En-deçà et au-delà du Danube/02

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En-deçà et au-delà du Danube
Revue des Deux Mondes3e période, tome 70 (p. 516-552).
EN DEÇA ET AU DELA DU DANUBE

II.[1]
'LA BOSNIE
RÉGIME AGRAIRE ET ÉCONOMIE RURALE.

Quand je quitte Djakovo, le secrétaire de Mgr Strossmayer me conduit à la gare de Vrpolje. Les quatre jolis chevaux gris de Lipitça nous y mènent en moins d’une heure. Le pays a un aspect beaucoup plus abandonné que du côté d’Essek : de profondes ornières dans la route, des terrains vagues où errent des moutons, les blés moins plantureux et moins d’habitations. Est-ce parce qu’en allant à Vrpolje, on se dirige vers la Save et les anciennes provinces turques, c’est-à-dire vers la barbarie, tandis que, du côté d’Essek, on marche vers Pesth et vers Vienne, c’est-à-dire vers la civilisation? En attendant l’arrivée du train qui doit me conduire à Brod, j’entre dans le petit hôtel en face de la gare. Les deux salles sont d’une propreté parfaite : murs bien blanchis, rideaux de mousseline aux fenêtres, et des gravures représentant le prince Rodolphe et sa femme, la princesse Stéphanie, la fille de notre roi. Ils doivent être très populaires, même en pays slaves et magyares, car j’ai retrouvé partout leurs portraits aux vitrines des libraires et sur les murs des hôtels et des restaurans. C’est évidemment là un des thermomètres de la popularité des personnages célèbres. Dans les champs voisins, un homme et une femme binent avec la houe une plantation de maïs, dont les deux premières feuilles sont sorties de terre. La femme n’a d’autre vêtement que sa longue chemise de grosse toile de chanvre, et elle l’a relevée jusqu’au-dessus des genoux afin d’avoir les mouvemens plus libres : les exigences de la pudeur vont en diminuant à mesure qu’on descend le Danube ; aux bords de la Save, elles sont réduites presque à rien. L’homme est vêtu d’un pantalon d’étoffe blanche grossière et d’une chemise. Il est maigre, brûlé du soleil, hâve ; il paraît très misérable. La terre est fertile, cependant, et celui qui la travaille ne ménage pas sa peine. Un passage de la préface de la Mare au Diable me revient à la mémoire : c’est celui où est dépeint le laboureur dans la Danse de la mort, de Holbein, avec cette légende:


A la sueur de ton visaige
Tu gagneras ta pauvre vie.


Récemment, j’avais été aussi épouvanté en étudiant, en Italie, l’extrême misère des cultivateurs, dont l’Inchiesta agraria officielle publie les preuves désolantes. D’où vient que dans un siècle où l’homme, armé de la science, augmente si merveilleusement la production de la richesse, ceux qui cultivent le sol conservent de ce pain qu’ils récoltent, à peine de quoi satisfaire leur faim ? Pourquoi présentent-ils encore si souvent l’aspect de ces animaux farouches décrits par La Bruyère, au temps de Louis XIV? En Italie, c’est la rente et l’impôt qui entretiennent le paupérisme ; ici, c’est surtout l’impôt.

A la gare arrive un Turc : beau costume, grand turban blanc, veste brune soutachée de noir, large pantalon flottant, rouge foncé, jambières à la façon des Grecs, énorme ceinture de cuir, dans laquelle apparaît, au milieu de beaucoup d’autres objets, une pipe à long tuyau de cerisier. Il apporte avec lui un tapis et une selle. J’apprends que ce n’est pas un Turc, mais un musulman de Serajewo, de race slave, et parlant la même langue que les Croates. Comme ceci peint déjà tout l’Orient : la selle qu’on doit emporter avec soi, parce que les paysans qui louent leurs chevaux sont trop pauvres pour en posséder une, et que, les routes manquant, on ne peut voyager qu’à cheval ; le tapis, qui prouve que dans les hans il n’y a ni lit ni matelas; les armes, pour se défendre soi-même, attendu que la sécurité n’est pas garantie par les pouvoirs publics ; et enfin la pipe, pour charmer les longs repos du kef ! En Bosnie, on appelle les musulmans Turcs, ce qui trompe complètement l’étranger sur les conditions ethnographiques de la province. En réalité, il n’y a plus, paraît-il, dix véritables Turcs dans le pays, et avant l’occupation, il n’y avait de vrais Osmanlis que les fonctionnaires. Les musulmans qu’on rencontre, — il y en a, dit-on, environ un demi-million, — sont du plus pur sang slave. Ce sont les anciens propriétaires, qui se sont convertis à l’islamisme à l’époque de la conquête. L’exemplaire que j’ai sous les yeux a tout à fait le type monténégrin : le nez en bec d’aigle, mais à arête très fine, aux narines relevées, comme celles d’un cheval arabe; grande moustache noire, et des yeux profonds et vifs, cachés sous d’épais sourcils. Le chef de gare de Vrpolje m’en fait un grand éloge. « Ils sont très honnêtes, dit-il, tant qu’ils n’ont pas eu trop de relations avec les étrangers ; ils sont religieux et bien élevés, on ne les entend jamais jurer comme les gens de par ici. Ils ne boivent point de vins et de liqueurs, comme les Turcs modernes de Stamboul. On peut se fier à leur parole ; elle vaut plus qu’une signature de chez nous, mais ils vont se gâter rapidement. Ils commencent à s’enivrer, à se livrer à la débauche, à s’endetter. Avec les besoins d’argent s’introduira la mauvaise foi. Les spéculateurs européens ne manqueront pas de leur en donner l’exemple, et ils ne connaîtront pas ce contrôle de l’opinion qui retient parfois les Occidentaux.»

De Vrpolje à Brod, le chemin de fer traverse un très beau pays, mais peu cultivé et presque sans habitans. On est ici dans un pays de frontières, naguère encore exposé aux razzias des Turcs de l’autre rive de la Save. Le paysage est d’un vert intense ; on ne voit que pelouses entrecoupées de pièces d’eau et de massifs de grands chênes, comme dans un parc anglais. Quel splendide domaine on pourrait se tailler ici, et relativement sans grands frais, car la terre n’a pas beaucoup de valeur! Les chevaux et le bétail errans dans ces interminables prairies sont plus petits et plus maigres qu’en Hongrie. Le pays est pauvre, et cependant il devrait être riche. La fertilité du sol se révèle par la "hauteur du fût des arbres et l’aspect plantureux de leur frondaison.

Le chemin qui réunit la gare à la ville de Brod est si mal entretenu, que l’omnibus marche au pas, crainte de casser ses ressorts. Avis à l’administration communale. L’hôtel Gelbes Hans est un vaste bâtiment à prétentions architecturales avec de grands escaliers, de bonnes chambres bien aérées, et une immense salle au rez-de-chaussée, où l’on ne dîne pas mal du tout, à l’autrichienne. Il y a deux Brod en face l’un de l’autre, des deux côtés de la Save : le Brod slavon, forteresse importante comme base d’opération des armées autrichiennes qui ont occupé les nouvelles provinces, et Bosna-Brod, le Brod bosniaque, qui appartenait à la Turquie. Le Brod slavon est une petite ville régulière, avec des rues droites, bordées de maisons blanches, sans aucun caractère distinctif, Bosna-Brod, au contraire, est une véritable bourgade turque. Nulle part je n’ai vu le contraste entre l’Occident et l’Orient aussi frappant. Deux civilisations, deux religions, deux façons de vivre et de penser complètement différentes sont ici en présence, séparées par une rivière. Il est vrai que pendant quatre siècles cette rivière a séparé en réalité l’Europe de l’Asie. Mais le caractère musulman disparaîtra rapidement sous l’influence de l’Autriche. Un grand pont de fer à trois arches franchit la Save et met Serajewo en communication directe avec Vienne et ainsi avec l’Occident. En vingt heures on arrive de Vienne à Brod, et le lendemain soir on est au cœur de la Bosnie, dans un autre monde. Au moment où je traverse le pont, le soleil couchant teint en rouge les remous des eaux jaunâtres. La Save est large comme quatre fois la Seine à Paris. L’aspect en est grand et mélancolique. Les rives sont plates : le courant mine librement les berges d’argile. La végétation manque, sauf quelques hauts peupliers et, sur les bords du fleuve, un groupe de saules, dont les racines ont été mises à nu par les glaces et qu’une crue prochaine emportera vers la Mer-Noire. Dans une petite anse, sur l’eau qui tourne en rond, flotte la charogne d’un buffle au ventre ballonné, que les corbeaux dépècent et se disputent. Des deux côtés s’étendent de vastes plaines vertes, inondées à la fonte des neiges. A droite, on aperçoit, vers le couchant, le profil bleuâtre des montagnes de la Croatie, et à gauche, les sommets plus élevés qui dominent Banjaluka. Sur la Save, qui forme une admirable artère commerciale, nulle apparence de navigation, nul bruit, sauf le croassement d’innombrables légions de grenouilles, qui entonnent en chœur leur chant du soir.

Bosna-Brod est formé d’une seule grande rue, le long de laquelle les maisons sont bâties sur des pilotis ou sur des levées, pour échapper aux inondations de la Save. Voici d’abord la mosquée au milieu de quelques peupliers. Elle est toute en bois. Le minaret est peint de couleurs vives : rouge, jaune, vert. Le muezzin est monté dans la petite galerie ; il adresse à Dieu le dernier hommage de la journée ; il appelle à la prière de l’Aksham ou du crépuscule. Sa voix, d’un timbre aigu, porte jusque dans les campagnes voisines. Ses paroles sont belles ; même en me rappelant l’ode de Schiller, die Glocke, je les préfère aux sous uniformes des cloches : « Dieu est élevé et tout-puissant. Il n’y a pas d’autre Dieu que lui et point d’autre prophète que Mahomet. Rassemblez-vous dans le royaume de Dieu, dans le lieu de la justice. Venez dans la demeure de la félicité. » Les cafés turcs ont portes et fenêtres ouvertes ; pas un meuble, sauf, tout autour, des bancs en bois où sont assis les Bosniaques musulmans, les jambes croisées, fumant la pipe. Dans une niche de la cheminée, sur des braises allumées, se prépare successivement, une à une, chaque tasse de café, à mesure que les consommateurs en demandent. Le cafidji met dans une très petite cafetière en cuivre une mesure de café moulu, une autre de sucre; il ajoute de l’eau, place le récipient sur le feu pendant une minute à peine et verse le café chaud avec le marc dans une tasse semblable à un coquetier. Dans toute la péninsule balkanique, le voyageur indigène emporte à sa ceinture un petit moulin à café très ingénieusement construit, en forme de tube. Deux choses me frappent ici : d’abord la puissance de transformation du mahométisme, qui a fait de ces Slaves, aux bords de la Save, n’ayant d’autre langue que le croate, des Turcs ou plutôt des musulmans, complètement semblables à ceux qu’on voit à Constantinople, au Caire, à Tanger et aux Indes ; ensuite, l’extrême simplicité des choses qui procurent aux fils de l’islam tant d’heures de félicité. Tout ce que contient ce café, en fait de mobilier et d’ustensiles, ne vaut pas 20 francs. Le client, qui apporte son tapis, dépensera pendant sa soirée 30 centimes de tabac et de café, et il aura été heureux. Les salles magnifiques avec peintures, dorures, tentures partout, qu’on construira plus tard ici, offriront-elles plus de satisfactions à leurs cliens riches et affairés ? En voyant pratiquer d’une façon si pittoresque et si consciencieuse la tempérance commandée par le Koran, je songe d’abord à ces palais de l’alcoolisme, à ces gin palaces de Londres, où l’ouvrier et l’outcast viennent chercher l’abrutissement, au milieu des glaces énormes et des cuivres polis, reluisant sous les mille feux du gaz et de l’électricité; je pense ensuite à cette vie de l’upper ten thousands, si compliquée et rendue si coûteuse par toutes les richesses de la toilette et de la table, que vient de décrire si bien lady John Manners, et je me demande si c’est aux raffinemens du luxe qu’il faut mesurer le degré de civilisation des peuples. M. Renan, parlant naguère de Jean le Baptiste, a écrit à ce sujet une belle page. Le précurseur, vivant au désert de sauterelles, à peine vêtu d’une étoffe grossière de poils de chameau, annonçant la venue du royaume et le triomphe prochain de la justice, ne nous présente-t-il pas le modèle le plus élevé de la vie humaine? Certes, il est un excès de dénûment qui dégrade et animalise, mais combien cela est moins vrai en Orient que sous nos rudes climats, et surtout dans nos grandes agglomérations d’êtres humains!

