En Mandchourie et en Corée - Notes de voyage

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En Mandchourie et en Corée – Notes de voyage
Comte Vay de Vaya et Luskod


EN MANDCHOURIE ET EN CORÉE




NOTES DE VOYAGE




I. — PORT-ARTHUR, DALNY, NIOU-TCDANG, TIEN-TSIN


Le pays entre Moukden et Port-Arthur est le grenier de la Mandchourie. Le riz, le blé et le maïs poussent avec une profusion étonnante, et il y a de trente-cinq à quarante espèces différentes de pois et de fèves. La terre est cultivée d’une façon modèle par des colons chinois. Le système d’irrigation et la manière de labourer méritent une étroite attention, mais la richesse des récoltes vient ici du remarquable mode d’engrais. La même pièce de terre peut donner plusieurs récoltes à tour de rôle dans la même année ; en fait, le sol ne semble jamais avoir besoin de repos. Comme j’observe ce paisible peuple agricole à son ouvrage, le contraste formé par les Cosaques en armes le long de la route est bien frappant. À mesure que nous approchons de la côte, leur nombre paraît redoubler : les casernes deviennent plus nombreuses et plus vastes. Mais il semble que les campemens cosaques et les fermes chinoises voisinent en d’amicales relations. Je vois constamment des soldats russes et des ouvriers chinois, assis à la même table, en conversation joyeuse. Je perçois même quelques signes visibles de l’influence moscovite, car maintes nattes sont entortillées et cachées sous la forme demi-civilisée d’une schapska russe. Ils partagent le même repas avec le même appétit et semblent avoir des goûts communs. S’il est vrai que les troupes russes, durant l’agitation des Boxers, furent les plus cruelles envers les indigènes, aujourd’hui certes elles s’entendent tout à fait bien avec eux ; de part et d’autre, on appartient plus ou moins à la même race ; le passé historique offre beaucoup d’analogie, et le genre de vie a toujours été également primitif.

J’approche du point terminus ; et mon lent voyage, plein d’incidens, rencontre son dernier obstacle sous la forme d’un pont emporté près du Liao-Yang. Je suis pleinement préparé au pire, car voici des semaines que le chef de gare de Kharbin m’a rendu compte de l’accident, de manière à me faire frémir. Je m’étais demandé s’il ne cherchait pas à me décourager de pénétrer plus avant en Mandchourie. Mais la réalité m’oblige maintenant à reconnaître sa sincérité.

La scène que j’ai sous les yeux est celle d’une confusion générale ; des milliers de soldats russes et de coolies sont occupés à brouetter du sable, tailler des piquets, fixer des rails, parler et crier dans toute espèce de langues inintelligibles, de sorte qu’il ne manque rien pour donner l’impression d’une parfaite Babel. Ils sont là quelque deux mille, occupés à la construction d’un gigantesque pont d’acier et de pierre ; plusieurs milliers d’autres entassent la terre pour arrêter l’inondation et une autre équipe achève un ponton. Nous nous arrêtons plusieurs heures et personne ne semble savoir quand ni comment notre train pourra passer. Mais la scène est si intéressante et m’offre une si excellente occasion de me faire une idée de la main-d’œuvre chinoise, que je ne me soucie pas du retard. Finalement, des officiers ingénieurs suggèrent l’idée de couper le train en deux et d’essayer de le faire passer ainsi sur le ponton. Comment nous passons, je ne puis exactement le savoir, car je dois confesser que, tandis que le train se traîne, crie, s’entre-choque, craque et grince, sur les pontons qui ondulent, je n’ai aucun loisir de faire des descriptions ; et quand les rails provisoirement fixés sur les pontons sont submergés et que le flot monte jusqu’à la portière de mon wagon, je suis l’exemple du mécanicien et des gardes, et me tiens déchaussé sur les marches, afin d’être prêt, au cas où toute la construction branlante s’effondrerait, à essayer de gagner la terre à la nage.

Mon voyage à travers la Mandchourie prenait fin, en dépit de sa lenteur, de tous les retards et des excursions aux villes enfoncées dans l’intérieur, loin de la ligne. J’arrivai sain et sauf à Port-Arthur. J’y restai deux jours, et visitai aussi Dalny.

Port-Arthur est une simple station militaire à l’extrémité de la presqu’île de Liao-tung. C’était le principal arsenal maritime de la Chine ; mais, après la guerre avec le Japon, ses défenses et ouvrages militaires furent détruits. Quand la Russie, en 1898, obtint à bail les deux places, Port-Arthur ou Liou-choun-tching et Dalny ou, comme on l’appelait, Ta-lien-wan, elle entreprit d’abord de faire de la première une grande forteresse navale et militaire. L’ensemble de la place est sous le commandement d’un amiral qui commande en chef les troupes et les forces navales. Il a sous ses ordres un double état-major d’officiers de terre et de mer comprenant : le commandant du port, le chef de l’état-major naval, le chef de la brigade des fusiliers, le chef de l’artillerie, le chef du service des ingénieurs, le chef du service de l’intendance, le chef des ports, le chef de la division des torpilleurs, le premier adjoint du commandant du port et le second adjoint, le commandant du port de commerce, les aides de camp du gouverneur général, le gouverneur civil, l’agent diplomatique, le secrétaire des finances, le chef de la police. Incontestablement, Port-Arthur a une administration très compliquée, et du premier jour, on eut dessein d’en faire le Kronstadt d’Orient ou la citadelle asiatique du grand empire. La place est couverte de fortifications, ainsi que les collines qui l’entourent, et on m’a assuré maintes fois qu’il serait tout à fait impossible de la prendre par mer. Ce ne sont partout qu’arsenaux, dépôts de torpilles, casernes et campemens. On n’essaie nullement de dissimuler que Port-Arthur est un port militaire, et il n’est pas jusqu’aux quelques maisons de commerce, comme la Compagnie des chemins de fer de l’Est chinois ou la Banque russo-chinoise, qui ne soient prêtes à servir aux desseins militaires.

Une nouvelle ville s’élevait en même temps pour les besoins du commerce, celle qu’on appela Dalny. Elle est située sur la baie de Ta-lien-wan, au nord-est de Port-Arthur. Le territoire, comme nous l’avons dit à propos de Port-Arthur, fut cédé à bail par la Chine, et on doit y établir un port franc qui sera relié par le chemin de fer de Mandchourie avec Vladivostock, Moscou, la Mer-Noire et la Baltique. Il pourra devenir le grand débouché commercial en Extrême-Orient. Large d’environ six milles et très profond, il offre de grandes facilités à la navigation. Dalny, dans son état présent, a un aspect plutôt paradoxal : des palais émergent du sable de la grève, des monumens publics s’élèvent au milieu des squares déserts ; des avenues et des boulevards sont tracés dans le sable. Dalny est l’espoir des partisans du commerce et du progrès en Russie ; Port-Arthur, l’orgueil du parti militaire. Le développement du premier est poussé par l’énergie de M. de Witte ; l’autre a un puissant protecteur dans le général Kouropatkine. Port-Arthur ne pouvait manquer de m’impressionner par sa grande importance stratégique ; mais ce que j’ai vu m’a inspiré moins de confiance dans l’avenir commercial de Dalny. Durant mon séjour, j’eus l’occasion de voir tout le travail accompli depuis 1898. Certes, quoiqu’il y ait bien des choses manquées, et que les fautes commises soient évidentes, même pour un profane, il est impossible de ne pas être frappé de tout ce qui a été fait en si peu de temps. Mais, malgré tout, je ne pense pas qu’on ajouterait à notre admiration en nous faisant connaître le chiffre des dépenses.

