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En Algérie, notes de voyage

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EN ALGÉRIE
(NOTES DE VOYAGE)



Le jeudi 18 mars 1886, à 7 heures du matin, nous prenions le train d’Alger pour Ménerville, M. Jeanmaire, recteur de l’académie, M. Bianconi, inspecteur d’académie, M. Ch. Lenient, professeur à la Sorbonne à Paris, ancien député, et M Lenient, M. Scheer, inspecteur primaire spécialement chargé des écoles indigènes, et moi. Le temps, très pluvieux la semaine précédente, s’était décidément mis au beau ; notre humeur à tous était au niveau du temps ; nous étions heureux de cette échappée comme des écoliers partant en vacances. Sauf pour M. Scheer, ancien instituteur de Fort-National, les pays que nous allions parcourir nous étaient tout-à-fait inconnus. Rien ne mérite la peine d’être signalé dans le trajet d’Alger à Ménerville : nous laissions derrière nous la Mitidja et l’Atlas[1] ; en avant se dressaient les crêtes neigeuses du pays kabyle. Ménerville, bâtie sur l’emplacement du village des Béni-Aicha, porte le nom d’un ancien premier président de la cour d’Alger. M. Scheer, qui s’était obligeamment chargé d’arrêter d’avance tous les détails de notre voyage, avait dès la veille fait retenir nos places dans la diligence de Tizi Ouzou ; à nous six nous occupions tout l’intérieur. Le conducteur, assez revêche, ne peut nous donner le temps de déjeuner : force nous est d’’improviser un repas. Nous faisons à la hâte nos provisions à l’hôtel et mangeons en voiture : l’appétit est bon et le déjeuner trouvé excellent.

Bordj-Menaiel, 18 mars.

Le pays, arrosé par l’Isser, est généralement plat, mais à notre droite les contreforts du Djurdjura se rapprochent. À midi et demi nous nous arrêtons à Bordj-Menaiel[2]. Ce bourg commande le territoire des Flissa-Oum-el-Lill ; bâti sur l’emplacement d’un oppidum romain, il est l’entrée de la Kabylie. C’est ici que commença l’insurrection de 1871, qui faillit compromettre notre conquête : partout sur notre passage on nous signale les lieux que cette lutte terrible a rendus célèbres : ne voulant pas faire ici de l’histoire, nous n’en dirons que ce qui pourrait intéresser notre voyage. Détruit, ainsi que Ménerville, lors des derniers événements, Bordj-Menaiel s’est de même relevé de ses ruines ; il est aujourd’hui agrandi et plus peuplé qu’il y a quinze ans. Le pays est très cultivé, nos colons y acclimatent la vigne qui paraît prospère : le long de la route, en bordure, des ricins, grands comme des mûriers, des mauves arborescentes commencent à fleurir ; l’eucalyptus, cette heureuse importation australienne, y vient à merveille et assainit les terres marécageuses : on voit encore des cactus (figuiers de Barbarie) et des aloès, mais ce sont les derniers sur cette route. Les femmes que nous rencontrons ne sont plus voilées, on voit que nous ne sommes plus en pays arabe.

Haussonvillers (Zib-Zamoun), 18 mars.

Rien n’est remarquable jusqu’à Haussonvillers ; cette petite ville, que les indigènes appelaient Azib ou Zib-Zamoun (la ferme de Zamoun, un des lieutenants d’Abd-el-Kader), a pris, en devenant française, le nom du président de la société des Alsaciens-Lorrains qui y a établi une colonie de nos compatriotes restés Français. C’était jour de marché : à en juger par l’affluence des gens qui s’y sont rendus, les transactions sont importantes. Cependant la route qui y conduit est mauvaise à détourner d’y venir les plus intrépides : nous devons mettre pied à terre assez longtemps avant d’entrer dans le bourg. C’est bien pis quand nous en sortons : la descente est rapide ; dans la vallée la route est littéralement défoncée, notre voiture y reste embourbée ; il n’y a pas qu’à Quimper-Corentin que le destin envoie les gens quand il veut qu’ils enragent. Les énormes charrois que nécessitent les travaux du chemin de fer ont creusé des ornières profondes que les dernières pluies ont changées en fondrières impraticables. La commune prétend que la Compagnie du chemin de fer doit réparer les dommages qu’elle a causés ; la Compagnie s’y refuse. Un procès s’engage ; en attendant, les habitants et les voyageurs en pâtissent à l’ordinaire. Nous allons à pied : ce sera toujours un allègement pour nos pauvres chevaux quand ils seront parvenus à sortir d’embarras. La route est toujours aussi mauvaise, la montée rude et longue. Nous nous faisons un jeu de jeter en passant des pierres dans les trous ; elles y disparaissent sans les combler, comme dans les marécages où tout s’enlise. C’est le recteur qui nous donne l’exemple ; il est gai, il est toujours en avant, son ombrelle à la main. Le temps est beau, le paysage magnifique : à gauche, des collines peu élevées bordent la route ; à droite, la vallée est profonde en avant des montagnes, dont les contreforts y viennent mourir en molles ondulations de courbes aussi variées que gracieuses.

Nous marchons toujours, durant une demi-heure, une heure. Des indigènes, montés sur des mulets, nous dépassent. M. Scheer, qui parle le kabyle comme sa langue maternelle, s’informe de notre voiture ; elle est toujours embourbée ; de plus, dans un effort malheureux des chevaux et du conducteur pour l’arracher aux fondrières, les deux brancards ont été cassés. Décidément le voyage commence bien ! Nous prenons tous la chose du bon côté ; on se soulage en maugréant contre la voirie et les voituriers, mais on rit et l’on continue à marcher. Nous rencontrons un poste de pénitenciers[3] sous la tente et une auberge dans un gourbi[4] sur le bord de la route ; mais tout cela est d’une propreté tellement douteuse que nous n’osons conseiller à Mme Lenient de s’y reposer. Nous nous asseyons un instant sur le rebord de la routé ; mais le sol est encore humide et, nous levant, nous continuons à avancer : les montées et les descentes, les contreforts des montagnes et les vallonnements se succèdent. M. Scheer se dévoue, il retourne sur ses pas pour s’informer de ce que devient la diligence ou louer une autre voiture qui nous conduise à Tizi-Ouzou. Nous avons déjà fait ainsi 6 kilomètres : il nous faut aller jusqu’au Camp du Maréchal pour nous reposer : ancienne installation du maréchal Randon lors de l’expédition de 1857, c’est aujourd'hui un village d’Alsaciens-Lorrains ; il n’est, nous dit-on, qu’à un kilomètre. Mais c’est un kilomètre de spahis, comme disent les Algériens ; nous marchons une demi-heure pour y arriver. La plaine s’est élargie ; la récolte est déjà avancée ; à gauche une belle route bordée d’eucalyptus et traversée par un ruisseau conduit à Dellis. Nous nous reposons au Camp du Maréchal et prenons du vin chaud pour nous réconforter. Enfin la diligence, tant bien que mal raccommodée, arrive avec M. Scheer ; il est 6 heures. Nous repartons ; à 7 heures il fait nuit, mais la lune est déjà haute.

Tizi-Ouzou (Col des Genêts), 18 mars.

Nous arrivons à Tizi-Ouzou à 9 heures, morts de faim. Le dîner à l’hôtel de la Moselle est bon et très gai : chacun rappelle et commente les divers incidents de cette première journée. Désireux de repartir de bonne heure le lendemain, nous visitons Tizi-Ouzou au clair de lune ; la ville, bâtie sur le territoire des Amraoua, ancienne colonie turque, est toute nouvelle, propre, traversée par une grande et large rue ; un joli square ombrage la sous-préfecture. Dans une rue latérale un cirque est installé, très éclairé, très bruyant, mais il ne nous tente pas ; la représentation d’ailleurs tire à sa fin : il est onze heures, et temps de finir une première journée bien remplie.

Le lendemain tout le monde est debout à 6 heures ; nous faisons un tour matinal dans la ville déjà animée : devant l’église se tient un petit marché où les indigènes ont apporté des légumes et des fruits. M. Schcer a rencontré et nous présente le président de Tizi-Rached, Si-l’Hassen : c’est un homme jeune encore, grand, d’une prestance superbe, l’œil vif, le nez aquilin, la figure pleine, agréable ; il fait honneur à la race kabyle. Chevalier de la Légion d’honneur, chef d’un çoff important (le çoff ou-fella, « d’en haut ») il partage avec Si-Moula et Si-Lounis, chefs du çoff rival « d’en bas » (ou-adda) l’influence en Kabylie. Ces çoffs existent de temps immémorial. Syphax et Massinissa — Sifaks et Mas-Inissa, ainsi que l’écrit le savant commandant Rinn[5] — étaient des chefs de çoffs. Les çoffs étaient des partis politiques, créés au début pour protéger les faibles contre les puissants, des sortes de sociétés de secours mutuels pour venir en aide à ceux que frappait un malheur subit, immérité. Si-Moula et Si-Lounis sont deux frères ; le second s’occupe de la gérance des grands biens de la famille, le premier est un savant renommé en Kabylie. L’influence de ces chefs de çoffs est considérable. Il est heureux pour nous qu’ils soient généralement jaloux les uns des autres, car leurs divisions nous permettent de ne pas les craindre.

Averti de notre passage, Si-l’Hassen est venu s’enquérir du jour et de l’heure exacts où nous arriverons dans sa tribu, où par ses soins la diffa[6] nous sera préparée ; il prend le café avec nous. À 7 heures, nous partons en break pour Djemâa-Sah’aridj : la route est belle, cette fois, bien entretenue, le temps splendide. Nous longeons le Sébaou, principal cours d’eau de la Grande-Kabylie, lequel contourne les montagnes de son cours sinueux : son lit rocailleux, dévasté par les pluies d’hiver, a parfois un kilomètre de largeur ; en cette suison il ne roule déjà plus qu’un mince filet d’eau qui sera bientôt tari. Le paysage, des plus accidentés, a un cachet original et saisissant ; sur chaque mamelon se dresse un village ; les maisons compactes, serrées, couvertes de tuiles rouges, brillent au soleil : entre chaque pic s’ouvrent des ravins abrupts, mais verdoyants. Nous nous étonnons de voir si bien cultivés les plus petits recoins de terre ; la route est très fréquentée et témoigne d’une activité commerciale considérable. À tout instant nous rencontrons des troupes de mulets et de ces petits ânes communément appelé bourriquots en Algérie. Dans ce pays montagneux où les charrois par voitures sont impraticables d’une tribu à l’autre, les bourriquots sont la grande ressource des habitants : petits, maigres, pelés, crottés jusqu’à l’échine, ils portent des briques, des pierres, du sable dans des couffins d’alfa[7], de l’orge dans des sacs, de l’huile, la grande richesse du pays kabyle, dans des peaux de bouc. Leurs conducteurs suivent le plus souvent à pied, trottant comme eux ; marcheurs infatigables, ils accélèrent la marche des bourriquots en poussant un cri uniforme bizarre, aigu : arri, arri. Quand les pauvres animaux, mal nourris, harassés, s’arrêtent un moment pour paître l’herbe rare qui a poussé entre les pierres du chemin, les bourriqueros les piquent de leur bâton pointu, dans les écorchures de la peau : on me dit qu’ils avivent sans cesse ces écorchures pour les rendre plus sensibles. Parfois ils sautent sur la croupe endolorie de l’un d’eux, et le pauvre baudet, fléchissant sous cette charge nouvelle, précipite sa marche ; toute la troupe s’arrache aux délices du maigre gazon et s’élance en secouant les oreilles. Le soir venu, maîtres et baudets coucheront sur le sol nu : la vice est dure ici pour les hommes et pour les bêtes.

Tamda, Mékla, 19 mars.

De temps en temps nous apercevons une cigogne perchée sur un toit ; une autre vole de ci, de là, les pattes pendantes, le cou allongé en avant : elles sont revenues avec le printemps.

Deux centres européens ont été créés, à Tamda et à Mékla. Situé sur la rive droite du Sébaou, dans la plaine, Tamda se présente bien et a, me dit-on, de l’avenir. Il n’avait pas encore d’école quand nous y avons passé ; on devait sous peu en créer une mixte, qui effectivement a été ouverte le 1er mai ; l’institutrice était déjà nommée : elle est payée par la commune d’Azeffoun, qui est très riche et ne dépense pas tous ses revenus. Sur la rive gauche du Sébaou, à mi-côte, au milieu du feuillage sombre des oliviers, se détache la blanche façade de l’école de Tizi-Rached, que nous visiterons demain, À quelque distance de Tamda nous remarquons des constructions toutes différentes des autres : la toiture est en dis en branchages ; je m’informe ; l’excellent M. Scheer, que nous sommes heureux d’avoir avec nous, m’explique que c’est l’ancien Tamda ; les habitants, d’origine turque, établis dans ce pays, avaient continué à bâtir comme bâtissaient leurs ancêtres. Ils ont été dépossédés à la suite de l’insurrection de 1871, à laquelle ils avaient pris une part active : leurs biens séquestrés, ils ont abandonné leur village et quitté le pays, qui est aujourd’hui occupé par les Européens.

Nous approchons de Mékla, qui est caché dans la montagne. Sous prétexte de raccourcir la route, M. Scheer nous engage à descendre de voiture et à faire à pied le reste du trajet. Curieux de mieux voir le pays, le recteur, l’inspecteur d’académie et moi nous le suivons et gravissons la montagne ; il fait chaud, le chemin est montant, boueux, malaisé et de tous les côtés au soleil exposé : nos fronts ruisselants s’en ressentent. La route est si bien raccourcie, que nous arrivons au village une demi-heure après M. et Mme Lenient qui ont continué en voiture. Mais nous ne regrettons pas notre fatigue. Le coup d’œil embrasse au loin le cours serpentant du Sébaou et, par une large échancrure de la montagne, sur une des crêtes du Djurdjura, à 1000 mètres d’altitude, se découvrent la terrasse et plus haut la citadelle de Fort-National.

Nous étions attendus, non de la population européenne de Mékla, mais de la population indigène de Djemäa-Sah’aridj ; l’adjoint spécial, M. Boullu, l’instituteur, M. G., le président en manteau rouge, l’amin et l’outil qu’aucun insigne ne distingue, le garde-champêtre en manteau bleu bordé de jaune, avec tous les membres de la djemâa et la foule des indigènes descendus en masse de leurs thadderth, nous attendent rangés en cercle.

Ici on me permettra une parenthèse pour ceux de nos lecteurs qui ne sont pas au courant de l’administration algérienne. Notre colonie africaine comporte trois sortes de communes différemment administrées : les communes européennes de plein exercice, qui ont, comme en France, un maire avec un ou plusieurs adjoints, selon leur importance ; les communes mixtes, à la tête desquelles est un administrateur avec un adjoint, un adjoint stagiaire, au besoin un adjoint spécial chargé, comme à Mékla, d’une fraction de la commune : c’est là une sorte de transition au régime français : enfin les communes indigènes, qui sont administrées par les officiers des bureaux arabes, en attendant que les progrès de la colonisation aient permis de substituer l’administration civile au régime militaire. Il arrive que dans la même localité il y ait à la fois deux et même trois administrations différentes.Fort-National est une commune européenne et une commune mixte. Aumale est une commune européenne, une commune mixte et une commune indigène : peut-être y a-t-il d’autres exemples de ce triple fonctionnement simultané, qui n’est pas si compliqué qu’il le paraît, car les attributions sont très exactement délimitées ainsi que la population administrée. Les tribus kabyles ont à leur tête un président, qui y remplit le même rôle que les anciens caïds des pays arabes. Son titre officiel est président de la djemâa ou conseil municipal ; il est nommé par le gouvernement francais, il administre les diverses fractions de sa tribu, toufik, korouba, thadderth, il en est responsable. À la tête de chaque village est un amin, qui en est comme le maire : l’oukil est une sorte de secrétaire et de receveur municipal ; quant au garde-champêtre, c’est une autorité respectée dans les villages kabyles.

Donc toute la population indigène nous attendait à Mékla. Nous saluons tous ces aimables gens, qui nous serrent la main avec cordialité. Avant de monter à Djemäa-Sah’aridj, but de notre voyage de ce jour, nous visitons en passant l’école de Mékla : c’est une école mixte, garçons et filles, tous Européens : elle ne se distingue guère de nos écoles de France, aussi notre visite est-elle assez courte. Les livres mis entre les mains des élèves sont généralement les mêmes que chez nous.

Djemâa-Sah’aridj (la mosquée du bassin), 19 mars.

Cependant il est 11 heures, il faut songer à déjeuner. Nos mulets sont là tout enharnachés, qui nous attendent ; nous enfourchons nos paisibles coursiers et arrivons à Djemäa-Sah’aridj, où nous devons visiter l’école tenue par M. G. Ce n’est pas sans un sentiment assez complexe, mèlé de curiosité et d’intérêt, que j’allais entrer dans cette école exclusivement indigène. Les petits Kabyles, au nombre de 19%, tous garçons, sont rangés sur plusieurs lignes en arrière de l’école et nous attendent pour nous saluer ; leur figure exprime plus la curiosité que l’embarras. Nous en faisons causer quelques-uns, et nous sommes déjà très satisfaits de ce premier contact.

Nous déjeunons chez l’instituteur et faisons honneur à l’excellent repas qui nous attend. M. G. nous sert des mets français ; mais le président du village n’a pas voulu ètre en reste de politesse et nous a fait préparer la diffa avec cherba, merga, kouskous. Pour la première fois, sauf M. Scheer qui est à demi Kabyle, nous mangions la cherba : c’est une soupe de pâte de froment et de poulet émietté ou coulis de poulet assez grossièrement passé. Elle nous est servie au milieu du repas ; le goût en est excellent, quelque peu semblable à la bisque, mais le poivre y domine trop pour nos palais français. La merga est le bouillon du kouskous ; c’est succulent, très nourrissant, grâce à la grande quantité de viande qu’on y a cuite. Le kouskous, dont j’avais déjà goûté sans enthousiasme, me parait cette fois fort bon. C’est le plat traditionnel et quotidien des Africains : Arabes des villes, nomades des grands plateaux et des grandes tentes, Kabyles sédentaires, Chaouia de l’Aurès, Mzabites du Ziban, et plus au sud dans le désert Chambas du Souf et Touaregs du Sahara, etc., n’ont guère d’autre nourriture ; ils n’y joignent que des dattes et, dans certaines localités, des bellouth ou glands doux.

