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En-deçà et au-delà du Danube/05

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En-deçà et au-delà du Danube
Revue des Deux Mondes3e période, tome 72 (p. 144-173).
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VI. DE BELGRADE A SOPHIA. — LA BULGARIE ACTUELLE. [1]


Pour mieux étudier les conditions économiques, je me décidai à me rendre à Constantinople par la voie de terre, en traversant la péninsule balkanique diagonalement, d’un bout à l’autre. Le chemin de fer de Belgrade à Nisch, qui a été inauguré depuis, n’était pas encore terminé, mais mon voyage tut singulièrement facilité par la gracieuseté du gouvernement serbe, qui voulut bien mettre à ma disposition une voilure de poste, en me donnant pour guide et interprète un jeune Français, M. Vavasseur, qui, étant venu combattre comme volontaire dans la guerre de l’indépendance, avait épousé une jeune fille serbe et était attaché ici au ministère des affaires étrangères- Nous partons pour Smederevo (Semendria) par un temps splendide. Les étés sont secs et chauds dans toute l’Europe orientale ; saut en cas d’orage, il ne pleut guère. En sortant de Belgrade, je suis surpris de voir la terre si mal cultivée. Point de villas, nulle culture maraîchère, l’aspect d’une lande déserte. Les légumes qu’on consomme à Belgrade sont cultivés par les bulgares, de l’autre côté de la Save, et apportés chaque matin de Semlin ; ils coûtent très cher. On gagnerait gros à établir, près de Belgrade, des laiteries avec jardins potagers. Cela vaudrait mieux que de solliciter des places ou de créer des industries précaires et aléatoires.

Quand la route que nous suivons se rapproche du Danube, elle devient charmante ; elle passe au pied de collines couvertes de vignes, de noyers et de chênes. De temps à autre apparaît une habitation entourée de pruniers. En Serbie, comme en Bosnie, les prunes séchées sont un grand objet de commerce. On en a exporté en 1881 plus de 12,000 tonnes, valant 0 fr. 50 le kilogramme. On fait aussi de l’eau-de-vie de prunes, la slivovitza, connue chez tous les Jougo-Slaves. La slivovitza commune, très faible, ne vaut que 0 fr. 20 le litre ; mais quand elle est concentrée, elle se vend 1 franc.

Nous changeons de chevaux à Grotchka. Près d’ici, les Autrichiens, sous le général Wallis, subirent en 1739 une humiliante défaite qui mit fin à la guerre de trois ans qu’ils avaient entreprise contre les Turcs. La force de résistance de l’empire ottoman était encore énorme à cette époque. C’est l’essai de s’assimiler notre civilisation qui le tue aujourd’hui. Nous arrivons vers midi à Smederevo. Quel aspect imposant présente sa vieille forteresse avec ses hautes tours du moyen âge, qui se dressent fièrement sur les bords du Danube ! Elle a été bâtie par George Brankovitch en 1432. La principale église, dédiée à Saint-George, a été construite par un architecte tzintzare. Les Tzintzares, comme je l’ai dit, sont les grands bâtisseurs de ces pays-ci. Grande activité sur le port : de longs bateaux plats embarquent des porcs, d’autres déchargent du sel de roche splendide, clair comme du cristal ; il vient des salines de Maros Ujvar en Transylvanie. J’y ai vu exploiter des couches d’une puissance de plus de 100 mètres, comme des carrières de pierres de taille. L’hôtel où nous dînons à l’autrichienne, c’est-à-dire très bien, est rempli de marchands serbes et hongrois. Sur les murs, des cadres, où s’étalent des femmes peu vêtues et en des poses par trop provocantes, ne donnent pas une haute idée des mœurs de Smederevo. Dans l’intérieur du pays, je n’ai rien retrouvé de pareil. Les gravures des murs représentent les saints nationaux, les souverains actuels et surtout les héros de la dernière guerre. En Serbie, la moralité est partout très grande, m’affirme-t-on.

Notre route quitte ici le Danube. Nous remontons les bords de la Jessava, qui forme une des bouches de la Morava, dont le bassin, ramifié en tous sens, comprend la plus grande partie de la Serbie. Sur les collines qui dominent Smederevo, j’admire de beaux vignobles. C’est l’auraus mons, planté de vignes, affirme Eutrope, par les soldats de l’empereur Probus. Un chemin de fer est établi, parallèlement à notre route, de l’autre côté de la Jessava : c’est un tronçon provisoire qui est destiné à amener les matériaux du Danube sur la Morava ; ce tronçon devra être conservé, car il est le chemin le plus court vers un port d’embarquement sur le Danube. La vallée de la Morava est très ouverte jusqu’à Nisch, et les montagnes qui la bornent des deux côtés sont boisées et point abruptes. C’est, en des proportions un peu moindres, la vallée du Rhin entre Strasbourg et Bâle. La terre est riche et pas trop mal cultivée. L’assolement dominant est le triennal : froment ou seigle, maïs et jachères. Il en est de même presque partout, avec cette différence que, dans les parties fertiles, on cultive du maïs plusieurs années de suite et que, dans les terres ingrates, c’est la jachère qui est maintenue pendant un temps plus ou moins long. Les maisons d’habitation sont grandes et accompagnées de plusieurs dépendances, écurie, étable, gerbier à maïs, grange, le tout réuni dans une grande cour entourée de haies, où vaguent les animaux domestiques. Ces constructions sont ordinairement couvertes en chaume et faites en pisé ou en bois ; mais, blanchies à la chaux, elles offrent un aspect riant, parmi les arbres fruitiers qui forment un vrai bocage. Près de chaque village, on remarque, le long de la route, au milieu d’une grande prairie ouverte, un bouquet de vieux chênes qui fait bon effet dans le paysage. C’est là que se reposent et que peuvent brouter librement les troupeaux en voyage et les attelages de buffles et de bœufs. Chaque famille de paysans possède un petit domaine de 5 à 10 hectares et, en outre, des droits d’affouage dans les bois de la commune et de l’état. Les oies, les canards ou les poules sont très abondans, et le cultivateur n’a pas besoin de les vendre pour payer la rente. Propriétaire de son exploitation, il les mange lui-même ; il a la « poule au pot. »

Les chevaux de poste qui traînent notre voiture viennent tous de Hongrie. Le cheval serbe n’est pas plus grand qu’un poney ; il est laid de formes, mais très dur à la fatigue et aussi sobre qu’un mulet. C’est une bête de somme plutôt que de irait. Aussi le prix en est minime : de 70 à 150 fr, dans l’intérieur du pays. 300 fr. pour les meilleurs types. Le prince Michel désirait beaucoup améliorer la race chevaline. Il a fondé deux haras, l’un à Pazarevatz, l’autre à Dobritchevo, près de Tchoupria. Pour obtenir des résultats appréciables, il faudra du temps et le concours des cultivateurs eux-mêmes. Ce serait pour eux une source facile de profits. Sur la route, nous rencontrons un nombre incalculable de chars, de forme très primitive, traînés par une couple de buffles noirs et maigres. Les uns transportent au Danube des céréales, du froment et surtout du maïs ; les autres en rapportent du sel, du sel et toujours du sel, et parfois quelques ballots d’étoffes et de denrées diverses. Le mécanisme de l’échange se montre ici dans toute sa simplicité. Il ne s’applique qu’à un petit nombre d’objets, parce que chaque famille produit encore sur place presque tout ce qui lui est nécessaire.

Nous soupons à Bagredun, dans une mehana (auberge) tenue, comme partout, par un Tzintzare. On m’y sert le mets national par excellence, la kissala tcherba, c’est-à-dire « la soupe aigre. » C’est une sorte de brouet aigrelet, fait de bouillon de poulet, où nage le volatile découpé en morceaux. Je le trouve excellent. Puis vient du mouton rôti avec des haricots verts à la crème. Le vin des environs ressemble à du mâcon. Je m’étais préparé à jeûner ; je suis donc très agréablement surpris de trouver la cuisine serbe si bonne et l’écot à payer si étonnamment modéré. Il est vrai que, dans les mehanas, tout est soumis à un tarif officiel, comme dans nos gares de chemins de fer. Ce sont des entreprises publiques et privilégiées. La mehana de première classe paie une taxe spéciale de 300 francs, celle de la seconde de 250 fr. et celle de la troisième, de 200 fr. Le nombre de chambres de voyageur que chaque mehana doit avoir est aussi déterminé d’après la classe. Si l’hôtelier rançonne le voyageur, il s’expose à perdre sa patente. Pour ouvrir un café ou un débit de boissons, il faut également une autorisation. En aucun pays, la réglementation n’a été aussi généralement et aussi logiquement appliquée. Ce n’est pas le voyageur qui s’en plaint. Par ce temps d’alcoolisme envahissant, il faudra bien finir par limiter partout le nombre des débits de boissons.

Nous passons, la nuit, par deux localités importantes, Jagodina et Tchoupria, Elles ressemblent à de petites bourgades autrichiennes ; mais elles n’offrent rien de remarquable. Le matin, nous déjeunons à Alexinatz. La ville a été à moitié brûlée par les obus turcs, durant la dernière guerre. Elle en a profité pour s’embellir : jolies maisons très gaies, rues plantées d’arbres, beaucoup de boutiques et de cafés, et, au bord d’un petit affluent de la Morava, une immense et magnifique brasserie. Je constate du nouveau ici que cet irrésistible conquérant, le dieu de la bière, Gambrinus, envahit les domaines de Bacchus. Nous gravissons une colline qui domino Alexinatz. On y a élevé une pyramide en l’honneur des volontaires russes morts dans les sanglantes batailles qui ont eu lieu dans les environs. A nos pieds s’ouvre la vallée de la Morava bulgare, par où s’avançaient les armées turques venant de Nisch. Des combats acharnés s’y sont livrés, trois jours durant. Autour de nous, sur les hauteurs, on voit encore les relèvemens de terre qui protégeaient les batteries serbes. Vers le nord-ouest, du côté de Statatch, au pied de hautes montages, on entrevoit le confluent de la Morava serbe et de la Morava bulgare.

