En famille/Chapitre XIV

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Flammarion (p. 165-180).

Malot - En famille, 1893 p171.jpg

XIV

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Enfin elle se décida à quitter sa place ; la nuit tombait, et déjà dans l’étroite vallée comme plus loin dans celle de la Somme, montaient des vapeurs blanches qui flottaient légères autour des cimes confuses des grands arbres ; des petites lumières piquaient çà et là l’obscurité s’allumant derrière les vitres des maisons, et des rumeurs vagues passaient dans l’air tranquille mêlées à des bribes de chansons.

Elle était assez aguerrie pour n’avoir pas peur de s’attarder dans un bois ou sur la grand’route ; mais, à quoi bon ! Elle possédait maintenant ce qui lui avait si misérablement manqué : un toit et un lit ; d’ailleurs, puisqu’elle devait se lever le lendemain tôt pour aller au travail, mieux valait se coucher de bonne heure.

Quand elle entra dans le village, elle vit que les rumeurs, et les chants qu’elle avait entendus partaient des cabarets aussi pleins de buveurs attablés que lorsqu’elle était arrivée, et d’où s’exhalaient par les portes ouvertes des odeurs de café, d’alcool chauffé et de tabac qui emplissaient la rue comme si elle eût été un vaste estaminet. Et toujours ces cabarets se succédaient, sans interruption, porte à porte quelquefois, si bien que sur trois maisons il y en avait au moins une qu’occupait un débit de boissons. Dans ses voyages sur les grands chemins et par tous les pays, elle avait passé devant bien des assemblées de buveurs, mais nulle part elle n’avait entendu tapage de paroles, claires et criardes, comme celui qui sortait confusément de ces salles basses.

En arrivant à la cour de mère Françoise, elle aperçut, à la table où elle l’avait déjà vu, Bendit qui lisait toujours, une chandelle entourée d’un morceau de journal pour protéger sa flamme, posée devant lui sur la table, autour de laquelle des papillons de nuit et des moustiques voltigeaient, sans qu’il parût en prendre souci, absorbé dans sa lecture.

Cependant quand elle passa près de lui, il leva la tête et la reconnut ; alors, pour le plaisir de parler sa langue, il lui dit :

« A good night’s rest to you. »

À quoi elle répondit :

« Good evening, sir.

— Où avez-vous été ? continua-t-il en anglais.

— Me promener dans les bois, répondit-elle en se servant de la même langue.

— Toute seule ?

— Toute seule, je ne connais personne à Maraucourt.

— Alors pourquoi n’êtes-vous pas restée à lire ? Il n’y a rien de meilleur, le dimanche, que la lecture.

— Je n’ai pas de livres.

— Êtes-vous catholique ?

— Oui, monsieur.

— Je vous en prêterai tout de même quelques-uns : farewell.

Good-bye, sir. »

Sur le seuil de la maison, Rosalie était assise, adossée au chambranle, se reposant, à respirer le frais.

« Voulez-vous vous coucher ? dit-elle.

— Je voudrais bien.

— Je vas vous conduire, mais avant il faut vous entendre avec mère Françoise ; entrons dans le débit. »

L’affaire, ayant été arrangée entre la grand’mère et sa petite-fille, fut vivement réglée par le payement des vingt-huit sous que Perrine allongea sur le comptoir, plus deux sous pour l’éclairage pendant la semaine.

« Pour lors vous voulez vous établir dans notre pays, ma petite ? dit mère Françoise d’un air placide et bienveillant.

— Si c’est possible.

— Ça sera possible si vous voulez travailler.

— Je ne demande que cela.