Je trouve déjà, à Bosna-Brod, la boutique et la maison turques, telles qu’on les rencontre dans toute la péninsule. La boutique est une échoppe entièrement ouverte le jour; elle se ferme la nuit, au moyen de deux grands volets horizontaux. Celui d’en haut, relevé. sert d’auvent; celui d’en bas retombe et devient le comptoir, où sont étalées les marchandises et où se tient assis le marchand, les jambes croisées. Les maisons turques ici sont ordinairement carrées, couvertes de planchettes de chêne. Un rez-de-chaussée bas sert de magasin ou même parfois d’étable. Le cadre et les cloisons de la construction sont toujours en solives ; les parois sont en planches ou, dans les demeures pauvres, en torchis. Le premier étage débordant le soubassement, le surplomb est soutenu par des corbeaux en bois, ce qui produit des effets de saillies et de lumières très pittoresques. Seulement il ne faut pas oublier qu’en Bosnie les musulmans forment la classe aisée; ils sont marchands, boutiquiers, artisans, propriétaires, très rarement simples cultivateurs ou ouvriers. L’habitation est divisée en deux parties ayant chacune son entrée distincte : d’un côté, le harem, pour les femmes, de l’autre, le selamlik pour les hommes. Quoique le musulman bosniaque n’ait qu’une femme, il tient aux usages mahométans bien plus que les vrais Turcs. Les fenêtres, du côté des femmes, sont garnies d’un grillage en bois ou en papier découpé. J’aperçois un numéro de la Newe freie Presse transformé en moucharabie. Du côté des hommes, s’étend un balcon-vérandah, où le maître de la maison est assis, fumant sa pipe.

La rue se remplit des types les plus divers. Des pâtres à peine vêtus d’une grosse étoffe blanche en lambeaux, avec un chiffon autour de la tête en forme de turban, ramènent du pâturage des troupeaux de buffles et de chèvres, qui soulèvent une poussière épaisse, dorée par le soleil couchant. Ces pauvres gens représentent le raya, la race opprimée et rançonnée; ce sont des chrétiens. Quelques femmes, la figure cachée sous le yachmak et tout le corps sous ce domino qu’on appelle feredjé, marchent comme des oies ; semblables à des ballots mouvans, elles rentrent chez elles. Des enfans, filles et garçons, avec de larges pantalons roses ou verts et de petites calottes rouges, jouent dans le sable; ils ont le teint clair et de beaux yeux noirs très ouverts. Des marchands juifs s’avancent lentement, enveloppés d’un grand caftan garni de fourrure, — en juin; avec leur longue barbe en pointe, leur nez d’Arabe et leur grand turban, ils sont admirables de dignité et de noblesse. Bida devrait être ici. Ce sont les patriarches de la terre de Canaan. Des maçons italiens, à la culotte de velours de coton jaune et toute maculée de mortier, la veste jetée sur l’épaule droite, quittent l’ouvrage en chantant. C’est le travail européen qui arrive : des maisons occidentales s’élèvent. Un grand café à la viennoise se construit, à côté des petites auberges en planches, en face de la gare. Déjà, dans une cantine où l’on vend du Pilsener Rier, de la bière de Pilsen, on joue au billard. Ceci est l’avenir : activité dans la production, imprévoyance ou insanité dans la consommation. Enfin passent fièrement à cheval ou en voiture découverte des officiers élégans et d’une tenue ravissante : c’est l’occupation et l’Autriche.

En repassant le pont de la Save, je me rappelle que c’est d’ici que partit le prince Eugène pour sa mémorable expédition de 1697. Il n’avait que cinq régimens de cavalerie et 2,500 fantassins. Suivant la route qui longe la Bosna, il s’empara rapidement de toutes les places, Oboj, Maglaj, Zeptche, même du château-fort de Vranduk, et il parut devant la capitale Serajewo. Il espérait que tous les chrétiens se lèveraient à son appel. Hélas! écrasés par une trop longue et trop cruelle oppression, ils n’osèrent pas remuer. Le pacha Delta-ban-Mustapha se défendit avec énergie. Eugène manquait d’artillerie de siège. C’était le 11 septembre, l’hiver approchait. Le hardi capitaine dut battre en retraite, mais il regagna Brod presque sans perte. L’expédition avait duré vingt jours en tout. Le résultat matériel fut nul ; mais l’effet moral très grand partout. Il révéla la faiblesse de cette formidable puissance qui la veille encore assiégeait Vienne et faisait trembler toute l’Europe. L’heure de la décadence avait sonné. Cependant, récemment encore les begs musulmans de la Bosnie traversaient la Save et venaient faire des razzias en Croatie. Le long de la rive autrichienne s’élèvent sur quatre hauts pilotis, afin de les mettre à l’abri des inondations et d’étendre le rayon d’observation, des maisons de garde, où les régimens frontières devaient entretenir des vedettes. Ce n’était pas une précaution inutile. De 1831 à 1835, le général autrichien Waldstätten lutta contre les begs bosniaques, et il fut amené ainsi à bombarder et à brûler Vakuf, Avale, Terzac et Gross-Kladusch, sur le territoire ottoman, le tout sans protestation de la Porte. Même en 1839, Jellatchitch eut à repousser les incursions des begs, qui traversaient la Save, brûlant les maisons, égorgeant les hommes, emmenant les troupeaux et les femmes. Ces razzias, dans les quinze dernières années où elles ont eu lieu, occasionnèrent pour près de 40 millions de francs de dommages aux districts croates limitrophes. C’est hier encore et en pleine Europe que se passaient ces scènes de barbarie, que la France n’a pu tolérer à Tunis, ni la Russie dans les khanats de l’Asie centrale.

Avant de m’engager dans la Bosnie, je veux connaître son histoire. Je m’arrête quelques jours à Brod, pour étudier les documens et les livres qu’on a bien voulu me donner et parmi lesquels les suivans m’ont été particulièrement utiles : G. Thoemmel, das Vilajet Bosnien; Roskiewitz, Studien über Bosnien und Herzegovina; von Schweiger-Lerchenfeldt, Bosnien ; et enfin, un ouvrage excellent : Adolf Strausz, Bosnien, Land und Leute. Voici un résumé succinct de ces lectures, qui paraît indispensable pour comprendre la situation actuelle et les difficultés que rencontre l’Autriche.

Sur notre infortunée planète aucun pays n’a été plus souvent ravagé, aucune terre aussi fréquemment abreuvée du sang de ses populations. A l’aube des temps historiques, la Bosnie fait partie de l’Illyrie. Elle est peuplée déjà, affirme-t-on, par des tribus slaves. Rome se soumet toute cette région jusqu’au Danube et l’annexe à la Dalmatie. Deux provinces sont formées : la Dalmatia maritima et la Dalmatia interna ou Illyris barbara. L’ordre règne, et, comme l’intérieur est réuni à la côte, tout le pays fleurit. Sur le littoral se développent des ports importans : Zara, Scardona, Salona, Narona, Makarska, Gattaro, et à l’intérieur, des colonies, des postes militaires et entre autres un grand emporium, Dalminium, dont il ne reste plus trace. Peu de restes de la civilisation romaine ont échappé aux dévastations successives : des bains à Banjaluka, des bains et les ruines d’un temple à Novibazar, un pont à Mostar, un autre pont près de Serajewo et quelques inscriptions. A la chute de l’empire, arrivent les Goths, puis les Avares, qui, pendant deux siècles, brûlent et massacrent, et font du pays un désert. Sous l’empereur Héraclius, les Avares assiègent Constantinople ; il les repousse, et, pour les dompter définitivement, il appelle des tribus slaves habitant la Pannonie au-delà du Danube. En 630, les Croates viennent occuper la Croatie actuelle, la Slavonie et le nord de la Bosnie, et en 640, les Serbes, de même sang et de même langue, exterminent les Avares et peuplent la Serbie, la Bosnie méridionale, le Monténégro et la Dalmatie. De cette époque date la situation ethnique de cette région, telle qu’elle est encore aujourd’hui.

Au début, la suzeraineté de Byzance est reconnue, mais la conversion de ces tribus, identiquement de même race, à deux rites différens du christianisme, crée un antagonisme religieux qui dure encore. Les Croates sont convertis d’abord par des missionnaires venus de Rome; ils adoptent ainsi les lettres et le rite latins. Au contraire, les Serbes, et, par conséquent, une partie des habitans de la Bosnie, sont amenés au christianisme par Cyrille et Méthode, qui, partis de Thessalonique, leur apportent les caractères et les rites de l’église orientale. Vers 860, Cyrille traduit la Bible en slave, en créant l’alphabet qui porte son nom et qui est encore en usage. C’est à lui que remontent les origines de la littérature jougo-slave écrite.

En 874, Budimir, premier roi chrétien de Bosnie, de Croatie et de Dalmatie, réunit sur la plaine de Dalminium une diète où il s’efforce de créer une organisation régulière. C’est vers ce temps qu’apparaît, pour la première fois, le nom de Bosnie. Il vient, dit-on, d’une tribu slave originaire de la Thrace. En 905, nous voyons Brisimir, roi de Serbie, y annexer la Croatie et la Bosnie ; mais cette réunion n’est pas durable. Après l’an 1000, la suzeraineté de Byzance cesse dans ces régions. Elle est acquise par Ladislas, roi de Hongrie, vers 1091. En 1103, le roi de Hongrie, Coloman, ajoute à ses titres celui de Rex Ramœ (Herzégovine), puis de Rex Bosniœ. Depuis lors, la Bosnie a toujours été une dépendance de la couronne de Saint-Étienne. Ainsi, le dixième ban de Bosnie, dont le long règne de trente-six ans (1168-1204) fut si glorieux, qui, le premier, fit battre monnaie à son effigie, et qui assura à son pays une prospérité inconnue depuis l’époque romaine, le fameux Kulin, s’appelle Fiduriarius Regni Hungariœ.

Pour la partie de l’histoire de la Bosnie qui va jusqu’à l’invasion ottomane et pour les épisodes si dramatiques et si peu connus des luttes soutenues ici par les albigeois, catares ou patarins sous le nom de bogomiles, je me permets de renvoyer le lecteur au tableau vivant qu’en a tracé M. Gabriel Charmes, dans la Revue du 1er juin dernier. Je noterai seulement deux faits importans qui expliquent comment s’est formée l’unité des provinces occupées par l’Autriche. En l’an 1300, Paul de Brebir, banus Croatorum et Bosniœ dominus, annexe définitivement l’Herzégovine à la Bosnie, et vers la fin du XIVe siècle, le roi Stephan Tvartko conquiert la Rascie, c’est-à-dire le Sandjak. actuel de Novi-Bazar, et ajoute à la Bosnie cette région, que les troupes austro-hongroises occupent aussi actuellement.

De 1463 jusqu’à la conquête définitive en 1527 s’écoule une période de luttes terribles. Quelques places fortes, et entre autres celles de Jaitche, avaient résisté. Les Hongrois et les bandes croates parvinrent souvent à vaincre les bandes turques, surtout quand elles étaient guidées par ces héros légendaires : Mathias et Jean Corvin. Mais les Turcs avançaient systématiquement. Quand ils voulaient prendre une place forte, ils dévastaient le pays, l’hiver, brûlaient tout et chassaient les habitans ou les emmenaient en esclavage, et l’été ils commençaient le siège. Faute de subsistances au milieu d’un district devenu absolument désert, la place était forcée de se rendre. Quand la bataille de Mohacz (29 août 1526), a livré la Hongrie aux Ottomans, le dernier rempart de la Bosnie, dont la défense donne lieu à des actes de bravoure légendaires, Jaitche tombe à son tour, en 1527. Un fait inouï facilita la conquête musulmane. La plupart des magnats, pour conserver leurs biens, et presque tous les bogomiles, exaspérés par les cruelles persécutions dont ils avaient été l’objet, se convertirent à l’islamisme. Ils devinrent dès lors les adeptes les plus ardens du mahométisme, tout en conservant la langue et les noms de leurs ancêtres. Ils combattirent partout au premier rang dans les batailles qui assurèrent la Hongrie aux Turcs. De temps en temps, leurs bandes passaient la Save et allaient ravager l’Istrie, la Carniole et menacer les terres de Venise. Après le mémorable défaite des Turcs devant Vienne, leur puissance est brisée. En 1689 et 1697, les troupes croates envahissent la Bosnie. Le traité de Carlovitz de 1689 et celui de Passarovitz de 1718 rejetèrent définitivement les Turcs au-delà du Danube et de la Save jusqu’à la Roumanie.

Pour bien faire comprendre les résistances que l’Autriche peut rencontrer de la part des Bosniaques musulmans, il faut rappeler que ceux-ci se sont soulevés, les armes à la main, contre toutes les réformes que l’Europe arrachait à la Porte, au nom des principes modernes. Après la destruction des janissaires et les réformes de Mahamoud, ils s’insurgent et chassent le gouverneur. Le capétan de Gradachatch, Hussein, se met à la tête des begs révoltés, qui, unis aux Albanais, s’emparent des villes de Prisren, Ipek, Sophia et Nisch, pillent la Bulgarie et veulent détrôner le sultan vendu aux giaours. L’insurrection n’est vaincue en Bosnie qu’en 1831. En 1836, 1837 et 1839, nouveaux soulèvemens. Le hattischerif de Gulhané, qui proclamait l’égalité entre musulmans et chrétiens, provoqua une insurrection plus formidable que les précédentes. Omer-Pacha, après l’avoir comprimée, brisa définitivement la puissance des begs, en leur enlevant tous leurs privilèges. Ce qui montre combien les temps sont changés, c’est que les troubles de 1874, qui ont amené la situation actuelle et l’occupation de l’Autriche, provenaient non plus des begs, mais des rayas, qui jusqu’alors s’étaient laissé rançonner et maltraiter sans résistance, tant ils étaient brisés et asservis.

