En famille/Chapitre XXX

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Flammarion (p. 353-364).

Malot - En famille, 1893 p359.jpg

XXX

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La première occupation de M. Vulfran en arrivant le matin à ses bureaux, était d’ouvrir son courrier, qu’un garçon allait chercher à la poste et disposait sur la table en deux tas, celui de la France et celui de l’étranger. Autrefois il décachetait lui-même toute sa correspondance française, et dictait à un employé les annotations que chaque lettre comportait, pour les réponses à faire ou les ordres à donner ; mais depuis qu’il était aveugle il se faisait assister dans ce travail par ses neveux et par Talouel qui lisaient les lettres à haute voix, et les annotaient ; pour les lettres étrangères, depuis la maladie de Bendit, après les avoir ouvertes on les transmettait à Fabry si elles étaient anglaises, allemandes à Mombleux.

Le matin qui suivit l’entretien entre Fabry et Mombleux qui avait ému Perrine si violemment, M. Vulfran, Théodore, Casimir et Talouel étaient occupés à ce travail de la correspondance, quand Théodore qui ouvrait les lettres étrangères, en annonçant le lieu d’où elles étaient écrites, dit :

« Une lettre de Dakka, 29 mai.

— En français ? demanda M. Vulfran.

— Non, en anglais.

— La signature ?

— Pas très lisible, quelque chose comme Feldes, Faldes, Fildes, précédé d’un mot que je ne peux pas lire ; quatre pages ; votre nom revient plusieurs fois ; à transmettre à M. Fabry n’est-ce pas ?

— Non ; me la donner. »

En même temps Théodore et Talouel regardèrent M. Vulfran, mais en voyant qu’ils avaient l’un et l’autre surpris le mouvement qui venait de leur échapper, et trahissait une même curiosité, ils prirent un air indifférent.

« Je mets la lettre sur votre table, dit Théodore.

— Non, donne-la-moi. »

Bientôt le travail prit fin, et le commis se retira en emportant la correspondance annotée ; Théodore et Talouel voulurent alors demander à M. Vulfran ses instructions sur plusieurs sujets, mais il les renvoya, et aussitôt qu’ils furent partis il sonna Perrine.

Instantanément elle arriva.

« Qu’est-ce que c’est que cette lettre ? » demanda M. Vulfran.

Elle prit la lettre qu’il lui tendait et jeta les yeux dessus ; s’il avait pu la voir il aurait constaté qu’elle pâlissait et que ses mains tremblaient.

« C’est une lettre en anglais datée de Dakka du 29 mai.

— Sa signature ? »

Elle la retourna :

« Le père Fildes.

— Tu en es certaine ?

— Oui, monsieur, le père Fildes.

— Que dit-elle ?

— Voulez-vous me permettre d’en lire quelques lignes avant de répondre ?

— Sans doute, mais vite. »

Elle eût voulu obéir à cet ordre, cependant son émotion, au lieu de se calmer, s’était accrue, les mots dansaient devant ses yeux troubles.

« Eh bien ? demanda M. Vulfran d’une voix impatiente.

— Monsieur, cela est difficile à lire, et difficile aussi à comprendre : les phrases sont longues.

— Ne traduis pas, analyse simplement ; de quoi s’agit-il ? »

Un certain temps s’écoula encore avant qu’elle répondît ; enfin elle dit :

« Le père Fildes explique que le père Leclerc à qui vous aviez écrit est mort, et que lui-même chargé par le père Leclerc de vous répondre, en a été empêché par une absence, et aussi par la difficulté de réunir les renseignements que vous demandez ; il s’excuse de vous écrire en anglais, mais il ne possède qu’imparfaitement votre belle langue.

— Ces renseignements, s’écria M. Vulfran.

— Mais, monsieur, je n’en suis pas encore là. »

Bien que cette réponse eût été faite sur le ton d’une extrême douceur, il sentit qu’il ne gagnerait rien à la bousculer.