— Eh bien ça ira ; vous ne resterez pas toujours à cinquante centimes, vous arriverez à un franc, même à deux ; si plus tard, vous épousez un bon ouvrier qui en gagne trois, ça vous fera cent sous par jour ; avec ça on est riche… quand on ne boit pas, seulement il faut ne pas boire. C’est bien heureux que M. Vulfran ait donné du travail au pays ; c’est vrai qu’il y a la terre, mais la terre ne peut pas nourrir tous ceux qui lui demandent à manger. »

Pendant que la vieille nourrice débitait cette leçon avec l’importance et l’autorité d’une femme habituée à ce qu’on respecte sa parole, Rosalie atteignait un paquet de linge dans une armoire et Perrine, qui tout en écoutant, la suivait de l’œil, remarquait que les draps qu’on lui préparait étaient en grosse toile d’emballage jaune ; mais depuis si longtemps elle ne couchait plus dans des draps, qu’elle devait encore s’estimer heureuse d’avoir ceux-là, si durs qu’ils fussent. Déshabillée ! La Rouquerie qui durant ses voyages ne faisait jamais la dépense d’un lit, n’avait même pas eu l’idée de lui offrir ce plaisir, et longtemps avant leur arrivée en France les draps de la roulotte, excepté ceux qui servaient à la mère, avaient été vendus, ou s’en étaient allés en lambeaux.

Elle prit la moitié du paquet et suivant Rosalie elles traversèrent la cour où une vingtaine d’ouvriers, hommes, femmes, enfants étaient assis sur des billots de bois, des blocs de pierre, attendant l’heure du coucher en causant et en fumant. Comment tout ce monde pouvait-il loger dans la vieille maison qui n’était pas grande ?

La vue de son grenier, quand Rosalie eut allumé une petite chandelle placée derrière un treillis en fil de fer, répondit à cette question. Dans un espace de six mètres de long sur un peu plus de trois de large, six lits étaient alignés le long des cloisons, et le passage qui restait entre eux au milieu avait à peine un mètre. Six personnes devaient donc passer la nuit là où il y avait à peine place pour deux ; aussi, bien qu’une petite fenêtre fût ouverte dans le mur opposé à l’entrée, respirait-on dès la porte une odeur âcre et chaude qui suffoqua Perrine. Mais elle ne se permit pas une observation, et comme Rosalie disait en riant :

« Ça, vous paraît peut-être un peu petiot ! »

Elle se contenta de répondre :

« Un peu.

— Quatre sous, ce n’est pas cent sous.

— Bien sûr. »

Après tout, mieux encore valait pour elle cette chambre trop petite que les bois et les champs : puisqu’elle avait supporté l’odeur de la baraque de Grain de Sel, elle supporterait bien celle-là sans doute.

« V’là votre lit », dit Rosalie en lui désignant celui qui était placé devant la fenêtre.

Ce qu’elle appelait un lit était une paillasse posée sur quatre pieds réunis par deux planches et des traverses ; un sac tenait lieu d’oreiller.

« Vous savez, la fougère est fraîche, dit Rosalie, on ne mettrait pas quelqu’un qui arrive, coucher sur de la vieille fougère ; ce n’est pas à faire quoiqu’on raconte que dans les hôtels, les vrais, on ne se gêne pas. »

S’il y avait trop de lits dans cette petite chambre, par contre on n’y voyait pas une seule chaise.

« Il y a des clous aux murs, dit Rosalie répondant à la muette interrogation de Perrine, c’est très commode pour accrocher les vêtements. »

Il y avait aussi quelques boîtes et des paniers sous les lits dans lesquels les locataires qui avaient du linge pouvaient le serrer, mais comme ce n’était pas le cas de Perrine, le clou planté aux pieds de son lit lui suffisait de reste.

« Vous serez avec des braves gens, dit Rosalie ; si la Noyelle cause dans la nuit, c’est qu’elle aura trop bu, il ne faudra pas y faire attention : elle est un peu bavarde. Demain, levez-vous avec les autres ; je vous dirai ce que vous devrez faire pour être embauchée. Bonsoir.

— Bonsoir et merci.

— Pour vous servir. »

Perrine se hâta de se déshabiller, heureuse d’être seule et de n’avoir pas à subir la curiosité de la chambrée. Mais en se mettant entre ses draps elle n’éprouva pas la sensation de bien-être sur laquelle elle comptait tant ils étaient rudes : tissés avec des copeaux, ils n’eussent pas été plus raides, mais cela était insignifiant, la terre aussi était dure la première fois qu’elle avait couché dessus, et, bien vite, elle s’y était habituée.