De ce résumé du passé de la Bosnie on peut tirer quelques conclusions utiles. Premièrement l’histoire, la race et les nécessités géographiques commandent la réunion de la Dalmatie et de la Bosnie. Cet infortuné pays a connu trois périodes de prospérité, d’abord sous les Romains, puis sous le grand ban Kulin et enfin sous le roi Tvartko c’est-à-dire quand le commerce et la civilisation pénétraient à l’intérieur par le littoral dalmate. Seconde conclusion : l’intolérance et les persécutions religieuses ont perdu le pays et provoqué la haine du nom hongrois ; il faut donc à l’avenir traiter les trois confessions sur le pied d’une complète égalité. Troisième conclusion : les musulmans forment un élément d’opposition et de réaction dangereux et difficilement assimilable ; il faut donc les ménager, mais diminuer leur puissance, autant que possible, et surtout ne pas les retenir quand ils veulent quitter le pays. La Serbie, la Bulgarie et la Roumélie ont cet avantage que les musulmans, étant Turcs, sont partis ou s’en vont. Ici, étant Slaves, ils restent pour la plupart. De là de grandes difficultés et de plus d’une sorte.

Pour me rendre de Brod à Serajewo, je n’ai pas à refaire le voyage accidenté que M. de Caix a raconté ici même. Le chemin de fer est achevé maintenant; je pars donc à six heures du matin et j’arrive vers onze heures du soir, de la façon la plus agréable. Comme la voie est très étroite, le train marche lentement et s’arrête longtemps à toutes les gares. Mais le pays est très beau et ses habitans d’une couleur locale très accentuée. Je ne me plains donc nullement de ne pas rouler en express, Il me semble voyager en voiturin, comme autrefois en Italie. J’observe tant que je peux, j’interroge de même mes compagnons de wagon et je prends des notes. Précisément j’ai à côté de moi un Finanz-Rath, un conseiller des finances, c’est-à-dire un employé supérieur du fisc, qui revient d’un tournée d’inspection. Il connaît à merveille l’agriculture du pays, son régime agraire et ses conditions économiques. Je l’avais pris d’abord pour un officier de cavalerie en petite tenue. Il porte la casquette militaire, un veston court brun clair, avec des étoiles au collet indiquant le grade, des poches nombreuses par devant, un pantalon collant et des bottes hongroises, plus un grand sabre. Les magistrats, les chefs de district, les gardes forestiers, les gardes du train et de la police, tous les fonctionnaires ont cet uniforme, identique de coupe, mais différent de couleur d’après la branche de l’administration à laquelle ils appartiennent; excellent costume, commode pour voyager, et qui, par son cachet militaire, inspire le respect aux populations de ce pays à peine pacifié.

Au départ, la voie suit la Save à quelque distance. Elle traverse de grandes plaines abandonnées, quoique très fertiles, à en juger par la hauteur de l’herbe et la pousse vigoureuse des arbres. Mais c’est la marche, où se livraient naguère encore les combats de frontières. Nous remontons un petit affluent de la Save, l’Ukrina, jusqu’à Derwent, gros village, où, non loin de la mosquée en bois, avec son minaret aigu recouvert de zinc brillant au soleil, s’élève une chapelle du rite oriental, aussi tout en bois, avec un petit campanile séparé, protégeant la cloche. A partir d’ici, la voie fait de grands lacets pour franchir la crête de partage qui nous sépare du bassin de la Bosna. Il faudra un jour continuer la ligne de Serajewo, sans quitter la Bosna, jusqu’à Samac, où déjà aboutit un embranchement allant à Vrpolje et qui devrait être prolongé en ligne droite, sur Essek par Djakovo.

Par-ci par-là, on voit des chaumières faites en clayonnage ; elles sont posées sur un soubassement de pierres et couvertes de planchettes de bois ; c’est là qu’habitent les tenanciers, les kmets. Les propriétaires musulmans vivent groupés dans les villes et dans les bourgs ou dans leurs environs. Deux constructions en torchis s’élèvent à côté de l’habitation du colon. L’une est une étable très petite, car presque tous les animaux de la ferme restent en plein air; l’autre est le gerbier pour le maïs. Chaque ferme a son verger aux pruniers d’un demi-hectare environ. C’est ce qui, avec la volaille, procure un peu d’argent comptant. Ces prunes bleues, très belles et très abondantes, forment, séchées, un article important d’exportation. On en fait aussi de l’eau-de-vie, la slivovitza. Les champs emblavés sont défendus par des haies de branches mortes, ce qui révèle l’habitude primitive de laisser vaguer les troupeaux. Tout indique le défaut de soin et l’extrême misère. Les rares fenêtres des habitations, deux ou trois, sont très petites et n’ont pas de vitres. Des volets les ferment, de sorte qu’il faut choisir entre deux maux : ou le froid ou l’obscurité. Pas de cheminée ; la fumée s’échappe par les joints des planches du toit. Rien n’est entretenu. Les alentours de l’habitation sont à l’état de nature. En fait de légumes, quelques touffes d’ail et quelques fleurs, que les femmes aiment à se mettre dans les cheveux. Cependant la nature du sol se prêterait parfaitement à la culture maraîchère, car à Vélika, j’ai vu un charmant jardinet arrangé par le chef de gare où, entre des bordures de plantes d’agrément, croissaient à souhait des pois, des carottes, des oignons, des salades, des radis. Chaque famille pourrait ainsi, avec un sol si fertile, avoir son petit potager. Mais comment le raya aurait-il songé à cela quand son avoir et sa vie même étaient à la merci de ses maîtres ? Je vois ici partout les effets de ce fléau maudit, l’arbitraire, qui a ruiné l’empire turc et frappé comme d’une malédiction les plus beaux pays du monde.

A la gare de Kotorsko, je prends un bouillon avec un petit pain et un verre d’eau-de-vie de prunes pour faire un grog et je paie 16 kreuzer (0 fr. 40). On ne peut pas dire qu’on rançonne le voyageur. Ici la vallée de la Bosna est très belle, mais l’homme a tout fait pour la ravager et rien pour l’embellir ou l’utiliser. Les grands arbres ont été coupés. Des deux côtés de la rivière s’étendent des pâturages vagues, entrecoupés de broussailles et de maquis. Des troupeaux de moutons et de buffles y errent à l’aventure. Quoique la Bosna ait beaucoup d’eau, elle n’est pas navigable ; elle s’étale sur des bas-fonds et des rochers formant par endroits des rapides. Il aurait été facile de la canaliser. Vers le sud, trois étages de montagnes bleuâtres se superposent; les sommets les plus élevés de la Veljina-Planina et de la Vrana-Planina portent encore de la neige, qui s’enlève vivement sur le ciel bleu. Les campagnes sont très mal cultivées. Quel contraste avec les belles récoltes des environs de Djakovo I Les quatre cinquièmes des champs sont en jachère. On ne voit presque pas de froment : toujours du maïs et un peu d’avoine. Des cultivateurs en retard labourent encore en ce moment, — premiers jours de juin, — pour semer le maïs. La charrue est lourde et grossière, avec deux manches et un très petit soc en fer. Le fer est épargné partout ici ; il est rare et cher. C’est l’opposé de notre Occident. Quatre bœufs maigres ouvrent avec peine un sillon dans une bonne terre de franche argile. Une femme les conduit et les excite d’une voix rauque. Elle porte, comme en Slavonie, la longue chemise de gros chanvre ; mais elle a une veste et une ceinture noires, et sur la tête un mouchoir rouge, disposé comme le font les paysannes des environs de Rome. L’homme qui conduit la charrue est vêtu de bure blanche. Son énorme ceinture de cuir peut contenir tout un arsenal d’armes et d’ustensiles, mais il n’a ni yatagan ni pistolet. C’est un raya, et d’ailleurs le port d’armes est aujourd’hui défendu à tous. De longs cheveux jaunâtres s’échappent d’un fez rouge, qu’entoure une étoffe blanche roulée en turban. Sous un nez aquilin se dessine une fière moustache. Il représente le type blond, assez fréquent ici.

Voici Doboj. C’est le type des petites villes de Bosnie. A distance, l’aspect en est très pittoresque. Les maisons blanches des agas, ou propriétaires musulmans, s’étagent sur la colline, parmi les arbres. Une vieille forteresse, qui a soutenu bien des sièges, les domine. Trois ou quatre mosquées, dont une en ruines, chose rare en ce pays, dressent comme une flèche d’arbalète leurs minarets aigus. On arrive à Doboj en traversant la Bosna, par un pont de construction autrichienne. Une route importante, partant d’ici, mène en Serbie, par Tuzla et Zwornik. Des musulmans, sombres et fiers sous leurs turbans rouges, arrivent prendre le train. Ils enlèvent et emportent leurs selles du dos des chevaux des paysans, qu’ils ont loués au prix habituel de 1 florin (2 fr. 10) par jour. Grand émoi: le général d’Appel, gouverneur militaire de la province, arrive avec son état-major, après avoir fait une tournée d’inspection dans les province de l’Est. On le salue avec le plus profond respect. Il est ici le vice-roi. J’admire la tournure élégante, les charmans uniformes et la distinction de manières des officiers autrichiens.

Le train s’arrête à Maglaj, pour le dîner des voyageurs. Cuisine médiocre ; mais il y a de quoi se nourrir, et l’écot est peu élevé : un florin, y compris le vin, qui vient de l’Herzégovine. La Bosnie n’en produit pas. Maglaj est plus important que Doboj : les maisons, avec leurs façades et leurs balcons en bois noirci, escaladent une colline assez raide, coupée en deux par une petite vallée profonde et verdoyante : dans les jardins, des cerisiers et des poiriers magnifiques. Grand nombre de mosquées, dont une avec le dôme typique. La ligne convexe du dôme et la ligne verticale du minaret me paraissent offrir une silhouette admirable d’élégance et de simplicité, surtout si à côté s’élève un bel arbre, un palmier ou un platane. Le profil de nos églises n’est pas aussi beau; c’est à peine si celui du temple grec lui est supérieur. A la gare de Zetpche, comme à presque toutes les autres, des maçons italiens travaillent. Des Piémontais extraient, des carrières, des pierres d’un calcaire très dur et d’une belle nuance jaune dorée : c’est presque du marbre. La voie traverse un magnifique défilé, que défend le château-fort de Vranduk. Il n’y a place que pour la Bosna. Nous la côtoyons, avec des déclivités très raides à notre gauche. Elles sont complètement boisées. J’y remarque, parmi les chênes, les hêtres et les frênes, des noyers qui semblent venus spontanément, ce qui est exceptionnel en Europe. De beaux troncs d’arbre gisent à terre, pourrissant sur place. Le bois est surabondant, parce que la population et les chemins manquent. La Bosna fait un nœud autour du rocher à pic sur lequel se trouve Vranduk. Les vieilles maisons de bois sont accrochées aux reliefs des escarpemens; c’est le site le plus romantique qu’on puisse voir. La route, coupée dans le flanc de la montagne, passe à travers la porte crénelée de la forteresse. On formait la garnison de janissaires en retraite. L’ancien nom slave de ce bourg, Vratnik, signifie « porte. » C’était, en effet, la porte de la Haute-Bosnie et de Serajewo. Les grenadiers du prince Eugène la prirent d’assaut, et les Turcs, en fuyant, se jetèrent dans la rivière.

Bientôt nous entrons dans la belle plaine de Zenitcha. Elle est extrêmement fertile et assez bien cultivée. Bourg important, et qui a de l’avenir ; car, tout à côté de la gare, on extrait de la houille presque du sous-sol. Ce n’est guère que du lignite ; cependant il fait marcher notre locomotive; il pourra donc servir de combustible aux fabriques qui surgiront plus tard. La ville musulmane est à quelque distance. Déjà, le long de la voie, s’élèvent des maisons en pierres et un hôtel. Des dames, en fraîches toilettes d’été, sont venues voir l’arrivée du train. La malle-poste autrichienne arrive de Travnik par une bonne route, nouvellement remise en état. N’étaient quelques begs qui fument leurs tchibouks, immobiles et sombres à l’aspect des nouveautés et des étrangers, on se croirait en Occident. La transformation se fera vite partout où arrivera le chemin de fer. Pour atteindre Visoka, on traverse un nouveau défilé, moins étranglé, mais plus étrange que celui de Vranduk. De hautes montagnes enserrent de près la Bosna des deux côtés. Les escarpemens de grès qui les composent ont pris, sous l’action de l’érosion, les formes les plus fantastiques. Ici, on dirait des géans debout, comme les fameux rochers de Hanseilig, le long de l’Eger, près de Carlsbad ; là, c’est une tête colossale de dragon ou de lion qui apparaît au milieu des chênes; ailleurs, ce sont de grandes tables suspendues, en équilibre, sur un mince support, prêt à s’écrouler; plus loin, des champignons gigantesques ou des fromages arrondis et superposés. Dans le Haut-Missouri et dans la Suisse saxonne, on trouve des formations semblables. J’ai rarement vu une gorge aussi belle et aussi pittoresque. Hoch romantisch! s’écrient mes compagnons de voyage. Quand nous débouchons dans la Haute-Bosnie, la nuit est venue, et il est onze heures et demie avant que nous arrivions à Serajewo. Les fiacres à deux chevaux ne manquent pas, mais ils sont pris d’assaut par les officiers et les nombreux voyageurs. Il y en a tant, que je ne trouve plus place dans le Grand Hôtel de l’Europe. C’est à peine si je parviens à obtenir un lit dans la petite auberge Austria qui est en même temps un café-billard. Le Grand Hôtel ne serait pas déplacé sur le Ring à Vienne ou dans la Radiaal Strasse de Pesth : majestueux bâtiment à trois étages, avec une corniche, des cordons, des encadremens de fenêtres d’effet monumental ; au rez-de-chaussée, un café-restaurant fermé de glaces colossales, peintures au plafond, lambris dorés; des billards en ébène, journaux et revues : on se croirait rue de Rivoli, à l’Hôtel Continental. Rien de pareil à Constantinople. C’est grâce à l’occupation qu’on peut maintenant arriver et s’installer, de la façon la plus confortable, au centre de ce pays, naguère encore si peu abordable.

