Emina - Récits turco-asiatiques/02

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EMINA
RÉCITS TURCO-ASIATIQUES

SECONDE PARTIE.[1]

VIII.


Emina allait une fois par semaine aux bains de la ville voisine. Elle faisait ce trajet à cheval, convenablement escortée, et Hamid lui-même l’accompagnait quelquefois, lorsqu’il avait des visites à rendre. Faites en compagnie de son époux, ces excursions étaient pour Emina une source de froissemens plus pénibles les uns que les autres, et faites sans Hamid, rien n’était plus ennuyeux. C’est ainsi d’ailleurs que se partageait sa vie : tourmens ou ennui, blessures ou oppression. Les tourmens qu’éprouvait Emina, Hamid ne s’en doutait guère. Il se croyait quitte envers sa jeune femme quand il lui avait donné quelques marques d’une banale sollicitude. Les jours où il accompagnait Emina, il s’arrêtait, si la route devenait mauvaise, pour offrir ses services à la petite amazone, qu’il précédait de quelques pas. Le vent venait-il à souffler ou le soleil à darder avec plus de force, Hamid se tournait vers Emina pour lui offrir de se reposer quelques instans sous un arbre, ou d’ajouter une fourrure à la multitude des ferradjas, mœshlaks et burnous dont elle était enveloppée ; mais si rien de tout cela n’arrivait, si la route était praticable, l’air tiède, le soleil tempéré, Hamid était homme à chevaucher deux heures durant sans se retourner une seule fois, tandis qu’Emina ne le quittait pas des yeux, — Que ne donnerais-je pas pour un regard de lui ! se disait-elle, et il me semble qu’Emina avait fait de grands progrès depuis qu’elle avait quitté ses chèvres.

Une fois dans la ville, Hamid déposait sa femme à la porte des bains et s’en allait chez ses amis, promettant d’être de retour dans quelques heures. Emina, en soupirant, se livrait aux baigneuses, qui commençaient par la dépouiller complètement, après quoi elles l’enveloppaient dans plusieurs zones de serviettes serrées autour de la taille à la façon des femmes caffres ou des Indiennes, puis jetées sur les épaules. On la conduisait ensuite dans une petite chambre sale et nue, dont tout l’ameublement consistait en une estrade en bois, placée au fond de la pièce et garnie de quelques coussins, sur lesquels on établissait la jeune femme pour qu’elle y bût sa tasse de café sans sucre et qu’elle y fumât son chibouk de rigueur.

On a souvent décrit les bains turcs, et j’abrégerai les détails du supplice que subissait Emina, d’abord dans la première pièce, où l’atmosphère était déjà beaucoup plus élevée que sur la grande route, puis dans la seconde, où la chaleur était plus forte, enfin dans la troisième, où les voluptés du bain atteignaient leur apogée. Ici une odeur infecte, — résultat impur de quelques milliers de transpirations tour à tour évaporées et condensées et des exhalaisons produites par les eaux bourbeuses répandues sur le plancher, — affectait désagréablement l’odorat. Des vapeurs épaisses, s’élevant de toutes les parties de la pièce, formaient comme un nuage au milieu duquel s’agitaient des figures empourprées, ruisselantes, plus qu’à moitié nues. Il y avait là des femmes assises à terre dans la boue, d’autres qui mangeaient, — qui buvaient des liqueurs ; la plupart s’appliquaient à un genre de chasse corporelle fort en honneur en Orient. D’autres femmes jouaient, plaisantaient et se caressaient réciproquement en riant aux éclats ; d’autres encore, étendues sur les dalles inondées, se livraient à un sommeil qu’à leur teint violacé et à leur respiration bruyante on pouvait prendre pour le précurseur d’une attaque d’apoplexie. C’est ainsi, et dans de pareilles chaudières, que les Orientaux des deux sexes passent des heures délicieuses. Tous ces jeux, ces ris, ces repas, ces amusemens divers, ne sont pourtant que les avant-coureurs de la jouissance principale et exquise, celle de l'étrillage, car je ne sais trop quel autre terme trouver pour désigner cette opération, qui consiste à frotter le corps du patient avec une brosse de crin jusqu’à enlever l’épiderme. Ce dernier supplice héroïquement supporté, le patient, après avoir subi encore le massage et les douches, regagne par degrés la première pièce où il a quitté ses vêtemens. Il les reprend, s’étend sur un lit de repos, où il passe plusieurs fois de l’abattement et de la torpeur à l’agitation, grâce à un certain nombre de pipes et de tasses de café qu’il absorbe alternativement. Les véritables amateurs du bain ajoutent à ces stimulans de diverse nature quelques morceaux d’opium ou de hachich, mais il est juste d’observer que l’on n’arrive pas d’emblée à ce degré de raffinement, et qu’Emina n’était pas encore d’âge à s’y élever. Elle bornait son ambition à attendre sans trop d’impatience le retour de son bey, et celui-ci ne lui épargnait guère malheureusement les ennuis de l’attente.

C’était à une de ces excursions si redoutées qu’Emina allait devoir cependant un changement dans les dispositions de son époux ; mais à quel prix devait-elle l’obtenir ! Le jour dont nous parlons, la séance aux bains avait été plus longue qu’à l’ordinaire, et voici pourquoi : les routes à l’entour de la ville étaient infestées de Kurdes, et les amis du bey l’assurèrent qu’il ne devait pas s’aventurer la nuit dans la campagne sans une bonne escorte. Il y avait un moyen fort simple d’éviter cet inconvénient, c’était de se mettre en route d’assez bonne heure pour atteindre son village avant la fin du jour ; mais on ne songe jamais à tout, et on fit si bien, on fut si longtemps à rassembler les cavas et à obtenir le consentement du gouverneur, qu’il était presque nuit lorsque nos deux époux se remirent en selle.

J’ai nommé les Kurdes, mais on ignore peut-être pourquoi leur présence était pour les amis du bey une cause de frayeur. Je vais l’expliquer. Les Kurdes sont d’abord les habitans du Kurdistan, ou plutôt ils l’étaient, car à cette heure le Kurdistan, conquis par les Turcs, est devenu une province de l’empire ottoman gouvernée par un pacha, et n’est pas plus habité par les Kurdes que l’Anatolie et même l’Ionie ne le sont par des Grecs. Dépouillés par les Turcs de leur territoire, les Kurdes se créèrent une existence à part, renoncèrent au séjour des villes, au commerce, à l’industrie, à l’agriculture, et s’étant retirés sur une chaîne de montagnes qui s’étend depuis les environs de Bagdad jusqu’à peu de distance de la Mer-Noire et d’Héraclée, ils se livrèrent à l’élève des troupeaux, et de temps à autre à l’exploitation de ce qu’on appelle les grandes routes en Orient. Ils divisèrent leurs montagnes et leurs vallées en pâturages d’été et en pâturages d’hiver, se réservant pourtant de parcourir dans cette dernière saison, et lorsque la nécessité les y forcerait, les contrées situées au-delà des frontières. Je ne sache pas que la propriété de ces montagnes leur ait jamais été conférée par contrat ni traité, mais le respect qu’inspire aux populations de l’Asie-Mineure le nom des Kurdes est si profond, que personne ne songea à les troubler dans leur possession, et que nulle trace de village ni de corps-de-garde n’apparaît sur ce vaste espace qui s’étend depuis Bagdad jusqu’aux environs de Constantinople. C’était un scandale, si l’on veut, que cette prise de possession tacite, mais incontestée, faite par un peuple vaincu, d’un territoire appartenant au peuple vainqueur ; mais ce scandale rapportait gros au trésor, sans parler des richesses qu’une population active et intelligente répand toujours dans les pays qu’elle habite. Les troupeaux kurdes sont les plus beaux du monde, et l’industrie de ce peuple, certaines branches au moins de son industrie, ne sont pas à dédaigner, surtout pour les Turcs[2]. Malgré cet avantage, le gouvernement ottoman crut devoir signifier aux Kurdes de demeurer toujours dans leurs quartiers d’hiver et de ne plus reparaître sur les montagnes où ils avaient coutume de passer l’été. Qu’arriva-t-il ? On le devine sans peine ; les Kurdes pacifiques obéirent, mais ceux-là sont peu nombreux, tandis que les Kurdes querelleurs et batailleurs sont en grand nombre, et ce furent ces derniers qui se chargèrent de répondre à l’édit. Ils vinrent donc en armes et en colonnes serrées, non plus sur leurs montagnes et dans leurs pâturages, mais dans les vallées habitées, sur les routes fréquentées et jusque sous les murs des villes, résidences des pachas et des kaïmakans. Les malheureux paysans voyaient leurs moissons ravagées, leur bétail égorgé ou enlevé par les brigands, sans oser leur opposer la moindre résistance. On s’indigna de l’audace de ces rebelles. On dépêcha des zappetiers (sorte de gardes urbaines et communales) à la piste des voleurs, mais plusieurs d’entre eux, qui étaient partis sur de bons chevaux et revêtus d’un costume assez riche, s’en retournèrent à pied et à demi nus. La chose prenait de jour en jour plus de gravité. Les pachas se demandaient et s’envoyaient réciproquement des secours, ce qui n’avait pour résultat que de fatiguer les troupes et de les faire opérer sur un territoire inconnu. Bref, cet état de choses dura aussi longtemps qu’il y eut sur pied dans les provinces envahies soit un animal domestique, soit un épi de blé ; puis, lorsque tout fut ravagé, un corps de cavalerie arriva en toute hâte de Constantinople, prêt à exterminer les coupables, qui, fort heureusement pour eux, s’étaient retirés huit jours auparavant.

À l’époque où nous a conduit notre récit, ces deux grands événemens, — savoir l’arrivée de la cavalerie ottomane et la retraite de la horde kurde, — n’étaient pas encore accomplis, et le brigandage s’exerçait librement. Voilà pourquoi les amis d’Hamid-Bey lui firent perdre le temps qu’il eût employé à rejoindre ses pénates avant la nuit pour lui procurer une escorte composée de deux zappetiers. L’amour de la vérité m’oblige à reconnaître qu’Hamid-Bey s’inquiétait fort peu de ce retard. Hamid n’était ni un fanfaron, ni un lâche. Je ne dirai pas qu’il se rendit bien compte de la figure qu’il eût faite en se voyant attaqué par dix ou douze Kurdes aussi bien armés que résolus à tout braver et à tout entreprendre, ni qu’il eût contemplé de sang-froid et avec indifférence sa jeune femme au pouvoir des brigands, ou destinée à compléter la demi-douzaine de fortunées mortelles dont Méhémed-Bey (le prince des Kurdes) était le fortuné possesseur. D’abord l’aventure l’eût couvert de ridicule ; en second lieu, la perte d’Emina eût rendu un nouveau choix nécessaire, un nouveau mariage inévitable, et, tout bien considéré, il valait mieux s’en tenir au fait accompli. Cependant Hamid-Bey ne songeait pas aux Kurdes, et ne pas songer au péril qui nous menace n’est pas seulement le fait d’un esprit imprévoyant, c’est aussi celui d’un cœur naturellement brave. Quant à Emina, elle ne savait pas au juste ce que c’était que des Kurdes ; elle n’en avait jamais entendu parler que pendant les veillées du harem, dans les récits des femmes et des enfans, qui les peignaient tour à tour comme des ogres et des loups-garous. Les deux époux étaient donc assez insoucians du danger qu’ils allaient courir, quand, après une journée presque entière passée à la ville, ils se remirent en route à la tombée de la nuit.

Les deux zappetiers, chargés d’un arsenal de pistolets, sabres, poignards et carabines, ouvraient la marche. Hamid-Bey et ses serviteurs venaient ensuite, puis le gardien du harem et ses acolytes ; Emina et ses femmes fermaient le convoi. Ils traversèrent, sans faire de mauvaise rencontre, une belle partie de ce beau pays de l’Asie-Mineure, si peu connu et si mal décrit. Arrivés sur le bord d’un torrent qui était resserré entre deux montagnes taillées à pic, il leur fallut descendre jusqu’au fond du ravin, traverser le torrent et remonter le rivage opposé. Hamid, qui marchait en avant, avait déjà passé le torrent et chevauchait sur l’autre versant de la montagne, qu’Emina descendait encore la pente conduisant au torrent. L’obscurité lui dérobait la vue de son mari, mais la lune, qui venait de se lever et qui apparaissait au-dessus de la montagne, dessinait nettement l’ombre d’Hamid sur le rocher. Emina contemplait cette ombre avec toute la tendresse qu’elle n’osait témoigner à celui dont elle n’était que l’image. Tout à coup (fut-ce erreur des sens ou l’effet d’une imagination surexcitée ?) Emina crut apercevoir une seconde ombre auprès de celle d’Hamid. Ce n’était pas l’ombre d’un homme, mais quelque chose d’informe et de confus, une masse sans contours précis et comme hérissée de pointes. Un cri d’effroi s’échappa avec le nom d’Hamid de ses lèvres tremblantes. Le cheval d’Hamid s’arrêta aussitôt, et Emina distingua alors plus nettement cette ombre chérie de l’autre ombre effrayante qui s’agitait à quelques pas de lui. — Hamid ! s’écria-t-elle encore, et Hamid, retournant à la hâte sur ses pas, fut bientôt à ses côtés. — Qu’est-ce, Emina ? dit-il doucement. Quelque chose t’a-t-il effrayée ? — Mon cheval est inquiet, répondit Emina sans trop savoir ce qu’elle disait ; je n’en suis pas maîtresse. Ne t’éloigne pas, je t’en prie. — Je m’en garderai bien, chère petite, reprit Hamid, ne crains rien pourtant. C’est un animal doux et tranquille, et d’ailleurs je suis là. — Oui, tu es là, je le sens, car ma frayeur s’est dissipée ; je ne songe plus au danger, j’ignore s’il existe… Oui, tu es là, ajoutait Emina se parlant à elle-même, car mon âme est en fête, mon sang coule doucement dans mes veines ; je respire le bonheur, je me sens forte, légère et bonne.

