En Suisse

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EN SUISSE


(Traduction dédiée à mon ami A. H. Kowalski.)



 
I

Depuis qu’elle m’a fui comme un songe doré
De deuil et de chagrin je me sens dévoré ;
Et je ne sais pourquoi de sa cendre mortelle
Mon âme ne veut pas s’élancer auprès d’elle,
Et, des anges fendant les chœurs harmonieux,
Rejoindre dans le ciel mon ange au milieu d’eux.


II

Il est une cascade au sein des monts de Suisse,
D’où l’Aar aux flots bleus tombe en un précipice.
Je veux revoir encor son torrent écumeux.
Vois-tu cet arc-en-ciel sur ce ravin brumeux ?
Aux brouillards argentés il suspend sa lumière,
Jamais il ne s’éteint, jamais il ne s’altère ;
Quelquefois seulement on voit un blanc agneau,
Traversant l’arc-en-ciel, aller dans la vallée

Brouter le coudrier ou la rose étoilée ;
Ou c’est une colombe au bec avide d’eau
Qui, pour faire admirer son plumage splendide
À travers l’arc-en-ciel passe et brille rapide.
C’est là que je la vis. — Soudain, saisi d’amour,
Je crus, et malgré moi, je crois jusqu’à ce jour
Qu’elle sortait de l’arc-en-ciel et de l’écume,
Tant elle étincelait brillante sur la brume,
Tant son charmant visage était céleste et pur,
Tant l’idéalisait sa prunelle d’azur !
  Quand mes yeux de ses pieds à son front s’élevèrent,
De sa beauté mes yeux aussitôt s’enivrèrent
Et soumirent bientôt à son charme vainqueur
Mon cœur après mes sens, mon âme après mon cœur.
Et si vite naquit notre ardeur mutuelle
Qu’à travers le torrent j’allais bondir vers elle ;
Je craignais de la voir, comme un rêve trompeur,
Avant que de mes sens je redevinsse maître ;
Tomber dans l’arc-en-ciel, ou, légère vapeur,
S’effacer dans les eaux, s’éteindre et disparaître.
Mon rêve va finir, disais-je avec effroi,
Car déjà je l’aimais, car elle était à moi.
  C’est ainsi que d’abord j’aperçus mon amante
Passant de l’arc-en -ciel la porte éblouissante.

L’amour m’enveloppa d’un souffle harmonieux
Je m’approchai vers elle et je baissai les yeux.


III

À travers les vallons, conduit par sa main blanche,
J’allai l’accompagnant au bas de l’avalanche,
Où jusqu’aux pieds de l’homme en un gouffre béant
La neige vient tomber comme un dauphin géant.
Ses naseaux argentés lancent delà fumée
Et le Rhône s’enfuit de sa gorge azurée.
  Il m’en souvient. C’était un matin. Vrais enfants,
Nous fîmes en causant lever deux jeunes faons ;
Et, du bonheur humain comme ayant conscience,
Ils vinrent près de nous, tout dorés, en silence ;
Et noyèrent tous deux les éclairs de leurs yeux,
Ô reine de mon cœur, au fond de vos yeux bleus.
Elles restaient ainsi, les deux bêtes peureuses,
L’une à l’autre appuyant leurs têtes vaporeuses.
Et je lui dis : « De vous elles sont amoureuses. »
Je dis, et de sa bouche à peine s’entr’ouvrant
Arriva jusqu’à moi son sourire enivrant,
Qui, transfuge envolé de ses lèvres mi-closes,
Revint vite à son nid de perles et de roses,
Et, se sentant suivi par mon regard tremblant,

Fit une rose aussi de son visage blanc.
  Et l’âme est, croyez-moi, cent fois moins éblouie
Lorsque l’on voit rougir la fleur épanouie ;
Et moins ravi cent fois est l’œil du voyageur,
Quand le soleil revêt d’une douce rougeur,
De la vierge des monts le front pâle et songeur,
Qu’en voyant l’incarnat sans honte et sans délire
Qui sur son blanc visage était né d’un sourire.