Le matin, je me lance au hasard. Le soleil de juin chauffe fort, mais l’air est vif, car Serajewo est à 1,750 pieds au-dessus du niveau de la mer, c’est-à-dire presque à la même altitude que Genève ou Zurich. Je suis la grande rue, qu’on a appelée Franz-Joseph Strasse, en l’honneur de l’empereur d’Autriche. Ceci semble bien indiquer déjà une prise de possession définitive. Voici d’abord une grande église avec quatre coupoles surélevées, dans le style de celles de Moscou. Elle est badigeonnée en blanc et bleu clair. L’aspect en est imposant ; c’est la cathédrale du culte orthodoxe oriental. La tour qui doit contenir les cloches est inachevée; le gouverneur turc avait invoqué une ancienne loi musulmane qui défend aux chrétiens d’élever leurs constructions plus haut que les mosquées. La rue est d’abord garnie de maisons et de boutiques à l’occidentale : libraires, épiciers, photographes, marchandes de modes, coiffeurs; mais bientôt on arrive au quartier musulman. Au centre de la ville, un grand espace est couvert de ruines : c’est la suite de l’incendie de 1878. Mais déjà on bâtit, de tous les côtés, de bonnes maisons en pierres et en briques. Seulement, me dit-on, le terrain est très cher : 70 à 100 francs le mètre. A droite, une fontaine. Le filet d’eau cristallin jaillit d’une grande plaque de marbre blanc, où sont gravés, en demi-relief, des versets du Koran. Une jeune fille musulmane, non encore voilée, à large pantalon jaune, une servante autrichienne, blonde, les bras nus, tablier blanc sur une robe rose, et une tzigane, à peine vêtue d’une chemise entr’ouverte, viennent remplir des vases d’une forme antique. A côté, de vigoureux portefaix, des harnais, sont assis, les jambes croisées ; ils sont vêtus comme ceux de Constantinople. Les trois races sont bien accusées : c’est un tableau achevé. Ces fontaines, qu’on rencontre partout dans la péninsule jusqu’au haut des passages des Balkans, sont une des institutions admirables de l’islam. Elles ont été fondées et elles sont entretenues sur le revenu des biens vakoufs légués à cet effet, afin de permettre aux croyans de faire les ablutions qu’impose le rituel. L’islamisme, comme le christianisme, inspire à ses fidèles cet utile sentiment qu’ils accomplissent un devoir de piété et qu’ils plaisent à Dieu, en prélevant sur leurs biens de quoi pourvoir à un objet d’utilité générale.

J’arrive à la Tchartsia : c’est le quartier marchand. Je n’ai rien vu, pas même au Caire, d’un aspect plus complètement oriental. Sur une longue place où s’élèvent une fontaine et un café turc, débouchent tout un réseau de petites rues, avec des échoppes entièrement ouvertes, où s’exercent les différens métiers. Chaque métier occupe une ruelle. L’artisan est en même temps marchand, et il travaille à la vue du public. Les batteurs de cuivre sont les plus intéressans et les plus nombreux. En Bosnie, chrétiens et musulmans veulent des vases en cuivre, parce qu’ils ne se cassent pas. Ce sont seulement les plus pauvres qui se servent de poterie. Quelques objets ont un cachet artistique ; ainsi, les vastes plateaux, à dessins gravés, sur lesquels on apporte le dîner à la turque et qui servent aussi de table pour huit ou dix personnes ; les cafetières à forme arabe ; les vases de toute grandeur, unis et ouvragés, d’un contour très pur, certainement empruntés à la Grèce ; des tasses, des cruches, des moulins à café en forme de tubes. La ruelle des cordonniers est aussi très intéressante. On y trouve d’abord toute la collection habituelle des chaussures orientales : bottes basses en cuir jaune, en cuir rouge, pantoufles de dames en velours brodé d’or, mais surtout une infinie variété d’opankas, la chaussure nationale des Jougo-Slaves. Il y en a de toutes petites pour enfans, qui sont ravissantes. Les savetiers travaillent accroupis dans des niches basses, au-dessous de l’étalage. Les mégissiers offrent des courroies, des brides, et principalement des ceintures très larges, à plusieurs étages : les unes, tout unies, pour les rayas; d’autres, richement brodées et piquées en soie de couleurs vives, pour les begs. C’est encore une des particularités du costume national. Les potiers n’ont que des produits très grossiers, mais souvent la forme est belle et le décor d’un effet extrêmement original. Ils font beaucoup de têtes de tchibouques en terre rouge. Les pelletiers sont bien achalandés. Comme l’hiver est long et froid, jusqu’à 15 et 16 degrés sous zéro, les Bosniaques ont tous des caftans ou des vestes doublés et garnis de fourrure. Les paysans n’ont que de la peau de mouton, qu’ils préparent eux-mêmes. On abat dans les forêts de la province 50 à 60,000 animaux à fourrure; mais, chose étrange, il faut envoyer les peaux en Allemagne pour les préparer.

Les orfèvres ne font que des bijoux grossiers ; les musulmanes riches préfèrent ceux qui viennent de l’étranger, et les femmes des rayas portent des monnaies enfilées, quand elles osent et qu’il leur en reste. Je remarque cependant de jolis objets en filigranes d’argent : coquetiers pour soutenir les petites tasses à café, boucles, bracelets, boutons. Les forgerons font des fers à cheval, qui sont tout simplement un disque avec un trou au milieu. Les serruriers sont peu habiles, mais ils confectionnent cependant des pommeaux et des battans de porte, fixés sur une rosace, d’un dessin arabe très élégant. Depuis que le port des armes est défendu, on n’expose plus en vente ni fusils, ni pistolets, ni yatagans ; je vois seulement des couteaux et des ciseaux niellés et damasquinés avec goût. Pas de marchands de meubles ; il n’en faut pas dans la maison turque, où il n’y a ni table, ni chaise, ni lavabo, ni lit. Le divan, avec ses coussins et ses tapis, tient lieu de tout cela.

Les métiers exercés dans la Tchartsia sont le monopole des musulmans. Chacun d’eux forme une corporation avec ses règlemens qu’on vient de confirmer récemment. L’état social est exactement le même ici qu’au moyen âge, en Occident. A la campagne, règne le régime féodal et dans les villes celui des corporations. Toutes les villes principales de la Bosnie ont leur Tchartsia. On y voit à l’œuvre toutes celles des industries du pays qui ne s’exercent pas à l’intérieur des familles. Celles-ci sont les plus importantes. Elles comprennent la fabrication de tous les tissus : la toile de fin et de chanvre, les diverses étoffes de laine pour vêtement. On fabrique aussi beaucoup de tapis, à couleurs très solides, que les femmes extraient elles-mêmes des plantes tinctoriales du pays. Les dessins en sont simples, les tons harmonieux et le tissu inusable, mais on n’en fait guère pour la vente. Le travail conserve ici son caractère primitif : il est accompli pour satisfaire les besoins de celui qui l’exécute, non en vue de l’échange et de la clientèle.

Dans certaines rues de la Tchartsia, des femmes musulmanes sont assises à terre. Le yachmak cache leur visage, et leur corps disparaît sous les amples plis du feredjé. Elles paraissent très pauvres. Elles ont à côté d’elles des mouchoirs et des serviettes brodées qu’elles désirent vendre. Mais elles ne font pas un geste et ne disent pas un mot pour y réussir. Elles attendent immobiles, disant le prix quand on le leur demande, mais rien de plus. Agissent-elles ainsi en raison de leurs idées fatalistes, ou parce qu’elles ont le sentiment qu’en s’occupant de vendre, elles font une chose qui n’est guère permise aux femmes, parmi les mahométans? Combien aussi la manière de faire du marchand musulman diffère de celle du chrétien et du juif! Le premier n’offre pas et ne se laisse pas marchander : il est digne et ne veut pas surfaire. Les seconds se disputent les cliens, offrent à grands cris leurs marchandises et demandent des prix insensés, qu’ils réduisent à la moitié, au tiers, au quart, finissant toujours par rançonner l’acheteur. La broderie des étoffes, des mouchoirs, des serviettes, des chemises est la principale occupation des femmes musulmanes. Elles ne lisent pas, s’occupent peu du ménage, ne font pas d’autre travail de main et chaque famille met sa vanité à avoir le plus possible de ce linge de prix. Elles confectionnent ainsi des objets brodés de fils d’or et de soie qui sont de vraies œuvres d’art et qu’on conserve de génération en génération.

Comme les négocians de Londres, les musulmans qui ont un échoppe dans la Tchartsia n’y logent pas, ils ont leur demeure parmi les arbres, sur les collines des environs. Ils viennent ouvrir les deux grands volets de leur boutique-atelier, le matin, vers neuf heures, et ils la ferment le soir, au soleil couchant, et parfois aussi pendant le jour, pour aller faire leurs prières à la mosquée. Nulle part, les prescriptions de l’islam n’ont d’observateurs plus scrupuleux que parmi ces sectateurs de race slave.

Par déférence mutuelle, la Tchartsia chôme trois jours par semaine : le vendredi, jour férié des musulmans ; le samedi, pour le sabbat des juifs ; et le dimanche à cause des chrétiens. Aujourd’hui jeudi, la place et les rues avoisinantes sont encombrées de monde. L’aspect de cette foule est plus complètement oriental que je ne l’ai vu même en Egypte, parce que tous ici, sans distinction de culte, portent le costume turc: le turban rouge, brun ou vert, la veste brune et les larges pantalons de zouave, rouge foncé ou bleu. Cela fait un vrai régal de couleurs pour les yeux. On reconnaît la race dominante non à son costume, mais à son allure. Le musulman, aga ou simple marchand, a l’air fier et dominateur. Le chrétien ou le juif a le regard inquiet et la mine humble de quelqu’un qui craint le bâton. Voici un beg fendant la foule sur son petit cheval, qui tient la tête haute comme son maître. Devant ses serviteurs qui le précèdent, chacun s’écarte avec respect. C’est le seigneur du moyen âge. Des rayas en haillons viennent vendre des moutons, des oies, des dindons et des truites. On me demande pour un dindon 3 1/2 florins, plus de 8 francs : c’est cher dans un pays primitif. Ici, comme dans tout l’Orient, le mouton fournit presque exclusivement la viande de boucherie. Des Bulgares vendent des légumes, qu’ils viennent cultiver, chaque printemps, dans des terres qu’ils louent. Je vois vendre aux enchères et adjuger un cheval avec son bat pour 15 florins ou 30 francs environ. Il est vrai que c’est une pauvre vieille bête, maigre et blessée. Tous les transports se font à dos de bête de somme, même sur les routes nouvellement construites. La charrette était inconnue, sauf dans la Pozavina, ce district du nord-est, borné par la Save et la Serbie, le seul où il y ait des plaines un peu étendues. Sur le marché, les chevaux apportent le bois à brûler. Quand le poulain a été soumis au bât, il ne le quitte plus jusqu’à sa mort, ni dans l’écurie, ni au pâturage.

Je traverse le Bezestan : c’est le Bazar. Il ressemble à tous ceux de l’Orient : longue galerie voûtée, avec des niches à droite et à gauche, où les marchands étalent leurs marchandises. Mais toutes viennent d’Autriche, même les étoffes et les pantoufles en velours brodées d’or, genre Constantinople. Près de là je visite la mosquée d’Usref-Beg. C’est la principale de la ville, qui en compte, dit-on, plus de quatre-vingts. Un mur l’entoure, mais des arcades fermées par un grillage en entrelacs permettent aux passans de voir le lieu saint. Une grande cour la précède. Au milieu s’élève une fontaine que couvre de son feuillage un arbre immense, dont les branches dessinent des ombres mobiles sur le pavé de marbre blanc. Cette fontaine se compose d’un bassin surélevé, protégé par un treillis forgé, d’où neuf bouches projettent l’eau dans une vasque inférieure. Au-dessus s’arrondit une coupole soutenue par des colonnes entre lesquelles est établi un banc circulaire. Je m’y assieds. Il est près de midi. La fraîcheur est délicieuse ; l’eau qui jaillit et retombe fait un doux murmure, qu’accompagne le roucoulement des palombes. Des musulmans font leurs ablutions avant d’entrer dans la mosquée. Ils se lavent avec le soin le plus consciencieux les pieds, les mains et les bras jusqu’aux coudes, la figure, et surtout le nez, les oreilles et le cou. D’autres sont assis à côté de moi, faisant passer entre leurs doigts les baies de leur chapelet et récitant des versets du Koran en élevant et laissant alternativement tomber la voix et en inclinant la tête de droite à gauche, en mesure. Le sentiment religieux s’empare des vrais croyans de l’islam avec une force sans pareille; il les transporte dans un monde supérieur. N’importe où ils se trouvent, ils accomplissent les prescriptions du rituel sans s’inquiéter de ceux qui les environnent. Jamais je n’ai mieux senti la puissance et l’élévation du mahométisme.