Ainsi chantait le cœur d’Emina, mais il chantait tout bas, si bas qu’Hamid ne pouvait pas l’entendre. Elle marchait à ses côtés plus pâle qu’à l’ordinaire, les yeux baissés, et si elle permettait à sa poitrine de se soulever plus rapidement, c’est qu’elle pensait qu’Hamid devait attribuer à l’effroi ses tressaillemens inaccoutumés. Avant de remonter le versant de la montagne le long duquel l’ombre terrible lui était apparue, Emina leva les yeux vers le point qu’elle avait occupé. Les doux rayons de la lune éclairaient en ce moment le flanc de la montagne sans dessiner d’autres formes que celles des arbres et des buissons. — Je me suis trompée sans doute, se disait-elle tout bas ; mais elle ne regretta pas une erreur qui lui avait valu de la part de son époux un témoignage si précieux de tendre sollicitude. Cependant, en approchant de l’endroit redouté, le cheval d’Emina s’arrêta court, fit entendre un hennissement plaintif et étouffé, souffla de toutes ses forces, se cabra presque, et refusa obstinément d’avancer. — Tu as bien fait de m’appeler à ton aide, chère enfant, dit Hamid, car Doro, d’ordinaire si tranquille, a d’étranges caprices ce soir. Veux-tu prendre mon cheval ? Il est assez obéissant, et je te verrais d’ailleurs avec plus de confiance sur mon fier arabe que sur cette bête effrayée. Voyons, Emina, descends. — Et Hamid se préparait de son côté à mettre pied à terre ; mais Emina, qui avait bien plus peur que son cheval, s’écria : — Ne restons pas une minute de plus dans ce lieu, je t’en conjure ! Voilà mon cheval qui se décide. Et en effet le pauvre animal, pressé par la voix et par les genoux d’Emina, secoua brusquement la tête, frissonna de tout son corps, et, faisant un bond en avant, partit au grand galop. Hamid le suivit en l’appelant par son nom et en criant à Emina de se bien tenir, de ne pas trop tirer la bride, de ne pas jouer des étriers. Doro ne tarda pas à se calmer. Hamid, qui s’était tenu à une petite distance pour ne pas ajouter à son ardeur par la poursuite, rejoignit Emina, la félicita de son adresse et lui promit pour le lendemain un nouveau cheval, à la condition qu’elle ne monterait plus celui-là. — Je ne me soucie pas, dit-il, de voir ma petite femme emportée à travers champs par un cheval fantasque et ombrageux. Je tiens à la garder pour moi le plus longtemps possible, et je veux éviter les mauvaises chances… — Ici Hamid s’interrompit, car les lumières de son village, qu’il aperçut au détour d’un sentier, vinrent donner un autre cours à ses pensées. — Nous voilà donc arrivés ! s’écria-t-il ; le temps m’a semblé bien court !

Il y avait dans ces quatre mots de quoi faire rêver Emina pendant bien des jours.

IX.

Ils étaient arrivés en effet. On donna quelques piastres et quelques tasses de café aux cavas, qui reprirent aussitôt le chemin de la ville. Ansha avait préparé pour Hamid un souper délicat et succulent auquel il ne fit pas grand honneur, la fatigue de la journée ayant, à ce qu’il disait, chassé l’appétit. Emina ne prit qu’une tasse de café. Les enfans dormaient, les servantes mouraient d’envie d’en faire autant. La conversation, qu Ansha s’efforçait d’animer, languit, et la nuit, la véritable nuit, commença bientôt pour la population du harem.

Je ne sais si parmi mes lecteurs il s’en trouve un qui ait vécu dans l’intérieur d’une maison turque, et franchement je ne le crois pas. Ils sont dans leur droit s’ils se figurent que là comme chez nous chaque habitant ou habitante possède une chambre à part, un lit, un chez soi : il en est tout autrement. Les harems, même les plus riches et les plus vastes, se composent d’ordinaire d’un immense vestibule conduisant à quatre grandes chambres dont l’ameublement consiste dans une estrade qui fait le tour de l’appartement, et sur laquelle sont placés des tapis, des matelas et des coussins. De vastes armoires pratiquées dans les boiseries de ces pièces renferment un supplément de matelas, de couvertures, de coussins. Lorsque le besoin de repos se fait sentir à l’un des membres de la communauté, il étend une partie de ce supplément par terre, et il se couche dessus. La plus belle de ces chambres, la mieux exposée et la mieux aérée est réservée au maître et à celle de ses femmes qui jouit de sa faveur. Le reste de la famille, maîtresses ou servantes, enfans ou matrones, campent où bon leur plaît, dans les pièces vacantes, dans le vestibule, sur le palier, sur les toits, aujourd’hui ici, demain ailleurs, sans règle ni dessein préalable. C’est ainsi que les choses se passaient chez notre bey. Son lit, ou, pour parler plus exactement, sa pile de matelas était prête à le recevoir avec Emina dans la pièce d’honneur. La porte close, les lumières éteintes, Ansha et le reste se casèrent au hasard, de ci, de là, et bientôt le sommeil ferma toutes ces paupières que des passions diverses tenaient trop souvent ouvertes.

Ce soir-là, Emina s’était endormie auprès d’Hamid, mais son sommeil n’était pas le doux sommeil du bonheur. Ce sommeil-là d’ailleurs, quoi qu’on en dise, est peut-être le moins paisible de tous. Des images confuses et effrayantes se succédaient dans ses rêves inquiets. Elle se voyait à cheval auprès d’Hamid dans une vaste plaine aride qui se confondait à l’horizon avec le ciel. Une grande femme qui avait les traits de la belle Ansha semblait sortir de terre et se placer entre les deux époux ; elle agitait un poignard, elle le levait sur le sein d’Emina, et celle-ci rassemblait toutes ses forces pour détourner le fer. Tout à coup un réveil plus terrible que ce rêve même interrompit la vision de la femme d’Hamid. Un poignard était bien devant les yeux d’Emina, seulement ce n’était pas la grande femme qui le tenait, et il ne menaçait pas sa poitrine ; mais à la faible clarté de la lune pénétrant dans la chambre à travers les croisées entr’ouvertes, la pauvre enfant aperçut deux hommes penchés sur Hamid, tandis qu’un troisième se tenait immobile près de la porte. Pousser un cri et se jeter entre le sein d’Hamid et le poignard qui allait le frapper, ce ne fut pour Emina que l’affaire d’un instant. Réveillé en sursaut, mais comprenant du premier coup son danger et résolu à se défendre, Hamid repoussa d’une main Emina, de l’autre il saisit un poignard qu’il portait toujours à sa ceinture ; puis, se dressant brusquement sur ses pieds et s’emparant de deux pistolets placés auprès de son oreiller, il en mit un entre ses dents et dirigea l’autre contre celui de ses assaillans qui le serrait de plus près. Emina, qu’Hamid avait placée derrière lui, n’était pas femme à se faire un rempart de celui qu’elle aimait. Elle se fût plutôt battue à ses côtés, et si elle ne l’osa pas, ce ne fut pas la crainte des couteaux ni des balles qui la retint, ce fut celle du blâme et peut-être du persiflage dont Hamid poursuivrait un jour ses hauts faits. Elle songea donc à un moyen de se rendre utile sans se rendre importune, et, se laissant glisser sans bruit sur le parquet, elle se traîna jusqu’à la croisée, la poussa doucement, monta sur le rebord, puis, sans même se redresser de peur d’être aperçue, elle s’élança dans la cour. De là elle courut réveiller les domestiques du bey, leur apprit la situation désespérée de leur maître, et les conjura de courir à son secours sans perdre un instant. Ceux-ci n’hésitèrent pas, et, ramassant leurs armes éparses sur le plancher, ils se dirigèrent par la petite porte dans la cour du harem. De là, pénétrant par l’entrée principale du bâtiment, ils arrivèrent bientôt à l’escalier qui conduisait au premier étage. Dès que les brigands demeurés aux prises avec Hamid entendirent ce bruit de pas, ils se précipitèrent au-devant de leurs nouveaux adversaires.

— Hamid va les poursuivre, — se dit Emina, qui suivait les serviteurs ; mais Hamid ne paraissait pas. La terreur d’Emina fut bientôt à son comble. On se battait sur l’escalier, les balles sifflaient, les lames brillaient dans l’étroit corridor. À travers les balles et les épées, Emina parvint à se frayer un passage. Les uns ne la remarquèrent point, et à vrai dire ils avaient assez d’occupation sans songer à elle ; d’autres l’aperçurent, mais aucun musulman, fût-il même le plus féroce des bandits, n’oserait s’attaquer à une femme. Emina gagna donc sans obstacle le palier ; d’un bond elle traversa le vestibule. La porte d’Hamid était toute grande ouverte, la chambre était sombre, et dans le premier instant Emina la crut vide ; mais son erreur fut bientôt dissipée. Un rayon de la lune, tombant sur un coin reculé de la pièce, lui montra une masse informe étendue sur le plancher. Elle y court, se baisse, soulève un coin du manteau qui la couvrait : c’était Hamid. Emina pousse un cri étouffé, elle presse cette tête inanimée contre son cœur, elle pose ses lèvres glacées sur ce visage pâle et plus glacé que ses lèvres, elle appuie une main tremblante sur ce cœur qu’elle ose à peine interroger ; mais ce cœur palpite encore, de faibles battemens se font sentir. Il vit, et c’est assez pour Emina, qui a recouvré toute son énergie. Elle n’appelle personne à son aide ; elle est seule avec son trésor, qu’elle suffit à défendre contre les assassins et contre la mort. Dans la cheminée sont entassés, à côté d’un briquet, les morceaux de bois résineux qui sont l’unique moyen d’éclairage en Asie. Emina allume une de ces torches ; elle traîne Hamid vers son lit, et peut enfin examiner sa blessure. Sa vue se trouble ; cependant elle murmure une courte prière et se remet à l’œuvre. Le sang jaillissait à grands flots d’une large blessure à la tête, le crâne était dénudé, et un filet d’une matière blanchâtre se mêlait au sang, déjà caillé autour de la plaie. Deux autres coups avaient percé la poitrine et le bras droit d’Hamid. Ces blessures étaient légères, comparées à la première. Emina essaya d’abord d’en laver la plaie pour en reconnaître la profondeur ; mais, remarquant que le sang coulait avec plus d’abondance à mesure que les caillots s’en détachaient et que le pouls baissait de plus en plus, elle se prit à tamponner et à resserrer la plaie, ce qui lui réussit assez bien. Le pansement achevé, Hamid demeurait toujours sans connaissance, et la jeune femme sentit le besoin de secours. Le combat sur l’escalier avait cessé depuis quelques instans ; les brigands fuyaient, et les serviteurs les poursuivaient, tout en sachant fort bien qu’ils ne pourraient les rejoindre et sans en éprouver grands regrets. Malgré sa répugnance à laisser Hamid seul, ne fût-ce que pour peu d’instans, Emina se détermina à se mettre à la recherche de ses compagnes et des enfans du bey. Un second éclat de bois fut allumé, et après d’assez longues recherches, Emina put enfin découvrir dans un des coins les plus obscurs du harem la famille d’Hamid.

Ansha, la grand’mère, l'Abassa et les enfans étaient serrés les uns contre les autres dans l’attitude du plus violent effroi. — Dieu soit loué ! te voilà sauvée, mon enfant ! — s’écria la vieille dame en reconnaissant Emina, et, en dépit du geste impérieux et effrayé d’Ansha, elle continua : — Et Hamid, qu’est-il devenu ? Aucun malheur, je l’espère…

— Un bien grand l’a frappé, ma mère, répondit Emina d’une voix mal assurée ; il est blessé, la blessure est grave, à ce que je crains, et je venais réclamer du secours…

— Mon Dieu, mon Dieu ! épargnez mon enfant ! s’écria la pauvre mère en sanglotant ; qu’il ne meure pas comme son père et son grand-père et ses deux frères sont morts, et que je ne voie pas s’éteindre dans le sang le dernier de ma race !…

— Ne parlez pas si haut, madame, interrompit Ansha avec aigreur ; mais, ayant rencontré le regard d’Emina fixé sur elle avec étonnement, elle se ravisa aussitôt en prenant sur son cœur ses deux plus jeunes enfans. — Ce que vous éprouvez pour Hamid, je l’éprouve, moi, pour ces enfans qui sont les siens, et, quoi qu’il puisse m’en coûter, c’est à leur salut que je me dévoue avant tout.

— Vous n’avez plus rien à craindre ni pour eux ni pour vous, Ansha, dit Emina avec douceur. Les brigands sont loin d’ici à cette heure. — Puis, prenant sous son bras la vieille mère, qui s’était levée pendant cet entretien, elle se dirigea vers la chambre d’Hamid. Ansha les suivit. Hamid gisait toujours sur sa couche, sans mouvement et sans connaissance. En vain sa pauvre mère l’appela des noms les plus tendres, en vain les sanglots d’Ansha firent résonner les voûtes du harem, en vain les larmes plus sincères de ses enfans baignèrent ses pieds et ses mains. À la vue de ces témoignages d’une affliction plus ou moins vraie, Emina sentit redoubler sa douleur ; mais, faisant un dernier effort sur elle-même, elle se disposa à administrer au blessé la potion qui pouvait le rappeler à la vie. Elle tira d’une armoire sa boîte à médicamens, choisit une petite fiole contenant une liqueur rougeâtre, et en ayant versé quelques gouttes dans de l’eau-de-vie, elle en baigna les lèvres et les tempes d’Hamid. Cette première tentative ne réussissant pas, Ansha proposait déjà de défaire les bandages qui, selon elle, gênaient la circulation du sang, et d’envoyer quérir certain iman bien connu pour plusieurs cures miraculeuses, lorsque la grand’mère, s’opposant à ces mesures, déclara qu’Emina se connaissait en médecine beaucoup mieux que l’iman, et qu’il fallait s’en rapporter à elle. En effet, grâce aux soins continus de la pauvre enfant, la poitrine d’Hamid commença à se soulever comme pour aspirer l’air, qui n’y était pas entré depuis environ une heure. Ses yeux s’entr’ouvrirent et se refermèrent aussitôt ; un léger frémissement parcourut tout son corps, comme si la vie eût repris possession de ses membres engourdis. Il fit un mouvement et parut vouloir porter sa main à sa tête ; mais la main, refusant d’obéir, retomba lourdement sur sa couche. Quelques instans de silence et d’immobilité suivirent cet effort, qui semblait avoir épuisé les forces du blessé ; puis ses yeux s’ouvrirent de nouveau et se fixèrent cette fois sur ceux qui l’entouraient. Chacun prit alors, et presque sans y songer, la physionomie qui convenait le mieux à la situation. C’était une peine inutile. Si les yeux d’Hamid étaient ouverts, l’âme, dont ils n’étaient que l’instrument, n’y était pas ; le corps vivait, l’intelligence était captive et obscurcie.

— Hamid, mon enfant, lui dit sa grand’mère, ne me reconnais-tu pas ?

— J’ai une pierre sur la tête ; ôtez-la-moi.

En entendant ces mots, Emina, par un mouvement involontaire, posa sa main sur cette tête endolorie.

— C’est bien, murmura Hamid.

X.

Un silence solennel se fit autour du blessé, car il y avait dans le son sec et saccadé de sa voix et dans la fixité de son regard quelque chose qui disait que l’homme étendu sur ce lit de douleur n’était plus celui dont la volonté inébranlable avait gouverné et contenu jusque-là les agitations du harem. Il était là devant ses femmes, sa mère et ses esclaves ; mais l’une ne retrouvait plus en lui son fils, non plus que les autres leur époux, leur maître ou leur père, et cet homme pour ainsi dire dédoublé, qui se montrait sous une nouvelle forme tandis que l’ancienne semblait avoir disparu, inspirait un inexprimable effroi à toutes ces femmes, excepté à Emina, pour laquelle Hamid était toujours Hamid, l’objet de son amour et de son adoration. Ansha essaya pourtant de se rappeler au souvenir de son seigneur, et, se plaçant résolument entre lui et Emina : — Le noble Hamid, lui dit-elle, ne reconnaît-il plus sa servante fidèle, sa dévouée Ansha ?

