avec moi à Saint-Jean-de-Luz, où je dois m’arrêter quelques jours. Tu y trouveras une plage superbe, le calme et ces sites pittoresques que tu aimais au bon temps.

Aussitôt dit, aussitôt fait. A midi, nous prenions ensemble le train d’Espagne, qui nous laissa une demi-heure après à Saint-Jean-de-Luz. Le soir même, nous louâmes au bord de la mer une maisonnette fort propre avec une vieille Basquaise pour nous servir, et Edouard écrivit à son cocher de lui amener deux chevaux et un phaéton. Je n’étais pas médiocrement surpris de voir mon ami quitter le séjour élégant de Biarritz pour une petite ville où je n’aperçus tout d’abord que de rares baigneurs; mais je n’attendis pas longtemps l’explication de cette mystérieuse retraite. Edouard me la donna lui-même le jour suivant, tandis que nous revenions du bain en suivant les contours de la rade.

— Puisque tu as accepté mon invitation, me dit-il, sans me demander ce qui m’amène ici, je ne dois rien te déguiser, d’autant plus que tu me rends sans le savoir un service important. Regarde-moi bien de la tête aux pieds et dis-moi si j’ai la mine d’un conspirateur. — Je m’arrêtai, cherchant ce qu’il voulait dire. — Ce n’est pas une plaisanterie, continua Edouard. Il s’agit d’une prise d’armes que va tenter l’infant don Carlos, et je suis ici pour le seconder. Tu connais mes opinions politiques. Habitant la frontière d’Espagne, et Basque par ma mère, je ne peux être que carliste déterminé. L’occasion est propice pour don Carlos, puisqu’il n’y a aucun maître de l’autre côté des Pyrénées; mais de ce côté-ci c’est différent. L’empereur ne favorisera pas le roi légitime, et notre besogne est difficile, à nous qui tâchons de rassembler des armes et de l’argent pour les faire passer en Espagne. Aussi je t’ai rencontré fort à propos pour me servir de paratonnerre, et mon invitation était, je l’avoue, un peu intéressée. Nous nous promènerons ensemble et nous passerons pour des baigneurs artistes ou misanthropes. Si la police m’honore d’une visite, elle ne trouvera chez nous que tes livres; mais j’espère que ta compagnie suffira pour m’en préserver.

Je ne pus m’empêcher de rire du rôle que me réservait mon ami. Ses projets me semblaient purement chimériques; cependant je connaissais trop son caractère pour essayer de l’en détourner. Je lui demandai seulement pour prix de mon service, puisque service il y avait, de me révéler un peu ses moyens de contrebande.

— Rien n’est plus aisé, me dit-il. Les contrebandiers peuplent le pays et sont tous à nous. Tu vois ces belles montagnes qui couronnent Saint-Jean-de-Luz, la Rhune et le Soubicia : sur leur sommet passe la frontière, et leurs deux versans en France et en Espagne sont habités par des Basques, tous frères, tous dévoués à la cause de l’infant, qui est leur cause nationale. Je te montrerai quelques-uns de ces montagnards, et tu verras les plus intrépides partisans et les plus rusés qui furent jamais.

Je ne poussai pas plus loin mes interrogations et pris le parti, pour répondre à la confiance d’Edouard, de ne plus m’inquiéter de ses affaires. Nous étions un soir assis devant les arcades du Café suisse, qui occupe le rez-de-chaussée de l’ancien château de Lohobiague, appelé aujourd’hui la Maison de Louis XIV en souvenir de l’hymen du grand roi. Nous regardions tour à tour la dernière pourpre du soleil couchant sur les pics de la Haya, les promeneurs qui s’en allaient vers la route d’Espagne, et nous causions de la politique du jour avec le docteur B..., médecin de la ville et grand ami d’Edouard. B..., qui avait de l’esprit et un caractère aimable, professait très ouvertement des opinions républicaines, et, sitôt qu’il entrait en discussion avec Edouard, je ne manquais pas d’attiser le feu. Ce soir-là, j’amenai la conversation sur l’avenir de la république espagnole, thème favori du docteur, qui commença une philippique contre l’ancien régime, les moines et l’inquisition. Son éloquence fut interrompue au plus bel endroit par des cris répétés qu’on entendait de l’autre côté de la promenade, sur la route d’Ascain. Les enfans couraient et quelques personnes attablées près de nous se levèrent pour aller voir ce qui se passait. Nous ne tardâmes pas à connaître la cause de ce petit tumulte. Au milieu d’un groupe de curieux, trois gendarmes, la carabine sur l’épaule, conduisaient à la ville un prisonnier qui paraissait éveiller sur son passage la plus vive sympathie.

— Est-ce possible ! s’écria le docteur. Notre ami Manuel ! Comment ont-ils fait pour le prendre?

Edouard fronça légèrement le sourcil et ne dit pas un mot.

Nous nous étions levés tous les trois, et le docteur marcha à la rencontre du prisonnier, qui s’approchait. C’était un homme d’assez haute taille et d’une fière tournure, vêtu, à ce qu’il me sembla, d’un costume espagnol, gilet et ceinture rouges, culotte de velours noir, veste de même étoffe jetée négligemment sur l’épaule gauche : un béret brun, des bas blancs et des espadrilles de cuir complétaient son accoutrement pittoresque. On lui avait laissé les mains libres, et il marchait la tête haute, son makila [1] sur l’épaule, sans paraître se soucier ni de ses gardiens, ni des curieux qui exprimaient tout haut leur pitié. Le docteur alla droit vers lui et essaya de lui serrer la main, mais les gendarmes l’écartèrent.

— Pourquoi l’arrêtez-vous? s’écria B... impatienté. Dites-moi ce qu’il a fait.

— Cela ne nous regarde pas, répondit le brigadier. Nous avons les ordres du commissaire; vous pouvez lui demander.

— A revoir, mon pauvre Manuel ! dit le docteur.

Le prisonnier répondit en souriant deux ou trois mots que je ne pus comprendre et continua sa route. Il passa près d’Edouard sans le regarder.

— Quel est ce personnage? demandai-je au docteur, qui paraissait fort mécontent.

— C’est le meilleur garçon et le plus honnête homme de la contrée. A dix lieues à la ronde il n’a que des amis. Pourquoi diantre le commissaire l’a-t-il fait arrêter?.. Quelque histoire de contrebande sans doute. Voilà un beau motif pour envoyer les gendarmes au premier coblacari du Labourd!.. Messieurs, excusez-moi. Je vais sur-le-champ trouver le commissaire, qui m’a. Dieu merci, des obligations très étroites. Je lui parlerai pour Manuel, et, bon gré mal gré, il m’écoutera. Je vous rejoindrai dans un moment.

— Bonne chance, mon cher B..., dit Edouard en serrant la main du docteur, qui rentra dans la ville.

— Tu connais cet étrange prisonnier? dis-je à demi-voix à Edouard en m’asseyant près de lui. — Oui, me répondit de même mon ami. Il vient d’Ascain, un village assez proche d’ici, là-bas au pied de la Rhune. Il se nomme Manuel Sorrondo. Si tu avais comme moi vécu dans cette province, tu en aurais cent fois entendu parler. Sorrondo est un ancien officier carliste, un des plus terribles de la guerre de sept ans. On l’avait surnommé le boucher des christinos. Je ne sais combien de centaines il en a égorgés ou fusillés.

— Est-ce là son titre à l’amitié de notre docteur républicain? B... l’appelait tantôt d’un nom bizarre, cohla...

Coblacari apparemment. Cela veut dire en basque un poète, un chanteur ou, si tu veux, un troubadour de village. Manuel est en effet le premier poète de nos environs, ce qui le rend très populaire, et B... cultive, lui aussi, la poésie nationale. On m’a dit qu’ils ont concouru ensemble le mois dernier à Sare, et que Manuel a eu le prix. Ce bon docteur ne lui garde pas rancune.

— A la bonne heure, mais cela ne m’explique pas qu’un ardent républicain puisse montrer tant de sympathie à un carliste féroce, surtout au moment où il va sans doute reprendre les armes pour le trône et l’autel.

— Bon! reprit Edouard, ne sont-ils pas Basques tous les deux? C’est assez pour que le docteur vienne à son secours.

D... se tut, et nous demeurâmes quelques instans silencieux en fumant. Je n’osais pas faire d’autres questions. Tout à coup je vis le docteur, qui tournait l’angle du château Lohobiague suivi de son protégé.

— Je vous l’avais bien dit, s’écria B... avec un air de triomphe. Le commissaire ne pouvait me refuser ce service, d’autant plus qu’il n’avait aucun grief précis. Quand je lui ai demandé pourquoi il arrêtait Sorrondo, il m’a répondu : — On l’accuse de faire de la contrebande et de se mêler d’une conspiration carliste.

— En avez-vous des preuves?

— Non, cet homme est trop habile pour se faire prendre.

— C’est donc une arrestation arbitraire. Laissez-moi votre prisonnier, je me porte caution.

Sorrondo s’était approché d’Edouard pour lui serrer la main. Il me salua gravement du béret et s’assit auprès de moi. Le docteur lui fit servir du café et continua son récit :

— Enfin, à force d’instances, j’ai obtenu la liberté de Manuel. Ces fonctionnaires croient toujours lancer contre un Basque une accusation sans réplique lorsqu’ils le traitent de contrebandier. Il ne leur entrera jamais dans la cervelle que les plus honnêtes gens du Labourd et de la Soule [2] ont le droit de faire la contrebande. Qu’est-ce donc que notre frontière, sinon une barrière injuste qui divise malgré lui le grand peuple des Escualdunac [3]? Pourquoi respecteraient-ils à leurs dépens cette limite conventionnelle tracée au milieu de leurs montagnes?

Pendant ce discours, j’observais avec une extrême curiosité mon voisin, espérant découvrir en lui quelques marques de sa férocité célèbre; mais je fus bien trompé dans mon attente, et ce qui me frappa au premier coup d’œil, ce fut la beauté et l’expression sympathique de son visage. Malgré quelques rides et des reflets argentés sur ses cheveux noirs, il ne paraissait pas avoir plus de cinquante ans. Son large front hâlé, ses grands traits, ses yeux profonds et glauques avec un regard perçant, mais plein de franchise, toute sa physionomie respirait l’intelligence et la résolution. Il avait, sous ses habits de paysan, des manières tout à fait nobles. Quand le docteur eut fini sa tirade, il lui dit en souriant :

— Mon cher B..., vous avez raison, quoique vous parliez comme un poète. Personne dans nos montagnes ne rougit de faire le métier de Ganis [4]. Croyez bien cependant que je ne m’exposerai pas à vous mettre en prison à ma place; le commissaire pourrait bien être tenté de prendre sa revanche à vos dépens. Maintenant je suis votre débiteur, et je ne prétends pas pouvoir vous payer aisément.

— Oh bien! s’écria le docteur, je vais vous donner tout de suite le moyen de vous acquitter. Vous avez écrit, il y a peu de temps, deux poèmes que je ne connais pas...

— Ah ! docteur, répondit le contrebandier toujours souriant et roulant entre ses doigs une cigarette, pour cette fois, comme on dit, le ramier est pris dans le filet. — Eh bien, venez dimanche prochain dîner avec moi à Aguerria, et nous chanterons tout à notre aise. Vous serez de la partie, j’espère, ajouta le vieux carliste en s’adressant à D...

— Oui, répondit Edouard, et vous me permettrez de vous conduire un ami qui désire tirer avec vous des vautours sur la Rhune.

Sorrondo me regarda avec curiosité.

— Monsieur, lui dis-je, mon ami D... me raille; je n’ai jamais pensé que l’on pût tuer un vautour comme un perdreau.

— C’est pourtant la vérité, monsieur, répondit simplement le contrebandier. Il est toujours difficile d’abattre un aigle, mais la chasse au vautour n’est qu’un jeu d’enfans. Vous verrez cela, si vous me faites l’honneur d’accompagner ces messieurs, et vous excuserez l’hospitalité du montagnard. Je peux vraiment dire de moi comme le proverbe navarrais : un cœur vaste et une petite maison. Bonsoir, messieurs, la nuit tombe, et je veux aller moi-même consoler mon pauvre Domingo.

La conversation roula encore plus d’une heure sur Manuel Sorrondo, sur ses mérites variés et ses aventures. Ce dernier point n’était bien connu ni d’Edouard, ni même du docteur, car personne n’avait jamais pu obtenir du poète contrebandier qu’il racontât sa vie passée. Pourquoi avait-il fait la guerre carliste étant Français? Nul ne le pouvait dire. Cependant l’histoire de ses exploits et de ses cruautés était devenue en quelque sorte une légende de la contrée. Bien des gens s’étonnaient qu’un homme de mœurs si douces eût été jadis si féroce, et personne ne le lui reprochait. Mes compagnons ne purent pas m’en apprendre davantage.

Le dimanche arriva, et, comme on pense, j’attendais impatiemment l’heure de partir pour Ascain. Edouard entra le matin tout joyeux dans ma chambre : — Bonne nouvelle, me dit-il. J’ai reçu cette nuit un message. Les carlistes seront prêts dans peu de jours à entrer en campagne. Il me reste seulement à savoir si Manuel a pu faire passer de l’autre côté de la frontière un envoi important d’armes et de munitions.

Nous allâmes chercher le docteur pour régler avec lui le départ, et nous le trouvâmes de fort mauvaise humeur. Il devait rester à la ville ce jour-là pour soigner quelque malade et maugréait de renoncer à la partie d’Ascain.

— Ne nous plaignons pas, me dit Edouard quand nous fûmes seuls. B... est un joyeux compagnon, mais il nous aurait peut-être gênés. Ou je me trompe fort ou nous allons voir sans lui des choses intéressantes.

Vers trois heures de l’après-midi, au lieu de monter en voiture, nous louâmes dans le port un canot et deux bateliers. Rien n’est gai en effet comme de remonter jusqu’à Ascain la rivière qui se jette dans le vieux port de Saint-Jean-de-Luz, entre la ville et Ciboure. Au moment de la marée, la Nivelle devient un grand fleuve dont les larges contours se déploient entre des collines couvertes de bois et de pâturages. On dirait, au pied des Pyrénées et sous un ciel éclatant, une des rivières de la Basse-Bretagne. Nous glissions sur ce beau lac, poussés rapidement par deux marins vigoureux qui nous racontaient chemin faisant leurs courses hardies à Terre-Neuve. Edouard avait pris soin de mettre dans la barque l’équipement nécessaire pour une excursion dans les montagnes. En une heure, nous atteignîmes le point où s’arrête la marée dans le cours de la Nivelle. De jolies maisons basques nous apparaissaient dans la vallée et sur le flanc des coteaux; c’était Ascain et nous allâmes tout droit sur la place du village.

La foule sortait de l’église, où venait de se terminer l’office des vêpres. En un clin d’œil, les jeunes garçons se formèrent par groupes, quittèrent leurs vestes et commencèrent les uns une partie de paume, les autres le jeu de quilles. D’un autre côté, des bandes de jeunes filles, à la mine grave et modeste, s’en allèrent devisant le long des chemins. Nous nous arrêtâmes à voir la partie de paume, de pelota, amusement favori des Basques. Devant un mur assez élevé et crépi en jaune, douze ou quinze gaillards luttaient de vigueur pour se renvoyer la balle, et le vicaire de la paroisse, en dépit de sa soutane, conduisait un des camps. Manuel Sorrondo, dans son costume navarrais, regardait faire les joueurs et leur donnait des conseils. Dès qu’il nous aperçut, il vint à nous.

— Messieurs, dit-il en nous serrant la main, un Basque oublierait tout pour une partie de paume. Je devrais être chez moi à vous attendre, mais je vais vous conduire moi-même à Aguerria.

Nous le suivîmes dans un sentier qui montait entre des prairies et des landes couvertes d’ajoncs. Au détour du coteau, nous vîmes se dérouler à nos pieds la route de Saint-Jean-de-Luz et la Nivelle. Après avoir traversé un petit bois de vieux chênes, nous arrivâmes devant une maison blanche et coquette, bâtie à la mode du pays. Sur la façade régnait au premier étage une galerie en bois, peinte d’une couleur rouge foncé, où s’accrochaient de toutes parts les pampres verts d’une treille. Les montans de cette galerie supportaient le toit en saillie et formaient au rez-de-chaussée une sorte de portique. Contre un de ces rustiques piliers se tenait appuyé nonchalamment un jeune garçon blond et svelte, serré dans sa ceinture rouge.

— Bonsoir, Domingo, lui dit Edouard.

L’enfant ôta son béret bleu pour nous saluer et parla en basque à Sorrondo.

— Messieurs, nous dit notre hôte, en attendant que le souper soit prêt, voulez-vous visiter mon jardin? C’est l’ouvrage de mon neveu Domingo.

— Certainement, répondit Edouard. Allons admirer vos bipherrà. — Et il ajouta, me parlant à l’oreille : — Admire toujours le jardin d’un Basque.

Nous entrâmes dans un petit enclos fermé de haies vives qui touchait à la maison. Les bipherrà, c’est-à-dire d’énormes pimens, s’y étalaient entre les grandes mauves éclatantes où butinaient des abeilles et les grenadiers chargés de fruits à demi empourprés. Edouard me fit observer les lauriers plantés çà et là pour écarter la foudre, suivant la croyance du pays, et, dans la haie d’aubépine qui fermait l’enclos, de belles tiges de néfliers déjà marquées de ces incisions symétriques dont les Basques aiment à orner leur makila. Je fis beaucoup de complimens au jardinier de ce potager pittoresque, mais j’admirais plus sincèrement la belle perspective qui de là s’offrait à nos regards : en face, par-delà les coteaux, la rade de Saint-Jean-de-Luz avec ses vieilles tours, et à notre gauche la Rhune, dont la masse superbe se dressait fièrement comme la reine de ces montagnes. En ce moment, quelques nuages suspendus sur ses flancs s’élevèrent peu à peu et se rassemblèrent autour de sa cime. — La Rhungomendia va se coiffer, dit Edouard. Qu’en pensez-vous, Manuel? — La chasse sera meilleure, répondit en souriant le contrebandier.

Sorrondo nous fit les honneurs de sa table avec une dignité simple et cordiale, et je commençai à flatter son amour-propre en lui disant que la cuisine des Basques était fort supérieure à celle de leurs voisins. On nous servait justement alors un plat de je ne sais quels mollusques de la côte, appelés dans le pays ciperones, accommodé d’une façon exquise. Les bipherrà du jardin, comme on pense, n’y étaient point épargnés; aussi voyait-on rapidement disparaître les bouteilles d’excellent vin alignées sur la table. Notre amphitryon nous dit que c’était du vin de la Ribera en Navarre, et que jamais roi d’Espagne n’en avait bu de meilleur.