La mosquée est précédée par une galerie, que supportent de belles colonnes antiques, avec des chapiteaux et des bases en bronze. On y dépose les morts avant de les porter en terre. La mosquée est très grande. Sa coupole unique, vide, sans autels, sans bas-côtés, sans mobilier aucun, avec ces fidèles à genoux sur les nattes et les tapis, disant leurs prières en baisant de temps en temps la terre, est vraiment le temple du monothéisme, bien plus que l’église catholique, dont les tableaux et les statues rappellent les cultes polythéistes de l’Inde. D’où vient cependant que l’islamisme, qui n’est, au fond, que le mosaïsme, avec d’excellentes prescriptions hygiéniques et morales, ait partout produit la décadence, au point que les pays les plus riches pendant l’antiquité, se sont dépeuplés et semblent frappés d’une malédiction, depuis que le mahométisme y règne? J’ai lu bien des dissertations à ce sujet ; elles ne me semblent pas avoir complètement élucidé la question. On pourrait étudier ici mieux que partout ailleurs l’influence du Koran, parce que nulle action n’est attribuable, ni à la race, ni au climat. Les Bosniaques musulmans sont restés de purs Slaves ; ils ne savent ni le turc, ni l’arabe ; ils récitent les versets et les prières du rituel qu’ils ont appris par cœur, mais ils ne les comprennent pas plus que les paysans italiens disant l’Ave Maria en latin ; ils ont conservé leurs noms slaves avec la terminaison croate en itch et même leurs armoiries qui existent encore au couvent de Kreschova. Les Kapetanovitch, les Tchengitch, les Rajkovitch, les Sokslovitch, les Philippevitch, les Tvarkovitch, les Kulinovitch sont fiers du rôle qu’ont joué leurs ancêtres avant la venue des Osmanlis. Ils méprisaient les fonctionnaires de Constantinople, surtout depuis qu’ils portaient le costume européen. Ils les considéraient comme des renégats et des traîtres, pires que des giaours. Le plus pur sang slave coulait dans leurs veines et en même temps ils étaient plus fanatiquement musulmans que le sultan et même que le cheik-ul-islam. Ils ont toujours été en lutte sourde ou déclarée contre la capitale. Il ne peut pas s’agir ici non plus de l’action démoralisante de la polygamie : ils n’ont jamais eu qu’une femme, et la famille a conservé le caractère patriarcal de l’antique zadruga. Le père de famille, le stareschina, conserve une autorité absolue, et les jeunes sont pleins de respect pour les anciens. Cependant il est certain que, depuis le triomphe du croissant, la Bosnie a perdu la richesse et la population qu’elle possédait au moyen âge, et qu’elle était avant l’occupation le pays le plus pauvre, le plus barbare, le plus inhospitalier de l’Europe. Cela est dû manifestement à l’influence de l’islamisme. Mais comment et pourquoi? Voici les effets fâcheux que je discerne.

Le vrai musulman n’aime ni le progrès, ni les nouveautés, ni l’instruction. Le Koran lui suffit. Il est satisfait de son sort, résigné, donc peu avide d’améliorations, un peu comme un moine catholique; mais en même temps il méprise et hait le raya chrétien, qui est le travailleur. Il le dépouille, le rançonne, le maltraite sans pitié, au point de ruiner complètement et de faire disparaître les familles de ceux qui seuls cultivent le sol. C’est l’état de guerre continué en temps de paix et transformé en un régime de spoliation permanente et homicide. L’épouse musulmane, même quand elle est unique, est toujours un être subalterne, une sorte d’esclave privée de toute culture intellectuelle, et comme c’est elle qui forme les enfans, filles et garçons, on en voit les funestes conséquences. Aux désastreux effets de l’islam il y a une exception, et elle est éclatante. Dans le midi de l’Espagne, les Arabes ont produit une civilisation merveilleuse : agriculture, industrie, sciences, lettres, arts ; mais tout cela venait directement de la Perse, de Zoroastre, non de l’Arabie de Mahomet. Ce qu’on appelle l’architecture arabe est l’architecture persane. A mesure que l’action de l’islam a remplacé celle du mazdéisme, la Perse et toute l’Asie-Mineure ont décliné. Voyez ce que sont devenus aujourd’hui ces édens du monde antique !

Près de la mosquée se trouve le turbé ou chapelle qui renferme les tombeaux du fondateur Usref-Beg et de sa femme et le médressé ou école supérieure, dans laquelle des jeunes gens étudient le Koran, ce qui leur permettra, en leur qualité de savans, de devenir des softas, des ulémas, des kadis, des imans ; chacun d’eux a une petite cellule où il vit et prépare ses repas. Ils sont entretenus par le revenu des vakoufs. Près de là, je visite le bain principal, non occupé en ce moment. Il est formé d’une série de rotondes surmontées de coupoles, recouvertes extérieurement de feuilles de plomb où sont incrustés de nombreux disques de verre très épais, qui éclairent l’intérieur. Il est assez proprement tenu et il est chauffé par des canaux maçonnés souterrains, comme les hypocaustes romains. Obéissant aux prescriptions hygiéniques de leur rituel, les musulmans ont seuls conservé cette admirable institution des anciens. Les plus petites bourgades de la péninsule balkanique, qui ont des habitans mahométans, ont leur bain public, où les hommes, même les pauvres, vont très souvent, et où les femmes sont tenues de se rendre au moins une fois par semaine, le vendredi. Quand les musulmans s’en vont, les bains sont supprimés. A Belgrade, ils ont disparu ; à Philippopoli, le bain principal est devenu le palais de l’assemblée nationale. Il faudrait au moins garder des Turcs ce qu’ils avaient créé de bon, d’autant plus qu’ils n’ont fait que nous transmettre ce qu’ils avaient hérité de l’antiquité.

Je me rends chez le consul d’Angleterre, M. Edward Freeman, pour qui lord Edmond Fitz-Maurice m’a donné une lettre d’introduction du foreign office. Je le rencontre revenant de sa promenade à cheval quotidienne. Il personnifie parfaitement l’Angleterre moderne. C’est le type achevé du gentleman : il a le teint clair et la chair ferme de l’homme qui fait beaucoup d’exercice au grand air et qui, chaque matin, s’asperge de l’eau froide du tub. Il porte, à la façon de l’Inde, le chapeau de liège revêtu de toile blanche, le veston de tweed écossais, la culotte de peau de daim et la botte de chasse. Son cheval est de pur sang. Tout est de première qualité et révèle un soin achevé. Quel contraste avec cet entourage très pittoresque, mais où les bâtimens, les gens et leurs costumes ignorent l’entretien : ce qu’il y a de plus oriental face à face avec ce qu’il y a de plus occidental ! M. Freeman occupe une grande maison turque. Le premier étage se projette au-dessus de la rue, en surplomb hardi, mais la principale façade s’étend sur un vaste jardin dont les pelouses bien rasées sont entourées de jolis arbustes et de fleurs. M. Freeman est amateur de chasse et de pêche ; les truites et le gibier sont encore abondans, me dit-il, mais depuis l’occupation, les prix de toutes choses ont doublé et parfois triplé. Il paie sa maison 2,000 francs, et s’il peut la garder pour 4,000 francs, il ne s’en plaindra pas. Le propriétaire est un juif. Près d’ici se trouvent les bâtimens de l’administration et du gouvernement, une caserne, la poste, et deux grandes mosquées converties en magasins militaires. Le Konak, où loge le général d’Appel, est un palais d’aspect très imposant. Les autres services ont été installés dans d’anciennes maisons turques, mais elles ont été réparées, blanchies, peintes, et tout est d’une propreté irréprochable. La vieille carapace musulmane abrite le mécanisme gouvernemental autrichien. Je porte au gouverneur civil, M. le baron Nikolitch, la carte de M. de Kallay, et je reçois l’assurance qu’on me fournira tous les documens officiels.

M. de Neumann m’a donné une lettre pour un de ses anciens élèves, employé au département de la justice, M. Scheimpflug. Celui-ci a bien voulu me servir de guide pendant mon séjour à Serajewo, et comme il s’occupe spécialement des lois musulmanes et du régime agraire, il m’a donné à ce sujet les détails les plus intéressans : j’en reproduis quelques-uns. En principe, d’après le Koran, le sol appartient à Dieu, donc à son représentant, le souverain. Les begs et les agas, comme autrefois les spahis, n’occupaient leurs domaines, spahiliks ou tchiflits, qu’à titre de fief et comme rémunération du service militaire. D’après la nature du droit de propriété dont ils sont l’objet, on distingue cinq sortes de biens. Les biens melk, correspondant à ceux tenus en fee simple en Angleterre : c’est la forme qui se rapproche le plus de la propriété privée du type quiritaire et de celle de notre code civil. Quelques grandes familles possèdent encore des titres de propriété datant d’avant la conquête ottomane. Les biens mirié sont ceux dont l’état a concédé la jouissance héréditaire, moyennant une redevance annuelle et des services personnels. La législation turque nouvelle avait accédé aux détenteurs le droit de vendre et d’hypothéquer ce droit de jouissance, qui était transmissible héréditairement aux descendans, aux ascendans, à l’épouse et même aux frères et sœurs. Les biens ekvoufé, ou vakoufs, sont ceux qui appartiennent à des fondations, très semblables à celles qui existaient partout en Europe, sous l’ancien régime. Le revenu de ces biens n’est pas destiné seulement, comme on le croit, à l’entretien des mosquées. Le but des fondateurs a été de pourvoir à des services d’un intérêt général : écoles, bibliothèques, cimetières, bains, fontaines, trottoirs, plantations d’arbres, hôpitaux, secours aux pauvres, aux infirmes, aux vieillards. Chaque fondation a son conseil d’administration. Dans la capitale, une administration centrale, le ministère des vakoufs, surveille, au moyen de ses agens, la gestion des institutions particulières, prodigieusement nombreuses dans tout l’empire ottoman.

Tant que le sentiment religieux avait conservé son action, le revenu des vakoufs, qui avait un certain caractère sacré, allait à sa destination, mais depuis que la démoralisation et la désorganisation ont amené un pillage universel, les administrateurs locaux et leurs contrôleurs ou inspecteurs empochent le plus clair du produit des biens ekvoufé. C’est affligeant, dans un pays où ni l’état ni la commune ne font absolument rien pour l’intérêt public. Les vakoufs sont un élément de civilisation indispensable; tout ce qui est d’utilité générale leur est dû. La confiscation des vakoufs serait une faute économique et un crime de lèse-humanité. Ne vaut-il pas mieux satisfaire aux nécessités de la bienfaisance, de l’instruction et des améliorations matérielles au moyen du revenu d’un domaine qu’au moyen de l’impôt? Dans les pays nouvellement détachés de la Turquie, en Serbie, en Bulgarie, au lieu de vendre ces biens affectés à un but utile, il faudrait les soumettre à une administration régulière, gratuite et contrôlée par l’état, comme celles qui chez nous gèrent si admirablement les propriétés des hospices et des bureaux de bienfaisance. Certaines personnes constituent des domaines en vakoufs, à condition que le revenu en soit remis perpétuellement à leurs descendans : c’est une sorte de fidéicommis, comme au moyen âge en Occident. Des rentes sont aussi ekvoufé. On estime que le tiers du territoire est occupé par les vakoufs. Tout ce qu’on pourrait faire serait d’appliquer à l’instruction le revenu des mosquées tombées en ruines ou abandonnées, comme on en voit quelques-unes à Serajewo.

Les biens metruké sont ceux qui servent à un usage public ; les places dans les villages où se fait le battage du blé, où stationnent le bétail et les chevaux de bât; les forêts et les bois des communes. On appelle merat, c’est-à-dire sans maître, les biens qui sont situés loin des habitations, « hors de la portée de la voix. » Tels sont les forêts et les pâturages qui couvrent les montagnes. Après la répression de l’insurrection de 1850, Omer-Pacha a proclamé que toutes les forêts appartenaient à l’état ; mais les villageois ont des droits d’usage qu’il faudra respecter.