On a reproché aux Serbes de s’être mal battus dans la dernière guerre. On n’a plus retrouvé chez eux, dit-on, cette héroïque bravoure qu’ils avaient déployée dans la lutte de 1805 à 1815, où ils avaient conquis leur indépendance. Le reproche me paraît peu fondé. Quand les Serbes ont fait la guerre eu guérilleros, comme les Monténégrins, ils se sont montrés aussi braves que ceux-ci. Mais quand on a opposé, en rase campagne et avec la tactique régulière, des milices mal armées et mal encadrées à de vieux soldats munis des meilleurs fusils et des meilleurs canons, ceux-ci devaient nécessairement l’emporter. Stuart Mill remarque que les pertes et les ruines occasionnées par un incendie ou une guerre se réparent extraordinairement vite, quand les forces productives de la nation ne sont pas atteintes. Alexinatz apporte à l’appui de la vérité de cette observation une preuve nouvelle, qui vient s’ajouter à celle que fournit le merveilleux relèvement de la France après 1870.

Pour arriver à Nisch, nous traversons pendant deux heures une immense plaine, très fertile, emblavée en maïs et en froment, mais sans une maison et sans un arbre. Nous entrons dans un territoire récemment occupé par les Turcs. Les environs des villes turques sont toujours déserts, parce que les cultivateurs n’osaient s’y établir, crainte des exactions des gouvernons et des rapines de la soldatesque. Nisch a déjà pris l’aspect d’une ville hongroise. Après la cession à la Serbie, les musulmans ont émigré. Leurs maisons, tout en bois, ont été vendues à vil prix. La municipalité les a démolies pour tracer de larges rues, où s’élèvent des maisons neuves en pierres, avec des boutiques d’aspect occidental. Je vais présenter mes respects au consul de France, qui habite une maison turque, au milieu d’un joli jardin au bord de la Nischava. Rien ne rappelle plus la domination ottomane, sauf quelques Turcs riches, qui sont revenus pour régler la vente de leurs biens. Voici la femme de l’un d’eux qui rentre dans sa demeure. Ou dirait un ballot de soie violette. Deux servantes la suivent, aussi enveloppées dans leurs feredgés.

Le seul monument remarquable de Nisch est une grande forteresse qui date de la conquête ; elle sert encore de caserne, il est inouï combien, depuis l’annexion si récente à la Serbie, tout s’est transformé et a pris des allures occidentales. Rien ne me surprend plus que l’hôtel dans lequel nous sommes logés. C’est un bâtiment si vaste, qu’il renferme, dans le quadrilatère de ses dépendances, un grand jardin planté d’arbustes et de fleurs, où le soir nous soupons en plein air, en nombreuse compagnie et aux sons d’une musique jouant des tsardas hongroises. Les chambres sont propres, élégantes même. Un immense café, avec salle de billard, est rempli de monde. Tous les lits sont occupés. C’est que Nisch est déjà un centre commercial important ; par la route de Lescovatz, il attire les produits de la Macédoine, laine, cuirs, peaux, et reçoit, en échange, des étoiles et des quincailleries d’Angleterre importées par Salonique. A Nisch, le chemin de fer où nous voyons déjà rouler la locomotive, se bifurquera : il ira rejoindre d’un côté, par Pirot et Sophia, la ligne déjà construite de Sarambey-Constantinople, de l’autre par Vrania, celle de Mitrovitza-Salonique, soit à Varosch, soit à Uskub.

Le médecin du département vient souper avec nous. Il me donne des détails sur l’application du fameux règlement sanitaire que j’ai analysé précédemment, et sur la façon de vivre des habitans. « Le Serbe, me dit-il, se soumet volontiers aux prescriptions de la loi quand il croît qu’elles ont son intérêt en vue. Ainsi la vaccination générale et obligatoire ne rencontre pas de résistance. Elle se fait gratuitement ; mais les médecins des districts et des communes touchent sur le fonds sanitaire 0 fr. 40 par vacciné, ce qui les engage à tenir la main à l’exécution du règlement. Notre population est très saine et très robuste. Quoique le maïs soit sa principale nourriture, la pellagre italienne est inconnue ici, parce que nos paysans mangent tous du porc, du mouton et du se ! à suffisance ; chose excellente, le sel est très peu imposé. Nous consommons déjà par tête, environ 10 kilogrammes de sel, 2 kilogrammes de sucre et 1/2 kilogramme de café ; n’est-ce pas la preuve d’une certaine aisance ? Ce qui affaiblit nos cultivateurs, ce sont les jeûnes et les jours « maigres, » qui prennent presque un jour sur deux. Ils y tiennent plus qu’à la fréquentation de l’église, même le dimanche. »

Quoique les routes soient complètement sûres, quand je quitte Nisch pour me rendre à Pirot, le préfet et le médecin départemental nous accompagnent dans leur voiture, jusqu’à la prochaine étape, et deux gendarmes à cheval nous précèdent ; c’est encore une amabilité de M. Pirotchanatz. A peu de distance de la ville, on me fait mettre pied à terre, et on me conduit vers un monument très étrange qui semble la ruine d’une tour romaine. Elle est faite en un béton singulier ; on dirait de grosses pierres rondes et blanches engagées dans du ciment. Je m’approche, et je vois que ces pierres sont des crânes humains. On me rappelle cet héroïque épisode de la guerre de l’indépendance. En 1809, les Serbes attaquent les Turcs non loin d’ici, au village de Kamenitza, et sont vaincus. Leur chef Singgetitch se retranche dans un fort sur le Vojnk, et au moment où l’ennemi emporte les retranchemens, il se fait sauter. La bande héroïque et les assaillans sont ensevelis sous les ruines. Le pacha vainqueur, pour dompter les populations par la terreur, fait construire la tour des crânes, la Kele-Kalessi. Les alentours font contraste avec cet horrible monument. Mahmoud-Pacha y a construit, en 1860, une jolie fontaine en marbre blanc avec inscriptions du Koran. L’eau y a fait pousser un groupe de saules magnifiques et gracieux. La gelée et les passans emportent peu à peu des débris de la tour sinistre. Si ou ne la préserve pas, elle disparaîtra. Naguère les rayas le désiraient. Maintenant qu’ils sont affranchis, ne vaudrait-il pas mieux conserver un monument qui leur inspire l’horreur de la domination étrangère ? En tout cas, il faudrait ériger là une dalle qui rappelle l’exploit de Singgelitch.

Si j’essaie de résumer l’impression que me laissent mon séjour en Serbie et l’étude des documens qui m’ont été fournis, j’arrive à cette conclusion, que la nation serbe est une des plus heureuses de notre continent, et qu’elle possède tous les élémens d’un brillant avenir. Kilo réunit les conditions de la vraie civilisation, de celle qui apporte à tous moralité, liberté, lumières et bien-être. Ici ont survécu des autonomies locales et des libertés communales intimement rattachées au passé, tandis que, dans notre Occident, nous devons les reconstituer et leur donner une vie nouvelle. La production de la richesse est encore limitée ; mais toutes les familles vivent sur une terre qui leur appartient. Un certain bien-être est le lot de chacun, et l’on ne rencontre pas ce poignant contraste, trop fréquent chez nous, entre l’extrême opulence et l’extrême dénûment. L’instruction n’est pas assez répandue, et comme l’a bien compris le gouvernement, c’est à la développer qu’il faut consacrer tous les efforts. Mais la poésie et l’histoire sont apportées au foyer domestique par les chansons populaires. La nation se gouverne elle-même par ses représentais, qu’élisent tous ceux qui paient l’impôt. La démocratie, qu’ailleurs on s’efforce de fonder, parfois au prix de sanglantes révolutions, existe ici comme une institution antique et une coutume héréditaire. En outre, les meilleures lois, les règlemens les plus parfaits sont empruntés à l’Occident pour favoriser le progrès. Ainsi que je l’ai dit, ce que je redoute, c’est que, pour imiter l’éclat extérieur de nos capitales, qui nous coûte si cher de toutes façons et qui crée de si sérieux dangers, on ne rompe trop brusquement avec le passé, au risque de sacrifier la liberté.

La centralisation, l’action énergique de l’autorité imprime certainement à la marche en avant d’une nation une allure plus rapide, plus régulière, plus uniforme. Mais elles affaiblissent l’initiative individuelle et diminuent l’énergie native du peuple, en le jetant de force dans une voie qui n’est pas la sienne. C’est ce qu’a fait la main de fer de Pierre le Grand, et je ne crois pas que les Russes aient eu lieu de s’en féliciter. La situation de notre Occident n’est pas assez enviable, pour qu’on s’efforce de reproduire dans la péninsule balkanique les causes qui ont fait naître les difficultés qui nous assaillent de toutes parts.

— L’étape de Pirot jusqu’à la capitale de la Bulgarie, Sophia, est longue et difficile à franchir, la route est mal entretenue et il n’y a ni poste ni relais. On m’a accordé que la voiture de Belgrade pourrait m’amener jusqu’à Sophia, mais trouverons-nous à changer de chevaux ? La question est grave, car récemment ici, le contrôleur général des finances, M. Queillé, a perdu l’un des siens, mort de fatigue en chemin. A la sortie de Pirut, jusqu’à la frontière bulgare, nous traversons une plaine assez bien cultivée, mais sans une maison de ferme, sans une habitation. Comme à Niseh, c’est la conséquence de l’administration turque qui portait les habitans à se réfugier dans les lieux écartés. La chaussée que nous suivons est plantée de saules. C’est la signature que Midhat Pacha a apposée sur les routes qu’il a fait construire. Des femmes se rendent au travail ; sur leur longue chemise se détachent un tablier noir et une ceinture rouge ; la tête est protégée par un mouchoir rouge à l’italienne, et sur le dos elles portent un enfant dans un sac. Plus loin, une petite fille dort dans un hamac suspendu aux saules, et un chien la garde. On laboure la terre où sont restées les tiges desséchées du maïs. La charrue est étonnamment lourde et grossière. Deux couples de bœufs la traînent en tirant sur des perches qui rattachent ensemble les deux jougs. Je remarque à un char attelé de deux buffles l’aspect ultra-primitif des roues. Les quatre parties qui en forment le cercle ou plutôt le « polygone » laissent entre elles un certain intervalle. On les dirait inachevées, et elles sont toutes ainsi. Le cocher me dit que c’est pour leur donner plus d’élasticité.