La porte ne tarda pas à s’ouvrir et une jeune fille d’une quinzaine d’années étant entrée dans la chambre commença à se déshabiller, en regardant de temps en temps du côté de Perrine, mais sans rien dire. Comme elle était endimanchée, sa toilette fut longue, car elle dut ranger dans une petite caisse ses vêtements des jours de fête, et accrocher à un clou pour le lendemain ceux du travail.

Une autre arriva, puis une troisième, une quatrième ; alors, ce fut un caquetage assourdissant ; toutes parlant en même temps, chacune racontait sa journée ; dans l’espace ménagé entre les lits elles tiraient et repoussaient leurs boîtes ou leurs paniers qui s’enchevêtraient les uns dans les autres, et cela provoquait des mouvements d’impatience ou des paroles de Malot - En famille, 1893 p177.jpg colère qui toutes se tournaient contre la propriétaire du grenier.

« Queu taudis !

— El’mettra bentôt d’autres lits au mitan.

— Por sûr, j’ne resterai point la d’ans.

— Où qu’ t’iras ; c’est y mieux cheux l’zautres. »

Et les exclamations se croisaient ; à la fin cependant, quand les deux premières arrivées se furent couchées, un peu d’ordre s’établit, et bientôt tous les lits furent occupés, un seul excepté.

Mais pour cela les conversations ne cessèrent point, seulement elles tournèrent ; après s’être dit ce qu’il y avait eu d’intéressant dans la journée écoulée, on passa à celle du lendemain, au travail des ateliers, aux griefs, aux plaintes, aux querelles de chacune, aux potins de l’usine entière, avec un mot de ses chefs : M. Vulfran, ses neveux qu’on appelait les « jeunes », le directeur, Talouel qu’on ne nomma qu’une fois, mais qu’on désigna par des qualificatifs qui disaient mieux que des phrases la façon dont on le jugeait : la Fouine, l’Mince, Judas.

Alors Perrine éprouva un sentiment bizarre dont les contradictions l’étonnèrent : elle voulait être tout oreilles, sentant de quelle importance pouvaient être pour elle les renseignements qu’elle entendait ; et d’autre part elle était gênée, comme honteuse d’écouter ces propos.

Cependant ils allaient leur train, mais si vagues bien souvent, ou si personnels qu’il fallait connaître ceux à qui ils s’appliquaient pour les comprendre ; ainsi elle fut longtemps sans deviner que la Fouine, l’Mince et Judas ne faisaient qu’un avec Talouel qui était la bête noire des ouvriers, détesté de tous autant que craint, mais avec des réticences, des réserves, des précautions, des hypocrisies qui disaient quelle peur on avait de lui. Toutes les observations se terminaient par le même mot, ou à peu près :

« N’empêche que ce soit ein ben brav’ homme !

— Et juste donc !

— Oh ! pour ça ! »

Mais tout de suite une autre ajoutait :

« N’empêche aussi… »

Alors les preuves étaient données de façon à montrer cette bonté et cette justice.

« S’il ne fallait point gagner son pain ! »

Peu à peu les langues se ralentirent.

« Si on dormait, dit une voix alanguie.

— Qui t’en empêche ?

— La Noyelle n’est pas rentrée.

— Je viens de la voir.

— Ça y est-il ?

— En plein.

— Assez pour qu’elle ne puisse pas monter l’escalier ?

— Ça je ne sais pas.

— Si on fermait la porte à la cheville ?

— Et le tapage qu’elle ferait.

— Ça va recommencer comme l’autre dimanche.

— Peut-être pire encore. »

À ce moment on entendit un bruit de pas lourds et hésitants dans l’escalier.

« La voilà. »

Mais les pas s’arrêtèrent et il y eut une chute suivie de gémissements.

« Elle est tombée.

— Si elle pouvait ne pas se relever.

— Elle dormirait aussi ben dans l’escalier qu’ici.

— Et nous dormirions mieux. »

Les gémissements continuaient mêlés d’appels.

« Viens donc, Laïde : un p’tit coup de main, m’n’éfant.

— Plus souvent que je vas y aller.