Le kouskous est fait avec la farine de froment ou la semoule ; les femmes le roulent à la main dans un plat de bois appelé guessâa la farine se coagule en petites boules comme les grains de riz. Il est ensuite cuit au bain-marie dans une marmite spéciale (keskes), percée de trous comme une passoire ; puis il est servi dans des espèces de soupières de bois (mtarel) avec du mouton et du poulet bouillis. Nous, nous le mangeons avec une cuiller ; les indigènes le margent ordinairement avec les doigts : ils le roulent rapidement dans la main et en forment une boulette qu’ils lancent avec beaucoup de dextérité dans leur bouche et qu’ils avalent d’un seul coup. Ils sont assis par terre autour du mtared : chacun puise dans le plat, faisant un trou devant lui : c’est une sorte de prescription de ne prendre qu’autour du plat et de laisser intact le milieu : la bénédiction d’Allah, disent-ils, y descend. Le kouskous, en somme, est un plat que les Européens ne me paraissent manger que par curiosité ; je connais cependant des Algériens, surtout des enfants, qui en font leurs délices. Joignez à cela un excellent vin kabyle, offert par M. Boullu, clairet, frais à la bouche, qui me rappelle le petit vin de la Meuse, et des berr’ir, sorte de gâteaux légers, enduits de miel ou saupoudrés de sucre : c’était une diffa complète[8].

Comme l’école de Djemäa-Sah’aridj est la première école kabyle que nous visitons, je la décrirai : elles sont d’ailleurs presque toutes sur le même plan. Elle est bien située, sur un plateau d’où la vue domine au nord toute la vallée du Sébaou jusqu’à la longue chaîne de montagnes qui s’étend de Dellis à Bougie. L’école elle-même est un édifice carré bâti en pierre, mais trop à la hâte, car, bien que datant seulement de trois ans, il est déjà en assez mauvais état. Au rez-de-chaussée se trouvent quatre classes très simples avec des bancs et des tables pourvues d’encriers, une table bureau pour le maître. Ici, comme dans les autres écoles du pays, les cartes murales et les tableaux de poids et mesures et de système métrique sont insuffisants. Les quatre classes sont séparées par un long corridor au bout duquel un escalier de bois conduit au premier étage, qui comprend deux appartements : à droite et en face est celui du directeur, M. G., dont la femme est adjointe ; il se compose d’une salle à manger où nous avons déjeuné, d’une grande chambre à deux lits, la chambre des hôtes : dans la construction de chaque école principale éloignée de tout centre on a ainsi prévu une chambre destinée aux hôtes que les besoins du service ou la curiosité peuvent amener en ces lieux isolés, inspecteurs, administrateurs ou visiteurs « de distinction », comme dit M. Scheer, qu’il a semblé peu convenable de condamner à l’hospitalité indigène. C’est là que nous coucherons, M. Bianconi et moi ; une autre chambre est destinée au recteur ; M. et Mme G. ont sans doute cédé la leur à M. et Mme Lenient. Pour eux et leur petite famille (ils ont trois fillettes), ainsi que M. Scheer, où se retirent-ils ? Ils se seront sans doute bien gênés pour nous recevoir ; mais leur amabilité est telle, qu’ils semblent très à l’aise malgré ce surcroît d’embarras. A gauche est l’appartement de l’adjoint, M. P. ; il est, je crois, plus petit, simple, pourvu du nécessaire, voilà tout.

L’école de Djemâa-Sah’aridj est une école principale. On appelle ainsi celle qui se trouve au siège principal d’une tribu et est dirigée par un instituteur français. Le directeur surveille les écoles des thadderth environnants, que dirigent des moniteurs indigènes et qui sont appelées écoles préparatoires. Toutes les écoles ne sont pas encore classées en exécution du décret du 13 février, mais elles vont l’être. Ce classement est avantageux pour les directeurs, auxquels il assure 100 francs d’augmentation par an pendant cinq ans, plus 200 francs par an pour la surveillance de chaque école préparatoire ouverte sous la direction d’un de leurs anciens élèves, le tout soumis à la retenue et comptant pour la retraite[9].

M. G. est Algérien, de Birkadem, sorti de l’école normale de Mustapha : c’est un homme simple, modeste, calme, qui a beaucoup d’autorité sur ses élèves. Il a réuni un commencement de musée local très intéressant, relégué, faute d’armoire, dans un coin de la classe : ce sont des produits du pays et aussi des modèles d’instruments agricoles, plutôt de jardinage, en miniature, travail ingénieux de l’adjoint, M. P. Mme G. est aussi Algérienne, d’Orléansville : elle a deux diplômes, d’institutrice et de directrice d’école maternelle ; elle a de plus, ainsi que son mari, le certificat de stage de médecine. M. P., l’instituteur-adjoint, est sorti d’une ferme-école de France ; je n’ai pas besoin de dire qu’il serait bien à désirer que tous nos instituteurs d’Algérie fussent, comme lui, habiles en jardinage. M. et Mme P. ont deux enfants, dont un fils instituteur à Orléansville, qui sera en qualité d’adjoint réuni à son père, quand celui-ci sera nommé directeur, et il le sera sous peu, à Dra-el-Mizan. C’est là une mesure très louable qui conserve l’union des familles et évite les désaccords entre le directeur et l’adjoint : l’excellent recteur la prend chaque fois qu’il en trouve l’occasion. Le successeur désigné de M. P. est sorti de Grignon. L’école de Djemâa-Sah’aridj a de plus un moniteur indigène, Si-Ali-ou-el-Djoudi, d’origine maraboutique[10].

Les petits Kabyles paraissent heureux de notre visite, ils nous répondent avec aisance : nous sommes aussi surpris que satisfaits. Ils lisent et écrivent le français très correctement ; leurs progrès en calcul sont particulièrement remarquables ; la géographie de l’Algérie, même de la France, est assez bien sue ; l’histoire l’est un peu moins, mais suffisamment. L’adjoint Ali est intelligent, il parle bien notre langue ; sa classe est bien tenue, la lecture bonne, un peu traînante ; quelques-uns ont une tendance à chantonner, mais on voit au ton des plus anciens de l’école qu’ils se corrigent vite de ce défaut. Ils n’ont aucun accent ; c’est là un fait général que nous observons aussi chez les hommes : dès qu’ils savent dire quelques mots dans notre langue, Arabes et Kabyles la parlent très nettement, sans rien qui rappelle l’accent de nos diverses provinces du Midi ou du Nord. Je n’entrerai pas dans de plus grand détails : je citerai cependant un petit enfant de neuf ans qui a écrit sans hésiter les nombres 4045 et 20045.

Après l’inspection des classes où nous avons constaté ces excellents résultats, qui sont de bon augure pour l’avenir, nous passons au jardin, situé devant l’école et où nous assistons à de menus travaux d’arboriculture. M. P. a su apprendre à ses élèves l’art de greffer : c’est à qui montrera son talent ; quelques-uns font devant nous des greffes avec une sûreté qui montre combien ils aiment ces travaux qui n’intéressent pas moins leurs pères. Dans quelques années il sera possible d’acclimater un grand nombre de nos arbres fruitiers dans ces contrées montagneuses, dont le climat se rapproche plus du nôtre que celui des plaines et des hauts plateaux ; on voit déjà des poiriers, des pommiers d’une belle venue : les pêchers, les abricotiers prospèrent dans les lieux abrités des vents du nord.

Ces divers résultats font le plus grand honneur aux maîtres qui les ont obtenus. Je sais bien que cette école a recruté un certain nombre d’élèves de la maison que les Pères Jésuites avaient les premiers élevée dès 1873 à quelque distance de Djemäa-Sah’aridj.

Quand ceux-ci ont dû quitter leur établissement en 1881, les missionnaires d’Afrique ou Pères blancs les ont remplacés, mais ne paraissent pas avoir hérité de la même popularité ni de la même science pédagogique : leur école est aujourd’hui réduite à une vingtaine d’élèves dans une sorte de pensionnat, qui rend des services. Quoi qu’il en soit, la direction que M. et Mme G. ont su imprimer à leurs élèves est excellente, et nous ne faisons que leur rendre justice en constatant que nous n’avons pas trouvé dans leur école d’élèves absolument nuls, suivant la classe sans entrain et sans goût. Aussi le recteur accorde-t-il pour le lendemain un jour de congé, qui est accueilli avec le même plaisir qu’en France. Nous distribuons comme récompenses de menus objets utiles ou amusants dont nous nous sommes munis, couteaux, canifs, plumiers, porte-plumes, porte-crayons, pistolets à amorce ou à bouchon, toupies, billes, sifflets, flûtes en fer-blanc, mirlitons, toutes choses accueillies avec enthousiasme.

J’insisterai sur les mérites particuliers de Mme G. ; cette institutrice a su gagner la confiance des mères kabyles, dont elle parle bien la langue, les initiant aux travaux de femme, couture, raccommodage, lavage, repassage, tenue du ménage, cuisine, voire même à quelques principes de médecine et d’hygiène usuelles fort appréciés des indigènes. Un enfant kabyle était malade ; M. G. va le voir et le trouve assez souffrant pour dire à la mère : « Je vais écrire au médecin de venir voir ton enfant. — Pourquoi, lui répond-on ; est-ce que ta femme n’est pas un bon médecin ? » Aussi Mme G. est-elle partout estimée, aimée, recherchée pour le bien qu’elle fait autour d’elle. Ces menus faits et bien d’autres que nous avons recueillis font apprécier nos instituteurs et finiront à la longue par servir grandement notre influence dans le pays. C’est ici surtout que les maîtres d’école sont les pionniers avancés de la civilisation.

Nous avons fait ensuite une visite au village indigène, situé à un kilomètre de l’école et caché au milieu d’oliviers centenaires. Djemâa-Sah’aridj — l’ancienne Bida Colonia des Romains, dit M. Mac-Carthy, le savant géographe et bibliothécaire d’Alger[11], — présente un curieux aspect. Ce qui frappe surtout quand on y entre, ce sont les débris antiques qui partout jonchent le sol, des murs à fleur de terre, restes visibles et assez bien conservés de l’occupation romaine et qui ne paraissent pas avoir jamais été profondément fouillés ; peut-être y trouverait-on des choses intéressantes. Deux ou trois fontaines fournissent de l’eau en abondance : un large bassin, qui a donné son nom au village, est fermé par de gros blocs de pierres taillées ; quelques autres tout semblables soutiennent les murs des habitations et ajoutent au pittoresque de ces constructions. Le marché est au milieu de ces ruines et occupe un emplacement assez considérable ; sur un des cités s’élève la mosquée, petite, basse, ornée d’un modeste minaret et ombragée d’un palmier, le seul, nous dit-on, qui soit en Kabylie. Les maisons basses, obscures, s’alignent assez irrégulièrement dans des rues étroites et tortueuses. À l’extrémité de la rue principale est le cimetière, situé sur une petite esplanade à moitié fermée par des murs dont les pans ont encore un mètre de largeur et sont peut-être les restes d’un ancien fort.

C’est avec la meilleure grâce que le président, le cheik Mohand, nous fait les honneurs de son village. Il dit au recteur d’un air à la fois fier et bonhomme : « Mais nous sommes parents ! » Il existe en effet en Kabylie une curieuse tradition d’après laquelle la tribu des Aït ou Beni-Fraouçen (fils des Francs), à laquelle appartient le village de Djémäa-Sah’aridj, descendrait des Francs : au me siècle de notre ère, de hardis aventuriers de cette nation traversèrent ia Gaule et l’Espagne et abordèrent chez les Berbères : l’historien grec Zozyme parle de cette audacieuse expédition ; nul ne dit ce qu’ils sont devenus ; mais, si l’on en croit la tradition, une de leurs bandes se serait fixée et perpétuée dans les montagnes de la Kabylie : elle aurait gardé son nom que rappelle l’appellation de Fraouçen conservée jusqu’à nos jours.

Quoi qu’il en soit de cette origine, le cheik Mohand est très dévoué à la France, à nos écoles. Il nous fait entrer dans sa maison : notre visite est attendue ; sa femme, sa belle-sœur, sa sœur, sa fille âgée de treize ans[12] et mariée depuis un an à l’instituteur-adjoint indigène de Tizi-Rached, sont de petites personnes jolies, gracieuses, mais, selon l’usage, trop fardées : elles sont en grande toilette et parées de tous leurs bijoux. Nous avons déjà dit que les femmes kabyles ne sont pas voilées[13]. Ces dames ne parlent pas français, mais sont gaies, et leur accueil est très cordial.

Ce m’est une occasion de décrire une maison kabyle : je parlerai en général, mais la demeure du cheik Mohand est relativement cossue et tout s’y trouve ou à peu près : j’en passe curieusementla revue. Le sol est en terre battue, le mobilier et la vaisselle très sommaires : quelques va : es, le keskes où cuit le kouskous sur les pierres qui servent de foyer au milieu de la chambre : le metreud, plat en bois pour servir à manger aux hôtes ; quelques jarres (asagoum amokhrane) pour conserver l’huile ; le djeloud ou aoka, peau de bouc pour le beurre ou le miel ; le meradjen, vase à anses de cuivre étamé pour boire l’eau, le halib ou lait doux et le leben ou lait aigre. 1 n’y a pas de lits ; seulement de longs tapis (el ferrache) à laine sortante, teinis en garance, uù les indigènes se couchent et dorment au coucher du soleil. Dans une chambre latérale qui, me dit M. Scheer, servit autrefois d’école et de djemâ (lieu de réunion pour le conseil municipal), d’autres tapis (tague-hamboul), teints en kermès (ce sont ces tapis que l’on tend de haut en bas pour établir des séparations dans une pièce) ; quelques coffres ou des couffins pour serrer les vêtements de laine ; peut-être y a-t-il aussi des kerrabiche, coussins de peau d’antilope servant à envelopper le linge, et à s’appuyer quand ou est assis ou couché, et aussi un ou deux gherara ou sacs de laine pour serrer les bijoux, la poudre, l’argent que le maître met souvent sous sa tête pour le micux garder quand tout le monde dort chez lui.

Le dîner est un nouveau festin de Gargantua que j’appréhende un peu : mais tout le monde est en belle humeur, on plaisante, on rit de tout cœur, et le rire est favorable à la digestion. On se couche à minuit ; chacun avouait le lendemain que depuis longtemps il n’avait passé une soirée aussi gaie. Je couche dans la même chambre que l’inspecteur d’académie, et il en est de même, à notre commune satisfaction, durant tout le voyage. Chaque soir avant de dormir nous échangeons nos impressions : nous avons passé là de bonnes heures qui resteront parmi mes meilleurs souvenirs ; jovial, toujours affable, je n’oublierai jamais mon compagnon de chambre, s.n bon rire sous ses épaisses moustaches et ses yeux pétillant de gaieté derrière ses lunettes.

Tizi-Rached, 20 mars.

Le lendemain, à 8 heures, nous nous mettions en route pour Tizi-Rached. M. G., qui a congé, nous accompagne. Les mulets ont le trot dur, le bât kabyle ou berda est très large, il oblige à un écart de jambes fatigant pour qui n’en a pas l’habitude. Je ne suis plus, je l’avoue, qu un cavalier médiocre, et le mulet d’ailleurs m’est absolument inconnu : cependant j’ai confiance. Mes compagnons sont habiles ; dans les Pyrénées, dans les Alpes ou en Corse ils ont fuit à dos de mulet de longues excursions.

En avant de Mékla nous nous séparons du président de Djemâa-Sah’aridj, qui est arrivé à la limite de sa commune. Un peu plus loin nous rencontrons Si-l’Hassen, le président de Tizi-Rached, qui est venu à notre rencontre et qui prend la tête de notre caravane pour diriger la marche : il ne monte pas un vulgaire mulet, mais un beau cheval barbe. Nous traversons deux fois le Sébaou, dont le lit présente plus de pierres que d’eau, et nous nous engageons dans la montagne. Il n’y a qu’un étroit sentier, ici rocailleux, là boueux ; parfois il faut passer à travers champs sous les figuiers dont les feuilles commencent à s’ouvrir : le sentier est impraticable, quoique le président ait eu la prévenance de le faire réparer la veille ; nous rencontrons des Kabyles qui y travaillent encore ; ils nous saluent d’un air ouvert. Partout les arbres sont couverts de fleurs, pêchers, abricotiers, poiriers de France ; la terre est bien cultivée.

Tout près de la route deux cigognes suivent silencieusement un laboureur qui soigne ses cultures ; notre troupe en passant ne les effarouche pas, elles ne songent point à s’envoler. Elles me rappellent l’Alsace et notre cher Strasbourg ; ici comme là-bas elles sont l’objet d’une sorte de culte et portent bonheur au toit qu’elles ont choisi. J’observe celles-ci, qui se sont arrêlées ; plantécs sur une patte, le cou renversé dans les épaules, la tôte levée vers le ciel, l’air méditatif, elles semblent donner raison à la légende kabyle qui m’est contée et qui est touchante. Les tolbas d’une zaouïa[14] négligeaient d’observer le jeûne du Rhamadan : ils furent changés en cigognes. Une fois par an, on ne sait dans quelle mystérieuse contrée, ces oiseaux reprennent leur ancienne forme. L’âme humaine subsiste encore en eux ; voilà pourquoi les cigognes aiment les hommes et veulent vivre près d’eux ; quand elles font claquer leur bec, cette clameur singulière est une prière de pardon qu’elles adressent au ciel.