Le mouvement d’Ansha ayant déplacé Emina, qui se retirait discrètement à l’écart, Hamid s’écria d’une voix irritée et sans faire la moindre attention à la suppliante Ansha : — Pourquoi me remettre cette pierre sur la tête ? ne vous ai-je pas dit de m’en débarrasser ? Voulez-vous me faire mourir ? — Et il s’agitait sur sa couche comme une bête farouche dans sa cage, pendant que les femmes, interdites et éperdues, se consultaient du regard et ne savaient quel parti prendre ; mais la vieille dame, qui n’avait pas encore complètement oublié les mystères du cœur humain et de la jeunesse, prit la main d’Emina et la plaça de nouveau sur le front d’Hamid, L’agitation se calma aussitôt. Il respira profondément, comme un homme qui passe d’une situation insupportable à un repos bienfaisant ; ses paupières s’abaissèrent comme pour appeler le sommeil ; il murmura quelques mots de remerciement et de satisfaction, et il parut s’endormir.

Son sommeil fut long, quoique agité. Personne ne remuait dans la chambre à l’exception d’Ansha, qui allait d’une fenêtre à l’autre, et de celle-ci à la porte, déclarant que sans doute à son réveil Hamid retrouverait sa raison, que son délire était trop pénible à voir, et que s’il se prolongeait, il faudrait absolument avoir recours à l’iman. — Nous verrons, disait la grand’mère. — Et Ansha maudissait dans son cœur les caprices de la vieillesse, qui livraient son mari à sa rivale. Le moment si impatiemment attendu arriva enfin, et Hamid se réveilla ; mais c’était encore le même Hamid. La lumière de son intelligence n’était pas complètement éteinte ; elle était voilée, faussée. Son premier regard fut semblable à celui qui avait précédé son sommeil. Évidemment rien n’était changé en mieux dans l’état du blessé ; il y avait même dans ses mouvemens et dans l’expression de son visage une sombre irritation plus marquée qu’au début.

Ansha lui ayant demandé comment il se trouvait, il ne parut pas l’avoir entendue et ne lui fit aucune réponse. — N’accepteriez-vous pas une boisson de ma main, noble Hamid ? Une tasse de café vous ferait sans doute grand bien ? — Même silence. Encouragée par ce silence même, car Ansha n’avait pas le découragement facile, elle porta aux lèvres d’Hamid une tasse pleine du café qu’on avait servi aux femmes pendant son sommeil ; mais la tasse, violemment repoussée par le bey, alla tomber sur les genoux d’Ansha en l’inondant de café brûlant. — Je vous connais, disait Hamid en s’agitant ; vous êtes Méhémed-Bey, le chef des Kurdes, et vous me gardez rancune à cause de la jument que je vous ai enlevée, mais vous n’êtes que des traîtres, vous et vos amis. Venez donc vous battre avec moi : je suis fort et ne vous crains pas ; mais non, vous n’osez. Vous m’attaquez en traître, vous me jetez des pierres à la tête, vous m’écrasez sous un quartier de roche. Au secours, amis !

Et tout en poussant ces exclamations furieuses, Hamid se démenait comme un possédé, au risque de défaire cent fois ses bandages et de rouvrir ses blessures. Toutes les femmes l’entouraient, elles essayaient de le contenir ; mais que pouvaient leurs faibles bras contre la puissance de la jeunesse et de la fièvre ? Il envoyait l’une à dix pieds de sa couche et contre le mur, il renversait l’autre par terre, il faisait pirouetter la troisième jusqu’à lui enlever la respiration. Le plancher de sa chambre ressemblait à un champ de bataille après une action meurtrière. Personne ne songeant à Emina, celle-ci s’enhardit jusqu’à reprendre sa place auprès du blessé. S’approchant de lui et posant sa petite main sur le bras qu’il raidissait : — Hamid, lui dit-elle à voix basse, pourquoi vous agitez-vous ainsi ?

Hamid ne fit point de réponse ; mais un changement subit et complet s’opéra dans toute sa personne. — Ah ! les voilà qui prennent la fuite, les misérables ! Je savais bien qu’ils n’oseraient pas me regarder en face ; mais ils m’ont laissé sous le poids de cette pierre immense qui me fait tant de mal !

Sans mot dire, Emina porta sa main du bras à la tête d’Hamid. — Qui donc enfin a eu pitié de moi ? demanda-t-il.

— C’est moi, seigneur, répondit timidement Emina.

— Qui es-tu ?

— Ne me reconnaissez-vous pas, noble Hamid ? ne reconnaissez-vous plus votre pauvre Emina ?

— Emina ! Qu’est-ce qu’Emina ? Ah ! je sais, une petite qui est dans mon harem… Mais non, ce n’est pas elle qui a soulevé cette pierre ; elle n’est ni assez forte ni assez courageuse pour cela. Montre-moi ton visage, ajouta-t-il après un moment de silence.

Emina n’osait guère, mais Hamid reprit en l’attirant plus près de lui : — Soulevez donc ce rideau rouge, qui jette un reflet sanglant sur tout ce qui m’entoure. — Puis, fixant sur elle un regard encore égaré : — Ah ! je te reconnais maintenant !… Tu es ma belle, ma brave Ae-Elma (blanche pomme). Comment es-tu ici sur ce rocher solitaire ? T’a-t-on dit que l’on m’y avait amené, enchaîné ?… Demeure auprès de moi, donne-moi ta main, et ne me quitte plus… Dis que tu ne me quitteras pas !… Tu sais bien, la dernière fois que je te vis, je ne voulais pas te laisser partir : je ne pouvais me résoudre à me séparer de toi, malgré ta promesse de revenir le lendemain ; mais maintenant que te voilà, tu resteras toujours auprès de moi, ta main dans la mienne et ta tête sur mon sein.

Ces discours incohérens étaient prononcés avec l’accent de la plus exquise tendresse. Emina, à laquelle ils n’étaient adressés que des lèvres, se raidissait contre les séductions de cette voix émue, de ces regards amoureux, de ces caresses fourvoyées. Elle rougissait devant ses compagnes de ces témoignages d’amour, d’abord parce qu’ils étaient publics, et ensuite parce qu’ils ne lui étaient pas destinés. Au milieu de sa mauvaise humeur, Ansha triomphait du malaise d’Emina : elle savait combien d’orages recelait ce joli nom de Blanche-Pomme, et il est bon d’entrer ici dans quelques détails sur les causes de la satisfaction d’Ansha.

Blanche-Pomme était le nom d’une bohémienne fort connue dans la province d’Hamid-Bey. Il y avait très longtemps que Blanche-Pomme était belle, ce qui ne l’empêchait pas de l’être encore beaucoup, et le très grand nombre de têtes qu’elle avait tournées depuis une trentaine d’années ne diminuait pas le nombre de celles qu’elle tournait encore. On citait plusieurs beys, voire quelques pachas, qui s’étaient ruinés pour lui plaire, quoiqu’elle affectât un grand désintéressement, qui consistait à ne prendre que ce qu’on voulait bien lui donner. Bref, elle n’était pas voleuse, ce qui la plaçait d’emblée parmi les créatures d’élite, les prodiges de sa race. Plutôt petite que grande, la taille assez épaisse, le teint pâle et brun, les cheveux légèrement crépus, les yeux gris et la bouche grande, Blanche-Pomme possédait un certain charme provenant on ne sait d’où, mais qui n’opérait pas moins sur tous ceux qui l’approchaient. Elle dansait à ravir la danse turque, chantait à merveille les chansons turques, avait de beaux bras et de belles mains, quoique peu mignonnes, et son sourire prêtait à ses yeux chatoyans un éclat singulier, pour ainsi dire vertigineux. Tout en ayant l’air d’ignorer la liaison d’Hamid-Bey avec la bohémienne, Ansha la connaissait parfaitement, cette liaison étant d’ailleurs si peu mystérieuse que le voisinage s’en était égayé plus d’une fois. Il n’en était pas de même pour Emina. Le nom de Blanche-Ponmie avait été prononcé plusieurs fois devant elle, soit par Ansha, soit par les enfans, aussi bien informés que leur mère, soit par quelque esclave, et toujours avec un sourire méchant. Emina cependant ne s’était jamais inquiétée de ce que pouvaient cacher de semblables sourires, et la pensée que l’amour d’Hamid pût appartenir à une autre femme qu’Ansha ou elle-même ne lui avait jamais traversé l’esprit. Le délire d’Hamid venait de dissiper son erreur en lui donnant de nouveaux sujets d’inquiétude. La jeune femme du bey se voyait menacée par deux rivales, — l’une, Ansha, dont elle appréciait jusqu’à un certain point les forces et la faiblesse ; l’autre, la bohémienne, dont elle s’exagérait l’importance à plaisir. Pour Ansha, chaque fois qu’Hamid adressait à Blanche-Pomme, sous le couvert d’Emina, de douces paroles, ses beaux traits, se contractant, exprimaient une joie diabolique. Elle ne tarda pas à remettre l’iman sur le tapis. L’intervention d’une image païenne dans le délire d’Hamid prouvait avec trop d’évidence qu’il y avait de la sorcellerie dans son mal, et il fallait absolument conjurer le démon. La vieille dame n’osa plus longtemps s’opposer au pieux désir de sa belle-fille, et elle se dit, pour excuser sa faiblesse, que la visite de l’iman ne pouvait nuire au blessé. On envoya donc quérir le saint homme, qui, alléché par la perspective de quelques piastres à gagner, ne se fit pas attendre.

On se figure peut-être un iman turc sous les traits d’un vieillard à longue barbe blanche et flottante, au teint pâle, aux regards éteints par l’abus de l’opium, ou bien encore on se représente un vieillard vigoureux, un musulman de la vieille école, du temps des janissaires, du beau régime du turban ballonné et du far niente. Un iman du xixe siècle est un tout autre personnage. Son aspect n’a rien de respectable ni de sacerdotal. Aucune de nos vertus n’ayant cours dans les mœurs musulmanes, il en résulte que le directeur de ces mœurs ne ressemble aucunement à ce que nous nous représentons par exemple comme le résumé vivant des vertus chrétiennes, ou bien seulement de l’honnête homme civilisé. L’iman turc a autant de femmes, voire de concubines, qu’un simple mortel, il s’enivre (d’eau-de-vie à la vérité) sans le moindre scrupule, il travaille aux champs ou exerce un métier quelconque ; mais le plus clair de son revenu se compose de l’impôt qu’il tire de la crédulité des âmes simples ou hypocrites, ce qui le constitue charlatan et imposteur par-dessus le marché. L’imposture, l’hypocrisie et la fourberie, telles sont les trois vertus théologales qui distinguent le prêtre mahométan du commun des laïques, sans préjudice de l’oisiveté, de la luxure et de la gourmandise, qui sont inséparables des susdits mérites. Ceci s’applique aux imans en général. Quant à l’individu en question, il exerçait naturellement la profession de bouvier. Depuis quelques années cependant, le produit de sa profession sacerdotale lui permettait de laisser reposer ses bœufs, et il ne conservait plus du bouvier que le titre et les manières. En sa qualité d’iman, il était censé savoir lire et écrire, mais il bornait ses lectures au texte du Koran, et sa mémoire étant d’ailleurs assez bonne, il avait abandonné la noble profession des lettres. Celui qui l’eût invité à lire à livre ouvert, et dans un autre volume que celui qu’il portait dans ses poches, un chapitre quelconque du Kqran lui eût joué un fort mauvais tour.

Ahmed-Effendi (ainsi s’appelait l’iman) était âgé de trente ans environ ; il avait quelque droit à l’épithète de bel homme, si une taille au-dessus de la moyenne, une carrure remarquable, de grands yeux noirs surmontés d’épais sourcils, un nez long, des lèvres épaisses et sensuelles, une barbe noire et inculte, un teint rubicond et un visage plutôt carré qu’arrondi, constituent un pareil droit. Ahmed-Effendi jouissait d’une grande considération dans le pays, et cette considération était l’œuvre d’Ansha. D’où venait la partialité de la belle Ansha pour l’homme de Dieu ? Ses ennemis (et elle en avait beaucoup) se moquaient de sa dévotion. Chaque fois qu’un accident survenait dans la famille, qu’un enfant tombait d’un peu haut, qu’un autre mangeait des fruits verts jusqu’à se donner la colique, chaque fois qu’Ansha elle-même était atteinte d’une de ces infirmités passagères si communes à son sexe, vite on envoyait chercher l’iman. Dans la circonstance où la plaçait l’accident survenu au bey, Ansha avait surtout bien des choses à dire au saint personnage. Elle voulait lui raconter d’abord l’événement en s’y attribuant à elle-même le plus beau rôle, lui communiquer ses soupçons sur l’ensorcellement d’Hamid-Bey, et lui insinuer que le délire n’ayant paru qu’à la suite des médicamens administrés par Emina, on pouvait considérer la petite scélérate comme la complice de la bohémienne et les croire toutes deux d’accord pour égarer la raison du malade et s’emparer complètement de son esprit. L’iman entra sans peine dans les vues qu’Ansha lui développa confidentiellement avant de le conduire près d’Hamid ; il s’engagea à ne rien négliger pour combattre la pernicieuse influence de sa rivale. Tous deux passèrent ensuite dans la chambre du blessé.

Hamid reposait assez tranquillement, la tête appuyée sur l’épaule d’Emina, dont il tenait les petites mains dans les siennes. Assise de l’autre côté du matelas, la vieille dame contemplait son fils avec toute l’anxiété d’une véritable tendresse. Les enfans (y compris les deux fils aînés d’Ansha et leurs femmes) étaient groupés çà et là dans la chambre, causant à voix basse des événemens de la nuit et des inquiétudes de la journée.