— Ohé Laïde, Laïde ! »

Mais Laïde n’ayant pas bougé, au bout d’un certain temps les appels cessèrent.

« Elle s’endort.

— Quelle chance. »

Elle ne s’endormait pas du tout ; au contraire elle essayait à nouveau de monter l’escalier, et elle criait :

« Laïde, viens me donner la main, m’n’éfant, Laïde, Laïde. »

Elle n’avançait pas évidemment, car les appels partaient toujours du bas de l’escalier de plus en plus pressants à chaque cri, si bien qu’ils finirent par s’accompagner de larmes :

« Ma p’tite Laïde, ma p’tite Laïde, p’tite, p’tite ; l’escalier s’enfonce, oh ! la ! la ! »

Un éclat de rire courut de lit en lit.

« C’est-y que t’es pas rentrée, Laïde, dis, dis Laïde, dis ; je vas aller te qu’ri.

— Nous v’là tranquilles, dit une voix.

— Mais non, elle va chercher Laïde qu’elle ne trouvera pas, et quand elle reviendra dans une heure ça recommencera.

— On ne dormira donc jamais !

— Va lui donner la main, Laïde.

— Vas-y té.

— C’est té qu’é veut. »

Laïde se décida, passa un jupon et descendit.

« Oh ! m’n’éfant, m’n’éfant », cria la voix émue de la Noyelle.

Il semblait qu’elles n’avaient qu’à monter l’escalier qui ne s’enfoncerait plus, mais la joie de voir Laïde chassa cette idée :

« Viens avec mé, je vas te payer un p’tiot pot. »

Laïde ne se laissa pas tenter par cette proposition.

« Allons nous coucher, dit-elle.

— Non, viens avec mé, ma p’tite Laïde. »

La discussion se prolongea, car la Noyelle qui s’était obstinée dans sa nouvelle idée, répétait son mot, toujours le même :

« Un p’tiot pot.

— Ça ne finira jamais, dit une voix.

— J’voudrais pourtant dormir, mé.

— Faut s’lever demain.

— Et c’est comme ça tous les dimanches. »

Et Perrine qui avait cru que quand elle aurait un toit sur la tête, elle trouverait le sommeil le plus paisible ! Comme celui en plein champ, avec les effarements de l’ombre et les hasards du temps, valait mieux cependant que cet entassement dans cette chambrée, avec ses promiscuités, son tapage et l’odeur nauséeuse qui commençait à la suffoquer d’une façon si gênante qu’elle se demandait comment elle pourrait la supporter après quelques heures.

Au dehors, la discussion durait toujours et l’on entendait la voix de la Noyelle qui répétait : « Un p’tiot pot », à laquelle celle de Laïde répondait : « Demain ».

« Je vas aller aider Laïde, dit une des femmes, ou ça durera jusqu’à demain. »

En effet elle se leva et descendit ; alors dans l’escalier se produisit un grand brouhaha de voix, mêlé à des bruits de pas lourds, à des coups sourds, et aux cris des habitants du rez-de-chaussée furieux de ce tapage : toute la maison semblait ameutée.

À la fin la Noyelle fut traînée dans la chambre, pleurant avec des exclamations désespérées :

« Qu’est-ce que je vos ai fait ? »

Sans écouter ses plaintes, on la déshabilla et on la coucha ; mais pour cela elle ne s’endormit point et continua de pleurer en gémissant.

« Qu’est que je vos ai fait pour que vous me brutalisiez ? Je suis-t’y malheureuse ! Je suis-t’y une voleuse qu’on ne veut pas boire avec mé ? Laïde, j’ai sef. »

Plus elle se plaignait, plus l’exaspération contre elle montait dans la chambrée, chacune criant son mot plus ou moins fâché.

Mais elle continuait toujours :

« Salut, turlututu, chapeau pointu, fil écru, t’es rabattu. »

Quand elle eut épuisé tous les mots en u qui amusaient son oreille, elle passa à d’autres qui n’avaient pas plus de sens.

