En écoutant Tolstoï/Pensées inédites de Tolstoï

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En écoutant Tolstoï
entretiens sur la guerre et quelques autres sujets
Charpentier et Fasquelle (p. 299-310).


… Je veux vous dire que je sens de plus en plus fortement, en songeant à l’approche de la fin, ce que vous savez aussi : qu’il faut de plus en plus transporter ses buts de la vie extérieure dans la vie intérieure, non devant les hommes, mais devant Dieu ; vivre, non en vue de cette vie, mais de la vie éternelle. Et vivre ainsi n’est possible qu’en consacrant toute son énergie à son perfectionnement intérieur.

On est habitué de penser — et les ennemis de la vérité l’enseignent ainsi — que le perfectionnement n’est que de l’égoïsme, qu’on ne peut se perfectionner qu’en se retirant du monde. C’est une grande erreur : on ne peut se perfectionner que dans la vie et dans l’union avec les hommes. Et si un homme, vivant parmi les hommes, a pour but principal son perfectionnement devant Dieu, il atteint, dans les affaires pratiques, des résultats plus grands qu’un homme qui ne cherche que le succès des affaires extérieures.

Peut-être cela vous ennuie-t-il que j’écrive une chose trop connue, mais je l’écris parce que moi-même ne vis que de cela, et l’expérience m’en confirme la justesse…



Le but de la vie n’est qu’en ceci : aspirer à ce perfectionnement que Christ nous a indiqué en disant : « Soyez parfaits comme votre père au ciel. » C’est le seul but de la vie accessible à l’homme, et il s’atteint non en restant au poteau, non par l’ascétisme, mais par l’élaboration en soi de l’union avec tous les hommes. De l’aspiration à ce but bien compris découlent toutes les actions utiles de l’homme et, en concordance avec ce but, se décident toutes les questions.



On peut travailler beaucoup et utilement à son perfectionnement dans n’importe quelle condition, et c’est la seule chose nécessaire pour nous et pour Celui qui nous a donné la vie. Même, plus les conditions dans lesquelles nous nous trouvons sont difficiles, plus notre travail intérieur est fructueux pour nous-mêmes et pour les autres.



À votre question je ne puis répondre qu’une seule chose : que dans l’acte extérieur — faut-il ou non partir pour la guerre ? — il peut n’y avoir rien de mauvais ni de bon. On peut vivre mal en soignant les malades, on peut vivre bien en se livrant à toute autre occupation. Une seule chose est importante : c’est de vivre bien, c’est-à-dire non pour soi, mais pour servir Dieu et les hommes, ce que je vous souhaite et conseille.



La question habituelle et compréhensible : ai-je fait tout ce que veut de moi celui qui m’a envoyé ? ne se présente qu’à l’homme encore loin de la mort. Quand la mort est déjà proche, il n’y a plus cette question, mais seulement la conscience de son rapprochement vers le Dieu juste, gracieux et aimant. Et dans cette conscience, au moins pour moi, se dissolvent toutes les questions, comme le sel dans l’eau.



Il y a le bien spirituel et le bien corporel. Le bien corporel, nous le voyons, le jugeons ; mais le bien spirituel, non seulement nous ne le voyons pas extérieurement, celui même qui le reçoit souvent ne le voit pas. Et cependant, ce bien spirituel, outre qu’il est réel, est, sans comparaison, plus cher, plus important que tous les biens corporels, et satisfait l’homme dans sa vraie vie, tant sa vie terrestre que vie éternelle.

Un homme reçoit la richesse, la gloire, tandis qu’un autre en reconnaît le néant, apprend à les mépriser et à être heureux sans cela. Qui se sent le mieux ?

Quand nous disons d’une privation ou d’une souffrance matérielle quelconque, qu’elle est un mal, nous ne disons pas que nous sommes myopes ou aveugles et ne voyons pas le bien qui est en ce que nous appelons le mal, comme l’enfant qui ne voit pas le bien dans ce fait qu’on ne le laisse pas approcher du feu ou lui donne un remède…

Les privations, les douleurs, les souffrances nous chassent du domaine de la vie inférieure, pleine de misères et d’obstacles, de la vie matérielle dans le domaine de la vie spirituelle, joyeuse et libre. Il n’en résulte pas qu’il faille chercher les souffrances, mais que les souffrances, comme tout ce qui arrive au monde, sont un bien pour l’homme.

Les souffrances régularisent notre vie. Les lampes à acétylène sont construites de telle façon que le carbure, au contact de l’eau, dégage du gaz, et quand le gaz est en trop grande quantité, il soulève le carbure et la formation du gaz cesse. De même pour la vie matérielle quand elle est trop pleine de souffrances (sa propriété est d’engendrer les souffrances), la conscience et l’attention se soulèvent, se transforment en désirs spirituels et les souffrances cessent.



Dieu existe, non pour remplir nos caprices et nos fantaisies : c’est nous qui existons pour remplir sa volonté.



Toute la vie de l’homme éveillé à la vie spirituelle doit se passer en une lutte entre les exigences de la raison — c’est-à-dire divines — et les exigences humaines, les désirs personnels. Le résultat dépend de la force relative, de la clarté, de la conscience de la nécessité de suivre la volonté de Dieu, de la force de la soumission aux jugements des hommes et du désir personnel.

Celui seul en qui se passe la lutte peut le décider.