Un pré vert que nous traversons est émaillé de jolies petites fleurs bleues qui nous sont inconnues. Mme Lenient les remarque. Si-l’Hassen, aussi galant qu’habile cavalier, lance son cheval au galop, et, se penchant jusqu’à terre, cueille une fleur avec sa tige, se redresse sans s’arrêter, retourne son cheval et vient la présenter à M. Lenient : la discrétion des mœurs arabes ne lui permet pas de l’offrir lui-même à une dame.

Nous approchions de Tizi-Rached : à l’entrée du village le son d’instruments de musique frappe nos oreilles ; déjà je croyais qu’on venait saluer notre arrivée. Il n’en est rien, c’est une fête de famille qui célébrait la venue au monde d’un garçon de plus dans la tribu. Les Berbères, comme les Arabes, sont fiers du nombre de leurs fils ; ils se soucient moins du nombre de leurs filles, ils n’y voient pour plus tard qu’une dot à recevoir. M. Demonque, l’administrateur de Fort-National, dans le ressort de qui est Tizi-Rached, nous attendait. Nous mettons pied à terre sur une grande place qu’ombragent de magnifiques oliviers, les plus beaux que j’aie encore vus. Tizi-Rached est un hameau ou toufik des Ait-Akerma, fraction de la puissante tribu des Beni-Raten. L’amin, l’oukil, le garde-champêtre nous reçoivent avec les membres de la djemâa et l’instituteur. Si-l’Hassen nous présente son frère, un beau jeune homme. Des cavaliers spahis assis à l’ombre s’étaient levés à notre arrivée et s’occupent de nos montures ; les leurs paissaient là tranquilles, les nôtres les rejoignent et on leur apporte une provende abondante de paille d’orge : c’est l’alef.

Quant à nous, nous allons prendre part à une diffa nouvelle. Il est près de midi : la table est préparée chez l’instituteur, sur une large terrasse couverte, mais dont les côtés à jour nous laissent jouir de la vue de la campagne : il nous est agréable de manger au grand air. La course du matin a aiguisé les appétits, mais il faudrait des estomacs de rechange pour suffire au déjeuner de l’instituteur, à la diffa du président, à celle de l’amin : le défilé recommence, de la cherba à la merga et au kouskous ; il y a en plus cette fois un ragoût de mouton et de fruits secs avec une sauce abondante fortement assaisonnée de poivre rouge, le tout « assez agréable, et une galette, kesra, de pâte sans levain, de bon goût, mais lourde, qui remplace le pain. Le café est bu, c’est fini ? pas du tout ; voici venir le thé, que nous offre à son tour l’amin jaloux de ses prérogatives. Mais est-ce bien du thé, cette infusion de je sais quelle plante odorante avec force clous de girofle ? Il faut cependant le boire, sous peine de faire une grave injure à un hôte subalterne devant son chef.

Enfin c’est fini : une promenade au grand air est nécessaire pour faciliter aux estomacs surmenés par une si rude épreuve la lourde tâche qu’ils doivent accomplir. On se promène donc dans le pays, puis commence l’inspection de l’école.

Elle est construite sur le même modèle que celle de Djemâa-Sah’aridj et aussi mal, car elle ne date non plus que de trois ans et est encore plus délabrée. C’est l’État qui a la charge de ces réparations ; mais elles sont difficiles en ces villages éloignés, d’accès pénible, et la main-d’œuvre coûte très cher, car il faut faire venir de loin des ouvriers européens et les matériaux. Cependant il est urgent de réparer des dommages qui s’aggraveraient : l’aimable administrateur promet de se charger du plus pressé,

M. M., l’instituteur, ne dirige cette école que depuis six mois : il est Algérien, de Birmandreïs, ainsi que MM. Scheer et G., et comme eux élève de l’école normale de Mustapha[15]. Le mobilier scolaire laisse beaucoup à désirer, il n’y a pas de cartes murales, mais M. M. est ingénieux, il a lui-même tracé sur le mur blanchi à la chaux des cartes de l’Algérie qui donnent l’essentiel sans confusion. Il a un adjoint indigène breveté et deux moniteurs : l’école compte 180 élèves divisés en quatre classes. Ces classes sont bien tenues ; les élèves laborieux, attentifs, dit leur maître, lisent couramment et écrivent correctement le français, savent passablement la géographie de l’Algérie, un peu d’histoire de France ; en calcul ils ne le cèdent certainement pas aux enfants français du même âge de nos écoles et même des classes élémentaires de nos lycées. L’école de Djemâa-Sah’aridj n’est donc pas une exception : notre étonnement redouble. Les adjoints indigènes ont obtenu des résultats très appréciables : sous la direction de l’habile instituteur, ils ont su intéresser les élèves à l’étude, et tous, jusqu’aux plus petits, répondent d’une manière satisfaisante. Ces maîtres sont Saïd-Ben-Ahmed, l’adjoint breveté, et les moniteurs Boudjemäa et Si-el-Haoussine : ce dernier est sorti de l’école de Djemäa-Sah’aridj, c’est le gendre du président Mohand. Il me plaît de citer le nom de ces indigènes ; ils auront sans doute été informés officiellement de la satisfaction qu’ils nous ont donnée et du bon souvenir que nous gardons de leurs efforts. Je ferai à la fin de cette étude les restrictions d’ensemble que m’a suggérées la visite successive de ces diverses écoles.

Deux grandes heures ont passé vite dans cette inspection. Pendant ce temps Mme Lenient a vu la femm : et les sœurs de l’amin chez elles ; les chambres sont basses, les toilettes recherchées. Elle n’a pu faire une visite de politesse à la femme de Si-lHassen, qui était dans une autre ferme à quelque distance.

Cependant il faut partir, il est 4 heures : nous avons une traite de 42 kilom. pour nous rendre à Fort-National, et le temps est douteux. On se remet en route : cette fois notre marche est solennelle. En tête deux cavaliers du makhsen[16] en burnous rouge, à cheval, tenant dans la main droite le fusil redressé et appuyé sur la cuisse : ils accompagnent l’administrateur pour les besoins du service et nous font une escorte imposante. On s’engage à la file kabyle, un à un, dans MJes sentiers étroits, escarpés, ouverts sur les ravins abrupts ; nous montons constamment, la route en lacets contourne la montagne ; les vallées se creusent, nous planons. Le temps a été beau jusque-là, mais couvert. Nous entrons peu à peu dans la région des brouillards et des nuages, nous les dépassons et nous les avons sous les pieds ; mais ils s’épaississent autour de nous, un coup de tonnerre éclate en bas et le bruit se répand par longs roulements dans les vallées profondes. La pluie qui menaçait tombe et bientôt devient assez violente. Arrivé à la limite de sa tribu, Si-l’Hassen nous fait ses adieux et, nous serrant la main avec cordialité, nous remercie de l’honneur que nous lui avons fait de visiter son école ; il descend le sentier et nous le perdons bientôt de vue au détour de la route.

J’ai dit comme il avait bon air et grande tournure : c’est un homme aimable bien que réservé. Tous les indigènes que nous verrons sont aussi affables, ils se montrent empressés de nous être agréables. Il faut sans doute se défier de cette amabilité, qui est peut-être plus de surface et de convention qu’on ne le croirait, et se garde ? de s’y laisser prendre entièrement. Tout n’est pas pourtant chez eux mensonge et fausseté ; mais ils évitent de nous contredire, ils sont toujours de notre avis, ils ne se livrent pas. Nous ne devons pas oublier que ce sont des vaincus d’hier, ils peuvent se croire obligés à une sorte de flatterie en même temps que de réserve vis-à-vis du maître.

Fort-National, 20 mars.

Nous pressons nos montures : je suis devant avec l’inspecteur, un cavalier nous précède ; le reste de la troupe suit. C’est un ensemble pittoresque ; nous tenons d’une main nos parapluies ouverts, de l’autre les rênes de nos mulets, et nous trottons vivement sous la pluie. Nous rejoignons la grande route et nous faisons à Fort-National une entrée triomphante. Le soleil reparaît d’ailleurs et nous sèche ; ce n’était qu’un orage. Nous allons faire notre visite à l’administrateur, qui s’est dérangé pour nous venir recevoir. Nous trouvons chez lui un bon feu qui achève de nous sécher. M. Demonque est un ancien élève de l’école normale de Mustapha, qui a été professeur de mathématiques au collège de Blida et compte dix-sept ans de services dans l’enseignement ; il est dans ses nouvelles fonctions resté très dévoué aux intérêts des écoles. Rentrés à l’hôtel, nous y dînons : un repas simple repose nos estomacs : grives excellentes, mais pois durs. L’hôtel est des plus modestes, mais on n’a pas le choix, c’est le seul ; nous avons, l’inspecteur et moi, une chambre obscure, humide, en arrière de celle du recteur. On se couche de bonne heure ; à 10 heures tout le monde dort.

Je me lève à 6 heures ; je ne me ressens pas trop de la fatigue de la journée précédente et suis pressé de voir la ville. Fort-National, bâti sur l’emplacement du Souk-el-Larbâa (marché du mercredi), à 960 mètres d’altitude, est le plus important de nos établissements dans la Kabylie, qu’il domine ; c’est l’œuvre du maréchal Randon, qui y éleva en 1857 la citadelle pour maintenir l’indomptable tribu des Beni-Raten : pendant deux mois, en 1871, cette forteresse résista à toutes les forces kabyles, qui ne purent la prendre.

Ce matin le soleil est très clair sur ma tête et très chaud ; au dessous, à mes pieds, dans le creux des vallées, flottent de grands flocons de brouillards blancs. Je me promène sur la terrasse le long de laquelle s’étend la rue principale, l’unique rue de Fort-National : à cette heure matinale des soldats passent affaires, quelques indigènes des villages voisins s’y promènent ou stationnent oisifs, indifférents. Peu à peu le brouillard se lève, mais incomplètement. De grands vautours gris tournoient entre les pics d’un vol lent et lourd, leur cou d’un jaune sale est rentré et replié dans les épaules. J’ai pris mon fusil, que j’ai emporté dans cette excursion ; je voudrais : tirer un de ces grands oiseaux, mais ils sont trop sauvages pour se laisser aborder. L’un d’eux m’a joué un bon tour : je tire un oiseau inconnu, d’un riche plumage et de la grosseur d’une caille, qui, blessé, va tomber à quelque trois cents mètres. Pendant que je me prépare à l’aller chercher, un de ces grands vautours, sorti de je ne sais quel recoin caché où il se tenait en observation, s’abat d’un seul trait, saisit l’oiseau et s’envole : ses ailes tendues sont immobiles, il semble flotter ; moi je reste là, bouche béante, surpris, Gros-Jean comme devant. :

Je rentre, et je trouve mes compagnons prêts à se mettre en route.

Thadderth-ou-fella, 21 mars.

Nous allons dès ce matin visiter à 2 kilomètres de Fort-National l’école de Thadderth-ou-fella (village d’en haut). L’administrateur, toujours dispos, nous accompagne. Cette école est particulièrement intéressante : c’est un pensionnat de jeunes filles kabyles, tentative due à l’initiative de M. Sabatier, prédécesseur de M. Demonque comme administrateur de Fort-National, aujourd’hui député d’Oran. L’école, sous la direction de Mme M. aidée de Mlle B., compte 49 élèves ; sauf trois ou quatre Européennes dont les deux filles de M. Demonque, elles sont toutes indigènes. Les élèves kabyles sont habillées à la française : une robe et un tablier, tête nue et généralement nu-pieds, elles se trouvent ainsi plus à l’aise. Nous remarquons que quelques-unes portent un nœud de ruban attaché au haut du corsage ; c’est le don de l’une de leurs compagnes françaises, elles sont heureuses d’en être parées. Ce mélange de Françaises et d’indigènes est assurément excellent, il habitue les deux races à se connaître, à se pénétrer, et dissipe bien des préjugés et des méfiances.

Nous interrogeons un grand nombre d’élèves : elles lisent bien, peut-être mieux que les garçons que nous avons vus dans les écoles précédentes ; elles rendent déjà compte de ce qu’elles lisent. En français, en histoire, en géographie, en calcul, elles répondent convenablement, quelques-unes très bien. Deux d’entre elles surtout témoignent de connaissances très solides sur la géographie de la France. Nous les faisons venir successivement devant la carte ; elles nous indiquent sans hésitation les fleuves et les villes que nous leur demandons. Surviennent d’autres visiteurs, M. Chauchat, conseiller d’État, son fils, et son gendre M. Firmin Didot fils. Les interrogations recommencent ; les réponses sont toujours satisfaisantes, un peu courtes, mais nettes, précises, empressées ; on voit qu’il y a de la vie dans cette classe. Ainsi que nous, M. Chauchat prend part à cette inspection, s’y intéresse et s’en montre très satisfait : je suis heureux de ses approbations, qui me prouvent que nous ne sommes pas entraînés par un optimisme professionnel.

Nous nous faisons montrer les travaux de couture ; ils sont faits plus proprement que je n’aurais cru ; là toutefois s’arrêtent ma compétence et mon jugement. Les enfants, nous dit Mme M., aiment ces travaux, et il commence à être possible de les initier à la coupe, à l’ajustement. Les parents sont très heureux et très fiers quand leurs filles leur rapportent ourlée, cousue, une gandoura (chemise) ou quelque autre objet de toilette : pour stimuler l’ardeur des écolières, on leur donne leur travail, mais seulement quand il est bien fini. Mme M. est très pratique ; elle ne se contente pas d’apprendre à ses élèves à coudre, à couper, à laver, à repasser, elle les initie encore aux travaux du ménage ; à tour de rôle ces petites filles s’occupent de la cuisine. Tout cela est parfait. Nous visitons les réfectoires, les dortoirs : la nourriture est simple, mais bonne ; les lits sont des espèces de lits de camp, inclinés : ce n’est pas du moins la terre battue, quelquefois humide et boueuse, de la maison paternelle ; c’est un progrès considérable, et la santé s’en trouve bien. Il est question d’ajouter des matelas ; ce serait peut-être un excès prématuré de douceur et de mollesse qui trancherait trop avec la dure vie de la tribu. On n’avait d’abord songé à n’avoir que des enfants orphelines, mais on a été conduit à recevoir aussi des enfants qui ont leur père et leur mère.

Est-ce un bien ? est-ce un mal ? Réfléchissons froidement, écartons un moment les tendances humanitaires auxquelles on est aisément tenté de céder. Cet essai d’orphelinat est une chose grave. Assurément il a donné des résultats scolaires incontestables : à ce point de vue l’œuvre est jugée, elle est bonne. Mais elle soulève bien des questions qu’il importe d’examiner. Ces écoles de filles plairaient à M. Gréard, je le sais. À moi aussi, certes, elles plaisent. Je ne suis pas de l’avis de Rousseau, qui non seulement n’en voulait pas, mais qui s’écriait avec son tour d’esprit paradoxal et déclamatoire : « Plût à Dieu qu’il n’y en eût pas pour les garçons, ils seraient plus sensément et plus honnêtement élevés. » Je suis encore moins avec Schopenhauer quand il ose écrire ces odieuses paroles : « Il faut remettre à sa place ce numéro 2 de l’espèce humaine et supprimer la dame, ce produit malsain de la civilisation. » Mais la question est très complexe.

Tout d’abord il faut bien, dans les succès obtenus à l’école de Thadderth-ou-fella, tenir compte de la valeur personnelle et des mérites tout particuliers de Mme M. : intelligente, dévouée, expérimentée, surtout sympathique, elle a su gagner la confiance des familles aussi bien que des enfants ; elle a triomphé de la répugnance des mères et aussi des pères à confier tout à fait leurs filles à des mains françaises, « Nous ne les donnerions pas à d’autres qu’à toi ; si tu t’en vas, nous les retirerons », disent-ils tous. Est-on certain que toutes les directrices, avec d’autres mérites égaux. supérieurs même, si l’on veut, auront l’art de se faire aimer au même degré que Mme M. ? La moindre appréhension que pourraient concevoir ces Kabyles, toujours soupçonneux, inquiets, détruirait en un jour l’œuvre commencée : leurs susceptibilités sont farouches, irraisonnées ; ils retireraient tous leurs filles.

Là n’est que le moindre danger. Que pensons-nous faire de ces filles quand elles seront grandes ? Sans doute nous leur mettrons en mains un métier, une profession ; elles seront en état de gagner leur vie comme couturières, cuisinières, femmes de chambre ou de charge. Je le veux bien. Mais est-ce tout que de leur assurer la vie matérielle ? Façonnées par nous à nos habitudes, à nos mœurs françaises, se résigneront-celles à rentrer dans le milieu d’où nous les avons fait sortir ? Leur délicatesse éveillée ne souffrira-t-elle pas trop de cette vie inférieure de la tribu faite de dénuement, de grossièreté, d’ignorance, de ténèbres ? Leurs coreligionnaires, si peu fanatiques qu’on veuille les supposer, prendront-ils pour femmes ces jeunes filles séparées d’eux par l’éducation plus encore que par l’instruction ? Les nôtres, d’autre part, les Européens, les épouseront-ils ? J’ai vu dans les écoles d’Alger quelques enfants fils de femmes européennes et de pères musulmans. Je me souviens centre autres de deux petits blondins, blancs et roses, aux yeux bleus, de l’école arabe de M. F. ; à première vue je reconnus qu’ils avaient du sang français dans les veines ; je les interrogeai : la mère de l’un, morte depuis, était de Normandie, l’autre de la Touraine ; ces femmes avaient épousé des musulmans et s’en étaient bien trouvées, paraît-il. Mais ce ne sont là que de rares exceptions. Citerai-je un cas plus éclatant ? Sa Majesté Chérillienne, l’empereur du Maroc, entre autres femmes, a épousé une Anglaise d’infiniment d’esprit, de distinction, de caractère. La cherfa a su se créer dans ce milieu une situation tout à part ; elle fait élever au lycée d’Alger ses deux fils que j’ai vus. Mais qui prendra pour une règle commune ce cas particulier qu’expliquent et justifient si, l’on veut, la passion d’une part et de l’autre une incomparable supériorité d’esprit ?