« Le café à la vapeur, n’a pas peur, meilleur pour le cœur ; va donc, balayeur ; et ta sœur ? Bonjour, monsieur le brocanteur. Ah ! vous êtes buveur ? ça fait mon bonheur, peut-être votre malheur. Ça donne la jaunisse ; faut aller à l’hospice ; voyez la directrice ; mangez de la réglisse ; mon père en vendait et l’en régalait, aussi ça m’allait. Ce que j’ai sef, monsieur le chef, sef, sef, sef ! »

De temps en temps la voix se ralentissait et faiblissait comme si le sommeil allait bientôt se produire ; mais tout de suite elle repartait plus hâtée, plus criarde, et alors celles qui avaient commencé à s’endormir se réveillaient en sursaut en poussant des cris furieux qui épouvantaient la Noyelle, mais ne la faisaient pas taire :

« Pourquoi que vous me brutalisez ? Écoutez, pardonnez, c’est assez.

— Vous avez eu une belle idée de la monter !

— C’est té qu’as voulu.

— Si on la redescendait ?

— On ne dormira jamais. »

C’était bien le sentiment de Perrine qui se demandait si c’était vraiment ainsi tous les dimanches, et comment les camarades de la Noyelle pouvaient supporter son voisinage : n’existait-il pas à Maraucourt d’autres logements où l’on pouvait dormir tranquillement ?

Il n’y avait pas que le tapage qui fût exaspérant dans cette chambrée, l’air aussi qu’on y respirait commençait à n’être plus supportable pour elle : lourd, chaud, étouffant, chargé de mauvaises odeurs dont le mélange soulevait le cœur ou le noyait.

À la fin cependant le moulin à paroles de la Noyelle se ralentit, elle ne lança que des mots à demi formés, puis ce ne fut plus qu’un ronflement qui sortit de sa bouche.

Mais bien que le silence se fût maintenant établi dans la chambre, Perrine ne put pas s’endormir : elle était oppressée, des coups sourds lui battaient dans le front, la sueur l’inondait de la tête aux pieds.

Il n’y avait pas à chercher la cause de ce malaise : elle étouffait parce que l’air lui manquait, et si ses camarades de chambrée n’étouffaient pas comme elle, c’est qu’elles étaient habituées à vivre dans cette atmosphère, suffocante pour qui couchait ordinairement en plein champ.

Mais puisque ces femmes, des paysannes, s’étaient bien habituées à cette atmosphère, il semblait qu’elle le pourrait comme elles : sans doute il fallait du courage et de la persévérance ; mais si elle n’était pas paysanne, elle avait mené une existence aussi dure que la leur pouvait l’être, même pour les plus misérables, et dès lors elle ne voyait pas de raisons pour qu’elle ne supportât pas ce qu’elles supportaient.

Il n’y avait donc qu’à ne pas respirer, qu’à ne pas sentir, alors viendrait le sommeil, et elle savait bien que pendant qu’on dort l’odorat ne fonctionne plus.

Malheureusement, on ne respire pas quand on veut, ni comme on veut : elle eut beau fermer la bouche, se serrer le nez, il fallut bientôt ouvrir les lèvres, les narines et faire une aspiration d’autant plus profonde qu’elle n’avait plus d’air dans les poumons ; et le terrible fut que, malgré tout, elle dut répéter plusieurs fois cette aspiration.

Alors quoi ? Qu’allait-il se produire ? Si elle ne respirait pas, elle étouffait ; si elle respirait, elle était malade.

Comme elle se débattait, sa main frôla le papier qui remplaçait une des vitres de la fenêtre, contre laquelle sa couchette était posée.

Un papier n’est pas une feuille de verre, il se crève sans bruit et, crevé, il laissait entrer l’air du dehors. Quel mal y avait-il à ce qu’elle le crevât ? Pour être habituées à cette atmosphère viciée, elles n’en souffraient pas moins certainement. Donc à condition de n’éveiller personne, elle pouvait très bien déchirer ce papier.

Mais elle n’eut pas besoin d’en venir à cette extrémité qui laisserait des traces ; comme elle le tâtait, elle sentit qu’il n’était pas bien tendu, et de l’ongle elle put avec précaution en détacher un côté. Alors se collant la bouche à cette ouverture, elle put respirer, et ce fut dans cette position que le sommeil la prit.

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