En racontant/En Floride

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Traduction par Alphonse Gagnon (1851-1932).
Typographie de C. Darveau (p. 76-135).


À MON AMI
M. G. M. FAIRCHILD, Jr.
DE NEW YORK

Cordial souvenir.



EN FLORIDE


NOTES DE VOYAGE

Des climats différents la nature est diverse ;
La Grèce a des vertus qu’on ne voit point en Perse

CORNEILLE.


En janvier 1882, je laissais Québec pour un voyage à la Floride, pays des oranges et des fleurs, où règne un printemps continuel, et lieu de délices pour les amateurs de chasse et de pêche.

Mon voyage n’ayant duré que quelques semaines, je ne puis que donner un aperçu des belles choses que j’ai eu le plaisir de voir, et des renseignements qui m’ont été fournis par les personnes obligeantes avec qui je me suis trouvé en relations.

Inutile de raconter ici mon itinéraire de Québec à New-York ; tout voyageur canadien peut d’ailleurs facilement se le représenter. Mes observations ne commenceront donc qu’au départ de la métropole américaine.

Mon compagnon de route était le baron de la Grange, un noble français, qui venait de passer plusieurs mois au Canada, à jouir des plaisirs de la chasse et à admirer les grandes et sauvages beautés de ce pays. Chasseur habile, joyeux compagnon, le jeune baron contribua beaucoup à rendre mon voyage agréable.

Le 4 de janvier, à 3 heures de l’après-midi, nous quittions New-York, sur le magnifique vapeur Gate City, de la ligne Savannah. Ce vaisseau qui jaugeait 2000 tonneaux, avait pour capitaine un excellent marin, homme courtois, que je recommande aux voyageurs allant au Sud. Le prix du passage sur cette ligne, de New-York à Jacksonville, est de $25, tout compris.

À notre départ de New-York, le thermomètre indiquait 31 degrés au-dessus de zéro ; la mer était dans un état voisin du calme, et la brise favorable. Nous portions encore nos habillements d’hiver canadiens.

Le 5, à 9 heures du matin, le thermomètre marquait 36 degrés ; la mer se faisait légèrement moutonneuse, et le vent favorisait toujours notre marche. Dans l’après-midi, le thermomètre atteignit 56 degrés. De chaque côté du navire et sur une grande distance en avant, des centaines de marsouins, qui, ce jour-là, étaient d’une humeur évidemment enjouée, prenaient leurs ébats, croisant dans tous les sens notre navire, soit à l’avant, soit à l’arrière, au grand amusement des passagers.

Dans la nuit du 5 au 6, nous franchîmes le cap si redouté d’Hatteras, dont nous distinguions la lumière. La nuit était belle et nous jouissions du spectacle ravissant d’un clair de lune sur mer.

Le jour suivant, le 6, rien de changé au tableau de la veille : nous avons encore un ciel serein, et nous-mêmes, ainsi que les autres passagers, tous gais compagnons, tuons agréablement le temps. Je prends ici une licence de langage permise, je suppose, aux voyageurs comme aux poètes, en disant que nous tuons le temps ; car il est bien reconnu que celui-ci, que nous essayons de tuer depuis si longtemps finit toujours par nous tuer lui-même.

De bonne heure, au matin du 7, le thermomètre marquait 62 degrés, et il s’était élevé à 70, à notre arrivée à Savannah, vers les 11 heures de l’avant-midi. Nous remontâmes la rivière Savannah à petite vapeur jusqu’au quai, encombré de nègres, flânant au milieu de milliers de sacs de guano, de ballots de coton et de barils de résine. Il y avait là un grand nombre de bâtiments à trois mâts, gréés en goëlettes, qui prenaient leurs cargaisons de bois de pin destiné à des ports étrangers. On remarquait aussi plusieurs gros vapeurs et des navires à voiles se chargeant de coton, de résine, de riz et autres produits du pays.

Après avoir dîné à l’hôtel Pulaska, nous fîmes une promenade dans la ville. Savannah ne fit pas sur nous, d’abord, une impression bien favorable, le sol en étant sablonneux, et les édifices du quartier des affaires ayant un extérieur d’apparence sombre ; mais nous trouvâmes, dans les environs de la ville, de très belles demeures entourées de jardins de fleurs et ombragées par différentes variétés d’arbres particuliers au pays.

C’est ici où nous vîmes pour la première fois un chemin de fer urbain. Les chars en sont petits et ils sont traînés par deux mulets que le cocher, assis avec nonchalance sur une chaise, fouette constamment. Le cocher est souvent un nègre paraissant connaître tout le monde, car il sourit, salue et grimace à la rencontre de la plupart des personnes qu’il aperçoit de chaque côté de la rue.

