En famille/Chapitre X

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Flammarion (p. 119-126).

Malot - En famille, 1893 p125.jpg

X

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Une sensation chaude sur le visage la réveilla en sursaut, elle ouvrit les yeux, effrayée, et vit vaguement une grosse tête velue penchée sur elle.

Elle voulut se jeter de côté, mais un grand coup de langue appliquée en pleine figure la retint sur le gazon.

Si rapidement que cela se fût passé, elle avait eu cependant le temps de se reconnaître : cette grosse tête velue était celle d’un âne ; et, au milieu des grands coups de langue qu’il continuait à lui donner sur le visage et sur ses deux mains mises en avant, elle avait pu le regarder.

« Palikare ! »

Elle lui jeta les bras autour du cou et l’embrassa en fondant en larmes :

« Palikare, mon bon Palikare. »

En entendant son nom il s’arrêta de la lécher, et relevant la tête il poussa cinq ou six braiments de joie triomphante, puis après ceux-là qui ne suffisaient pas pour crier son contentement, encore cinq ou six autres non moins formidables.

Elle vit alors qu’il était sans harnais, sans licol et les jambes entravées.

Comme elle s’était soulevée pour lui prendre le cou et poser sa tête contre la sienne en le caressant de la main, tandis que de son côté il abaissait vers elle ses longues oreilles, elle entendit une voix enrouée qui criait :

« Qué que t’as, vieux coquin ? Attends un peu, j’y vas, j’y vas, mon garçon. »

En effet un bruit de pas pressés résonna bientôt sur les cailloux du chemin, et Perrine vit paraître un homme vêtu d’une blouse et coiffé d’un chapeau en cuir qui arrivait la pipe à la bouche.

« Hé ! gamine, qué tu fais à mon âne ? » cria-t-il sans retirer sa pipe de ses lèvres.

Tout de suite Perrine reconnut La Rouquerie, la chiffonnière habillée en homme à qui elle avait vendu Palikare au Marché aux chevaux, mais la chiffonnière ne la reconnut pas et ce fut seulement après un certain temps qu’elle la regarda avec étonnement :

« Je t’ai vue quelque part ? dit-elle.

— Quand je vous ai vendu Palikare.

— Comment, c’est toi, fillette, que fais-tu ici ? »

Perrine n’eut pas à répondre ; une faiblesse la prit qui la força à s’asseoir, et sa pâleur ainsi que ses yeux noyés parlèrent pour elle.

« Qué que t’as, demanda La Rouquerie, t’es malade ? »

Mais Perrine remua les lèvres sans articuler aucun son, et s’appuyant sur son coude s’allongea tout de son long, décolorée, tremblante, abattue par l’émotion autant que par la faiblesse.

« Hé ! ben, hé ben, cria La Rouquerie, ne peux-tu pas dire ce que t’as ? »

Précisément elle ne pouvait pas dire ce qu’elle avait, bien qu’elle gardât conscience de ce qui se passait autour d’elle.

Mais La Rouquerie était une femme d’expérience qui connaissait toutes les misères :

« Elle est bien capable de crever de faim », murmura-t-elle.

Et sans plus, abandonnant la clairière, elle se dirigea vers la route où se trouvait une petite charrette dételée dont les ridelles étaient garnies de peaux de lapin accrochées çà et là ; vivement elle ouvrit un coffre d’où elle tira une miche de pain, un morceau de fromage, une bouteille, et rapporta le tout en courant.

Perrine était toujours dans le même état.

« Attends, ma fillette, attends, » dit La Rouquerie.

S’agenouillant près d’elle elle lui introduisit le goulot de la bouteille entre les lèvres.

« Bois un bon coup, ça te soutiendra. »

En effet le bon coup ramena le sang au visage pâli de Perrine et lui rendit le mouvement.

« Tu avais faim ?

— Oui.

— Eh bien maintenant il faut manger, mais en douceur ; attends un peu. »

Elle coupa un morceau à la miche ainsi qu’au fromage et les lui tendit.