Je rappelai alors à notre hôte qu’il avait promis de nous chanter quelqu’une de ses poésies. Il ne se fit pas prier, et, prenant sa guitare, il chanta des vers dont je ne peux malheureusement rien dire, n’en ayant pas compris une syllabe. Il entonna ensuite d’une voix sonore un chant de guerre carliste, que mon ami applaudit avec enthousiasme. D... profita de l’occasion pour faire raconter au poète guerrier quelques épisodes de sa vie militaire, et Manuel mit dans ses récits autant de modestie que d’entrain. On y reconnaissait du premier coup une âme de soldat.

Onze heures sonnèrent. Manuel s’arrêta et échangea quelques mots en basque avec mon ami.

— Seras-tu bien aise, me dit alors Edouard, de voir faire sur la Rhune la contrebande de guerre ?

Je restai stupéfait et lui demandai s’il parlait sérieusement.

— Très sérieusement. Sorrondo va faire passer un convoi, je l’accompagne et je t’offre de venir avec nous. C’est la surprise que je t’ai ménagée depuis ce matin.

— Pourquoi donc ne pas le dire plus tôt? Tu savais bien que je ne refuserais pas, lors même qu’il n’y aurait point de service à te rendre, car je devine encore là-dessous quelque mystère; mais on ne voit pas tous les jours des contrebandiers à l’œuvre sur le sommet des Pyrénées, et s’il y a quelques horions à risquer...

-— Bravo ! s’écria le vieux carliste. C’est parler en officier qui aime encore la guerre et les aventures. Rassurez-vous, je m’engage sur l’honneur à vous faire rapporter ici tous vos membres intacts. Un moment après, nous étions équipés, chaussés d’espadrilles, nos manteaux roulés autour des reins. Manuel me donna une grande gourde remplie d’une excellente eau-de-vie et me fit choisir un fusil dans son râtelier, car il demeurait bien entendu que la contrebande ne nuirait pas à la chasse. Lui-même prit une carabine rayée qui me parut encore plus propre à chasser l’homme que le vautour.

Nous partîmes en silence d’Aguerria, et de l’autre côté d’Ascain nous commençâmes à gravir les premières pentes dans un épais taillis. Manuel, dont je suivais tous les pas, me rappela à voix basse que nous avions de bonnes raisons pour ne pas prendre un chemin plus fréquenté.

Nous ne tardâmes pas d’atteindre un premier sommet, couvert, à ce qu’il me sembla, de genêts et de bruyères, et nous approchâmes d’une petite chaumière entièrement fermée, où l’on entendait ré- sonner les battemens sourds et monotones d’un marteau. Edouard me dit que c’était le bruit d’un instrument avec lequel les paysans coupent les genêts et les ajoncs dont ils nourrissent leur bétail. Manuel poussa deux fois un irrincina, cri rauque et bizarre, familier aux Basques. Aussitôt le bruit cessa, la porte de la chaumière s’ouvrit, et un paysan vint à nous. Après quelques mots échangés dans son idiome avec le contrebandier, il rentra chez lui, et nous n’entendîmes plus rien.

— Tout va bien, dit Sorrondo. Les douaniers de Sare ont déjà passé ici, il y a environ une heure, se dirigeant vers la montagne. Il n’y a plus à craindre que la patrouille d’Ascain.

Nous reprîmes notre marche dans le fond d’une gorge entre deux hautes montagnes qui se prolongeaient de chaque côté. A quelques pas de nous roulait un torrent dont nous remontions le cours. La nuit, jusque-là très obscure, s’éclaircit tout à coup, les nuages s’écartèrent, et à la clarté de la lune les escarpemens et les crêtes des montagnes prirent un aspect fantastique. Un vent frais nous apporta le parfum des iris sauvages et le tintement des clochettes de quelque troupeau. Saisi par la beauté de ce désert, j’exprimai tout haut mon sentiment.

— Voilà qui est fort à propos, me dit Manuel. Savez-vous que les douaniers sont peut-être là, à notre droite, sur la cime de l’Hucelhaya, et qu’ils y voient clair maintenant? Cachez vos fusils.

Mais il y a un Dieu aussi pour les contrebandiers, et presque aussitôt les nuages s’étendirent de nouveau sur nos têtes, plus épais qu’auparavant. Nous traversâmes le torrent et suivîmes notre guide sur une pente des plus raides, où il n’y avait point de sentier. Nous marchions à travers de hautes fougères dont je m’aidais pour ne pas glisser. Comment Sorrondo reconnaissait-il sa route dans ce fourré, c’est ce que les contrebandiers seuls pourraient dire. Enfin, après une heure de cette ascension, nous nous arrêtâmes sur les derniers plateaux de la montagne. Manuel écouta un moment et poussa à demi-voix l’irrincina. Aussitôt du milieu des fougères, à quelques pas de nous, se levèrent brusquement cinq ou six grands gaillards pareils à des fantômes qui seraient sortis de terre. Nous avions passé à côté d’eux sans même les entendre respirer. Ils s’approchèrent en silence de leur chef.

— Ce sont, me dit Edouard, les hacheros, c’est-à-dire les porteurs de la contrebande.

Manuel leur parla à voix basse. Sans répondre un mot, ils retournèrent à leur place; chacun souleva un énorme ballot caché dans les fougères et le chargea sur ses épaules.

— Je vais, nous dit Manuel, conduire ces hommes à la frontière, mais peut-être les douaniers n’attendront pas que notre besogne soit terminée... Vous, messieurs, s’il y a des balles à recevoir, vous n’avez rien à faire ici. Suivez Domingo jusqu’à la cabane du berger et attendez-moi.

Le contrebandier s’éloigna aussitôt, se dirigeant vers la pointe de la Rhune, et les hacheros disparurent avec lui. Edouard et moi, nous suivîmes Domingo du côté opposé, marchant avec peine, dans l’obscurité profonde, sur le gazon semé de rochers. Je demandai à mon ami s’il craignait une rencontre de Manuel et des douaniers.

— C’est son affaire, me répondit Edouard, il a voulu conduire lui-même cette expédition, et il y a là plus de vingt ballots de fusils ou de cartouches; mais ce sont les premiers hacheros de la contrée. Depuis le commencement de la nuit, ils ont gravi plusieurs fois la montagne pour porter cette charge.

J’avoue que l’audace et la vigueur de ces montagnards commençaient à m’inspirer un sérieux intérêt. Il m’eût été pénible de les voir compromis, et, sans y réfléchir, je me sentais porté à les favoriser. Dans tout ce qui ressemble à la guerre, il y a une sorte de contagion. Cependant le ciel se couvrait de plus en plus, et la pluie commençait à tomber, lorsque nous arrivâmes auprès d’un parc de moutons et d’une hutte en pierres sèches, couverte de paille tressée. Domingo nous fit entrer là, et un montagnard, vêtu d’un manteau à capuchon qui ressemblait à une dalmatique, nous reçut sans étonnement. Au milieu de la hutte brûlaient quelques tisons sous un trou pratiqué dans le toit, qui laissait plus ou moins bien échapper la fumée. A droite et à gauche de ce foyer, un amas de fougères sèches en guise de lit, et dans un coin les vases servant à garder le lait des brebis. Cela ressemblait assez aux cabanes de bergers qu’on rencontre dans l’Apennin; mais pour le moment un palais ne nous eût pas offert un meilleur gîte, et nous nous assîmes avec bonheur sur la couchette du pâtre en écoutant tomber une pluie d’orage. — Beau temps pour les contrebandiers, dis-je à Edouard : les patrouilles n’auront pas envie de courir la montagne.

— Il ne faut pas s’y fier, répondit Domingo en jetant son manteau sur ses épaules. Messieurs, reposez-vous et dormez. Vous aurez des vautours au matin, car le berger me dit qu’il a jeté une brebis dans le ravin d’à côté. Nous allons tous les deux maintenant faire le guet pour mon oncle.

Le berger alluma une torche de résine, qu’il planta dans un trou de la muraille, et tous deux sortirent.

Deux minutes après, nous entendîmes au dehors quelques voix d’hommes, et quatre douaniers entrèrent dans la cabane. Qui fut le plus surpris d’eux ou de nous, je ne saurais le dire. Le brigadier nous toisa du regard, et d’un ton d’autorité : — Que faites-vous, messieurs, nous dit-il, si près de la frontière au milieu de la nuit? Avez-vous des papiers?

Edouard s’empressa de montrer une lettre du préfet des Basses-Pyrénées, M. d’A..., avec qui il entretenait des relations amicales. La signature du premier magistrat du département produisit un excellent effet, tandis que de mon côté je montrais un ancien passeport. Le douanier s’humanisa, et nous demanda poliment si nous étions sur la Rhune en simples touristes ou en chasseurs. Nous montrâmes nos fusils.

— Je comprends, dit le brigadier. C’est peut-être vous que nous aurons aperçus tantôt par le clair de lune au-dessous de l’Hucelhaya. Cependant il y avait plus de monde : où sont vos guides?

D... répondit que notre unique guide était allé s’assurer d’un appât pour les vautours que nous devions tirer à l’aube.

— Eh bien, messieurs, reprit le douanier, bonne chasse! nous continuons la nôtre. En route!

— Brigadier, lui dis-je alors d’un ton dégagé, vous n’allez pas vous tremper encore sous la pluie, vous et vos hommes, sans prendre un peu d’eau-de-vie. J’en ai là qui n’est pas à dédaigner. — Et je lui tendis ma gourde.

— Ma foi, monsieur, répondit le douanier, ce n’est pas de refus. Il prit la gourde, y but sans façon une bonne gorgée et la tendit à ses soldats, qui ne se gênèrent pas davantage. Je regardais pendant ce temps plusieurs médailles qui ornaient la poitrine du brigadier. — Il n’y a pas longtemps, lui dis-je, que vous êtes sorti de l’armée, car je vois que vous avez fait les dernières campagnes. Dans quel régiment?

— Dans le 59e, monsieur : un régiment qui a de beaux états de service.

— Oh! parbleu, je le connais : il a fait campagne avec le mien en Italie, et je peux dire qu’il se battait bien. — Monsieur, j’étais alors caporal aux voltigeurs du 2eebataillon, et j’ai été nommé sous-officier après la campagne.

J’offris un cigare au brigadier, qui s’empressa de l’allumer, et je lui dis : — Un brave sous-officier comme vous, avec plusieurs campagnes, a certainement mérité la médaille militaire.

— Ce n’est pas la faute de mon capitaine, répondit-il en secouant la tête d’un air de tristesse, car il m’a porté deux fois; mais, monsieur, que voulez-vous faire contre la chance?..

Et le brave douanier me recommença l’éternelle histoire de la décoration qu’on a gagnée plusieurs fois sans l’obtenir jamais. Je me gardai bien de l’arrêter en si beau chemin et lui fis raconter ses campagnes et ses exploits, car il avait fait deux congés. Tout en causant, nous nous assîmes les uns et les autres sur les fougères, on vida la gourde, on consomma les vivres, on fuma nos cigares, bref, le temps se passa sans que le brigadier parlât de continuer la ronde, et ses subordonnés ne songèrent nullement à lui rappeler son devoir.

Il était à peu près trois heures du matin, et la pluie avait cessé. Le brigadier nous donna en manière de remercîment quelques conseils pour notre chasse, et emmena ses hommes. Domingo rentra alors tout joyeux en nous disant que la patrouille descendait du côté d’Olhette, et quelques instans après parut Sorrondo.

— Allons, messieurs, nous cria-t-il en entrant, debout ! voilà le matin qui blanchit : c’est le moment de l’affût.

Edouard et moi, nous nous frottions les yeux, et Domingo raconta aussitôt à son oncle ce qui venait de se passer. Je ne sais quel rôle important il me donna dans son récit, mais le contrebandier me dit en me serrant la main : — Je n’oublierai jamais le service que vous venez de me rendre.

Rien ne dispose moins à la chasse qu’une nuit passée sans sommeil. Ce fut par amour-propre que nous allâmes, Edouard et moi, nous accroupir avec Manuel au bord d’un ravin pour attendre des vautours qui ne parurent point. En revanche, à mesure que le soleil montait dans un ciel sans nuages, nous vîmes se dorer peu à peu tous les pics du Guipuscoa et de la Navarre, puis à travers de légères vapeurs la lumière se répandre sur les vertes campagnes du Labourd et sur l’Océan. Nous revînmes à Aguerria très satisfaits de notre excursion. Notre hôte, pour me faire plus d’honneur, me mena dormir dans sa chambre, m’assurant qu’il n’avait pas besoin de sommeil. Je me jetai tout habillé sur son lit et m’endormis aussitôt.

A mon réveil, dès que j’eus ouvert la fenêtre et les contrevens, je remarquai dans la chambre un objet auquel je n’avais pas pris garde le matin. C’était un trophée d’armes qui couvrait presque entièrement une des parois : plusieurs sabres d’officiers de divers modèles, des carabines anglaises, si estimées il y a trente ou quarante ans, de brillantes espingoles, des baïonnettes, des pistolets, les uns richement damasquinés, les autres sans aucun ornement, enfin de longs couteaux au manche incrusté de cuivre tels qu’en portent les Catalans ou les Aragonais. Je pensai que ce devaient être là d’anciens compagnons du maître de céans, des reliques de la guerre carliste; mais ce qui me surprit bien davantage, ce fut de voir au milieu de ces armes accrochées en rond à la muraille, au centre de ce formidable arsenal, le portrait en miniature d’une très jolie femme. Une petite tête brune avec de grands yeux bleus, un visage arrondi, des traits mêlés de grâce et d’énergie. Elle était coquettement coiffée d’un petit chapeau de paille, et le costume rappelait à peu près les dernières années de la restauration, avec je ne sais quoi de local dans les ornemens du corsage.

La peinture, délicatement traitée, ne portait pas de signature, et je ne me serais pas attendu à trouver cet objet d’art dans la maison d’un montagnard basque. Les armes l’entouraient de si près qu’on ne pouvait se méprendre sur l’intention qui avait disposé autour du portrait cet encadrement guerrier. Au-dessous de la peinture en outre était suspendue par son ruban rouge une croix de l’ordre militaire de Saint-Ferdinand. Il y avait là, à n’en pas douter, de chers souvenirs réunis ensemble, quoique bien différens; l’embarras était seulement de les démêler. Je contemplais tour à tour ces armes, qui auraient pu raconter bien des combats, et la charmante figure. A vrai dire, elle ne semblait pas trop étonnée de se trouver là, car je lisais dans son regard et sur ses lèvres le courage et la fierté plus encore que la douceur. Quelqu’un entra dans ma chambre et me posa doucement la main sur l’épaule; je tressaillis. — Bonjour, lieutenant, me dit en riant Sorrondo. Avez-vous bien dormi?

— A merveille, mon cher hôte. J’admirais vos armes; elles sont vraiment curieuses et très précieuses, je suppose...

— Oui, certes, s’écria Manuel, elles ont toutes été portées par moi ou par quelqu’un des miens. Ces sabres ont bu le sang des christinos, et ces trabucos ont couché par terre bien des soldats du premier empereur.

— Ah ! dis-je, c’est très curieux, en effet. Vous avez là aussi une bien jolie peinture, un portrait de famille sans doute?

Sorrondo changea brusquement de visage et fixa sur moi son regard pénétrant, puis il reprit avec un sourire triste : — Vous avez raison, un portrait de famille!.. Elle vous semble belle?.. Que diriez-vous, si vous l’aviez connue elle-même?..

Je ne trouvai rien à répondre, et Manuel, reprenant tout à coup sa gaîté : — Allons, jeune homme, faites votre toilette aussi vite que si vous étiez en campagne. D... nous attend pour déjeuner. Quelques instans après, je descendis, tout étonné du ton amical et familier que mon hôte venait de prendre avec moi, et je fis part de cette impression à Edouard.

— Tu ne connais pas encore les Basques, me dit-il. Manuel, depuis l’aventure de cette nuit, s’est pris pour toi de la plus vive amitié. Il est persuadé que tu as fait réussir sa contrebande en retenant les douaniers dans la cabane, et ce succès lui importait pour gagner encore plus la faveur des chefs carlistes, car il n’a d’autre rêve que d’obtenir un commandement dans l’insurrection. Tu es maintenant son meilleur ami.

Après le déjeuner, Edouard reçut des lettres que son domestique lui apporta de Saint-Jean-de-Luz. Il les montra à Sorrondo, qui en parut très joyeux. Edouard était mandé à Bayonne par le comité carliste. Sa voiture l’attendait à Ascain, et il partit aussitôt. Manuel me pria de rester à Aguerria jusqu’au retour d’Edouard.

Je passai de la sorte deux jours chez le contrebandier, et ce fut assez pour cimenter notre amitié. Pendant la journée, Sorrondo vaquait aux soins de son domaine, le soir nous causions de la littérature euskarienne ou de ses campagnes; mais je ne fis pas la moindre allusion au petit portrait.

Il m’arriva le lendemain, en me promenant près du village, de rencontrer dans un chemin le cortège d’une noce. On conduisait la mariée au logis de l’époux; un char attelé de bœufs portait ses meubles, et des jeunes gens dansaient autour le saut basque avec un tambourin et cette grosse flûte qu’ils nomment chiroula. J’en parlai à Manuel.

— Puisque vous aimez nos chants nationaux, me dit-il, je vous ferai entendre ce soir le chœur nuptial. Il y en a de très beaux. J’évite. ordinairement cette cérémonie; mais il n’est rien que je ne fasse pour vous.

A dix heures, nous descendîmes au village, et dans la grande rue, proche de l’église, je vis deux troupes de chanteurs, l’une de jeunes gens, l’autre de jeunes filles, rassemblées à la clarté de la lune devant une maison. Les filles se tenaient d’un côté, les garçons de l’autre : au milieu de ces derniers, un chanteur entonnait un couplet que ses compagnons achevaient et dont les jeunes filles reprenaient ensuite le refrain. C’était le double chœur de l’épithalame antique, et ces choristes célébraient apparemment le bonheur des époux. La beauté des voix, la précision du chant et la douceur un peu monotone de la mélodie, tout contribuait au charme de cette scène nocturne. J’écoutai un moment en silence et j’allais exprimer mon admiration à Manuel quand je le vis à quelques pas de là appuyé contre une muraille et la tête dans ses mains. A mon approche, il se détourna, et je crus voir qu’il essuyait une larme. — Ce chant vous plaît sans doute, me dit-il tristement. Il est ancien et assez populaire. Restez, si vous voulez l’entendre; moi je n’en ai pas le courage, car il me rappelle les plus beaux et les plus cruels momens de ma vie...