IV

Dès lors nous fûmes seuls et nous fûmes heureux :
Ensemble nous voguions sur l’azur des lacs bleus.
Sans nacelle, je crois, il nous portait tous deux.
Car je vivais déjà d’une vie inconnue,
Je marchais sur les eaux, je volais dans la nue
Elle me conduisait partout à ses côtés.
Je la voyais semblable aux cygnes argentés,
Et des lacs azurés je la nommais la reine.
  La barque dans son vol suivait sa souveraine,
Puis venait un sillon lumineux de saphir,
Derrière ce sillon, formant de folles rondes,
Les poissons se jetaient sur elle hors des ondes,
Et nous voguions ainsi sur l’aile du zéphyr,
Souriant dans l’azur des régions divines.

Car elle était semblable aux célestes Ondines,
Elle avait à son char des cygnes, des dauphins,
Et dans le fond des eaux des palais cristallins,
Et dans la sombre nuit une blanche auréole,
Et j’avais suspendu ma vie à sa parole.


V

« Ah ! si ce n’était pas une fille du ciel ! »
Murmurai-je tout bas un jour, une heure entière,
Mais je m’en confessai plus tard, dans ma prière
Écoutez-moi. — Devant la chapelle de Tell,
Tout d’un coup sur la rive elle bondit joyeuse
Et me cria « Je t’aime » et la capricieuse
Aussitôt repoussa bien loin sur les flots bleus
De son sein palpitant ma nacelle sans rame.
  Alors, oh ! je ne sais ce que devint mon âme !
Les anges m’avaient-ils emporté dans les deux ?
Le lac m’entraînait-il au fond de ses empires ?
Mon sein éclatait-il de célestes sourires ?
Mon cœur se fondait-il comme la glace au feu ?
Mon âme volait-elle au plus haut du ciel bleu ?
Un ange avait-il fait d’elle son sanctuaire ?
Était-elle remplie ou d’ombre ou de lumière ?

Oh ! tous les sentiments dans leur essor contraire
Tombèrent sur mon cœur comme un vol d’oiseaux blancs
Pour y boire mes pleurs, s’y baigner, et, tremblants,
Déployer dans l’azur la blancheur de leur aile.
Alors elle appela moi-même et la nacelle,
La barque l’entendit, la vit, et d’un vol sûr
Accourut à ses pieds du milieu de l’azur.


VI

Adossée aux rochers et de bois couronnée,
S’élève, de lueurs et d’ombre environnée,
La chapelle de Tell. Le seuil est sur les flots
Où la première fois nous trouvâmes des mots
Pour dire de nos cœurs la passion profonde.
Au pied du seuil il est des taches sur cette onde :
C’est l’ombre des sapins balancés dans les cieux ;
C’est l’ombre des rochers. Là, nous parlant tous deux,
Nous fixions nos regards sur le miroir liquide :
Au pied du seuil, le flot est si prompt, si rapide,
Le flot est si folâtre et ses remous si vains,
Qu’il avait mollement pris notre double image
Et qu’il nous rapprochait, nous joignant par les mains,
Bien que nous ne fussions joints que par le langage.

Ce flot si follement courait et bondissait,
Que par nos lèvres même il nous réunissait,
Alors que nos cœurs seuls étaient unis ensemble.
Ah ! ce flot qui s’agite et qui brille et qui tremble,
Nous ayant enlacés d’un cercle lumineux,
Comme deux anges d’or il nous mêlait tous deux.
Quand j’y pense, — je sens une douleur cruelle —
Ô flot, flot infidèle ! — et pourtant si fidèle !


VII

Un jour, je le suivis, mon ange lumineux
Dans la grotte de glace au vagues reflets bleus.
Là de lueurs d’albâtre elle fut argentée.
La glace sur le front de ma blanche reine enchantée.
Perla de diamants sa guirlande de fleurs,
Et des perles tombaient d’en haut comme des pleurs,
Où des sylphes brillant d’une clarté céleste
Descendaient sur son front rayonnant et modeste.
En entendant les murs pleurer plus hautement,
Elle s’enveloppa dans son blanc vêtement,
À mon œil curieux déroba tous ses charmes,
Et croisant ses deux mains s’en fît encor des armes
Pour cacher son visage invisible et brillant.
Tandis qu’elle restait immobile, autour d’elle

Mille douces lueurs jouaient en souriant…
Et je me mis à dire à ma blanche immortelle :
Ave Maria !