Il n’y avait aucun départ de bateau pour Takou avant un certain temps. Je décidai de continuer mon voyage à Pékin par chemin de fer. Je repassai sur la vieille ligne de Mandchourie que je connaissais bien jusqu’à Ying-tsé. Un embranchement va de là à Niou-Tchang. C’est le port le plus septentrional ouvert au commerce étranger dans l’Empire Jaune, à une distance de treize milles de l’embouchure de la rivière Liao qui tombe dans le golfe de Liao-tung, prolongement du Petchili. La ligne de chemin de fer qui met Niou-tchang en communication directe avec la Sibérie et Pékin venait d’être achevée. Des tronçons de la voie, dans la direction de Tien-tsin, existaient plus anciennement ; mais ils avaient été détruits durant les derniers troubles des Boxers. Pour donner une connaissance plus précise de cette ville importante, je cite d’après l’Annuaire officiel :

« La ville de Niou-tchang ne cesse de croître rapidement en importance depuis la construction du chemin de fer. À la fin de 1899, la ligne de l’Est chinois entre Port-Arthur, Dalny et la jonction de Ta-shih-chias, d’où un embranchement va vers ce premier port, était achevée jusqu’à Moukden, et la ligne du chemin de fer impérial chinois était un fait accompli. On se décidait enfin à attaquer systématiquement les ressources minérales de la Mandchourie, le chemin de fer de l’Est chinois ayant ouvert des mines de charbon à Mo-ch’i-Shan et Tz’mershan près de Liao-Yang, et à Wa-fung-tien dans le sud de la presqu’île de Liao-tung. La ligne du chemin de fer longe ces riches exploitations. Une expansion commerciale sans précédens a accompagné ces développemens et s’est manifestée par un surcroît de 49 pour 100 sur 1898.

Les principaux articles du trafic de ce port sont les fèves et le gâteau de fèves, avec une exportation de 2 241 053 piculs des premières et 2 289 544 piculs du second, en 1899. La quantité nette d’opium importée en 1898 a été de 92 piculs contre 2 453 en 1879. L’importation de l’opium n’a presque pas cessé de décliner au cours des dernières années, le pavot étant largement cultivé et avec succès en Mandchourie. Le chiffre total du trafic du port, pour 1899, s’est élevé à 48 357 623 taels contre 32 441 315, en 1898. Le port a figuré avec éclat dans les troubles de Chine en 1900 ; les troupes chinoises qui attaquèrent la ville y furent défaites par les Russes qui prirent possession du port. Le commerce en 1900 fut nécessairement suspendu. »

Niou-tchang est une révélation pour moi. Je vois pour la première fois une vraie ville chinoise dans toute son immensité, son inextricable labyrinthe de rues et de ruelles, débordant d’une population innombrable. Toutes les idées semblent différer entièrement des nôtres : les édifices et les gens paraissent appartenir non seulement à un autre hémisphère, mais à une autre planète ; les lignes sont si étranges, le coloris si brillant, les sons si aigus que l’on est assourdi, aveuglé et étonné en même temps. Outre la ville de terre ferme, il y en une autre, une ville flottante sur la rivière. Le Liao, qui a un peu plus d’un demi-mille de largeur à cet endroit, est littéralement couvert de bâtimens de toute sorte. C’est un fourmillement pressé de vastes chalands, de petits bateaux et de jonques de bois. Chacun est un logis qui abrite généralement une, mais quelquefois plusieurs familles, avec leurs biens et meubles, tandis qu’enfans, porcs et volailles grouillent sur le pont. Ceux qui peuvent se le permettre ont de vraies maisons d’été, construites comme des pagodes, meublées d’un coûteux bric-à-brac et entourées de jardins artificiels que font des arbres nains cultivés dans des vases de prix. Parmi cette confusion de bateaux, d’étroites ruelles restent libres sur l’eau, où de gracieux canots, comme des gondoles, glissent et serpentent. Sur la terre et sur la rivière, la cohue des êtres humains, l’exubérance de la vie est tout à fait écrasante. On se sent mal à l’aise et perdu dans ce flot d’humanité. Les plus étroites rues et les plus larges places, les cours et les maisons flottantes sont également débordantes, et à l’encontre des foules passives et endormies de l’Inde, ici tout le monde est actif, du plus jeune au plus vieux, tout le monde semble poursuivre une occupation et avoir quelque chose en vue. La puissance de travail de cette race éclate d’une manière étonnante du matin au soir ; sa force et sa vitalité se manifestent dans toute leur énergie primitive.

Niou-tchang n’est pas seulement une place de grande importance aujourd’hui ; elle est encore appelée à devenir un des grands marchés commerciaux de l’avenir. Le commerce international fut plutôt entravé par le fait que la rivière est gelée chaque année pendant trois mois ; mais depuis l’achèvement de la ligne de Tien-tsin, la ville est aisément accessible par terre. Un pont de chemin de fer sur le Liao est en projet ; s’il est construit, le même train pourra aller tout droit de Pékin à Saint-Pétersbourg. Présentement, les voyageurs sont obligés de passer la rivière dans des jonques chinoises afin de prendre les trains de Chine.

Au centre de la ville commerçante se trouve la mission catholique. Perdue au milieu du dédale des rues tortueuses, elle disparaît presque dans l’agitation et le bruit de ces espèces de bazars. Sa petite église et ses quelques édifices modestes sont abrités tant bien que mal par une muraille blanchie à la chaux. Protection légère en cas de siège ou même d’émeute un peu sérieuse ! Assurément si la population devenait hostile, ce mur délabré ne serait guère capable de refouler le flot. Mais ceux qui viennent vivre là leur admirable vie de dévouement et de charité, répandre leurs bienfaits dans les rangs des affamés et délaissés, mettent leur confiance en une forteresse plus solide que les bastions de ce bas monde. Le jour où un missionnaire quitte son pays, il n’est plus sûr du lendemain, et, en débarquant aux rivages de la terre jaune, il est forcément exposé à tous les dangers. Pour ne rien dire de la persécution ouverte ou dérobée, les épidémies les plus terribles et les privations continuelles déciment cette petite armée du sacrifice. Et pourtant, en dépit des épreuves et du danger, jeunes pères et jeunes sœurs arrivent, à peine les vœux prononcés, heureux et pleins de zèle, prêts à vouer leur vie à la grande œuvre de l’apostolat.

Le jour de mon départ, il me fut donné d’être témoin d’un événement historique : la remise officielle de la ligne au gouverneur général chinois de la Mandchourie. Depuis la dernière guerre, la voie entre Niou-tchang et Hankou-chwang avait été sous le contrôle militaire de la Russie, tandis que l’autre, entre cette dernière ville et Tien-tsin, était administrée par les forces britanniques. Il y eut de grandes fêtes. Les bâtimens de la station étaient décorés avec toute la pompe du goût oriental. Partout des mats vénitiens, des bannières flottantes, des inscriptions chinoises, des trophées russes, des guirlandes de laurier symbolisant la victoire et des branches d’olivier évoquant une paix éternelle. Les fastueux mandarins et les généraux russes, chamarrés d’or et de décorations, échangeaient force saluts et révérences en signe de mutuel respect. Sans aucun doute, on doit trouver son compte à l’opération des deux côtés, tant on a l’air vraiment satisfait. La journée se passe à l’exécution d’un interminable programme, et si j’avais quelque aptitude au journalisme, j’aurais pu écrire plusieurs colonnes sur la « remise officielle de la ligne de l’Est chinois par la Russie à la Chine. » J’aurais pu m’engager dans des descriptions sans fin de réceptions, présentations de bouquets, somptueux banquets avec flots de champagne et toasts. Mais le meilleur correspondant lui-même n’aurait pu en dire plus que moi sur le fait principal de la remise actuelle du chemin de fer, ni percer la brume qui nous cache si ce chemin de fer est vraiment devenu la propriété de la Chine ou non.