Revenons à nos jeunes filles de l’école de Thaddert-ou-fella. Si elles ne trouvent pas à se marier, que deviendront-elles ? La vie de famille leur étant interdite, n’est-il pas à craindre qu’elles ne tombent dans le vice, dont leur éducation, leur instruction même leur ouvriront plus facilement les portes ? Le vice, si élégant qu’il soit, n’est pas moins le vice. Notre conscience, satisfaite des succès scolaires que nous avons plaisir à enregistrer, s’attriste de cette perspective où la responsabilité est si singulièrement engagée. Il y a là un problème social d’une gravité redoutable dont la solution me préoccupe, et que je me permettrais de soumettre à l’honorable M. Sabatier, si ces lignes tombaient sous ses yeux ; et je le ferais avec d’autant plus de liberté que nul plus que moi ne reconnaît combien cet essai, dont il a pris l’initiative, fait honneur à la générosité de ses sentiments. Je m’entretenais un jour de cette question avec un aimable colonel de gendarmerie que nous avons rencontré à Akbou et que j’ai retrouvé dans le chemin de fer de Constantine et dans la voilure de Sidi-Brahim. Je ne négligeais jamais une occasion de me renseigner et de m’instruire auprès des personnes compétentes. « Nos gendarmes, nos douaniers, me disait-il, épouseraient peut-être volontiers ces jeunes filles, en considération de leurs talents de femme de ménage et d’intérieur. Encore voudraient-ils une petite dot ! » L’État, qui fait déjà tant de sacrifices, voudra-t-il assumer cette nouvelle charge ? le pourrait-il ? Et les communes, peut-on songer à les pousser dans cette voie ?

D’ailleurs, je le répète, si la confiance qu’inspire le caractère de Mme M. fait accepter cette tentative, il semble que ce ne saurait être qu’une exception, et qu’il ne faudrait pas espérer pouvoir la répéter dans les mêmes conditions. Le recteur, à la suite de la conférence pédagogique dont je parlerai plus loin, a reçu la visite d’un père kabyle qui lui a dit tout crûment : « On nous raconte que tu veux nous prendre toutes nos filles dans tes écoles ; si cela est vrai, nous n’avons plus qu’à travailler une route pour aller nous jeter dans la mer. »

À Bougie, Mlle D. a ouvert un externat où elle enseigne entre autres choses la comptabilité à des filles indigènes. On sait combien les Kabyles sont aptes et adonnés à l’industrie et au commerce : en gens pratiques, ils ont vite calculé l’utilité de ces connaissances ; leurs filles mettent à jour la comptabilité des parents, quelques-unes ont trouvé au dehors un emploi rémunérateur qui ne flatte pas moins l’amour--propre que l’esprit intéressé des indigènes. Mais ces jeunes filles sont externes, elles rentrent chez elles chaque soir, elles ne quittent pas la maison paternelle et ne prennent pas d’autres habitudes de vie que leurs familles. Puis il s’agit ici d’une ville où le contact avec l’Européen est permanent et date de loin. Les mêmes effets ne se font pas sentir dans des villages éloignés de tout centre civilisé. Peut-être la solution de la question est-elle là, et les externats comme celui de Mlle D. devront-ils être préférés aux internats tels que ceux dont M. Sabatier a osé donner l’exemple, louable d’ailleurs. Encore une fois, je me borne à exposer les éléments du problème, sans me prononcer sur la solution ou les diverses solutions qui pourraient lui être données.

Quoi qu’il en soit, on ne saurait trop louer le mérite de Mme M., qui a réussi dans la plus délicate des tâches. Le recteur la tient avec raison en haute estime. Elle a su dans une juste mesure allier l’école et le ménage. La mesure, tout est là !

Fort-National, 21 mars.

Après cette très intéressante visite à Thadderth-cu-fella, nous remontons déjeuner chez l’administrateur. Puis nous faisons le tour de la ville ; à moins d’un kilomètre se voient les ruines noircies d’une école d’arts et métiers fondée par le général Hanoteau et qui prospérait avant l’insurrection de 1871, mais qui, brùlée par les Kabyles, a été transportée à Dellis. Le terrain a depuis été cédé en échange à M. de Lavigerie, archevêque d’Alger, Tunis et Carthage, qui jusqu’à présent n’en a rien fait. L’administration universitaire pourrait peut-être racheter ce terrain et y établir une école supérieure ou une école professionnelle. Le recteur, dont le zèle éclairé est toujours à l’affût des occasions propres à favoriser les intérêts scolaires, propose d’aller voir le maire de la commune européenne de Fort-National (lequel est le boucher de l’endroit), et de l’entretenir immédiatement de ce projet. Le maire ne demanderait pas mieux que de s’y prêter, mais il ne veut pas engager les fonds de sa commune. L’aimable M. Demonque s’offre à faire les premiers frais sur les fonds de la commune mixte si le projet est mis à exécution. Je connais trop bien le recteur pour craindre que le projet tarde à être établi et reste longtemps dans les cartons de l’académie.

L’après-midi passe vite. Nous entrons au Cercle des officiers et saluons le commandant supérieur de Fort-National, qui est le commandant du bataillon de zouaves en garnison dans la citadelle. Puis à notre tour nous invitons à notre table de l’Hôtel des Touristes M. et Mme Demonque et leur famille, l’administrateur-adjoint, le stagiaire, l’aimable docteur Pons. La causerie se prolonge, vive, animée, toujours intéressante pour nous qui avons tout à apprendre. Il est encore minuit quand nous nous couchons.

Le lendemain, lundi 22, levé de bonne heure, je vais me promener du côté de l’esplanade. Une surprise m’y attendait : le temps, couvert la veille, s’est levé, l’horizon élargi : c’est une révélation soudaine, le plus magnifique lever de rideau ; tout près, devant moi, le Lella-Khredidja à 2,318 mètres, le Ras-Timedouine à 2,300 mètres, le Tamgout des Beni-Mansour à 2,000 mètres, toute la chaîne du Djurdjura étincelle au soleil sous la neige immaculée de ses hauts sommets : à leur pied s’étagent des pentes profondes, abruptes, mais verdoyantes et bien cultivées ; les jardins s’accrochent au bord des précipices. À droite, des pitons plus sombres sont couronnés de groupes de maisons serrées formant autant de Kkarouba ou sections de thadderth. Je rentre chercher mes compagnons pour les faire jouir du magnifique tableau des montagnes, de ces sommets neigeux illuminés de teintes roses : tous sont comme moi émerveillés,.

Fort-National, 22 mars. Conférence pédagogique.

La journée sera sérieusement occupée : une conférence pédagogique doit réunir les instituteurs et les institutrices de la contrée ainsi que les adjoints et moniteurs indigènes : convoqués pour 9 heures, tous sont exacts au rendez-vous. M. le recteur nous présente l’inspecteur primaire de Tizi-Ouzou, M. Regulato : c’est un ancien professeur au collège de Bone et qui, je crois, n’appartient que depuis peu à l’enseignement primaire.

La réunion se lient à l’école de Fort-National. Le sujet traité est celui-ci : De l’instruction et de l’éducation des indigènes. M. Regulato rend compte des compositions en général, il loue le travail consciencieux, la connaissance du sujet, l’esprit d’observation et de méthode dont elles témoignent, puis il lit quelques-unes des copies, les meilleures. Je les résumerai, à cause de l’intérêt particulier d’une foule de questions qu’on n’a pas à examiner dans les écoles de France.

Le premier devoir lu est celui de M. D., directeur de l’école de Miran chez les Beni-Djennad[17]. M. D. demande que le Coran suit enseigné dans les écoles indigènes ; il y voit un excellent moyen d’atténuer, sinon de dissiper, les susceptibilités des familles qui redoutent pour leurs enfants le contact unique de nos instituteurs. Un taleb viendrait dans chaque école, à une heure et durant un temps qui resteraient à fixer, faire lire et apprendre aux élèves le Coran, c’est-à-dire la loi religieuse, politique et civile de l’Islam. C’est aussi l’avis de M. Fatah, l’habile directeur de l’école arabe d’Alger ; il a traité ce sujet dans un travail dont il est donné lecture.

À notre grand étonnement, et c’est la qu’éclate le plus vivement la différence entre le Berbère et l’Arabe, les adjoints et les moniteurs indigènes repoussent la proposition de M. D. ; mais ils demandent qu’on enseigne l’arabe[18] à leurs élèves. Le Kabyle, nous l’avons déjà dit, n’est pas seulement laboureur ; habile commerçant, il transporte les produits de son industrie hors de sa tribu jusqu’en pays arabe ; la connaissance de la langue arabe lui est et lui deviendra de plus en plus nécessaire pour ses transactions. Plusieurs maîtres indigènes prennent la parole sur cette question ; ils sont unanimes pour s’opposer à l’introduction de l’enseignement religieux dans leurs écoles : l’un d’eux est pourtant d’origine maraboutique. Ils sont d’ailleurs très réservés dans l’exposé des motifs, mais on comprend aisément leur pensée sous leurs réticences voulues : ils redoutent d’augmenter l’influence du marabout, que les Arabes leur ont d’ailleurs violemment imposé au moment de la conquête ; plus superstitieux mais moins croyants que les Arabes, ils voudraient s’en affranchir eux et les leurs, mais ils ne peuvent faire autrement que de le subir. Le combattre ouvertement, refuser de payer la dîme illégale mais trop réelle que prélève le marabout sur la récolte de blé, d’huile, etc. résister à son indiscrète intervention dans les affaires privées et même domestiques, serait s’exposer à se voir susciter de perpétuels ennuis, d’insurmontables embarras. N’en est-il pas encore ainsi chez nous au fond de beaucoup de nos campagnes ? N’avons-nous pas vu tout récemment dans une sous-prélecture du département de la Loire-Inférieure un instituteur trop peu pratiquant mis par une coterie dominante au ban des fournisseurs et menacé de mourir littéralement de faim lui et les siens ? Pour la Kabylie, notre intérêt politique nous commande évidemment de nous associer aux appréhensions dont témoignent nos maîtres adjoints et de ne pas contribuer à grandir l’influence du marabout.

M. A., directeur de l’école d’Aït-Saada, traite de tout autres questions. Il propose d’établir, à côté de l’école, des fromageries. L’idée, très pratique, n’est pas nouvelle. L’administration a, en effet, déjà acheté, sur le territoire des Ogdal de la tribu des Beni-Sedka (commune mixte de Djurdjura), un terrain de 4 hectares avec prairies et a l’intention d’y installer une école spéciale, pour y apprendre aux jeunes indigènes, entre autres choses, à faire, avec le lait de leurs petites vaches, des fromages qui seront une source de revenus pour ces Beni-Sedka, les plus pauvres des Kabyles, qui vivent la plus grande partie de l’année avec leurs troupeaux dans les montagnes, comme les Suisses, mais n’ont aucune industrie. M. A., dont l’école est la dernière dans le Djurdjura et qui, vivant isolé comme ses voisins les indigènes, connaît bien leurs misères et leurs besoins, presse l’administration de réaliser ses projets.

MM. G. et P. ont fait un travail en commun ; ils demandent que des notions d’agriculture et de jardinage soient données dans toutes les écoles. Les Kabyles, disent-ils, sont particulièrement aptes à cet enseignement et désireux de le recevoir ; les résultats obtenus par ces instituteurs nous l’auraient prouvé, si les cultures du pays ne le démontraient péremptoirement. Le recteur a déjà pris les devants : c’est ainsi que, désireux de contribuer à répandre parmi les viticulteurs les résultats de l’enquête faite au dernier congrès de la Société climatologique et de la Société agricole, il a demandé 500 exemplaires de la notice publiée a ce sujet, et s’est empressé de les faire répartir dans les centres viticoles par les soins des instituteurs, qui en doivent faire le sujet d’une conférence publique. Il s’occupe aussi de la création d’écoles d’horticulture. Rien ne saurait être plus utile dans un pays neuf où l’enseignement est ce qui manque le plus, où il n’y a pas de traditions, où les études, les expériences durent encore. Il ne dépendra pas du recteur que ces écoles ne soient bientôt ouvertes.

MM. G. et P., abordant ensuite le côté matériel de la situation des instituteurs, demandent que le traitement des adjoints soit porté de 2,100 à 2,500 francs, et que celui des moniteurs indigènes, tout à fait insuffisant en effet, soit sensiblement relevé. Le traitement de ces derniers varie de 400 à 900 francs ; de plus, ils touchent un éventuel de 1 franc par mois et par élève qui suit effectivement leur classe. Il avait semblé bon de les intéresser par ce petit supplément à user de leur influence sur leurs coreligionnaires pour les décider à amener les enfants dans nos écoles. Leur traitement n’en est pas moins insuffisant. Je crois qu’on l’avait d’abord calculé sur la dépense moyenne d’argent nécessaire à un Kabyle pour vivre ; on n’avait peut-être pas prévu que ces indigènes prendraient peu à peu nos habitudes de vie et que leurs dépenses s’élèveraient en conséquence. Tel q#’il est, leur traitement ne suffit plus ; leurs parents, qui s’imaginaient sans doute aussi que la moindre place française couvrirait d’or leurs fils une fois instruits, ne trouvent pas la position assez brillante pour les y engager ; les jeunes gens eux-mêmes en sont éloignés par ces émoluments précaires et ils préfèrent viser les emplois plus rémunérateurs de commis-interprètes, commis-greffiers, khodja, etc.

L’intérêt de notre influence nous commande de faire là un sacrifice qui encourage nos bons élèves indigènes à se faire instituteurs, c’est dans l’école assurément qu’ils seront nos meilleurs alliés. Le recteur les engage à conquérir le brevet qui leur permette d’être non plus simples moniteurs, mais instituteurs-adjoints, et de devenir plus tard directeurs ; il leur fait voir la grande amélioration que comporte cette situation nouvelle. L’un d’eux demande aussitôt : « Mais ces places nous seront-elles garanties ? Ne nous faudra-t-il pas les attendre trop longtemps ? » Et le recteur, se tournant vers moi, me dit : « Voyez, comme ils sont pratiques ! » De plus, ces moniteurs préféreraient un traitement fixe à toute espèce d’éventuel, quels que puissent être avec le temps les avantages présentés par ce mode de traitement supplémentaire : ce qu’ils demandent avant tout, c’est évidemment la certitude et la sécurité. Toujours pratiques, ces Kabyles, et positifs ! Mais n’est-il pas curieux de retrouver chez eux les mêmes préoccupations d’une modeste certitude que chez notre petite bourgeoisie ? Amrouche-ou-el-Hadi, Si-el-Haoussine, Ali-ou-Chalel ont entre autres pris à cette longue discussion une part qui montre combien ils songent a l’avenir, et qui n’a pas été la moindre de nos surprises.

Il est très regrettable que Mme G. n’ait pu traiter aussi la question : sa compétence dans les choses de l’instruction, sa connaissance de la langue et des mœurs kabyles, ses relations intimes et suivies avec les familles, surtout avec les mères, lui auraient à coup sûr suggéré un bon nombre d’idées utiles et nous auraient valu des renseignements précieux ; mais cette vaillante institutrice a été depuis quelque temps, paraît-il, trop souffrante pour pouvoir trouver, en dehors de ses occupations personnelles et des soins particuliers qu’elle donne aux familles indigènes, le temps nécessaire à la rédaction du rapport qu’elle avait projeté.

Mme M. a fait un travail très simple et très pratique qui ne nous surprend pas. Elle insiste sur les leçons de ménage, couture, lavage, repassage, cuisine ; et les détails que son mémoire nous donne abondamment sur les heureux effets de cette culture domestique sont d’autant plus méritants que ses succès comme institutrice enseignante sont plus remarquables et qu’elle aurait pu croire qu’elle pouvait s’y tenir.

Mlle B., son adjointe, a beaucoup voyagé et beaucoup comparé : l’Orient lui est familier, la Syrie aussi bien que l’Afrique. Frappée des difficultés que présente l’avenir des jeunes filles indigènes, qui risquent de se trouver acculées à une impasse, prises entre les méfiances de leurs coreligionnaires ou leurs propres dédains et les répugnances de nos colons, elle propose que la fille indigène ne reçoive l’instruction de nos écoles que dans son jeune âge, de cinq à dix ans par exemple, et rentre ensuite dans sa tribu ; de cette façon elle n’aurait pas assez longtemps vu et pratiqué la civilisation française, elle ne se serait pas assez complètement assimilé nos mœurs et nos habitudes de bien-être et de confortable, pour ne plus vouloir accepter la vie indigène ni prendre un mari parmi les siens. Je suppose que Mlle B., qui a de l’expérience et de la maturité, a dû prévoir l’objection que soulèverait cette proposition : la crainte que les enfants, retirées sitôt de nos écoles, ne risquassent d’oublier complètement les leçons d’éducation et d’instruction qu’elles y auraient reçues ; mais peut-être pense-t-elle qu’il leur en resterait toujours un souvenir suffisant pour montrer plus d’empressement à envoyer plus tard à leur tour les leurs à l’école. Il est certain que le relèvement de ce peuple attardé dans une ignorance séculaire ne saurait être l’œuvre d’une seule génération, mais qu’il faudra bien des années pour que cette grande œuvre s’accomplisse. Il y aura lieu de se résigner à accepter plus d’une mesure de transition : c’est à ce point de vue, sans doute, que Mile B. nous a proposé sa solution, et avec cette restriction que l’avenir rendra la tâche plus facile. Quelle que soit la suite qu’on y doive donner, le travail de Mlle B. avait un mérite spécial qui n’échappe à personne et que M. Regulato a justement mis en relief : il est bien écrit, d’un style élevé, soutenu, élégant.

La lecture de ces rapports s’est arrêtée là : ils suffisent assurément pour donner la preuve que nos instituteurs en Algérie savent non seulement diriger une classe avec fruit, mais aussi étudier les questions capitales dont la solution importe à l’avenir de nos écoles dans notre grande colonie. Je doute que les conférences pédagogiques donnent en France des résultats plus sérieux et plus complets.