« Tu as raison, dit-il, ce n’est pas une lettre française que tu lis ; il faut que tu la comprennes avant de me l’expliquer. Voilà ce que tu vas faire : tu vas prendre cette lettre et aller dans le bureau de Bendit ; où tu la traduiras aussi fidèlement que possible, en écrivant ta traduction que tu me liras. Ne perds pas une minute. J’ai hâte, tu le vois, de savoir ce qu’elle contient. »

Elle s’éloignait, il la retint :

« Écoute bien. Il s’agit, dans cette lettre, d’affaires personnelles qui ne doivent être connues de personne ; tu entends, de personne ; quoi qu’on te demande, s’il se trouve quelqu’un qui ose t’interroger, tu ne dois donc rien dire, non seulement ne rien dire, mais même ne laisser rien deviner. Tu vois la confiance que je mets en toi ; je compte que tu t’en montreras digne ; si tu me sers fidèlement, sois certaine que tu t’en trouveras bien.

— Je vous promets, monsieur, de tout faire pour mériter cette confiance.

— Va vite et fais vite. »

Malgré cette recommandation, elle ne se mit pas tout de suite à écrire sa traduction, mais elle lut la lettre d’un bout à l’autre, la relut, et ce fut seulement après cela qu’elle prit une grande feuille de papier et commença.


« Dakka, 29 mai.
« Très honoré monsieur,

« J’ai le vif chagrin de vous apprendre que nous avons eu la douleur de perdre notre révérend père Leclerc à qui vous aviez bien voulu demander certains renseignements, auxquels vous paraissez attacher une importance qui me décide à vous répondre à sa place, en m’excusant de n’avoir pas pu le faire plus tôt, empêché que j’ai été par des voyages dans l’intérieur, et retardé d’autre part par les difficultés, qu’après plus de douze ans écoulés, j’ai éprouvées à réunir ces renseignements d’une façon un peu précise ; je fais donc appel à toute votre bienveillance, pour qu’elle me pardonne ce retard involontaire, et aussi de vous écrire en anglais ; la connaissance imparfaite de votre belle langue en est seule la cause. »

Après avoir écrit cette phrase qui était véritablement longue, comme elle l’avait dit à M. Vulfran, et qui par cela seul présentait de réelles difficultés pour être mise au net, elle s’arrêta pour la relire et la corriger. Elle s’y appliquait de toutes les forces de son attention quand la porte de son bureau, qu’elle avait fermée, s’ouvrit devant Théodore Paindavoine qui entra et lui demanda un dictionnaire anglais-français.

Justement elle avait ce dictionnaire ouvert devant elle ; elle le ferma et le tendit à Théodore.

« Ne vous en serviez-vous pas ? dit celui-ci en venant près d’elle.

— Oui, mais je peux m’en passer.

— Comment cela ?

— J’en ai plus besoin pour l’orthographe des mots français que pour le sens des mots anglais, un dictionnaire français le remplacera très bien. »

Elle le sentait sur son dos, et bien qu’elle ne pût pas voir ses yeux n’osant pas se retourner, elle devinait qu’ils lisaient par-dessus son épaule.

« C’est la lettre de Dakka que vous traduisez ? »

Elle fut surprise qu’il connût cette lettre qui devait rester si rigoureusement secrète. Mais tout de suite elle réfléchit que c’était peut-être pour la connaître qu’il l’interrogeait, et cela paraissait d’autant plus probable que le dictionnaire semblait être un prétexte : pourquoi aurait-il besoin d’un dictionnaire anglais-français puisqu’il ne savait pas un mot d’anglais ?

« Oui, monsieur, dit-elle.

— Et cela va bien cette traduction ? »

Elle sentit qu’il se penchait sur elle, car il avait la vue basse ; alors vivement elle tourna son papier de façon à ce qu’il ne le vît que de côté.

« Oh ! je vous en prie, monsieur, ne lisez pas, cela ne va pas du tout, je cherche,… c’est un brouillon.

— Cela ne fait rien.