Nous entrons en Bulgarie, au poste de douane de Soukofeki-Most. On voit que ce n’est ni l’histoire, ni la configuration géographique, mais un traité qui a tracé ici la frontière. Rien ne l’indique, sauf deux poteaux. Comme nous voyageons dans une voiture de l’administration sorbe, les gendarmes bulgares nous présentent les armes et les douaniers ne visitent pas nos bagages ; mais j’assiste aux nombreuses formalités que l’on fait subir à un juif qui transporte, dans un grand chariot, des étoffes autrichiennes de Smederevo à Sophia. Quel long trajet et que de frais de transport ! Comme le chemin de fer sera bien venu ici ! La Serbie a jusqu’à présent un tarif douanier très réduit, qui ne dépasse pas de 3 à 5 pour 100 de la valeur et, chose exceptionnelle, il s’applique aussi aux exportations. Le tarif bulgare est plus élevé et a des tendances protectionnistes. Ainsi il frappe le vin d’un droit de 0 fr. 25 l’oka de 1 kil. 20 gr. Il en résulte que le vin, qui coûte à Pirot 0 fr. 20, se vend à Sophia 0 fr. 80 et 1 franc. Le douanier me dit que les importations de Serbie en Bulgarie se composent surtout de beurre et de fromage qui vont jusqu’à Constantinople, puis de chanvre et de cordes pour plus de 10 millions de francs. Cependant la valeur de toutes les marchandises passées par Soukofski-Most n’a été en 1882 que de 2 millions 1/2 de francs. Tout le commerce entre la Bulgarie et la Serbie, importations et exportations, ne s’est élevé, la même année, qu’à 4 millions 1/2 de francs, c’est prodigieusement peu. Ne dirait-on pas qu’une muraille de la Chine sépare les deux pays ? Il est vrai que les communications sont très difficiles. Les deux états voisins auraient intérêt à supprimer cette ligne de douanes. Elle ne doit guère rapporter à chaque état, au-delà de 30,000 fr., et comme il y a sept bureaux de douane avec leurs employés, sans compter les gardes pour la surveillance de la frontière, la dépense doit être bien plus considérable. Ce serait une union douanière de fait qui pourrait se réaliser, de ce côté-ci, même sans convention pour établir l’identité du tarif et un partage des recettes. Quand le chemin de fer sera terminé entre Sophia et Belgrade, il suffirait de rétablir un seul bureau à l’endroit où il franchirait la frontière bulgare. Mais le but élevé, vraiment national, qu’il faut poursuivre à la fois et dans l’intérêt du progrès général et dans celui de l’avenir de la race jougo-slave, serait l’union douanière entre les deux pays voisins. Ce n’est pas le fisc qui peut y mettre obstacle, car la recette totale de la douane en Serbie n’a été, en 1883, que d’environ 3 millions, dont à déduire les frais de trente et un bureaux de douane. Ce que l’union douanière pourrait faire perdre en revenu serait donc tellement insignifiant qu’il n’y a pas lieu de s’en préoccuper. En outre, les pays importateurs, l’Autriche-Hongrie principalement, applaudiraient à la suppression d’une barrière intérieure qui entrave les échanges et qui les gênera bien plus encore quand la ligne ferrée Belgrade-Sophia-Constantinople sera entièrement achevée.

Nous continuons de courir en plaine jusqu’à Tzaribrod, mais déjà au nord, au sud et surtout vers l’est, s’élève la barrière des Balkans, avec ses ramifications couvertes de broussailles. C’est là que se décidera la question importante pour nous des chevaux de rechange. Le préfet de Pirot nous a fait accompagner par son pissar (secrétaire) jusqu’à Sophia pour lever toutes les difficultés. Quoique ce digne et obligeant fonctionnaire ait conservé son habit noir et toutes ses décorations, il ne peut obtenir qu’un cheval, et il nous en faut trois ou quatre. Nous continuerons donc avec les nôtres à tout hasard.

A Tzaribrod, je me crois soudainement transporté en Russie. Voici une enseigne bien russe : Dimitri Bochoff ; c’est cependant celle d’un Bulgare. Le sous-préfet qui vient nous souhaiter la bienvenue est vêtu tout de blanc, comme Skobelef, à qui il ressemble. Sa grande barbe rousse se déploie en éventail. Il a une casquette blanche avec un liséré vert, de hautes bottes fortes et il porte son sabre en bandoulière, à la façon russe. Ses pandours, avec leurs larges pantalons et une veste brune à soutaches noires et des bonnets en astrakan, ont un aspect très martial. La petite bourgade est formée d’une seule large rue, bordée de maisons de bois et d’échoppes basses et ouvertes « à la turque ; » mais déjà on bâtit des maisons en briques à étage, et ce qui fait plaisir à voir, voici une école toute neuve, bon signe pour l’avenir. J’invite le sous-préfet à dîner avec nous à la mehana. Elle est bien blanchie à la chaux et tout y est très propre ; mais presque point de meunles, Dans les deux chambres à coucher, rien ; au lieu de lit une plate-forme sur laquelle le voyageur peut arranger ses tapis et ses coussins pour dormir. Sur les murs quelques gravures représentant des saints du rite orthodoxe et un cadre plus grand, où l’on voit le prince Alexandre « knèze de Bulgarie. » Deux lions redressés lui présentent des strophes rimées, et plus bas, deux femmes enchaînées, la Macédoine et la Thrace, implorent son secours, aussi en vers, afin qu’il les délivre du joug ottoman.

C’est dans cette région que les Russes sont restés le plus populaires. Je remarque partout, outre des images de saints venues de Moscou, les portraits des héros de la dernière guerre, l’empereur Alexandre, le prince Nikita, du Monténégro, Skobelef, Gourko et Kiréef. Rien de plus héroïque que la mort de Kiréef ; elle a été racontée par l’éminent historien anglais Protide, dans la préface qu’il a écrite pour le livre Russia and England, de Mme Olga de Novikof, sœur de ce martyr de la cause slave. Combattant les Turcs à Isvor, Kiréef s’avance à la tête des milices serbes, le drapeau à la main ; une balle lui casse le bras. Il saisit l’étendard de son autre main et continue à s’avancer. Deux balles le jettent à terre, il n’est pas encore tué. Il se relève, crie : « En avant ! » et fait quelques pas jusqu’à ce qu’une nouvelle volée l’achève. Cette mort légendaire, portée aux nues dans tous les journaux russes et surtout dans les églises, où des services solennels furent célébrés, produisit un tel soulèvement de l’opinion, qu’elle fut une des causes qui hâtèrent ou décidèrent l’intervention de la Russie. Je me plais à croire, avec Froude, que si la Serbie ou la Bulgarie ont été défendues par les armes russes et ainsi définitivement affranchies, c’est à Kiréef, ce héros digne des anciens temps, qu’on le doit.

Le sous-préfet est de Sistow ; il a fait la dernière guerre contre les Turcs. Il est enthousiaste de Gourko, — « Si on l’avait écouté, dit-il, la guerre aurait été terminée presque au début et on n’aurait pas vu la Russie obligée de concentrer toutes ses forces, pour ne réussir à vaincre qu’avec l’aide des Roumains. Il Ffllait masquer Plewna, au lieu de s’acharner à s’en emparer, soutenir Gourko au-delà du Chipka et marcher bravement sur Andrinople. A Constantinople, on avait perdu la tête. Le sultan se préparait à passer en Asie. Il aurait rappelé en arrière Osman-Pacha, et on aurait ainsi pu terminer la campagne sans verser des flots de sang, et avec un tel prestige, que l’Angleterre n’eût même pas songé à s’opposer à l’affranchissement complet de la péninsule. Maintenant, la besogne est à moitié faite : c’est à recommencer. » Le sous-préfet me parlait en allemand, mais il savait aussi quelques mots de français. Au télégraphe, l’employé me répond en cette langue. En Bulgarie, la plupart des personnes instruites la connaissent suffisamment.

Nous partons vers une heure. — Vous aurez de la chance si vos chevaux vous mènent ce soir à Sophia, me dit le sous-préfet. Un orage récent a mis la route en très mauvais état. — Autour de Tzaribrod, la culture est pauvre ; les paysans sont occupés à biner le maïs, qui forme également ici leur principale nourriture. Quelques champs d’avoine sont empoisonnés de mauvaise herbe. Bientôt nous entrons dans la gorge de Derwent, en suivant le cours d’un torrent qui en occupe tout le fond. Les parois du ravin sont formées, non de rochers à pics, mais de pentes très abruptes et hautes, couvertes de broussailles. Par-ci, par-là, on aperçoit, se découpant sur le ciel bleu, des sommets saupoudrés de neige ; mais pas de sapins, ni de roches perpendiculaires, comme dans l’Oberland suisse. La route a été très mal faite ; elle n’est pas défendue contre les attaques des eaux, qui la minent, de sorte que des parties en ont été enlevées. Nous sommes obligés de nous hasarder dans le cours même du torrent. A un autre endroit, ce qui reste du chemin est si étroit qu’il faut dételer le troisième cheval ; c’est à une montée : les deux autres s’arrêtent, la voiture recule, elle est à un pouce du précipice. Heureusement, le pissar, doué d’une force herculéenne, l’arrête en plaçant une grosse pierre sous la roue. Un bon coup de fouet et nous sommes sauvés. Plus loin, un pont, le seul que nous rencontrons, est fait en poutres juxtaposées et recouvertes de terre ; mais l’une d’elles a cédé et un trou béant s’est formé. Ici encore nous passons sans accident. Qu’on veuille bien remarquer que ceci est la grande route qui unit la Serbie à Sophia et à Constantinople. Ce devrait être la voie de communication la plus importante de la péninsule. Toutes les migrations, toutes les expéditions, toutes les armées, toutes les relations postales et administratives n’ont pas eu d’autre passage. C’est encore à Midhat qu’on doit ce qui existe. Seulement, l’orage a fait tous ces dégâts il y a un mois déjà, et on ne travaille pas à les réparer. Cela ne semble pas indiquer un empressement très grand de la part de la Bulgarie à faciliter les relations avec la Serbie. Il est vrai que récemment encore on se trouvait ici en Turquie, et cela explique tout.