Je joindrai à ce compte-rendu l’examen de deux autres questions qui ont été incidemment traitées dans la conférence ou en dehors et dont l’importance m’a particulièrement frappé : celle de l’enseignement obligatoire pour les indigènes, et celle des cours d’hygiène usuelle et de médecine pratique à l’usage des maîtres.

La question de la fréquentation des écoles, de l’école obligatoire, est une des plus intéressantes à coup sûr, c’est même la question vitale. Au début, les Kabyles se sont montrés hostiles a l’obligation ; ils paraissaient craindre qu’après avoir instruit leurs enfants on ne les leur prit pour en faire des soldats. Il a fallu beaucoup de temps et de patience et les assurances de l’expérience pour les convaincre que nous n’avions pas de telles intentions. Aujourd’hui, ils commencent à avoir confiance et envoient leurs enfants à l’école avec assez de bonne volonté ; de plus, les administrateurs font intervenir leur influence pour les y pousser ; mais les instituteurs sont d’avis que l’heure est venue de mettre à exécution la loi d’obligation pour obtenir une fréquentation régulière.

Il leur paraît aussi nécessaire d’attirer les enfants par l’appât des récompenses en nature ; on pourrait par exemple généraliser l’usage des centimes bons points avec lesquels les élèves peuvent s’acheter dans l’école même et à bon marché des chaussures, des châchias, des gandouras, et qui ont le double mérite de tenir leur ardeur toujours en éveil et de leur enseigner les bienfaits de l’économie. Ces encouragements manquent trop souvent à nos écoles de Kabylie. « Depuis trois ans que la mienne est fondée, dit M. G., les enfants n’ont rien reçu. Cela est d’autant plus fâcheux que leurs petits camarades des Pères Blancs reçoivent de temps en temps divers petits objets qui flattent les parents comme les enfants. » Les uns et les autres font des comparaisons qui ne sont pas en faveur de nos écoles publiques et qu’il importe de faire cesser.

À cette question de l’obligation s’en rattache une autre qui a appelé l’attention de l’administration ; elle intéresse les élèves qui se destineraient, par exemple, à l’école normale ou à l’école des arts et métiers, ou aux écoles agricoles qui seront créées. Que feront-ils de treize à dix-sept ans, lorsqu’ils auront suivi toutes les classes de l’école primaire de la commune ? Ils n’y peuvent rester indéfiniment, et d’ailleurs le niveau de leurs connaissances ne s’y élèverait guère, ils tourneraient sans cesse dans le même cercle. Le recteur sent bien qu’il y a là une difficulté, aussi étudie-t-il la création d’écoles supérieures où les élèves qui désirent continuer leurs études primaires pourraient rester en continuant à s’instruire jusqu’à ce qu’ils fussent en âge de se décider pour une carrière spéciale. On ferait utilement dans ces écoles des cours de pédagogie et d’hygiène.

En 1882 des cours d’hygiène et de médecine usuelles furent institués pour les maîtres et les maîtresses sortis de l’école normale ou ayant personnellement conquis le brevet ; avant de se rendre dans les tribus où ils devaient diriger des élèves et conseiller les familles, ils firent un stage médical à Fort-National. L’habile docteur Pons fut chargé du cours : le matin de 8 à 10 h. 1/2 nos futurs instituteurs, sous sa direction, soignaient, pansaient les malades à l’hôpital, faisant le service d’infirmiers ; l’après-midi de 2 à 3 heures ils suivaient un cours théorique : à la fin de l’année ils reçurent un certificat spécial. Pour occuper le reste de la journée, M. Scheer, alors instituteur à Fort-National, nommé directeur de ce cours normal, donnait à ses confrères des leçons de langue, d’us et coutumes indigènes ; connaissant le pays à fond, il leur faisait faire le jeudi dans les tribus des promenades du genre de nos promenades scolaires, qui les initiaient aux habitudes et aux mœurs des populations au milieu desquelles ils étaient appelés à vivre ; ils se faisaient ainsi connaître et s’associaient à la grande popularité dont jouissait M. Scheer, déjà fort apprécié dans les moindres villages.

Ce cours très précieux, dont les Jésuites nous avaient donné l’idée et dont les bons résultats se firent bientôt sentir, ne dura malheureusement que sept mois. Les maîtres et les maîtresses qui le suivaient touchaient leur traitement ; c’était une dépense que l’État ne put continuer, au grand dommage de notre influence. Ne serait-il pas possible de le reconstituer en pays kabyle, et de l’organiser en pays arabe ? Le recteur dit à cela que les fonds nécessaires lui manquent, et que d’ailleurs il n’a personne à qui il puisse confier la direction de ce cours normal : or toute réunion d’instituteurs doit avoir un directeur. Mais ne serait-il pas possible, en intéressant les communes à cette œuvre, d’obtenir d’elles des subventions qui allégeraient la charge de l’État ? Quant à l’homme à qui serait confiée cette direction, il ne faut pas douter que le recteur, avec la grande connaissance qu’il a des personnes et des choses, ne trouvât promptement, s’il avait les fonds, un directeur compétent et habile, ne fût-ce que parmi les instituteurs qui nous ont donné tant de preuves de leur savoir et de leur zèle.

22 mars. Agapes universitaires en Kabylie.

Les deux heures et demie de cette matinée ont été bien occupées : il est temps d’aller déjeuner. Les instituteurs réunis au centre de la commune pour la conférence s’étaient entendus pour prendre leur repas en corps : ils nous avaient délégué le matin trois des leurs qui étaient venus, au nom de leurs collègues, nous prier de leur faire l’honneur de partager ce repas. Nous avons accepté, à la condition qu’ils ne changeraient rien au menu qu’ils avaient pro : jeté et que nous paierions les vins.

À midi la table était dressée en fer à cheval, dans la grande salle de l’hôtel, pour 39 convives : nous six, l’administrateur, 23 instituteurs ou institutrices et 9 indigènes. Le recteur occupait le milieu de la table et avait à sa droite Mme Lenient, à sa gauche une institutrice, puis l’administrateur ; j’avais à ma droite Amroucheou-el-Hadi, l’adjoint breveté qui avait pris une part si intéressante à la discussion des divers questions soulevées à la conférence. Je remarque que deux seulement des indigènes s’abstiennent de boire du vin. Inutile de dire si le repas est gai. Au dessert nous faisons venir quelques bouteilles de vin de Champagne. Nos indigènes ne connaissaient pas ce vin français par excellence ; ils y goûtent d’abord avec appréhension, mais ils l’apprécient vite et je vois avec plaisir que nul d’entre eux ne le refuse.

Naturellement plusieurs toasts sont portés. Le recteur rappelle que le gouvernement de la République ne cesse de se montrer soucieux des intérêts des écoles, et a plus que tout autre à cœur de répandre l’instruction jusque dans les villages les plus reculés du pays africain ; il félicite les instituteurs des résultats qu’ils on : obtenus et qu’il a plaisir à constater publiquement, et charge les indigènes présents de transmettre à leurs compatriotes l’expression des bons sentiments dont la France est animée en vue de leur bien-être et de leur développement intellectuel ; il les prie d’attirer leurs coreligionnaires à nous qui venons à eux les mains pleines de bienfaits : il faut, dit-il, que l’instruction se répande dans tout le pays ; l’œuvre ne sera complète que le jour où il n’y aura plus de différence entre les Français et les Kabyles et où tous ne feront plus qu’un même peuple. M. Lenient, dans une éloquente et chaude improvisation, rendant justice à chacun, félicite le recteur de l’initiative qu’il a prise de venir visiter les écoles jusqu’au fond de la Kabylie, les inspecteurs, de la sollicitude continue qu’ils déploient pour suivre et favoriser les progrès scolaires, les instituteurs, de l’ardeur qu’ils apportent à leurs fonctions, les institutrices de leur bonne grâce et de leur habileté à gagner la confiance des Kabyles, les maîtres indigènes de l’utile collaboration qu’ils nous donnent ; il se réjouit d’avoir pu faire ce voyage qui lui a permis de voir tant de si belles et bonnes choses, et termine en assurant qu’il gardera, que tous garderont le souvenir de ces agapes fraternelles qui réunissent les trois ordres d’enseignement : supérieur, secondaire et primaire. Alors se lève mon voisin Amrouche, il remercie dans les meilleurs termes le recteur, les inspecteurs et les professeurs de France qui sont venus voir leur pays et leurs écoles ; il nous assure que les Kabyles n’oublieront jamais cette visite, et, confiant dans l’avenir, il boit à la fusion des races.

Mais l’hôtesse avait oublié le café ! Jamais repas en Algérie se termina-t-il sans café ? Il fallait le temps de le faire rependant. Je me permets, en attendant, de me lever à mon tour et de raconter aux indigènes présents une anecdote qu’ils ne connaissaient pas. « Un jour, un ami de Franklin vint lui demander 500 dollars. « Je ne suis pas assez riche pour vous les donner, répondit l’excellent homme ; je vous les prête, mais vous les rendrez quelque jour et aux mêmes conditions à un autre honnête homme dans le besoin : si mes dollars changent ainsi souvent de mains, ils finiront par faire beaucoup de bien. » Nous vous donnons de même l’instruction, mes amis, mais c’est à la condition qu’à votre tour vous la transmettiez à vos compatriotes avec les notions d’ordre, de justice, de moralité que vous aurez puisées à l’école française, et que vous nous aiderez à les faire passer dans les habitudes de la vie de chaque jour. »

Qu’on ne croie pas que les indigènes soient incapables de comprendre un tel langage. En diverses circonstances nous avons eu la preuve que leurs cœurs comme leurs intelligences sont accessibles aux idées les plus élevées de progrès moral. Je citerai un petit fait dont je puis garantir l’authenticité. Une mère kabyle, la femme du président des Beni-Yenni, s’intéressant aux progrès de son fils, élève de l’enseignement spécial au lycée d’Alger, se faisait rendre compte de ce qu’il faisait en classe et traduire parfois quelque passage de ses livres. Un jour le jeune homme lui lisait un chapitre traitant des devoirs des fils vis-à-vis des parents, en particulier du respect pour la mère. À ces prescriptions inconnues dans l’Islam, la mère pleurait d’attendrissement ; elle ne sut que dire : « Ces Français, mon fils, comme ils sont ! écoute-les bien. » Combien l’histoire est touchante ! Elle indique la voie à suivre ; elle nous livre le secret pour assurer notre influence : adressons-nous au cœur non moins qu’à l’esprit de ce peuple, longtemps hostile parce qu’il fut maltraité de tous, gagnons-le par la supériorité de notre enseignement moral, convainquons-le avant tout de l’honnêteté de cet enseignement : quand nous l’aurons persuadé qu’il ne s’agit pas de simples formules philosophiques, de vaines abstractions, mais que cette morale fait le fond même de notre vie publique aussi bien que privée, notre cause sera gagnée auprès de ces cœurs simples. Encore une petite anecdote, si vous voulez bien : je ne saurais cette fois me rappeler de qui je la tiens, mais je certifie l’avoir entendu conter. Un Kabyle avait vu son champ atteint par les travaux d’une route, et, de jeunes oliviers qu’il avait plantés en bordure ayant été abattus, il réclamait une indemnité de quelques francs. L’ingénieur des travaux, reconnaissant la justesse de sa réclamation, lui fit payer immédiatement le prix qu’il demandait : « Si tous les Français, dit le Kabyle surpris, étaient aussi justes que toi, nous ne les aurions pas combattus, nous nous serions soumis tout de suite. » — « Je fais le même travail qu’un Français, disait un autre, pourquoi ne me paies-tu pas comme lui ? » J’aime ces menus faits, ils en disent plus que de longues histoires. Le joug capricieux et violent des Arabes, puis des Turcs, que les Kabyles ont subi durant des siècles, n’a pas éteint chez eux la notion supérieure de la justice : ne froissons pas ce sentiment, mettons toujours nos actes d’accord avec nos principes, et nous aurons bientôt pour nous et avec nous ces fières populations qu’aucune violence n’a pu dompter : ce sera la justification de notre conquête. Les Kabyles d’ailleurs ne sont pas non plus, comme on l’a dit, réfractaires à toute constitution politique et sociale ; longtemps avant notre arrivée en Afrique, ils avaient une vie municipale très avancée, des mœurs égalitaires et démocratiques qui doivent les rapprocher de nous.

Ne croyez pas que, en m’étendant aussi longuement sur cette petite fête de la famille universitaire, j’aie cédé au simple plaisir de raconter une agréable anecdote de voyage. Cette fraternelle réunion portera ses fruits, n’en doutez pas ; elle les a portés déjà ; il m’est depuis. revenu de plusieurs sources que les moniteurs n’avaient eu rien de plus pressé que d’en parler aux leurs, et que ceux-ci se redisaient les uns aux autres avec une surprise et une satisfaction mêlée d’un certain orgueil les divers incidents de cette journée, dont ils s’étaient fait conter les moindres détails : le sultan des études (le recteur), le beylik (gouvernement) et deux grands savants de France (!!) étaient venus visiter leurs tribus et leurs écoles, et leurs fils avaient déjeuné avec eux ! On en parlera longtemps le soir dans les tribus, nous dit-on.

Après le déjeuner, une petite promenade le long de la terrasse, le temps de fumer un cigare. L’heure de midi est charmante en ces premiers jours de printemps : devant nous se déploie le magnifique panorama de la vallée du Sebaou, dont le mince filet d’eau brille là-bas au soleil entre les trouées des monts comme un ruban d’argent. Les conversations se mêlent plus intimes, toutes cordiales ; nous écoutons curieusement nos aimables amis nous dire les mille détails de leur vie de chaque jour, leurs plaisirs et leurs ennuis : que de choses intéressantes nous avons encore apprises ! Plaisirs des yeux et des oreilles !

À trois heures nous retournons à l’école : quelques élèves de Fort-National, moitié européens, moitié indigènes, ont été convoqués : devant eux, mais pour nous, doit être faite par un instituteur une leçon de lecture et d’explications françaises. C’est M. D., directeur de l’école de Tamazirt, que désigne le sort : il fait lire ces élèves qui ne sont pas les siens et qui ne le connaissent pas plus qu’il ne les connaît lui-même, il les interroge, provoque leurs réponses, qu’il complète et qu’il résume, explique le sens des mots, tout cela avec une chaleur communicative qui les entraîne. Assurément cette leçon improvisée est bien faite ; aussi ne sommes-nous pas surpris d’apprendre qu’en quelques années de service seulement M. D. a fait recevoir vingt-quatre élèves kabyles tant au certificat d’études qu’au cours normal annexé pour les indigènes à l’école normale de Mustapha. Il vient depuis de conquérir honorablement lui-même le certificat d’aptitude pédagogique. Mais, sans diminuer en rien le mérite de M. D., nous sommes convaincus que le hasard n’a pas désigné le seul méritant : les résultats que nous avons partout constatés nous donnent l’assurance que plus ! d’un autre de ses confrères nous eût fait une aussi bonne leçon : je suis sûr que M. D., qui les connaît, ne me démentira pas.

Une nouvelle promenade, une visite à la citadelle, dont M. D. nous fait les honneurs, termine l’après-midi : les zouaves reviennent de l’exercice de ce pas alerte que le clairon marque et enlève. Du haut des bastions nous dominons tout le pays au loin : dans les embrasures dorment les noirs canons qui dans quelques minutes anéantiraient à deux lieues à la ronde les thadderth rebelles. Les Kabyles le savent : initium sapientiæ timor Domini, la crainte est le commencement de la sagesse ; mais elle n’en est que le commencement, ne l’oublions pas : la sympathie, l’affection, la reconnaissance, l’intérêt en sont le couronnement et la fin.

Nous dînons tard et simplement : la soirée se prolonge cependant ; nous échangeons nos impressions, nous sommes unanimes à déclarer que la journée est bonne. Un instituteur vient conter au recteur ses tribulations personnelles. Que voulez-vous ? on n’a pas M. le recteur tous les jours à sa portée, et il en profite. L’excellent M. Jeanmaire l’écoute avec bienveillance et promet de lui donner satisfaction ; il est à plaindre en effet, mais il est bien prolixe. Puis vient une autre présentation, bien curieuse celle-ci : un indigène. Boussaad-Naït-ou-Kaci des Beni-Attaf. C’est l’homme qui, un matin d’avril 148714, est venu prévenir le commandant supérieur de Fort-National que les Kabyles étaient révoltés et qu’il allait être attaqué, On n’eut que le temps de fermer le fort : deux heures après, l’insurrection arrivait armée, furieuse, grondante ; deux mois durant elle assiégea inutilement le fort qui fut enfin délivré par les généraux Lallemand et Cérès. Boussaad, qui avait prévenu la garnison et était resté enfermé avec elle, reçut la médaille militaire. Mais il est depuis lors mal vu de ses coreligionnaires qui soupçonnent sa trahison et plus d’une fois ont failli le tuer : nous avons dû le protéger. Il demande au recteur de vouloir bien l’appuyer auprès du gouvernement afin de lui faire obtenir la croix comme compensation de ses ennuis. La conversation se fait par interprète ; le recteur a beaucoup de peine à lui faire comprendre qu’il n’est pas compétent dans cette affaire.

23 mars. Taourirt-Mimoum des Benni-Yenni.

Le lendemain, mardi 23, à 8 h. du matin nous faisions, nos adieux à Fort-National après avoir envoyé par télégraphe de nos nouvelles et un bon souvenir aux nôtres, et notre caravane se mettait en route pour la tribu des Beni-Yenni. L’administrateur nous accompagne avec ses cavaliers. La route est belle, tracée en lacets très allongés ; elle contourne les pics sur les crêtes à 1000 mètres d’altitude et permet d’embrasser un vaste horizon ; à droite le regard plonge dans des vallées verdoyantes et touffues que dominent des mamelons couronnés de villages : le temps est chaud, mais l’air est vif sur ces hauteurs ; nous trottons gaiement, nous entretenant encore de la journée de la veille.