Le droit musulman a consacré bien plus complètement que le droit romain ou français le principe ordinairement invoqué par les économistes, que le travail est la source de la propriété. Ainsi les arbres plantés et les constructions faites sur la terre d’autrui constituent une propriété indépendante. Il en est de même chez les Arabes, en Algérie, où souvent trois propriétaires se partagent les produits d’un champ ; l’un récoltant le grain, un autre les fruits de ses figuiers, le troisième les feuilles de ses frênes, comme fourrage pour le bétail, durant l’été. Celui qui, de bonne foi, a construit ou planté sur la terre d’autrui peut devenir propriétaire du sol, en payant le prix équitable, si la valeur de ses travaux dépasse celle des fonds, ce qui est ordinairement le cas ici, à la campagne. Dans tout le monde musulman, depuis le Maroc jusqu’à Java, le défrichement est un des principaux modes d’acquérir la propriété et la cessation de la culture la fait perdre. A moins que le sol ne soit converti en pâturage ou mis en jachère pour préparer une récolte, celui qui cesse pendant trois ans de le cultiver en perd la jouissance, qui revient à l’état. Un fameux jurisconsulte arabe, dont les sentences ont une autorité si grande près des tribunaux indigènes que le gouvernement français a fait traduire son livre, Sidi Kelil, énonce le principe suivant : « Celui-là qui vivifie la terre morte en devient propriétaire. Les traces de l’occupation ancienne ont-elles disparu, celui qui revivifie le sol l’acquiert. » Parole admirable.

D’après le droit musulman, l’intérêt général met des limites aux droits du propriétaire particulier. Il ne peut qu’user, et non abuser, et il doit maintenir la terre productive. Il n’est pas libre de vendre à qui il lui plaît. Les voisins, les habitans du village et le tenancier ont un droit de préférence, appelé cheffaa ou suf. On se rappelle le rôle que la cheffaa a joué dans la question du domaine de l’Enfida. Le juif Lévy, se rappelant sans doute la façon dont Didon avait acquis, au même lieu, l’emplacement de Carthage, achète une vaste propriété, moins une étroite lisière tout autour. Les voisins ne pourront, pensait-il, invoquer le droit de préférence, puisque la terre qui les touche n’a pas changé de mains. La cheffaa ou « le retrait » existait partout autrefois chez les Germains et chez les Slaves, au profit des habitans du même village. C’était un reste de l’ancienne collectivité communale, et le moyen d’empêcher les étrangers de se fixer au milieu d’un groupe qui n’était au fond que la famille élargie.

La vente des biens-fonds se faisait ici devant l’autorité civile et en présence de témoins. L’acte qui constatait la transmission d’un immeuble, le tapou, était frappé d’une taxe de 5 pour 100 de la valeur et il devait être revêtu de la griffe du sultan, rugra, qui ne s’obtenait qu’à Constantinople. Le titre d’achat, le tapou était un extrait d’un « terrier » qui, comme les registres de nos conservateurs des hypothèques, contenait un tableau assez exact de la répartition des biens-fonds et des propriétaires auxquels ils appartenaient. Malheureusement l’Autriche n’a pu obtenir ces terriers. Ils seront remplacés par le cadastre qu’on achève actuellement.

Des lois récentes aux États-Unis déclarent insaisissable la maison du cultivateur et la terre y attenante. Ce Home stead Law, cette loi protectrice du foyer existe, depuis les temps les plus reculés, en Bosnie et en Serbie. Les créanciers ne peuvent enlever aux débiteurs insolvables ni sa demeure, ni l’étendue déterre indispensable pour son entretien. Il y a plus : s’il ne se trouvait pas sur les biens saisis et mis en vente une habitation assez modeste pour la situation future de l’insolvable, la masse créancière devait lui en construire une. Le préfet de police de Serajewo, le baron Alpi, racontait à M. Scheimpflug qu’il était surpris du grand nombre d’individus vivant de la charité publique. Après examen, il constata que tous ces mendians étaient propriétaires d’une maison. Une loi récente avait confirmé l’ancien principe du Home stead, qu’on réclame aujourd’hui en Allemagne, et sur lequel M. Rudolf Meyer vient de publier un livre des plus intéressans : Heimstätten und andere Wirthscaftsgezetze. « Les Homesteads et autres lois agraires. »

L’Autriche se trouve maintenant en Bosnie aux prises avec ce grave problème qui ne laisse pas que de présenter quelques difficultés aux Français en Algérie et à Tunis, aux Anglais dans l’Inde, et aux Russes dans l’Asie centrale : au moyen de quelles réformes et de quelles transitions peut-on adapter la législation musulmane à la législation occidentale ? La question est à la fois plus urgente et plus difficile ici, car il s’agit de provinces qui formeront partie intégrante de l’empire austro-hongrois et non de possessions détachées, comme pour l’Angleterre et même pour la France. D’autre part, on a en Bosnie une facilité exceptionnelle pour pénétrer dans l’intimité de la pensée et de la conscience musulmanes. Ces sectateurs de l’islam, qui ont été plus complètement modelés par le Koran et qui lui sont plus fanatiquement dévoués que nuls autres, ne sont pas des Arabes, des Hindous, des Turcomans étrangers à l’Europe par le sang, par la langue, par l’éloignement ; ce sont des Slaves qui parlent l’idiome des Croates et des Slovènes, et ils habitent à proximité de Venise, de Pesth et de Vienne. C’est donc à Serajewo qu’on peut le mieux faire une étude approfondie du mahométisme, de ses mœurs, de ses lois, et de leur influence sur la civilisation. Ce que j’apprends ici concernant les lois réglant la propriété foncière me les fait considérer comme supérieures à celles que nous avons empruntées au dur génie de Rome. Elles respectent mieux les droits du travail et de l’humanité. Elles sont plus conformes à l’idéal chrétien et à la justice économique. D’où vient que les populations vivant sous l’empire de ces lois ont été parmi les plus malheureuses de notre globe, où tant d’infortunés sont impitoyablement foulés et spoliés? Voici comment leur condition s’est toujours empirée. Après la conquête par les Ottomans, le territoire fut, comme d’habitude, divisé en trois parts : une pour le sultan, une pour le clergé, une pour les propriétaires musulmans. Ces propriétaires étaient les nobles bosniaques et les bogomiles convertis à l’islamisme et les spahis à qui le souverain donna des terres en fiefs. Les chrétiens qui accomplirent tout le travail agricole devinrent des espèces de serfs, appelés kmets (colons), ou rayas (bétail). Au début et jusque vers le milieu du siècle dernier, les kmets n’avaient à livrer à leurs propriétaires, grands (begs) ou petits (agas), qu’un dixième des produits sur place et sans avoir à les transporter au domicile de leurs maîtres, plus un autre dixième à l’état pour l’impôt. L’état, ne faisant rien, avait peu de besoins d’argent; les spahis et les begs vivaient en grande partie des razzias qu’ils faisaient dans les pays voisins. Mais peu à peu les nécessités et les besoins des propriétaires s’accrurent au point de les porter à prélever le tiers ou la moitié de tous les produits du sol, livrables à leurs domiciles, plus deux ou trois jours de corvée par semaine. Quand les janissaires cessèrent d’être des prétoriens, vivant de leur solde dans les casernes, et acquirent des terres, ils furent sans pitié pour les rayas, et ils donnèrent aux begs nationaux l’exemple de ces extorsions sans limites. On ne laissait aux kmets que strictement ce qu’il leur fallait pour subsister. Dans les hivers qui suivaient une mauvaise récolte, ils mouraient de faim. Réduits au désespoir par cette spoliation systématique et par les mauvais traitemens qui l’accompagnaient, ils se réfugiaient par milliers sur le territoire autrichien, qui leur donnait des terres, mais qui, en attendant, devait les nourrir. L’Autriche commença à réclamer en 1840. La Porte donna à différentes reprises des instructions aux gouverneurs pour qu’ils eussent à intervenir en faveur des kmets. Enfin, après qu’Omer-Pacha eut comprimé l’insurrection des begs en 1850 et brisé leur puissance, un règlement fut édicté qui sert encore de base au régime agraire actuel : c’est la loi du 14 sefer 1276 (1859).

La corvée est abolie absolument. La prestation du kmet est fixée, au maximum, à la moitié du produit, si le propriétaire fournit les bâtimens, le bétail et les instrumens aratoires ; au tiers, trétina, si le capital d’exploitation appartient au cultivateur. Celui-ci doit, en tout cas, livrer la moitié du foin au domicile du maître. Mais d’autre part, celui-ci doit supporter le tiers de l’impôt sur les maisons (verghi). La dîme qui revient à l’état est d’abord déduite. Dans les districts peu fertiles, le raya paie seulement, le quart, le cinquième ou même le sixième du produit. Tant que le tenancier remplit ses obligations, il ne peut être évincé ; il n’est pas attaché à la glèbe ; il est libre de quitter ; seulement en fait, où irait-il et quel est le propriétaire musulman qui voudrait recevoir le déserteur? Les chrétiens pouvaient, il est vrai, acquérir les biens-fonds : mais c’était une faveur illusoire ; les begs ne leur laissaient pas de ressources suffisantes pour en profiter.

Ce règlement aurait dû mettre fin aux souffrances des tenanciers, car il établissait un régime agraire qui n’est autre que le métayage en vigueur dans le midi de la France, dans une grande partie de l’Espagne et de l’Italie et sur les biens ecclésiastiques en Croatie sous le nom de polovina. En réalité, le sort des infortunés kmets devint plus affreux que jamais. Exaspérés des garanties accordées aux rayas, dans lesquelles ils voyaient une violation de leurs droits séculaires, les propriétaires musulmans dépouillèrent et maltraitèrent plus impitoyablement que jamais les paysans, qui n’avaient de recours ni auprès des juges, ni auprès des fonctionnaires turcs, tous mahométans et hostiles. Les rayas bosniaques cherchèrent de nouveau leur salut dans l’émigration. On se rappelle les scènes de ce lamentable exode qui émurent toute l’Europe en 1873 et en 1874. Les Herzégoviniens, plus énergiques et soutenus par leurs voisins les Monténégrins, se soulevèrent, et ainsi commença la mémorable insurrection, d’où sont sortis les grands événemens qui ont si profondément modifié la situation de la péninsule.

L’exposé de la législation agraire ne donne aucune idée des effets qu’elle produisait, par suite de la façon dont elle était appliquée. Je crois donc utile de faire connaître avec quelques détails la condition des rayas en Bosnie, pendant les dernières années du régime turc, pour deux motifs: d’abord pour montrer qu’il n’est pas un homme de bien, à quelque nationalité qu’il appartienne, qui ne doive bénir l’occupation autrichienne ; en second lieu, pour faire comprendre quel est actuellement le sort des rayas de la Macédoine, que la Russie avait affranchis, par le traité de San-Stefano, et que lord Beaconsfield a remis en esclavage, aux applaudissemens de l’Europe aveuglée. En écrivant ceci, je reste fidèle aux traditions de la Revue, où Saint-Marc Girardin n’a cessé de défendre avec une admirable éloquence, une prévoyance éclairée et une connaissance parfaite des faits, les droits des rayas, foulés et martyrisés, grâce à l’appui que l’Angleterre accordait alors à la Turquie.

La situation agraire de la Bosnie avait une grande ressemblance avec celle de l’Irlande. Ceux qui cultivent la terre étaient tenus de livrer tout le produit net à des propriétaires d’une religion différente : mais, tandis que le landlord anglais était retenu dans la voie des exactions par un certain sentiment de charité chrétienne, par le point d’honneur du gentleman, et par l’opinion publique, le beg musulman était poussé par sa religion à voir dans le raya un chien, un ennemi qu’on peut tuer et par conséquent dépouiller sans merci. Plus le propriétaire anglais est consciencieux et religieux, plus il épargne ses tenanciers ; plus le musulman s’inspire du Koran, plus il est impitoyable. Quand la Porte a proclamé ce principe, emprunté à l’Occident : l’égalité de tous ses sujets, sans distinction de race ou de religion, les begs auraient volontiers exterminé les kmets s’ils n’avaient pas, du même coup, tari la source de leurs revenus. Ils se contentèrent de rendre l’inégalité plus cruelle qu’auparavant. Les maux sans nombre et sans nom qu’ont soufferts les rayas en Bosnie dans leurs villages écartés ont ordinairement passé inaperçus ; qui les aurait fait connaître ? Mais la poésie nationale en a conservé le souvenir. C’est dans leurs chants populaires, répétés, le soir, à la veillée, avec accompagnement de la guzla, que les Jougo-Slaves ont exprimé leurs souffrances et leurs espérances. Parmi le grand nombre de ces Junatchke pjesme qui parlent de leur long martyre, j’en résumerai un seul : la mort de Tchengitch.