Parlant ainsi. Manuel s’éloignait, et je pris avec lui le chemin d’Aguerria. La nuit était d’une admirable sérénité : la lune dans son plein éclairait au loin la campagne muette. Sorrondo, absorbé dans ses pensées, murmurait parfois quelques mots basques comme se parlant à lui-même. Nous traversions le bois de chênes qui précède Aguerria quand il s’arrêta tout à coup, et, regardant fixement devant lui, d’une main il ôta son béret, de l’autre se signa gravement. Je frissonnai malgré moi.

— Qu’y a-t-il? demandai-je, cherchant des yeux de tous côtés.

— Vous ne la voyez pas? me répondit Manuel en me montrant devant lui un objet invisible. Regardez,... elle me tend les bras.

Et d’une voix attendrie il se mit à parler dans sa langue à cet être qu’il croyait voir.

Mais j’avais beau regarder, je ne voyais rien, si ce n’est entre les branches de quelques arbres un reflet lointain et vaporeux de la lune sur la rivière, qui, à vrai dire, prenait une forme assez fantastique. Un coup de vent sans doute ayant ridé la surface de l’eau, cet effet étrange disparut. Sorrondo se remit en marche, et je le suivis, un peu inquiet de son exaltation d’esprit. Quand nous fûmes rentrés à la maison, il me dit gravement : — N’avez-vous donc jamais vu une arrima herratia, une âme errante ?

— Jamais, lui répondis-je sans paraître étonné de sa question.

— Ah ! jeune homme, reprit-il avec plus de tristesse, vous êtes encore heureux ! Vous n’avez pas perdu ceux à qui est attachée votre vie. Moi, c’est différent...

Il me serra la main, et nous nous souhaitâmes le bonsoir.

Si je n’avais appris d’Edouard combien les Basques sont superstitieux et enclins à croire aux fantômes, j’aurais soupçonné Sorrondo atteint de folie. Ma curiosité était de plus en plus éveillée à son endroit; mais pour rien au monde je n’aurais voulu mettre le doigt danr la plaie vive, et je résolus de me montrer toujours discret.

A cette pensée, je sortis le lendemain de bonne heure pour faire une longue promenade. A mon retour, je vis Sorrondo assis devant sa maison, l’air pensif. — Aujourd’hui, me dit-il, je recevrai une importante nouvelle, cela m’est annoncé. — Je feignis de ne pas comprendre cette allusion à la soirée de la veille, et nous causions de choses indifférentes lorsque Domingo apparut dans le sentier. L’enfant courut à son oncle et lui remit une lettre. Sorrondo l’ouvrit précipitamment, et la joie brilla aussitôt sur son visage.

— Tout est gagné !

— Quoi donc?

— C’est D... qui m’écrit. Il a obtenu pour moi du comité de Bayonne le commandement du district des Cinco-Villas. C’est tout ce que je désirais. Je vais conduire les fils de ceux qui ont tant de fois combattu avec moi, et j’aurai contre moi les fils de ceux que j’ai tués... La partie sera belle!

— Mais vos soldats, où sont-ils?

— Mes soldats sont les paysans de Navarre, qui n’attendent que moi pour prendre leurs armes cachées. Souvenez-vous du chant d’Altabiscar [5] que je vous récitais l’autre soir :

Le cri de guerre a retenti dans les montagnes basques...


Aï, aï, Escualdunac ! Demain au petit jour j’aurai passé la Rhungomendia. Domingo, nous partirons après minuit. Prépare tout.

— Les armes sont prêtes, dit l’enfant en rougissant d’orgueil.

— Mon cher hôte, dis-je alors, je vais retourner à Saint-Jean-de-Luz; vous avez besoin d’être seul pour vos préparatifs.

— Non pas, mon ami, nous boirons ensemble le coup de l’étrier, et vous ne partirez pas d’Aguerria avant moi. Que parlez-vous de préparatifs? Croyez-vous qu’un montagnard carliste se fasse suivre d’un convoi de bagages? J’emporte sous mon manteau mon vieux sabre et ce revolver américain, que m’a donné Edouard.

Cet excellent homme n’avait en effet pas grand’chose à régler chez lui. Il était bien sûr que ses domestiques le serviraient toujours fidèlement. Dans l’après-midi, il se rendit à Sare pour conférer avec un autre carliste et affecta de se faire voir aux gendarmes d’Ascain; mais il revint le soir à travers champs.

Il montra pendant notre souper une gaîté et un entrain que je ne lui avais pas encore vus, me raconta plusieurs combats de ses anciennes campagnes, et, ces récits ranimant de vieilles haines, il me retraça des scènes de carnage qui me firent frémir. Il s’en aperçut et me dit : — Pensez-vous que l’Escualdun soit un homme doux et inoffensif? Détrompez-vous; j’ai été cruel plus d’une fois dans ma vie. Les christinos m’appelaient el Matarife : c’est un mot andalou qui veut dire boucher, et je m’en faisais gloire [illisible] n’était que justice... Si vous saviez ce que j’ai souffert [illisible] je vous dois une explication, car vous m’avez vu pleurer, et vous êtes le seul étranger qui ait vu Manuel Sorrondo verser une larme…. C’est là ce qui peut me faire rougir. Écoutez-moi. Je n’ai pas l’habitude de faire connaître les aventures de ma jeunesse; mais avec un ami tel que vous je ne veux point garder de secrets, surtout au moment de nous dire un long adieu... Je remerciai Manuel de sa franchise, qui répondait, sans qu’il le sût, à mon désir. Il se fit apporter une autre bouteille de vin de Tudela, et commença ainsi son histoire.


II.

Vous saurez d’abord, mon ami, que je suis né à Sare, tout près d’ici. Mon père fut obligé de servir le premier empereur, car les Basques français, depuis la révolution, n’étaient plus libres; mais ses aïeux labouraient leur champ à Sare dans un temps où les Escualdunac ne connaissaient même pas le roi de France, Ma mère était une Navarraise de Vera, ce bourg qui est de l’autre côté de la Rhune, et ses parens pouvaient s’appeler aussi cristianos viejos, comme on dit là-bas. Entre Basques de France et d’Espagne, les mariages ne sont pas rares, comme vous pouvez croire, et ils l’étaient encore moins autrefois. Je perdis mon père à l’âge de deux ou trois ans et me trouvai fils unique. Ma mère me confia pour m’élever à son frère don Joaquin Haristeghia, alors curé de Lesaca. Si vous allez d’Irun à Pampelune, vous trouverez à votre droite, une demi-lieue plus loin que Vera, un grand pont très pittoresque sur la Bidassoa, et de l’autre côté de la rivière vous verrez dans une gorge sauvage la vieille tour de Lesaca. C’était la capitale d’une vallée qu’on appelle les Cinco-Villas, c’est-à-dire d’une république de cinq villages, plus fière que les États-Unis d’Amérique.

Mon oncle m’apprit le latin, l’espagnol et surtout le basque. C’était un prêtre savant et pieux, fort honoré dans le pays; mais il eût mieux aimé, je pense, commander un régiment qu’une paroisse. Tout jeune, il avait quitté l’université de Valladolid pour suivre le fameux Espoz y Mina quand les provinces de la Navarre se soulevèrent contre Napoléon. Aussi laissait-il bien souvent les historiens et les poètes pour me raconter ses propres batailles, et il retrouvait l’ardeur guerrière de sa jeunesse en me parlant de ces terribles embuscades de Mina qui écrasèrent tant de Français. J’ouvrais mes oreilles toutes grandes à ses récits, et ce grain-là, mon ami, tombait en bonne terre. A seize ans, je ne rêvais, que la poudre, et je méditais de me faire naturaliser Espagnol pour demander une place de cadet dans un régiment du roi. Le moment eût été mal choisi, car la faction Christine gouvernait le vieux Ferdinand, et, loin de donner des emplois aux royalistes, on les destituait pour mettre partout des constitutionnels..

Je revins chez ma mère, et l’aidai à cultiver le petit domaine paternel, comme nous faisons tous dans notre pays; mais j’aimais mieux la chasse que la charrue, et j’étais presque toujours de l’autre côté, de la frontière, où il y a plus de gibier qu’ici. Vous avez vu les montagnes navarraises, ces hautes cimes couvertes de forêts que des torrens sillonnent comme des lames d’argent. C’est là que je passais mon temps à gravir les pics comme un chat sauvage. Aussi, quand je descendais le dimanche sur le jeu de paume, bien peu de garçons osaient se mesurer avec moi.

Dans ce temps-là, les provinces et la Navarre avec leurs fueros étaient le coin le plus heureux de la terre. La guerre civile n’avait pas encore ruiné des villages et semé les rancunes. Le pays est fertile : chacun se trouvait riche en cultivant son petit champ, c’était vraiment l’âge d’or. Chaque dimanche, depuis Pâques jusqu’à la Toussaint, il y avait des réjouissances où se donnaient rendez-vous tous les habitans d’un canton. De la frontière, on s’en souciait encore moins qu’aujourd’hui, et vous auriez vu sans cesse, pour une fête ou un marché, des bandes joyeuses venir du Labourd et de la Soule par les cols de la montagne.

Le 26 septembre de l’année 1833, peu de temps avant l’insurrection, pour la fête de saint Firmin, patron de la Navarre, il y eut une course de bague à Lesaca. C’est un divertissement très populaire là-bas, inconnu de ce côté-ci parce qu’on n’y élève pas de chevaux. Aussi les Labourdins ne manquent guère de l’aller voir quand ils peuvent, et il y en avait un bon nombre à Lesaca ce jour-là, sans parler de tous les gens de Vera, d’Echabar, de Béhobie et de plus loin encore. C’étaient des jeunes gens de la vallée qui devaient courir, la plupart mes camarades d’enfance; mais il y en avait aussi quelques-uns du Guipuscoa, entre autres un grand garçon d’Irun, nommé Garmendia, fanfaron comme un Castillan, et qui se croyait déjà sûr du prix, parce qu’il avait six pieds de haut. Des amis m’invitèrent à me mettre de la partie, et j’acceptai.

Nous étions donc plus de trente coureurs, montés sur de jolis chevaux du Baztan, pas plus hauts que ceux des Landes, mais plus vifs encore à cause des bons pâturages de la montagne. Nous avions mis nos plus beaux habits, les bas blancs, la culotte noire et le gilet écarlate, des grelots à nos espadrilles, des rubans à nos bérets, et chacun tenait à la main une baguette bien droite ornée aussi de rubans. Jamais je n’oublierai cette journée. Un temps limpide éclairait la fête, et vers quatre heures, après les vêpres, les rues du bourg regorgeaient d’une foule pimpante.

Les coureurs, précédés d’une bruyante fanfare, défilèrent d’abord sur la place entre le palais municipal, où l’ayuntamiento se tenait sur le balcon, et une sorte d’amphithéâtre disposé pour les jeunes filles du pays, qui ont un rôle important, car le vainqueur doit être couronné par sa fiancée, et ce n’est pas le moindre intérêt de la fête. On fit trois courses, et le hasard voulut que je fusse le seul à enlever trois fois la bague. A vrai dire, j’étais adroit et je montais l’excellent cheval de mon oncle. Bref, je demeurai vainqueur. Garmendia était furieux; les autres se consolèrent en pensant qu’ils allaient rire à mes dépens, car il fallait recevoir le prix, et j’étais le seul de toute la bande qui n’eût pas de fiancée.

Dans le pays basque, on est plus sage que chez vous : les garçons choisissent de bonne heure leur fiancée, c’est-à-dire celle qui leur plaît, puis les parens laissent ces deux jeunes gens attendre deux ou trois années, quelquefois davantage; on n’en voit guère qui manquent de constance. Tous nos garçons, quand ils ne sont pas aux champs ou sur le jeu de paume, ne s’occupent que de leur maîtresse. Les soirs d’été, ils chantent la ronda sous sa fenêtre. Va-t-elle au marché, c’est le fiancé qui l’accompagne : à la nuit seulement on se sépare, et chacun revient de son côté avec ses camarades.

Eh bien ! mon ami, à dix-huit ans, j’étais de tous ceux de mon âge le seul qui n’eût pas encore une amaztegheïa, une fiancée. Sans doute mes rêves de guerre et ma vie errante dans les bois suffisaient à m’occuper l’esprit, et, soit dans mon pays, soit en Navarre, je passais près de nos belles filles sans les regarder. Mon oncle m’avait dit un jour que je me consolerais du régiment en entrant au séminaire. Quant aux jeunes gens, ils ne tarissaient pas sur mon compte; mais c’était toujours loin de moi, car il fallait se garder de mon makila. Toutefois, lorsque l’alcade m’eut proclamé vainqueur de la course et qu’on m’entoura comme un triomphateur, ils s’en donnèrent à cœur joie : — Manuel, où est ton amaztegheïa? Qui va te couronner? — Survint l’alcade de la vallée, don Pedro Lardizabal, pour me conduire vers ce jury dont je vous ai parlé. Il tenait à la main une belle ceinture en soie brodée, prix de la course. Pedro me connaissait bien, m’ayant vu grandir chez le curé. C’était d’ailleurs un homme de joyeuse humeur et volontiers goguenard. Je descendis de cheval et me laissai conduire; mais quand je fus devant les jeunes filles, j’aurais mieux aimé, je crois, n’être pas vainqueur. Elles riaient et chuchotaient en me regardant avec malice. L’alcade, de l’air le plus sérieux qu’il put, me dit : — Garçon, où est ta fiancée ?

— Elle n’est pas ici, répondis-je.

— Je le crois bien, reprit l’alcade. Mesdemoiselles, n’y a-t-il pas au moins parmi vous une amie de cette fiancée absente ?

— Aucune, répondit-on de tous côtés, — et chacun de rire.

Je commençais à sentir la colère qui me prenait à la gorge lorsque je vis sur le premier rang de l’estrade une jolie fille que tout autre eût remarquée au premier coup d’œil, car son costume français et son chaperon à la biscaïenne la distinguaient des Navarraises, coiffées seulement de leurs longues tresses, sans compter qu’elle était de petite taille, avec une grâce et une expression de visage qu’on voit rarement chez nos paysannes... Vous avez vu dans ma chambre son portrait fort ressemblant, et ce jour-là elle portait le même costuma…

A ces derniers mots, je fis un mouvement de surprise, et Manuel s’arrêta un moment, le visage assombri; puis il continua :

Il me sembla que c:ette jeune fille me regardait d’un air curieux et bienveillant ; mais don Pedro, qui était en train de rire, l’avait aussi remarquée et s’avança vers elle ; — Anderea Franceza [6], lui dit-il, ayez compassion de ce pauvre jeune homme, qui est à moitié votre compatriote. Si vous refusez de lui donner le prix, il faudra faire venir Maïthagarri, car il n’a pas d’autre fiancée.

Maïthagarri, c’est une fée de nos vieilles légendes dont l’histoire rappelle à peu près celle de Diane et d’Endymion.

Les rires éclatèrent de plus belle, et la jeune Française se mit aussi de la partie. Je pâlis de colère; mais l’étrangère, qui ne me quittait pas des yeux, comprit aussitôt ce qui se passait en moi. Elle prit brusquement la ceinture des mains de l’alcade et me la présenta en rougissant avec un charmant sourire :

Yaona (monsieur), dit-elle, je suis heureuse d’être venue ici exprès peur donner le prix à un Labourdin.

Elle dit cela de si bonne grâce que tout le monde applaudit. Je balbutiai un remercîment, et, mes camarades m’ayant aussitôt entouré, nous remontâmes à cheval pour parader encore dans la ville. Nous fûmes souper ensemble et noyer la jalousie dans le vin. Garmendia seul manqua au rendez-vous et me fit dire qu’il me revaudrait ma victoire. Quant à l’étrangère, je ne la revis plus de la soirée. On me dit qu’elle se nommait Paula Errecalde et qu’elle se trouvait à Vera chez des parens, pour voir la fête. Il ne me vint pas à l’esprit de m’enorgueillir de sa complaisance, et je n’y passai pas davantage.

A quelques jours de là, j’allai, avec plusieurs jeunes gens de Saxe, à Saint-Jean-de-Luz, pour la foire qui s’y tient vers le milieu d’octobre. On annonçait une grande partie de pelota entre les joueurs, de la ville et une bande de Guipuscoans qui leur avaient adressé un cartel ; c’est un vieil usage de nos provinces. Je dis à mes camarades : — Vous verrez que les gars de Saint-Jean-de-Luz seront battus, et qu’il nous faudra prendre leur revanche sur les Espagnols. Garmendia sera de la bande, mais nous n’avons pas peur de lui.

Effectivement nous arrivâmes à Saint-Jean-de-Luz au moment où la partie allait commencer, et nous vîmes entrer dans la lice les Guipuscoans, commandés par le terrible Garmendia, qui était plus fort à la paume qu’à la bague. Quand ils parurent, la foule battit des mains, et quelques voix crièrent : vivent les fueros ! Par malheur, cette sympathie ne fut pas de longue durée, car dès les premiers coups les Espagnols prirent l’avantage.

Je m’étais glissé au premier rang des spectateurs, comme font les vrais amateurs du jeu, pour mieux suivre la partie; mais voici qu’en regardant de l’autre côté de la lice vers la tribune des juges, j’aperçus derrière eux, assise avec quelques dames du pays, cette jeune fille qui m’avait donné le prix à Lesaca, vêtue et coiffée encore de la même façon. Je n’oublierai jamais l’impression que me fit cette seconde rencontre. Ce fut comme un coup que l’on m’eût donné au cœur, et je ne vis plus rien autour de moi. Il me sembla pourtant que la jeune fille m’avait reconnu et qu’elle rougissait; je crus que c’était à cause de ma belle ceinture brodée dont je m’étais paré.

Vous savez qu’il y a dans toutes les grandes parties de paume des juges choisis en commun par les deux camps, qui occupent une estrade d’où ils prononcent sur les coups douteux et marquent les points gagnés par chaque camp. Ce sont toujours des hommes notables de l’endroit ou des environs. Mlle Errecalde causait fréquemment avec l’un d’eux, qui me parut de loin un assez bel homme d’environ cinquante ans et d’une tournure militaire, avec la moustache, l’habit boutonné et un petit ruban rouge. Je le montrai à l’un de mes voisins et demandai qui il était. On me répondit : — Vous ne le connaissez pas? c’est Errecalde, celui qui a fait les guerres de Napoléon avec le général Harispe. L’ancien gouvernement l’avait mis en demi-solde; mais à présent il est maire d’Ascain, c’est un grand amateur de pelota. — Le même voisin obligeant m’apprit aussi que cette belle personne qui causait avec le maire d’Ascain était sa fille.