Mais voici qu’au bout d’une heure nous commençons à descendre par des sentiers étroits, à pic, que je n’aurais cru praticables que pour des chèvres. Heureusement les mulets ont le pas sûr ; ils vont lentement dans les endroits difficiles, choisissant et tâtant la place, posant le pied lourdement ; il faut se fier à eux, à leur instinct et. sans cesser de les tenir bien en main, ne pas contrarier leur allure. Ils ne marchent jamais au milieu du sentier, mais à droite ou à gauche, toujours sur la crête, au bord extrême du ravin qui a 600 pieds de profondeur ; c’est effrayant : ceux qui ne peuvent sans trouble sonder de l’œil ces précipices béants tournent la tête de l’autre côté. La marche est extrêmement fatigante quand on n’a pas l’habitude de ces descentes vertigineuses ni des secousses saccadées qu’elles impriment à tout le corps : il faut se tenir à moitié renversé sur la croupe pour faire équilibre à la pente et ne pas risquer de passer par dessus la tête de sa monture. Plus nous approchons du fond de la vallée, plus le chemin est mauvais, rocailleux, raviné par les dernières pluies ; nous avons descendu de 600 mètres et nous arrivons enfin sur les bords de l’Oued-Djemàa, la rivière du vendredi, ainsi appelée parce qu’elle passe par un village où le marché se tient le vendredi.

Le président des Beni-Yenni, Ali-ou-Mohand-Arab, est venu à notre rencontre ; nous le saluons, il nous serre la main, puis porte son doigt à sa bouche et le baise : c’est la forme du salut kabyle et nous la retrouvons partout. Il nous faut traverser deux fois la rivière, qui est peu profonde, mais rapide et bouillonnante. Il y a huit jours à peine, les eaux, grossies par les torrents et roulant de grosses pierres arrachées aux escarpements abrupts, ont renversé et entraîné deux indigènes avec leurs mulets ; gens et bêtes ont péri sans pouvoir être secourus. Le président, qui a pris la tête de notre troupe et nous conduit, passe le premier dans le gué et reste à cheval sur la rive ; nous passons à la file, suivant exactement la ligne ; les pierres roulent sous les pieds des mulets, mais le passage n’offre pas même cette apparence de danger dont le souvenir fait frissonner délicieusement et, à mon grand regret, je ne puis dire : Habet nescio quam delectationem proeteriti periculi secura recordatio.

Nous longeons d’abord le lit de l’Oued, dans un fond de vallée très encaissé ; il est 10 h. 1/2, l’air y est étouffé, la chaleur accablante ; l’année dernière, à pareille époque, un de nos meilleurs instituteurs, un homme jeune et des plus vigoureux, M. Michel, qui revenait à son poste après les congés de Pâques, y a été frappé d’insolation ; privé des secours médicaux qui lui eussent été nécessaires, il en est mort.

Puis nous commençons à monter ; la montée est aussi rude que la descente ; il faut maintenant se pencher en avant, mais c’est moins fatigant. La prévenance de l’administrateur a bien réquisitionné des travailleurs kabyles pour faire quelque peu arranger ces sentiers ravagés, mais ils sont encore très mauvais, les pierres roulantes font glisser les mulets. Parfois les précipices s’ouvrent à droite et à gauche, et ceux qui ont le vertige n’ont pas la ressource de détourner la tête ; le vide est des deux côtés, et cette vue pour les personnes qui ne la peuvent soutenir cause, paraît-il, une douloureuse sensation. Je ne crains pas que mon mulet fasse de faux pas, je craindrais plutôt que la terre surchauffée et crevassée par places ne vint à s’ébouler. Le soleil nous tombe perpendiculairement sur la tête : chaque détour du sentier brûlant nous montre les neiges étincelantes des cimes voisines, mais cette vue ne suffit pas pour nous rafraîchir. Des volées de perdrix effarouchées s’échappent sous les buissons, tout près de nous, et leur vol bruyant me fait tourner la tête et faire des péchés d’envie. Un grand vautour à l’humeur sauvage plane longtemps, isolé, guettant de son œil perçant les profondeurs d’en bas ; tout à coup il s’abat lourdement comme une pierre qui tombe et il disparaît dans les replis du terrain.

Nous approchons d’un village : voici la Fontaine aux Femmes : elles viennent y puiser de l’eau, aussi y faire leurs ablutions, peut-être un bout de toilette sommaire ; nous en croisons plusieurs ; elles ont sur l’épaule l’amphore allongée (khoulla) que retient leur bras recourbé, elles portent aux oreilles de larges boucles, sur les tempes des sortes de ferronnières ouvragées ; celles qui ont donné un fils a leur mari portent fièrement au front un large bijou d’argent de forme ronde : à leurs chevilles sonnent des khalkhals, anneaux d’argent, de cuivre ou de fer ; ce luxe annonce d’avance les Beni-Yenni, les bijoutiers de la Kabylie. Il ne faut pas approcher les femmes à la fontaine ; la curiosité a, si j’en crois des histoires qui me sont racontées, assez mal réussi à quelques imprudents Européens qui n’ont pas respecté les coutumes sévères du pays : les you, you[19] des femmes surprises et irritées ont fait vite accourir les Kabyles menaçants, et peu s’en est fallu que des dures matraques[20] dont ils sont toujours armés ils n’aient châtié les indiscrets.

Le hasard nous ménageait une surprise un peu plus loin : en arrivant à une karouba, nous apercevons toute une troupe en marche. « C’est une noce », disent MM. Scheer et V., et nous de presser le pas pour ne rien perdre du coup d’œil. Le cortège s’arrête pour nous laisser passer. Les hommes ont le long burnous blanc, peut-être un peu moins loqueteux que d’ordinaire, mais toujours terni par la terre ; les femmes ont arboré leurs plus belles toilettes à couleurs voyantes et bigarrées et sont parées de leurs plus fins bijoux, bracelets, bagues, colliers, agrafes. La mariée est à cheval, entourée de trois grands Kabyles qui la soutiennent par la taille. Non seulement elle est enveloppée pour ce jour-là d’un long haïk et de voiles blancs de la tête aux pieds, mais de plus un grand foulard rouge lui cache la figure et la tête tout entière : nous nous demandons comment la malheureuse peut respirer. Notre curiosité est déçue. En passant près d’elle je me permet de la saluer de la formule arabe Ala ou saala, « Bonheur et prospérité s, mais personne ne me répond. Peut-être n’aurai-je pas été compris, car les Kabyles ne savent pas l’arabe, et les deux langues n’ont aucun rapport entre elles ; mais j’aurai sans doute été indiscret ; en tout cas j’en suis pour mes frais d’amabilité. Le cortège se remet en route et bientôt disparaît dans le sentier tournant. Les femmes de la karouba, les enfants, les hommes nous regardent passer du seuil de leurs portes, tous nous saluent en levant en l’air quatre doigts de la main droite et nous disent : Bojou, bojou, sidi[21].

Nous voici enfin proche de Teourirt-Mimoun, but de notre voyage : l’amia, l’oukil, le garde-champêtre et la djémâa viennent à notre rencontre ; ils nous attendent au coin d’un petit carrefour qui coupe l’étroit sentier où nous avançons un à un. Nous arrivons enfin. La population (les hommes s’entend) est là tout entière qui nous salue avec cordialité : nous serrons la main à ceux de la première ligne et nous descendons de mulet. Nous sommes las de cette gymnastique muletière de quatre heures ; il nous faut cinq minutes de marche pour rétablir la circulation dans nos jambes engourdies. Afin de me rendre compte du pays, je fais le tour de l’école : elle est bien située sur un plateau découvert, le « plateau du genévrier » (agouni taka) : c’est la seule maison européenne du village de Taourirt-Mimoun, dont elle n’est distante que de quelque cent mètres. Elle est propre, claire, pourvue de tables, bâtie sur le modèle des écoles de Djemâa-Sah’aridj et de Tizi-Rached, mais en meilleur état : comme ces dernières elle a une chambre d’hôtes à deux lits. Nous déjeunons ; il faut-repasser par la série déjà énumérée des mets indigènes ; l’accueil est toujours aussi cordial, mais notre estomac est las plus encore que nos jambes et nos reins.

Après le déjeuner nous inspectons l’école : elle date de 1883. M. V. y est arrivé le 1er décembre de cette même année, mais n’ayant encore ni tables, ni fournitures d’aucune sorte, il n’a pu commencer que le 1er janvier suivant ; un moniteur indigène lui fut adjoint, mais ce n’est réellement que le 1er février que l’école a régulièrement fonctionné. M. V. est Franc-Comtois, ainsi que sa femme ; il est le seul qui soit resté dans le pays de toute une fournée de jeunes instituteurs qui furent envoyés de France alors qu’on crut un moment devoir préférer ceux-ci aux Algériens : l’épreuve n’a pas paru bonne. Sa femme a eu beaucoup de peine à s’acclimater ; elle a persévéré courageusement, cédant au désir de son mari que séduisaient sa situation pécuniairement bonne et le sentiment d’un devoir patriotique à remplir : c’est un homme distingué, plein d’énergie ; on le voit à la direction qu’il a donnée à son école. Au mois de mai 1834 un Français lui fut envoyé comme instituteur adjoint, mais ne resta que quelques mois ; un second partit de même l’automne suivant, n’ayant pu se faire à l’isolement et aux privations. Cette année M. V. a pour adjoint son neveu qui n’est pas marié. Ce point est à noter, car c’est une exception ; les célibataires excitent la méfiance des Kabyles ; mais M. Joseph V. vivant en famille chez son oncle, la susceptibilité indigène a accepté cette situation que le caractère et la conduite du jeune homme ont justifiée. L’école compte 130 élèves, tous indigènes, sauf les deux petites filles de M. et Mme V., qui sont dans la première classe ; très intelligentes, d’esprit vif, sachant bien, elles pourraient obtenir déjà le certificat d’études primaires, si elles n’étaient trop jeunes, n’ayant que huit et neuf ans.’La troisième classe est faite par un moniteur indigène pourvu du certificat d’études primaires, Tomsi, des Beni-Yenni, placé dans la tribu, ce qui est d’un bon exemple et d’une bonne politique.

J’insisterai encore sur cette école parce qu’elle est, avec celle de M. et Mme G., la meilleure que nous ayons visitée. Les petits Kabyles répondent bien en français, en géographie, en histoire, surtout en arithmétique : j’ai déjà dit qu’ils ont des aptitudes très réelles pour le calcul. On me permettra d’entrer ici dans quelques détails scolaires qui intéresseront comme points de comparaison nos instituteurs et nos inspecteurs primaires de France. Un enfant de onze ans, Sidi-el-Haoussine ben Ali, qui a deux ans de classe, nous a raconté d’une façon claire, précise, intelligente, la vie et l’œuvre de Jeanne d’Arc ; le même nous a montré sur la carte les principaux fleuves de France en nommant leurs affluents, puis Rouen, le Havre, Orléans, Lyon. Je lui ai demandé pourquoi le Rhône à Lyon changeait de direction, il m’a répondu : « Parce qu’il est arrêté par les Cévennes. » Je lui ai demande encore quelle était l’importance de Lyon et son industrie principale : il me répond que Lyon est la seconde ville de France et qu’elle est célèbre par ses soieries[22]. Cette interrogation se prolonge cinq minutes sans que l’enfant hésite. M. Lenient me dit : « Si mes candidats au baccalauréat me répondaient ainsi en Sorbonne, je les recevrais avec une bonne note. » Un autre élève est appelé au tableau où nous lui dictons de petites phrases qu’il écrit correctement ; s’il hésite un instant, quatre ou cinq sont empressés à nous fournir la réponse. Dans une phrase il met unes où il n’en faut pas ; je vois un de ses camarades sourire, je lui demande pourquoi il sourit, il m’explique qu’il ne faut pas d’s et pourquoi il ne doit pas y en avoir : l’élève au tableau avait déjà fait la correction et en avait donné au recteur la raison. Le même enfant a, entre autres phrases, très correctement écrit celles-ci : Les projets que nous avons conçus. Nous avons conçu de grands projets. Les chansons que j’ai entendu chanter sont belles. Les femmes que j’ai entendues chanter ont la voix belle. Et, chose plus importante, il a en termes précis rendu compte de l’accord ou de l’invariabilité du participe. Combien de nos élèves n’en feraient pas autant ! Je rappellerai qu’il y a deux ans ces élèves arrivaient dans cette nouvelle école sans savoir un mot de français.

Les cahiers sont bien tenus : sur l’un d’eux je lis Des pinsons, je demande à l’élève : « Comment écririez-vous nous pinçons ? » Il épelle le mot exactement, indique la personne, le temps et le mode de ce verbe, et explique la règle de la cédille. Le recteur fait dire des synonymes, des mots dérivés, des adjectifs de sens contraire : facile, difficile, utile, inutile ; l’écolier ne se trompe qu’une fois, il dit trop vite : content, incontent ! Enfin l’inspecteur fait résoudre au tableau à un autre élève, âgé de douze ans, le problème suivant dont j’ai pris l’énoncé pour le faire faire à Paris en septième au lycée Louis-le-Grand : « Un champ a 135m de long sur 86m de large ; à 420 francs l’hectare, combien le champ a-t-il coûté ? L’élève commence par faire la figure pose bien le problème, indique et fait les opérations successives, et, sans se tromper, trouve le prix exact. Les deux classes que dirigent l’adjoint français et le moniteur indigène donnent des résultats également satisfaisants, tant le directeur communique de mouvement et d’ardeur à tous, maîtres et élèves.

Dans la petite classe, des enfants nous ont présenté des dessins à la main si bien faits que nous ne voulions pas croire qu’ils les eussent dessinés d’après l’objet même : nous les avons fait recommencer sous nos yeux, et nous avons dû nous rendre à l’évidence et reconnaître que ces enfants ont une rare aptitude pour le dessin. C’est une heureuse faculté de nature dans ce pays renommé pour l’orfèvrerie artistique, la gravure sur métaux, la fabrication des armes de luxe.

Aussi avons-nous fait une large distribution de récompenses. La joie de ces enfants faisait plaisir à voir ; je n’en ai jamais vu de plus heureux et de plus émerveillés. Quelques-uns de ces objets leur étaient inconnus et les intriguaient fort ; nous leur avons montré la manière de s’en servir, et ils sont bientôt devenus aussi et plus habiles que nous. En sortant de l’école ils montrent fièrement leurs petites récompenses à leurs parents silencieusement groupés dans la cour ; ceux-ci ne sont ni moins contents ni moins émerveillés que leurs fils : ils nous en témoignent toute leur reconnaissance. Cette cour attenant à l’école n’est pas close ; les enfants en font le lieu de prédilection de leurs jeux et de leurs réunions ; même dans les jours de congé ils s’y rassemblent, ils n’ont point la préoccupation d’échapper à l’œil du maître ; c’est un excellent symptôme.

La promenade dans le village est extrêmement intéressante. Le président nous fait visiter sa maison, et nous présente sa famille. Ce président Ali-ou-Mohand-Arab est fin, intelligent, il parle assez bien le français, mais avec réserve ; son fils, Gana, suit les cours de l’enseignement spécial au lycée d’Alger où il a une bourse qu’il mérite par son travail ; je l’ai vu, il est doux, bien élevé, appliqué, tous ses maîtres font de grands éloges de lui. Sa mère n’est pas moins intelligente ; c’est elle qui pleurait de joie en apprenant quelle éducation morale élevée son fils recevait au lycée. Outre la femme du président, nous voyons ses filles, une jeune nièce de douze ans, mariée depuis un an, jolie ; on voudrait dire qu’elles sont fraîches, mais elles sont toutes fardées. La demeure, qui n’a qu’un rez-de-chaussée, est double, coupée par une petite ruelle. La plupart des pièces sont de moyenne grandeur, mais sombres ; dans l’une il faut allumer la lampe et une chandelle pour permettre d’y voir : le long des parois sont rangées les grandes jarres, appelées asagoume amokhrane, où se conserve la récolte d’huile : dans cette pièce je remarque un bahut ou coffre bas, sculpté, noirci par le temps et assez beau, qui ferait mon bonheur. Une autre pièce est éclairée par une fenêtre, propre, avec une table et deux bancs, ce qui est du luxe : c’est la salle des hôtes, je pense, c’est là que nous sommes reçus : il faut boire du halib, lait doux, pour ne pas offenser ces dames. Elles sont couvertes d’ornements et de bijoux d’argent sur la tête, le front, la poitrine, aux oreilles, aux bras, aux doigts, aux chevilles ; plusieurs de ces bijoux sont curieusement travaillés, nous sommes chez les Beni-Yenni.

Nous allons visiter leurs ateliers où le président nous donne diverses explications. Les uns fabriquent les grosses pièces, les socs de charrue, les fers pour chevaux, mulets, âne :, les haches, les serrures, les entraves pour les bestiaux, des rasoirs, des couteaux, des sabres et ces fameux flissa ou poignards kabyles incrustés de filigranes de cuivre et enfermés dans des gaines de bois cerclées et souvent ornées d’élégantes sculptures. Les autres font ces délicates parures en argent ouvragé très recherchées de toute l’Algérie, bracelets légers, ferronnières, pour les d’oreilles, et ces bruyants khalkhal que les femmes portent aux chevilles et qu’elles entrechoquent en marchant. Leurs procédés de travail et leurs outils ne sont pas moins curieux que leurs produits : une petite enclume, une forge qui n’est qu’un foyer entre deux pierres, un soufflet composé de deux peaux de bouc gonflées, qui s’ouvrent et se ferment alternativement à mesure qu’on les presse, un petit marteau, une pince. C’est très curieux. Nous faisons diverses emplettes. Il faut marchander, mais s’ils surfont par habitude, ils semblent honnêtes au fond, car ils ont renvoyé à M. Lenient deux francs qu’ils lui avaient pris en trop : peut-être le président aura-t-il conseillé là-dessus le vendeur, son cousin, nous dit-on, et son associé. Des colporteurs s’en vont de village en village écouler ces produits ; ils sont très bons marchands, très perspicaces pour juger le client : « Ils aiment surtout, me disait l’un d’eux en souriant, à vendre aux Anglais. » Mais il ne faut pas s’y fier, ils sont assez malins pour laisser croire aussi aux Anglais qu’ils leur vendent, et pour leur vendre en effet, meilleur marché qu’aux Français.