Le pays entre Niou-tchang et Hankou-tchang est d’abord plat et sans intérêt, mais riche uu point de vue agricole. Aux approches de la mer, il devient plus varié et certaines parties sont tout à fait pittoresques ; quelques-unes des baies de la Mer-Jaune, qui en réalité est ici du bleu le plus intense, sont pareilles à des fjords, dominés par des pics déchirés. Nous avançons lentement et nous faisons halte à de nombreuses stations où je vois encore plus de soldats russes que de Chinois. Il était tard dans la soirée quand notre train passa avec fracas à travers la brèche de la fameuse Grande Muraille. Je dois reconnaître que je ne pus m’empêcher d’être impressionné. Cette énorme masse, une des plus colossales que des mains humaines aient jamais élevées, se montre ici dans tout son avantage, longeant les collines escarpées et à plusieurs reprises couronnant les plus hauts pics de ses remparts, pour dévaler enfin jusqu’aux plaines et disparaître dans les insondables profondeurs de la mer. C’est un grand spectacle, on ne saurait le nier ; et, comme l’autre ouvrage gigantesque de l’homme dans une autre zone, les Pyramides d’Égypte, ce monument n’offre pas seulement un grand intérêt ; il marque aussi une des étapes de la civilisation de la race humaine. Je regardai notre puissante machine tirant sa longue traîne de wagons américains et il me sembla alors embrasser du même regard le passé de l’Asie et son avenir.

À Hankou-tchang, une surprise m’attendait. Les troupes anglaises venaient d’achever leur mission. À cette occasion, le commandant donnait un dîner. Quelques convives, réunis au petit yamen, près de la station, dans la salle à manger tendue de perse claire, avec de jolies aquarelles, toute sorte de livres et de bibelots, et surtout la table couverte d’une nappe immaculée et d’une vaisselle toute simple mais éclatante de propreté, retrouvaient pour un instant le confort et le charme d’un home anglais.

Une autre étape intéressante de mon voyage fut de là à Tien-tsin, à travers un des plus riches districts de la Chine. Notre train s’arrêtait souvent, car il y a beaucoup de villes importantes. Le commerce est très actif. Par places, la terre est cultivée comme un jardin potager ; mais la vraie richesse du district consiste dans les mines de charbon où de gros capitaux étrangers sont engagés. Les deux principales curiosités de la route pour les voyageurs sont la maison de campagne de Li-Hung-Chang et Fort-Takou.

Le feu vice-roi, grand politique, était encore plus adroit financier. Son amour des entreprises commerciales et de la spéculation était bien connu par tout le pays. Les mines de charbon du voisinage lui appartenaient en partie. Il ne s’occupait pas seulement de ses propres affaires, mais encore était fort soucieux de connaître à fond les moyens de quiconque traitait avec lui. Chaque fois qu’il recevait un diplomate étranger ou que le directeur d’une compagnie internationale ; ou même d’une simple maison de commerce, obtenait une entrevue pour s’assurer des concessions ou privilèges, la première question du vice-roi était invariablement : « Combien gagnez-vous ? » Le succès de la requête dépendait pour beaucoup de la somme versée dans le coffre-fort de l’homme d’État, m’a-t-on dit.

Fort-Takou ne comporte pas une longue description. Il a joué un rôle prépondérant, au cours du dernier quart de siècle, dans la lutte incessante entre l’Occident et l’Orient, les Blancs et les Jaunes. Il fut plusieurs fois bombardé, détruit et reconstruit. Aujourd’hui, il est de nouveau en ruines. À la place des forts, la colonisation moderne a fait surgir quelque chose de banal et d’incolore, qui n’a ni le pittoresque des vieilles villes chinoises, ni les avantages de nos villes d’Europe. Pour l’instant, la colonie en est encore à la première enfance et consiste dans quelques rangées de maisons.

Le dernier arrêt de mon voyage était à Tien-tsin. Située au croisement du Peï-ho et du Grand Canal, cette ville est une des plus importantes de la Chine. La population dépasse un million et l’on distingue la ville propre, les concessions étrangères, et les différens faubourgs. La vieille ville est un merveilleux spécimen de ville chinoise, surpeuplée, brillante, pleine d’éclat et de fange, où l’humanité s’entasse, se presse, s’agite et vit comme des abeilles dans une ruche. Il y a nombre de monumens intéressans, quoique la principale curiosité ait disparu : les murs de la cité, qui dessinaient un carré de 4 000 pieds de côté, ont été démolis pour faire place aux rues commerçantes. Le quartier européen a un caractère tout différent avec ses larges squares, ses avenues ombragées et ses beaux édifices. Chaque nation a sa petite ville à elle, avec des casernes pour ses soldats, des bureaux pour ses commerçans et des résidences pour ses consuls. Près de la concession française est l’anglaise, qui a les plus beaux édifices, de larges rues bien tenues et qui est gardée par des sikhs. Les vastes habitations, les bâtimens genre bungalow, et les figures enturbannées de gris des sikhs géans rappellent un poste de l’Inde. Les quartiers italien et autrichien sont de l’autre côté du canal et comme perdus dans les faubourgs indigènes.

Depuis l’occupation des troupes alliées, l’importance de Tien-tsin a grandi plus rapidement encore et la ville est en train de devenir une puissante rivale de Shanghaï pour tout ce qui concerne le commerce international ; plus justement, elle est le Shanghaï de la Chine orientale. Si l’on considère le rang secondaire qu’elle occupait au temps de la dynastie des Ming, son développement est d’autant plus remarquable. Située sur les rives du Peï-ho, à 80 milles seulement de Pékin et près de la mer, ses avantages commerciaux comme marché d’exportation et d’importation sont manifestes. Depuis la construction du chemin de fer, elle a acquis un autre avantage considérable, celui d’être en communication directe avec la terre ferme. Li-Hung-Chang qui, en sa qualité de vice-roi, y résida pendant plusieurs années, fut un puissant avocat des intérêts de la ville. Non seulement elle devint bientôt un grand centre commercial, mais grâce à ses écoles normales pour l’organisation de l’armée et de la marine, elle attira d’autres élémens et introduisit des occupations différentes. En fait, Tien-tsin est devenu le foyer du parti progressiste ; des brochures, des journaux, des clubs littéraires et politiques ont propagé les idées du grand vice-roi. Ce fut Li-Hung-Chang qui fit creuser le premier puits de charbon du voisinage à Tong-Shan, il y a environ trente ans, et l’exportation du charbon fait aujourd’hui de rapides progrès : elle atteint presque 300 000 tonnes. Une autre industrie locale de grande importance est la production du sel, qui constitue un monopole du gouvernement. Il est obtenu par évaporation de l’eau de mer et empilé le long des bords de la rivière. On fabrique les spiritueux en grande quantité et on les envoie dans tout l’intérieur. Les autres exportations comprennent le vin, les fourrures, les peaux, les soies de porc et de sanglier, la laine. Le commerce d’exportation, qui n’existait pas il y a un quart de siècle, s’élève aujourd’hui à une somme d’environ quinze millions de taëls.

Depuis la première expédition européenne, en 1858, Tien-tsin a été le théâtre de bien des luttes, de bien des combats désespérés. La dernière révolte n’a fait rage nulle part avec plus de furie qu’ici, et c’est là que les Boxers ont incendié au commencement de juin 1900 les missions étrangères. D’abord personne ne sembla se rendre compte du danger imminent. Ce fut seulement dans la seconde moitié du même mois, après le premier bombardement de Takou, que les hostilités commencèrent, avec toutes les horreurs de la guerre. L’attaque de la colonie européenne, le blocus des casernes, la destruction de la station du chemin de fer et le massacre des missionnaires et des chrétiens se succédèrent rapidement. Les descriptions des témoins oculaires nous montrent toutes les atrocités commises durant l’insurrection. La bravoure des troupes et des missionnaires, des femmes même et des enfans, excita l’admiration du monde entier. Il reste encore beaucoup de ruines, disséminées çà et là, qui attestent le long siège.