Pendant que je tenais mes yeux attachés sur elle, indifférent pour la première fois de ma vie à un jeu de paume, la partie continuait au milieu du silence glacial des spectateurs, car les Guipuscoans se trouvaient beaucoup plus forts que les Labourdins et les battaient à plate couture. En général, vous verrez les joueurs d’Espagne l’emporter sur ceux de France, parce qu’ils obéissent mieux au chef de la bande. Ceux-ci faisaient quinze à tous les coups, si bien que la partie, au lieu de dix ou douze jeux, n’en compta que quatre ou cinq et fut terminée en moins de deux heures. Les Labourdins, qui avaient sans doute perdu de gros paris, contenaient à peine leur colère, tandis que les vainqueurs se promenaient dans l’arène d’un air de triomphe.

Garmendia passa justement devant moi, me reconnut et s’arrêta avec un rire insolent : — C’est bien dommage, dit-il, que tu ne te sois pas trouvé avec ces maladroits. J’aurais eu un double plaisir à te mettre par terre avec eux. — Le rouge me monta au visage, et il y eut tout autour de moi des murmures de colère. — Tâche donc de me battre, dis-je à Garmendia. Tu dois une revanche aux Labourdins, et c’est moi qui vais la prendre. Je te défie, toi et tous les Guipuscoans.

Un hourra enthousiaste accueillit ces paroles. Garmendia ne put pas reculer. Les jeunes gens de Sare et quelques autres se joignirent à moi, le jeu recommença avec les juges de la première partie, et je dirigeai presque tout le temps la défense, placé au pied de l’errebota, ce grand mur qui est au fond de la lice : c’est le poste le plus difficile. J’appris ce jour-là ce qu’un homme peut faire sous le regard de celle qu’il aime, et jamais, si ce n’est dans quelques batailles, je n’ai été aussi enivré de la lutte. Les applaudissemens éclataient sans cesse, et l’argent des parieurs tombait à terre de tous côtés. La partie fut disputée jusqu’à la nuit, et le dernier point nous resta au milieu des bravos et des fanfares. Vous pouvez vous figurer ma joie et mon orgueil lorsque dans la foule qui m’entourait pour me féliciter je vis venir à moi Errecalde et sa fille. Le maire d’Ascain apprécia mes meilleurs coups en connaisseur, et, me prenant par la main, me dit d’un ton solennel : — Jeune homme, si vous continuez ainsi vous serez l’honneur de nos jeux de paume, où les Basques d’Espagne dominent depuis trop longtemps. Vous ferez revivre l’ancienne gloire des Perkaïn et des Carrutchet. — Je remerciai le digne homme; mais le sourire dont Mlle Errecalde accompagnait les souhaits de son père me touchait davantage.

Je n’étais pas quitte avec Garmendia. Il sortit de l’arène avec ses compagnons en me jetant un regard farouche, sans dire un mot; le soir, il me chercha par les rues de la ville, et, m’ayant rencontré, me provoqua le makila à la main. Nous nous battîmes, et je ne sais trop qui aurait eu le dessus sans l’arrivée des gendarmes. Garmendia me dit en s’éloignant : — Mûtil (garçon), rappelle-toi que je suis ton ennemi. Quelque part que je te rencontre, tu me paieras chèrement tes avantages.

Le malheureux ne disait que trop vrai, et l’on ne peut penser sans frémir à ces lois terribles de notre destinée qui trouvent dans nos plus beaux jours la source d’un malheur ; cependant que m’importait alors la menace de Garmendia ?

Le lendemain de la fête, comme la foire durait encore, je me promenais sur la place du Château remplie de toute sorte de marchands, et j’avisai de loin l’étalage d’une bohémienne, d’une de ces servantes du diable qui vont jusqu’en Espagne chercher leur pacotille, jarretières brodées, éventails, philtres d’amour. Une jeune fille était là, seule, à regarder curieusement je ne sais quels brimborions. Je reconnus Mlle Errecalde, et, rassemblant tout mon courage, je vins aussi rôder autour de la boutique. La jeune fille me salua d’un signe de tête gracieux et me dit en rougissant : — Monsieur, ne sauriez-vous pas si cette vieille cascarota [7] est sorcière? Peut-on lui acheter sans danger sa marchandise? Pour moi, j’ai toujours peur des maléfices.

Vous, qui êtes esprit fort, mon jeune ami, vous riez de cette méfiance; moi, je n’en fus point étonné; mais, je ne sais comment, j’eus assez de hardiesse pour répondre à la jeune fille :

— Mademoiselle, cela ne doit pas vous inquiéter beaucoup. N’êtes-vous pas aussi un peu sorcière?

— Moi? s’écria-t-elle en me regardant avec effroi. D’où pouvez-vous penser cela, je vous prie?

— Il me semblait, dis-je, que cette ceinture que vous m’avez donnée avait un sort, car c’est à elle sans doute que je dois ma victoire d’hier.

Elle baissa les yeux sur son éventail; puis, les relevant tout à coup, elle me dit avec un sourire charmant :

— Monsieur, ne savez-vous pas que les présens d’une amaztegheia portent bonheur?

Cette fois je restai muet d’étonnement, quoique le regard et la voix de la jeune fille fussent d’assez bons témoins de sa franchise. Enfin je hasardai tout ému :

— Mademoiselle, de quel droit vous appellerai-je amaziegheîa? Est-ce une plaisanterie que vous voulez me faire?

— Oh ! vraiment, reprit-elle d’un air à moitié fâché, vous le mériteriez pour douter ainsi de ma parole. — Puis, se tournant vers la marchande : — Adios, gitana, tu feras bien de jeter de l’eau bénite sur tes chiffons, si tu veux que les chrétiens en achètent. — Et elle s’éloigna brusquement.

La vieille lui lança un regard de colère et quelque imprécation en langue bohémienne. Puis, comme je restais muet, suivant des yeux Paula, elle s’approcha de moi et me dit en ricanant :

— Mon joli garçon, tu es assez niais pour croire aux cajoleries des jeunes filles. Méfie-toi de celle-là. J’ai lu dans ses yeux qu’elle fera le malheur de ceux qui l’écouteront. Il n’y a pas que la vieille cascarota pour jeter des sorts.

A ces mots sinistres, je tressaillis. C’était la première fois de ma vie qu’une bohémienne me faisait une prédiction. Je donnai vite quelques pièces d’argent à la vieille pour l’adoucir et m’en allai en lui montrant le poing fermé avec le pouce sous l’index comme font les enfans du pays.

Elle disait vrai, mon ami. Depuis ce moment-là, je fus ensorcelé bel et bien. De Sare à Ascain, il n’y a pas loin, et sans cesse je faisais la route. Sous prétexte de tuer des lièvres ou des palombes, je rôdais toute la journée autour du village. Quand la nuit était sereine, j’allais chanter sous la maison de Paula. Elle se mettait à sa fenêtre, et nous causions longtemps. Nous échangeâmes l’aveu de nos mutuels sentimens, et ce fut bientôt fait de nous jurer une fidélité immortelle. Paula vivait seule avec son père et une petite sœur encore enfant. Personne ne l’aurait contrariée dans ses désirs; mais le destin n’était pas pour nous.

Je reçus peu de temps après une lettre de don Joaquin, qui me gourmandait et m’invitait à prendre sans tarder le chemin de Lesaca. J’obéis, et, quand j’arrivai chez mon oncle, je le trouvai occupé à fourbir lui-même son vieux trabuco et ces lourds pistolets de Saragosse que vous avez vus, dans ma chambre.

— Voilà tes armes, me dit-il, jusqu’à ce que tu en aies pris de meilleures. As-tu dit adieu à ta mère? Nous partons demain matin.

— Où allons-nous donc? m’écriai-je tout surpris.

— A l’armée des fueros de Navarre, mon enfant, à l’armée du Christ, vrai roi des Espagnes.

Comme je restais ébahi, don Joaquin me raconta avec enthousiasme comment les partidas carlistes s’étaient reformées dans la Solana après la défaite de Santos Ladron. Un officier de l’armée espagnole, un cristiano vîejo [8] du Guipuscoa, le colonel Zumalacarreguy, sorti incognito de Pampelune, les avait pu rejoindre à Estella. Sa renommée était déjà telle que tous les autres chefs navarrais, ses supérieurs par le grade ou par l’âge, don Francisco Ithurralde, don Benito Eraso, et ceux de Biscaye, Zavala, Valdespina, lui avaient d’un commun accord remis le commandement suprême. — Maintenant, mon cher enfant, poursuivit don Joaquin, d’un bout des Provinces à l’autre tous les fils de la vieille Cantabrie vont se lever pour leurs fueros et pour notre sainte religion. Nos voisins de Baztan sont déjà partis avec leur alcade don Luiz Etcheverria. Nous les suivrons demain avec le brave Lardizabal.

Je répondis sans hésiter que j’étais prêt à partir, si ce n’est que je devais d’abord aller chercher le consentement de ma mère, et que je rejoindrais ensuite les volontaires des Cinco-Villas.

Le lendemain se trouvant être un dimanche, il me fallut entendre la messe du curé avant que de partir. Une foule plus recueillie encore que d’ordinaire se pressait dans l’église de Lesaca, les femmes en bas, les hommes en haut dans les tribunes. Don Joaquin, contre son habitude, ne fit point de prône à l’évangile; mais après la messe il monta en chaire et dès les premiers mots l’auditoire tressaillit,

— Enfans, dit le curé d’une voix grave, je viens vous répéter une parole solennelle du divin maître : « vendez votre manteau pour acheter une épée. » — Ce texte de l’Évangile fut le point de départ d’une improvisation toute guerrière. Le curé, avec une éloquence superbe, exposa à ses paroissiens ce qu’ils n’ignoraient pas, savoir que le gouvernement de Christine était l’ennemi de la religion non moins que des Provinces, et que tous les Escualdunac devaient s’armer contre elle au nom de Dieu et au nom de leur liberté. Il prêcha la guerre sainte à la fois comme un apôtre et comme un vieux soldat qui regrette son ancien métier.

L’auditoire, muet et palpitant, avait les yeux sur lui : dès qu’il eut cessé de parler, les femmes éclatèrent en sanglots, et tout le monde se pressa hors de l’église.. Quelques hommes, en petit nombre, vétérans des guerres de l’indépendance ou de la foi, poussaient des vivats et entonnaient des refrains militaires j mais la plupart des jeunes gens restaient silencieux et mornes. Chose surprenante, le Basque, si fougueux dans les combats, n’aime pas à quitter pour la guerre le foyer où il mène une douce vie. Tous mes camarades d’enfance m’entouraient avec des visages consternés. « Manuel, disait l’un, tu es heureux d’être né en France, tu n’es pas obligé de quitter ce que tu aimes. — Au moins, disait un autre, si, comme toi, je n’avais point de fiancée! » Ces propos m’étonnèrent, car le discours de mon oncle m’avait transporté d’une ardeur belliqueuse, et me rappelèrent deux choses auxquelles je ne pensais plus, la première que je n’avais rien à démêler avec Christine, la seconde que je ne pouvais partir sans laisser aussi une amaztegheïa.

Je me mis en route l’esprit assez troublé, et» comme en pareil cas le cœur retrouve toujours ses droits, je pris involontairement pour aller à Sare le chemin de l’école, c’est-à-dire que je passai par Ascain. Quand j’y arrivai, j’aperçus le maire qui se promenait sur la place en donnant le bras à sa fille. Je m’approchai pour le saluer. Il me vit le front en sueur et me demanda si j’avais, fait une longue marche; je répondis que je venais de Lesaca.

— Ah! dit le maire, il nous vient de ce côté-là de mauvaises nouvelles. Est-il vrai que la faction s’étende jusqu’au Baztan?

— De quelle faction voulez-vous parler? dis-je.

— Eh parbleu ! des rebelles, de ceux qui prennent les armes pour l’infant don Carlos.

Je fronçai le sourcil : -— Yaona. comment se fait-il que vous appeliez ces braves gens des rebelles ?

— Puisqu’ils se révoltent contre la reine d’Espagne, doña Isabel?

Cette fois je perdis patience, et me redressant avec fierté : — Les Navarrais, dis-je, ne doivent rien aux rois ni aux reines, les cortès de Pampelune ont seuls le droit de leur faire la loi. Vous devez le savoir, si vous êtes Basque.

— Oh ! oh ! jeune homme, reprit d’un air goguenard le maire d’Ascain, vous avez appris à chanter avec les coqs. Quittez ces idées et ce ton-là en France, mon ami, sinon vous pourriez vous en repentir.

Le sang me monta à la tête, et j’allais répliquer quelque insolence; mais la jeune fille, qui n’avait rien dit, me jeta un regard suppliant; je saluai froidement Errecalde et m’éloignai.

Il était trop clair que je venais de faire une double sottise, ayant du même coup offensé Errecalde et déplu à sa fille. Le moyen après cela de partir sans avoir obtenu mon pardon? Et si je prenais les armes avec les Navarrais, n’était-ce pas perdre pour toujours ma fiancée? Aussi, quand j’arrivai à Sare, je me contentai de raconter le départ des volontaires de Lesaca. — Dieu soit loué ! — s’écria ma mère en joignant les mains; puis elle me demanda si je n’avais pas eu quelque envie de suivre mes anciens compagnons à la guerre. Je répondis en rougissant que je l’aurais fait volontiers, mais que je me félicitais de n’y être pas obligé et de rester auprès d’elle.

— Je t’aurais donné de grand cœur à ma patrie, me dit ma mère, mais je suis heureuse de te conserver. Peut-être n’est-ce pas seulement pour moi que tu restes, ajouta-t-elle, les mères savent tout deviner.

Je fis demander à Paula Errecalde un rendez-vous, car la saison était pluvieuse, et il n’y avait pas moyen d’aller le soir causer avec elle sous sa fenêtre. Nous nous rencontrâmes dans un sentier, près d’Ascain, et je vis bien qu’elle n’était point fâchée; mais il n’en était pas de même de son père. Errecalde avait pris autrefois dans l’armée des opinions libérales, comme on disait alors. Il s’était réjoui de la révolution de 1830, il applaudissait à l’avènement des constitutionnels en Espagne et se montrait christino d’autant plus ardent que ses compatriotes inclinaient la plupart vers le parti contraire. Le plus sûr moyen de lui déplaire eût été d’aller se battre avec les carlistes. Voilà ce que me déclara sa fille à mon grand désappointement. Nous nous séparâmes avec beaucoup de tristesse, nous promettant l’un à l’autre de prendre patience et même d’attendre quelque temps avant de nous rencontrer. Pour la voir dans cette saison de pluie ou de neige, il eût fallu aller chez elle, et son père n’était pas d’humeur à me recevoir.

Cependant la guerre qui avait éclaté sur la Navarre et les Provinces nous envoyait ses échos par-dessus la frontière. Nos contrebandiers, qui faisaient passer la poudre et les fusils aux carlistes, rapportaient sans cesse des nouvelles d’Espagne. Chaque jour, à Sare, on se demandait : Où est l’armée basque? Et l’on apprenait tout à coup une victoire : Zumalacarreguy a battu Lorenzo à Asarta, il a pris le fort d’Orbaïceta, il a pris Zubiri et Urdaniz. Notre imagination grandissait encore ces glorieux bulletins, et le chef carliste devenait pour nous le génie même de la nation. On le voyait de loin courir les montagnes navarraises pour tomber à l’improviste sur ses ennemis ou passer invisible à travers le réseau de leurs armées. Ces merveilleux récits m’arrachaient des larmes de colère. J’avais perdu le sommeil, et par tous les temps j’allais dans la montagne épier le passage des contrebandiers pour être le premier à saisir leurs nouvelles.

L’un d’eux, assez proche parent de mon père et fameux dans le pays, — on l’appelait Bidarray, — m’amena un matin un homme d’Elizondo qui lui avait apporté pendant la nuit des dépêches pour être transmises à Bayonne. Cet homme me raconta qu’une colonne carliste était arrivée à Elizondo, la veille au soir, avec Zumalacarreguy. D’après quelques paroles échappées devant lui à des officiers, car il était un confidente, un espion, il supposait que le général, après avoir traversé le Baztan, marcherait vers Goyzueta, où se trouvait alors la junte carliste de Navarre.

J’eus aussitôt la pensée d’aller voir cette glorieuse armée qui passait si près de la frontière. J’embrassai ma mère et partis avec Bidarray pour guide. Toute la journée, je marchai dans la neige qui couvrait nos montagnes (on était en février), et vers quatre ou cinq heures du soir j’arrivai à Goyzueta. Près de la ville, sur une hauteur on me cria : Qui vive? C’était un factionnaire carliste qui barrait le sentier. Je répondis : Navarre! et je passai, tout fier déjà de me trouver au milieu d’un camp.

L’avant-garde carliste occupait Goyzueta. Des volontaires allaient et venaient par la ville, préparant des vivres. D’autres sur la place gardaient les faisceaux d’armes, et quelques officiers se promenaient en fumant la cigarette. Je regardais tout émerveillé cet appareil militaire, ces soldats dociles, ces rudes officiers aux longues moustaches dont les sabres traînaient sur le pavé. Tout à coup une fanfare de clairons se fit entendre au loin, et les gens de la ville crièrent de tous côtés : Zumalacarreguy ! Au même instant, un peloton de cavaliers arriva au trot sur la place. C’étaient ces fameux lanciers de Navarre que créait alors le capitaine-général, et qui portaient au hasard, suivant qu’ils les prenaient à l’ennemi, celui-ci un uniforme de dragon, celui-là de hussard, un autre la veste du paysan et le mouchoir noué autour de la tête, t04is taillés en athlètes, avec des mines terribles, et une lance qu’ils semblaient manier comme un jouet.

Je courus me mettre à l’entrée de la rue, et bientôt arriva, clairons en tête, un bataillon navarrais. Vêtus aussi de la dépouille des christinos, c’est-à-dire de longues capotes grises, coiffés de bérets bruns, leurs armes brillantes sur l’épaule, les montagnards marchaient d’un pas rapide et muet, car ils n’étaient chaussés que d’alpagattes ou d’abarcas, espèce de sandales en peau de bœuf. Aussi alertes qu’une troupe fraîche, il fallait regarder la rougeur de leurs visages pour deviner qu’ils venaient de faire quinze ou vingt lieues. Dans leurs rangs flottait le drapeau noir de Navarre, et je ne vous dépeindrai pas, mon ami, avec quelle admiration et quel enthousiasme je les regardais passer, tandis que les enfans criaient: Vive Charles V ! vivent les fueros !

Les cris redoublèrent lorsqu’on vit derrière ce bataillon un groupe d’officiers à cheval, couverts de boue comme leurs soldats. L’un d’eux marchait un peu en avant, tout pareil aux autres pour le costume, large béret rouge, jaquette de peau d’ours, long sabre droit, point de broderies ni de galons ; mais tout le monde le reconnut à son profil sévère et à ses yeux d’aigle : c’était Zumalacarreguy Dès qu’il parut sur la place les clairons sonnèrent la marche des anciens rois de Pampelune, et je frémis de la tête aux pieds comme si une vision eût passé devant moi.