Il est dans le pays une autre industrie non moins importante : c’est la fabrication et le commerce d’huile. Leurs moulins sont primitifs : une vis en bois percée de trous pour la faire tourner à bras au moyen d’une barre de bois, une table à deux plateaux entre lesquels se presse l’olive entassée. L’huile est grasse, on en expédie de grandes quantités à Marseille[23] pour y être raffinée. Le long des routes de la Grande et de la Petite Kabylie[24] on rencontre des mulets, des ânes chargés d’huile. En Kabylie l’olivier n’est généralement pas greffé, sa culture ne demande pas beaucoup de main-d’œuvre. Il se sème de lui-même ; il se reproduit facilement aussi par plantation ; il suffit d’enfoncer des boutures dans la terre, au bout de peu de temps l’arbre rapporte. S’il est greffé, son produit devient supérieur. Les insectes ni les maladies ne l’atteignent, il supporte également les sécheresses et les pluies prolongées :  ; les récoltes sont donc assurées ; elles ont été, jusqu’à présent — car depuis quelques années la vigne leur dispute le premier rang[25] — les plus riches et les plus abondantes de toute l’Algérie.

À mesure que nous traversons le village, hommes, femmes, enfants sont sur leurs portes à nous voir passer : tout ce monde est affable, mais d’une propreté douteuse : une odeur grasse, fade, un peu rance nous suit partout. Je remarque qu’il v a dans ce village deux djemda ou lieux de réunion où les Kabyles se réunissent pour discuter les affaires publiques : ce sont des bâtiments bas, ouverts sur les côtés, avec de grands bancs de pierre pour sièges. J’ai dit que la vie municipale s’était conservée très développée chez les Kabyles sous tous les régimes.

À 2 kilomètres environ de Taourirt-Mimoun, à Aït-Larba, les Pères Blancs ont une école que nous visitons, en simples curieux cette fois ; la classe d’ailleurs est terminée, les écoliers sont partis : quatre ou cinq jouent dans la cour. Ils sont peu nombreux ; nous n’avons rien noté de particulier. Un des deux Pères qui la dirigent nous reçoit avec amabilité, surtout avec une modestie qu’on m’a dite calculée, mais dont aucun de nous ne met en doute la sincérité.

La terrasse a sur le pays une vue étendue. Partout les sommets sont couronnés de villages aux maisons nombreuses, serrées : l’un d’eux, Aït-L’Hassen, compte près de 5,000 habitants : autre fraction des Beni-Yenni, ils ne sont pas moins industrieux ni moins renommes que ceux de Taourirt-Mimoun comme forgerons, armuriers, bijoutiers. Au pied de ce village coule l’Oued-Aïssi, aujourd’hui très paisible, mais qui, un mois plus tard, débordé, devait retenir prisonnier à Fort-National mon excellent ami M. Beaujean, inspecteur de l’académie de Paris, délégué en inspection générale en Algérie. M. Buisson, directeur de l’enseignement primaire, doit avoir aussi conservé le souvenir des caprices de ces oueds[26], car on me raconte qu’il a lui aussi été enfermée trois jours en 1883 à Fort-National, où l’on conserve bon souvenir de son passage, trop rapide, en Kabylie.

La nuit approche, et le dîner nous attend ; nous le retardons le plus possible, mais tout est prêt depuis longtemps, et, sous peine d’être mal gracieux vis-à-vis de nos excellents hôtes, nous devons nous mettre à table. Après le dîner nous faisons une longue causerie, si intéressante qu’elle nous fait oublier l’heure ; le sujet est toujours le même, l’instruction et l’éducation des indigènes ; nous avons tout à apprendre de ces hommes compétents, et nous les faisons profiter eux-mêmes de notre expérience de vieux pédagogues. Il faut avant tout convaincre les familles de l’intérêt immédiat que leurs fils retireront de nos écoles ; il est donc nécessaire, en dehors de la lecture, de l’écriture, de la science proprement dite, de faire avec eux de l’enseignement pratique, utiles c’est ainsi qu’on pourrait leur apprendre à l’école la vannerie, qui rendrait de grands services dans un pays où il y a tant de jonc, d’alfa, de roseaux. On revient encore sur les bons effets des centimes bons points : les élèves s’appliquent à leurs études afin de grossir leur petit pécule et de pouvoir acheter de menus objets pour eux, surtout pour leurs mères à qui ils sont heureux d’apporter ces petits présents, gagnés par leur travail. On a pu voir au cours de ces récits que la vie de famille est très développée chez les Kabyles : la polygamie y est use rare exception ; la femme n’est pas seulement courtisée et aimée, elle est respectée, écoutée bien plus qu’en pays arabe ; elle prend part aux résolutions domestiques. Nous pouvons espérer la gagner et par elle accroître notre influence sur ces laborieuses populations.

C’est ainsi que nous prolongeons la soirée jusqu’à une heure avancée. Je dors assez bien, mais je suis éveillé avant le jour par les aboiements furieux des chiens ; les chacals sont venus rôder autour des maisons, deux ou trois fois je distingue leur glapissement qui ressemble au jappement d’un chien enroué ; je me lève, mais il m’est impossible, malgré le clair de lune, de rien apercevoir ; aussi je me recouche et me repose jusqu’à 6 heures.

Tout le monde se prépare à partir ; la route est longue jusqu’à Aïn-el-Hammam. À 8 heures la caravane se remet en marche, il faut redescendre ce rude sentier que nous avons monté la veille. M. et Mme Lenient et moi nous préférons descendre à pied, mais ce n’est pas moins pénible, les pierres roulent sous les pas, la chaleur est encore plus forte que la veille : je n’aurai pas plus chaud à Biskra ni à Sidi-Okba, en plein désert. Au bas de la vallée nous remontons sur nos mulets ; il nous faut d’ailleurs passer de nouveau l’Oued-Djemâa à gué. Sur l’autre rive nous prenons congé de l’aimable M. Demonque, qui s’en retourne à Fort-National parce que nous allons entrer sur le territoire de la commune mixte du Djurdjura : il nous laisse un cavalier comme escorte. Nous ne pouvons trop le remercier de sa bonne grâce, de toutes ses prévenances, dont nous garderons le plus agréable souvenir. Peu après, le président Ali-ou-Mohand-Arab nous quitte aussi à la limite de sa tribu, selon l’usage constamment observé ; il nous a paru particulièrement sincère dans son attachement à la France : nous lui serrons affectueusement la main.

Nous traversons plusieurs fois l’Oued ; nulle part l’eau n’est profonde, mais elle est bouillonnante, et il faut relever les jambes pour n’être pas mouillé. Assez longtemps nous suivons le lit de la rivière, encombré de grosses pierres qu’ont roulées les torrents déversés des montagnes, mais qu’ont laissées là les eaux en s’écoulant. Partout les rives sont couvertes d’arbustes, les lauriers-roses y sont nombreux, mais leurs fleurs commencent à peine à pointer. M. Lenient me rappelle les lauriers-roses de l’Eurotas, de l’Ilissus. J’y songeais : que de fois dans mon enfance, durant les longues heures d’étude de mon petit collège, les yeux sur mon Horace ou sur une page de Platon, le nom magique de ces lauriers-roses inconnus en Bretagne me plongea dans je ne sais quelle envieuse rêverie ! Je les vois ici, peut-être avec les mêmes sites desséchés dès les premiers jours du printemps, la même nature sauvage : tels je me figure, mais moins grandioses, les historiques ravins de l’Attique, de la Laconie, que mes yeux sans doute ne verront jamais : non licet omnibus adire Corinthum, me dis-je philosophiquement, et je me console en jouissant ici du spectacle étalé sous mes yeux.

Nous montons désormais sans relâche, car le lit de l’Oued-Djemâa n’est qu’à 420 mètres au-dessus du niveau de la mer, tandis que Aïn-el-Hammam est à 1,200 mètres. Aussi le trajet est-il long : pourtant les sentiers, quoique à peine tracés, sont ou nous paraissent moins mauvais, et nous nous y habituons ; les précipices sont plus rares, néanmoins, je le crois, peut-être aussi profonds et aussi escarpés. MM. V. nous accompagnent, ils profitent du congé que le recteur a donné à leurs élèves : de plus, demain c’est jeudi, ce sont deux bonnes journées de repos pour eux, ils nous font une agréable compagnie. L’oncle fait une partie de la route à pied ; il a pris son fusil, il voudrait ajouter quelque gibier au repas du soir ; mais je m’aperçois que les lièvres et les perdreaux ne sont pas aussi communs en Kabylie que je l’aurais cru. Quelles belles remises cependant et quels fourrés propices ! Le regard en revanche est toujours satisfait, le paysage est incessamment varié, tour à tour riant et fleuri ou grandiose et terrible ; des vallées verdoyantes, des recoins ombreux en face ou au pied de colossales montagnes, de cascades écumeuses, d’immenses champs de neige. Je ne me lasse pas de voir, de regarder, pour emporter ces souvenirs gravés dans mon esprit : c’est une succession ininterrompue d’impressions.

À 11 heures, nous faisons une halte pour visiter une autre école que les Pères Blancs ont établie chez les Beni-Menguelet : la classe étant terminée, nous n’avons pas vu les élèves, mais les livres témoignent d’un long usage. L’école est bien tenue, un peu étroite : le terrain est si cher et si disputé en Kabylie que les Pères n’en ont pu acheter pour s’agrandir ; ils creusent, pour se mettre un peu plus au large, la montagne où ils sont adossés : ils veulent avoir par derrière une seconde cour plus ombragée, Le Père qui nous fait obligeamment voir sa maison nous offre d’un petit vin muscat qui est trouvé exquis et nous réconforte. Il nous donne les détails les plus curieux sur la cherté de la propriété en Kabylie. Je savais déjà que la population y est très dense, plus dense que dans nos départements les plus peuplés de France ; mais je ne me serais jamais imaginé que la propriété pût être aussi divisée : plusieurs co-propriétaires possèdent souvent ensemble un tout petit coin de terre ; quelquefois ils ne possèdent que le sol, et d’autres, sans être propriétaires de la moindre parcelle du terrain, possèdent les arbres qui le recouvrent, les bouleaux, les frênes, les chênes, les oliviers ; souvent même ils sont plusieurs à posséder le même olivier, chacun d’eux en a une ou deux branches[27].

Nous repartons ; un quart d’heure après nous retrouvons la grande route, et en un temps de galop nous arrivons à Aïn-el-Hammam. Le thermomètre marque 29°, mais à cette hauteur de 1,200 mètres, l’air est frais et la chaleur est supportable. L’administrateur, M. Duboulos, nous attend avec son stagiaire, M. Samson, pour qui j’ai une lettre : l’accueil est toujours charmant.

Il faut peu de temps pour visiter le pays. Aïn-el-Hammam, « la source ou la fontaine du bain », sur le territoire des Beni-Bou-Yousset (les « fils du Père Joseph »), est un centre français de création récente, chef-lieu de la commune mixte du Djurdjura. Il comprend très peu de maisons en outre de celle de l’administrateur : un bureau de poste avec un télégraphe d’où nous envoyons des nouvelles aux chers absents, une auberge, construits en bois, ainsi que le logement de M. et Mme C., l’instituteur et sa femme.

L’école de garçons comprend 75 élèves, tous indigènes ; celle des filles, 19, dont 16 indigènes. Ces deux écoles non contiguës sont en maçonnerie kabyle, la toiture en tuiles est européenne. M. C. n’est pas sorti de l’école normale ; il a passé ses examens en France : tout dévoué à sa nouvelle patrie et à ses fonctions, il fait le plus souvent la classe le jeudi et le dimanche, même pendant les vacances : ses élèves le lui demandent, et il se prête à leur désir avec un zèle infatigable comme leur ardeur à apprendre ; aussi son école est-elle bonne.

Mme C. est la directrice de l’école des filles : les élèves sont externes et gardent le costume indigène ; elles viennent des villages voisins avec leurs frères, et, comme eux, sont très assidues. Nous avons remarqué parmi elles une grande jeune tille, une belle négresse de quinze ans, très propre, distinguée de manières, intelligente, qui sait bien, et que la directrice emploie parfois comme monitrice volontaire pour l’aider dans les soins à donner aux plus petites : elle s’acquitte avec plaisir et goût de ces fonctions : elle aime les Français « qui lui ont fait du bien », dit-elle ; ils l’ont affranchie elle et les siens. Des trois Françaises, deux sont les nièces de l’administrateur-adjoint : elles ont bien répondu à nos questions. La troisième est la fille de l’aubergiste ; elle ne nous a pas moins satisfaits, surtout en géographie : elle nous a cité, entre autres choses, plusieurs villes sur le Rhin, et a su nous dire quelle industrie particulière avait rendu populaire la ville de Cologne. Le recteur commande de distribuer à toutes les élèves, en récompense, de menus objets de toilette que cette école, mieux[27] pourvue, tient en réserve dans une armoire. La précaution était bonne, mais nous épuisons la provision, qui devra être renouvelée. Chaque école devrait être ainsi munie. Mme Lenient donne à la jeune négresse un petit foulard de soie blanche, avec des fleurs rouges, qui semble la rendre très heureuse et dont elle s’empresse de se parer. Encore une bonne journée ! En vérité, ces instituteurs, placés à la limite du monde civilisé, ont bien du mérite.

Nous faisons une nouvelle promenade, une visite à des plantations récentes qui doivent reboiser le flanc des montagnes au pied desquelles est située Aïn-el-Hammam. Le soir nous dînons chef l’instituteur ; mais mon estomac n’est pas à la hauteur de ma bonne volonté ; habitué à un régime plus sobre, il s’avoue vaincu cette fuis et demande grâce. Je me contente d’un bon potage et d’une lasse de thé.

Il est encore 11 heures quand nous rentrons. Avant de me coucher je reste assez longtemps à la fenêtre : la soirée est splendide, sous les rayons de la lune la neige des montagnes a ces reflets argentés que je ne me lasse pas d’admirer. Dans le Nord, sous un ciel plus terne, les masses seulement frappent la vue, les détails sont perdus dans l’obscurité. Dans les nuits d’Afrique chaque contour est sensible, les objets gardent presque leur couleur sous ces beaux clairs de lune. Les nuits sont si belles ici, plus belles que les jours !

Mon aimable compagnon de chambre me rappelle qu’il est tard, je me couche ; mais, la lumière éteinte, le sommeil tarde à venir. Je repasse en mon esprit tout ce que nous venons de voir. Ces écoles que je viens de visiter ont dépassé toutes mes prévisions. Je sens redoubler mon admiration pour tout ce qu’il a fallu de courage, de patience, de force morale, de sentiment du devoir à ces dignes instituteurs qui sont là volontairement l’avant-garde de la patrie. Combien nous serions coupables en France, à Paris, où toute tâche est facile, où les enfants nous arrivent si bien préparés par le milieu et la première culture de la famille, où la vie extérieure offre tant de compensations et de distractions à l’esprit, de nous abandonner à la mollesse, à la routine !

Ici chaque jour amène une difficulté nouvelle, le personnel est insuffisant, le matériel incomplet, presque nul souvent. L’instituteur doit s’ingénier à suppléer à tout, car tout lui manque. « Je n’ai plus de cahiers depuis quelque temps, nous disait M. V. ; j’en ai demandé, mais je n’en aurai peut-être pas avant les vacances et j’ai cent élèves qui peuvent écrire. » lei ce sont les livres qui font défaut, là les cartes ou les tableaux. À force d’initiative, de savoir-faire, de volonté, ils parent à tout. Leurs élèves leur arrivent à l’école sans aucune idée de la discipline, ce sont de petits sauvages, criant, gambadant, causant tout haut : il faut les plier au silence, à la régularité, à l’ordre, à des habitudes inconnues de propreté sur leurs personnes et leurs vêtements, les initier au respect de l’école et du maître, aux principes les plus élémentaires de la morale et de la décence, toutes choses dont ils ne se doutent pas.

Et les douloureuses confidences que nous avons reçues de ces maîtres dévoués me reviennent à cette heure en l’esprit. Nous avons entendu des détails navrants sur les mille difficultés de la vie ! Pourquoi ne les répèterais-je pas ? ils sont tout à l’honneur de nos vaillants confrères. M. M., le 1er janvier dernier, manquait de pain à Tizi-Rached pour lui et sa famille ; il était impossible d’en aller chercher à Fort-National, la neige et les pluies avaient détruit les routes que l’on sait ! Quelles tristes étrennes pour ses pauvres bébés ! Il y a quelques années, sa femme, alors à Thaddert-ou-Fella, est sur le point d’accoucher ; le médecin est à Fort-National ; elle craint qu’il ne puisse venir, elle se met en marche, sa classe faite ; la route est pénible, elle ne peut aller jusqu’au bout, elle accouche à la porte de la ville, au poste de zouaves ! Du moins elle survit ! M. A., alors à Tizi-Rached, y perd sa femme : elle meurt en couches, privée de secours qui ne peuvent venir. Il est maintenant à Aït-Saada, au milieu des montagnes, éloigné même des villages indigènes ; il a dû mettre ses enfants en pension, ne pouvant leur donner les soins voulus ; il reste seul, loin de tout, obligé de préparer lui-même ses repas. Durant les longues semaines d’hiver, toute communication est interrompue, ses élèves mêmes ne peuvent venir des villages voisins à l’école : il reste seul, emprisonné avec ses tristesses. M. P. perd une jeune fille de seize ans de la fièvre typhoïde : le médecin est trop loin, et, malgré son zèle, il ne peut être partout. Rappellerai-je Mme G. depuis longtemps souffrante, M. M. mort d’insolation, sans secours ? Ai-je besoin de dire que les privations intellectuelles et morales viennent compliquer ces difficultés matérielles, que ces dévoués pionniers de la civilisation n’ont aucune société, que les lettres des leurs, attendues avec d’autant plus d’impatience qu’ils sont plus loin, leur parviennent irrégulièrement, avec des semaines de retard, malgré le zèle de l’administration des postes que j’ai été à même d’apprécier personnellement ; que pour mettre les leurs à la poste, ils ont à faire un trajet pénible et, à certaines époques, dangereux ; l’un d’eux a failli être obligé de quitter l’école pour le régiment parce que son engagement décennal n’était pas arrivé à temps. En vérité, je le répète, on ne saurait trop admirer tant de courage et d’abnégation.