Le fait capital fut ma visite au Palais du vice-roi. Si Li-Hung-Chang était un grand homme d’État, son successeur n’est pas indigne de prendre sa suite. Yuan-tsi-Khai est, avec Chan-chi-Tung, l’homme le plus en vue de la Chine actuelle. Doués très différemment par la nature, ils sont tous les deux également ardens à tirer la Chine de son sommeil. Les voies et moyens par lesquels ils espèrent y réussir ne sont pas identiques, quoique le but soit le même. Chan-chi-Tung est un homme de dispositions pacifiques, un fervent adepte de la doctrine de Confucius ; il est fermement attaché aux principes de la morale nationale ; il n’est réformateur que dans les entreprises purement commerciales et industrielles, les transactions financières et le système d’administration. Dans sa propre province, il a fait beaucoup d’essais heureux en ce genre. Il a établi des factoreries, une vaste filature de coton, des forges, des chemins de fer locaux, construit un important arsenal sur le Yang-tse, etc. Ses adversaires, et il en a un grand nombre, comme quiconque s’élève au-dessus du niveau commun, l’accusent d’être un idéaliste. Mais, après tout, ce sont précisément ses idées, mises à exécution par des mains pratiques, qui pourraient être du plus grand secours à son pays. C’est un profond penseur, un homme du plus intéressant esprit, et ses écrits sur différentes questions politiques ou sociales sont de beaux échantillons de la pensée humaine.

Yuan-tsi-Khai est un homme d’action, un soldat par tempérament, qui aime à combattre ses ennemis et à pousser ses projets sans considérer les difficultés de la route.

Mon séjour à Tien-tsin fut de grande utilité pour m’éclairer sur la situation actuelle de la Chine. J’y fis la connaissance de nombre de gens intéressans, dont quelques-uns sont les ouvriers de l’histoire présente. Ils n’avaient ni la même nationalité, ni les mêmes occupations, ni le même genre d’esprit ; leurs opinions différaient encore davantage. Mais c’est en partie à l’antagonisme de leurs vues que je dus d’en pouvoir tirer quelques conclusions provisoires.

C’est par un brillant après-midi du bref été de la Saint-Martin que j’accomplis les derniers quatre-vingts milles de ma longue course en chemin de fer à travers les deux continens. À mesure que j’approchais davantage de ma destination finale, Pékin, et tandis que nous roulions par ce pays plat et aride, je pouvais à peine me représenter l’immensité de la distance que j’avais parcourue durant ces quelques derniers mois. J’essayai de rappeler à ma mémoire les différens pays — et leurs populations — que j’avais traversés pendant ce voyage, les villes prospères ou les pauvres villages que j’avais visités, les centres de civilisation et les solitudes primitives. Je commençai alors à saisir ce qui était toujours resté pour moi jusqu’ici quelque chose d’irréel. Quelle différence entre ce qu’on imagine et ce qui est ! On pourrait recueillir les plus sûres informations, écouter les descriptions les plus explicites ou étudier les meilleurs livres : combien une connaissance ainsi acquise sera loin encore de l’expérience personnelle ! Les meilleurs renseignemens, les statistiques les plus exactes et les livres les plus intelligens ne seront jamais capables de produire l’effet de la réalité, et ce n’est pas sur eux que notre faculté d’abstraction s’exerce avec le plus de profit. Ce qu’on sent a bien souvent plus de valeur que ce qu’on voit, et la vérité psychologique importe généralement plus que les faits matériels. Si nous voulons connaître un pays et ses habitans, c’est leur vie, comme telle, qui nous éclairera le mieux. La vie, dans son expression variée, au travail et au repos, dans son principe et ses différentes manifestations, nous révèle la source profonde d’où jaillit l’énergie dans les directions diverses.

Le jour baissait à mesure que nous faisions halte aux dernières petites stations. Sur chaque quai, je voyais des soldats étrangers appartenant aux troupes alliées : ici, de blonds Teutons géans ; là, de courts et bruns bersaglieri. Et chaque quai montrait plus de mouvement et de confusion à mesure que nous approchions de la métropole. Comme nous contournions le Parc-aux-cerfs impérial, le soleil commençait à décliner. Les effets devenaient de plus en plus magnifiques : les masses sombres du feuillage qui se fanait, encadrées par l’éclatante ligne bleue des collines de l’Ouest, formaient un saisissant paysage où couleurs et lignes étaient si imprévus, si étranges qu’on les eût dites peintes par la main magique et fantasque d’un maître chinois. Les forêts avaient l’air aussi sombre que si elles cachaient encore les monstres et les dragons des vieux contes, et les collines étaient comme autant de pains de sucre dressés par les géans.

C’était un aussi parfait paysage chinois que je pouvais le souhaiter ; et, pour l’achever, le soleil se couchait dans un incendie farouche et lançait des rayons enflammés, avec une fureur et une rage menaçantes, à travers le ciel en feu. J’ai assisté à bien des couchers de soleil sous les tropiques, mais je n’ai jamais vu le pareil. Bientôt son éclat inonda de safran les nuages de poussière qui flottent continuellement sur la capitale et illumina les millions d’atomes soulevés du désert de Mongolie. À un tournant imprévu de la voie, ce fut comme si le voile d’or se déchirait pour laisser entrevoir la cité sainte. Le coup de théâtre était parfait, comme si le rideau avait été tiré par la main d’un magicien de manière à montrer la grande porte de Hatamen dans toute sa magnificence. Les fameux murs crénelés, qui furent pour la première fois décrits par Marco Polo, les lourds bastions et la tour en forme de pagode laissaient deviner leur image indistincte, et ainsi plus belle. En fait, ma première impression de Pékin fut celle d’un tableau de rêve. Ce qu’était réellement la ville, par bonheur je l’ignorais encore ; l’imagination ne pouvait être désenchantée par l’expérience. Plus tard, je vis autre chose. Mais le premier jour, la grande cité du puissant Khan m’apparut dans un mirage trompeur. Cette croulante citadelle non seulement d’une nation fameuse, mais, disons-le, de toute une race, le monument de leur art, la Walhalla de leur histoire, flottait dans l’éblouissante splendeur du crépuscule comme une ville d’or bâtie sur des nuages d’or.

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II. — UNE JOURNÉE À SÉOUL


J’arrive sain et sauf à Séoul. C’est le soir, et la lune se lève. Dans l’obscurité, la plus désolée capitale de l’univers apparaît plus désolée encore, plus pitoyable de misère et de détresse. Ma chaise à porteurs descend une longue rue qui a plutôt l’air d’une route. Des deux côtés se dressent de petites maisons ou, pour mieux dire, des huttes, car celles que j’ai vues jusqu’ici ne méritent pas d’autre nom. Après avoir traversé les faubourgs, nous atteignons enfin l’enceinte intérieure. La muraille est irrégulière et grossière, percée de portes peintes que surmontent de petits toits. Je pourrais presque me croire revenu à Pékin, car la scène que j’ai sous les yeux est une réplique en miniature de la grande cité. L’obscurité m’empêche de voir combien en réalité celle-ci est plus petite. L’effet général est le même, avec tous les caractères chinois.

La lune brille maintenant de tout son éclat, mais ne montre rien de nouveau en dedans des murs. Dans la grande rue de Séoul, la boue est aussi épaisse qu’elle doit l’avoir été à la création, quand « la terre et les eaux étaient rassemblées. » Les maisons ne sont que les huttes d’argile de l’homme préhistorique, son abri contre le froid ou la chaleur.