Deux autres bataillons marchaient derrière, moins bien vêtus mais tout aussi fringans, et je revins de ma stupeur quand je reconnus tout à coup mon oncle don Joaquin qui chevauchait entre les files. Le curé de Lesaca avait endossé une longue redingote noire, avec des bottes et un petit chapeau de feutre à l’aragonaise. Il passa sans prendre garde à moi, et j’admirai à mon aise sa tenue de campagne. Le curé ne portait point d’armes; j’appris ensuite qu’il mettait dans les fontes de sa selle, en guise de pistolets, son bréviaire et quelques médicamens pour les blessés.

Quand les bataillons se furent rangés sur la place, Zumalacarreguy passa à cheval devant leur front avec cet air de commandement qui ne le quittait pas. Ses soldats restaient muets, mais tous leurs regards attachés sur lui, comme s’il les eût fascinés.

Je profitai de ce moment pour m’avancer le cœur battant vers mon oncle, qui venait de mettre pied à terre dans un coin, et je lui souhaitai le bonjour. Il me regarda en fronçant le sourcil : — Que fais-tu ici. Manuel? Où sont tes armes?

— On va me les donner tout à l’heure, dis-je avec assurance,

— Tu es donc des nôtres? Depuis quand?

— Depuis une minute, mais jusqu’à la mort.

Je parlais d’un ton si résolu que mon oncle fut d’abord interdit, puis il m’ouvrit les bras en souriant.

— Enfin, mon cher enfant, dit-il, je te reconnais. Je savais bien que je retrouverais le sang des Haristeghia.

Je fus assez madré pour dire à don Joaquin que ma mère m’avait jusqu’alors retenu auprès d’elle, et je demandai à être enrôlé sur l’heure. Mon oncle me fit observer que j’étais Français, et que le capitaine-général pouvait seul permettre mon engagement dans l’armée royale. Il me promit de me présenter le soir même à Zumalacarreguy.

La nuit tombait. Le clairon appela les volontaires, qui formèrent le cercle par compagnies autour de leurs sergens-majors, et récitèrent la prière du soir. Le sous-officier commençait le Pater et l’Ave du rosaire et les soldats achevaient d’une voix grave le pieux refrain. Çà et là des torches éclairaient ces groupes de soldats dont les mâles visages se recueillaient dans la prière. Ç’a toujours été l’usage de notre armée, quelque part qu’elle fût, et l’on aurait interrompu une marche forcée plutôt que d’y manquer. Le chapelet terminé, les soldats se dispersèrent pour dormir dans les maisons de la ville.

Je suivis don Joaquin à l’errico-etchea, au palais municipal, où logeait l’état-major. Nous traversâmes une chambre pleine de sous- officiers et de paysans confidentes qui attendaient des ordres, et l’on introduisit aussitôt mon oncle dans la salle même où se tenait le général. Il y avait là autour de lui, sous un pauvre quinquet, une dizaine d’officiers bottés et armés, tous d’un aspect plus farouche l’un que l’autre, qui discutaient ensemble, debout comme les vieux Cantabres dans le bilzaar national. Un volontaire leur apprêtait sur une table voisine un frugal repas de jambon et de garbanzos. Dès qu’on annonça mon oncle, les officiers s’écartèrent, et le capitaine-général s’avança vers lui d’un air affable. J’étais plus ému que si je me fusse trouvé devant le roi d’Espagne.

— Don Thomas, lui dit mon oncle, je t’amène le neveu des Haristeghia. Il est né Français, mais il a le cœur navarrais. Si tu veux, il servira dans l’armée royale.

Don Thomas fixa sur moi un regard perçant dont je me sentis pénétré jusqu’au fond de l’âme, mais je ne baissai pas les yeux.

— Jeune homme, dit le général après m’avoir ainsi regardé un instant, ton oncle don Pablo a été tué près de moi à Tolva et don Luiz un peu plus loin le même jour. Tous deux se battaient comme des Basques de vieille race. Es-tu prêt à les imiter?

— Oui, mon général, répondis-je tout rouge d’orgueil.

— Dans quel bataillon veux-tu t’enrôler?

— Dans celui qui porte le drapeau noir.

— Ah ! dit le général en souriant, as-tu vu l’emblème de ce drapeau (il y avait dessus, brodés en couleur jaune, un crâne et des ossemens) ? C’est le bataillon de la Mort. Il ne fait jamais de quartier, mais aussi il est toujours en première ligne, et... ses rangs se renouvellent souvent. Je ne répondis rien, et me tournai vers don Joaquin comme pour lui demander de plaider ma cause.

— Don Thomas, dit mon oncle, laisse-le faire. Bon sang ne peut mentir.

Zumalacarreguy, sans rien ajouter, me tendit la main. Quand je sentis la mienne dans cette main vaillante, une sorte de frisson me parcourut le corps. Le génie de la guerre incarné devant moi me fascinait, et je me donnai à lui tout entier. Ainsi se réalisaient mes songes d’enfance.

On me donna le soir même le fusil d’un volontaire abandonné à l’hôpital, c’est-à-dire aux christinos, on m’incorpora dans le bataillon de la Mort, le 3e de Navarre, et j’allai me jeter sur un lit près de mon oncle pour dormir un peu avant le départ. Don Joaquin se chargea d’écrire à ma mère une lettre qu’il remit au fidèle Bidarray : j’étais sûr de mon pardon.

A trois heures, don Joaquin m’éveilla, et je fus des premiers dans le rang à l’appel. Nous sortîmes de Goyzueta sans bruit pour ne pas donner l’éveil aux espions ennemis. Je crus marcher au combat et ne me sentis pas d’aise; mais quelques heures après, quand je m’aperçus que je tournais le dos à nos montagnes, mon cœur se serra. L’image de Paula se présenta tout à coup à ma pensée, et des larmes me vinrent aux yeux. Je les cachai pour éviter les railleries de mes anciens amis que je retrouvais près de moi devenus d’insoucians et rudes compagnons. Un moment, je me repentis de ma résolution subite; il était trop tard pour revenir sur mes pas, et l’ennemi se chargea bientôt de me rendre du cœur.

Nous avions passé à Lecumberri et traversé la sierra d’Aralar, nous dirigeant vers la Basse-Amescoa. Je supportai si bien la fatigue de deux longues étapes à travers les rochers et la neige que l’on ne me traitait déjà plus de conscrit. Zumalacarreguy, en suivant une vallée parallèle, avait dérobé sa marche aux troupes d’Oraa, qui le serraient de près. Le second jour, vers le soir, comme nous approchions d’Echarri-Aranaz, nos éclaireurs signalèrent les avant-postes ennemis. C’était la colonne de Lorenzo, qui voulait nous barrer le passage. Le capitaine-général déploya aussitôt ses bataillons sur une position avantageuse, et je vis pour la première fois les christinos. Ils nous attendaient à une portée de canon. A leur aspect, les volontaires poussèrent des cris de joie et, le fusil à la main, se mirent à danser le mutchico; je fis comme eux. C’était notre façon d’attendre l’ennemi. Lorenzo, qui avait des pièces de montagne, nous envoya des obus. Ce bruit du canon me transporta, et je criai plus fort que les autres : En avant! en avant la Navarre! Aï, aï, Nafarroa! Nous partîmes en effet à la baïonnette, mais l’ennemi ne nous attendit pas et se déroba dans les bois. J’enrageais de n’avoir pas essayé mon fusil. Depuis ce moment-là, mon ami, j’oubliai tout, je devins soldat de la tête aux pieds, et il ne fallait pas l’être à demi avec Zumalikarra !

Tenez, ce fut trois ou quatre jours après cette première rencontre que je fus mis de faction une nuit à sa porte dans un hameau de la sierra de Andias où nous étions cantonnés. Il faisait un froid aigu, et je grelottais, n’ayant pas de capote. Au milieu de la nuit, la porte de la maisonnette s’ouvre brusquement, le général sort à moitié nu et saute sur mon fusil en me criant : — Malheureux ! n’entends-tu pas du bruit? — Je lui répondis en l’écartant avec respect : — Don Thomas, reposez-vous et laissez-moi faire mon devoir. Vous n’entendez que les mulets qui nous apportent les vivres. — En effet nous vîmes arriver le convoi d’un village voisin. Le général, qui m’avait reconnu, rentra dans la maison sans dire un mot, et depuis lors me prit en grande amitié.

Je vous cite ce trait parce qu’il peint l’homme qui veillait à tout et ne connaissait pas le repos. Croyez-vous que personne ait jamais fait la guerre comme Zumalacarreguy? Quelques-uns, César, Turenne, Napoléon, et qui encore?.. Je l’ai vu, ce terrible génie, avec deux mille hommes mal équipés et souvent sans cartouches, tenir tête à trois armées et lasser tous les généraux de Christine, — puis peu à peu, sans argent, sans ateliers, sans la moindre place forte, créer quinze bataillons dont il avait tout pris aux christinos, hormis les soldats.

Je vous ai raconté déjà nos merveilleuses campagnes, ces batailles sanglantes d’Allegria, d’Arquijas, de Mendaza, des Amescoas. Après cette dernière journée, le général écrivait dans son rapport : « Gloire au 3e bataillon de Navarre, dont l’enthousiasme et l’impétuosité dans les combats ne peuvent être égalés! » Ah! mon ami, quelles magnifiques et terribles charges que les nôtres ! Il ne fallait pas nous tenir longtemps sous le feu. Le fusil au poing, le couteau entre les dents, nous nous jetions comme des loups sur les Castillans pour tuer, pour éventrer tout ce qui ne fuyait pas, arraîo !.. Mais c’étaient nos jours de fête, et don Thomas ne les prodiguait point; il aimait mieux consumer l’ennemi par la fatigue. Aussi nous ne restions pas trois jours dans le même gîte. Toujours en mouvement, toujours à courir par les cols des sierras; le soir, en vue des factionnaires christinos, le lendemain matin à vingt lieues de là pour en surprendre d’autres. Et pas un de nous ne songeait à se plaindre, bien au contraire. Ah! ce fut là le printemps de ma vie!

Le vieux guérillero s’arrêta, huma quelques bouffées de cigarette et me dit : — Avez-vous fait la guerre?

— Pas assez pour la bien connaître, répondis-je, mais assez pour l’aimer. — Vous comprendrez alors, reprit-il, que je l’aie, moi, aimée par-dessus tout, l’ayant connue si belle, que je me sois laissé enivrer de son charme puissant au point d’oublier mon amaztegheïa. La guerre était devenue ma fiancée. Comment aurais-je pu penser à autre chose qu’à mon rude métier? Soldat, sergent, officier, je l’embrassai avec toute l’ardeur de ma jeunesse. Je n’avais plus d’autre souci que mon service, d’autre rêve que les combats. Parfois peut-être, couché les nuits d’été sur la bruyère et caressé d’une brise parfumée, je me rappelais la fête de Lesaca et la jolie fille d’Ascain à qui j’avais donné mes sermens; mais ce souvenir lointain m’apparaissait comme un songe naïf ou un amusement de l’enfance, indigne d’occuper un homme et un soldat.

Cette vie dura deux ans, jusqu’à la mort de Zumalacarreguy. Vous savez ce qui arriva : l’envie n’épargna pas celui qui s’oubliait toujours lui-même. On le contraignit d’attaquer Bilbao, et le 15 juin 1835 une balle vint tuer du même coup ce grand homme et la fortune de Charles V. Hala behar beîtzen, cela devait être!

Il m’avait nommé capitaine trois ou quatre jours auparavant. Quand je le vis mort, il me sembla que l’âme de la patrie cantabre s’exhalait avec la sienne. Je cherchai une occasion de me faire tuer. Hélas ! on ne nous en donnait plus. La division se glissait parmi nos chefs, et pendant plus de dix mois l’armée resta sur la défensive. Aussi je me tins très heureux d’être envoyé l’hiver suivant, avec mon bataillon et le brigadier Ituritza, sur la frontière de France, où j’espérais trouver de la besogne. Don Joaquin était rentré à sa cure de Lesaca depuis la mort du capitaine-général, et ce fut chez lui que je revis ma mère en venant prendre mon nouveau poste.

Vous savez que le premier soin de Zumalacarreguy, dès qu’il se vit en forces, fut de s’assurer la frontière, de façon à pouvoir tirer de la France par le pays basque ses approvisionnemens, toutes les villes des Provinces étant aux mains de l’ennemi. Vous savez aussi que le gouvernement français donnait alors au parti christino le plus d’appui qu’il pouvait. A peine les Provinces furent-elles soulevées qu’une armée française vint prendre position sur la frontière, et Ton eut soin de la confier à un Basque, au général Harispe, qui avait fait la guerre autrefois dans nos montagnes et connaissait trop bien le pays. Je n’ai rien à en dire : il exécutait des ordres; mais nous l’avons maudit plus d’une fois pour les conseils et l’appui qu’il donnait aux généraux de Christine, sans parler de l’argent et des cartouches qu’il leur envoyait, même au traître Mina, son ancien adversaire.

Il s’agissait donc d’intercepter les approvisionnemens de l’ennemi et d’assurer les nôtres. Nos colonnes volantes faisaient l’un et l’autre en parcourant la frontière, et ce n’était pas une besogne difficile. Mon bataillon, partagé entre Fontarabie et Irun, surveillait le cours de la Bidassoa et le petit fort que les christinos tenaient encore, sous le couvert des Français, à la tête du pont de Béhobie. Nous passions le temps à couler bas ou à capturer les barques qui entraient dans la rivière à leur adresse; d’autres y entraient pour nous, et c’étaient les plus nombreuses. Au bout de quelques semaines, cet emploi de douanier me fatigua. On apprit la victoire d’Ernani remportée par l’infant don Sébastien. J’allai trouver Ituritza et lui demandai de me renvoyer à l’armée, parce que je m’ennuyais à ne rien faire. Il me répondit que tous les officiers de mon bataillon lui faisaient la même demande, mais qu’il trouverait moyen de m’occuper. En effet, quelques jours après il m’appela et me dit :

— Sorrondo, j’ai besoin de toi. Voici quelque temps que les contrebandiers n’apportent plus de salpêtre : nous allons manquer de cartouches. Le quartier-général fait réclamer aussi du drap de Bayonne que ces coquins de marchands n’envoient pas. Il faudrait aller réveiller le zèle des chefs de la contrebande, et je serais bien aise aussi de connaître la force et les positions des Français. Comme tu es du Labourd, j’ai pensé à toi pour cette mission, qui ne laisse pas d’être périlleuse, car, si tu es pris, tu seras envoyé dans quelque forteresse.

L’envie que j’avais de sortir du repos me fit accepter aussitôt cette tâche un peu difficile pour moi, et, en allant à Vera prendre quelques instructions, j’eus la chance de rencontrer un espion des Français fait prisonnier deux jours avant, un colporteur de Sare que je connaissais bien. Je pris ses vêtemens, son passeport et son mulet. Je chargeai l’animal de belles cerises, qui mûrissent à Irun plus tôt qu’en France (on était dans les premiers jours de mai), et cachai mes dépêches dans son bât. Puis je m’acheminai vers Saint-Jean-de-Luz par le col de Liçarlan, au-dessus de Biriatou, sentier toujours fréquenté et par conséquent moins suspect.

Un douanier et quelques soldats m’arrêtèrent. Je montrai mon passeport, et l’explication fut d’autant plus facile qu’il faisait chaud et que je laissai picorer ma marchandise. La frontière passée, je n’avais guère de dangers à redouter, et j’allai bravement vendre mes cerises au marché de Saint-Jean-de-Luz, où j’arrivai dans la matinée.

Nous avions là plusieurs amis dévoués, et il me fut aisé de leur exprimer les plaintes de mes chefs. Ils me promirent de les transmettre aux fournisseurs de Bayonne, découragés sans doute par l’inaction de l’armée carliste. Ces gens-là mesuraient toujours leur zèle et leurs services à nos chances de succès.

J’essayai alors de donner un coup d’œil aux troupes qui remplissaient la ville, espérant bien n’être reconnu de personne, déguisé comme je l’étais et bruni par trois années de campagne. J’entrai dans un cabaret de la place du Château et m’attablai auprès de quelques soldats pour les faire causer; ils n’y mirent pas de façons, et j’appris d’eux ce que je désirais savoir. Par malheur, il se trouvait dans ce cabaret quelqu’un qui me reconnut. Je n’ai jamais su précisément qui c’était; j’ai toujours soupçonné un certain negro [9] de Béhobie réfugié à Saint-Jean-de-Luz. Quoi qu’il en soit, lorsque je sortis, je fus arrêté au milieu de la place par deux gendarmes, qui me placèrent entre eux, et malgré mes protestations me prièrent de les suivre. L’endroit n’était pas propice à une évasion; je compris aussi que le meilleur parti à prendre était de montrer une grande indifférence. On me conduisit tout droit chez le commissaire de police du canton.

Je restai là deux heures dans une sorte de bureau gardé par un gendarme jusqu’à l’arrivée du commissaire. Quand il rentra, il me fit passer dans son cabinet pour m’interroger, et le gendarme resta à la porte. J’avais eu le temps de méditer mes réponses et pensais me bien tirer de mon interrogatoire; mais le commissaire, après quelques questions, me dit : — Vous êtes Français et officier carliste; M. Joly décidera de votre sort tout à l’heure. — M. Joly était le chef de la police politique des Pyrénées, emploi spécial créé dans ce temps-là; il parcourait incessamment la frontière basque. Dieu sait s’il y était maudit.

Les paroles du commissaire ne me présageaient rien de bon ; mais j’avais observé que la fenêtre de son cabinet était ouverte, qu’elle n’était pas fort élevée et qu’elle donnait du côté de la campagne sur un petit jardin enclos de haies. Je méditais déjà de m’élancer par cette fenêtre lorsqu’une voiture roulant dans la rue voisine avec un bruit de grelots s’arrêta devant la maison. Presque au même instant, une servante ouvrit la porte du cabinet et annonça M. Joly.

Je vis entrer un petit homme à lunettes, décoré, une manière de vieux renard. Le commissaire se précipita au-devant de lui avec force salutations et sourires obséquieux. Je pris le temps, et d’un bond je fus dans le jardin. Sauter d’un premier étage et franchir une haie de quatre ou cinq pieds n’était qu’un jeu pour un montagnard comme moi. Avant que les deux alguazils se fussent aperçus de ma fuite, je courais dans les champs de toute la vitesse de mes jambes. Je vis la Rhune devant moi et me dirigeai de ce côté, mais je me trouvai au bord d’un lac, c’est-à-dire de la Nivelle remplie par la marée. M’y jeter à la nage, c’était peut-être le moyen de me faire prendre sur l’autre bord. Je remontai la rivière, courant toujours, et au bout de quelques minutes je fus dans un bois sur la pente d’une colline. Là je m’arrêtai pour respirer et regarder derrière moi. Personne ne me suivait; on cherchait sans doute encore ma trace. La nuit approchait, je n’avais qu’à hâter le pas pour me mettre en sûreté.