D’une rougeur divine alors elle brilla.
Telle la rose blanche en sa corolle verte
Laisse voir l’incarnat de sa fleur entr’ouverte.
Puis son regard pensif se détourna du mien ;
Sur le mur de cristal son doigt aérien
Semblait tracer le nom de celui qu’elle adore,
Ou le vague contour d’un rêve plein d’aurore.
Enfin elle me dit de son ton triste et fier :
« Peut-être mon amour me vaudra-t-il l’enfer ?
Et peut-être enfermée en sa grotte glacée,
Dans quelque froid cristal y serai-je placée
Ainsi que cette bulle au reflet lumineux. »
Mais je lui répondis : « S’il est si malheureux,
» Ce rayon de soleil que le cristal enlace,
» Et qui meurt loin du ciel où d’abord il brilla,
» Un soupir l’affranchit de sa prison de glace.
« Ave Maria ! »


VIII

Ensemble nous irons sur les sommets de neige,
Ensemble nous irons au-dessus des grands bois,

Ensemble nous irons où le pâtre a son siège,
Où reflétant dans l’air cent lueurs à la fois
La Jungfrau surmontant les nuages se dresse,
Où le cerf dans la brume erre comme l’éclair,
Où l’aigle dans sa noble et royale tristesse
Laisse pendre son aile au milieu de l’éther ;
Là nous irons tous deux, ô mon enchanteresse !
Et si de ces hauteurs nous ne revenons plus,
« Les anges, dira-t-on, les ont pris sur leurs ailes,
» Et dans l’azur céleste ont porté ces élus.
» Ils se sont attachés aux chaînes éternelles,
» Pour suivre un astre errant dans son vol hasardeux. »
Seul le torrent plaintif, de ses larmes fidèles
Nous payant le tribut, nous pleurera tous deux.


IX

Ah ! les plus fortunés des enfants de la terre,
Ignorent en quel lieu les fils ailés du ciel
Comme des cygnes blancs vont chercher le mystère !
Ah ! nul mortel n’a vu le chalet dans lequel
Nous cachions notre amour : nul ne peut le connaître :
Que de roses l’été brillaient à sa fenêtre !
Que de cerisiers verts au milieu des rosiers,
Et que de rossignols peuplant les cerisiers ;

Que de concerts divins durant les nuits sereines
De rossignols pleurant avec l’eau des fontaines ;
Que de troupeaux allant tinter dans les prés verts !
Ces secrets, nul regard ne les a découverts,
Nulle bouche ne peut les dire et les décrire….
Un ravin contenait notre petit empire,
Mais un ange gardien planait pur et divin,
D’une montagne à l’autre au-dessus du ravin,
Et son aile abritait les hommes et les choses,
Nous et les rossignols — le chalet et les roses.


X

Mais l’air était trop plein de parfums de cyprès,
Les roses avaient trop de reflets empourprés.
L’amour dans chaque fleur semblait en embuscade.
Un matin nous étions tous deux sous la cascade,
Tranquilles, sans effroi, tout seuls avec les fleurs ;
Nous lisions en pleurant des vers mouillés de pleurs.
J’entendis d’un esprit la voix mystérieuse
Me dire de lever sur elle mon regard.
Elle était comme un ange attentive et songeuse.
Et soudain d’un si rose et transparent brouillard
La tristesse et l’amour voilèrent son visage,
Que je ne sais encor comment tout se passa :

Mais dans mes yeux troublés s’étendit un nuage ;
Sur ses lèvres de feu ma bouche l’embrassa,
Et je la sentis là, dans mes bras, frissonnante.
Alors dans la cascade à l’onde résonnante
Un mouvement se fit, et, bouleversant l’air,
Le vent jeta sur nous tout un humide enfer,
Et fit monter des fleurs un étrange délire.
Ce jour là plus avant nous cessâmes de lire !


