En canot (Routhier)/Les derniers coups d'avirons

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O. Fréchette, éditeur (p. 183-192).

XIV

Les derniers coups d’avirons.


Il est temps de dîner, et l’endroit où nous sommes est le plus pittoresque que l’on puisse voir.

La table est dressée sur un joli plateau couvert de gazon, formant une pointe, et nos canots sont couchés sur le sable dans une petite anse. Au fond de l’anse une rivière sémillante accourt du Nord-Est et se précipite dans le Saguenay d’une hauteur de 80 pieds en brisant ses flots sur les arêtes de roches qui forment son lit. Mais elle ne se suicide ainsi qu’après avoir fait une œuvre louable, en prêtant une partie de ses ondes à un moulin perché au sommet de la falaise, et une autre partie à une large dalle qui sert de glissoire aux billots de la maison Price.

Au bout de la pointe, commence le Grand Remous qui est la plus terrible convulsion du Saguenay. C’est l’endroit de son cours où son lit est le plus effroyablement bouleversé, et où ses ondes violentes, livrées à toutes les caprices de la fureur, bondissent de rochers en rochers comme des bacchantes échevelées.

Pendant notre dîner, qui est soigné, nous avons donc pour orchestres d’un côté le Rapide avec ses harmonies puissantes et terribles, et de l’autre la cascade avec ses notes légères et ses accords suaves.

Pour la vingtième fois, nous nous disons : qu’il ferait bon vivre ici ! Quelle colonie heureuse nous y pourrions fonder ! Et nous recommençons à nommer toutes les personnes dont nous pourrions la composer. Il y a des français et des françaises, des canadiens et des canadiennes dont les oreilles ont dû tinter alors ! Car nous avons beaucoup parlé d’eux, et nous n’en avons dit que du bien, puisque nous voulions les avoir avec nous. Je ne les nommerai pas ici ; il y en a peut-être qui ne voudraient pas nous suivre ?

Mais il est entendu que ce serait une colonie d’été, une villégiature.

Le Grand Remous a une longueur de six milles, et de la tête au pied du rapide s’étend sur la côte nord un excellent chemin qui serpente à travers le bois. Deux voitures sont à notre disposition, une charette pour les canots et les bagages, et un wagon pour nous. Mais nous nous en servons à peine, tant la promenade à pied nous paraît agréable !

Ah ! si la vie n’était pas si courte, comme il vaudrait bien mieux voyager à pied qu’en chemin de fer !

Le ciel est bleu, les bosquets sont verts, l’air frais et pur, et le chemin accidenté, coupé de paysages pittoresques ; on marche, on cause, on rit, on chante, et des deux côtés de la route s’allongent de véritables haies de framboisiers chargés de fruits mûrs. Un oiseau rare qui s’envole, un autre qui sautille de branche en branche en poussant des cris plaintifs ou joyeux, un ruisseau qui gazouille sous un pont, un voyageur que l’on rencontre, une déchirure dans le rideau de feuillage qui nous découvre un vaste horizon ou une pièce d’eau, un champ de moisson qui s’épanouit au soleil, tout nous arrête, attire nos regards et sert de thème à la méditation ou à la causerie.

Oh ! la charmante promenade que nous avons faite ce jour-là ! Et quel infatigable et intéressant causeur peut être un professeur d’économie politique !

En arrivant au pied du rapide la route gravit une montagne, et quand nous parvenons au sommet, un magnifique panorama se déroule sur nos yeux.

À quelques centaines de pieds plus bas, le Saguenay élargissant ses bords, et ralentissant sa course, déploie dans un cadre charmant mesurant six milles de longueur ses eaux polies comme un miroir et reflètant les teintes azurées du firmament.

Au loin, sur la rive droite, apparaît la ville naissante de Chicoutimi échelonnée en amphithéâtre et couronnée par son séminaire et sa belle cathédrale.

Dans le port plusieurs navires, dont la plupart portent le pavillon de Norvège, prennent leur chargement de madriers exportés par la maison Price.

Au pied de la montagne, sur la berge de la rivière, nous nous reposons à l’ombre des peupliers en attendant nos bons montagnais. Nous pourrions bien continuer notre route en voiture, mais nous ne voulons nous séparer de nos canots qu’à la dernière étape. Nous y remontons donc avec joie dès qu’ils sont arrivés, et nous cinglons vers Chicoutimi.

Notre belle navigation touche à son terme, et nous ne songeons pas sans regrets que demain nous voyagerons prosaïquement en bateau à vapeur.

Les avirons travaillent avec un entrain remarquable, et les rivages glissent légèrement à nos côtés et fuient derrière nous. À notre droite des maisons s’alignent sur la rive, et deviennent plus pressées à mesure que nous approchons des grandes scieries. Derrière nous le soleil est sur le point de disparaître : mais avant de se coucher dans son lit de montagnes bleues, il inonde tout de ses clartés. Ses rayons embrasent les grands vitraux du portail de la cathédrale qui dresse devant nous sa flèche gigantesque, et l’on dirait qu’un immense incendie dévore intérieurement le séminaire.

Au milieu de la petite ville, et dominant les constructions voisines, j’indique du doigt à Thomachiche un bloc massif en pierre, bâti à mi-côte, et dont l’aspect est sombre.

C’est la prison, mon pauvre Thomachiche, et tu dois te rappeler que je t’ai condamné à y être détenu pendant quinze jours ?

— Patrick traduit ma sentence, et ajoute qu’en débarquant sur la grève le coupable va être empoigné par des constables, et conduit immédiatement en prison.

Thomachiche commence à rire. Mais les autres sauvages renchérissent sur les menaces de Patrick, et notre colosse est sur le point de s’inquiéter, lorsque M. Jannet, se découvrant et posant sur la tête nue du condamné un de ces grands chapeaux blancs que nous appelons panamas, sollicite son pardon.

Il fallait voir la figure que faisait Thomachiche sous ce chapeau dont les larges bords couvraient à peine son énorme chevelure !

Le pardon est accordé, et des hourras frénétiques retentissent en l’honneur de l’amnistié. Le Comte le salue même en tirant deux coups de carabine.

Quelques instants après, nous abordons au quai de Chicoutimi, et nous faisons de touchants adieux à ces charmants canots d’écorce qui nous ont procuré tant de jouissances depuis cinq jours.

Plusieurs de nos rameurs ont toujours vécu dans les bois, et n’ont jamais vu Chicoutimi. Ils vont visiter la cathédrale et le Séminaire, et ils viennent ensuite à notre hôtel nous serrer une dernière fois la main.

Lecteur, si jamais tes goûts d’aventures ou de sport t’entraînent sur les bords du Lac St Jean pendant la belle saison, et si tu poursuis ta course jusqu’à la Pointe Bleue tu rencontreras sans doute un colosse montagnais, coiffé d’un large panama, errant sur une grève déserte. Alors tu pourras te dire : c’est Thomachiche qui songe au professeur d’économie politique de l’Université Catholique de Paris !