Nous laissons souffler un moment des chevaux devant un cabaret, la seule demeure bu niai ne que nous rencontrons durant les cinq heures que dure le trajet dans cette gorge sinistre. Nous y entrons pour prendre un petit verre de slivovitza (eau-de-vie de prune). Je crois pénétrer dans une caverne. Sous les pieds, la terre battue est couverte d’os et de débris de toute espèce ; la charpente, les poutres et le toit sont noircis par la fumée et la suie que dégorge un poêle en fer sans cheminée et sans issue au dehors. Ni chaise, ni table ; quelques escabeaux grossiers ; sur les murs en moellons crus, aussi noirs que le reste, pendent des peaux de moutons récemment écorchés ; elles répandent une odeur infecte. L’hôte et sa femme sont couverts d’une couche de bistre aussi foncée que leur taudis. Ils vivent ici, dans ce désert farouche, de deux arpens plantés en maïs et du produit d’un petit troupeau de moutons et de porcs qui paissent dans les montagnes voisines. Ce sont aussi des Tzintzares, et l’on prétend qu’ils ont 100,000 francs à eux. On a raison de dire que le Tzintzare est aussi économe que laborieux. Un peu plus loin je ramasse, le long du chemin, une grosse tortue qui va devenir notre compagne de voyage. Je m’étonne de la trouver dans une région aussi élevée, mais le cocher me dit qu’elles ne sont pas rares ici.

Nous arrivons enfin au col du Dragoman. La route abandonne le torrent que nous avons suivi jusque-là et monte en zigzags très railles. La végétation devient plus maigre. Les rochers, nus et couleur de sang, manquent de grandeur. Aucune belle montagne ne profile ses arêtes ; l’aspect est désolé et morne. Arrivé au sommet, je m’attends à redescendre la pente opposée ; mais point : un vaste plateau se déroule devant nous à perte de vue. Ce n’est pas un pâturage, mais une terre en friche. Cependant, de distance en distance, quelques parties sont emblavées en maïs. Le long de la route, pas une habitation à voir ; seulement, très loin, dans le repli d’un relèvement de rochers qui borde la plaine vers le nord, j’aperçois quelques toits de chaume : c’est là que vit cachée la population. Dans cette laide et triste solitude, un objet tout à coup se présente qui rappelle la civilisation sous sa forme la plus charmante : c’est une fontaine en marbre blanc où sont gravés des versets du Coran. Deux petites filles, venues je ne sais d’où, étaient là, puisant de l’eau dans des vases en poterie grossière, mais de forme élégante. Je m’avance pour boire ; mais ces enfans se cachent la figure et fuient épouvantées. Voilà bien le contraste entre l’idéal religieux de l’islamisme et la réalité politique et administrative actuelle. Comme le christianisme, le Coran recommande les œuvres utiles aux hommes. Sans doute, un musulman pieux se sera souvenu qu’il avait manqué d’eau en passant le col du Dragoman et il aura constitué en vakouf quelque bien pour y ériger une fontaine. C’est ainsi que, partout en pays musulman, on rencontre, sous l’ombrage d’arbres magnifiques, ces gracieux monumens qui offrent leur onde bienfaisante aux bêtes et aux gens altérés par la chaleur et aux croyans pour leurs ablutions ; mais, en même temps, la terre est abandonnée, la population est invisible, et les femmes fuient à l’approche de l’étranger. Le régime administratif et judiciaire est si détestable qu’il ruine le pays.

Après avoir cheminé pendant une heure encore, au petit trot de nos chevaux fatigués, nous voyons s’ouvrir devant nous une plaine infinie, qui paraît avoir sept ou huit lieues de longueur sur deux à trois de largeur. Elle est plate, une et couleur d’herbe séchée. On n’y aperçoit ni un arbre ni une habitation, sauf, au milieu, un point d’un blanc éclatant, qui est Sophia. Si ce vaste bassin n’était pas entouré d’un cercle ininterrompu de hauteurs, j’aurais cru me retrouver dans le désert africain. Rarement ce que les géographes appellent un plateau élevé apparaît aussi clairement. Depuis Tzaribrod, nous avons monté, cinq heures durant, pour atteindre le sommet du passage, et voilà cette plaine immense qui est presque au même niveau. Elle semble le fond d’un ancien lac ; elle est située au nord des Grands-Balkans, et si l’Isker ne s’y était pas frayé un passage à travers une sorte de fissure, la seule qui perce la chaîne, tout le plateau de Sophia serait encore sous les eaux.

Il est six heures du soir quand nous arrivons à Slivnitza, et il faut encore quatre heures pour atteindre Sophia. Les chevaux et nous-mêmes avons besoin de nous réconforter ; mais ils sont plus heureux que nous : l’avoine et le foin ne leur font pas défaut, tandis que nous ne trouvons rien dans l’auberge, tenue comme partout par des Tzintzares. Quelle différence avec les mehanas serbes ! Nous ne pouvons obtenir que de la polenta de maïs, quelques morceaux de mouton froid, horribles amas de suif couverts de mouches, et un vin exécrable. Heureusement, le Tzintzare jette le filet dans le petit ruisseau qui traverse le village et nous prend une friture de goujons. L’aspect de l’intérieur de l’auberge est presque aussi repoussant que celui de l’affreuse hutte de Derwent. Dans une vaste chambre noircie par la fumée, sur la terre glaise battue qui sert de pavement, point d’autres meubles que des tables et des bancs de bois ; dans un coin, à l’abri d’un grillage, comme un caissier dans une banque, on entrevoit l’aubergiste, et, sur des rayons, des verres à coté de quelques bouteilles de slivovitza et de raid. Dans la chambre commune destinée aux voyageurs qui logent, absolument rien, sauf quelques planches mal jointes, en l’orme de banc, le long du mur : c’est là qu’on peut s’étendre pour la nuit dans son manteau. Ce n’est que dans les montagnes de la Galice, en Espagne, que je me rappelle avoir rencontré des posadas isolées aussi dénuées de tout que l’est ce han de Slivnitza. Si je rapporte ces détails, c’est pour montrer dans quel état l’administration ottomane a laissé la route principale de cette région. Celle qui réunit Sophia au Danube à Lom-Palanka, par Berkovitch, n’est pas plus facile ni mieux pourvue de ce qu’il faut aux voyageurs. Il est vrai qu’ils sont rares : depuis la frontière serbe jusqu’ici, nous n’avons rencontré ni voiture, ni chariot, ni piéton, littéralement personne. De Slivnitza, la route se dirige vers Sophia, en ligne droite. Quoiqu’elle traverse une plaine parfaitement horizontale, elle est très mal entretenue. Quand déjà, l’obscurité venue, nous apercevons au loin les lumières de la ville, nous sommes arrêtés net : un gros ruisseau qui se creuse un lit dans le sol argileux, entre des berges à pic, a emporté le pont, et nous nous apprêtons à passer la nuit dans notre voiture, quand le cocher découvre un gué, plus bas, dans la prairie. Nous n’arrivons à Sophia qu’à onze heures du soir. Là, après une longue journée de seize heures de voiture, je puis me reposer, en jouissant de tout, le confort de l’hospitalité française la plus exquise. M. Queillé avait mis à ma disposition, on attendant son arrivée, sa maison, son domestique et son cheval. Après ce rude passage des Balkans et ces habitations semblables à des autres, se trouver transporté tout à coup dans un intérieur d’artiste, avec des lapis d’Orient à terre et aux murs, des tentures de Perse, des trophées d’armes rares, des aquarelles, des tableaux, des livres, tous les raffinemens de la vie parisienne, c’était vraiment un rêve.

L’indestructible vitalité de la nationalité bulgare s’est révélée surtout dans sa résistance à l’hellénisation. Ceci est un très important chapitre de l’histoire de ces pays-ci. Après la conquête ottomane, l’église bulgare, auparavant autonome, avait perdu son indépendance. Elle resta jusque tout récemment soumise au patriarche grec de Constantinople. Le Phanar exploitait la Bulgarie d’après les mêmes procédés que la Bosnie. La Porte accordait au plus offrant le pontificat suprême de l’église orientale, qui, pour rentrer dans ses avances, vendait les sièges épiscopaux. L’évêque, à son tour, vendait les paroisses aux popes et les pauvres rayas avaient à rembourser tous les frais de cette échelle descendante de transactions simoniaques, Tous les évêques étaient des phanariotes ignorant et méprisant le dialecte national. Le grec était la langue du culte et le turc celle de l’administration. Dans les écoles, ou enseignait en grec ; dans les églises, les offices avaient lieu en grec. Les Bulgares, qui généralement ne savaient pas le grec, étaient ainsi privés de toute culture intellectuelle, et l’on put croire un moment que le pays s’était Complètement hellénisé. Le haut clergé était l’ennemi acharné du réveil national. Après que le gouvernement turc eut fait une loi pour obliger les communes à créer des écoles, les évêques phanariotes s’y opposèrent par tous les moyens. On cite, à ce propos, le mot de l’archevêque de Nisch : « Les écoles ne font que des hérétiques. Mieux vaut employer l’argent à bâtir des églises. » On affirme que le métropolitain de l’ancienne capitale, Tirnovo, fit brûler une admirable collection de manuscrits relatifs à l’histoire de la Bulgarie du VIIe au XVIe siècle, qui se trouvait conservée dans le trésor de la cathédrale. Il n’est point pour un peuple de pire destinée que de trouver dans les chefs de sa religion les ennemis de sa nationalité.

A la résurrection de la nationalité et de la langue bulgares se rattache le nom vénéré de l’évêque Sophronius, qui, le premier en ce siècle, se servit dans ses sermons de l’idiome populaire au lieu du grec. Il enseigna en bulgare dans sa ville natale, Kazan, pendant plus de vingt ans et fit naître ainsi l’idée de la patrie bulgare. Parmi les patriotes qui ont donné le branle au mouvement littéraire et national, on cite encore Pierre Béron, qui a publié des livres très utiles pour renseignement et est mort à Paris en 1871, et Rakowski, poète et historien, à qui l’on doit un poème sur les haidouks et des études sur les anciens tzars bulgares.

Les événemens de 1830, en éveillant les aspirations populaires fortifièrent la résistance à l’hellénisation. En 1835, s’ouvrit la première école où l’on enseigna en bulgare. Après la guerre de Crimée, les écoles bulgares se multiplièrent. On alla jusqu’à demander au patriarche de ne plus nommer que des évêques parlant la langue nationale et, en outre, d’admettre dans le synode supérieur quelques évêques bulgares. Ces demandes si justes ne furent pas agréées. Un refus aussi peu explicable provoqua une indignation profonde. Les évêques phanariotes furent chassés de leurs diocèses par leurs ouailles ; c’était une insurrection sur le terrain ecclésiastique. Le gouvernement turc, sous l’inspiration d’Ali-Pacha, favorisait alors le mouvement bulgare. Il voulait diminuer l’influence du patriarcat, qui, fort des droits obtenus jadis, à l’époque de la conquête ottomane, et appuyé sur la Russie, se montrait souvent disposé à résister au grand-visir. Il désirait aussi affaiblir l’élément hellénique, en qui il voyait l’adversaire irréconciliable et le successeur probable de la puissance musulmane.