Je demande à mes porteurs d’aller lentement, car je ne veux rien perdre de ma première impression. La première image d’un pays ignoré se grave dans notre esprit d’une façon unique. Il y a une fascination de l’inconnu, un merveilleux intérêt attaché à l’imprévu. Errer parmi des gens étranges, dans les rues d’étranges cités, c’est un plaisir inexprimable. Tout ce qui est singulier est mystérieux jusqu’à ce que la réalité tire le voile. Tant que notre imagination a loisir de jouer librement parmi nos créations fantastiques, nous restons dans la cité des songes.

Les rues maintenant deviennent plus larges et les huttes d’argile plus insignifiantes encore. Je m’arrête un moment à la grande place. Ce doit être le centre de la ville ; mais elle n’est guère plus qu’un carrefour de routes conduisant à quelques rues latérales. Il est à peine sept heures ; pourtant un silence de mort plane sur toutes choses, la paix et un calme infinis. Les larges rues sont comme un immense cimetière et les petites maisons aux toits plats ressemblent à des tombes. On pourrait se croire un jour de Toussaint, car sur chaque tombe une petite lampe brûle : une lanterne pend de chaque portail et donne une flamme jaune. Et les gens eux-mêmes ! Comme des fantômes, ils retournent à leurs demeures, tout vêtus de blanc et muets. Silencieusement, ils glissent le long des sentiers de l’interminable cimetière, jusqu’à ce qu’ils disparaissent dans les profondeurs d’une des tombes illuminées.

Jamais aucun lieu ne m’a impressionné comme cette première vision de Séoul. À cette heure où la ville m’apparaissait dans la clarté d’une lune de novembre, sombre, silencieuse, désolée et fantomatique, elle ressemblait plus à une ville de féerie qu’à une réalité, presque comme ces lieux de la fable, chantés par les poètes de tous pays, dont l’histoire est recueillie, avec ravissement des lèvres des nourrices par le petit monde qui ne connaît point encore l’envers de la vie…

Le lendemain, je m’éveillai au son de la trompette et du tambour. Qui donc soufflait et battait ? Les fantômes ? Que pouvait-il donc être arrivé pour que la Ville du silence fût troublée d’un tel vacarme ? Je me précipitai à la fenêtre. La longue rue, la place, chaque pouce du terrain est occupé par des soldats. Ils sont petits, jaunes de peau, avec un uniforme noir à large collet rouge. Les vêtemens noirs, les collets rouges et les faces jaunes donnent l’impression d’un échiquier bariolé. On semble aimer cela. Si la combinaison de couleurs n’a pas d’autre but, elle offre du moins une excellente cible à l’ennemi. Ce fut probablement l’idée de ses inventeurs.

Le fracas continue. Les trompettes sonnent, et les petits bonshommes noirs, rouges et jaunes, comme des soldats de plomb, manœuvrent devant moi. À droite et à gauche, montant une rue et descendant l’autre, ils vont et viennent, pareils à des soldats de théâtre, qui sur la scène passent et repassent, toujours les mêmes, pour nous faire croire à une puissante armée. Et, tout le temps, l’éclair des baïonnettes brille sur les fusils qu’on dirait trop lourds aux petits hommes qui les portent. Les tambours battent et les fanfares retentissent dans le matin glacial. Qu’est-il arrivé ? Le couronnement n’a-t-il pas été ajourné ? L’Empereur s’est-il décidé à ouvrir les fêtes si longtemps attendues ?

Je sonne et un domestique entre, la natte nouée sur le sommet de la tête, vêtu de blanc. Son vêtement long est en toile et sa tête est couverte d’un chapeau en crin de cheval qui ressemble beaucoup aux cloches de verre employées pour tenir les confitures à l’abri des mouches. Ce bizarre serviteur semble plus surpris de ma question que je ne le suis de sa livrée : « Eh quoi ! L’armée a été réorganisée par des officiers européens. On lui a appris à marcher, manœuvrer et tuer dans le style occidental ; des sièges ont été dressés pour les spectateurs de cette joyeuse farce. Et voici que vous, un Européen qui vient de l’Ouest, vous demandez avec une évidente ironie : Qu’est-ce que cela signifie ? » Je puis voir combien la situation est amusante et apprécier son côté plaisant. Le fait que le collet a quelques pouces de trop ou que la couleur de l’uniforme n’est pas la même ne change pas le caractère de cet uniforme. Le fusil n’en détruit pas moins, que le mécanisme pour projeter la balle soit jeune ou vieux ; et peu importe que la taille du soldat ait deux pieds de plus ou moins, que son teint soit blanc ou jaune. La profession n’en conserve pas moins son caractère redoutable et sa perpétuelle menace…

Voici l’aube devenir le matin, et les boutiques s’ouvrent une à une. Elles ne sont le plus souvent défendues pendant la nuit que par des paillassons ou quelques planches. Un peu plus tard les douaniers commencent d’arriver, tout vêtus de blanc. Hommes et femmes portent les mêmes vêtemens de toile (kaftans), et leurs chaussures aussi sont en toile, de sorte qu’ils sont blancs de la tête aux pieds, excepté le chapeau de crin noir. Par instant, je vois une chaise à porteurs, grande comme une boîte : quelqu’un est blotti dedans. Rien qui ressemble à une voiture, une charrette ou un cheval, malgré le mouvement d’affaires qui s’accentue, mais se poursuit toujours dans un complet silence. Il n’est donc pas étonnant que je reste sous l’impression d’être dans une ville déserte.

C’est généralement le premier jour que nous remarquons les traits les plus caractéristiques d’un lieu. Quand nos facultés de perception sont encore fraîches, elles sont plus sensibles aux petites particularités. Après le déjeuner, je sors faire un tour. En face de moi, la porte du Palais, devant laquelle se tiennent quelques soldats. Au delà, s’ouvre une longue rue, vers laquelle je poursuis mon chemin. C’est la même rue qui ressemblait hier à un vaste cimetière. Les maisons sont ouvertes maintenant et le volet de bois qui les ferme sur la rue a été enlevé. Il y a un nombre considérable de boutiques, mais elles sont petites et mesquines, sans rien en montre qui attire mon attention. Celles des ébénistes ont le meilleur air, avec leur étalage de petites armoires en marqueterie, garnies de cuivre et de grosses serrures polies. Elles sont originales et de bon goût et doivent bien se vendre, car dans toute une rangée de devantures, je ne vois pas autre chose. Il ne manque pas non plus de graines, mais les paniers qui les contiennent n’offrent pas le quart de la variété déployée par une épicerie chinoise. Je ne me rappelle pas avoir vu rien de plus en fait de boutiques, ou du moins rien que j’aie remarqué. Toutes sont petites et vides, sans jamais plus d’un ou deux cliens.

Ce qui me frappe surtout, c’est le grand nombre de guérites. Tous les cinq ou dix mètres, vous en trouvez une, où se tient immobile un soldat, noir, rouge et jaune, en armes. N’importe où je tourne, il y a des guérites partout, à droite, à gauche, devant et derrière. Se pourrait-il qu’une telle armée fût nécessaire pour maintenir cette petite nation dans l’ordre ? Je ne me suis pas plutôt posé cette question que mon attention est attirée par un désordre. Des coolies qui traînent des légumes sont en train de se battre royalement, et deux gamins se donnent l’assaut. Mais la sentinelle reste impassible. À en juger sur son air, elle approuve plutôt qu’elle ne condamne. Elle n’a évidemment pas l’intention de maintenir la paix ; cela ne semble pas être le moins du monde dans sa consigne. Ainsi les coolies peuvent se battre de tout leur cœur parmi les choux. Je dirai même en passant que ce groupe forme un curieux tableau, les coolies en blanc, avec leur charge de légumes sur le dos, au plus fort de la bagarre. Le plus petit des deux gamins se met à crier quand le sang coule de son front. Cela non plus ne touche pas le soldat. Il marmotte quelque chose entre ses dents ; sans doute que le métier de Croix-Rouge n’est pas son affaire. À mesure que j’avance, j’entends plus de criailleries et de querelles et je suis témoin d’un peu plus de petites escarmouches. Pour la première fois maintenant, je me rends compte que je ne suis plus habitué aux disputes et aux batailles : car, en Chine, je n’ai jamais vu deux hommes se battre. Les Chinois peuvent en savoir gré à leur civilisation millénaire.