« En douceur, surtout, ou plutôt je vas manger avec toi, ça te modérera. »

La précaution était sage car déjà Perrine avait mordu à même le pain et il semblait qu’elle ne se conformerait pas à la recommandation de La Rouquerie.

Jusque-là Palikare était resté immobile regardant ce qui se passait de ses grands yeux doux ; quand il vit La Rouquerie assise sur l’herbe à côté de Perrine il s’agenouilla près de celle-ci.

« Le coquin voudrait bien un morceau de pain, dit La Rouquerie.

— Vous permettez que je lui en donne un ?

— Un, deux, ce que tu voudras, quand il n’y en aura plus, il y en aura encore ; ne te gêne pas, fillette, il est si content de te retrouver, le bon garçon, car tu sais c’est un bon garçon.

— N’est-ce pas ?

— Quand tu auras mangé ton morceau, tu me diras comment tu es dans cette forêt à moitié morte de faim, car ça serait vraiment pitié de te couper le sifflet. »

Malgré les recommandations de La Rouquerie il fut vite dévoré le morceau :

« Tu en voudrais bien un autre ? dit-elle quand il eut disparu.

— C’est vrai.

— Hé bien tu ne l’auras qu’après m’avoir raconté ton histoire ; pendant le temps qu’elle te prendra, ce que tu as déjà mangé se tassera. »

Perrine fit le récit qui lui était demandé en commençant à la mort de sa mère ; quand elle arriva à l’aventure de Saint-Denis,

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La Rouquerie qui avait allumé sa pipe la retira de sa bouche et lança une bordée d’injures à l’adresse de la boulangère :

« Tu sais que c’est une voleuse, s’écria-t-elle, je n’en donne à personne des pièces fausses, attendu que je ne m’en laisse fourrer par personne. Sois tranquille, il faudra qu’elle me la rende quand je repasserai par Saint-Denis ou bien j’ameute le quartier contre elle ; j’en ai des amis à Saint-Denis, nous mettrons le feu à sa boutique. »

Perrine continua son récit et l’acheva.

« Comme ça tu étais en train de mourir, dit La Rouquerie ; quel effet cela te faisait-il ?

— Ça a commencé par être très douloureux, et j’ai dû crier à un moment comme on crie la nuit quand on étouffe, et puis j’ai rêvé du paradis et de la bonne nourriture que j’allais y manger ; maman qui m’attendait me faisait du chocolat au lait, je le sentais.

— C’est curieux que le coup de chaleur qui devait te tuer te sauve précisément, car sans lui je ne me serais pas arrêtée dans ce bois pour laisser reposer Palikare et il ne t’aurait pas trouvée. Maintenant qu’est-ce que tu veux faire ?

— Continuer mon chemin.

— Et demain comment mangeras-tu ? Il faut avoir ton âge pour aller comme ça à l’aventure.

— Que voulez-vous que je fasse ? »

La Rouquerie tira deux ou trois bouffées de sa pipe gravement, en réfléchissant, puis elle répondit :

« Voilà. Je vas jusqu’à Creil, pas plus loin, en achetant mes marchandises dans les villages et les villes qui se trouvent sur ma route ou à peu près, Chantilly, Senlis ; tu viendras avec moi, crie un peu, si tu en as la force : « Peaux de lapin, chiffons, ferraille à vendre ».

Perrine fit ce qui lui était demandé.

« Bon, la voix est claire ; comme j’ai mal à la gorge tu crieras pour moi et gagneras ton pain. À Creil je connais un coquetier qui va jusqu’aux environs d’Amiens pour ramasser des œufs, je lui demanderai de t’emmener avec lui dans sa voiture. Quand tu seras près d’Amiens tu prendras le chemin de fer pour aller jusqu’au pays de tes parents.

— Avec quoi ?

— Avec cent sous que je t’avancerai en remplacement de la pièce que la boulangère t’a volée et que je me ferai rendre, tu peux en être sûre. »

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