La lutte dura quinze années. Les Bulgares y déployèrent une persistance et une habileté diplomatique remarquables ; un moment même, ils se tournèrent vers Rome, qui espéra les voir accepter la situation mixte des grecs unis. Enfin, en 1872, le sultan reconnut par un firman impérial l’autonomie de l’église nationale, sous le nom d’exarchat bulgare. Ce firman soumet à l’autorité religieuse de l’exarque qui réside à Constantinople et obtient son investiture du sultan, toutes les éparchies (évêchés) dont la population est entièrement bulgare. Celles des vilajets d’Andrinople et de Macédoine où, d’après le recensement à faire, les deux tiers des habitans se trouveront être des Bulgares ont le droit de se mettre sous la juridiction de l’exarchat bulgare. Peu de temps avant la dernière guerre, les deux éparchies de Velese (Keupruli) et d’Ochrida se soumirent ainsi à l’exarque bulgare ; mais il reste encore neuf éparchies où domine l’élément bulgare qui réclament en vain d’être réunies à leur église nationale. Aujourd’hui, dans cette question, le gouvernement turc a complètement changé de politique. Il s’est retourné contre les Bulgares et il appuie le Phanar. Récemment il avait nommé deux évêques bulgares pour la Macédoine ; mais il s’est laissé intimider par les violentes attaques de l’église grecque, et, jusqu’à ce jour, il n’a pas accordé l’investiture aux prélats qu’il avait désignés. Le traité de Berlin garantit aux chrétiens de l’empire ottoman la liberté de conscience et celle des cultes ; il donne, par conséquent, aux Bulgares de la Macédoine le droit de se rattacher à l’église de leur choix. Malgré cette disposition récente, et, malgré le firman de 1872, qui renferme un engagement formel de la Porte, on maintient ces malheureux sous le joug des évêques grecs, ligués contre eux avec les Turcs. On ferme les écoles et les églises qu’ils construisent de leurs deniers ; on emprisonne, on exile leurs popes, leurs maîtres d’écoles surtout. Tous les moyens de culture morale et intellectuelle leur sont refusés. N’y aura-t-il donc aucune puissance qui réclamera eu ceci l’exécution du traité de Berlin, qu’on invoque sans cesse pour mettre obstacle à la réalisation des vœux des populations ?

Le clergé bulgare n’a guère d’influence sur le peuple et il s’occupe peu de politique. Il est ignorant, parce que les évêques grecs ne désiraient nullement qu’il s’instruisît. Il vit d’une minime rétribution qu’il reçoit de l’état et de ce qu’il touche pour les services religieux. Les paysans ne se font pas plus qu’en Serbie un devoir d’aller régulièrement à la messe, et cependant ils sont très attachés à leurs popes et à leurs moines, parce que ceux-ci représentent la nationalité.

Sophia a été, du temps des Romains, sous le nom de Serdica, une ville peuplée et importante. Constantin, avant qu’il se fût fixé à Byzance, disait : « Ma Rome est Serdica. » On voit encore vers le sud, sur la route de Berkovitsa, les traces de ses anciens murs. Au moyen âge, elle partageait avec Tirnovo et Preslaw l’honneur d’être la capitale du pays. Aujourd’hui c’est une ville de 20,000 habitans et de 2,968 maisons. La vieille ville a l’aspect d’une cité turque : rues étroites et tortueuses, bordées d’échoppes ouvertes et de pauvres maisons en bois ; les seuls monumens non récens sont huit ou neuf mosquées, dont une est très belle et imposante, et un grand établissement de bains, où jaillit en abondance une eau fort chaude, dans un vaste bassin en marbre blanc. Plus de 5,000 Turcs ont émigré ; leurs maisons sont tombées en ruine ou ont été achetées et démolies, et ainsi a pu surgir, vers l’est de la ville, tout un quartier nouveau, avec de larges rues disposées en damier. C’est là que s’élève le palais du prince, construction imposante qui a coûté, dit-on, plus de 4 millions de francs ; en face, un magnifique hôtel, imitation de ceux du Ring à Vienne, avec restaurant, café à dorure et boutiques à grandes glaces ; plus loin, de magnifiques hôtels ou plutôt des palais pour les consulats d’Angleterre, de Russie, d’Autriche, d’Italie et d’Allemagne, Près de là s’élèvent de grands bâtimens tout blancs : ce sont les ministères, l’école militaire créée par les Russes, le casino des officiers, et dans des jardins un assez grand nombre de jolies villas, avec un rez-de-chaussée sans étage, comme la maison romaine. Ceci est très commode, mais prend beaucoup de place. Voici la distribution de la maison de M. Queillé, où je suis logé : sur un vestibule central s’ouvrent, à droite, la salle à manger et le salon, en face, le cabinet de travail et la principale chambre à coucher ; à gauche, encore trois chambres à loger ; en arrière, un petit corps de logis contenant la cuisine et la dépendance. Beaucoup de caves, mais pas de grenier ; car le toit recouvert de tôle peinte, comme en Russie, est très plat. Cette maison peut valoir 30,000 francs. Le terrain se vend déjà ici 40 à 50 francs le mètre, près du grand marché, ailleurs 14 à 15 francs. Les constructions se font en moellons qui viennent des environs et qui disparaissent sous un stucage en ciment élégant et soigné. Le bois de construction coûte très cher, car il est amené ici par charrettes à buffles d’une distance de quatre à cinq journées.

Je ne connais pas de ville aussi malheureusement située que Sophia. De toutes parts s’étend, à perte de vue, l’immense plaine déserte, sauf vers le sud, où s’élève l’imposant massif granitique du Vitosch, dont le sommet, à l’altitude de 2,330 mètres, conserve de la neige une partie de l’année. Mais cette montagne, assez imposante de ligne, est complètement dénudée. Les arbres y ont été coupés et les chèvres n’y laissent repousser que des broussailles. On vient de faire contre elles un règlement sévère qui permettra aux chênes et aux hêtres de repousser. La seule promenade est celle de Bali-Effendi, où, à côté d’un ruisseau et de quelques saules, se trouvent un bon restaurant et des cafés. On y arrive par une route poudreuse, sans ombre, où les chevaux et les voitures soulèvent une poussière si épaisse qu’on en est aveuglé. La steppe commence au sortir de la ville, sans transition. Aux alentours, les arbres font complètement défaut. Chez le consul d’Angleterre, on discute longuement la question de savoir s’il y en a trois ou quatre. Les Turcs les ont coupés, comme en Bosnie, pour éviter les surprises, Dans la plaine, grande comme dix fois la campagne romaine et bien plus déserte et mélancolique, il y a, paraît-il, des villages cachés dans les plis des terrains. Invisibles à distance, ils sont habités par la tribu des Chops, qui descendent, croit-on, des Petchènegues vaincus, que les Byzantins ont établis ici au XIe siècle. Le climat est très rude sur ce plateau situé à 545 mètres au-dessus du niveau de la mer. L’hiver, la bise vous gèle et l’été, le soleil vous grille. Souvent aussi le sol est ébranlé par les tremblemens de terre. Celui de 1858 a renversé un grand nombre de maisons et fait jaillir des sources thermales. Et le pire est que, quand on veut s’en aller, il faut deux jours d’un voyage fatigant et d’une durée incertaine, pour regagner soit le Danube au nord, soit le chemin de 1er ottoman à Tatar-Bazardjik. Le siège du gouvernement aurait dû être Tirnovo, qui se trouve dans une ravissante vallée descendant des Balkans et, qui est la capitale historique, Sophia, placée à l’extrémité sud-est du pays, est si éloignée de tout, que certains députés n’y arrivent qu’après cinq ou six jours de voyage. On attribue le choix de cette ville à deux motifs principaux. Premièrement, elle est assise sur la grande ligne stratégique et sur le chemin de 1er qui réunira l’Occident à Constantinople. En second lieu, située sur le versant sud des Grands-Balkans, elle est plus rapprochée que Tirnovo de la Roumélie et de la Macédoine, dont elle doit un jour devenir la capitale. Cette dernière considération rentrerait dans celles qui ont dicté le traité de San-Stefano.

La première chose à faire pour rendre le séjour de Sophia plus agréable serait de créer près de la ville un grand parc comme celui de Topchidéré, près de Belgrade, et, dans toute la plaine, des massifs boisés. Rien de plus facile, car beaucoup de terres appartiennent à la ville et à l’état. Si le prince Alexandre aimait les arbres autant que le roi de Roumanie, comme il pourrait transformer les tristes alentours de sa capitale ! Il est plus urgent de planter des arbres que de construire des palais.

La Bulgarie possède-t-elle du charbon ? De ceci dépend son avenir industriel, car aujourd’hui la grande industrie est impossible là on manque le précieux combustible. J’obtiens à ce sujet les renseignemens les plus précis ; car je rencontre ici un de nos jeunes ingénieurs sortis de l’école spéciale de Liège, M. Thonard, qui a été nommé récemment directeur-général des mines de la Bulgarie. Il m’apprend qu’on a trouvé du charbon de différens côtés, D’abord sur le penchant septentrional des Balkans, près de Travna, se rencontre une formation qui parait s’étendre jusqu’aux environs de Gabrovo et d’Élena. Puis au sud des Balkans, près de Slivno et au nord-ouest de Kezanlik, on a reconnu des couches qui pourraient bien appartenir au même bassin que celles du nord, dont elles auraient été séparées par le relèvement de la chaîne balkanique. Les trois couches de Travna ont été mises en exploitation par les Turcs, avant la dernière guerre, et le charbon est de bonne qualité : mais les transports étaient trop coûteux : ils se faisaient jusqu’à Tirnovo et même jusqu’à Sistow, sur le Danube, par charrettes à bœufs et pour le tiers de la route, soit 28 kilomètres, à dos de cheval. Impossible de continuer ainsi : l’exploitation a été abandonnée. La présence de la houille a été aussi constatée près de Trojan et de Belagradtchik. Au sud-ouest, à 28 kilomètres seulement de Sophia, un dépôt de lignite tertiaire de très bonne qualité s’étend sur 90 kilomètres carrés. Ce bassin houiller de Tcherkova est une vraie bonne fortune pour la capitale, car le bois y est excessivement cher et il le devient chaque année davantage. Le charbon coule à Sophia 24 francs la tonne ; on n’en extrait encore que 16.000 tonnes par an. Le transport par charrettes coûte cher. Pour l’amener, il faudrait construire un petit chemin de fer à voie étroite. Il est probable qu’il sera exécuté par M. Grosef, entrepreneur bulgare, à qui le gouvernement vient de concéder l’exploitation de ces houillères pour quinze ans.