Je me promenais tranquillement, lorsque, tout à coup, j’entendis le son agréable d’une voix de Québec : c’était la voix du conseiller Hans Hagens, qui m’abordait, le sourire aux lèvres. M. Hagens passait l’hiver à Savannah où le retenaient ses affaires. Presqu’au même instant, je faillis être renversé par une voiture qui passait à toute vitesse ; je me détournai vivement, et quelle ne fut pas ma surprise de reconnaître dans la personne du conducteur du phaéton, un autre Québecquois, ni plus ni moins que le célèbre Jim Ward, qui paraissait faire fortune dans son pays d’adoption.

Un peu plus loin, autre réminiscence de Québec. Je venais d’entendre la voix d’une femme qui chantait. Je suis certain, dis-je à mon ami, d’avoir entendu cette voix à Québec. Je ne me trompais pas, car ayant détourné le coin de la rue, je vis, il n’y avait pas à s’y méprendre, avec son orgue de Barbarie, cette Française qui était venue à Québec l’été précédent. Elle me dit qu’elle faisait florès dans ce pays, quoique ses chansons ne fussent pas comprises de ses auditeurs.

Vous croyez sans doute que j’en avais fini avec ces souvenirs de ma ville natale ! Détrompez-vous ! car un peu plus loin, un autre son familier vint frapper mes oreilles, et je me trouvai en présence d’un homme en uniforme d’artilleur, couvert d’un casque militaire russe brillant et surmonté de clochettes, qui jouait de l’accordéon et battait la caisse. Le pauvre diable suait à grosses gouttes sous son attirail militaire, et remplissait d’étonnement les noirs par la variété de ses exécutions musicales.

Mon compagnon de route revit plus tard ces deux musiciens à la Nouvelle Orléans, et pensa bien qu’ils faisaient le tour du monde.

Comme nous avions encore quelques instants à nous, nous louâmes un carrosse pour nous rendre au joli cimetière Bonaventure, à une petite distance de la ville. Cette république des morts, suivant l’expression de Chateaubriand, est ornée d’arbres disposés avec un goût admirable et que je n’ai jamais vus ailleurs. L’arbre qui domine est le chêne vert, dont chaque rameau porte de longs festons pendants, formés de mousse grise d’Espagne. Ces arbres sont alignés par rangs d’une régularité parfaite, et couvrent presque entièrement les avenues droites et spacieuses qui courent dans différentes directions ; leurs branches s’étendent et se joignent de manière à leur donner un point de ressemblance avec les arches entrelacées ou les chevrons ondés de la nef d’une église. Les pierres tumulaires sont d’un genre uni, mais belles dans leur simplicité ; elles sont entourées de roses, de magnoliers, de fleurs japonaises, de camelliées, de lauriers-roses, de clématites et d’autres jolis arbustes à fleurs, dont plusieurs étaient en pleine floraison. On remarquait aussi le houx avec ses baies rouges. L’arbre appelé chêne vert est une espèce qui porte un feuillage vert à toutes les saisons de l’année. Phénomène étrange ! de la fougère croissait à travers les fissures de l’écorce de plusieurs de ces arbres, ce qui leur donnait une apparence vraiment remarquable.

L’heure du départ approchait. Nous nous rendîmes au quai, afin de nous embarquer sur le vapeur Florida, en route pour Fernandina. Nous nous séparâmes avec regret de notre bon vieux capitaine Daggat, qui nous avait recommandés favorablement au capitaine Cusina, du vapeur que nous devions prendre pour faire le voyage de 200 milles à peu près, en suivant le cours tortueux de rivières ou plutôt, de lagunes, jusqu’au premier port que nous devions toucher, dans la Floride. On avait eu pour nous, à Savannah, tous les égards de la politesse et de la courtoisie, et l’on nous avait priés d’ajourner notre départ, afin de nous faire admirer les points de vue des environs : nos jours, cependant, étant comptés d’avance, nous ne pûmes accepter l’invitation.

Notre départ de Savannah se fit vers les 4 heures de relevée. Le vapeur que nous avions pris était une de ses grandes barges à fond plat, avec roues latérales mues par des engins séparés, dont les chaudières sont chauffées avec du pin résineux. Ce bois, qui donne une chaleur intense, est jeté dans d’énormes fourneaux par une troupe de nègres chauffeurs, dont les chansons et les lazzis sont des plus cocasses. En remontant la rivière, nous passâmes près d’un cure-môle à soupape, employé au creusement du chenal. Ce cure-môle est de construction particulière et il ressemble à un bateau à vapeur. De sa poupe glisse un tube de 15 pouces qui plonge au milieu du chenal ; les grandes roues du cure-môle soulèvent la vase, qui, mêlée à l’eau, entre facilement dans le tube pour être jetée immédiatement dans des chalands placés tout près, où l’eau se retire et ne laisse que la vase épaisse que l’on porte en dehors du chenal. Un des passagers donna à cette machine le nom de « sangsue du gouvernement », et ajouta qu’elle suçait plus d’argent que de boue. (Nous avons de ces sangsues au Canada, mais elles sont à deux pattes au lieu d’être à deux roues.)