Aussi ne terminerai-je pas cette étude sans formuler quelques vœux qu’ils osaient nous exprimer et dont la réalisation allégerait bien leurs privations : je ne suis sans doute pas tenu à la même réserve que les inspecteurs officiels. Ne pourrait-on pas installer près de l’école un poulailler qui leur permette d’élever de la volaille, des lapins, quand tout leur manque ? un petit four pour cuire le pain dans les mauvais jours, si longs et si durs à traverser ? une buanderie où les enfants indigènes viendraient d’ailleurs prendre des leçons de propreté ? Enfin, et ceci comblerait leurs vœux, ne pourraient-ils obtenir, comme cela s’est fait pendant un temps, un mulet qui leur facilite les moyens d’aller le jeudi et le dimanche faire leurs provisions au plus prochain centre européen ? Aujourd’hui, pour effectuer ces ravitaillements nécessaires, pour visiter les écoles des thadderths, pour assurer certains besoins du service, pour se concerter avec l’administrateur, il leur faut louer un mulet qui se paie 4 francs par jour ; la dépense à la fin de l’année s’élèverait à plus de 300 francs. Quelquefois d’ailleurs ils n’en trouvent pas. Des cabinets d’aisance pour les maîtres et les écoliers seraient aussi bien indispensables, si l’on veut convertir les indigènes à nos habitudes de propreté les plus élémentaires : ils ont partout été oubliés.

Au milieu de ce dénûment, c’est encore à leurs écoles qu’ils songent avant tout ; ils demandent un atelier pour les travaux manuels ; des récompenses en nature, greffes, graines de radis, d’asperges, d’artichauts qui viennent bien ici, en habillements, etc. qui triompheraient des hésitations des parents et retiendraient les élèves ; un compendium métrique complet ; des gravures, autant que possible chromolithographiques, représentant des animaux et des végétaux de France ; une armoire pour un musée local que chaque école ferait elle-mème ; des boîtes pour leçons de choses, plus nécessaires ici que partout ailleurs ; des cartes murales et tableaux cosmographiques, des sphères pour rendre sensibles aux yeux bien des explications non comprises ; quelques produits chimiques pour faire de petites expériences et détruire chez les indigènes des préjugés saugrenus[28] par l’explication des phénomènes naturels les plus simples. Pour tout cela il faut de l’argent, je le sais bien, beaucoup d’argent ; mais jamais argent serait-il mieux placé ? Il n’y a pas là que des intérêts scolaires en jeu, notre influence et l’avenir de notre colonie sont engagés dans ces questions : l’école est assurément notre plus puissant moyen d’action et l’instituteur notre meilleur allié dans la conquête pacifique du pays.

Peut-être nos instituteurs de France seront-ils curieux de connaître le traitement alloué à leurs confrères d’Algérie ? Le directeur d’une école principale a 3, 000 francs ; les allocations supplémentaires dont j’ai parlé peuvent élever ce traitement jusqu’à 3,700 francs, ce qui, avec le logement, constitue une position pécuniaire très convenable et qu’envieraient certains professeurs de nos collèges et même de nos lycées français. Mais ce traitement relativement élevé, qui n’est qu’une juste rémunération de toutes leurs misères, a attiré en Kabylie un bon nombre de jeunes Français pourvus de leurs diplômes, il n’a pas suffi pour les retenir ; l’isolement et les privations les ont découragés, et ils ont quitté l’Algérie. La position des adjoints est inférieure, ils n’ont que 1,200 ou 1,500 francs. Quant aux moniteurs indigènes, j’ai assez longuement parlé de leur situation insuffisante pour qu’il ne soit pas nécessaire d’y revenir.

Je terminerai Jà cette étude. Je n’ai pas vu tout ce qui méritait d’être vu. Sans parler de l’école de Mira, chez les Beni-Djennad, trop éloignée du parcours que nous nous étions tracé, j’aurais voulu visiter l’école enfantine de Itichem et non loin de la le village de Koukou où fut autrefois une zaouia célèbre aujourd’hui abandonnée ; puis à Tamazirt l’école de M. D., qui compte 160 élèves et où j’aurais revu mon ami Amrouche. Le bien que m’en ont dit le recteur et l’inspecteur n’a fait qu’accroître mes regrets, mais il est impossible de tout voir en une fois.

Il a été donné à peu de personnes de visiter la Kabylie dans des circonstances aussi favorables que celles où j’ai eu le bonheur de me trouver. J’ai tâché d’en profiter et de bien voir ; j’ai dit ce que j’ai vu de mes yeux, entendu de mes oreilles, en y ajoutant mes impressions personnelles avec autant de sincérité que de liberté : je serai heureux si ce récit a pu intéresser quelques-uns de mes lecteurs.

Je ne me fais pas d’illusion. Sans avoir autant d’imagination que les Arabes, les Kabyles sont intelligents : ils viennent à l’école avec plaisir, ils font des efforts pour apprendre, mais ce qu’ils savent est précaire ; quand ils quittent l’école trop jeunes, ils n’en peuvent emporter que des notions superficielles et fragiles qui ne résistent pas à l’influence du milieu où ils rentrent. Ils font trop usage du livre et la mémoire joue un trop grand rôle dans leurs exercices. La connaissance de la langue française est chez eux trop sommaire, ils savent trop peu de mots pour suivre avec fruit les explications détaillées qui gravent pour toujours les choses dans l’esprit. Ce défaut, moins sensible en géographie où les yeux viennent en aide à l’intelligence, se remarque surtout en histoire. L’histoire devrait leur être seulement racontée d’une manière succincte et dans les grands faits dont l’importance morale puisse les frapper. Il y aurait en tout cas lieu de mettre au concours des livres faits expressément pour eux : leurs instituteurs sont mieux placés que qui que ce soit pour tenter ce travail ; il faudrait les encourager à s’y essayer. Je ne doute pas qu’en réunissant leurs efforts ils n’y réussissent, comme ont fait MM. Scheer et Mailhes pour une excellente méthode de lecture dont la précision et la simplicité ne sont pas les seuls mérites. Quant au calcul, malgré leur rare aptitude pour cette science, si les enfants kabyles apprennent assez vite le mécanisme des opérations, le raisonnement des problèmes est pour eux chose difficile qu’ils ont peine à se rendre familière : les progrès qu’ils ont faits n’en témoignent que mieux du zèle de leurs maîtres. Malgré ces réserves et tout en reconnaissant ce qu’il y a d’artificiel, de mécanique dans leur manière de faire, il n’est que juste de répéter que les résultats en général ont dépassé toutes nos prévisions.

Le jeudi 25 mars nous nous séparions : le recteur et les inspecteurs s’en retournaient vers Alger ; M. et Mme Lenient et moi nous nous préparions à franchir le Djurdjura et à visiter la Petite Kabylie et les Oasis du sud. Nous échangeons les plus affectueux adieux, comme de vieux amis : les bonnes journées que nous avons passées ensemble ont créé entre nous des liens étroits ; elles me laisseront quant à moi d’inoubliables souvenirs.

A. Pressard,
Professeur au lycée Louis-le-Grand.

  1. ↑ La Mitidja est une vaste plaine de 100 kilomètres de longueur sur 22 de largeur moyenne, au sud d’Alger : elle est bornée par les collines du Sahel (rivage), la mer et les grands monts de l’Atlas ; il fallut la disputer vigoureusement aux Arabes dans les premières années de notre occupation : très cultivée, couverte de villes et villages européens qui deviennent de plus en plus prospères, on y compte aujourd’hui 30,000 habitants, dont 16,000 Français.
  2. ↑ Bordj signifie fort, tour : de nombreux villages se sont bâtis ainsi autour de ces forteresses élevées par les Turcs pour maintenir le pays : Bordj-Bou-Arcridj, Bordj-Bouira, Bordj-Medjana, etc.
  3. ↑ Pénitenciers, soldats punis qu’on emploie dans l’intérieur des terres à des travaux publics et quelquefois privés ; dans ce dernier cas ils reçoivent une légère rémunération.
  4. ↑ Gourbis, cabines maçonnées avec de la boue ou de la bouse de vache séchée, et recouvertes de dis {grande graminée très commune) ou de branchages, et servant d’habitations aux Kabyles en dehors des villages.
  5. ↑ Le commandant Rinn, ancien chef du service central des affaires indigènes, est aujourd’hui conseiller du gouvernement. Ce m’a été une bonne fortune d’être entré en relations avec lui ; présentés l’un à l’autre par le recteur, nous avons fait d’autant plus vite connaissance que M. Rinn appartient à une famille universitaire très connue : c’est un des hommes les plus compétents dans tout ce qui concerne les personnes et les choses de l’Algérie ; il sait à fond l’arabe et a beaucoup étudié le berbère. Je ne saurais trop le remercier de l’amabilité avec laquelle il m’a indiqué d’utiles renseignements et ouvert les trésors de son érudition.
  6. ↑ La diffa est le repas qu’offre aux amis, aux étrangers l’hospitalité plantureuse des indigènes : nous aurons bientôt l’occasion de la décrire tout au long.
  7. ↑ L’alfa est une graminée touffue, extrêmement abondante, notamment dans le Sud Oranais, de l’aspect et de la couleur du jonc ; vert, il sert de nourriture aux chevaux ; sec, il est utilisé à faire divers ouvrages de sparterie, du papier, etc.
  8. ↑ La diffa, pour être absolument complète, comprend le méchoui. Voici comment je l’ai mangé ailleurs. Le méchoui est un mouton cuit et servi eu entier, On écorche l’animal, où lui fait le long du corps de larges entailles avec un couteau, on l’embroche avec une broche de bois dans le sens de la largeur, on le rôtit à un feu vif, la graisse brûlante pénètre les chairs frémissantes. On le sert dans un grand plat de bois (djefna) où on le fait glisser en retirant la broche. Le maître de la maison arrache avec les doigts une des excoriations les plus délicates et l’offre à l’hôte qu’il veut honorer de préférence. On ne saurait rien manger de plus succulent. Les maîtres et les hôtes ne prennent que les parties supérieures ; le reste est passé aux gens de la maison qui en laissent à peine les os.
  9. ↑ Ces avantages sont sérieux ; il ne faut pas moins que cette perspective d’une direction pour attacher les instituteurs à leurs fonctions et compenser les ennuis et les inconvénients, souvent cruels, qui les attendent loin de tout secours.
  10. ↑ Les marabouts sont des religieux indépendants, sans attache officielle, n’appartenant à aucune congrégation : c’est la seconde catégorie de l’élément religieux algérien. Le clergé officiel comprend les muftis et les imans. Les membres des congrégations sont les khouan ou frères : ils nous sont généralement très hostiles.
  11. ↑ Je saisis avec empressement cette occasion de remercier M. Mac-Carthy de l’amabilité avec laquelle il a mis à ma disposition des livres utiles et sa science profonde de l’Algérie.
  12. ↑ Les femmes arabes ou kabyles sont très précoces ; on les voit souvent fiancées à dix ans, mariées à douze, mères à treize, quelquefois trois fois mères à seize ; par contre elles sont vieilles à vingt-cinq ans.
  13. ↑ La femme arabe elle-mème n’est guère voilée que dans les villes et près des villes. « Cet usage, me dit M. Ben-Sedira, n’a pas pour but de dérober au roumi les traits de la femme : c’est un luxe qui est un commencement de civilisation. » M. Belkassem-Ben-Sedira est un Biskri ; élève de M. Colombo, il fut remarque du géneral Devaux, commandant supérieur de Biskra, qui l’envoya au collège arabe français alors existant à Alger ; puis il fut reçu à l’école normale de Versailles où il conquit Le brevet supérieur avec le n° 1 du concours. II est aujourd’hui professeur d’arabe à l’école des lettres d’Alger et officier de l’instruction publique. Marié à une Française dont il a six enfants, il élève en plus un neveu dont il fera « un bon instituteur et un bon Français », me disait Mme Ben-Sedira. Il a quarante ans et est estimé et aimé de tous. Il est la preuve vivante de l’aptitude des indigènes pour l’étude et la science : il nous faudrait beaucoup de Ben-Sedira.
  14. ↑ Les zaouïa sont des établissements religieux où les docteurs de l’Islam enseignent le Coran et quelques notions de grammaire et de droit. Les tolba (pluriel de taleb) sont les élèves, les étudiants des zaomas ou des medrasa.
  15. ↑ L’école normale d’Alger est située à Mustapha supérieur, petite ville qui s’est élevée en dehors des remparts d’Alger.
  16. ↑ Mfakhzen signifie proprement magasin, grenier ; il a ici le sens d’administration. Le makhzen était la force militaire d’un chef arabe.
  17. ↑ Les Beni-Djennad habitent les pentes méridionales de la chaîne de montagnes qui sépare la vallée du Sebaou de la mer. À tort ou à raison ils passent pour les Béotiens du pays berbère ; leur naïveté est proverbiale, et l’on raconte sur leur compte beaucoup d’anecdotes piquante ; dont il serait peut-être difficile de prouver la vérité.
  18. ↑ Quant à la langue berbère ou kabyle (l’ancien numide ?), elle n’est enseignée nulle part. Elle n’est plus écrite, si tant est qu’elle l’ait jamais été, autrement que sur la pierre ; on n’en a trouvé aucun manuscrit. Mais elle est parlée non seulement en Kabylie, mais jusque chez les Touaregs par qui fut tué le colonel Flatters.
  19. ↑ You, you, cri de tête aigu, bizarre, prolongé, que poussent les femmes dans les fêtes et pour exprimer des sentiments vifs de joie, de surprise, de douleur.
  20. ↑ Matraques, longs bâtons souvent terminés par une masse que les indigènes ont toujours à la main et dont ils font une arme redoutable.
  21. ↑ Sidi, seigneur, monsieur ; le mot s’est transmis en Espagne par les Maures ; le célèbre Rodrigue de Bivar en a reçu le nom sous lequel il est connu : le Cid.
  22. ↑ J’ai entendu bon nombre d’Algériens critiquer légèrement comme inutile l’enseignement de l’histoire et de la géographie de la France aux indigènes. L’expérience m’a convaincu au contraire que rien ne servira mieux notre influence et ne contribuera plus à leur ôter toute idée de résistance que la connaissance des grands faits de notre histoire, de notre supériorité commerciale. industrielle, de nos inépuisables ressources, de notre importance dans le monde, toutes choses dont il faut qu’ils soient bien convaincus.
  23. ↑ Voici des chiffres officiels qui prouvent l’importance que ce commerce a pris en Algérie : la récolte de 1883 avait donné 464,000 hectolitres, celle de 1884 n’en a donné que 343,206. Le nombre des moulins était au 31 décembre 1884 de 4,591.
  24. ↑ La Grande et la Petite Kabylie, dénominations que nous avons d’ailleurs arbitrairement données au pays, sont séparées par le Djurdjura et l’Oueld-Sahel.
  25. ↑ La vigne a depuis quelques années pris un développement considérable en Algérie. « Pendant l’année 1884 les plantations de vignes se sont accrues de 10,000 hectares environ. Elles embrassaient au 34 décembre une étendue de 55,706 hectares. répartis entre 32,804 propriétaires. La récolte en vins à été, en 1584, de 890,899 hectolitres. » J’emprunte encore ces chiffres à l’exposé officiel. M. Bossion, d’El-Biar, qui fit cette culture, me disait que la vigne peut rapporter jusqu’à 30 et 40 %. M. Olive, directeur de l’école communale de Bougie, m’a assure qu’une plantation qu’il avait prés de Sétif et qu’il faisait cultiver par un khamsès (fermier à qui on laisse deux ou trois cinquièmes), lui avait rapporté 60 % dans une année, il est vrai, exceptionnelle. Jusqu’ici la vigne a échappé au phylloxéra ; mais elle doit compter avec l’altise, l’oïdium, les terribles sauterelles. Elle peut devenir la principale richesse de l’Algérie.
  26. ↑ C’est pour me conformer à l’usage algérien qui commence à franciser beaucoup de mots, que j’écris des oueds, car le pluriel de ouad, rivière, est ouidane.
  27. ↑ Qu’on ne croie pas que j’exagère ; voici des détails que j’ai puisés dans la Revue géographique que publie M. Georges Renaud. Quelques indigènes ne possèdent que quelques centimètres carrés de terrain : dans le douar (village de tentes) de Kalaa, une femme a pour sa quote-part deux décimètres carrés, un homme trois, un troisième a 98 décimètres carrés ; un quatrième est plus riche, il est possesseur d’environ 1 mètre carré. Si un Européen veut acheter, comment pourra-t-il réunir tous les propriétaires qui, d’après la loi française, doivent figurer dans l’acte ?
  28. ↑ J’en citerai quelques-uns. Les étoiles filantes (natchithar) sont des projectiles que lancent contre les démons (djenoune) les anges de garde aux portes du premier ciel. Sidi-Ibrahim-ech-Chebrait raconte la légende suivante pour expliquer les tremblements de terre. Allah a créé un moucheron dont la mission est de tourmenter le taureau qui porte la terre sur son cou. Il vole sans cesse entre les yeux du taureau. Quand il pénètre dans ses naseaux. l’animal piqué au vif fait avec sa tête un mouvement brusque et la terre éprouve un tremblement dans le sens de ce mouvement. D’autres, selon l’auteur du Djoumani, nous disent que le Djebel-Kaf, cette montagne qui environne La terre comme une ceinture, a des racines qui, pénétrant dans le sol, correspondent à toutes les contrées. Quand Allah veut châtier un peuple, il envoie un ange secouer la racine de son Djebel-Kaf : la terre aussitôt s’agite et tremble sous les pieds du coupable. (Les saints de l’Islam, par le colonel Trumelet.)