L’iman s’était approché du blessé et le considérait depuis quelque temps d’un air grave comme s’il eût cherché la solution d’un problème d’algèbre, sans que le bey parût s’apercevoir de sa présence. J’oubliais de remarquer qu’Hamid avait montré de tout temps peu de bienveillance pour l’homme du Seigneur, ce qui tenait sans doute à un caprice de sa nature rebelle. Lorsqu’Ahmed-Effendi jugea que sa contemplation s’était assez prolongée (la vieille dame était arrivée à cette conclusion quelques minutes avant lui), il exprima le désir d’être laissé seul avec le blessé. Les enfans se dirigèrent aussitôt vers la porte, la grand’mère quitta son siège, et Emina fit un mouvement pour se conformer aux vœux du saint homme ; mais, quelque faible que fût ce mouvement, il suffit à amener le trouble et la confusion dans le harem. À peine Hamid se fut-il aperçu de son effort pour retirer les petites mains enfermées dans les siennes, que les serrant avec plus de force et bondissant sur son oreiller comme le daim blessé bondit sur l’herbe qu’il a rougie de son sang, il recommença ses invectives, ses protestations, ses menaces et ses supplications désespérées. « Que veut-on ? Qui prétend te séparer de moi ? Eloignez-vous tous, ou vous vous en repentirez ! Prenez, emportez tout ce qui m’appartient, mais qu’on ne touche pas à elle. J’ai de l’argent, j’ai des bijoux, là, dans cette armoire… (La vieille dame lui ferma résolument la bouche, et cela suffît pour donner un autre cours à sa pensée.) — Ae-Elma, reprit-il, te souvient-il de ce jour où je m’égarai dans la montagne ? Tu me trouvas assis sur l’herbe auprès d’une fontaine, pendant que mon cheval paissait à quelques pas de moi. Tu vins t’asseoir à mes côtés, tu me pris la main, et nous demeurâmes ainsi l’un auprès de l’autre sans nous parler et sans même lever les yeux, de peur que notre bonheur ne s’évanouît comme un songe. Ah ! que nous fûmes heureux ce jour-là ! Place-toi comme tu étais alors, fermons les yeux et rappelons-nous la forêt sombre, le vert gazon, les chênes frémissans et la voûte resplendissante du ciel, qui paraissait au-dessus de leur dôme d’ombrage. »

Tremblante et émue, Emina n’osait ni partir ni rester ; mais pendant qu’elle cherchait son courage pour s’éloigner, elle restait. Ansha s’agitait en regardant l’iman, et elle le regarda si bien, que celui-ci, interprétant ce muet langage, prit son parti, en brave qu’il était quelquefois. Il s’avança d’un air décidé, et s’écria en s’adressant à Emina : — Partez, madame, il le faut ; il faut que je demeure seul avec son excellence. — Puis il la saisit par le bras.

Y songeait-il, le saint homme ? savait-il à quelle sorte d’excellence il avait affaire, et quels orages il attirait sur sa tête en touchant à ce petit bras ? Le délire donne, dit-on, de la force aux plus faibles, et Hamid-Bey était naturellement des plus forts. À peine l’iman avait-il touché le bras d’Emina, qu’on vit sa barbe crépue violemment secouée par la main nerveuse d’Hamid, et l’alarme redoubla lorsque, passant de la barbe à la gorge, les deux bras du blessé la serrèrent de façon à étouffer l’iman. Celui-ci était menacé d’asphyxie, si Emina ne l’eût tiré d’affaire en exerçant sa douce omnipotence sur le bey. — Hamid, mon cher Hamid ! s’écria-t-elle en enlaçant de ses bras délicats le poignet contracté du blessé. Il n’en fallut pas davantage. Le charme opérant, les doigts d’Hamid se desserrèrent, et, passant subitement de l’excès de la fureur à l’excès de la tendresse, le terrible malade parut ne plus se souvenir que de son amour : il recommença son idylle comme si personne n’eût osé l’interrompre. Anslm avait beau se démener, l’éloignement d’Emina n’était plus, ne serait plus jamais réclamé par l’exorciste. — Je pense, dit-il aussitôt qu’il eut repris l’usage de la parole, je pense que vu l’état des choses, la présence de madame est plutôt à désirer qu’à craindre. D’ailleurs il n’est rien d’impossible à celui dont Dieu a fait son instrument indigne : ma tâche sera seulement plus difficile, mes rites plus compliqués, j’aurai à livrer une double bataille ; mais deux victoires sont-elles plus difficiles à remporter qu’une pour le Tout-Puissant ?

Tout en se tenant à une assez grande distance du possédé, l’iman dressa le catalogue des objets nécessaires à la conjuration. Il fallait d’abord un coq noir, mais tout noir, car une seule plume blanche mêlée aux noires pouvait produire des résultats incalculables. — Ahmed-Efïendi réclamait ensuite la racine d’une plante récemment arrachée, — une jatte de lait d’une vache ayant vêlé dans les vingt-quatre heures, — une oque de fine fleur de farine de froment, — une douzaine d’œufs frais pondus par des poules entièrement blanches, — une demi-oque de sucre blanc, — quelques herbes aromatiques, telles que la menthe, le serpolet, etc. Aucun des ingrédiens demandés par l’iman n’appartenait à la catégorie des produits exotiques, mais pour les trouver il fallait du temps. Il est vrai que le temps est nécessaire à bien d’autres choses encore, et entr’autres à la confection de certain ragoût à l’ail qui formait l’un des principaux titres à la célébrité de la négresse cuisinière du bey, ragoût que l’iman affectionnait de prédilection, et dont Ansha ne manquait jamais de le régaler lors de ses visites professionnelles.

Les servantes furent donc partagées en deux corps : le premier partit pour le village à la recherche du coq noir et des poules blanches, tandis que le second s’occupait des préparatifs du goûter. La journée s’écoula presque entièrement avant que le repas et l’exorcisme fussent préparés ; mais enfin tout s’arrangea si bien que le ragoût à l’ail et le coq noir parurent en même temps. Le docteur se restaura d’abord, et annonça ensuite qu’il était prêt à livrer bataille. On égorgea le coq noir, dont le sang fut soigneusement recueilli dans un baquet en faïence tenu par Ansha, qui remuait le liquide pour l’empêcher de se coaguler, tandis que l’iman, marmottant des formules mystérieuses, jetait tour à tour dans le baquet des poignées de farine et d’herbes aromatiques séchées au four et réduites en poudre, des pincées de sucre et des fragmens de la racine merveilleuse. Quand le gâteau eut été suffisamment pétri, Ahmed-Effendi se fit donner une casserole, y déposa une certaine quantité de beurre frais, plaça la casserole sur le feu, y versa la pâte encore liquide, et attendit, en continuant ses prières, que le feu lui donnât la couleur et la consistance voulues. Puis il retira la tarte du feu, la posa sur une planche carrée faisant office de plateau, et la coupa en plusieurs tranches. Prenant ensuite le papier, l’écritoire et la plume dont les hommes de sa profession sont toujours munis, il coupa autant de petits carrés de papier qu’il avait coupé de tranches de gâteau, écrivit sur chacun un verset du Koran approprié à la circonstance, et plaça les papiers sur les tranches. Ces préparatifs terminés, l’iman s’approcha avec précaution du blessé, tenant son plateau à la main, non sans avoir recommandé à Emina, qui était assise sur le bord du lit, de mettre ses mains dans celles d’Hamid et de ne pas bouger. Lorsque l’exorciste fut arrivé près du lit, il prit une tranche du gâteau, en enleva le papier, mangea l’une et déposa l’autre sur la tête du possédé, opération qu’il répéta jusqu’à six fois consécutives, après quoi il déclara qu’un peu de repos lui était nécessaire, vu l’acharnement de l’esprit de ténèbres ; mais, cédant aux instances et aux supplications d’Ansha, le saint homme fit un dernier et généreux effort, et il vida le plateau. Hamid cependant paraissait ne ressentir aucun effet de ce merveilleux traitement. Le docteur jugea donc nécessaire de recourir à des moyens plus énergiques. Il roula respectueusement entre ses doigts l’un des petits papiers qui couronnaient la tête du bey, et il le lui présenta pour qu’il l’avalât ; mais la douce voix d’Emina elle-même échoua cette fois contre l’invincible endurcissement du blessé, qui serra les poings, grinça des dents, et se montra plus disposé à avaler le docteur que son petit papier. Décidément le diable tenait bon et n’était pas aussi facile à déloger qu’on l’avait pensé ; l’iman déclara d’un ton capable et entendu qu’il savait bien pourquoi, et que c’était à Emina elle-même d’avaler les papiers dont le bey ne voulait pas. Trop heureuse d’obtenir au prix de ce léger sacrifice qu’on laissât son mari tranquille, Emina consentit à avaler autant de petits papiers qu’on le jugerait à propos. Le malade cependant ne donnait pas le moindre signe d’amendement. — Il faut nous contenter pour le moment de ce que nous avons obtenu, dit gravement l’iman, dont la modération se montrait digne des plus grands éloges. Espérons que le temps et notre persévérance nous procureront des résultats plus décisifs.

Avant de s’éloigner et cédant aux prières d’Ansha, Ahmed-Effendi prépara un charme salutaire, et le laissa comme auxiliaire auprès du malade, absolument comme nos grands médecins d’Europe laissent auprès de leurs malades de distinction un aide-médecin chargé de veiller à l’administration des médicamens et de combattre les crises imprévues. Le charme salutaire consistait dans les cendres du feu qui avait cuit le gâteau, et qui, renfermées dans de petits sachets, furent placées çà et là sur le corps du blessé. L’iman se retira ensuite accompagné par Ansha et promettant de revenir.
XI.

Hamid-Bey demeura dans le même état pendant quinze jours en dépit des conjurations souvent réitérées de l’exorciste, malgré les soins assidus d’Emina et ceux non moins empressés d’Ansha et des servantes, malgré les prières ferventes de sa vieille mère et de ses jeunes enfans. Pendant quinze jours, la raison du blessé ne reprit pas un seul instant son empire ; les mêmes illusions l’agitèrent et le dominèrent constamment ; les mêmes exigences retinrent Emina auprès de son lit, ses mains dans la sienne, son épaule lui servant d’oreiller. Faut-il s’étonner si Emina ne se sentait pas trop malheureuse ? Elle qui avait tant souffert de la position secondaire et insignifiante qu’elle occupait dans les affections de son mari, elle était devenue tout à coup nécessaire, non pas seulement à son bonheur, mais à son existence. Il y avait là sans doute quelque chose qui tenait aux phénomènes magnétiques, et le cœur d’Hamid-Bey n’était peut-être pour rien dans ces mystères ; mais Emina, qui ignorait jusqu’au nom du magnétisme, attribuait ce besoin impérieux de sa présence à l’amour, — un amour étrangement éclos dans ce cœur jusque-là indifférent et cruel, un amour qui ne lui était pas destiné, et qu’elle usurpait en quelque sorte : usurpation bien involontaire cependant, et sa conscience était assez tranquille sur ce point.

Une autre circonstance singulière qui accompagnait la maladie du bey, c’était sa profonde indifférence pour la belle Ansha. On eût dit qu’il avait complètement oublié l’existence de cette femme, jusque-là maîtresse si absolue, sinon de son cœur, au moins de son esprit. Malgré tous ses détours et toutes ses ruses, malgré sa sollicitude affectée et ses soins importuns, elle ne parvint pas une seule fois à attirer son attention. Hamid ne s’inquiétait nullement d’elle, et s’il lui arrivait parfois de prononcer son nom, c’était au sujet de quelque circonstance passée et comme il l’eût fait de toute autre personne sans ajouter un mot de tendresse ou de souvenir. Le nom d’Emina venait aussi quelquefois sur ses lèvres, mais, hélas ! c’était à peu près de la même manière que celui d’Ansha et aux mêmes occasions. S’il goûtait à des confitures qu’il trouvait trop sucrées, il disait : C’est sans doute Emina qui a fait cela ; Ansha n’a jamais pu lui enseigner à ménager le sucre dans les confitures. C’était d’ordinaire devant Emina elle-même qu’Hamid faisait ces réflexions, car ce n’est guère qu’à elle qu’il adressait spontanément la parole, et elle connut ainsi la méthode suivie par Ansha pour la perdre dans l’esprit de son mari. — Si jamais Hamid revient à lui, se disait-elle parfois, je sais maintenant d’où me vient le danger, et je saurai m’en défendre. Et d’ailleurs il me semble que je n’aurais plus si peur de mon mari, car je sais qu’il m’aime maintenant.

Un soir entre autres, Emina se tenait ce langage, tandis qu’assise auprès du lit de son amant, sa main toujours entre les siennes, elle le regardait dormir. Hamid avait passé une bonne journée ; il avait mangé et causé tour à tour ; puis, vers le coucher du soleil, il s’était endormi tranquillement sur l’épaule d’Emina. Après être restée quelque temps immobile de peur de troubler son repos, elle avait doucement dégagé son épaule, posé sur l’oreiller la tête de son mari, et s’était assise, toujours sans lâcher sa main, auprès de son lit, où elle le contemplait avec amour. Il y avait juste quinze jours qu’Emina ne s’était couchée, qu’elle ne dormait qu’à de rares intervalles et pendant de courts instans. Aussi, tout en devisant avec elle-même, sentait-elle ses yeux appesantis se fermer, et ses pensées devenir de plus en plus indistinctes et confuses. Elle fut bientôt plongée dans un sommeil paisible, quoique léger. Ce sommeil durait depuis quelque temps, lorsqu’elle crut sentir une impression de froid à la main qu’elle avait laissée dans la main d’Hamid, et à cette impression en succéda bientôt une autre de gêne et de malaise. Il lui semblait que ce froid passait de sa main à sa poitrine et dans son cœur, dont il suspendait les battemens, et qu’un frisson glacial parcourait tout son corps, tandis que sa respiration devenait difficile et douloureuse. Lorsque le sommeil est ainsi irrité par ce que nous appelons le cauchemar, il ne tarde guère à se dissiper. Emina ouvrit donc bientôt les yeux, et son premier regard fut pour Hamid.

Hamid ne dormait plus. Il était assis sur son lit, et ses yeux étaient fixés sur le pâle et doux visage de sa jeune femme. Il la regardait, hélas ! avec le regard des anciens et des mauvais jours, un regard froidement protecteur, légèrement moqueur, celui du précepteur observant l’enfant qu’il a laissé accoudé sur ses livres et qu’il retrouve endormi. Emina demeura interdite, atterrée. — Où est Ansha ? — fit Hamid de sa voix un peu sèche et stridente. Et comme Emina ne répondait pas, mais continuait à le regarder d’un œil effaré : — Voyons, mon enfant, reprit-il, qu’y a-t-il ? On dirait que tu as peur ? On t’a placée là pour me veiller pendant mon sommeil, car je sais bien que j’ai été malade, et tu t’es endormie à la peine ? Il n’y a pas de mal à cela, ma petite. De plus fortes que toi ont sans doute fait la plus rude besogne ; puis, quand elles ont été à bout de leurs forces, ton tour est venu, et tu n’as pu achever la veillée ? Encore une fois, il n’y a pas de mal à cela, ma chère petite. Veiller les malades, ce n’est pas de ton âge ; quand tu auras dix ans de plus, tu ne t’oublieras pas si vite, mais tu ne seras plus si gentille… Où est donc Ansha ? Fais-moi le plaisir de l’appeler.

Confondue par l’affectueux dédain de son mari, Emina aurait voulu parler et lui dire : Hamid ! Hamid ! regarde-moi et aime-moi… comme pendant ton délire. La voix lui manqua, elle se sentit humiliée, troublée. Sans répondre au bey, elle se dirigea vers la chambre d’Ansha, lui annonça qu’Hamid la demandait, puis courut s’enfermer dans une pièce qu’elle savait inhabitée ; mais là ses forces l’abandonnèrent, et la pauvre enfant tomba évanouie sur le divan.