XI

Désormais je la vis sourire moins souvent…
Plus pensive, plus triste et plus blanche qu’avant,
Elle cherchait toujours des ombres plus profondes ;
Parfois elle effeuillait des roses dans les ondes,
Ou, près de la cascade au chant harmonieux,
Elle écoutait — debout — des larmes dans les yeux
Et regardant la terre ; — ou, dans la solitude,
Elle mettait ses mains sur son sein agité
Comme pour se défendre — avec inquiétude ;
Ou, comme une colombe à l’éclat argenté,
Faisait, dans le ciel bleu, planer son regard d’ange :
Elle allait lentement, rêveuse, triste — étrange !
Elle avait de l’oiseau perdu le vol léger,
Son cœur troublé sentait l’approche d’un danger.


XII

En la voyant ainsi, je voulus me défendre
Et je dis : « Aussi vrai que le ciel doit m’entendre,
» Tu peux me pardonner, enfant, du fond du cœur.
» Un lys seul a tout fait, le coupable est sa fleur.
» Hier dans cette source au verdoyant rivage
» Tu lavais ton cou blanc et ton brillant visage,
» Et dans le pré, debout, derrière toi, tout près,
» Ainsi qu’une suivante attendant tout exprès,
» La fleur blanche du lys, immobile, ingénue,
» Attendait que du bain tu fusses revenue.
» Et lorsque je vous vis si blanches toutes deux,
» Je crus que je rêvais aux séraphins des cieux.
» Je tremblai tout entier… alors ma main tremblante
» Effleura d’un buisson la feuille étincelante.
» Cette feuille agita tout le vert arbrisseau,
» Un murmure se fit, tu sortis du ruisseau,
» Et tu courais si vite en ton soudain vertige,
» Que ton sein vint heurter cette fleur en son vol ;
» Et du lys aussitôt ce choc brisa la tige,
» Et sa fleur en tombant s’effeuilla sur le sol.

» Et je pensais tout bas, ô ma blanche Naïade,
» À cette fleur fragile, à ton pudique effroi ;
» Et, crois-moi, ce matin, là-bas, sous la cascade,
» Le vrai coupable fut le lys et non pas moi. »


XIII

Elle exhala l’encens de la myrrhe embaumée,
Son front, sans le savoir, se couvrit de rougeur,
Sa prunelle d’azur devint plus animée,
Plus vite, sous son sein, je vis battre son cœur.
Ses tempes, s’allumant comme d’un feu rongeur,
Firent flétrir l’éclat de ses fleurs printanières.
Étant de celles qui se plaignent à leurs mères,
Elle adressait sa plainte au chœur silencieux
Des astres, quand la lune a disparu des cieux,
Et que la fleur murmure à notre âme rêveuse
Le son mystérieux de sa plainte amoureuse.


XIV

Maintenant, bien-aimée, est-ce avec désespoir
Qu’aux anges dans le ciel tu parles éplorée ?
Leur dis-tu, tout en pleurs, que le ciel était noir,
Que la foudre brillait éclatante et dorée,

Que la grotte était sombre et pleine de terreur,
Que l’eau de la cascade en défendait l’entrée,
Que cette obscurité qui troublait notre cœur,
Nous faisait oublier la divine colère,
Que les nymphes chantaient leur chant triste et rêveur,
Que nous ayant laissés seuls, bientôt la lumière
Retrouva réunis nos visages en feu,
Et qu’au chant des oiseaux tu rouvris ta paupière ?
Te plains-tu tristement aux anges du bon Dieu ?
Oh ! ne leur parle pas en pleurant de ces choses,
Car chaque diamant de tes paupières roses
Enflammera le cœur d’un brillant séraphin,
Car moi, si j’étais l’un des célestes archanges,
Qui de Dieu dans l’azur célèbrent les louanges,
Si je pouvais franchir les espaces sans fin,
Si j’avais sous mes lois les astres de lumière,
Oh ! je ne voudrais pas des étoiles des cieux,
Je quitterais l’azur pour descendre en ces lieux
Aimer un ange humain comme toi, sur la terre.
De la grotte d’abord elle n’osait sortir.
Elle craignait du jour la lumière éclatante,