Aga-Tchengitch était gouverneur de l’Herzégovine. Très brave, il avait, dit-on, tué de sa main cent Monténégrins au combat de Grahowa, en 1836, mais il traquait les paysans avec une férocité inouïe, quoiqu’il fût de sang slave, comme son nom l’indique. Le pjesme le représente levant la capitation détestée, imposée aux chrétiens comme signe de leur servitude, le haradsch. Il s’adresse à ses satellites : « Allons, Mujo, Hassan, Omer et Jasar, debout mes bons dogues ! A la chasse de ces chrétiens ! Nous allons les voir courir. » Mais les rayas n’ont plus rien : ils ne peuvent payer ni le haradsch ni les sequins que Tchengitch exige pour lui. C’est en vain qu’on les frappe, qu’on les torture, que, sous leurs yeux, on déshonore leur femme et leurs filles, ils s’écrient : « La faim nous presse, seigneur, notre misère est extrême. Ayez pitié ! cinq ou six jours seulement et nous rassemblerons le haradsch en mendiant. » Tchengitch furieux répond : « Le haradsch ! Il me faut le haradsch ! Tu le paieras ! » Les rayas reprennent : « Oh ! du pain, maître, en grâce ! Qu’au moins une fois nous puissions manger du pain ! » Les bourreaux inventent de nouveaux tourmens, mais ils ne tuent pas leurs victimes. « Prenez garde, s’écrie le gouverneur, il ne faut pas perdre le haradsch. Avec le raya, le haradsch disparaît. » Un prisonnier monténégrin, le vieux Durak, demande grâce pour les malheureux. Tchengitch le fait pendre. Alors le vengeur ne tarde pas à paraître : c’est Novritsa, le fils de Durak. Il est mahométan ; mais il se fait baptiser pour se joindre à la bande, à la tcheta monténégrine qui va faire une incursion en Herzégovine. C’est le soir. Tchengitch se repose de ses exécutions dans les villages. Il fume son tchibouk, tandis que l’agneau rôtit à la broche pour le souper. Il a fait suspendre près de lui, à un grand tilleul, les rayas qu’il a emmenés. Pour se distraire, il a fait allumer sous leurs pieds un grand feu de paille. Mais leurs cris, au lieu de l’amuser, l’exaspèrent. Il rugit furieux : « Qu’on en finisse avec ces chrétiens. Prenez des yatagans bien aiguisés, des pieux pointus et de l’huile bouillante. Déchaînez les puissances de l’enfer. Je suis un héros ! Les chants le redisent ; c’est pourquoi tous doivent mourir. » En ce moment, les coups de feu de la tcheta monténégrine blessent et tuent le gouverneur et ses hommes. Nowitsa se précipite sur Tchengitch mort, pour lui couper la tête, mais Hassan lui plonge son poignard dans le cœur.

Voici maintenant les faits qui prouvent que la poésie populaire était un reflet exact de la réalité. Le kmet ne devait payer au beg que la moitié ou le tiers du produit ; mais il devait le livrer en argent et non plus en nature, comme autrefois. On comprend la difficulté de convertir des denrées agricoles en écus dans ces villages écartés, sans route, sans commerce, et où chaque famille récolte le peu qu’il lui faut pour subsister. Autre cause de misères, de tracasseries et d’extorsions : le kmet ne pouvait couper le maïs, le blé, le foin ou récolter les prunes, sans que le beg vînt constater sur place la part qui lui revenait. Le beg était-il en voyage, retenu par ses plaisirs, ou refusait-il de venir jusqu’à ce qu’il eût été satisfait à l’une ou l’autre de ses exigences, le kmet voyait pourrir sa récolte, sans recours possible. C’était la ruine, la faim. Nul ne pouvait lui venir en aide. Si, après que la part du beg avait été fixée, une grêle, une inondation ou tout autre accident anéantissait le produit, en partie ou en totalité, le kmet ne pouvait rien déduire de la redevance arrêtée. Il devait livrer parfois plus qu’il n’avait récolté. La dîme, desetina, se percevait de la même façon. Le kmet devait se soumettre à toutes les exigences de l’agent du fisc. Comme la perception des impôts était affermée au plus offrant, les receveurs n’avaient d’autres moyens de faire une bonne affaire que d’extorquer le plus possible aux paysans. Il fallait en outre satisfaire à la rapacité des agens subalternes. Le raya ne pouvait s’adresser aux tribunaux ; son témoignage n’était pas reçu, et d’ailleurs les juges ayant obtenu leur place à prix d’argent, décidaient en faveur de qui les payait. Le raya, vil bétail, et pauvre, ne pouvait donc songer à leur demander justice. Les juges principaux, les cadis, étaient des Turcs nommés par le cheik-ul-islam et envoyés de Constantinople ; ils ne comprenaient pas la langue du pays ; et les juges adjoints, les muselins, nommés par le gouverneur, ne recevant aucun traitement, ne vivaient que de concussions. Devant les muselins, qui avaient la confiance des autorités, tout le monde tremblait.

Les chefs des villages, les kmezes, étaient les seuls qui parfois osaient élever la voix. Ils se présentaient au konak devant le gouverneur général, se jetaient à ses pieds, peignaient la misère des kmets et parfois obtenaient quelque remise d’impôts ; mais souvent aussi ils payaient cher leur audace. Les begs et les malmudirs, agens du fisc, contre lesquels les kmezes avaient réclamé, lâchaient sur eux les zaptiehs. Les zaptiehs formaient la gendarmerie. Ils étaient plus redoutés des rayas que les janissaires d’autrefois, car ils étaient plus mal payés. Ils parcouraient les villages, vivant à merci chez les habitans, les rançonnant sans pitié. Les prisons étaient des caves ou des cachots obscurs, infects, remplis d’immondices, où l’on jetait les malheureux, les pieds et les mains liés, sans jugement, et par troupes, quand on craignait quelque soulèvement et qu’on voulait terroriser les chrétiens. Du pain de maïs et de l’eau étaient tout ce qu’ils recevaient, quand on ne les laissait pas mourir de faim. Ce que M. Gladstone a raconté des prisons de Naples, sous les Bourbons, et le prince Krapotkine, dans la XIXe Century, des prisons russes, est couleur de rose auprès de ce qu’on dit des prisons turques. Le capitaine autrichien Gustav Thoemmel rapporte, dans son excellent livre Beschreibung des vilayet Bosniens (p. 195), quelques-uns des moyens de torture qu’employaient les agens du fisc pour faire rentrer les impôts en retard : ils suspendaient les paysans à des arbres au-dessus d’un grand feu, ou les attachaient sans vêtemens à des poteaux en plein hiver, ou bien les couvraient d’eau froide qui gelait leurs membres raidis. Les rayas n’osaient se plaindre, crainte d’être jetés en prison ou maltraités d’autre façon. Le chant de Tchengitch n’était donc pas une fiction.

Quand la Porte envoyait en Bosnie des troupes irrégulières, pour comprimer les insurrections, le pays était mis à feu et à sang aussi cruellement que lors des premières invasions des barbares. En 1876, les Bulgarian atrocities, qui ont inspiré à M. Gladstone ses admirables philippiques, ont été dépassées ici dans vingt districts différens : des villages, des bourgs ont été complètement brûlés et les habitans massacrés. Les environs de Biatch, de Livno, de Glamotch et de Gradiska furent transformés en déserts. Des cinquante-deux localités du district de Gradiska, quatre seulement restèrent intactes. Les bourgs de Pétrovacs, de Majdan, de Krupa, de Kljutch, de Kulen-Vakouf, de Glamotch, furent incendiés à plusieurs reprises, afin que l’œuvre de destruction fût parfaite. Les bandes ottomanes, craignant une insurrection générale des rayas, voulaient les contenir par la terreur. A cet effet, on tuait systématiquement ceux qu’on soupçonnait d’être hostiles, et leurs têtes étaient exposées dans les lieux les plus en vue, fixées sur des pieux. Les paysans fuyaient en foule dans les bois, dans les montagnes, et en Autriche. Quand ils passaient la Save ou qu’ils traversaient les frontières, les gendarmes musulmans les abattaient à coups de fusil. Le nombre des réfugiés, en Autriche, s’éleva, dit-on, à plus de cent mille, et les secours qui leur furent distribués s’élevèrent à 2,122,000 florins en une seule année.

L’enlèvement des jeunes femmes, et surtout le rapt des fiancées, le jour du mariage, était un des sports favoris des jeunes begs. On peut relire ce qu’écrivait à ce sujet ici même (15 février et 1er avril 1861) Saint-Marc Girardin, en s’appuyant sur les rapports des consuls anglais : Report of consuls on the Christian » in Turkey. Les Turcs professaient sur ce point la théorie du mariage exogame. N’était-ce pas d’ailleurs, dans tout l’empire ottoman, le moyen habituel de recruter le personnel féminin des harems ? Ils avaient à ce sujet des idées complètement différentes des nôtres. M. Kanitz, l’auteur des beaux volumes sur la Serbie et la Bulgarie, s’adresse à un pacha qui est envoyé par la Porte à Widdin pour mettre un terme aux violences dont se plaignaient les chrétiens, et il l’interroge au sujet de l’enlèvement des jeunes filles. Le pacha lui répond en souriant : « Je ne comprends pas pourquoi les rayas se plaignent. Leurs filles ne seront-elles pas bien plus heureuses dans nos harems que dans leurs huttes, où elles meurent de faim et travaillent comme des chevaux ? »

Le Turc n’est pas méchant, et nous n’avons pas le droit de nous montrer trop sévères quand on se rappelle comment les chrétiens ont égorgé d’autres chrétiens ; avec quelle cruauté, par exemple, les Espagnols ont massacré par milliers les protestans aux Pays-Bas. Mais les iniquités et les atrocités dont ont souffert si longtemps les rayas en Bosnie doivent nécessairement se renouveler dans toutes les provinces de la Turquie, où les chrétiens gagnent en population et en richesse, tandis que les musulmans diminuent en nombre et s’appauvrissent. Leur décadence aigrit ceux-ci et les irrite ; ils s’en prennent à ceux qui sont livrés à leur merci, ce qui n’est que trop naturel. Comment retenir la puissance qui va leur échapper ? Par la terreur. Ils appliquent la théorie des massacres de septembre. Ils se sentent assiégés ; ils se croient en état de légitime défense ; et aucun des motifs d’humanité qui auraient pu arrêter, au XVIe siècle, les bourreaux chrétiens, n’existe pour eux. A leurs yeux, les rayas ne sont que du bétail, comme le mot le dit. Mettez à la place des Turcs des Européens, useront-ils de procédés plus doux ? Hélas ! trop souvent les situations font les hommes. Il est complètement inutile de prêcher le respect de la justice à des maîtres tout-puissans, qui tremblent de voir s’élever contre eux des millions d’infortunés, dont les forces augmentent chaque jour. Ce qu’il faut faire, c’est mettre un terme à une situation funeste qui transformerait des anges en démons.

Voici un tableau sommaire des impôts existant en Bosnie, sous le régime turc, avec leur rendement moyen. Cela peut avoir quelque intérêt, parce que l’Autriche a dû les conserver en grande partie et aussi parce que le même régime fiscal est encore en vigueur dans les provinces de l’empire ottoman : 1° la dîme (askar) prélevée sur tous les produits du sol : récoltes, fruits, bois, poissons, minerais, produit de 5 à 8 millions de francs ; 2° le verghi, impôt de 4 par 1, 000 sur la valeur de tous les biens-fonds, maisons et terres, valeur fixée dans les registres des tapous ; impôt de 3 pour 100 sur le revenu net, industriel ou commercial ; impôt de 4 pour 100 sur le revenu des maisons louées : produit de ces trois taxes, environ 2 millions de francs ; 3° laskera-bedelia, impôt de 28 piastres (1 piastre, 0 fr. 20 à 0 fr. 25) par tête de mâle adulte chrétien, pour l’exempter du service militaire ; cet impôt remplaçait l’ancienne capitation, le harasch, mais il était deux fois plus lourd ; il avait produit, en 1876, 1, 350, 000 francs ; 4° impôt sur le bétail, 2 piastres par mouton ou chèvre, 4 piastres par tête de bête à cornes de plus d’un an : produit, en 1876, 1, 168, 000 francs ; 5° impôt de 2 1/2 pour 100 sur la vente des chevaux et des bêtes à cornes ; 6° taxes sur les scieries, sur les timbres, sur les ruches, sur les matières tinctoriales, sur les sangsues, sur les cabarets, etc. : produit, 1,100,000 francs. Taxes très variées et compliquées sur le tabac, le café, le sel : produit, 2 à 3 millions. Total des recettes du fisc, environ 15 millions, ce qui, à répartir sur une population de 1,158,453 habitans, fait environ 13 francs par tête. C’est peu, semble-t-il. Un Français paie huit à neuf fois plus qu’un Bosniaque. Cependant le premier porte jusqu’à présent son fardeau assez allègrement, tandis que le second succombait et mourait de misère. Motif de la différence : en France, pays riche, tout se vend cher ; en Bosnie, pays très pauvre, on ne peut faire argent de presque rien. Ici, ces nombreux impôts étaient très mal assis et, en outre, perçus de la façon la plus tracassière, la plus inique, la mieux faite pour décourager le travail. C’est ainsi que la taxe sur le tabac en entravait la culture et il en était de même pour tout. Quand elle fut introduite dans le district de Sinope, en 1876, la production tomba brusquement de 4 millions 1/2 de kilogrammes à 10,000 kilogrammes. Les impôts directs se percevaient par répartition, c’est-à-dire que chaque village avait à payer une somme fixe, qui était alors répartie entre les habitans par les autorités locales. Nouvelle source d’iniquités ; car les puissans et les riches rejetaient la charge sur les pauvres. Il fallait y ajouter encore la rapacité des percepteurs subalternes, forçant les contribuables à leur payer un tribut arbitraire.