— Hamid-Bey vous appelle, avait dit Emina, et ces trois mots avaient frappé Ansha comme une étincelle électrique. — Il m’appelle ! donc il a retrouvé sa raison, donc il me revient, et voilà cette déplorable comédie terminée. — Et avec la rapidité qui n’appartient qu’à la foudre et au génie de la femme jalouse de son influence, Ansha s’était tracé aussitôt un plan de conduite, sans oublier rien de ce qu’il fallait avouer, ni de ce qu’il fallait cacher, ni de ce qu’il convenait de laisser subsister, mais en le modifiant. Elle ordonna à ses enfans de la suivre jusqu’à la porte de la chambre d’Hamid, de l’y laisser entrer seule, mais de la rejoindre aussitôt qu’ils entendraient sa voix. Elle fit son entrée l’air triste et grave, comme si elle n’avait aucun soupçon du changement survenu dans l’état de santé du bey, car c’eût été un aveu imprudent que de paraître considérer son appel comme un événement extraordinaire. Elle s’avança avec empressement, mais sans lever les yeux, jusqu’à ce qu’elle fût assez près de lui pour qu’il pût remarquer le jeu de sa physionomie. Alors, mais alors seulement, elle hasarda un regard, et ce regard lui apprit tout… ce qu’elle savait déjà, — Que vois-je ! s’écria-t-elle en joignant les mains et en les élevant vers le ciel en signe de reconnaissance, que vois-je ! Non, je ne me trompe pas, vous nous êtes rendu, noble Hamid. Ah ! parlez-moi ! que le son de votre voix chérie me confirme dans mon espoir, et que le saint prophète en soit loué !

Que cet accueil était différent de celui qu’Hamid venait de recevoir d’Emina ! En fit-il la remarque ? Peut-être, et pourtant, ne sachant pas encore au juste de quels lointains rivages il revenait, l’émotion d’Ansha le surprit plus encore qu’elle ne le toucha. Le bey avait à peine eu le temps de répondre aux questions que multipliait Ansha sur l’état de sa santé, sur sa faiblesse, ses maux de tête, etc., quand les enfans, fidèles aux instructions de leur mère, envahirent la chambre. Ansha, se tournant vers eux, leur cria aussitôt : — Accourez, mes enfans ! venez auprès de votre père, il nous est enfin rendu ; oui, il est rendu à nos pleurs et à nos vœux ! — Aussitôt, joignant l’exemple au précepte, Ansha se précipita à genoux et les enfans firent de même, le tout au très grand ébahissement du bey, dont la curiosité devint si vive qu’Ansha dut lui avouer, quoique avec les plus grands ménagemens, qu’il venait, pour la première fois depuis deux semaines, de reconnaître sa femme et ses enfans. — Ah ! fit Hamid, ceci m’explique l’air effaré d’Emina, lorsque je lui demandais tantôt où vous étiez ; la chère petite s’attendait sans doute à ce que j’allais débiter quelque sottise, et elle a été tout étourdie de m’entendre parler raison… Mais où est-elle maintenant, et que fait ma mère ?

Heureusement pour Ansha ces deux questions furent faites en même temps, et elle put, négligeant la première, ne répondre qu’à la seconde et ouvrir par là une nouvelle voie à la sollicitude et à l’attention de son époux. La vieille dame était malade depuis plusieurs jours de l’inquiétude et des fatigues causées par l’état de son fils. Ansha s’apitoya longuement sur les angoisses et sur les souffrances morales et physiques de cette excellente mère, et elle s’y prit si bien, qu’elle chassa pour le moment de l’esprit d’Hamid toute autre pensée. Hamid s’enquit si on avait envoyé chercher un médecin pour la malade, à quoi Ansha répondit affirmativement. Il voulut savoir ensuite ce que pensait le médecin, et la question ne laissait pas d’être embarrassante, car le seul qu’on eût consulté était le bienheureux iman, qui ne pensait rien du tout au sujet de la malade ni de la maladie. Ansha dit cependant à ce propos beaucoup de choses qui ne signifiaient absolument rien, mais qui produisirent le résultat qu’elle attendait, c’est-à-dire qu’elles inquiétèrent le bey et détournèrent son attention.

Plusieurs heures s’écoulèrent dans ces tendres épanchemens, pendant lesquelles Emina fut complètement oubliée. La première à s’en souvenir et à la nommer, ce fut pourtant Ansha, qui, se sentant à court de distractions et craignant que la mémoire ne revînt au bey, se hâta de prévenir le danger en s’écriant d’un ton chagrin : — Et où donc se tient-elle encore, notre Emina ?

Cet encore était gros de perfidies. Il signifiait : « Emina ne vient que rarement dans cette chambre ; elle a délaissé son malheureux époux ! Nous qui passons nos jours et nos nuits à ses côtés, nous ne la voyons jamais ; nous ne savons ce qu’elle devient. » Hamid-Bey, qui sentit vaguement l’accusation enfermée dans ce mot, essaya d’excuser sa jeune femme aux yeux de la trop susceptible Ansha, — Elle est peut-être auprès de ma mère, dit-il. — Peut-être bien, reprit Ansha avec empressement, comme si elle eût été heureuse de trouver un prétexte plausible aux absences réitérées d’Emina. — Va voir chez notre mère, dit-elle en s’adressant à sa fille aînée, et si tu ne la trouves pas, cherche-la dans la chambre où elle se tient d’ordinaire.

Si Ansha se fût adressée à Benjamin ou même à Fatma, l’un et l’autre, en véritables enfans terribles, n’eussent pas manqué de répondre par cette question incongrue : « Quelle chambre, maman ? » Mais Anifé était une jeune fille fort intelligente pour son âge, et qui lisait couramment dans la pensée de sa mère. Aussi, loin de provoquer le moindre éclaircissement, elle répondit : — Oui, ma mère, je sais bien. — Et elle partit. Anifé débuta, comme sa mère le lui avait commandé, par la chambre de la vieille aïeule, à laquelle elle fit part en passant de l’heureuse révolution survenue dans l’état de son petit-fils. Elle s’informa ensuite de ce qu’était devenue Emina : ni la malade ni les femmes qui la servaient ne purent rien lui apprendre à ce sujet. Une femme introuvable dans un harem est un phénomène propre à y répandre l’étonnement et même l’inquiétude, car il n’y a que la citerne qui puisse abriter une femme turque en pareil cas. Les esclaves se répandirent dans les divers recoins du harem ; mais ils furent dispensés de trop prolonger leur recherche. Dans la première pièce que l’on visita, on trouva Emina à la même place où nous l’avons laissée, étendue sur le divan, passant tour à tour d’un évanouissement à des spasmes cent fois plus douloureux. On l’entoura, on la déshabilla, on lui jeta de l’eau au visage, on lui tapa dans les mains, on l’accabla de questions qu’elle n’entendait seulement pas ; rien ne fut négligé. Enfin, lorsqu’il fut constaté que la pauvre enfant était réellement fort malade, on la laissa tranquille. Un lit fut préparé, on l’y plaça, la négresse demeura auprès d’elle pour en prendre soin, et les autres femmes s’en allèrent vaquer à leurs affaires. La maladie d’Hamid-Bey avait frappé trop vivement toutes ces imaginations féminines, pour qu’une autre maladie, survenue à une époque si rapprochée de la première, pût prétendre à causer des impressions semblables.

Anifé se trouvait pourtant assez embarrassée. Elle ne savait comment il conviendrait à sa mère de présenter au bey l’accident arrivé à Emina. Elle résolut, dans sa perplexité, de ne lâcher que le peu de mots indispensables, et de s’en référer pour le reste à la physionomie si expressive d’Ansha. Quand elle rentra dans la chambre du bey, celui-ci demanda, non sans impatience, pourquoi elle avait tant tardé, et ce qu’elle avait fait d’Emina ? Anifé s’excusa en assurant que l’aïeule l’avait retenue auprès d’elle pour avoir des nouvelles d’Hamid. — Quant à Emina, je ne l’ai pas ramenée, dit-elle, parce qu’elle est souffrante.

— Et qu’a-t-elle ? interrompit vivement Hamid.

— Je ne sais. Elle dit qu’elle est souffrante, sans expliquer de quel mal.

— Je vais voir ce qui en est, s’écria Ansha en se levant, et je te donnerai ensuite des nouvelles exactes de son état.

Et là-dessus la chaste épouse, qui tenait à n’apprendre au bey que juste ce qu’il lui convenait qu’il sût, se dirigea vers la chambre d’Emina, s’assura qu’elle ne pourrait lui donner de si tôt un démenti, et revint auprès de son mari, en affirmant que l’indisposition de la jeune femme n’avait aucune gravité. — Allons, il faut espérer que cela ne durera pas, dit le bey, et il soupa d’assez bon appétit. Il jouit encore pendant quelques instans de la société de son aimable famille, et le sommeil vint clore enfin cette journée de bonheur et de bien-être.

XII.

Plusieurs jours s’écoulèrent. Emina était revenue de ses évanouissemens ; mais il lui restait une faiblesse excessive, qu’augmentaient de moment en moment les spasmes et les suffocations auxquels la pauvre fille était en proie. Le moment arriva où, soit que la faiblesse eût vaincu l’agitation, soit que Dieu eût pris pitié d’elle, elle se résigna complètement à sa destinée. Dès lors elle fut plus calme ; ce n’était pas le calme de la fermeté dans la résistance, ni le calme de la vie qui triomphe de mille vaines atteintes : c’était un calme non moins puissant, le calme du désespoir et de la mort. Quel qu’il fût pourtant, il eut pour résultat de rendre Emina à elle-même, de la tirer de cette atmosphère inquiète, agitée, fiévreuse, dans laquelle elle vivait depuis son mariage, et de la ramener à son naturel méditatif et élevé. Elle parvint petit à petit à détourner sa pensée des scènes d’amour et de jalousie qui l’obsédaient, pour se reporter en esprit aux jours plus sereins de son enfance. Elle se demanda alors ce qu’étaient devenues sa ferme confiance dans la sollicitude divine, sa certitude de ne jamais invoquer vainement le secours d’en haut, sa conscience de la présence continuelle d’un esprit tout puissant et parfait dans sa bienfaisance. La voix qui lui avait jadis révélé mille dangers inconnus, en lui enseignant les moyens de s’en préserver, s’était-elle tue, ou bien était-ce Emina qui avait cessé de lui prêter une oreille attentive ? Du moment qu’elle se posait cette question, la réponse ne pouvait être douteuse, et Emina se reconnut franchement coupable d’oubli et d’indifférence pour tout ce qui n’était pas l’objet de son malheureux amour. Elle arriva sans peine à cette conclusion, que quelque bon, quelque grand que fût Dieu, il ne pouvait demeurer indifférent devant l’ingratitude et l’oubli d’une créature qu’il avait pris soin d’éclairer. — Je ne veux pas, s’écriait-elle ensuite, augmenter, en m’abandonnant à mon désespoir, la douleur de mon Dieu. Non, non, mon doux Seigneur, ne craignez pas pour moi ; je ne fléchis pas sous le poids de mes maux, je ne me débats pas comme un enfant dépité et colère pour m’en délivrer. Le mal que j’éprouve est devenu par ma faute un mal nécessaire, et soyez assuré que moi-même je le regarde comme un bienfait.

Et cette âme naïve, qui ne comprenait pas d’autre hommage que l’amour, s’efforçait de mettre d’accord ses sentimens et sa volonté pour ne pas affliger son Dieu. Elle y réussissait jusqu’à un certain point. Les forces physiques décroissaient à la vérité de jour en jour, son cœur ne battait plus qu’irrégulièrement, et chacune de ses pulsations était douloureuse. Sa maigreur et sa pâleur étaient si grandes qu’elles ne pouvaient plus guère augmenter ; mais son regard, qui brillait parfois du feu de la fièvre, resplendissait aussi d’une inexprimable sérénité. Sa voix bien faible avait pris des inflexions si douces et si pénétrantes qu’elles allaient droit au cœur de ceux qui l’entendaient. Que le soleil de sa vie fût bien près de son couchant, c’est ce dont elle était parfaitement convaincue ; mais la pensée de sa mort prochaine ne lui causait plus cette terreur instinctive qu’elle avait éprouvée au début de ses crises. Bien plus, depuis qu’elle avait renoncé à l’espoir de gagner cette partie dont son bonheur faisait l’enjeu, elle regardait la mort comme une amie envoyée par Dieu pour l’aider à atteindre le port en dépit des orages.

Assise sur son lit, qui était placé sous une fenêtre, accoudée sur le rebord de celle-ci, plus blanche que les blancs oreillers qui soutenaient sa tête affaiblie, Emina contemplait d’un œil tranquille les champs et les prairies qu’elle allait bientôt quitter. Ses anciennes pensées sur la mort l’occupaient à cet instant. — Qui m’eût dit, se demandait-elle, lorsque je vins en ces lieux le cœur tout rempli de regrets pour ma vallée et si mal disposée envers tout ce qui m’attendait, que j’y prendrais une si forte attache que je ne pourrais la briser sans mourir ? Qui m’eût dit qu’au moment de quitter la vie, mes plus vifs regrets ne seraient ni pour ma vallée, ni pour aucun de ceux que j’y ai laissés, que je songerais à peine à Saed ? Pauvre Saed ! m’aime-t-il encore ? Et moi, l’ai-je jamais aimé ? Oui, comme j’aime mon frère, mais non pas comme j’aime mon mari.

Et quand elle arrivait à cette conclusion, les joues pâles de la malade se coloraient d’un éclat passager. Puis, se reprochant ce retour aux émotions qui lui avaient fait tant de mal, elle s’absorbait dans la pensée de sa fin prochaine.

La gravité de l’état d’Emina n’était ignorée que d’un seul des habitans du harem, et Ansha, en vue d’un but nouveau, couvait avec une rare sollicitude cette bienheureuse ignorance. Tantôt elle prenait son plus jeune fils sur ses genoux, et, regardant tristement Hamid, elle s’écriait : — Quand donc donneras-tu un frère à cet enfant ? Il s’ennuie d’être seul. — Tantôt elle soupirait, secouait la tête et disait comme emportée par le sentiment : — Ah ! je crains bien qu’Emina ne réalise jamais notre espoir ! — Après être revenue plusieurs fois à la charge et avoir arraché au bey cette parole d’une superbe insouciance : « Bah ! je suis jeune, et j’ai le temps d’aviser, » elle jugea enfin le moment favorable pour faire un pas en avant. — J’ai reçu hier, dit-elle, la visite de ma cousine la femme d’Osman-Bey (un des conseillers du pacha) et de sa fille. Sais-tu, seigneur, quel est le plus ardent désir de ma parente et de son mari ? C’est de te donner leur fille. Elle aura une belle dot, elle a été élevée simplement, elle jouit d’une santé robuste, et celle-là, je t’en réponds, te donnera un enfant avant la fin de la première année. Que n’ai-je vu Emina avant son mariage ! Je t’aurais fait part de mes craintes, et peut-être n’eusses-tu pas dédaigné de les prendre en considération.

— J’en doute, répondit froidement le bey, car Emina me plut dès le premier jour que je la vis, et même elle me plaît encore.

— Faudra-t-il donc que j’enlève tout espoir à mes cousines ? Ce sera un coup terrible que je leur porterai.