Le minerai de fer se rencontre en différentes parties des Balkans, mais dans des lieux où il est actuellement impossible d’en tirer parti. Les forges de Samakof produisent du fer supérieur même à celui de la Suède. Le minerai se présente sous une forme très spéciale. La syénite, dont est formé le mont Vitosch, renferme de petites particules de fer titane. Les pluies, et surtout la fonte des neiges, entraînent dans les vallées des alluvions où ces subies ferrugineux se déposent en mince couche noirâtre qu’on recueille par des tarages. Ils contiennent 60 à 70 pour 100 de fer magnétique. On les traite dans des fours catalans. Quand le Vitosch a eu beaucoup de neige, les dépôts sont plus abondons. En Suède, j’ai vu des lacs d’où on extrayait des dépôts ferrugineux de première qualité et du même genre. Les forges de Samakof obtiennent leur force motrice des eaux de l’Isker. Elles envoyaient leurs produits, employés surtout à faire des armes, dans toute la Turquie et jusqu’en Asie-Mineure. Leur production annuelle est encore d’environ 2,000 tonnes ; mais elle décroît parce que le fer anglais, bien meilleur marché, enlève leurs débouchés. L’exploitation des minerais de plomb argentifère deviendra une source de richesse quand les routes seront faites, car on en trouve de différens côtés dans les environs d’Elena et de Kustendil, dans les Balkans de Trojan et d’Etropole, et surtout près de Tschprovitza, où des mineurs saxons ont jadis exécuté des travaux dont on reconnaît encore les traces ; mais les exigences des Turcs les ont mis en fuite.

— Je porte au ministre d’Angleterre, M. Lascelles, la lettre que lord Edmond Fitz-Maurice du foreign office m’avait donnée pour lui. On m’introduit dans son cabinet de travail. Au moment où il entre, il me trouve examinant avec la plus vive attention une grande carte de la péninsule, où sont indiquées en couleur rouge très visible les limites de la Bulgarie créée par le traité de San-Stefano, et en couleur bleue moins apparente, les frontières fixées par le traité de Berlin : « Mes collègues prétendent, dit M. Lascelles, que je devrais enlever cette carte, parce qu’elle suggère des idées dangereuses et révolutionnaires. — Non, répondis-je, des idées justes qu’un prochain avenir réalisera ; mais en même temps, permettez-moi de l’ajouter, de profonds regrets du mal qu’à fait votre cabinet tory en annihilant les conditions obtenues par la Russie à San-Stefano. »

Le fait est que tout ce que je vois, tout ce que j’apprends ici me porte à maudire l’œuvre de lord Beaconsfield au traité de Berlin. Et dire que l’Angleterre l’a applaudie quand il est revenu, après avoir accompli ce crime de lèse-justice et de lèse-humanité ! En coupant la Bulgarie en deux tronçons séparés : la principauté et la Roumélie et en remettant la Macédoine sous le joug des Turcs, il a non-seulement sacrifié les populations chrétiennes à ce qu’il croyait être, très à tort, l’intérêt de l’Angleterre, mais il a fait une chose inintelligente, car il a préparé un champ toujours ouvert à l’influence russe qu’il voulait éliminer, et il a fait naître ainsi des causes de complications et de conflits pour l’avenir. En constituant la grande Bulgarie de San-Stefano, la Russie avait apporté à la question d’Orient une solution presque définitive et à laquelle les amis de l’Immunité devaient applaudir. Presque toutes les populations de langue bulgare se trouvaient réunies et affranchies. Elles constituaient un état d’environ 5 millions d’habitans, assez fort pour se développer et même pour se défendre, et, en tous cas, n’ayant plus à appeler le secours de l’étranger pour atteindre son idéal. C’était là un résultat considérable.

On a objecté que cette grande Bulgarie aurait absorbé un certain nombre de villages mixtes, ce qui aurait sacrifié l’élément grec. Si cette difficulté n’a pas empêché de faire de la Roumélie un état semi-indépendant, elle ne peut pas être invoquée contre l’affranchissement de la Macédoine, où le nombre des Grecs n’est pas relativement plus considérable. Dans des contrées où les races sont si mêlées, il faut nécessairement prendre pour base des limites géographiques colles de la race qui y est en grande majorité. Quant aux minorités, si on les laisse libres de conserver leur langue et leur culte et si, d’ailleurs, elles jouissent du droit commun, elles n’ont point lieu de se plaindre. Le morcellement de la Bulgarie a créé une cause d’agitation permanente qui ira s’irritant sans cesse. On l’a vu l’été dernier (1884), lors du pétitionneraient universel en faveur de l’union de la Roumélie à la principauté, et, récemment, quand cette union a été proclamée d’enthousiasme par la population tout entière.

La situation actuelle des chrétiens de la Macédoine est bien plus affreuse que jadis, parce que les Ottomans comprennent que je seul moyen d’empêcher l’émancipation des rayas est de les écraser complètement. Et c’est ce qu’ils font, loin des yeux de l’Europe, car l’Angleterre y a même supprimé les deux vice-consulats qu’elle y entretenait précédemment. Elle ne veut pas voir les tristes conséquences de l’œuvre de Beaconsfield. Heureusement, les voyageurs parlent, et ici à Sophia, et à Philipopoli, arrive l’écho des plaintes des victimes, en traçant d’après les « livres bleus » anglais, le tableau de tout ce qu’avaient à souffrir les chrétiens dans les provinces de la Turquie, Saint-Marc Girardin n’a pas peu contribué à faire naître en Europe les sentimens de sympathie pour ces infortunées populations, qui ont abouti à l’émancipation de la Bosnie, de la Servie, de la Bulgarie et de la Roumélie. Aujourd’hui, il faudrait venir en aide de la même façon aux rayas sacrifiés par l’Angleterre dans le traité de Berlin. Leur situation est désolante : rien ne peut donner une idée de ce qu’ils ont à souffrir de la part des Arnautes et de la soldatesque turque. Voici ce que dit à ce sujet un tory, un ami de lord Beaconsfield et de lord Salisbury, le marquis de Bath, dans un livre publié récemment, après un voyage dans la péninsule : « La Macédoine offre en ce moment l’exemple de la condition d’une province soumise an joug de la Turquie. L’anarchie règne partout : le gouvernement est sans autorité, on bien il refuse de faire usage de celle qu’il possède. Il n’y a nulle part ni ordre, ni sécurité, ni pour les personnes, ni pour les propriétés. Là où passe un chemin de fer, on risque d’être assassiné à deux cents pas des gares. Hors des portes des villes, la vie est eu danger. Les marchands n’osent voyager qu’avec une forte escorte, et, souvent, ils sont enlevés, rançonnés ou égorgés malgré l’escorte ou avec sa complicité. Chaque jour, quelque raya est assassiné par les beys albanais ou turcs, qui outragent les femmes, pillent les villages ou lèvent sur eux de fortes rançons, et il n’y a moyen d’obtenir des autorités turques ni protection, ni répression. Et tout cela se passe sons les yeux des Bulgares affranchis et frémissant d’indignation. » (On Bulguarian Affairs, p. 80.) M, Arthur Evans, qui, récemment, vient de visiter la Macédoine, trace de cet infortuné pays un tableau tout aussi affligeant et peint sur le vif.

La publicité est le seul moyen de porter remède à une situation plus cruelle que nulle autre en ce monde. Aussi les patriotes de Sophia ont-ils eu raison de fonder un journal, la Voix de la Macédoine, où est publié en français le récit de tons les crimes commis en Macédonie, ainsi que l’a fait, avec tant de courage, M. Arthur Evans dans les journaux anglais. En envoyant cette feuille aux députés et aux ministres des grandes puissances, on finira par créer dans l’opinion publique un tel sentiment d’indignation, que le gouvernement turc se rappellera les obligations que le traité de Berlin lui a imposées, ou que l’Europe, enfin remuée, interviendra comme en 1828 et en 1870.

— D’après le dernier recensement, dont j’ai vu les élémens classés avec soin par M. Sarafof, la Bulgarie comptait, en 1881, 349,905 ménages établis dans 339,870 maisons, chacun avant donc la sienne ; 1,016,730 hommes et seulement 975,253 femmes, total : 1,998,983. Les chiffres suivans, relatifs à la production et à l’exportation, donnent une idée de la richesse du pays. Production : froment 800,000 tonnes ; maïs 150,000 ; orge 375,000 ; seigle 185,000 ; avoine 225,000. Le nombre des têtes de gros bétail est de 489,115. L’exportation de céréales diverses s’élève, année moyenne, à plus de 200,000 tonnes, dont 78,684 expédiées par les ports du Danube, Routschouk, Nicopoli, Sistow, Rahowa, I.om-Palanka et Widdin, et le reste par le port de Varna sur la Mer-Noire. Les transports, à défaut de chemins de fer, doivent se faire par charrette, et comme on paie de 1 à 2 francs par tonne-kilomètre, les marchandises pondéreuses ne peuvent être profitablement amenées jusqu’au point d’embarquement ; aussi à l’intérieur les prix restent-ils très bas. On récolte du vin surtout dans les environs de Varna et de Kustendil ; mais il est si mal fait qu’il ne supporte pas le transport ; quand il arrive à Marseille, il est aigri. Par suite de l’émigration considérable de musulmans qui partent pour ne pas obéir dans l’armée à des chrétiens, la population a beaucoup diminué dans les villes. Celle de Widdin, qui est maintenant de 13,602 âmes, était, dit-on, avant la dernière guerre de 30,000. On prétend que 200,000 musulmans ont émigré. Qu’on ne s’en plaigne pas et qu’on les laisse partir. Leurs maisons et leurs biens se vendent à vil prix : grand avantage pour qui les achète. Un élément de discorde se trouve ainsi éliminé pour l’avenir. Le pays n’a pas trop souffert de leur départ, car le commerce a notablement augmenté : de 52,230,654 francs en 1879 ; il s’est élevé à 90,279,000 francs en 1882. En si peu d’années il a presque doublé. Comme en Serbie, le principal trafic se fait avec L’Autriche, puis vient l’Angleterre, et en troisième ligue la Roumanie. Les relations avec la France sont presque nulles. Les importations françaises on Bulgarie ont été seulement de 3,019,300 francs en 1881.