Il me sembla qu’en suivant le cours de la rivière j’arriverais à Ascain et à Sare, mais je ne connaissais pas les sentiers parce qu’il n’y avait alors de route que sur la rive gauche de la Nivelle. Je me jetai au hasard dans les bois, marchant vite et m’écartant le moins possible du fleuve. J’allai ainsi pendant une heure environ; la nuit devint tout à fait noire, et je ne trouvais plus à me conduire. Je finis pourtant par sortir des bois, et en traversant une prairie je vis à quelque distance briller la fenêtre d’une maison. Je m’en approchai, et, comme ferait tout voyageur en pays basque, je n’hésitai pas à frapper à la porte pour demander l’hospitalité.

Une servante vint ouvrir. Je lui dis en bon dialecte labourdin qu’il me fallait aller à Aïnhoa, et que je désirais un abri pour la nuit. Elle me répondit qu’elle allait prévenir le maître de la maison. Elle me fit entrer dans une chambre du rez-de-chaussée. Un instant après, elle reparut et me dit : — Le maître est sorti, mais l’etchecanderea va venir. — Elle posa sa petite lampe sur une table et me laissa seul.

Je regardais contre les parois de la chambre quelques estampes représentant les batailles de l’empire et un portrait de Napoléon, lorsque la porte s’ouvrit. Une jeune femme entra, petite et vêtue de noir de la tête aux pieds. Pensant que c’était la maîtresse de la maison, je m’approchai en lui disant d’un ton respectueux : Agur, anderea. Au même instant, je la vis pâlir, porter la main à son cœur et s’appuyer sur un meuble voisin pour ne pas tomber.

Je m’avançai aussitôt vers elle, mais je m’arrêtai à mon tour et tressaillis. Nous nous regardâmes un instant l’un l’autre sans dire une parole.

— Ah ! mademoiselle Paula, murmurai-je tout tremblant, qui l’eût jamais pensé?

— Manuel! C’est donc bien vous! s’écria-t-elle avec joie, et de vives couleurs revinrent aussitôt sur son visage. Comment êtes-vous ici? Pourquoi ne pas me l’annoncer? D’où venez-vous?

J’étais si surpris, si troublé de cette rencontre, que je ne pensai pas à mentir, et je racontai en trois mots la mission dont j’avais été chargé, l’aventure qui me mettait en fuite et le hasard qui m’amenait chez Errecalde.

— Vraiment oui, dit Paula, vous ne pouviez pas connaître notre nouvelle maison où nous habitons seulement depuis un an. Sainte Vierge ! quels dangers vous courez! Mais soyez tranquille, vous êtes chez mon père, et j’aurai soin de vous cacher... Mon Dieu, continua-t-elle en fixant sur moi ses grands yeux, c’est bien vous, vous-même... Seulement votre visage s’est bruni à la guerre... Ah! Manuel, pourquoi partir ainsi? pourquoi ne m’avoir jamais rien fait dire? Vous ne m’avez pas oubliée?..

Je commençais à être assez embarrassé, et par bonheur pour moi Errecalde rentra dans le moment. Ne me reconnaissant pas, il ne parut point surpris de me voir et me donna le bonsoir en labourdin avec sa rondeur habituelle. Je lui demandai de me recevoir suivant la coutume de notre pays, alléguant que je ne connaissais pas le chemin d’Aïnhoa; j’ajoutai que je devais partir avant le jour.

Oughi ethorri, soyez le bienvenu, jeune homme, répondit simplement le vieux Basque. Vous dormirez sous mon toit et partirez quand il vous plaira.

Un moment après, l’on se mit à table pour souper, et mon hôte me fit asseoir près de lui avec mes habits tout poudreux; mais je fus bien étonné de voir un capitaine d’infanterie prendre place avec nous, Paula, qui devina ma surprise, me dit en basque que c’était le commandant de la garnison d’Ascain, logé chez son père. Je n’ignorais pas que les moindres villages de la frontière avaient alors un détachement de troupes. Ce capitaine d’ailleurs se trouvait être un fort bon homme, grand amateur de chasse et de pêche, et il en causa volontiers avec moi.

Pendant le souper, Paula, qui faisait les honneurs de la table (sa mère était morte depuis longtemps), avait peine à contenir sa joie. Elle se levait sans cesse pour mieux me regarder. Le feu de ses yeux, l’incarnat de ses joues, faisaient un étrange contraste avec ses vêtemens, où tout était noir jusqu’au foulard noué autour de ses cheveux. J’ignorais la cause de ce deuil; mais Paula, avec son visage un peu amaigri, ne m’avait jamais paru si belle, et je ne pouvais me méprendre sur le motif de sa joie. Aussi la honte, le remords, la tendresse, s’emparaient de moi peu à peu, et j’avais besoin de me surveiller moi-même pour conserver un air indifférent.

A la fin du repas, la conversation ayant passé par une pente naturelle de la chasse à la guerre, Paula profita d’un moment où son père et le capitaine s’échauffaient à parler de leurs campagnes pour se lever de table et me dire à voix basse : — Sur la galerie à onze heures! — Personne ne l’entendit, et elle se retira. A dix heures, je pris congé de mon hôte, qui me conduisit lui-même à ma chambre en me souhaitant bonne nuit et bon voyage pour le lendemain.

Ma première pensée fut de m’enfuir de la maison et de risquer mon évasion par la montagne pendant la nuit. C’était facile : je connaissais bien les alentours d’Ascain et la Rhune. Quant à la maison, vous l’avez sans doute déjà reconnue; je l’habite depuis quelques années... La chambre de Paula était alors celle où vous avez dormi, et la mienne toute voisine, l’une et l’autre ouvrant sur la galerie. Rien n’était plus aisé que de descendre de cette galerie, et quand je me vis là, je fus vraiment tenté de le faire, redoutant déjà ce qui allait se passer. Fallait-il donc reprendre ma chaîne après l’avoir brisée? N’était-il pas plus sage de regagner mon poste au plus vite sans regarder en arrière?.. Ainsi la raison parlait en moi : mais à vingt ans on n’écoute pas toujours la raison. Je restai sur la galerie, respirant une nuit embaumée de printemps, et, à mesure que l’heure avançait, de plus en plus troublé et impatient de voir celle qui m’attendait aussi.

Le léger bruit d’une porte qui s’ouvrit discrètement me fit tout à coup tressaillir. Paula sortit de sa chambre à pas muets et vint à moi sans hésiter. — Tout le monde dort dans la maison, me dit-elle à demi-voix, cependant parlons bas : il y va de notre intérêt à tous deux. Vous me pardonnerez de vous avoir donné si brusquement ce rendez-vous. Il vous est bien difficile de vous arrêter dans cette maison, et j’ai tant de choses à vous dire!.. Oh ! quelle joie de vous retrouver et de vous revoir!.. Je savais que vous ne tarderiez pas à revenir. La vieille Panchica, la sorcière, me l’a annoncé l’autre soir, et puis j’ai fait dire une messe à Notre-Dame de Guadalupe [10].

J’étais à la fois si honteux et si ému de cet accueil que je ne pus m’empêcher de dire avec ma franchise ordinaire : — Mademoiselle, je ne mérite pas l’amitié que vous me témoignez.

— Ne parlons plus de votre départ, reprit aussitôt Paula. C’est ma faute : c’est moi qui vous ai éloigné de la maison et vous ai porté à cette malheureuse résolution. Ah! j’ai assez pleuré mon erreur!.. Ce n’est pas moi d’ailleurs qui vous blâmerai d’avoir combattu avec nos frères d’Espagne; mais du moins ne pouviez-vous pas m’envoyer un adieu et de loin en loin quelque message par nos contrebandiers?..

A cela, je pus répondre sans trop mentir que j’avais toujours fait la guerre dans le sud de la Navarre, dans l’Alava et la Biscaye, et que je ne m’étais rapproché de nos montagnes qu’à d’e rares intervalles, dans des marches rapides.

— Ce qu’on veut, on le peut, murmura Paula. Avec quel embarras et quelle froideur vous vous excusez!.. Ah! Manuel, Manuel, vous ne m’aimez plus, moi qui ne respire que pour vous, moi qui vous ai attendu dans le deuil et dans les larmes pendant trois ans ! Vous voyez ces vêtemens noirs, je ne les ai pas quittés depuis le jour où j’ai appris votre fuite. — Oh! Dieu, est-il possible! m’écriai-je. Ah! pardonnez-moi! Comment aurais-je deviné cela? comment aurais-je pu croire à tant d’affection ?

— Sorrondo, reprit Paula avec orgueil, ne t’ai-je pas donné ma foi? Rappelle-toi la course de Lesaca. Ce jour-là, nos fiançailles ont été écrites par le destin, et j’ai senti que je ne m’appartenais plus. C’est de tout mon cœur que je t’ai promis d’être ta femme. Quand tu es parti, je ne savais pas si tu reviendrais de cette terrible guerre... Et si tu étais revenu, je ne savais pas non plus ce que ferait mon père, car il n’aime pas les carlistes, et je sais qu’il a beaucoup plus de terres que toi. Cependant je me suis détournée de tous les jeunes gens qui ont voulu me parler. Simon Louberria, Vincent Hiriart et d’autres ont perdu leurs peines ; j’ai gardé ma robe noire malgré les reproches de mon père.

Que répondre à de tels aveux?.. J’étais déjà à ses pieds, et je prenais ses mains pour les couvrir de baisers. Elle me releva, et nous restâmes dans les bras l’un de l’autre...

Ce fut un de ces momens de bonheur trop rares dans la vie de l’homme, mais si beaux, si doux, que le souvenir en est encore aussi vivant après trente années. Je connus cette nuit-là un sentiment nouveau. Il ne s’agissait plus d’une amourette d’enfant, comme au temps des courses de bague. Deux années de vie guerrière avaient fait de moi un homme. Le cœur ne s’ouvre bien que dans les épreuves et dans la lutte. Je pouvais maintenant comprendre ce que valait mon amaztegheïa, sa beauté et surtout son âme. Alors seulement je l’aimai et je me donnai tout entier à cette généreuse fille, qui eût mérité l’amour d’un roi.

— Il faut que tu partes, me dit-elle, car on te prendrait pour te mettre en prison. Manolo, quand reviendras-tu?..

Cette question me rendit à moi-même en me rappelant tout à coup mon devoir.

— Hélas ! répondis-je, Dieu sait quand la guerre sera terminée et quand il me sera permis de revenir.

Paula ne put retenir un cri d’effroi. Elle me supplia d’avoir pitié d’elle, me représenta que je n’étais pas Navarrais, qu’aucune loi ne m’obligeait à me dévouer jusqu’au bout à la cause des fueros, — Tu en as fait assez pour ta gloire, me dit-elle, reviens au pays, et nous serons heureux.

Je n’eus pas de peine à lui faire comprendre qu’il me fallait d’abord rendre compte de ma mission, et que je ne pourrais quitter avec honneur l’armée carliste tant qu’il n’y aurait pas au moins une suspension d’armes. Elle me demanda si je prévoyais que la guerre pût durer longtemps encore.

— Les choses comme les hommes ont leur destinée, lui répondis-je. Si les Castillans ne veulent pas commander les Basques, nous serons bientôt à Madrid. — Je ne croyais pas un mot de ce que j’avançais, mais il fallait bien rassurer ma pauvre fiancée.

Nous causâmes une partie de la nuit, remontant aux souvenirs de notre première rencontre, ébauchant des projets, des rêves pour l’avenir. Il me fallait pourtant passer la frontière avant le jour. Vers deux heures, je dis adieu à Paula. Elle pleurait en m’embrassant, et moi je contenais mon émotion, mais je compris alors pour la première fois que l’on puisse sacrifier un devoir à une passion. Paula m’ouvrit la porte de la maison; je m’élançai dans la campagne et pris au pas de course le chemin d’Olhette. Un moment, je me jetai dans un taillis pour laisser passer une patrouille, puis je franchis au petit jour la frontière et arrivai sans encombre à Irun.

J’avais besoin de retrouver mes Navarrais, car cette nuit me laissait des vestiges funestes dans le cœur. Pendant plusieurs jours, je n’eus point de goût au métier. Lorsque, du haut des tours de Fontarabie, je surveillais la mer et l’entrée de la Bidassoa, je passais de longues heures à regarder les montagnes de France... Souvent je me demandais ce qu’allait devenir en moi le soldat. Une étrange rencontre ne tarda pas à le réveiller.

En vous racontant nos campagnes, je vous ai parlé, je crois, d’une milice créée par les généraux ennemis pour remplacer leurs troupes du côté de la frontière. L’honneur de leur parti n’y gagnait rien, car, pour former cette garde nationale, on avait ramassé tous les vauriens de nos villes, de Bilbao, de Pampelune, de Saint-Sébastien. Ces urbanos, appelés ordinairement aussi peseteros, parce qu’on leur donnait pour solde une peseta fort mal gagnée, n’étaient bons qu’à brûler les églises et les couvens. Vous pensez si nous haïssions des traîtres qui vendaient leur patrie et osaient porter le béret rouge. Ils nous le rendaient bien, mais n’osaient guère se mesurer avec nous : depuis que j’étais sur la frontière, je n’avais pas encore eu l’occasion d’atteindre et de frotter ces coquins.

Ituritza m’avait placé depuis quelques jours à Vera, pensant avec raison que je connaissais mieux que personne les montagnes d’alentour. Un matin, je descendais les dernières pentes de la Rhune, escortant avec un peloton des ballots de poudre qui avaient passé la frontière pendant la nuit. Tout à coup, d’un petit plateau couvert de hautes fougères que nous devions traverser pour rentrer à Vera, éclata sur nous une vive fusillade. Deux ou trois de mes soldats furent atteints, et je restai d’abord étonné de trouver sur mon passage des gens aussi hardis. Puis aussitôt je menai mes hommes au pas de course sur cet ennemi invisible. Je vis alors se lever une cinquantaine de peseteros qui commencèrent à jouer des jambes. Leur chef, un homme de haute taille, essaya de les rallier en vociférant : il n’en put venir à bout. Alors je le vis se tourner vers moi et me faire un geste de bravade, puis se retirer tranquillement en essuyant le feu de mes troupes. Il me sembla reconnaître la tournure de cet homme sans pouvoir démêler mes souvenirs; le lendemain, je reçus un billet conçu à peu près ainsi : « Don Manuel, tu dois me connaître. Je suis Pedro Garmendia. Rappelle-toi Lesaca et Saint-Jean-de-Luz. La balle ou le couteau me vengeront de la bague et de la pelota. La partie est maintenant entre nous deux. »

Cette rencontre et cette bravade ne pouvaient arriver plus à propos : j’en eus une véritable joie. Je répondis à Garmendia qu’il était bien ridicule de penser me faire peur, mais je résolus de prendre plus de précautions avec lui qu’avec d’autres. Je le savais adroit et déterminé. Un de mes espions, que j’envoyai à la découverte, m’apprit les aventures de Garmendia. Ayant commis quelque meurtre, il s’était engagé dans l’armée espagnole au moment de la prise d’armes des Basques. Fils d’un negro, il n’avait pas cherché à les suivre. Apparemment il s’était bien battu, puisqu’on venait de le nommer lieutenant et de lui donner une compagnie d’urbanos à commander. Il se tenait avec elle à Elizondo, alors au pouvoir des christinos.

Dès lors nous passâmes le temps à nous chercher l’un l’autre. Garmendia me tendit plus d’une embuscade, mais toujours sans succès : ses hommes ne pouvaient pas tenir contre de vrais Escualdunac. Je surpris un jour ces misérables dans le petit village d’Aranaz, pas loin de Lesaca. Ils avaient fusillé le curé, outragé des femmes, et s’amusaient dans l’église à prendre pour cible le Christ et Notre-Dame. Nous arrivâmes à l’improviste et nous laissâmes dans l’église même, comme expiation, quinze ou vingt de leurs cadavres. Je ne sais comment échappa Garmendia. Une autre fois il fut surpris dans un bois par mon lieutenant. Plusieurs soldats l’entourèrent et lui enlevèrent son sabre. Il tira son couteau, en donna dans le ventre à deux ou trois et se sauva couvert de blessures. C’était, ma foi, un rude jouteur.

L’été se passa de la sorte sans que je pusse revoir ma fiancée. Franchir des montagnes et marcher toute la nuit pour causer quelques instans avec une amaztegheïa, nos jeunes Basques le font sans cesse; mais un officier ne pouvait se permettre de telles escapades. Paula, de son côté, qui avait des parens à Vera, aurait voulu s’y hasarder; mais je le lui interdis moi-même. Garmendia rôdait sans cesse dans la vallée, et lui aurait fait un mauvais parti. Une fois seulement je rencontrai ma maîtresse dans une étrange circonstance.

Une nuit du mois de novembre, me trouvant avec quelques hommes au col d’Ibardin sur le sentier d’Olhette, pour recevoir un convoi, j’entendis des coups de fusil résonner au-dessous de moi dans la vallée du côté de la France ; nos contrebandiers ne parurent point. Je pensai que des soldats les avaient surpris et dispersés. Le matin en effet un hachero, un porteur, arrive à moi tout sanglant d’une blessure et me raconte que deux de ses camarades ont été tués, mais que les ballots sont sauvés, et qu’il cherchera des porteurs pour la nuit suivante.

Je restai à mon poste sur la montagne, où le vent de mer apporta dans l’après-midi une violente tempête. La pluie tombait drue, et nous n’avions qu’une méchante cabane de berger pour nous abriter.

— Voilà qui va bien, dis-je à mon sergent, les ballots passeront cette nuit.

— C’est vrai, capitaine, répliqua le sergent, Bassa-Yaon travaille pour nous; il sera toujours Basque. — Si vous l’ignorez, Bassa-Yaon, c’est-à-dire le Seigneur-Sauvage, est pour nos paysans un être fantastique qui règne sur les montagnes et gouverne les orages.

Dans le moment, un soldat vient me dire que des mulets chargés arrivent par le sentier d’Olhette, ayant peine à se tenir avec leurs conducteurs sous les tourbillons du vent et de la pluie. Je sors de la cabane et je vois les mulets précédés d’une femme à cheval.

— Bassa-Yaon a pris une singulière figure, dis-je à mon sergent. Un cri de joie me répond, et la jolie tête de Paula sort d’un capuchon tout ruisselant de pluie.