— Je ne dis pas cela, reprit Hamid avec empressement, dans ces sortes de choses il ne faut rien précipiter.

Laissant Hamid-Bey sous l’impression de ces ouvertures intéressées, Ansha se rendit près d’Emina et lui parla de fêtes prochaines qu’on préparait. — Des fêtes ! dit Emina, pendant la maladie d’Hamid-Bey ! Et qui donc pourrait en donner ? — Oh ! non pendant sa maladie, mais après son rétablissement. Celui qui les donnera, c’est Hamid-Bey lui-même pour célébrer son mariage. — Emina écoutait Ansha avec une surprise douloureuse. Heureusement pour elle l’excès de sa faiblesse la préservait d’agitations trop poignantes. Elle se dit que peut-être la nouvelle était fausse, et elle se reposa dans cet espoir.

Ansha avait bien jugé que la maladie de la grand’mère la mettrait à l’abri de beaucoup d’indiscrétions ; mais on ne s’avise jamais de tout, et à la place de la vieille dame il y avait de petits enfans dont la langue était aussi fort déliée. Un jour le bey apprit par ses enfans qu’Emina ne l’avait pas quitté pendant ses jours et ses nuits de souffrance ; il sut qu’à la requête d’Ansha l’iman était venu le visiter, et qu’enfin celle-ci avait pris le parti d’éviter la chambre du malade, parce qu’elle n’aimait pas l’odeur des drogues. Hamid fut profondément touché de ce qu’il venait d’apprendre au sujet d’Emina. — Elle sera tout simplement malade de fatigue, la pauvre chère petite, se dit-il. Et moi qui ne l’ai pas même remerciée de ses soins ! Mes premiers pas me porteront auprès d’elle. — Hamid réfléchit ensuite à l’étrange réserve d’Ansha, et il conçut sur sa sincérité des soupçons qu’il se promit de dissimuler et de vérifier au plus tôt. — Serait-il possible qu’Ansha fût jalouse d’Emina et qu’elle essayât de m’en éloigner ? — Question naïve, et qui prouve combien la sagacité de l’homme est aisément déroutée par la malice féminine !

Malheureusement le pauvre Hamid avait affaire à forte partie. À peine Ansha eut-elle jeté les yeux sur lui, qu’elle s’aperçut des soupçons qu’on lui avait inspirés. Elle interrogea les enfans et en apprit tout ce qu’elle voulait savoir. Elle ne les gronda pourtant pas, d’abord parce que le mal était fait, et ensuite parce qu’elle savait bien que la vérité ou du moins quelques fragmens de la vérité devaient se faire jour tôt ou tard, qu’elle y était dûment préparée, et que le moment lui semblait assez opportun pour affubler ces membres épars de la vérité du costume étrange qu’elle leur destinait. Elle fit un long récit destiné à justifier l’intervention de l’iman et à expliquer la guérison d’Hamid, livré, disait-elle, au démon de la folie, qui avait exigé pour proie, en l’abandonnant, une des femmes du bey quelque peu sorcière, Emina. Ansha s’attendait à des exclamations, à des réflexions, à des objections, pendant qu’elle débitait cette étrange histoire ; mais elle attendit en vain. Après quelques momens de silence, le bey déclara un peu sèchement qu’il regrettait de ne pas avoir connu plus tôt le véritable état des choses, mais que mieux valait tard que jamais, et qu’il s’occuperait incessamment d’éclaircir ce mystère. Il fit ensuite un petit mouvement de tête accompagné d’un gracieux sourire semblable à celui avec lequel les monarques d’Occident ont pour coutume de congédier leurs visiteurs. Ansha, qui le comprit, s’inclina profondément, et, marchant à reculons, elle se retira passablement intriguée.

— Que se passe-t-il dans son esprit ? — se demandait— elle à chaque instant. Une seule chose ressortait pour elle des paroles et des façons d’Hamid-Bey : c’est qu’il n’abondait pas dans son sens. En réalité, dans tout le galimatias débité avec une rare assurance par Ansha, le bey n’avait remarqué qu’une chose : l’iman s’était mêlé de ses affaires beaucoup plus que cela ne lui convenait, et une affaire dans laquelle l’iman avait trempé ne pouvait aboutir à rien de bon. Qu’Emina fût sorcière, il ne le crut pas un instant ; mais qu’elle pût être victime d’un tour de sorcellerie joué par l’iman, cela lui semblait infiniment plus vraisemblable. Ansha avait-elle trempé dans le complot ? Cela n’était pas impossible non plus. Son alliance avec l’iman la dépouillait comme par enchantement de tout son prestige, et une fois le soupçon et la défiance entrés dans l’esprit d’Hamid, ils devaient y croître et s’y fortifier d’autant mieux qu’ils en avaient été plus longtemps exclus. Le résultat de ses réflexions fut donc d’abord qu’Emina lui avait sauvé la vie et qu’elle l’avait soigné avec une tendresse incomparable, puis qu’elle était actuellement la victime de cette tendresse, enfin qu’Ansha s’était liée contre elle avec l’iman, qu’Ansha le trompait. C’était tout un édifice qui s’écroulait, entraînant sous ses ruines quinze années de bonheur et de confiance ; c’étaient aussi les fondemens d’un nouvel édifice, d’un nouveau temple que le bey posait dans son cœur, temple dont Emina allait devenir l’idole. Malheureusement il y avait loin de la base au couronnement, et la mort était proche.

Sourd aux remontrances et aux supplications d’Ansha, qui le conjurait de ménager ses forces à peine renaissantes, Hamid quitta son lit et alla voir Emina. Il ne la trouva pas seule, car, alarmée des rapports qu’on lui faisait tous les jours, la vieille aïeule s’était fait transporter chez sa belle-fille, qu’elle ne quittait plus. Hamid s’était promis d’avoir avec sa jeune femme une explication franche et complète. Il comprenait à cette heure qu’Emina n’était pas heureuse, et il voulait enfin savoir pourquoi ; mais à peine l’eut-il regardée, que cette pensée s’évanouit. Il ne s’attendait pas à la voir ainsi, et ce fut à peine si, en contemplant ces traits altérés, ces yeux devenus plus grands et brillant d’un sombre éclat, cette taille penchée et ce teint de marbre, c’est tout au plus, dis-je, si quelques larmes ne mouillèrent pas sa paupière. Malgré le trouble que la présence inopinée d’Hamid lui causait, Emina ne tarda pas à s’apercevoir de son émotion. Elle le vit se lever ; elle crut remarquer des larmes dans ses yeux. Ce fut alors que la pauvre enfant, rassemblant toutes ses forces et implorant le secours de son Dieu, étendit vers Hamid son bras amaigri, saisit la main qu’il s’empressait de lui tendre, et dit en la portant tout doucement à ses lèvres : — Permets-moi de te demander une grâce.

Et elle le regardait d’un œil à la fois si suppliant et si tendre, que le bel Hamid n’y tint plus : — Tout ce que tu voudras, mon enfant ; tout ce que je possède, moi, mon sang, ma vie, je n’ai rien à te refuser.

— Promets-moi d’attendre encore quelques semaines avant de te… de…

Et voyant qu’Hamid la regardait avec anxiété, cherchant à lire sa pensée dans son regard, elle ajouta par un effort désespéré : — De ne pas amener de si tôt une autre femme ici !

Hamid était encore très faible, et son corps, bien qu’un peu amaigri, n’était pas des plus légers. Cependant à peine avait-il entendu ces mots, qu’il bondit de surprise et de colère. — Une autre femme ! s’écria-t-il, une autre femme ! et qui y songe ? D’où te vient cette idée, mon enfant ? Sois tranquille, il ne viendra pas de femme ici ni maintenant, ni plus tard, à moins que toi-même ne l’ordonnes.

— Merci, Hamid, murmura Emina, merci ; tu m’as fait plus de bien que je n’en attendais encore en ce monde. Maintenant va te reposer, et n’abuse pas du retour de tes forces.

Hamid profita de l’avis, et, à vrai dire, il lui tardait d’être seul pour éclater à son aise. Il fit signe qu’on ne le suivît pas, et il rentra chez lui.

Ansha avait été un des muets témoins de cette scène. Elle se contint ; mais le diable, comme on dit, n’y perdait rien. — Te voilà bien fière et bien joyeuse, pâle sorcière que tu es ! pensa-t-elle en arrêtant un sombre regard sur Emina ; mais il me reste encore assez d’haleine pour souffler sur ta joie et pour l’éteindre.

A partir de ce jour, Hamid passa tous les matins et tous les soirs une heure auprès d’Emina, lui prodiguant tous les témoignages d’affection dont sa pauvre âme était depuis longtemps affamée. Ansha, presque toujours présente, ne laissait échapper aucune occasion de verser quelques gouttes de fiel sur ce miel qui l’importunait fort. Un jour entre autres, elle crut avoir trouvé le moyen de détruire la confiance et la tendresse qu’Hamid-Bey paraissait avoir rendues à Emina. Prenant la parole au milieu d’un de ces silences qui s’établissent d’eux-mêmes et quoi qu’on fasse auprès des malades, elle dit d’un air dégagé : — J’ai des nouvelles à t’apprendre d’un de tes anciens amis, Emina ; Saed, le beau Saed, se marie. — Puis elle ouvrit tout grands des yeux pleins de malice, pour jouir du désordre où pareille nouvelle allait jeter Emina ; mais Emina ne l’entendit seulement pas, et lorsqu’Ansha, qui avait vainement attendu la crise désirée, se décida à répéter sa phrase en élevant la voix et en se penchant vers sa rivale inattentive, celle-ci se contenta de répondre :

— Ah ! se marie-t-il ? J’en suis bien aise. Pourvu que ce mariage le rende heureux !

Ce fut le tour d’Ansha de se mordre les lèvres, mais cela ne remédiait à rien.

Cependant Emina ne se plaignait plus. Ce n’est pas que ses douleurs fussent moins vives, mais elle voyait que son mari souffrait de la voir souffrir, et, satisfaite de l’affection dont cette sensibilité était le témoignage, elle tâchait de l’épargner. Hamid-Bey, de son côté, dont la sensibilité, quoique éveillée cette fois, n’avait rien d’excessif, se persuada aisément qu’Emina se trouvait mieux, puisqu’elle se plaignait moins. Les jours s’écoulaient ainsi, et le mal de la pauvre petite faisait de rapides progrès.
XIII.

La moisson était achevée, les travaux des champs chômaient faute de travailleurs, car on était dans le mois de ramazan, époque consacrée au triomphe de la paresse musulmane. N’ayant pas grand’chose à faire dans ma vallée, je pris le parti de visiter la province voisine, et un beau matin, montant à cheval, accompagnée d’une suite convenable, je me dirigeai vers le sud-est. Après quelques jours de marche, nous devions atteindre la ville où Emina prenait jadis des bains ; mais la chaleur avait été si accablante pendant une grande partie du jour, que nous prolongeâmes notre repos de midi, et que la nuit nous surprit en pleine campagne. — Trouvons de l’eau et des pâturages pour nos chevaux, dis-je au guide, et arrêtons-nous ici. — Encore quelques pas, bessadée, répondit-il ; nous touchons à un joli village où rien ne nous manquera. — Je voyais en effet des feux à quelque distance, et je me rendis aux vœux du muletier, ce dont je n’eus pas à me repentir. Quelques minutes plus tard, nous nous trouvions au milieu d’un petit groupe de maisons bâties en planches, à l’aspect assez misérable, comme l’ont d’ailleurs toutes les maisons de l’Asie— Mineure. Nous marchions encore, que déjà nous étions entourés des principaux habitans de l’endroit, chacun nous suppliant de lui donner la préférence sur son voisin ; mais notre conducteur, paraissant regarder notre choix comme arrêté de toute éternité, éconduisit tous les prétendans moins un, dont c’était l’imprescriptible droit d « e nous héberger. Nous nous laissâmes faire, et bientôt nous fûmes introduits sur une espèce de balcon ouvert, dont le plancher était abondamment garni de tapis, de matelas et de coussins. Le souper fut promptement servi, après quoi, m’excusant sur la fatigue dé la journée, je demandai la permission de me retirer. Le maître du logis me conduisit dans son harem, où je fus reçue par une fort belle dame un peu sur le retour, et par un bataillon de servantes dépouillées, débraillées, les pieds et les jambes nus. — Reposez-vous, me dit mon hôte, et demain j’aurai une grande grâce à vous demander. — Bon ! fis-je à part moi ; quelque marmot à guérir, ou une vieille femme qui veut avoir son quatorzième enfant !

Le lendemain matin, je venais de quitter mon lit, lorsque mon hôte frappa à ma porte. Je m’habillai à la hâte et j’allai lui ouvrir. Après s’être enquis avec une bonne grâce et un empressement parfaits de la manière dont j’avais passé la nuit, de la qualité de mes matelas et de la température de ma chambre, comme s’il n’avait eu d’autre pensée que d’assurer mon bien-être, il prit tout à coup un air sérieux et presque ému pour me dire : — Je vous ai prévenue hier que j’aurais une grande grâce à vous demander ; me permettez-vous de m’expliquer ?

— Assurément, lui répondis-je, et vous pouvez compter en tout cas sur ma bonne volonté et sur mon désir de vous obliger.

— Vous autres Européens, vous pouvez tout ce que vous voulez, — reprit mon hôte avec emphase. Et, sans écouter les protestations d’impuissance que me dictait l’esprit de vérité, il poursuivit :

— J’ai épousé, il n’y a pas encore un an, une jeune fille que j’aime de tout mon cœur et qui est très malade. Si vous parveniez à la guérir, vous me rendriez le plus heureux des hommes, et ma reconnaissance ne connaîtrait pas de bornes. J’ai dans mon étable une paire de buffles magnifiques, et…

— Laissons vos buffles dans leur étable, et dites-moi de quel mal souffre votre femme.

— C’est un mal extraordinaire. Elle ne se plaint jamais, et pour— tant elle dépérit de jour en jour. J’ai mes idées sur ce mal-là cependant.

— Et quelles sont vos idées ? Vous plairait-il de m’en faire part ?

Là-dessus Hamid-Bey, car c’était bien lui, me raconta l’aventure des Kurdes, ses blessures et leur suite, l’intervention de l’iman et la maladie d’Emina, ajoutant qu’il soupçonnait ce dernier d’avoir ensorcelé sa jeune femme. Ma première pensée fut, je l’avoue, que si l’iman n’était pas sorcier, il pouvait bien être empoisonneur. Je ne sais comment cela se fit, mais la figure de la belle dame un peu sur le retour qui m’avait reçue la veille me revint à l’esprit, et je demandai si ce formidable iman n’aurait pas dans le harem quelque secrète accointance, et si son mauvais vouloir au sujet de la jeune malade n’avait pu faire alliance avec la jalousie de quelque rivale.

