En Mocassins/01/06

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Texte établi par Inst. des Sourds Muets,  (p. 39-43).

GRANDES FÊTES.

Conjointement avec l’art oratoire, travaillaient aussi dans l’intérêt de la Ligue, l’esprit de tradition et le respect des ancêtres.

Qui nous dira, par exemple, à quelle antiquité remonte l’origine des vestales iroquoises ? Les autres peuples de même race les avaient eues, puisque Cartier en vit chez les Hochelagas[1] ; mais ils les avaient perdues ou abolies peu à peu.

Cet attachement aux institutions ressort surtout de la grande réunion de condoléance que tenaient les Confédérés, lorsque, après la mort d’un chef, ils installaient son successeur.

À la vérité, des lamentations publiques se célébraient aussi, en pareilles circonstances, chez les Hurons et même chez les Algonquins[2] ; il est toutefois certain que la Ligue fit prendre à cette coutume une importance nouvelle, qu’elle la rendit obligatoire et l’enrichit, dans un but spécial, de discours et de chants nouveaux.

Au village dont le chef était mort, s’assemblaient les délégués des tribus, et leur réception solennelle à l’orée du bois, faisait déjà pressentir un événement de haute importance. Il suffit en effet de lire le livre[3]M. H. Haie a recueilli ces curieuses rapsodies et le cérémonial usité, pour voir que d’une telle réunion, l’esprit de la Ligue sortait renouvelé, le patriotisme retrempé, et les liens raffermis entre les clans et entre les familles.

On y invoquait les ancêtres, on rappelait leur souvenir vénéré, on s’excitait à marcher sur leurs traces, et presque tout cela se faisait sous forme d’opéra.

Traduisons quelques passages du « Book of Rites ».

Voici un refrain :

« Mes aïeux ont fait de grandes choses.

« Mes aïeux, je les écoute. »

Voici des paroles qu’on prononçait en dansant :

« Salut, ô mes aïeux ! Maintenant prêtez l’oreille aux cris lamentables que poussent vers vous vos petits-fils, car elle a vieilli la grande Ligue que vous avez fondée. »

 

« Salut, ô mes aïeux ! Vous avez prédit que triste serait le sort de ceux qui viendraient dans les derniers temps. »

 

« Salut, ô mes aïeux ! La grande Ligue que vous avez fondée est devenue caduque. Vous l’avez mise, comme un oreiller sous vos têtes dans la terre où vous reposez, cette grande Confédération que vous avez fondée. Vous aviez pourtant dit qu’elle durerait longtemps ! »

À ces véhémentes prières qu’on appropriait, certes, aux actualités, puisqu’on y parle de décadence, se mêle la revue des ordonnances ancestrales ; puis on supplie encore et encore les aïeux de ne pas laisser leur institution descendre avec eux au tombeau.

Dans la même classe de sentiments se range leur religieux respect pour leurs morts en général. Tous les dix ans, ils les déterraient, nettoyaient leur os, les enveloppaient de fourrures précieuses, les chargeaient sur leurs épaules et les portaient à une fosse commune, la même pour tous les villages environnants. Là se célébrait une fête étrange : pendant plusieurs jours, on chantait, on dansait ; les femmes séparées en deux chœurs pleuraient et se lamentaient, comme autrefois les pleureuses juives ; les orateurs prononçaient d’émouvants discours.

Au milieu des squelettes qu’on suspendait aux murs de la cabane du conseil, un chef entonnait ce chant où se révèle tout entière l’âme Huronne-Iroquoise que berce une poésie sombre, et qui se fait de l’héroïsme et de la vengeance une religion.

« Os de mes ancêtres, qui êtes suspendus au-dessus des vivants, apprenez-nous à mourir et à vivre ! Vous avez été braves ; vous n’avez pas craint de piquer vos veines. Le Maître de la vie vous a ouvert ses bras et vous a donné une heureuse chasse dans l’autre monde. La vie est cette couleur brillante du serpent, qui paraît et s’efface plus vite que la flèche ne vole ; elle est cet arc-en-ciel que l’on voit à midi sur les flots du torrent ; elle est l’ombre d’un nuage qui passe. »

« Os de mes ancêtres, apprenez au guerrier à ouvrir ses veines et à boire le sang de la vengeance. »[4]

Après tant d’occupations sérieuses, les esprits sentaient le besoin de se détendre et, comme les sauvages ne font rien à demi, les Hurons-Iroquois célébraient chaque année une fête peu banale qu’ils nommaient le « Renversement de la tête ». Elle durait trois ou quatre semaines pendant lesquelles on feignait la frénésie. On courait de cabane en cabane, masqué avec des écorces ou la tête dans un sac percé devant les yeux et la bouche. On se composait des costumes extraordinairement bizarres, on brisait et renversait tout. Plusieurs criaient qu’ils avaient rêvé, et cherchaient qui pourrait, à leur accoutrement et à leurs mots énigmatiques, découvrir l’objet de leur songe ; et comme pour pousser aux extrêmes l’absurdité, celui qui devinait devait encore payer sa perspicacité en faisant au songeur un présent. Enfin, dans une dernière folie, on chassait la folie hors du village.[5]

  1. Lafitau cite à ce sujet la « Relation de J. Cartier, » dans le recueil de Remusius, t. 3.
  2. Voir le chant de l’Ahiahi, dans « Anotc Kekon » par l’abbé J.-A, Cuoq.
  3. « Book of Rites ».
  4. Garneau : « Hist. du Can. », t. I, p. 228.
  5. Voir Lafitau : « Mœurs des Sauvages », t. II, p. 78.