J’arrive maintenant près d’un vaste édifice qu’on est en train de restaurer. Il a un toit pointu à larges bords, pareil à ceux du Palais de Pékin. Il y a toute une forêt dans le bois de ces poutres. Tandis que j’observe la précision avec laquelle les ouvriers assemblent les diverses pièces sans faire usage de clous, je me réjouis que les traditions de l’ancienne architecture ne soient pas encore éteintes.

Me voici dans le voisinage du Palais royal. En avant de la principale porte est une grande place qui, au delà, devient une rue bordée de chaque côté par des édifices publics. Ce sont les Ministères où se déroulent les intrigues du gouvernement coréen.

Extérieurement, le Palais n’a guère rien qui le distingue. La façade est assez basse. Les murs sont en torchis et les portes, qui ne valent pas beaucoup mieux, sont dans le style chinois, avec toit de tuiles. Ces portes, grandes ouvertes, donnent accès dans une vaste cour intérieure où il y a une quantité de chaises à porteurs, les unes ordinaires, les autres de cérémonie. Une foule de domestiques, d’employés et de coolies se chauffent au soleil ; d’autres jouent à une sorte de foot-ball.

Dans la rue, on rencontre des mandarins qui vont à leurs devoirs, des magistrats et autres gens d’importance, la plupart en chaise, ou plutôt dans des boîtes. Ces chaises, dont chacune a deux porteurs, sont tendues d’étoffe, assortie dans celles des hautes classes à la couleur des livrées. Les grises et les jaunes appartiennent à l’aristocratie coréenne. Je remarque surtout l’équipage d’un noble en deuil. Sa chaise est tout fraîchement tendue d’une étoffe de teinte jaunâtre, comme en portent aussi les deux serviteurs, dont les vêtemens touchent presque le sol. Afin de laisser libre jeu à leurs jambes, ces vêtemens ont été fendus jusqu’à la ceinture, mais c’est seulement une fantaisie de la mode, car un Coréen ne saurait se presser, même sous le fouet. Une large ceinture est nouée en boucle autour de leur taille. Ils sont coiffés de chapeaux de paille (non pas noirs) qui ont la forme du panier à pain des boulangers. Ces chapeaux ont de larges bords qui touchent aux épaules et cachent entièrement le visage. Dans cet étrange costume, nos gens ressemblent fort à des champignons jaunes, poussés un jour d’été. Des sandales de paille complètent leur accoutrement. En dépit de ces détails bizarres et de ces absurdes combinaisons, l’effet général est bon ; les couleurs, la chaise tendue de soie, le chapeau et les sandales de paille s’harmonisent bien. Vus de loin, les personnages ressemblent à de petites figurines d’ivoire comme celles qu’on voit aux étalages des boutiques japonaises.

Mais j’entends un bruit dans le lointain, et la foule bigarrée vient vers moi de la porte de l’Ouest. Ce doit être un enterrement ou un mariage : de si loin, je ne puis distinguer lequel. L’instant d’après, deux enfans se détachent de la foule. Ils semblent conduire la procession. Leurs vêtemens sont en soie verte, pourpre et écarlate, et leur chevelure noire est tressée autour de leur tête en nattes brillantes. Ils sont parés de fleurs et de papillons. Derrière eux, on porte une grande boîte polie, peinte en rouge. C’est évidemment la dot. Puis viennent les danseuses pur couples, mais à quelque distance l’une de l’autre. Je ne puis décrire leur costume. C’est un entassement confus de jupes, foulards, voiles, le tout pêle-mêle et de toutes les couleurs de l’arc-en-ciel.

La vie de la rue est un flot qui coule toujours. À Séoul, je remarque que tout le monde vit dans les rues. C’est très probablement pourquoi elles sont si larges et les maisons si resserrées. Le Coréen ressemble en cela à l’Italien ou à l’Espagnol ; il n’est jamais si heureux que quand il est dehors. Il se tient sur le pas de sa porte ou se chauffe dans sa cour ensoleillée, ou bien il allume sa pipe pour aller et venir dans une flânerie qui dure des heures. Son maintien est lent et digne. Je me demande où il va et à quoi il pense. Il ne va nulle part et ne pense à rien. Je ne puis dire qu’une chose : il flâne. Il n’y a pas de mot juste, dans aucune autre langue, pour ce désœuvrement où concourent l’indolence physique, le laisser aller du corps, le vide de l’esprit. De temps en temps, un simple soldat passe. Il est l’homme de l’avenir. S’il n’apprend pas autre chose dans la cour de la caserne, il apprend du moins à marcher. On lui a fait couper sa natte. Tout d’abord, il l’a pleurée, car cet ornement de sa tête représentait un principe général ; en le perdant, il a été lancé à la dérive, loin de toutes ses vieilles habitudes et traditions. Mais, en enfant qu’il est au fond de son cœur, il oublie bientôt sa natte, et ses traditions aussi, et aujourd’hui il est fier de la métamorphose. En homme de progrès et d’avenir, il regarde avec mépris les vêtemens blancs, les sandales et les chapeaux de ses compatriotes.

En rentrant à l’hôtel, je trouve un visiteur qui m’attendait. C’est le ministre de Grande-Bretagne. Il a appris mon arrivée et il est venu m’offrir l’hospitalité, mon pays n’ayant pas de Légation dans la ville. L’hôtel de Paris, à Séoul, est neuf, propre et bien aménagé ; j’aime mieux ne gêner personne et rester mon maître. Je le dis franchement au ministre et nous nous arrêtons à un compromis : chacun reste libre d’appliquer son programme quotidien et de suivre ses occupations habituelles ; nous ne nous verrons pas jusqu’à une heure, et quant à l’après-midi, tout dépendra des circonstances.

La Légation de Grande-Bretagne est de l’autre côté du nouveau Palais. C’est une jolie maison de campagne, avec loggia. Elle est bâtie sur un terrain en pente et entourée d’un jardin. La maison du secrétaire est dans une autre partie des terrains et l’on construit un pavillon de garde à l’entrée. Au dedans, un type d’intérieur anglais, tel que nous le présentent les maisons des classes aisées dont le principe fondamental est le fameux : « Mon logis est mon château fort, » et où la vie de famille du home nous frappe si fortement et si agréablement. L’idée du home est un des remparts de la Grande-Bretagne.

Ma chambre est prête, claire et gaie. La plante grimpante du balcon est encore verte, et j’ai vue sur la cour du palais voisin.

L’après-midi, je vais au Consulat d’Allemagne, en passant devant le Temple du Ciel : une pagode qui s’élève sur une colline, avec un joli toit double et un autel de marbre en façade. C’est une réplique, pauvre il est vrai, du chef-d’œuvre de Pékin, mais elle n’est pas sans grâce au point de vue décoratif.