Le bey parut émerveillé de ma pénétration. — Je le savais bien, s’écria-t-il, que vous autres Européens vous pouvez tout et savez tout ! Vous ne faites que d’arriver, et voilà que vous me demandez juste ce que je me demande à moi-même depuis que je connais la maladie de cette pauvre petite. Que vous répondrai-je pourtant ? Quels sont les rapports de ce diable d’iman avec chacune de mes femmes ? C’est ce que j’ignore, car sans cela ces rapports auraient cessé depuis longtemps. Quels sentimens éprouvent ces femmes les unes pour les autres ? C’est aussi fort difficile à dire. Elles ont l’air de s’aimer tendrement, mais qui sait ? Les femmes sont si rusées ! Ce qui est certain, c’est que mes soupçons sont éveillés sur l’un comme sur l’autre des sujets auxquels vous venez de faire allusion, et que s’ils viennent à se confirmer !… Il y aura ici des mécontens ! — ajouta-t-il en riant d’un air qui n’était pas gai du tout. Je vis bien que je ne tirerais pas de mon hôte des renscignemens plus précis, et je le priai de me conduire sans plus tarder auprès de la malade.

J’ai dit ce qu’était Emina, et je n’ai pas à la montrer maintenant telle qu’elle m’apparut ce jour-là ; mais ce dont on ne saurait se former une idée, c’est l’accueil tendre et caressant que les femmes turques font d’ordinaire à l’Européenne qui passe auprès d’elles. Or, si cet accueil m’a toujours émue, de quelque part qu’il me vînt, jugez de ce que j’éprouvai lorsque je vis cette enfant, si belle encore, quoique mourante, si naïve, si résignée, si digne de pitié, me sourire avec une expression de contentement impossible à rendre, joindre ses petites mains comme pour applaudir à la bonne fortune qui m’amenait à elle, et répéter à plusieurs reprises d’une voix brisée, mais joyeuse : — Sois la bienvenue ! Que Dieu te protège et te récompense ! Oh ! sois la bienvenue ! Mon Dieu, merci !

Je m’assis auprès d’elle ; elle me prit la main avec vivacité et la garda. Je fixai mes yeux sur elle avec une attention douloureuse. Elle comprit, à la façon dont je la regardais et dont son mari me regardait à son tour comme pour lire dans ma pensée, qu’il s’agissait de sa santé. — Oh ! fit-elle, docteur !… — Le lecteur peut rire, et je l’y autorise de grand cœur ; mais rien ne prête moins à la plaisanterie en Orient qu’une femme exerçant la médecine, et dans les villes de l’intérieur ce sont toujours des femmes grecques ou arméniennes qui ont la clientèle des harems. A Constantinople aussi, dans le palais même du sultan et malgré ses docteurs attitrés, ce fut une femme médecin comme moi, et peut-être un peu moins que moi, qui eut naguère l’insigne honneur d’arracher la sultane-mère à une mort qui paraissait inévitable.

Je commençai alors mon interrogatoire, et je n’eus pas de peine à reconnaître que la pauvre enfant était à la dernière période de cette affreuse maladie de cœur qu’on nomme anévrisme. Il n’y avait d’ailleurs qu’à regarder son corsage, qui se soulevait sans rhythme ni régularité, il n’y avait qu’à approcher l’oreille de son sein, dont on entendait nettement l’artère crépitante, pour ne conserver aucun doute sur ce triste sujet. Je remarquai pourtant une certaine hésitation dans les réponses d’Emina, un certain embarras lorsque le bey joignait ses questions aux miennes, qui me firent désirer de l’entretenir seule. Je dis donc au bey que les femmes ne parlaient jamais librement de leurs maux en présence d’un homme, ce qu’il eut l’air de comprendre parfaitement et de trouver fort juste. Il s’excusa même d’être resté jusque-là, et nous dit en se retirant qu’il attendrait dans une pièce contiguë que nous le fissions appeler.

Quand nous fûmes seules, Emina m’ouvrit tout entier ce cœur si riche et si pur, que j’ai cherché à faire connaître. Elle commença par me passer son bras autour du cou, puis, me regardant fixement avec un sourire que je puis, sans tomber dans le dithyrambe, appeler angélique, elle m’embrassa au front, et promena doucement ses petites mains sur mes joues en m’appelant tour à tour sa mère, sa fille et sa sœur. — Je t’aime, me disait-elle, oui, je t’aime ; j’ai souvent, si souvent prié Dieu de m’envoyer une personne comme toi pour m’enseigner à mourir !… car, je le sais bien, je vais mourir !… Non, non, ne perds pas le temps à tâcher de me faire vivre ; c’est fini, vois-tu, tout à fait fini, et je n’en suis pas trop fâchée. Il est une question que je me suis faite bien des fois, au commencement de ma maladie : mourrai-je sans savoir ce que c’est que d’être heureuse ? Cette pensée me tourmentait, me désolait, oh ! bien plus que je ne puis le dire ; mais Dieu m’a répondu en m’envoyant le bonheur. N’est-ce pas là une aimable réponse ? Un bonheur bien court, mais aussi doux, aussi complet que court. Mon mari m’aime maintenant ! ajouta-t-elle avec un petit accent de triomphe. As-tu vu qu’il m’aime ? Est-ce ainsi qu’on aime chez toi ? — Oui, répondis-je en laissant tomber la dernière question, je suis sûre qu’il t’aime de tout son cœur. — Enfin ! reprit-elle. Ah ! s’il avait pu m’aimer tout de suite, je n’en serais pas où je suis ! Mais tu ne sais pas tout ce qui m’est arrivé ? Laisse-moi te le conter.

Et là-dessus, tout en s’interrompant bien des fois pour reprendre haleine et pour attendre que les battemens de son cœur s’apaisassent, elle me conta tout, la chère enfant, tout ce que je viens de raconter moi-même, et bien d’autres choses encore que je tais, parce que je ne suis pas Emina, et qu’elle seule pouvait les dire comme elle les disait. Elle me parla ensuite de ses pensées sur la mort. — Je suis bien persuadée, me dit-elle, que mourir, ce n’est pas seulement cesser de vivre. J’ai souvent entendu parler d’un lieu de délices où les bons musulmans se retrouvent dans la société du prophète ; mais on ne m’a jamais dit que les femmes y entrassent. Et puis je ne comprends pas bien comment ces justes peuvent jouir de tout ce bonheur, pendant que leurs corps pourrissent dans la terre. Comment se promènent-ils dans ces beaux jardins ? comment respirent-ils les parfums de ces fleurs suaves ? comment goûtent-ils à ces fruits délicieux ? J’ai entendu dire que les Francs pensaient autrement que nous à ce sujet et qu’ils savaient avec certitude les choses de l’autre vie. On m’a dit aussi que selon eux les femmes étaient admises dans les jardins des fidèles, et voilà pourquoi j’ai tant prié Dieu de m’envoyer quelqu’un de cette nation bienheureuse qui possède une certitude si rassurante, et Dieu m’a exaucée. Ah ! qu’il est bon ! et que je l’aime ! Comment donc as-tu fait pour venir jusqu’à ce village où nul voyageur ne passe jamais ? Je suis sûre qu’hier encore tu ne comptais pas t’arrêter ici, mais c’est Dieu qui t’a amenée vers moi. Chère sœur, chère amie, à présent que je t’ai dit tout, parle à ton tour, éclaire-moi.

Que lui dire, mon Dieu ? J’aurais voulu voir un missionnaire à ma place, et pourtant l’esprit d’un homme n’eût-il pas froissé cette âme si neuve et en même temps si susceptible ? Moi aussi, je me recommandai à Dieu, je lui demandai des lumières et du tact ; puis je dis à la pauvre enfant tout ce qui me parut clair, facile à saisir et surtout consolant. Je composai de mon mieux un catéchisme à l’usage d’une femme turque dont les jours sont comptés, et je tâchai de ne jamais oublier que j’étais dans un harem, ni que je parlais à une mourante de quatorze ans non encore révolus. À ma place, un membre de la société biblique, tel qu’on en rencontre en si grand, nombre chez les Juifs, les Druses, les Métualis, les Arabes et même chez les catholiques de Syrie, eût été fort content de lui-même. Ma néophyte ne perdait pas un mot de ce que je lui disais, elle comprenait vite et bien, et la sérénité semblait descendre dans son cœur à mesure que le son de ma voix frappait son oreille.

Lorsque je dis à Emina qu’il me fallait la quitter, la pauvre petite s’empara de moi, me pressa contre son cœur, et me supplia de rester encore. — Tu ne m’as pas encore tout dit, s’écria-t-elle, et j’ai encore tant de choses, et des choses si importantes, à te demander ! — Interroge-moi donc, mon enfant, et je te répondrai. — Oh ! non, pas à présent, je n’en ai pas encore le courage, et puis je me sens trop faible. Reste, je t’en conjure, reste encore, et Dieu te bénira.

Le moyen de refuser ? Je cédai et d’autant plus aisément, qu’Emina avait évidemment besoin de repos. Je l’aidai à se recoucher, puis je sortis en lui promettant de revenir dans quelques heures. Je décommandai le départ, et je me retirai dans ma chambre pour me recueillir. Je ne fus pourtant pas longtemps seule. J’avais complètement oublié que mon hôte exerçait sa patience dans une chambre voisine de celle d’Emina. Le silence qui avait succédé au murmure de notre conversation lui avait annoncé la fin de notre conférence, et il venait en apprendre le résultat. En Europe, j’eusse commis une impolitesse, sinon même une impertinence ; en Orient, on est parfaitement libre d’oublier ceux dont on n’a aucun motif de se souvenir. Hamid-Bey ne me parut en effet nullement offensé ; mais il était inquiet, car il pensait, et avec raison, que j’eusse mis plus d’empressement à lui porter de bonnes nouvelles. — Eh bien ! me dit-il en entrant, vous l’avez vue ; qu’en pensez-vous ?

— Je pense, répondis-je froidement (j’étais à cette heure-là fort irritée contre le bel Hamid), qu’elle est perdue.

— Perdue ! répéta-t-il vivement.

Je m’étais attendue à quelque bruyante démonstration de douleur, que je déclarais d’avance affectée, et qui devait me donner le courage de poursuivre jusqu’au bout ma méchante entreprise, car j’étais montée tout à fait au cruel ; mais les choses se passèrent autrement que je ne l’avais prévu. Après cette exclamation arrachée par la surprise, Hamid-Bey se tut. Il baissa les yeux, son visage demeura immobile, sa respiration ne parut subir aucun trouble, mais une pâleur livide se répandit comme un voile sur ses traits, qui semblèrent subitement vieillis de dix ans. Je le regardai en silence, et l’envie de lui faire tout le mal que je pouvais s’évanouit ; mais lui, qui ne se préoccupait pas du tout de l’effet qu’il produisait sur moi, et qui ne savait seulement pas si j’avais des yeux pour le voir et un cœur pour plaindre sa femme, rompit enfin le silence pour me dire d’une voix calme : — Et de quel mal se meurt-elle ?

Mon mauvais vouloir se réveilla. Il le demande, le malheureux ! Il ne comprend donc rien ! — Cela me paraît étrange de vous entendre m’adresser cette question. De quel mal se meurt-elle, dites-vous ? Eh ! mon Dieu ! elle se meurt d’amour pour vous, quoiqu’à vrai dire je ne voie pas…

Non, il n’y a pas d’indignation qui pût tenir contre le naïf étonnement du pauvre bey !

— Mais, dit-il, j’ai aimé Emina du premier jour que je la vis…

— Je ne vous dis pas non : vous l’aimiez d’une certaine façon, parce qu’elle était jeune et jolie, et vous auriez aimé de même toute autre femme aussi jeune et aussi jolie qu’elle ; mais ce n’est pas ainsi qu’Emina voulait être aimée, et, tenez, vous ne l’aimiez pas comme vous aimez Ansha.

— Ansha ! comme j’aime Ansha ! dites-vous ? mais ceci est encore plus extraordinaire. Je ne l’aime pas du tout, Ansha, et la preuve, c’est que j’ai épousé Emina.

L'imbroglio allait en se compliquant de plus en plus. Il me fallut beaucoup de temps et non moins de patience pour lui faire comprendre qu’Emina souffrait d’être traitée par lui comme une enfant, comme un jouet, une occasion de plaisirs, et non pas comme une amie, une égale, une compagne de cœur. — Allah ! s’écriait-il à chaque instant et m’interrompant à chaque phrase ; Allah ! Emina jalouse d’Ansha ! Qui l’aurait jamais pensé ! Allah ! Être aimée comme Ansha ! Allah !

Il fallut aussi beaucoup d’efforts pour déloger de son esprit la pensée de l’iman sorcier. — Vous verrez, répéta-t-il à plusieurs reprises, vous verrez que les machinations de ce diable d’homme sont pour quelque chose dans tout ceci. Il n’y a que le diable qui puisse inspirer de semblables pensées à une jeune femme. — Le fait est qu’Hamid eût été comparativement heureux de pouvoir attribuer à un autre que lui le malheur d’Emina ; mais, quoique fort adoucie à son égard, je ne poussai pas la complaisance jusqu’à lui donner satisfaction sur ce point, et je lui déclarai nettement qu’il ne pouvait rejeter sur personne la responsabilité des événemens. Je conclus en disant qu’aucune puissance humaine ne pouvait lui rendre sa femme, qu’il devait mettre tous ses soins à adoucir les derniers instans qu’ils avaient encore à passer ensemble. Emina possédait un tour d’esprit, une intelligence élevée dont lui-même n’avait aucune idée, et qui dans d’autres circonstances eût pu lui paraître ridicule. Emina se préoccupait fort de Dieu et de la vie qui l’attendait au-delà du tombeau ; elle avait à ce sujet des idées qui se rapprochaient beaucoup plus des nôtres que des siennes ; vraisemblablement elle lui en dirait quelque chose, et je l’engageai de toutes mes forces à ne pas la contredire là-dessus, et surtout à ne pas lui répondre avec légèreté, ce qui serait pour son cœur la dernière et la plus fatale blessure, à l’écouter patiemment, sérieusement, à se donner l’air de la comprendre et d’entrer dans ses sentimens.

— J’y entrerai de bonne foi, répondit-il d’un air triste et soumis dont je lui sus bon gré. — J’ai toujours pensé, ajouta-t-il, qu’Emina avait une forte tête, et qu’il y avait en elle quelque chose d’extraordinaire. Je croirai ce qu’elle me dira de croire, pour lui faire plaisir d’abord, et ensuite parce que je suis sûr qu’elle a raison. Oui, elle a toujours eu raison, la chère petite…, excepté pourtant, ajouta-t-il en revenant à son idée fixe, excepté lorsqu’elle a cru que j’aimais Ansha ! Allah !

Nous causions encore, lorsqu’une esclave vint m’avertir qu’Emina m’attendait. Je me levai. — Puis-je vous accompagner auprès d’elle ? me demanda timidement le bey.