— Si, monsieur, cela fait beaucoup, j’aurais honte. »

Il voulut prendre la feuille de papier, elle mit la main dessus ; si elle avait commencé à se défendre par un moyen détourné, maintenant elle était résolue à faire tête, même à l’un des chefs de la maison.

Il avait jusque-là parlé sur le ton de la plaisanterie, il continua :

« Donnez donc ce brouillon, est-ce que vous me croyez homme à faire le maître d’école avec une jolie jeune fille comme vous ?

— Non, monsieur, c’est impossible.

— Allons donc. »

Et il voulut le prendre en riant ; mais elle résista.

« Non, monsieur, non, je ne vous le laisserai pas prendre.

— C’est une plaisanterie.

— Pas pour moi, rien n’est plus sérieux : M. Vulfran m’a défendu de laisser voir cette lettre par personne, j’obéis à M. Vulfran.

— C’est moi qui l’ai ouverte.

— La lettre en anglais n’est pas la traduction.

— Mon oncle va me la montrer tout à l’heure cette fameuse traduction.

— Si monsieur votre oncle vous la montre, ce ne sera pas moi ; il m’a donné ses ordres, j’obéis, pardonnez-le-moi. »

Il y avait tant de résolution dans son accent et dans son attitude que bien certainement pour avoir cette feuille de papier, il faudrait la lui prendre de force ; et alors ne crierait-elle point ?

Théodore n’osa pas aller jusque-là :

« Je suis enchanté de voir, dit-il, la fidélité que vous montrez pour les ordres de mon oncle, même dans les choses insignifiantes. »

Lorsqu’il eut refermé la porte, Perrine voulut se remettre au travail, mais elle était si bouleversée que cela lui fut impossible. Qu’allait-il advenir de cette résistance, dont il se disait enchanté quand au contraire il en était furieux ? S’il voulait la lui faire payer, comment lutterait-elle, misérable sans défense, contre un ennemi qui était tout-puissant ? Au premier coup qu’il lui porterait, elle serait brisée. Et alors il faudrait qu’elle quittât cette maison, où elle n’aurait que passé.

À ce moment sa porte s’ouvrit de nouveau, doucement poussée, et Talouel entra à pas glissés, les yeux fixés sur le pupitre où la lettre et son commencement de traduction se trouvaient étalés.

« Eh bien, cette traduction de la lettre de Dakka, ça marche-t-il ?

— Je ne fais que commencer.

— M. Théodore t’a dérangée. Qu’est-ce qu’il voulait ?

— Un dictionnaire anglais-français.

— Pourquoi faire ? il ne sait pas l’anglais.

— Il ne me l’a pas dit.

— Il ne t’a pas demandé ce qu’il y a dans cette lettre ?

— Je n’en suis qu’à la première phrase.

— Tu ne vas pas me faire croire que tu ne l’as pas lue.

— Je ne l’ai pas encore traduite.

— Tu ne l’as pas écrite en français, mais tu l’as lue. »

Elle ne répondit pas.

« Je te demande si tu l’as lue ; tu me répondras peut-être.

— Je ne peux pas répondre.

— Parce que ?

— Parce que M. Vulfran m’a défendu de parler de cette lettre.

— Tu sais bien que M. Vulfran et moi nous ne faisons qu’un. Tous les ordres que M. Vulfran donne ici passent par moi, toutes les faveurs qu’il accorde passent par moi, je dois donc connaître ce qui le concerne.

— Même ses affaires personnelles ?

— C’est donc d’affaires personnelles qu’il s’agit dans cette lettre ? »

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Elle comprit qu’elle s’était laissé surprendre.

« Je n’ai pas dit cela ; mais je vous ai demandé si dans le cas d’affaires personnelles, je devrais vous faire connaître le contenu de cette lettre.