Et du vaste soleil la face rayonnante…
Ou bien si, pensait-elle, il allait s’obscurcir !
Mais l’arc-en-ciel luisait de l’éclat du saphir
Sur la nuée encore humide et frissonnante.
  Elle sortit. — La rose au souffle du zéphyr
(Chose étrange) brillait avec un air de fête.
Elle en cueillit la fleur, et, relevant la tête,
Étonnée, elle vit l’arc-en-ciel matinal
Et l’azur transparent d’un beau ciel de cristal,
Et la lune effaçant son disque dans la nue.
Elle semblait sentir une vie inconnue,
Elle allait écoutant des bruits silencieux.
Enfin elle aperçut dans l’azur des lacs bleus
Son visage plus blanc, ses lèvres plus brillantes,
Les couleurs de son teint rose plus languissantes,
La tristesse voilant ses lèvres souriantes.
  Alors, s’enveloppant des flots de ses cheveux,
Elle ne voulut plus sur moi lever les yeux.


XVI

Au moment où bientôt la lune va paraître,
De tous les rossignols s’arrête la chanson,
Des feuilles des bosquets s’apaise le frisson,
Et les sources plus bas, chantent dans le gazon,

Comme si l’astre pâle allait parler en maître,
Confier un secret au nom du Créateur
À chaque rossignol, à la feuille, à la fleur.
  Puis le moment d’après dans ses lueurs d’opale
De la sombre Diane apparaît l’anneau pâle.
Alors des rossignols’ éclatent les concerts,
Les feuilles des bosquets s’agitent dans les airs,
Des sources les sanglots retentissent plus clairs.
  Oh ! c’est à ce moment que deux cœurs s’abandonnent,
S’ils ont à pardonner, c’est alors qu’ils pardonnent,
C’est l’heure de l’oubli, de l’attendrissement.
Avec ma douce amie, oh ! c’est à ce moment
Que nous étions assis sur nos marches rustiques
En causant tristement de choses angéliques !


XVII

C’était comme l’oiseau qui chante dans le ciel,
Quand la cloche des monts nous jetait son appel.
Elle me dit un jour : « Allons chez le vieux prêtre,
» Il nous consolera, nous absoudra peut-être,
» Et nous joindra les mains au nom du divin Maître. »
Elle dit et courut, en essuyant ses pleurs,
Au chalet dont sa main referma les persiennes
Pour cacher sa toilette aux yeux malins… des fleurs.

Puis dans le vêtement des jeunes Valaisiennes
Elle accourut à moi. Je tremblais, je pâlis ;
Jamais je n’avais vu ses beaux yeux si jolis
Et ses lèvres jamais n’avaient été si fraîches.
Un grand papillon noir flottait sur ses cheveux
Et du soleil jaloux amortissait les flèches.
Car à moitié couvert et brûlé de ses feux,
Il jetait sur son front de grandes ailes d’ombre,
Les roses s’abritant sous le papillon sombre
Semblaient nous regarder de leur nid de satin,
Tout humides encor des larmes du matin.
Et du côté du cœur que mon regard épie
Le malin papillon pencha son aile impie.
Oh ! cette aile, je crus que j’allais la briser,
Oui, sur l’épaule gauche il osa se poser.
  Mais d’un malheur prochain qui craindrait le présage,
Quand le cœur est gonflé d’allégresse et d’orgueil ?
Lorsque du haut des monts je vis notre ermitage,
Le chalet à mes yeux parut comme un cercueil,
Petit, silencieux… De cette cime altière
Notre jardin fleuri semblait un cimetière,
Et là-bas sur le toit nos pigeons inquiets,
Et nos troupeaux rêvant à nous dans les prairies,
Cette terre attristée, et ces eaux assombries,

Ces volets que la mort semblait avoir cloués,
Tout fit naître en mon cœur une crainte secrète,
Comme si pour toujours je quittais ma retraite.
.....................................................
Sombre et tremblant, des monts je gravissais la crête.
Les lacs noirs, le rocher de neige blanchissant,
Sur l’azur des glaciers l’aigle au vol frémissant,
Le coucher du soleil rouge comme le sang,
La maison de l’Ermite avec son toit de neige,
Et ce couple de chiens géants qui la protège,
La croix où se perchaient les bouvreuils amoureux,
La cellule, le prêtre et les livres poudreux,
Je revois tout cela comme dans un nuage...
Je me souviens pourtant qu’un rayon du couchant
Du crucifix d’ivoire éclairait le visage,
Quand, à son doigt glacé, sur elle me penchant,
Je glissai mon anneau...