La Russie s’efforce de faire rentrer la Serbie dans la sphère de son commerce. Elle vise à la construction d’un chemin de fer qui irait des bouches du Danube à Sophia, en traversant diagonalement tout le pays. En octobre 1882, elle a accordé au prince Gagarine un subside annuel de 1,200,000 roubles pour l’aider à maintenir la navigation à vapeur entre Odessa et les échelles du Danube, mais le succès est douteux. L’industrie russe, ultra-protégée, ne peut lutter contre l’Occident, et, en outre, les conditions économiques de la Russie et de la Bulgarie sont trop semblables pour que beaucoup d’échanges puissent se faire.

Malgré les efforts du délégué français, M. Queillé, qui apporte dans l’exécution de sa mission un dévoûment absolu au pays et une expérience consommée, acquise dans l’inspection des finances en France et en Algérie, la réforme du système d’impôts est loin d’être achevée. On en est toujours au régime turc, sauf que la dîme en nature a été convertie en un impôt fixe, réglé d’après la moyenne de la taxe perçue durant les trois dernières années. Il n’y a point, comme chez nous, de receveurs et de contrôleurs pour les contributions. Les villages paient collectivement à l’état l’impôt qui est perçu par le maire (kmète), sans quittance régulière, après qu’il a été réparti entre les habitans. De là beaucoup d’inégalités et d’irrégularités. On m’affirme que, par exemple, le district de Witddin est parvenu à dissimuler la moitié de son revenu imposable. L’impôt foncier, le verghi turc, comprend 4 par 1,000 sur la valeur des immeubles et 3 pour 100 sur leur valeur locative ; il y a en outre un impôt de 3 pour 100 sur le revenu, une taxe sur le bétail, sur les tabacs, sur les boissons. Le revenu total est de 35 millions de francs, dont la moitié provient des impôts fonciers et de la taxe sur le bétail. Les douanes rapportent 5 millions, le tabac 2 millions. Quant aux dépenses, le budget de la guerre prend 11 millions, et la gendarmerie, qui dépend du ministre de la guerre, 2 millions, la liste civile du prince 600,000 fr., la chambre 300,000 francs : ses membres reçoivent une indemnité de séjour pendant les sessions et des frais de déplacement. Plus de 2 militons sont accordés au ministère de l’instruction publique, le seizième du revenu total ; c’est bien pour un commencement.

bu point noir pour les finances de la Bulgarie, c’est l’obligation que le traité de Berlin lui impose de reprendre le chemin de fer de Routchouk-Varna, très utile à l’Europe pour les communications avec Constantinople, mais parfaitement inutile aux Bulgares. On exige 50 millions de cette ligne, qui n’en vaut pas 20 et qui sera entièrement délaissée quand la ligue Belgrade-Sophia-Sarembey sera achevée. On s’étonne de voir l’Angleterre appuyer d’iniques exigences. La Bulgarie a adopté, comme la Serbie, la Grèce, la Roumanie et la Finlande, le système monétaire français ; seulement le franc s’appelle ici leff. Une banque nationale a été fondée sur le modèle de celle qui existe en Belgique. Elle a le droit d’émettre des billets de banque, de faire l’escompte et même, sous certaines conditions, de faire des avances. Elle est dirigée par l’an des hommes les plus distingués de sa nationalité, M. Guéchof, ancien ministre des finances en Roumélie. D’après ce qu’il m’apprend, la banque fait encore peu d’affaires, faute de « matière escomptable. » Une cour des comptes a été établie, mais elle se borne à faire le relevé des dépenses effectuées, Pour empêcher le renouvellement des graves abus commis récemment, il faudrait qu’elle fût complètement indépendante, ses membres étant inamovibles, et qu’elle fut investie du droit d’examen préalable de tons les mandats, dont aucun ne serait payable que revêtu de son approbation [2].

Comme en Serbie, les conditions sociales en Bulgarie sont aussi bonnes qu’on les peut désirer. Point de grande propriété, point d’aristocratie, aucune hostilité de classe. Presque partout les cultivateurs possèdent la terre qu’ils font valoir et qui suffit à leurs besoins. Le bail à ferme est inconnu. Dans quelques districts le métayage existe, mais il est devenu rare aujourd’hui, parce que les begs turcs, ayant émigré en grand nombre, ont vendu leurs terres à vil prix aux paysans. Au sud-ouest du pays, du côté du Rhodope, le régime féodal turc avait survécu. Le territoire des villages appartenait aux begs. Les paysans leur donnaient pour les fêtes du Baïram une certaine quantité de blé, de beurre, de fromage et de bois, et en outre ils étaient tenus à exécuter des travaux de culture sur les terres des tchifliks (fermes). A la mort du père de famille, le beg avait le droit de réclamer certaines prestations en nature, à titre d’impôt de succession, ce qui équivalait au droit du meilleur chastel, général en Occident au moyen âge. Cet état de choses ne date, m’affirme-t-on, quedu commencement de ce siècle. Les begs musulmans des districts de Vrania et de Kustendil, qui étaient allés combattre les Serbes et Karageorge, exaspérés d’être repoussés, s’en prirent aux rayas et leur enlevèrent la propriété du sol, en les y laissant à l’état de tenanciers corvéables.

Les Bulgares ont au plus haut degré la qualité qui assure la prospérité des nations : ils sont d’admirables travailleurs, infatigables, intelligens, écoles. Ils sont bons agriculteurs, bons charpentiers, bons maçons. Comme je l’ai déjà dit, ce sont eux qui, dans toute la péninsule et même le long du Danube, depuis Semlin jusqu’à Bucharest et Braïla, cultivent les légumes, aux environs des villes. Trente mille d’entre eux vont, chaque année, aider à faire la récolte en Serbie et en Roumanie, et on les y rencontre aussi en grand nombre, maçonnant et préparant charpente et menuiserie. Dans les plaines, partout où passaient les soldats turcs, la culture est encore primitive. Avec une charrue informe, attelée de quatre ou six bœufs, la terre est déchirée plutôt que labourée ; elle donne une récolte de blé, puis une ou deux de maïs, et après elle reste en jachère, à l’état vague, parcourue par le bétail. C’est cette mauvaise agriculture entrevue par M. de Blowitz, voyageant en train-éclair, entre Routchouk et Varna, qui lui a fait émettre un jugement si sévère sur tout ce qui se fait en Bulgarie. Il ignorait probablement que c’est dans cette partie du pays que domine l’élément musulman, pour lequel il réserve toutes ses sympathies. S’il avait, comme M. Kanitz, parcouru la région des collines et surtout les vallées aux abords des Balkans, loin des grandes routes, il aurait trouvé des bourgs prospères, de charmans villages cachés parmi des arbres fruitiers, des champs bien exploités, des vignes, des mûriers, des cultures industrielles, tabac, lin, chanvre. Toujours prêt an travail, le Bulgare saura aussi créer le second agent de la production, le capital, car il est très âpre au gain et très économe. Dans la plupart des villes, on trouve des marchands qui habitent des maisons confortables et qui ont épargné de petites fortunes. Ils entendent le commerce et entrent volontiers en relation avec les pays étrangers. Ils visitent régulièrement les places commerciales de l’Occident pour y faire leurs achats.

Le Bulgare diffère beaucoup du Serbe. Celui-ci est plus vif, plus ouvert, plus dépensier, plus éloquent, plus chevaleresque, plus poète, mais moins laborieux et moins persistant. Le Bulgare est froid, concentré, réfléchi, même taciturne ; il marche lentement et sûrement vers son but. Le Serbe ressemble au Polonais, le Bulgare au Tchèque ou au Saxon. Le premier contribuera plus au développement littéraire ; le second, au progrès économique. On m’affirme que la moralité est grande. Rares sont les jeunes filles et plus rares encore les femmes mariées qui se conduisent mal. les cafés-concerts ornés de beautés complaisantes, que Midhat-Pacha avait fait ouvrir dans les villes du Danube, pour y apporter la civilisation occidentale, et ceux qu’on a essayé de naturaliser à Sophia, n’ont pas réussi. Les hommes sont occupés et ils passent volontiers les soirées au foyer de la famille. Au total, race solide, forte, prolifique, morale, qui fournira d’excellens matériaux pour une société libre et prospère. La plupart des voyageurs, même les Anglais, en font grand éloge. Je citerai, outre lord Bath, sir George Campbell Forster, l’ancien ministre de l’instruction publique, et même, dans ses écrits réunis par sa femme, lord Stratford de Redcliffe, un juge non suspect. Dans les derniers jours de la guerre russo-turque, les légions bulgares nouvellement organisées, montrèrent le plus grand courage. A Eski-Zagra, sur 1,800 volontaires engages dans le combat, 800 furent tués ou blessés. A Chipka, la légion bulgare Depreradovitch se battit admirablement.

— En allant en voiture visiter les abords du Vitosch, je vois exercer les jeunes recrues sur la plaine des manœuvres. Ils sont habillés de toile grise, avec la coiffure nationale en peau de mouton, le kalpak et portent le sabre ou bandoulière. Ils sont commandés en russe par des officiers russes. Ceux-ci viennent de donner leur démission. Un capitaine me dit que les Bulgares forment d’excellens soldats, sobres, obéissans, durs à la fatigue. Je les vois manœuvrer avec une correction irréprochable. D’après le dernier recensement qu’on m’a remis et qui est rédigé en bulgare et en français, l’armée active compte 16,625 hommes sur une population totale de 1,998,983. Mais, comme d’après la constitution, tout Bulgare est soumis au régime militaire, il sera facile de créer des réserves, dans la mesure où le budget le permettra. Actuellement la principauté pourrait appeler, dit-on 60,000 hommes sous les drapeaux en cas de guerre, non compris les volontaires.