Le gouvernement autrichien n’a pu encore réformer ce détestable système fiscal. Il attend, pour le faire, que le cadastre soit terminé ; mais il a aboli la taxe qui frappait les chrétiens pour l’exemption du service militaire, parce que maintenant tous y sont astreints. L’ordre, l’équité qui président aujourd’hui à la perception ont déjà apporté un grand soulagement. La dîme a cet avantage de proportionner l’impôt à la récolte, mais elle a ce vice capital d’empêcher les améliorations, puisque le cultivateur, qui en fait tous les frais, ne touche qu’une part des bénéfices. En outre, la dîme, payable en argent, se calcule maintenant d’après le prix moyen des denrées dans le district au moment où la récolte va être battue, c’est-à-dire quand tout est plus cher que quand le paysan devra vendre, après la récolte faite. Il vaudrait mieux introduire un impôt foncier, fixé définitivement d’après la productivité du sol.

L’Autriche s’efforce aussi de régler la question agraire. Mais ici les difficultés sont grandes. La première chose à faire est de déterminer exactement les obligations de chaque tenancier à l’égard de son propriétaire. L’administration veut les faire constater dans un document écrit, rédigé par l’autorité locale, en présence de l’aga et du kmet. Mais l’aga se dérobe, parce qu’il compte pouvoir récupérer ses pouvoirs arbitraires, quand les Autrichiens seront expulsés, et le kmet ne veut pas se lier, parce qu’il espère toujours des réductions ultérieures. Cependant des milliers de règlemens de ce genre ont déjà été enregistrés. La fixation de la tretina et de la dîme se fait maintenant à une époque déterminée par l’autorité locale. Kmet et aga sont convoqués et, s’il ne s’accordent pas, des juges adjoints, medschliss, décident. C’est l’administration et non le juge qui jusqu’à présent règle tous les différends agraires. D’après ce que nous apprend M. de Kallay dans son rapport aux Délégations, les impôts rentrent bien (novembre 1883). Les arriérés même sont payés, et il n’y a guère de cas où il faille recourir aux moyens exécutoires. M. de Kallay se félicite de ce que le nombre des différends agraires soit si peu considérable. Ainsi, au mois de septembre de 1883, il n’en existait dans tout le pays que 451, dont 280 ont été réglés par l’intervention de l’administration dans le courant du même mois. Le nombre de ces différends va en diminuant rapidement : il y en a eu en 1881, 6,255, en 1882, 4,070 et en 1883, seulement 3,924. Pour l’Herzégovine, considérée à part, le progrès est encore plus marqué : le chiffre tombe de 1,823 en 1882 à 723 en 1883. Le district de Nevesinje, où les luttes agraires étaient constantes, est maintenant complètement pacifié. Ce résultat est remarquable quand on songe qu’à la suite des nouvelles lois agraires en Irlande, les tribunaux spéciaux ont eu à décider près de cent mille contestations entre propriétaires et tenanciers. Seulement il ne faut pas oublier que le pauvre kmet, sur qui toute résistance aux exigences de ses maîtres attirait un redoublement d’oppression et de mauvais traitemens, est bien mal préparé pour faire valoir ses droits. M. de Kallay a donc bien raison de dire qu’il le recommande à la sollicitude de ses fonctionnaires.

Le règlement de toute question agraire est chose des plus délicates ; mais elle l’est surtout en Bosnie, à cause de la situation particulière qui est faite au gouvernement autrichien. D’une part, il est obligé d’améliorer la condition des rayas, puisque c’est l’excès de leurs maux qui a provoqué l’occupation et qui l’a légitimée aux yeux des signataires du traité de Berlin et de toute l’Europe. Mais, d’autre part, en prenant possession de cette province, le gouvernement austro-hongrois s’est engagé envers la Porte à respecter les droits de propriété des musulmans, et d’ailleurs ceux-ci constituent une population fière, belliqueuse, qui a opposé aux troupes autrichiennes une résistance désespérée et qui, poussée à bout, pourrait encore tenter une insurrection ou tout au moins des résistances à main armée. Il y a donc deux motifs de la ménager : il est impossible de la réduire sommairement à la portion congrue, comme M. Gladstone l’a fait pour les landlords irlandais. On conseille beaucoup au gouvernement d’appliquer ici le règlement qui a réussi en Hongrie après 1848 : une part du sol deviendrait la propriété absolue du kmet, une autre celle de l’aga, et celui-ci recevrait une indemnité en argent, payée en partie par le kmet, en partie par le fisc. Mais l’exécution de ce plan paraît impossible. Le kmet n’a pas d’argent et le fisc pas davantage. L’aga se croirait dépouillé, et il le serait, en effet, car il ne pourrait faire valoir la part du sol qui lui reviendrait. Il faut appeler des colons, disent d’autres. C’est parfait, mais cela n’améliorerait pas la condition des rayas.

En 1881, le gouvernement a édicté un règlement pour le district de Gacsko qui assurait de notables avantages aux kmets, et il comptait successivement en publier de semblables pour les autres circonscriptions, mais l’insurrection de 1882 y mit obstacle. Cependant le règlement de Gacsko est resté en vigueur. D’après celui-ci, le kmet ne doit livrer à l’aga que le quart des céréales de toute nature, dont il peut déduire la semence, le tiers du foin des vallées et le quart du foin des montagnes. J’ai sous les yeux une protestation très vive, rédigée par les représentans des agas des districts de Ljubinje, Bilek, Trebinje, Stolatch et Gacsko, dans laquelle ils se plaignent que l’autorité ait réduit les prestations des kmets de la moitié au tiers ou du tiers au quart. Mais leurs réclamations paraissent mal fondées de toute façon. Le règlement organique turc du 14 sefer 1276 (1859), qu’ils invoquent, n’impose au kmet que le paiement du tiers, tretina, quand la maison et le bétail lui appartiennent, et c’est presque toujours le cas. En outre, il est certain que c’est par une série d’usurpations que les begs et les agas ont élevé leur part du dixième, fixé d’abord par les conquérans eux-mêmes, au tiers et à la moitié. Le gouvernement autrichien a les meilleures raisons pour trancher tous les cas douteux en faveur des tenanciers ; tout le lui commande : d’abord, l’équité et l’humanité ; ensuite, la mission de réparation que l’Europe lui a confiée ; enfin et surtout, l’intérêt économique. Le kmet est le producteur de la richesse. C’est lui dont il faut stimuler l’activité, en lui assurant la pleine jouissance de tout le surplus qu’il pourra récolter. L’aga est le frelon oisif, dont les exactions sont le principal obstacle à toute amélioration. On ne peut d’aucune manière le comparer au propriétaire européen, qui contribue parfois à augmenter la productivité du sol et qui donne l’exemple du progrès agricole. Les agas n’ont jamais rien fait et ne feront jamais rien pour l’agriculture.

Quoique je n’ignore pas combien il est difficile à un étranger d’indiquer des réformes à propos d’une question aussi complexe, voici celles qui me sont suggérées par une étude attentive des conditions agraires dans les différens pays du globe. Tout d’abord, ne pas écouter les impatiens et éviter les changemens brusques et violens ; se garder de transformer les kmets en simples locataires, qu’on peut évincer ou dont on peut augmenter à volonté le fermage, comme l’ont fait malheureusement les Anglais dans plusieurs provinces de l’Inde ; au contraire, consacrer définitivement le droit d’occupation héréditaire, le jus in re, que la coutume ancienne leur reconnaissait et qu’en général les agas eux-mêmes ne contestent pas ; quand le cadastre sera achevé et que les prestations dues par chaque tchiflik ou exploitation auront été contradictoirement déterminées, transformer la dîme en un impôt foncier et la tretina en un fermage fixe et invariable, afin que le bénéfice des améliorations profite complètement aux cultivateurs qui les exécuteront et qui seront, par conséquent, stimulés à en faire. Au commencement, dans les mauvaises années, il faudra accorder peut- être quelque répit aux kmets ; mais le prix des denrées augmentera rapidement, par l’influence des routes et de la circulation plus active de l’argent ; la charge pesant sur les tenanciers s’allégera donc sans cesse. Peu à peu, avec leurs économies, ils pourront racheter la rente perpétuelle qui grève la terre qu’ils occupent et acquérir ainsi une propriété pleine et libre. En attendant, ils jouiront de ces deux privilèges si vivement réclamés par les tenanciers irlandais : fixity of tenure et fixity of rent, c’est-à-dire le droit d’occupation perpétuelle moyennant un fermage fixe. Ils seront dans la situation de ces fermiers héréditaires, à qui le bektemreyt, en Groningue, et l’aforamento, dans le nord du Portugal, assurent une situation si aisée, obtenue par une culture très soignée.

L’état peut encore venir en aide aux kmets d’une autre façon. D’après le droit musulman, toutes les forêts et les pâturages qui y sont enclavés appartiennent au souverain. On affirme aussi qu’il y a un grand nombre de domaines dont les begs se sont indûment emparés. L’état doit énergiquement faire valoir ses droits : d’abord pour garantir la conservation des bois ; en second lieu, afin de pouvoir faire des concessions de terrains à des colons étrangers et aux familles indigènes laborieuses. Pendant son voyage en Bosnie en 1883, M. de Kallay a pu constater que le défrichement mettait en valeur beaucoup de terrains vagues appartenant à l’état et que la taxe payée de ce chef s’accroissait d’une façon tout à fait extraordinaire. Symptôme excellent, car il prouve que, dès qu’ils auront la sécurité, les paysans étendront leurs cultures. De cette façon, la population et la richesse s’accroîtront rapidement.

Le gouvernement peut aussi exercer une action très utile au moyen des vakoufs. Il faut bien se garder de les vendre, mais il convient de les soumettre à un contrôle rigoureux, comme la Porte a essayé de le faire à différentes reprises. Tout d’abord, les prélibations indues des administrateurs doivent être sévèrement réprimées ; puis les revenus destinés à des œuvres utiles : écoles, bains, fontaines, doivent être soigneusement appliqués à leur destination, et ceux qui allaient à des mosquées devenues inutiles, employés désormais à développer l’instruction publique. Il faudrait aussi accorder immédiatement aux kmets occupant des terres des vakoufs, la fixité de la tenure et du fermage et en même temps des bâtimens d’exploitation convenables et de bons instrumens aratoires, afin que ces exploitations servent de modèles à celles qui les entourent. Le gouvernement a fait venir des charrues, des herses, des batteuses, des vanneuses perfectionnées et les a mises à la disposition de certaines exploitations. De divers côtés, des sociétés d’agriculture se sont constituées pour patronner les méthodes nouvelles. Des colons venus du Tyrol et du Wurtemberg ont appliqué ici des systèmes de culture perfectionnés qui trouvent déjà des imitateurs, notamment dans les districts de Derwent, Kostanjnica, Travnik et Livno. Dans la vallée de la Verbas, aux environs de Banjaluka, on aperçoit des prairies irriguées. Le régime de légalité et d’équité introduit par l’Autriche ne sera guère favorable aux petits propriétaires musulmans ; mais les grands propriétaires verront augmenter la valeur de leurs terres et de leurs produits. Beaucoup d’agas ne possédaient qu’une ferme ou tchiflik, contenant en moyenne de 6 à 9 hectares de terres arables et autant de prairies, dans les régions où ne domine pas l’élève du bétail, et dans celles-ci, de 2 à 4 hectares de terres cultivées et de 10 à 16 hectares de prairies. La tretina, le tiers du produit d’une semblable exploitation, étant insuffisant pour faire vivre l’aga, malgré sa frugalité, il y ajoutait tout ce qu’il pouvait arracher au malheureux kmet. Aujourd’hui que ces extorsions ne sont plus tolérées, il est dans la misère et il disparaîtra. En Herzégovine, il y a des agas qui n’ont que le tiers d’un tchiflik. Certains begs possèdent des fermes dans les différentes parties du pays, et l’on m’a affirmé que le maire actuel de Serajewo, Mustaï-Bey-Tazli-Pasitch, a trois cents tchifliks et plus de 30 begliks ou domaines exploités directement en faire-valoir. M. de Kallay croit que, grâce au droit de cheffaa ou de préemption du voisin, les kmets pourront acquérir les terres des agas appauvris, si on leur vient en aide. A cet effet et aussi pour avancer du capital aux propriétaires qui désirent améliorer leur culture, une banque de Vienne, l’ Union Bank, a établi à Serajewo une filiale qui y organise le crédit foncier et agricole. Le gouvernement cède aussi à des kmets la jouissance des terrains vagues qui lui appartiennent, moyennant une redevance modique. Il faudrait la leur garantir pour un très long terme par bail emphytéotique, on lease, suivant l’usage anglais. Il ne faut pas avoir pour but de constituer en Bosnie de grands domaines, comme en Hongrie : le pays ne s’y prête pas. Il faut s’efforcer plutôt de créer ici, comme en Styrie et dans le Tyrol, une race de paysans propriétaires, améliorant leurs prairies et obtenant ainsi leur revenu de l’élève du bétail, du beurre et du fromage. Le progrès économique est certain si, en même temps que la sécurité, le gouvernement assure aux populations l’application aussi complète que possible de ce principe suprême de la justice distributive, qui, partout et toujours, a porté au plus haut point la productivité du travail : A chacun la jouissance intégrale des fruits de son activité.


Émile de Laveleye.
  1. Voyez la Revue du 15 juin.