D’une petite maison d’angle sort une vraie rumeur de Babel : c’est la répétition ânonnée, mécanique, d’une leçon, exactement la même méthode que nos propres maîtres d’école suivaient pour nous inculquer le savoir. Comme la porte de la cour est ouverte, j’entre. J’ai devant les yeux une pièce qui n’a pas plus de dix pieds carrés ; une dizaine au plus de jeunes garçons y sont rassemblés. Ils se tiennent assis par terre, vêtus de vert au lieu de blanc, une longue chevelure pendant en belles tresses. Tous ont un gros abécédaire à la main. Chaque mot est représenté par un caractère différent ; ils les répètent, et ainsi le savoir s’introduit dans leurs têtes. Chacun dit une lettre à son tour, tout haut, avec un mouvement de la partie supérieure du corps à droite et à gauche, en avant et en arrière, sans fin. Le magister est assis en face, par terre lui aussi. Ses yeux sont protégés par d’énormes lunettes vertes, et il porte sur la tête une couronne en crin de cheval. Il est la sagesse personnifiée, extérieurement du moins. Ses pensées semblent errer bien loin, et de son siège olympien il jette un regard indifférent sur l’effort de ses élèves.

Le Consulat d’Allemagne est un bâtiment neuf, mais sans rien du confortable de celui d’Angleterre. Le Consul général est aussi chargé des affaires de l’Autriche-Hongrie et aurait à s’en occuper s’il y avait jamais à s’en occuper. Il parle beaucoup du Japon, où il a été attaché à la Légation.

Du Consulat à la Mission, il n’y a que quelques mètres. Quand j’ai franchi sa porte aux barreaux de fer, ma surprise est aussi grande qu’agréable, car j’ai devant moi une vaste cathédrale avec de spacieux édifices des deux côtés, dans leurs enclos boisés. Elle est bâtie sur le modèle des vieilles cathédrales des Pays-Bas, — brique rouge et style gothique. Je n’aime pas à rencontrer ce style en Orient, mais c’est peut-être un manque de goût de ma part. Comme édifice, il n’y a rien à dire contre celui-ci : il est parfait dans son genre. Et quelle propreté ! Le dallage de pierre brille comme un miroir.

C’est avec étonnement que j’admire la cathédrale si majestueuse, si noble de conception, et j’ai peine à croire que l’architecte fut un des Pères de la Mission même, et que les ouvriers étaient de simples paysans coréens. En face de l’entrée, le vicariat est un autre important édifice, et un peu plus loin, sur l’autre versant de la colline, se trouvent l’orphelinat et une école primaire. Quel établissement remarquable, quelle œuvre merveilleuse où des centaines d’enfans abandonnés ont été sauvés, élevés, et finalement établis dans la vie par les religieuses, femmes héroïques venues de France ! Elles ont tout quitté de ce qui leur fut cher, — parens, famille, patrie, tout, — afin de se faire les gardiennes des êtres misérables, des créatures délaissées de cette Corée sauvage.

Que de vies humaines et que d’âmes sont perdues chaque année ! Les infanticides sont plus nombreux que nous n’oserions le croire en Extrême-Orient. Toutefois, si dans le district se trouve une mission, la mère affamée dépose le nouveau-né au seuil, et beaucoup d’autres sont ramassés dans les rues, pour être formés ensuite à un métier utile qui leur permette de gagner plus tard leur pain. Malheureusement le nombre de ces maisons est très limité, si nous considérons l’étendue du pays, et les missionnaires sont surchargés de travail.

L’œuvre apostolique en Corée est certes une des pages des plus édifiantes de l’histoire de l’église catholique, et cette page glorieuse est un peu la propriété de la France. Il n’y a pas un siècle que les premiers Pères de la mission étrangère commencèrent à évangéliser et civiliser le pays. Et dans quelles conditions ! Exposés à la persécution la plus cruelle, aux tortures les plus terribles, ils ont vécu cachés dans des caves, ou dans des forêts, comme les premiers chrétiens. Et beaucoup d’entre eux ont subi le même martyre. Les hérauts qui annonçaient la lumière ont été massacrés. Mais d’autres sont venus pour les remplacer, d’autres vocations suprêmes se sont présentées pour ranimer la propagation de la doctrine divine, et répandre, où il n’y avait que de l’ignorance et de la cruauté, les vertus chrétiennes, la charité, l’espoir et la foi.

L’évêque est parti en tournée et ne rentrera pas avant une dizaine de jours. C’est donc le grand vicaire qui me reçoit. Il me montre toute la petite colonie, l’école, le couvent et l’orphelinat. Quand je prends congé, le soleil est à son déclin. Les pics des collines environnantes s’enlèvent en pourpre sur un ciel de topaze. Je rentre par un long détour et je trouve les rues plus encombrées encore que le matin. Je jette un coup d’œil dans quelques boutiques ; mais il n’y a rien qui vaille la peine d’être vu. Les fourreurs paraissent les plus occupés. Ils sont en train de tailler et de façonner nombre de tuniques, de collets, de manteaux. Il y a aussi pas mal de jaquettes étalées, beaucoup sans manches, pour protéger la poitrine et le dos. On met par-dessus des caftans de laine blanche. Rien d’étonnant si les gens ont l’air d’édredons ambulans.

À droite, je remarque un antre fort semblable à une de ces auberges chinoises qu’on trouve au bord des routes. Dans la grande écurie ouverte sont alignés de petits chevaux au poil rude, avec des nattes de paille sur le dos. Un coolie transporte l’eau d’un puits dans deux seaux de cuivre suspendus aux deux bouts d’une longue perche, que d’ailleurs il ne porte pas sur l’épaule mais qui est posée en croix sur son dos.

Puis je passe devant de petites casernes sans prétention ; leur petitesse s’assortit aux soldats dont plusieurs regardent aux fenêtres. À défaut d’une meilleure occupation, ils sont en train de mâcher des graines de citrouille.

Nous arrivons aux boutiques de bric-à-brac : plusieurs vendent de la porcelaine, quelques-unes des articles de bronze et beaucoup des tuiles et toutes sortes de démolitions. Aux carrefours, il y a encore des casernes, bâtisses longues et basses. Les petits hommes n’ont pas seulement le collet rouge, mais aussi le dolman rouge. C’est un quartier de cavalerie, et un petit bout de hussard entre justement au galop. Ce guerrier n’est pas d’un iota plus grand que le petit Poucet et son coursier à peine plus gros qu’un veau de deux mois. Un formidable glaive, qui bat avec fracas les flancs de ce hussard-joujou, menace de le jeter à bas de son cheval. D’un peu plus près, je vois que l’instrument meurtrier est un sabre bien ordinaire. L’uniforme du cavalier est le plus bariolé que j’aie jamais vu. Cela vous fait apprécier le goût des Européens. Le dolman du hussard coréen est couleur de cannelle, son collet et ses paremens sont émeraude et les bandes de sa culotte, safran. Si le plumage d’un perroquet avait été pris pour modèle, l’effet n’aurait pas été plus saisissant.

Je vais devant moi à l’aventure, quand devant une porte je suis presque renversé par des chiens. Les rues de Séoul, comme celles de Pékin et de Constantinople, sont pleines de ces chiens ; mais ici ils sont bien tenus et vigoureux. Si l’un d’eux se met à aboyer pour annoncer l’approche d’un danger, des aboiemens répondent aussitôt à ce signal à travers tout le quartier. C’est ce qui arrive pour moi. À mon approche, le gardien de service a l’impression que je veux empiéter sur son domaine. Son attitude envers moi n’est rien moins qu’amicale et comme je ne suis armé ni d’une canne, ni d’un parapluie, instinctivement je me baisse pour ramasser une pierre. Il n’en faut pas plus pour m’attirer un bout de conduite. Il est tout à fait dans son droit et l’incident n’a pas d’autre suite que de me montrer à quel fidèle chien de garde j’ai affaire.