Le royaume de Dieu est en nous et hors de nous. Quand nous rétablissons en nous, il s’établit dans le monde. L’établissement du royaume de Dieu en nous est nécessaire pour Dieu, pour nous, pour les autres hommes.



Vous dites que, pour satisfaire les exigences de votre conscience, il vous semble insuffisant de vivre bien vous-même ; vous exigez la possibilité d’enflammer les autres, de les forcer à vivre comme vous le croyez bon.

Il faut seulement se réjouir que n’existe pas le moyen de forcer les autres à vivre comme nous le croyons bon, quelle que soit leur situation. Par bonheur, ce moyen n’existe pas, et on ne peut agir sur les autres qu’en professant, par toute sa vie, ses convictions. De sorte que pour atteindre le second but le premier suffit : c’est-à-dire vivre conformément aux exigences de sa conscience.



Le Bouddhisme, de même que le Stoïcisme, apprend que la vraie essence de l’homme n’est pas dans son corps, privé de liberté et par suite souffrant, mais dans sa conscience spirituelle qui n’est sujette à aucune gêne, et par conséquent à aucune souffrance. Le Bouddhisme se place pour but de délivrer l’homme des souffrances, celui du stoïcisme est le bien de la personne, c’est pourquoi l’ascétisme n’est pas le but ou l’idéal de la personne…

La doctrine du Bouddhisme, ainsi que celle des prophètes juifs (surtout ce qu’on appelle doctrine d’Isaïe), celles de Confucius, de Lao-Tse et d’un certain Mi-Ty, peu connu, qui tous parurent en même temps, environ six siècles avant Jésus-Christ, reconnaissent également que l’essence de l’homme est en sa nature spirituelle. Et en cela réside leur plus grand mérite. Ces doctrines se distinguent du Christianisme, qui parut après elles, en ce qu’elles s’arrêtent à cette reconnaissance de la spiritualité de l’homme et voient en cela le salut et le bien de la personne. Le Christianisme va plus loin : Ayant reconnu le côté spirituel de l’homme, — selon l’expression chrétienne : la reconnaissance en soi du Fils de Dieu — il proclame la possibilité et la nécessité d’établir sur la terre le royaume de Dieu, c’est-à-dire le bien général qui contient en soi l’idée de la paix générale.



L’enfant est toujours instruit prématurément dans toutes les branches de la science. C’est surtout évident en mathématiques. Il ne faut pas se hâter. Il arrive souvent qu’un élève comprend du premier mot une chose qu’il ne pouvait nullement comprendre l’année d’avant. Le principal, c’est de se rappeler qu’en pédagogie l’élève n’est pas coupable de l’insuccès, c’est toujours la faute du professeur.



Il n’y a pas d’autre instruction que l’instruction chrétienne, et notre monde est rempli de sauvages savants.



Qu’adviendra-t-il après la mort ? Pour leur bonheur, les hommes ne le savent pas et ils n’ont pas besoin de le savoir. En effet, si les hommes le savaient, et s’ils savaient que la vie d’outre-tombe sera pire que la vie présente, ils auraient encore plus peur de la mort, et s’ils savaient que la vie d’outre-tombe sera meilleure, ils ne se soucieraient pas de cette vie-ci et hâteraient leur mort.

C’est pourquoi nous ne connaissons pas l’au-delà, et nous n’ayons pas besoin de le connaître. La seule chose que nous ayons à savoir, c’est que notre vie ne se terminera pas. Et nous le savons. Toute la doctrine du Christ est en ceci : Que l’homme a deux vies, la vie corporelle qui s’anéantit et la vie spirituelle qui ne change pas et ne s’anéantit pas. « Avant qu’Abraham existât, j’étais », a dit Christ, et cela se rapporte à nous tous.

Aussitôt que nous transportons notre « moi » dans la vie spirituelle, nous ne vivons que pour un but spirituel. Ainsi notre vie ne peut cesser. Elle est partie de Dieu. Elle était toujours, est et sera.

Faire le bien, nous le devons non par crainte de l’enfer ni par l’espoir du paradis, mais parce qu’en vivant de la vie spirituelle, l’homme ne peut rien désirer sauf le bien. Et si l’homme croit à sa spiritualité, il ne peut craindre la mort, l’anéantissement.

Et quelle sera cette vie ? Il ne s’en soucie pas, puisqu’il a foi en ce Dieu-père de qui il est descendu, à qui il va et avec qui il a vécu, vit et vivra.



… Mon opinion sur le mouvement des Doukhobors du Canada, c’est qu’au point de vue matériel ils se sont unis, mais ce mouvement a montré qu’en eux est vivante la chose la plus chère et la plus précieuse : le sentiment religieux, et non seulement passif, contemplatif, mais actif, qui conduit au renoncement des biens matériels.

Il faut se souvenir que le bien matériel qu’ils acquièrent maintenant, grâce à la vie en commun, n’est basé que sur le sentiment religieux qui s’est manifesté dans leur acte de mise en liberté des animaux domestiques, que ce sentiment est plus précieux que tout et que le malheur n’est pas pour ceux chez qui il s’est manifesté sous une forme exagérée (je veux dire le fait de se dévêtir à l’entrée du village), mais pour ceux chez qui il disparaît.

LÉON TOLSTOÏ


(Traduit du manuscrit par J. W. Bienstock.)