— La nuit dernière, me dit-elle, nos meilleurs contrebandiers ont été tués ou blessés par la troupe. Tout le village était dans l’épouvante, personne ne voulait plus s’exposer. Mon père étant absent, j’ai chargé des muletiers qui sont à lui de prendre vos ballots, et je les ai accompagnés jusqu’à la frontière, parce que les douaniers me connaissent; l’orage nous a surpris dans la montagne. Je savais bien que je vous trouverais ici.

Voilà, mon ami, de quoi était capable cette vaillante fille : vous conviendrez qu’un soldat comme moi, en lui donnant son cœur, l’avait bien placé.

Quand nous fûmes ensemble dans la cabane, faisant tant bien que mal sécher nos manteaux devant un feu de bruyères, Paula me supplia de ne pas l’abandonner plus longtemps. Il ne lui était que trop facile de m’attendrir; je promis tout ce qu’elle voulut. J’écrivis le lendemain à un officier de l’état-major-général pour connaître les mouvemens de l’armée royale; il me répondit, contre mon attente, que l’infant don Sébastien ne tarderait pas à rentrer en campagne et que mon bataillon devait être rappelé pour faire partie de l’armée d’opérations. Cette nouvelle me jeta dans une cruelle perplexité. Je crois pourtant que, si l’on m’eût alors envoyé à l’armée, je n’aurais pas refusé; mais les choses tournèrent bien autrement.

Garmendia ne me laissait guère de repos. Un jour que j’avais été appelé à Irun pour prendre part à une attaque contre le fortin de Béhobie, il envahit le bourg d’Alzate, à la porte de Vera. L’attaque du fort n’ayant pas mieux réussi qu’à l’ordinaire, je revenais avec ma colonne, lorsqu’en approchant de Vera je fus averti de ce qui se passait là. Je pris un détour pour attaquer les peseteros en leur coupant la retraite. Je les trouvai à Alzate en train de brûler le couvent des capucins, vide par bonheur, car tous les religieux avaient pris les armes depuis longtemps. Les bandits essayèrent de se défendre dans le village, mais ce fut bientôt fait de les déloger. Alors Garmendia, se voyant tourné du côté d’Elizondo, battit en retraite vers la frontière de France, où il savait bien qu’il trouverait un passage. Irrité de son audace, je le poursuivis avec plus d’ardeur que de prudence, car tout à coup sa troupe fit volte-face et nous envoya une décharge presqu’à bout portant. Plusieurs de mes hommes tombèrent tués ou blessés, moi-même je roulai avec une balle dans le flanc. Je me relevai cependant et voulais poursuivre, mais je m’aperçus que j’étais sur le sol français : une troupe de voltigeurs descendait en courant d’une crête voisine pour nous envelopper. Nous étions justement près du col d’Ibardin, sur le chemin d’Olhette. Je criai à mon lieutenant de ramener aussitôt ses hommes en Navarre, ce qu’il exécuta à merveille; les peseteros se retirèrent tranquillement d’un autre côté. Un lieutenant français vint à moi et me dit poliment que j’étais son prisonnier, mais qu’il me laissait mon sabre. Vous savez que, depuis la convention signée entre Zumalacarreguy et lord Elliot, les carlistes étaient partout traités de belligérans.

L’officier, me voyant pâle et sanglant, m’offrit de me faire transporter, car il m’eût été difficile de marcher sur ce terrain montueux. Les voltigeurs firent des brancards avec quelques tiges de hêtres et nous portèrent, moi et deux autres blessés. Je demandai alors au lieutenant s’il s’était trouvé là par hasard. Il me répondit que non, qu’il avait reçu un avis de Garmendia, et que sa consigne était de prêter main-forte aux christinos. Il me traita d’ailleurs avec une grande politesse, m’apprit qu’il commandait le détachement d’Ascain et m’offrit de me faire soigner chez le maire du village, en attendant qu’on pût me porter à l’hôpital de Saint-Jean-de-Luz. Ce fut un premier baume sur ma plaie d’apprendre que j’allais voir Paula, car je savais bien qu’elle ne s’effraierait pas de ma blessure; comme l’officier me demanda mon nom, j’eus assez de présence d’esprit pour répondre que je m’appelais Haristeghia et que j’étais de Lesaca. En approchant du village, j’appelai le premier garçon qui se présenta, je lui demandai en basque de courir à Aguerria prévenir l’etchecanderea qu’on lui apportait don Manuel légèrement blessé, et fis accroire à l’officier que j’envoyais ce messager à Sare chez des parens. Connaissant les mœurs du pays, il ne s’étonna de rien. Paula m’attendait sur le seuil de la maison, très pâle, mais assez maîtresse d’elle-même pour ne pas laisser paraître son émotion. Elle me fit transporter dans un lit et parut n’exercer à mon égard que l’hospitalité ordinaire du pays, son père n’étant pas encore revenu des champs. Un moment après cependant, elle entra seule dans ma chambre et éclata en sanglots. Je la rassurai d’autant plus que je me croyais déjà guéri par le bonheur d’être auprès d’elle. Un chirurgien qu’elle avait demandé à Saint-Jean-de-Luz arriva deux heures après et déclara que ma blessure serait fermée au bout de quelques semaines, mais que la fièvre allait me prendre et qu’il ne fallait pas songer à me transporter ailleurs. Je ne sais si ma fiancée lui avait dicté cette ordonnance; lorsqu’elle l’entendit, les couleurs revinrent sur son visage. Son père ne s’aperçut de rien, ne se plaignit point de recevoir chez lui le capitaine Haristeghia. N’ayant jamais su ce qui se passait entre sa fille et moi, il la laissa sans le moindre soupçon me soigner comme une sœur de charité.

Je n’ai pas besoin de vous dire, mon ami, qu’elle s’y prenait bien et que la guérison faisait des progrès rapides. Au bout de huit jours, il ne me restait que le plaisir de voir sans cesse à mon chevet ma chère maîtresse. Que de fois elle me reprocha alors mon ingratitude! que de fois je lui jurai de ne plus la quitter! — Ene maïtia, ma bien-aimée, lui disais-je, je renonce à ma folie guerrière, je suis pour toujours à toi !

Voyez combien l’amour est égoïste et comme il se sacrifie à lui-même les premiers devoirs, les sentimens les plus sacrés! Ma mère était à deux ou trois lieues de là, j’aurais pu aisément me faire porter chez elle : je ne le fis pas. J’attendis d’être à moitié guéri pour lui demander une visite, et la priai de ne venir que rarement à Aguerria. Ma bonne mère comprit tout et ne se plaignit pas.

Je ne tardai pas à venir m’asseoir à la table de l’etcheco-yaona, et ce fut vraiment une fortune pour moi que le lieutenant de voltigeurs se trouvât un garçon de facile humeur, car il aurait pu me faire conduire à Bayonne. Il se contenta de me demander ma parole que je ne chercherais pas à m’enfuir. Ma guérison achevée, on devait m’envoyer dans une ville du nord pour y être interné.

Je causais beaucoup avec Errecalde et cherchai à combattre ses préventions contre les carlistes. Il me fit raconter par le menu les campagnes de Zumalacarreguy et y prit un extrême intérêt. A chaque trait brillant du héros, il s’écriait : — Ah ! quel général ! — ou bien : — Les Basques seront toujours les premiers soldats du monde! — Souvent il me disait : — C’est parce que vous êtes des Basques que vous battez les christinos. Il faut convenir que cette guerre fait honneur à notre race. — Peu à peu je m’établis ainsi dans son estime, et vous allez voir ce qui arriva. La compagnie d’infanterie cantonnée à Ascain était relevée tous les trois mois. Quatre ou cinq semaines après mon aventure, un autre officier vint remplacer celui qui m’avait fait prisonnier et fut logé chez le maire d’Ascain, qui tenait à honneur cette hospitalité. C’était un capitaine, officier de fortune et fort mal élevé. Quand je le vis, je commençai à trembler, car il était tout à fait maître de mon sort; mais, s’il voulut me vexer, il s’y prit très mal. Dès le premier jour, à table, croyant faire sa cour au maître de la maison, il témoigna le plus grand dédain pour l’armée carliste. Errecalde prit fort mal la chose et lui répondit sèchement : — Monsieur, vous pouvez en croire l’expérience d’un vieil officier, les Basques sont peut-être les meilleurs soldats de notre armée, et ceux d’Espagne valent ceux de France. — Pour toute réponse, le capitaine se mit à ricaner, et je vis Errecalde froncer le sourcil. Un orage grondait qui ne tarda pas à éclater.

Le capitaine, — il s’appelait Lacaze, et je vous ai dit que c’était ce qu’on appelle un soudard : il y en avait encore dans ce temps-là, — le capitaine, se voyant logé sous le même toit qu’une très jolie fille, trouva tout naturel de la courtiser à peu près comme une servante d’auberge. Il adressa à Paula quelques propos galans qu’elle feignit de ne pas entendre. Lacaze ne se rebuta pas, et pour être sans doute plus persuasif joignit un beau matin je ne sais quel geste à ses paroles. Vous pouvez vous imaginer de quelle façon lui répondit Mlle Errecalde; mais le capitaine avait mal pris ses mesures, car le hasard voulut que la fenêtre de la chambre (c’était ici même) où il tentait sa conquête fût ouverte, et que nous fussions, Errecalde et moi, dans le jardin, à trois pas de la fenêtre. Nous entendîmes cette odieuse scène et nous précipitâmes l’un et l’autre dans la chambre. Lequel des deux était le plus irrité, je ne vous le dirai pas. Cependant Errecalde se contint. — Monsieur, dit-il à l’officier, vous venez de commettre une lâcheté. Je devrais vous demander une réparation; mais vous êtes mon hôte, et les coutumes de mon pays m’interdisent de me battre avec vous. J’espère seulement que vous ne coucherez pas ce soir dans ma maison.

Le capitaine ne disait mot; je m’avançai. — M. Errecalde a raison, lui dis-je, mais moi qui ai avec lui des liens de reconnaissance, je peux le venger, lui et sa fille. C’est à moi que vous avez affaire.

Il me toisa du regard et me dit insolemment : — Je vais donner l’ordre de vous arrêter.

— Un moment, monsieur, s’il vous plaît, répliqua Errecalde. D’abord vous n’arrêterez pas M. Haristeghia chez moi. Et puis il est votre égal, capitaine comme vous dans une armée régulière. Il a le droit de vous provoquer : nous allons voir comment vous vous tiendrez avec un Basque. Lacaze ne manquait pas de cœur. Il me dit, en essayant de se contenir : — Allons, monsieur, finissons-en tout de suite. — Je vis Paula changer de visage, et je lui dis en basque : — Rassurez-vous, il ne peut lutter contre un Navarrais.

Nous sortîmes tous les trois et passâmes par le village pour prendre avec nous le sous-lieutenant de Lacaze qui devait lui servir de témoin ; puis nous nous rendîmes dans un petit bois. Lacaze et moi nous avions pris, faute d’épées, deux sabres français d’infanterie, arme peu commode, mais qui ne m’embarrassait point. Je déconcertai tout de suite mon adversaire par ma garde espagnole, et après deux ou trois passes je lui traversai le bras d’un coup de pointe. L’arme du capitaine tomba, et son témoin déclara que le combat ne pouvait plus continuer, ce qui était manifeste. Errecalde banda lui-même la plaie de Lacaze, qui fut le soir même à Saint-Jean-de-Luz se mettre entre les mains du chirurgien; mais Errecalde s’y rendit de son côté pour voir le général Harispe, de qui il était particulièrement connu et estimé, ayant servi longtemps sous ses ordres. Le maire d’Ascain rendit compte au général de ce qui s’était passé; il demanda et obtint à la fois que Lacaze fût changé de compagnie et qu’on me rendît ma liberté.

Ai-je besoin de vous dire la joie de ma fiancée quand je rentrai à Aguerria? Le soir même, pendant l’absence de son père, nous eûmes un long entretien.

— Ma chère Paula, lui dis-je, mon duel sera demain la fable de toute la contrée. Il n’en faut pas davantage pour te compromettre, d’autant plus que j’habite depuis trois mois dans ta maison. Paula, nous ne pouvons plus tarder à nous marier : il me semble que ton père n’a maintenant aucune raison de ne pas me traiter comme un ami éprouvé.

Paula poussa un cri de joie et se laissa tomber dans mes bras.

O maïtenena! ô le plus aimé! s’écria-t-elle, tu as prévenu ma pensée. Oui, Manolo, il faut tout de suite interroger mon père. C’est moi qui le ferai demain, et il ne me refusera pas, si je lui porte le serment que tu me fais de ne plus me quitter...

Elle s’arrêta pour m’interroger du regard, comme si elle eût encore douté de ma constance ; mais je me jetai à ses pieds, lui jurant que rien au monde, aucun ordre, pas même le bruit du canon ou des clairons navarrais, ne pourrait me séparer d’elle. Trois années de service et deux blessures m’autorisaient à donner ma démission, surtout dans un moment où l’armée royale semblait condamnée au repos. Il ne s’agissait que d’écrire à mon général, et je promis de le faire aussitôt.

Le lendemain, Paula, rassemblant tout son courage, s’en alla trouver son père et lui conter qu’elle avait retrouvé son senargheï, et que ce fiancé fidèle, Manuel Sorrondo, était digne de sa main. Je n’ai jamais bien su comment la chose s’était passée, mais les pères ne sont pas d’ordinaire trop sévères pour leurs filles : celui-ci, je pense, ne gronda pas beaucoup la sienne. Paula vint me retrouver les yeux brillans de joie, mais avec un peu plus d’embarras qu’auparavant. Errecalde vint un moment après; il me tendit la main en souriant et serra fortement la mienne. Le digne homme ne s’était vraiment douté de rien : — Parbleu, me dit-il, quand je vous ai vu jouer à la pelota à Saint-Jean-de-Luz, j’ai toujours pensé que vous feriez votre chemin.

Le soir même, j’écrivis au brigadier Ituritza pour lui annoncer que je donnais ma démission. Ensuite je fus à Sare passer quelques jours chez ma mère, et c’est de là que je revins avec une joyeuse et brillante escorte de jeunes gens prendre ma fiancée pour la mener à l’église. Comme elle était belle ce jour-là!.. En traversant la place d’Ascain, elle s’arrêta tout à coup et se tourna vers moi, me montrant du doigt une figure étrange qui me fit aussi tressaillir. C’était une vieille femme, ridée et courbée, vêtue de haillons noirs, qui s’appuyait sur un bâton et regardait passer le cortège avec un rire méchant. Il me sembla reconnaître ce visage diabolique : je me rappelai tout à coup la cascarota que j’avais rencontrée à Saint-Jean-de-Luz. Pendant la messe, tandis que j’étais assis à côté de Paula, je la vis jeter sur mes genoux un coin de son tablier pour éviter l’esteca, le maléfice,... Pauvre enfant! il eût fallu d’autres précautions! — Je ramenai ma femme à Aguerria, et, le soir, le double chœur des jeunes gens et des jeunes filles de Sare et d’Ascain vint nous chanter devant la maison ce refrain charmant que vous avez entendu l’autre soir. C’est alors, dans le plus doux moment de ma vie, que je l’ai entendu pour la première fois... Ah! qu’il m’est odieux aujourd’hui!

Sorrondo s’arrêta encore, et ses sourcils se contractèrent avec la plus sombre expression. Puis il reprit son récit :

Vous allez voir, mon jeune ami, ce qu’il arrive d’un homme que le destin a condamné. J’étais heureux, n’est-il pas vrai? Je possédais ce que l’homme désire le plus dans sa jeunesse, une femme adorée et longtemps attendue, dont j’étais également aimé. Dans ce premier enivrement de l’amour satisfait, j’avais tout oublié, même mon épée!..

On était au mois d’avril de l’année 1837. Peu de jours après mon mariage, n’ayant encore reçu d’Espagne aucune réponse, j’appris par un journal de Bayonne les nouveaux succès de l’armée royale. L’infant don Sébastien venait d’ouvrir la campagne par deux victoires remportées à Zornoza et au passage des Deux-Sœurs, las Dos Hermanas, dans les montagnes qui séparent le Guipuscoa de la Navarre. Au lieu de me réjouir, cette heureuse nouvelle m’assombrit. Ma femme le remarqua, et je vis un peu d’inquiétude sur son visage. Elle ne me dit rien cependant, espérant sans doute que ce ne serait qu’un nuage passager; mais je commençai à interroger les contrebandiers, et l’un d’eux m’apporta un matin une lettre, la réponse à mon offre de démission, réponse bien différente de celle que j’attendais. Je reconnus aussitôt l’écriture de mon ancien capitaine, le brave Guibelalde. Brigadier et nommé depuis peu à la place d’Ituritza au commandement des troupes de la frontière, c’était lui qui avait dû me répondre.

Mon ancien capitaine ne comprenait absolument rien à ma demande de démission; il semblait l’attribuer à quelque état de faiblesse ou de délire causé par la maladie. Il m’engageait à me guérir au plus tôt pour venir reprendre ma place, c’est-à-dire un grade supérieur, me parlait des dernières victoires, me faisait entrevoir une merveilleuse marche sur Madrid, préparée de concert avec don Ramon Cabrera, qui remplissait alors de ses exploits l’Aragon et la Catalogne. Quant à ma démission, personne ne voulait en entendre parler, ni lui, ni le général en chef, ni même sa majesté Charles V, lequel, au dire de Guibelalde, attachait du prix à mes services.

Cette lettre me jeta dans le plus triste embarras. On me refusait ma démission, et j’étais cependant fort décidé à la donner, moins encore pour tenir la parole engagée à Paula que pour ne pas me séparer d’elle. Je doutais même si peu de ma résolution, que je montrai franchement à ma femme la lettre de Guibelalde, en lui disant que j’irais voir le brigadier à Irun pour lui faire des observations et obtenir ce que je demandais. Paula me répondit, en affectant de paraître calme : — Tu ne passeras pas la frontière sans moi. J’irai avec toi à Irun.

— Et pourquoi donc ?

— Il me serait pénible de te laisser courir le moindre péril sans le partager. Laisse-moi aller avec toi, nous reviendrons ensemble.

J’y consentis, et la joie reparut sur son visage. Je devinai sa pensée : elle ne voulait m’accompagner que pour me ramener en France et s’assurer ainsi de mon retour.

Le jour même, j’envoyai une lettre à Guibelalde sans lui dire autre chose sinon que je partirais dans deux jours et que je le priais de m’expédier une escorte au col d’Ibardin pour la sûreté de ma femme.