XVIII

Ô vallons et bosquets, ô ruisseaux et prairies,
Ne m’interrogez pas sur celle que j’aimais.
Mes pleurs ont enchaîné ma parole à jamais.
Le moindre mot réveille en moi mes rêveries :

Je vois ses grands yeux bleus aux flammes attendries
Qui plaignent ma douleur et voudraient l’apaiser ;
Je vois ses lèvres, qui m’apportent un baiser,
Et je tremble, — et je sens mes larmes mal taries
Qui coulent… et le feu qui revient m’embraser.
Et je ne sais où fuir. — Et j’erre inconsolable ;
Et pâle je m’arrête et je trace ses traits,
Ou parfois c’est son nom que j’écris sur le sable ;
Ou je parcours les champs de roses, de cyprès
Comme un homme qui perd sa plus chère richesse
Et qui va, hors de lui, s’asseoir plein de tristesse
Où les urnes d’airain pleurent sur un cercueil,
Pensant que les tombeaux consoleront son deuil.


XIX

Là-bas, sous ma fenêtre, il est une fontaine
Qui sans cesse gémit d’un murmure éploré ;
Il est un arbre vert, où, chœur désespéré,
Pleurent les rossignols ; une vitre, où la reine
Des nuits vient refléter sa lumière sereine
Et couronner mon front de ses tristes lueurs.
Et je suis réveillé la nuit, baigné de pleurs,
Par l’arbre, par la lune et la triste fontaine,

Et je me lève pâle, et j’écoute là-bas
Tout ce qui se lamente au loin dans la vallée.
Le chant des rossignols, la source désolée
Me parlent d’elle… Et moi, j’appelle le trépas,
Et je demande à Dieu de faire que je meure ;
Mais hélas ! je languis, et la mort ne vient pas,
Et chaque nuit j’entends la fontaine qui pleure.


XX

Lorsque dans le passé je me transporte encor,
Je ne sais plus comment me peindre son image :
Venant dans mon sommeil me baiser au visage,
Ainsi qu’une colombe allant prendre l’essor ?
Ou fuyant devant moi, souriante et craintive ?
Sur la page du livre où je lisais des vers,
Fixant avec les miens ses yeux tout grands ouverts,
Et suivant mon regard, sérieuse, attentive ?
Ou parmi les enfants du village veillant
En reine de légende, en princesse enchantée ?
Ou sous le hêtre un jour doucement sommeillant ?
Ou cherchant à m’atteindre ? ou dans l’ombre abritée ?
Ou toute blanche et rose aux lueurs du couchant ?
Ou dans les blancs rayons de la lune argentée ?


XXI

Oh ! dès que dans le ciel les astres brilleront,
J’irai, je franchirai les neiges éternelles,
Comme les cygnes blancs je déploierai mes ailes,
Et je m’envolerai quand ils s’envoleront.
Car ici, là, partout, des souffrances nouvelles
Accableront mon cœur à jamais affligé.
Éternellement triste et jamais soulagé,
Je souffre et souffrirai des tortures cruelles.
Aussi mon seul désir, ce sera maintenant
De choisir un endroit propice à la tristesse,
Où nul esprit ne puisse effleurer en volant
Mon cœur ensanglanté que tout déchire et blesse,
Un endroit où la lune apaisant ma détresse,
Fasse entendre sur l’onde un murmure tremblant,
Bouleverse en secret mon âme et la console,
Si bien qu’elle s’ébranle, — et s’éveille — et s’envole.


Genève, 1835.