Le sujet de la race canine en Corée mérite quelques mots, parce que ces chiens sont parmi les physionomies les plus typiques des rues de Séoul, et je dois confesser que je n’ai jamais vu d’animaux mieux dressés. Dans les rues, ils sont les plus doux des quadrupèdes et aussi paisibles que des agneaux ; un seul mot suffit pour que le chien de Séoul regagne sa porte ; il sait que c’est son devoir d’être là. Il restera couché dans la petite cour pendant des heures et des heures : mais il aime plus que tout s’installer confortablement sur le seuil, la tête dans la rue de manière à surveiller toute approche. Tant qu’on tient le milieu de la route, il ne fait aucune attention : tout au plus ira-t-il jusqu’à dévisager les gens vêtus de noir et qui n’ont pas la face jaune, spectacle auquel il n’est pas habitué, attendu que, depuis qu’il est venu au monde, il n’a vu que des caftans blancs. Que vous dirigiez vos pas vers la maison, il pousse un ou deux grognemens ; si vous approchez davantage, il aboie de toutes ses forces ; mais il réserve son attaque jusqu’à ce que l’étranger soit à environ un mètre. Durant ce temps, les forces auxiliaires du voisinage ont pu faire leur concentration et vous avez toute la brigade grondant et jappant à vos talons. Cet effroyable pandémonium amène le maître de la maison ou un membre de sa famille au centre du désordre, et un seul mot, ou simplement un signe, suffit à faire battre en retraite le cerbère, qui regagne sa place en secouant la queue.

L’obscurité descend dans un calme suprême. La fraîche nuit d’automne étend silencieusement le voile gris de sa brume sur la blanche cité. Mais, voyez ! n’est-ce pas l’aurore boréale qui perce l’ombre ? Cela commence dans la direction de Puk-Han ; le ciel soudain s’embrase ; des clartés rouges luisent et s’avivent ; ce sont bientôt des flammes, comme si des centaines de torches illuminaient l’atmosphère.

Une autre surprise m’attendait, qui va compléter en les dépassant tous les étranges spectacles de la journée : un cortège aux flambeaux, tel que je n’en ai jamais vu jusqu’ici. Des piétons, des chaises à porteurs, des cavaliers s’avancent en file interminable. Quelle pompe est celle-là ? Quel saisissant ensemble ! Les plus petits détails révèlent un goût d’artiste et les moindres objets sont merveilleusement groupés pour rehausser l’effet général. La procession est conduite par des enfans habillés de blanc de la tête aux pieds, avec des coiffures en forme de cloches. Puis viennent des porteurs de torches et de bannières, des serviteurs qui promènent des inscriptions au bout de longues perches, d’autres qui balancent des lanternes. Derrière ce groupe, un autre où l’on brûle des nattes de paille. Enfin une section de cavaliers dont huit sont entièrement couverts de manteaux blancs. On les prendrait pour des fantômes, n’était qu’ils gémissent amèrement : ce sont des pleureurs à gages pareils aux pleureuses de l’ancienne Rome. J’ai sous les yeux un enterrement indigène. Un membre de la famille des Min est conduit à sa dernière demeure. Il descend d’un clan fameux et il est parent de la jeune impératrice de Corée ; aussi lui décerne-t-on une pompe royale. Le cortège funèbre a vraiment grand air, quoique tous les vêtemens soient simplement de toile écrue. Les décors sont pour la plupart en papier, mais l’arrangement est si heureux et de lignes si parfaites que nous négligeons les détails et admirons seulement l’effet général. Le groupe des pleureuses est suivi de monstres, habillés comme les gnomes qui peuplent les fables et portant des masques rouges, jaunes, verts et bleus, la tête ornée de cornes, de crêtes de coq et de couronnes. L’aspect d’ensemble inspire la terreur. De nombreux groupes suivent, qui s’avancent majestueusement et disparaissent lentement dans l’obscurité de la nuit.

Je ne sais pas combien dure la procession ; mais il a dû défiler quelques milliers de personnes avant que les deux catafalques dorés fissent leur apparition. Tous deux sont pareils et ressemblent à des pagodes monumentales, découpées de pignons, dessinées avec l’étrange originalité de ce peuple et ornées avec toute la richesse de son imagination. Les deux cercueils prescrits par les anciennes traditions reposent sur des piédestaux, dans l’ombre de hauts baldaquins. Derrière eux marche une personne, enveloppée dans une toile à sac qui rappelle la robe portée sur leurs uniformes par les membres de la confrérie de la Miséricorde en Italie. Les catafalques et les cercueils sont portés sur les épaules de trente-deux pleureurs, qui marchent d’un pas lent et rythmé.

Mais ce n’est pas encore la fin du cortège. Sur de nombreuses chaises à porteurs sont entassés les objets personnels du défunt : ses habits, ses meubles et aussi ses chevaux et ses vaches. Tout cela le suit de manière à pouvoir être brûlé en holocauste près de sa tombe, — mais seulement en effigie, car tout est en papier. C’est là une édition bon marché des anciennes traditions ; ainsi les conservent les générations plus pratiques de l’heure actuelle. Figurées aussi, les pièces d’argent que jettent à la foule les pleureurs à cheval : ce ne sont que de petits disques de papier. Derrière une chaise, une autre chaise. Une armée de porteurs et de domestiques accompagnent les membres de la famille. Toute la tribu est là ; une brigade entière suit à cheval le catafalque dentelé. Tous sont couverts de toile à sac. Le cortège tout entier est blanc, et, lorsqu’il contourne le sommet de la colline, l’effet est unique. Les pleureuses, les monstres, les pleureurs et les gens de la suite, les gigantesques catafalques et la foule immense font un des plus étranges spectacles que j’aie jamais contemplés. Les bannières ferlées, les inscriptions qui se balancent, les ombrelles ouvertes, les lanternes aux sourdes lueurs, tout cela, dans l’obscurité de la nuit, forme le plus étrange arrangement ; et la lumière des torches, l’incendie des petits paquets de jonc et de paille fait courir dans le long cortège des ombres blanches une rouge vibration. Les roulemens de tambours et le bourdonnement des cornemuses remplacent la musique et les pleureuses forment le chœur. Ce lugubre enterrement est en réalité la plus parfaite « danse macabre. »

La pleine lune se lève, lente et majestueuse, derrière les collines, plus pleine qu’à l’ordinaire, comme si elle voulait éclairer la procession fantastique. La mélancolique lumière filtre à travers la nuit et ses rayons d’argent accentuent le caractère fantomatique de la scène.

Le premier jour passé dans la capitale de la Corée touche à sa fin. Le calme pénètre la nuit, un calme profond comme on n’en peut goûter qu’à Séoul. L’allée qui conduit à la Légation est sombre et déserte ; j’essaie de me rappeler ce que j’ai vu et entendu, tant de choses neuves et saisissantes, tant de contrastes et toutes ces perceptions incohérentes dans leur nouveauté. Il n’y avait pas d’invités au dîner. Mon hôte me demanda : « Que pensez-vous de Séoul ? » Je fus à peine capable d’exprimer clairement mes pensées. Ce que je pense réellement de Séoul ? Ce que je pense de ses habitans, de sa vie, de sa physiologie et de son atmosphère ? Je veux l’écrire tout de suite, avant que mes impressions aient rien perdu de leur première fraîcheur, tant que chaque teinte est encore vive, chaque détail grossi par la nouveauté. Quand mon séjour ici sera terminé, je parcourrai ces notes et, comme un maître d’école, je corrigerai à l’encre rouge toutes les fautes que j’y pourrai trouver. Ville et gens me seront alors mieux connus ; mais le charme du premier jour sera pour jamais évanoui.


Vay de Vaya et Luskod.