Le surlendemain, après avoir annoncé à Errecalde que nous allions chez des parens à Saint-Jean-de-Luz, nous partîmes, Paula et moi, par une belle matinée de mai, à cheval l’un et l’autre, avec un mulet de bagages et un serviteur éprouvé. J’avais eu soin de me faire donner par la gendarmerie une manière de passeport. Nous prîmes le chemin d’Olhette, et quand nous eûmes franchi le col d’Ibardin, nous trouvâmes cent cinquante soldats navarrais en tenue de campagne, rangés près du sentier à l’endroit même où j’avais rencontré Paula pendant l’orage. C’était ma propre compagnie sous les ordres de mon lieutenant don Pablo Sarasa.

Des larmes de joie me vinrent aux yeux quand j’aperçus de loin ces bérets rouges, ces capotes grises, ces armes brillantes, et quand mes vétérans, avec de longs hourras, vinrent au-devant de moi et de ma femme. Je ne pouvais me lasser de serrer toutes ces mains de braves. — Don Manuel, don Manuel! criaient-ils, nous ne vous perdrons plus! — Paula fut si surprise de ce spectacle qu’elle oublia son inquiétude, et un moment après elle battait des mains en voyant mes beaux Navarrais défiler dans le sentier sur les pentes verdoyantes du Soubicia. Tout le long du chemin, tandis que le gros de la compagnie nous escortait, quinze ou vingt des plus agiles dansaient devant nous le saut basque, jetant en l’air leurs fusils et poussant des vivats; les autres chantaient à pleine voix leur refrain de guerre : biba, biba don Carlos, gure erreguia, vive, vive don Carlos, notre roi!

Le lieutenant m’avait remis une lettre de Guibelalde qui me donnait l’ordre de me rendre droit à Lesaca, où il me rejoindrait le soir. Il était en expédition. Cet ordre nous fut très agréable, puisqu’il me donnait l’occasion de conduire ma femme à don Joaquin. Je n’ai pas besoin de vous dire le bonheur du vénérable curé lorsqu’il nous donna sa bénédiction dans son presbytère de Lesaca. Ma femme éprouvait une joie d’enfant à se retrouver avec moi dans ce village où elle m’avait rencontré pour la première fois. Don Joaquin nous traita comme un jour de noce et trouva encore dans un coin de sa cave dévastée quelques bouteilles de vin de Tudela pour boire aux fueros et à nos prochaines victoires. — On va te faire commandant, disait-il; moi, je garderai ici ma nièce et j’en aurai soin. — Paula rougissait et me regardait sans répondre. Dans la soirée, les soldats de ma compagnie nous donnèrent le spectacle du zorzigo, qu’on n’avait pas dansé depuis longtemps dans ce malheureux pays. Ils furent en dansant chercher l’une après l’autre les jeunes filles du village pour former avec elles une grande farandole au son des chiroulas. Plusieurs de ces jeunes filles, qui pleuraient un fiancé absent, refusèrent de danser; les autres se laissèrent entraîner, pour faire plaisir, disaient-elles, à don Manuel et à sa femme, car je m’étais fait des amis dans la vallée.

Cependant Guibelalde ne parut point : j’en conçus quelque inquiétude, mais je ne dis rien à ma femme pour ne pas troubler le bonheur de cette soirée. Il faisait à peine jour le lendemain lorsque je fus éveillé par un appel de clairon. Je me mis à la fenêtre et vis mes soldats qui arrivaient en armes sur la place et prenaient leur rang pour l’appel. Surpris, je descendis en hâte et demandai au lieutenant ce qui se passait. Il me dit qu’il venait de recevoir par un confidente un ordre de Guibelalde de se rendre immédiatement avec la compagnie au pont de la Bidassoa. — Pourquoi l’ordre ne m’est-il pas adressé? lui demandai-je.

— Capitaine, parce que la compagnie est encore sous mes ordres.

— Que va-t-on faire?

— Je ne sais, sans doute une reconnaissance... Le bruit court que les Anglais ont attaqué Irun.

— Et tu crois que je vais laisser mes soldats partir sans leur capitaine? Attends-moi.

Je remontai pour revêtir mon uniforme et prendre mon sabre, et j’embrassai Paula.

— Où vas-tu ainsi? me dit-elle tout effrayée.

— Ma chère âme, lui dis-je, mes vieux soldats m’attendent là-bas. Ils m’ont demandé cette dernière marque d’amitié. Nous allons faire une reconnaissance du côté d’Irun et nous reviendrons ce soir.

— Une reconnaissance ? reprit Paula en me regardant fixement, c’est-à-dire un combat?.. Ah ! Manuel, où sont tes sermens? Aie pitié de moi !

Maïtia, je t’en conjure, rassure-toi. Ce n’est que pour un jour… Demain tout sera fini, nous retournerons ensemble à Ascain, et nous ne nous quitterons plus.

Je la serrai dans mes bras et ne sais vraiment pas comment je fus assez dur pour la laisser... Cela devait être!.. Sitôt que je me vis le sabre en main sur le front de ma compagnie et que je partis avec elle clairon sonnant, je sentis se réveiller en moi le vieil homme. Quelques minutes après, à l’entrée du vallon, je rejoignis le 5e bataillon de Navarre, qui attendait près du pont, sur la route. Les soldats avaient formé les faisceaux et mangeaient un peu de pain et de lard. Tous les officiers s’empressèrent autour de moi, et Guibelalde me prit dans ses bras.

— Tu arrives au bon moment, me dit-il. Les Anglais attaquent Irun depuis hier soir. Ils sont venus en masse de Saint-Sébastien et du Passage pendant que l’armée est loin. Le pire, c’est que ce coquin de Garmendia m’a attiré hier tout le jour d’un autre côté, en se dérobant devant moi jusqu’à Saint-Esteban. Pendant ce temps, les Anglais ont fait leur coup. Un homme d’Irun a marché toute la nuit pour me trouver. Nous n’avons pas un moment à perdre, si nous voulons sauver la ville. En route !

Il reforma sa colonne, et nous prîmes d’un pas rapide la route d’Irun, le long de la Bidassoa. A la hauteur de Biriatou, nous quittâmes la vallée pour gagner les hauteurs et arrivâmes ainsi près d’une montagne, en face de Béhobie, où se trouve une chapelle appelée l’Ermitage de Saint-Martial. Là sont tombés jadis bien des Français; c’est une importante position qui commande Irun. Elle était déjà occupée par un bataillon anglais. Dès qu’il aperçut les vestes rouges, Guibelalde vint à moi : — Arraïo! dit-il avec colère, c’est fini ! N’importe, en avant ! et vive la Navarre ! — Il déploya son bataillon et le lança sur la colline; mais, mon ami, on ne culbute pas des Anglais comme des Andalous ou des peseteros. Ceux-ci firent très bonne contenance, d’autant meilleure qu’ils avaient des canons et nous crachaient au nez de la mitraille. Nous revînmes trois fois à la charge et perdîmes bien du monde : Guibelalde fut blessé au visage. Enfin nous restâmes maîtres de Saint-Martial, mais il n’y avait pas moyen d’aller plus avant : de grosses lignes anglaises avec de l’artillerie occupaient toutes les avenues d’Irun.

Ce qui se passait dans cette malheureuse ville, toute l’Europe l’a appris alors avec horreur. Vous savez que le gouvernement anglais, invoqué par Christine, lui avait envoyé les bandits de Londres racolés et enrégimentés sous les ordres d’Evans. C’étaient des scélérats sans foi ni loi : ils firent ce jour-là un sac tel qu’on n’en avait pas vu en Europe depuis deux siècles, massacres et pillage de toute espèce. Nous l’avions prévu, tandis que nous étions immobiles sur le plateau de Saint-Martial ; mais, comme il y avait des negros à Irun et qu’ils avaient sans doute appelé les Anglais, nous ne les plaignions guère de partager le sort des autres. Le pire, c’était que nous perdions notre meilleure position sur la frontière.

Guibelalde voulut rester une partie de la journée à Saint-Martial, la rage dans le cœur, espérant sans cesse qu’un secours viendrait de l’armée royale : rien ne parut. Alors il se décida à gagner Fontarabie pour défendre cette place contre une attaque à peu près certaine, car les Anglais ne pouvaient avoir d’autre dessein que de reprendre l’embouchure de la rivière; mais il me commanda de retourner à Vera et de l’occuper jusqu’à nouvel ordre. En face des Anglais victorieux, je n’eus pas seulement la pensée de lui parler de ma démission, et nous nous séparâmes pleins de tristesse et de colère vers trois heures de l’après-midi. Depuis que je faisais la guerre, je n’avais jamais eu une journée aussi néfaste, jamais il ne m’était arrivé de voir prendre une ville sans lui porter secours. Aussi à ma sourde fureur se mêlaient de sombres pressentimens.

A Vera, je trouvai tout le bourg en alarmes. La plupart des maisons étaient fermées, et des hommes paraissaient aux fenêtres armés d’espingoles. Dans la rue, des groupes tumultueux, des femmes poussant des cris de détresse. Elles coururent à moi : — Ah! don Manuel, que Dieu vous bénisse! Restez avec nous! — Qu’y a-t-il donc par ici? demandai-je tout inquiet déjà.

— Vous ne le savez pas? On brûle Lesaca.

— Lesaca? Et qui donc?

— Les peseteros... Garmendia... Ils sont plus de cinq cents, ils ont mis le feu partout !

Mon ami, puissiez-vous ne jamais éprouver une pareille angoisse! Je ne sais combien de minutes je mis à franchir avec ma troupe la distance de Vera à Lesaca, une lieue et demie à peine. Dès que nous fûmes au pont de la Bidassoa, nous entendîmes les coups de fusil. C’était Garmendia en effet qui envahissait la capitale des Cinco-Villas. Je me souvins qu’il avait dit un jour : «Mina a brûlé Lecaroz, je ferai de même quelque part. » Il avait suivi de loin le mouvement de Guibelalde vers Irun. Un espion lui avait appris que ma femme se trouvait à Lesaca : c’était le bon moment pour exécuter sa menace.

En approchant, nous vîmes des tourbillons de flammes et de fumée au-dessus du village. Les peseteros le dévastaient ; mais les hommes de Lesaca, vieillards, presque tous, se défendaient avec énergie, renfermés dans le clocher et dans la tour carrée du bourg. Cette fusillade me donna quelque espoir. Nous nous élançâmes dans le village avec une telle furie que la résistance ne dura guère. On se battit un instant corps à corps, à coups de couteau, dans la rue et dans les maisons, puis les bandits s’enfuirent de tous côtés, et nous fûmes maîtres du terrain. — Cherchez ma femme, criai-je aux soldats. — On fouilla le presbytère et plusieurs maisons : rien. Quelqu’un me dit : — Elle est dans le clocher avec le curé et plusieurs des nôtres.

En effet, des cris de détresse partaient du clocher enveloppé de flammes, et je vis à une fenêtre don Joaquin, qui m’appelait. Les peseteros, ne pouvant monter dans la tour, avaient amassé au rez-de-chaussée une quantité de pimens secs arrosés d’essence de térébenthine. Cela faisait une fumée horrible, et ils pensaient ainsi asphyxier ou brûler les défenseurs.

Mes soldats écartèrent ce foyer, et je m’élançai dans l’étroit escalier. J’arrive en haut: il y avait là des braves en cheveux blancs, plusieurs blessés. Don Joaquin, le visage hagard, les mains noires de poudre, me prend le bras et me montre... horreur!.. ma pauvre femme assise sur le plancher dans un coin... Elle avait la poitrine découverte et au-dessus du sein une blessure d’où s’échappaient quelques gouttes de sang. Hors de moi, je me précipitai sur elle et lui pris les mains : — Paula! Paula! criai-je. — Les mains étaient déjà froides... Elle sourit avec un regard ineffable et murmura : — Manuel, adieu ! — pouvant à peine parler. Ah ! mon ami, ce sourire sur ces lèvres pâlies, le dernier regard de ces yeux bleus, toujours je les vois... Elle ne me reprochait rien, à moi qui l’avais tuée !.. Je soutins sa tête dans ma main. — Paula, lui disais-je, pardonne-moi! — Elle ne répondait plus et essayait de porter à ses lèvres la petite croix du curé, qui récitait des prières à côté. Elle expira un moment après... Mon ami, quand je vis privée de sentiment cette tête adorée, je sentis en moi une mort plus cruelle que celle-là ! — Il y avait auprès de Paula un fusil. Don Joaquin me dit qu’elle lui avait conseillé la première, à l’arrivée des bandits, de s’enfermer dans le clocher. Elle-même pendant deux heures avait tiré sur l’ennemi comme un soldat. Au moment où j’entrais dans le village, une balle l’avait frappée !..

Mes soldats, qui assistaient des larmes dans les yeux à ce trépas horrible, m’aidèrent à descendre du clocher le corps de ma bien-aimée. On la déposa dans l’église; les femmes y vinrent en poussant des cris et des sanglots et la couvrirent de fleurs. Une rage inexprimable me remplissait le cœur : elle déborda quand je sortis sur la place et que je vis devant moi, avec une douzaine des siens, Garmendia prisonnier. Il s’était fourvoyé dans la cour d’une maison où mes soldats, par un prodige, l’avaient désarmé.

Cet homme osa me regarder avec un sourire de vainqueur : il savait peut-être que la mort de Paula le vengeait assez. Je fus sur le point de lui plonger mon couteau dans le cœur. Pourtant cela me parut lâche, et d’abord je donnai l’ordre de fusiller tous les autres prisonniers. Don Joaquin vint à moi et me dit : — Manuel, pour l’âme de ta femme, pardonne à tes ennemis. — Jamais, répondis-je, Sorrondo ne pardonnera. Priez pour eux, si cela vous plaît.

Les prisonniers furent alignés devant le donjon et passés par les armes, Alors je revins vers Garmendia.

— Pour toi, lui dis-je, incendiaire et assassin, je ne trouve qu’un châtiment qui puisse me venger. Tu es un caballero comme moi, tu es noble comme un Basque, je vais te pendre comme un vilain.

Cette fois je vis Garmendia pâlir; mais il était bien garrotté. On le traîna sous un chêne, à la porte du village, et là je le vis pendre. Comme il ne mourait pas tout de suite, j’eus cependant pitié de lui, et je lui fis mettre une balle dans le cœur.

Je jurai d’exterminer sa bande, et j’ai tenu parole. Je les ai poursuivis plusieurs mois : j’en ai pendu ou fusillé plus de trois cents, et ces exécutions me faisaient du bien. Voilà, mon ami, comment je cherchai à venger ma pauvre femme. Mais je n’en voulais qu’aux hommes de Garmendia; je n’ai jamais fait de mal aux quintos [11] hors du champ de bataille. Cependant les pauvres diables avaient une peur terrible de moi : ce sont eux qui m’ont donné ce surnom d’el Matarife, le Boucher, que j’ai porté avec orgueil dans ce temps-là. Vous me demanderez peut-être si la guerre n’adoucit pas un peu ma douleur. Oui, par momens, mais je ne pouvais pas oublier que mon amour pour les batailles avait tué Paula, et cet affreux souvenir me suivait partout. D’ailleurs là aussi je trouvai des chagrins. Deux fois je marchai sur Madrid, avec Zaratiégui d’abord, peu de temps après mon malheur, et l’année suivante avec le comte de Negri. Deux fois il nous fallut rebrousser chemin sur l’Èbre malgré nos victoires. Et puis je vis fusiller quatre généraux basques, Guergué, Sanz, Garcia, Ibaniz, par ce Judas de Maroto, qui nous vendit après! Ah! mon ami, comment se fait-il que l’on trouve tant d’amertume au fond des passions les plus belles et les plus généreuses?..

Lorsque Charles V rentra en France, j’étais dans les bataillons navarrais qui l’escortèrent jusqu’à la fin en combattant pied à pied, sans espoir. Je revins alors chez ma mère. Le père de Paula était mort de chagrin. J’allai à Lesaca chercher les restes de ma chère femme et je les apportai à Ascain. Je vous ai dit qu’elle avait une petite sœur, tout enfant à cette époque. On la maria plus tard : leur fils unique, Domingo, est orphelin depuis deux ans, et je suis venu habiter avec lui ce domaine, qui lui appartient. De ma chère Paula, de mon bonheur si passager, il ne me reste que le souvenir et ce petit portrait que vous avez vu dans ma chambre. Paula l’avait fait peindre à Bayonne, où elle avait rencontré un artiste qui passait par là. Elle l’avait fait peindre pour moi, disait-elle, dans le costume qu’elle portait le jour de notre première rencontre à Lesaca.

Le guérillero s’arrêta, et des larmes qu’il avait retenues jusque-là coulèrent sur ses joues hâlées; puis se levant brusquement : — Je suis encore Sorrondo, s’écria-t-il, et les negros vont me reconnaître! — Domingo vint nous dire que minuit avait sonné. Manuel jeta sur son épaule son manteau, qui cachait un sabre, et nous descendîmes d’Aguerria. Domingo devait accompagner son oncle jusqu’à la frontière. A quelque distance du village, sur la route, je trouvai la toiture d’Edouard qui m’attendait. Je serrai encore une fois la main de Sorrondo et partis en lui disant : A revoir !

J’aurais aimé en effet retrouver ce vaillant soldat; mais je ne l’ai plus revu, n’étant pas retourné dans le pays basque. J’ai appris seulement que Manuel était rentré chez lui peu de jours après notre séparation, l’entreprise dont il se mêlait ayant misérablement avorté. L’année dernière, au mois de juin, je reçus de mon ami Edouard D... une lettre où se trouvaient ces mots : « Sorrondo est rentré en Espagne avec don Carlos et son ancien camarade le maréchal Elio. Il ne verra pas le succès des Basques : il a reçu deux balles dans la poitrine, à Eraul, en menant à la charge un bataillon navarrais. »


S. JACQUEMONT.

  1. Bâton ferré en néflier, compagnon inséparable du paysan basque.
  2. Arrondissemens de Bayonne et de Mauléon.
  3. Nom national des Basques.
  4. Contrebandier célèbre qui rendit de grands services aux carlistes dans la guerre de sept ans.
  5. Chant basque très ancien et très beau sur la défaite de Roland à Roncevaux. On peut le comparer aux odes de Pindare ou à certains cantiques de l’Écriture.
  6. Mademoiselle la Française.
  7. On appelle ainsi dans le canton les bohémiens de Ciboure, village qui touche à Saint-Jean-de-Luz.
  8. Vieux chrétien, nom que portent en Espagne les Basques; ils ont le privilège de la noblesse, comme autrefois en France.
  9. Les Basques appelaient negros les constitutionnels en 1822, et ce nom s’est perpétué dans le pays.
  10. Pèlerinage près de Fontarabie, célèbre dans le pays basque, où l’on prie pour le retour des absens.
  11. On appelle quintos les conscrits, parce que la conscription prend un cinquième des jeunes gens.