Réfléchissant à mon tour qu’il serait plus à son aise pour lui parler de son amour si je n’étais pas présente, je lui proposai de me précéder de quelques instans, lui promettant de le rejoindre bientôt ; mais s’il est vrai que les Orientaux ont l’affectation de la dignité, s’il est vrai que dans les circonstances ordinaires ils aiment à se montrer toujours graves et immobiles, il n’est pas moins certain qu’une fois lancés dans la voie de l’émotion, ils ne s’y arrêtent jamais pour lire dans les yeux du spectateur l’effet produit par leur bon ou par leur mauvais jeu. Hamid n’accepta pas ma proposition, parce qu’il voulait, dit-il, que je pusse le mettre immédiatement à la porte, si sa présence ou ses discours fatiguaient Emina. — Il ne me manquerait plus maintenant, ajouta-t-il, que d’empirer son état par les témoignages de mon amour, et de ne m’en apercevoir, selon mon habitude, que trop tard !

Nous allâmes donc de conserve chez Emina, que je trouvai un peu plus faible que dans la matinée, mais encore plus sereine et plus paisible. Elle nous tendit les mains en souriant du plus loin qu’elle nous aperçut. Je m’avançai vers elle, mais le bey ne m’attendit pas. Traversant la chambre en deux enjambées, il fut en un clin d’œil à ses côtés. Les sentiraens qui l’agitaient étaient si clairement écrits sur son visage, que son action me parut toute simple, et c’était pourtant une action incroyable de la part d’un mari turc vis-à-vis de sa propre femme. Il fit bien plus, car il s’agenouilla devant elle, lui passa un bras autour de la taille, cacha son visage contre ses genoux, et répéta plusieurs fois ces seuls mots : Pardon ! pardon !

— Pardon, dis-tu ? interrompit la douce voix d’Emina. Pourquoi me dire cela, Hamid ? En quoi m’as-tu offensée, et que puis-je te pardonner ?

— Je t’ai fait bien du mal sans le savoir, je ne t’ai pas montré assez combien tu m’étais chère, combien je te préférais à tout dans le monde, et voilà où ma stupidité t’a menée ! Et maintenant on me dit qu’il est trop tard !

— Il ne fallait pas lui dire cela, me dit Emina avec un léger accent de reproche, qui ne me toucha pourtant guère, tant il me restait encore de mon endurcissement primitif. La réponse du bey produisit sur moi plus d’effet. — Si elle devait me le dire, elle a bien fait de me le dire. Il faut que je sache bien tout ce que j’ai fait, que toute illusion soit détruite, afin que je puisse déplorer jusqu’à mon heure dernière mon fatal aveuglement.

Je ne sais quel frisson me saisit lorsque Hamid-Bey prononça ce mot afin. Je tremblais qu’il n’ajoutât : « afin de ne pas commettre une autre fois la même erreur ; » mais non, gloire et justice lui soient rendues, s’il le pensa, il ne le dit pas, et franchement je ne crois pas que l’idée lui en fût venue.

Emina me rappela qu’elle avait encore plusieurs questions à m’adresser, et le bey offrit de se retirer ; mais sa femme s’y opposa. — Si notre entretien est salutaire, dit-elle, pourquoi t’en priverais-je ? D’autre part, si tu blâmes le parti que je voudrais prendre, tu me le diras, et je m’arrêterai, car, au prix de mes espérances les plus chères et du bonheur éternel lui-même, je ne voudrais pas te désobéir pour la première fois de ma vie.

— Je reste donc, répondit Hamid, mais pour tâcher de t’imiter, non pour te juger.

Emina me demanda alors si, d’après ma foi, les femmes étaient séparées des hommes pour l’éternité. Je l’assurai que non. — Et en supposant, ajouta-t-elle, que je fusse jugée digne d’entrer dans votre paradis, Hamid-Bey ne pourrait-il m’y rejoindre un jour ?

Il fallut bien lui dire que cela dépendait d’abord d’Hamid lui-même et de Dieu ensuite, qui toucherait peut-être son cœur, si ce cœur n’était pas trop endurci. — Mais moi-même, ajouta Emina, ne puis-je contribuer à lui obtenir ce bonheur ?

Je lui répondis qu’elle le pouvait, que son mari avait encore, selon toutes les probabilités, un long avenir devant lui, et qu’il avait à passer par bien des épreuves avant de paraître devant Dieu, mais qu’elle-même, une fois admise et établie dans la société des justes, pourrait intercéder auprès de Dieu en faveur de l’époux chéri qu’elle laissait sur cette terre, que Dieu écoutait les prières de ses élus, et qu’Hamid lui serait sans doute redevable de son salut éternel.

— Ah ! que tu me fais de bien en me disant cela ! s’écria-t-elle. Entends-tu, Hamid ? Quand une bonne pensée te viendra dorénavant, ne la repousse pas, mais songe que c’est Dieu qui te l’envoie pour exaucer mes prières. Et je le prierai tant !… Je sais bien, moi, qu’il écoute toujours les prières qu’on lui adresse du fond du cœur. "Veux-tu savoir ce que je lui ai souvent demandé depuis que je m’attends à mourir ? Je lui ai demandé de m’envoyer à ma dernière heure une personne capable de dissiper mes doutes sur la vie future. Qu’en penses-tu ?… Et que crois-tu que je me sois dit à moi-même, lorsque tu m’amenas cette dame ?

Hamid-Bey parut frappé de cette coïncidence, et Emina, qui s’en aperçut, prit courage. — Je ne te demande pas de songer souvent à moi, ajouta-t-elle ; car songer à une morte, c"est toujours triste, et jamais je ne me souviens de ma mère sans avoir envie de pleurer. Ce que je te demande, c’est de penser à moi comme à une créature qui t’appartient dans l’autre vie de la même manière qu’elle t’a appartenu dans celle-ci, et qui n’aura d’autre soin pendant l’éternité que de prier pour toi.

— Je t’obéirai toujours, je ferai ce que tu voudras, répétait Hamid en sanglotant. Hélas ! que ne puis-je te donner tout de suite un gage de ma docilité ? N’y a-t-il pas un moyen d’assurer dès à présent notre réunion future ?

Je crois que, si je l’avais voulu, j’aurais pu assister à une reproduction de la scène du baptême d’Atala ; j’avoue aussi que j’éprouvai quelque scrupule de ne pas pousser les choses plus loin. Emina vint encore ajouter à mes hésitations en me disant qu’elle avait entendu parler d’une cérémonie qui effaçait la trace de tous les péchés commis, et qui rendait à l’âme chargée de fautes et même de crimes l’innocence et la pureté du premier âge, d’une cérémonie enfin qui conférait d’elle-même à l’infidèle tous les droits et les avantages du chrétien. Elle voulait savoir si cette cérémonie était nécessaire pour leur assurer, à elle et à son époux, l’entrée du paradis des chrétiens, objet de tous ses vœux.

Assez troublée par cette ouverture, j’appelai à mon secours la lumière divine. Ce n’était pas, en vérité, la crainte du ridicule qui m’empêchait de verser sur ces deux fronts l’eau régénératrice du baptême, mais je n’étais pas bien convaincue que la scène dont j’étais l’un des acteurs fût parfaitement sérieuse. J’aurais baptisé Emina en toute sûreté de conscience, si le bey ne m’eût semblé un singulier néophyte ; or j’étais persuadée qu’elle n’accepterait pas un gage de salut dont son époux ne pourrait réclamer sa part. Je donnai donc à Emina quelques explications sur l’efficacité qu’a chez l’homme le désir sincère d’être lavé de toutes ses fautes, originelles ou acquises, désir qui équivaut à un baptême de fait, et qui suffit aussi bien que le martyre pour ouvrir les portes du ciel. Mes paroles causèrent une satisfaction visible à la pauvre Emina, qui avait craint jusque-là de ne pouvoir conserver ses espérances sans accomplir quelque acte éclatant dont les suites eussent pu mettre en péril la personne ou les propriétés d’Hamid-Bey. Toutes ses inquiétudes avaient maintenant disparu ; elle était calme et souriante.

Je passai deux jours auprès d’Emina et de son mari. J’eus encore avec ce dernier plusieurs conversations à moitié sentimentales et à moitié banales, dans lesquelles je retrouvai constamment le Turc ou l’œuvre d’une fausse civilisation aux prises avec l’homme de la nature. Hamid était fort irrité contre Ansha, quoiqu’il ne le lui témoignât pas ; mais, seul avec moi, il se laissait aller à la maudire avec un abandon plein de naturel. — Ansha n’est pas la seule à blâmer dans tout ceci, lui dis-je un jour, ce sont vos lois sur le mariage qui sont la vraie cause du mal. Quand vous n’épousez que des femmes de la trempe d’Ansha, elles s’exècrent réciproquement, se font l’une à l’autre tout le mal qu’elles peuvent, elles font semblant de vous adorer à l’envi, tandis qu’au fond de leur cœur elles vous détestent plus encore qu’elles ne détestent leurs rivales ; mais vous ne vous doutez de rien, vous êtes trompés toujours et par chacune, et personne n’en meurt. Au contraire, si par hasard vous introduisez dans l’enfer de la famille une nature sensible, naïve, aimante comme Emina, qui prend au sérieux son titre et son rôle d’épouse, et qui veut être aimée sérieusement, aimée comme elle aime enfin, cette enfant devient nécessairement le but de toutes les haines, de toutes les jalousies, et cela ne fût-il pas, elle n’en serait pas plus heureuse après tout, car elle ne saurait obtenir l’amour dont elle a besoin pour vivre. Ne rejetez donc pas tout le blâme sur Ansha, et si vous me permettez de vous donner un conseil, je vous dirai de ne pas recommencer l’expérience, de vous en tenir à ce premier coup d’essai.

— Vous me condamnez donc à n’avoir toute ma vie d’autre compagne qu’Ansha ? Savez-vous que c’est bien dur !

— Du moins, lui dis-je, si vous prenez une autre femme, choisissez-la parmi les jeunes filles élevées dans un harem nombreux, afin qu’elle soit formée d’avance à ce qu’elle trouvera chez vous. Si j’étais à votre place, je n’accepterais plus d’épouse que de la main d’Ansha.

— Merci encore ! Vous consentez à me donner une Ansha de quinze ans au lieu d’une Ansha de trente, mais toujours une Ansha ! Ah ! oui, c’est bien dur !

Le troisième jour après mon arrivée, je pris congé d’Emina. Ses adieux furent aussi tendres que ceux d’une fille à sa mère. — Ton départ ne précède le mien que de fort peu, me dit-elle, et la trace de tes pas ne sera pas effacée des allées de notre jardin que je le traverserai à mon tour et pour la dernière fois en allant au champ du repos. Je ne te retiens pas davantage ; tu m’as dit tout ce qu’il était bon que je susse, et je désire t’épargner le pénible spectacle de mon heure suprême. Que Dieu te bénisse dans ton voyage, et qu’il comble tes vœux les plus chers ! Dans ce ciel dont tu m’as ouvert l’entrée, je ne t’oublierai pas, ni toi, ni les tiens. Adieu, adieu !

Et me passant autour du cou ses bras amaigris, elle me pressa de toutes ses forces contre son cœur, me couvrit de baisers sur le front, sur les yeux, sur la bouche, puis, se détachant de moi et se couvrant le visage de ses mains, elle me dit tout bas, mais si bas qu’à peine je pouvais l’entendre : — Va, quitte-moi à présent… — Craignant en effet que l’émotion des adieux ne lui devînt fatale, je me retirai à la hâte.

Je partis le cœur gros, car ce court séjour dans le harem de Hamid-Bey m’avait laissé matière à de tristes et durables souvenirs. Aussi ne laissai-je depuis échapper aucune occasion d’apprendre des nouvelles d’Emina et d’Hamid. Ces occasions se présentèrent plus d’une fois pendant mon séjour en Asie, et voici dans leur ordre chronologique les événemens qu’elles m’apprirent.

Un voyageur que je rencontrai six mois plus tard revenant des lieux où s’est passée cette histoire me dit qu’il n’était bruit à plusieurs lieues à la ronde que du désespoir d’Hamid-Bey. Il avait perdu sa jeune femme, et en comparant les dates, je reconnus qu’Emina était morte le huitième jour après mon départ. Pauvre enfant ! son bonheur avait peu duré ! On disait qu’elle avait péri victime des machinations et des intrigues de la première femme du bey ; mais quelles étaient ces machinations, c’est ce que personne ne disait, ou du moins ce que chacun disait d’une façon différente. La nouvelle de la mort d’Emina avait abrégé les jours de son père, et le débiteur insolvable du bey avait, lui aussi, achevé sa vie de chagrin. Il y avait encore une version contraire, selon laquelle Emina aurait trahi à ses derniers instans de singulières et coupables tendances vers la sorcellerie ; il était question de conférences secrètes qu’elle aurait eues avec un vieillard qui n’était rien moins qu’un célèbre enchanteur des giaours. Hamid-Bey avait assisté à d’étranges scènes, telles que conjurations, apparitions, et son esprit en avait été fortement ébranlé, car d’après quelques mots qui lui étaient échappés on comprenait que sa femme n’était pas complètement morte pour lui, et qu’il s’attendait à en recevoir de fréquentes visites, attente qui causait dans le harem un trouble et un effroi faciles à comprendre.

Le second bulletin était un peu moins sombre. Le bey, qui soupçonnait Ansha et la surveillait depuis quelque temps, l’avait surprise dans le domicile de l’iman. L’éclat avait été terrible. Les parens d’Ansha et Ansha elle-même s’étaient d’abord estimés fort heureux d’en être quittes pour un acte de divorce, tant le courroux du bey faisait craindre des mesures plus violentes. Le divorce avait donc été décidé ; mais dans toute condamnation il se passe toujours un certain temps entre la signature et l’exécution de l’arrêt, et ce temps fut si bien employé par Ansha, qu’il se prolongea indéfiniment. Ce n’était plus sans doute la toute puissante, la triomphante Ansha, mais elle était tolérée dans le harem, où elle avait régné, et elle ne désespérait pas, ajoutait-on, de remonter un jour sur le trône d’où elle était descendue, en suivant la route de l’humilité et de l’hypocrisie.

Le troisième rapport m’affligea, mais sans me surprendre. Hamid-Bey avait enfin trouvé une femme selon son cœur. C’était une très jolie fille de seize ans, fort riche, resplendissante de santé et de fraîcheur, dont les joyeux éclats de rire perçaient à chaque instant les murs épais du harem, et allaient éveiller la gaieté dans le cœur même des passans. Elle avait été élevée à bonne école, car elle était la fille unique de la troisième épouse d’un bey, qui en possédait simultanément jusqu’à cinq. Ce n’était pas elle qui irait se heurter aux rivalités du harem, ni y briser son cœur.

Telles furent les dernières nouvelles que je reçus de cette famille, à laquelle j’avais pris un instant un si vif intérêt ; mais parmi ces cœurs qui avaient oublié Emina, ou qui ne s’en souvenaient que pour lui faire injure, il n’y avait plus pour moi que des étrangers.

Christine Trivulce de Belgiojoso.

  1. Voyez la livraison du 1er février.
  2. La fête aux moutons par exemple (le beiram corban), pendant laquelle on égorge à Constantinople plus de cent mille moutons, était défrayée par les troupeaux des Kurdes.