On a dit que pour Napoléon III, la liberté était un article d’exportation. Ceci a été bien plus vrai pour la Russie, quand elle a doté la Bulgarie de l’une des constitutions les plus libres et les plus démocratiques qu’il y ait en Europe. C’est à peu près la constitution belge mais avec le suffrage universel et sans seconde chambre. Les libertés les plus larges sont garanties. La presse est libre sans cautionnement ni censure. Droit de réunion sans arme et droit d’association. Les tribunaux seuls prononcent des peines, même en matière de presse, et jugent les contestations civiles. Plus de confiscation. La propriété et le secret des lettres sont inviolable. Toute loi, tout impôt doivent être votés par l’assemblée nationale. L’enseignement est obligatoire et gratuit. L’assemblée nationale se compose de représentans élus au suffrage direct pour trois années, dans la proportion d’un député par 10,000 habitans. Tout citoyen est électeur à l’âge de vingt ans et éligible à trente ans, s’il sait lire et écrire. L’assemblée a le droit d’initiative et d’amendement. Le budget doit être présenté et voté chaque année. La session ordinaire dure du 15 octobre au 15 décembre, mais elle peut être prolongée avec le consentement de prince et de l’assemblée. La constitution ne peut être modifiée que du consentement de la grande assemblée nationale, composée d’un nombre double de députes et de la majorité des deux tiers des voix des membres présens. Le prince a les droits habituels d’un souverain constitutionnel : il ne peut agir que par l’intermédiaire des ministres responsables qu’il nomme, qu’il révoque et qui ont le droit et le devoir d’assister aux séances de l’assemblée. Comment la Russie a-t-elle fait voter à Tirnovo, en 1879, une constitution donnant aux Bulgares tant de droits dont aucun n’est accordé aux Russes, ce qui est certes très peu flatteur pour ceux-ci ? On peut y voir la preuve d’un grand désintéressement, car la Bulgarie sera peu disposée à échanger ses libertés pour le régime despotique qui règne dans l’empire moscovite. D’autres, les malveillans, supposeront qu’elle a voulu, en partant. laissera la nouvelle principauté une boite de Pandore, d’où devaient sortir tant de maux qu’elle serait bientôt rappelée pour y porter remède.

Et c’est bien en effet ce qui a failli arriver. Mais par la faute de qui de la constitution, du prince ou de ses sujets ? Les premières élections amenèrent, à deux reprises, une majorité libérale et démocratique. Celle-ci, quoi qu’on ait dit, ne se montra nullement ingouvernable ; mais elle était défiante, portée à l’économie et nullement à la dévotion du pouvoir. Cela déplut au prince, mieux préparé à commander un régiment qu’à se plier au rôle difficile et délicat d’un souverain constitutionnel. On lui persuada qu’il était impossible de gouverner avec les institutions aussi républicaines L’Autriche, prétend-on, lui conseilla un coup d’état et la suspension de la constitution. Quand je me trouvai à Sophia, cet essai de gouvernement personnel continuait. Les élections s’étaient faites manu militari. Les chefs du parti libéral modéré étaient exilés et le principal d’entre eux, Zankof, interné. Les généraux russes Kaulbars et Sobolef étaient les maîtres. Quoique non naturalisés ils entraient à la chambre, qu’ils faisaient marcher haut la main. Trois partis s’étaient formés : les conservateurs, les libéraux et les radicaux. Les conservateurs soutinrent d’abord le prince et le régime despotique ; mais bientôt ils se lassèrent d’être menés comme des conscrits, par les généraux étrangers, dont l’administration autoritaire et peu capable provoquait un mécontentement universel. Ils tendirent la main aux libéraux : l’entente s’établit entre les chefs des deux partis, Zankof et Natchovitch, et, d’un commun accord, ils demandèrent au prince le retour à la constitution de Tirnovo. Alexandre céda et un ministère libéral se forma renfermant des hommes de grand mérite : Zankof, Balabanof, Sarafof, Pomianof. Tout récemment, il a dû se retirer pour faire place à un ministère radical, sous la présidence de M. Karavelof. Cet homme d’état a fait preuve d’une grande habileté, car il semble inspirer toute confiance au prince, en même temps qu’au peuple. Si l’on veut connaître l’histoire parlementaire de la Bulgarie depuis la proclamation de la constitution de Tirnovo, il faut lire l’ouvrage d’un écrivain bulgare, M. Drandar, intitulé le Prince Alexandre de Battenberg ; cinq ans de règne. Ce livre est à la fois amusant et instructif. Il ’prouve que, comme on l’a vu en Belgique, un souverain ne peut se maintenir sous un régime démocratique qu’en s’inspirant toujours de la volonté de la nation, mais à ce prix il acquerra popularité et autorité.

Il est très probable que le régime constitutionnel démocratique établi en Bulgarie finira par y fonctionner régulièrement, mais à deux conditions : premièrement que le prince renonce définitivement au gouvernement personnel et qu’il accepte les ministres que lui indique la majorité ; en second lieu, qu’on respecte l’antique autonomie communale et qu’une centralisation excessive n’impose pas une trop difficile besogne au parlement. Quand le roi Léopold arriva en Belgique, il crut également que la constitution de 1830 donnait si peu d’autorité au pouvoir exécutif qu’il lui serait impossible de gouverner. Son ami Stockmar fut conseilla d’essayer et l’on a vu depuis un demi-siècle que l’épreuve a réussi. Il en sera de même en Bulgarie : mais qu’on s’y défie du fonctionnarisme et du parlementarisme, deux fléaux dont souffre particulièrement un autre pays libre de la péninsule, la Grèce. L’assemblée nationale compte un grand nom lire de n peaux de mouton, » c’est-à-dire de paysans portant la veste fourrée du costume national. La toilette de ces ruraux est assez peu en harmonie avec les élégances des dîners et des bals de la cour ; ils sont, en outre, très économes, très défians de l’étranger, — en quoi ils n’ont pas tort. — et ils ne voteront peut-être pas facilement des fonds pour des dépenses de luxe ; mais ils forment une excellente base d’opération pour tout gouvernement qui restera fidèle aux traditions du pays, qui en respectera les institutions séculaires et qui n’empruntera pas à l’Occident la déplorable habitude de trop dépenser et de combler les déficits par des emprunts périodiques.

Il est une question que je voudrais poser à tout le monde ici : Et les Tusses, les aime-t-on ? Les tories anglais avaient-ils oui ou non raison de craindre que ces provinces affranchies ne fussent les avant-postes de l’empire du Nord, dans sa marche sur Constantinople ? Tout ce que j’apprends me fait croire que le marquis de Bath a parfaitement résumé les sentimens des Bulgares à l’égard des grands états, quand il a dit qu’ils les aimaient dans la mesure où ils croyaient pouvoir compter sur l’appui de chacun d’eux. Ils ont des sympathies pour la France et sans arrière-pensée ; ils n’ont rien à craindre d’elle. Elle a toujours défendu le principe des nationalités et elle a créé l’Italie en 1858. En Orient, elle a protégé les chrétiens et elle n’aurait rien à objecter à la réunion des populations bulgares. Faut-il ajouter que la France a été représentée ici par un homme instruit, aimable, dont la table hospitalière était un des charmes de Sophia, M. Schefer, nommé récemment au Monténégro ? Pour l’Angleterre, leurs sentimens sont bien mêlés. Ils ont un vrai culte pour Gladstone et ils savent par cœur ses discours au sujet des Bulgarian atrocities, mais ils exècrent les tories et Beaconsfield, les aveugles amis des Turcs. Ils n’aiment pas l’Autriche. Ils lui reprochent d’être hostile à leurs libertés, de pousser le prince dans la voie de la réaction, d’être l’ennemie des Slaves, et surtout de s’opposer à l’affranchissement de la Macédoine, afin de pouvoir s’en emparer et de favoriser le prosélytisme de l’église romaine. Ils ne sont nullement intolérans, ils voient même dans les Pomaks musulmans des frères, parce qu’ils sont de race bulgare ; mais, depuis les débats ecclésiastiques de 1860 à 1872, ils redoutent extrêmement les intrigues des agens du pape et des jésuites. Envers la Russie, qui les a récemment délivrés au prix de tant de sacrifices en hommes et en argent, ils sont profondément reconnaissans. Ils vénèrent le tsar « libérateur et protecteur. » La communauté de race et de religion constitue un lien puissant. Les soldats russes, doux, bons, complaisans, s’étaient fait aimer de tous. Enfin, le premier gouverneur, le prince Dondoukof, avait admirablement administré le pays, créant l’année, ouvrant des écoles, poussant à la construction des routes, inspirant à ces populations, brisées par un despotisme séculaire, le respect de leur dignité et la confiance en l’avenir, Malgré tout cela, les Bulgares n’ont nulle envie de devenir Russes, ni même de continuer à être gouvernés par les Russes. La façon dont on s’est affranchi de leur bienveillant appui, et en Roumélie et récemment en Bulgarie, le prouve suffisamment. Mais s’ils ne devaient rencontrer chez toutes les autres puissances qu’indifférence ou hostilité, ils se tourneraient vers la Russie : qui pourrait leur en faire un reproche ? D’ailleurs, par opposition à l’Autriche, les envoyés russes, et surtout M, Joanin, ont toujours soutenu le parti libéral. Veut-on écarter définitivement tout danger de voir les Bulgares devenir un jour les instrumens des desseins ambitieux que l’on prête à la Russie dans ces parages, qu’on leur permette de constituer un état assez fort pour se suffire et pour n’avoir plus à redouter un retour offensif de la Turquie. L’union de la Bulgarie et de la Roumélie, qui vient d’être proclamée, était ardemment désirée par la population entière. Imposée par les convenances ethniques, géographiques et historiques, elle est certes aussi justifiée que le fut naguère celle de la Valachie et de la Moldavie, qui fut appuyée par la France, et même par lord Cecil, aujourd’hui lord Salisbury, chef du cabinet anglais. Cette union, sous la suzeraineté de la Porte, devrait être sanctionnée par l’Europe et par la Turquie, car elle ferait disparaître une cause de perturbation dans la Péninsule balkanique, qui menace la paix de l’Europe et qui achèverait la ruine des finances ottomanes.


EMILE DE LAVELEYE.

  1. Voyez la Revue du 15 juin, du 1er août, du 15 septembre et du 15 octobre.
  2. Ce qui prouve la nécessité de ce système de contrôle, ce sont les faits qu’a révélés l’enquête ordonnée par la chambre (1885) sur les abus commis sous le minière du coup d’état On voit que, 2,553,5560 francs n’étant pas suffisans pour la construction et l’ameublement du palais, 200,000 francs ont été dépensés en plus sur un ukase du prince, sans vote de l’assemblée : 200,000 francs pour les voyages princiers et des supplémens de traitement ont été pris au trésor ou à la banque nationale, toujours sans le vote préalable ou postérieur de la chambre, ce qui était contraire à la constitution même telle qu’elle était modifiée par le coup d’état.