— C’est surtout s’il s’agit d’affaires personnelles que je dois les connaître, et cela dans l’intérêt même de M. Vulfran. Ne sais-tu pas qu’il est devenu malade à la suite de chagrins qui ont failli le tuer ? Que tout à coup il apprenne une nouvelle qui lui apporte un nouveau chagrin ou lui cause une grande joie, et cette nouvelle trop brusquement annoncée, sans préparation, peut lui être mortelle. Voilà pourquoi je dois savoir à l’avance ce qui le touche, pour le préparer ; ce qui n’aurait pas lieu, si tu lui lisais ta traduction tout simplement. »

Il avait débité ce petit discours d’un ton doux, insinuant, qui ne ressemblait en rien à ses manières ordinaires si raides et si hargneuses.

Comme elle restait muette le regardant avec une émotion qui la faisait toute pâle, il continua :

« J’espère que tu es assez intelligente pour comprendre ce que je t’explique là, et aussi de quelle importance il est pour tous, pour nous, pour le pays entier qui vit par M. Vulfran, pour toi-même qui viens de trouver auprès de lui une bonne place qui ne peut que devenir meilleure avec le temps, que sa santé ne soit pas ébranlée par des coups violents auxquels elle ne résisterait pas. Il a l’air solide encore, mais il ne l’est pas autant qu’il le paraît ; ses chagrins le minent, et d’autre part la perte de sa vue le désespère. Voilà pourquoi nous devons tous ici travailler à lui adoucir la vie, et moi le premier, puisque je suis celui en qui il a mis sa confiance. »

Perrine n’eût rien su de Talouel, qu’elle se fût sans doute laissé prendre à ces paroles habilement arrangées pour la troubler et la toucher ; mais après ce qu’elle avait entendu, et des femmes de la chambrée qui à la vérité n’étaient que de pauvres ouvrières, et de Fabry et de Mombleux qui eux étaient des hommes capables de savoir les choses aussi bien que de juger les gens, elle ne pouvait pas plus ajouter foi à la sincérité de ce discours, qu’avoir confiance dans le dévouement du directeur : il voulait la faire parler, voilà tout, et pour en arriver là tous les moyens lui étaient bons : le mensonge, la tromperie, l’hypocrisie. Elle eût pu avoir des doutes à ce sujet, que la tentative de Théodore auprès d’elle devait l’empêcher de les admettre : pas plus que le neveu, le directeur n’était sincère, l’un et l’autre voulaient savoir ce que disait la lettre de Dakka et ne voulaient que cela ; c’était donc contre eux que M. Vulfran prenait ses précautions quand il lui disait : « S’il se trouve quelqu’un qui ose t’interroger, tu dois non seulement ne rien dire, mais même ne laisser rien deviner ; » et c’était à M. Vulfran, qui certainement avait prévu ces tentatives, à lui seul qu’elle devait obéir, sans prendre autrement souci des colères et des haines qu’elle allait accumuler contre elle.

Il était debout devant elle, appuyé sur son bureau, penché vers elle, la tenant dans ses yeux, l’enveloppant, la dominant ; elle fit appel à tout son courage, et d’une voix un peu rauque qui trahissait son émotion, mais qui ne tremblait pas cependant, elle dit :

« M. Vulfran m’a défendu de parler de cette lettre à personne. »

Il se redressa furieux de cette résistance, mais presque aussitôt, se penchant de nouveau vers elle en se faisant caressant dans les manières comme dans l’accent :

« Justement je ne suis personne, puisque je suis son second, un autre lui-même.

Elle ne répondit pas.

« Tu es donc stupide ? s’écria-t-il d’une voix étouffée.

— Sans doute, je le suis.

— Alors, tâche de comprendre qu’il faut être intelligent pour occuper la place que M. Vulfran t’a donnée auprès de lui, et que puisque cette intelligence te manque, tu ne peux pas garder cette place, et qu’au lieu de te soutenir comme je l’aurais voulu, mon devoir est de te faire renvoyer. Comprends-tu cela ?

— Oui, monsieur.

— Eh bien, réfléchis-y, pense à ce qu’est ta situation aujourd’hui, représente-toi ce qu’elle sera demain dans la rue, et prends une résolution que tu me feras connaître ce soir. »

Là-dessus, après avoir attendu un moment sans qu’elle faiblît, il sortit à pas glissés comme il était entré.

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