Nous eûmes à subir plusieurs arrêts de quelques instants seulement, pendant notre trajet. Une brume épaisse semblait prendre plaisir à nous arrêter dans notre marche. À un moment donné, elle s’élevait, et à peine avions-nous fait quelques milles, qu’elle s’abaissait de nouveau. Les coudes prononcés de la rivière, offrant par leur nature beaucoup de dangers, nécessitaient l’exécution de manœuvres habiles. On mettait l’avant du vapeur sur le rivage, puis on lui faisait faire les évolutions nécessaires pour contourner l’obstacle, et l’on se remettait en route pour recommencer, un peu plus loin, la même manœuvre. « Allez-y rondement », criait le capitaine au pilote, ce qui, dans son langage, équivalait à : « Toute vapeur dehors », et notre bateau volait jusqu’au nouveau coude à franchir où se répétait la même cérémonie. Une grande partie de la journée fut employée à manœuvrer ainsi, tantôt avec la roue de tribord, tantôt avec celle de bâbord, et quelquefois, les deux roues travaillant l’une contre l’autre. Quoique retardant notre marche, cette navigation nous amusait tout de même par le fait de sa nouveauté.

Les bords plats et marécageux de la rivière étaient couverts d’huîtres. Les rochers sont inconnus en Floride. Lorsque vous apercevez quelque chose qui ressemble à une île, avec l’apparence d’un terrain bas et rocheux, que la marée basse laisse à sec, ce que vous voyez là est tout simplement des bancs ou dépôts d’huîtres.

Le 8 au matin, nous vîmes plusieurs volées de canards plongeurs (nos canards d’automne), de même que des centaines de pluviers aux pattes jaunes (ou chevaliers), des courlis, des huîtriers, et des emberizes orizivores. Cette dernière espèce est l’oiseau chanteur que nous appelons le goglu. Lorsque ces oiseaux, que les Anglais appellent Bobolinks, émigrent vers le Sud, ils y perdent le fin duvet que nous admirons dans notre climat, et prennent une couleur approchant beaucoup celle de nos petits moineaux. Leur nourriture favorite est le riz sauvage, et ils deviennent très gras, ce qui fait qu’on les recherche beaucoup pour les pâtés de gibier.

Nous vîmes aussi le petit et le grand héron blanc « le héron au long bec emmanché d’un long cou », comme l’a dit Lafontaine, ou le héron aigrette, le grand héron bleu, le butor, le cormoran ordinaire, et le dinde aquatique, qui est, je crois, le cormoran mexicain ou l’oiseau serpent, dont je me suis procuré des échantillons plus tard.

Cette journée-là, la température était admirable, le thermomètre variant de 65 à 68 degrés. La pays, à notre droite, parfaitement planche, et, à notre gauche, une vaste étendue de terrain bas et marécageux, au-delà de laquelle nous pouvions découvrir un coin de la mer, paraissant d’ici comme le miroir d’un grand lac, — tel était le panorama que nous avions à admirer.

Le 8, à 4 heures de l’après-midi, nous touchions à Fernandina. Nous eûmes le plaisir de rencontrer là un Canadien de Saint-Hyacinthe, le frère de l’hon. M. Mercier, qui habite le Sud depuis plusieurs années et a quelque intérêt dans la ligne des vapeurs à laquelle appartenait celui sur lequel nous avions pris passage.

Avant d’arriver à Fernandina, nous avions quitté derrière nous l’île Cumberland, à l’extrémité orientale de l’État de la Georgie. Sur cette île est érigée Dunjeunesse, maison spacieuse, formée de coquina, véritable conglomérat d’écailles. C’est là qu’a demeuré, autrefois, le général Nathaniel Green, qui prit une part distinguée à la Révolution américaine. Un vieux et étrange cimetière, situé tout près, renferme la tombe du célèbre officier américain de la cavalerie légère, Harry Lee, le père du général Robert E. Lee, qui prit une part active dans la dernière guerre civile entre le Nord et le Sud, et fit cette incursion à jamais mémorable dans la Pensylvanie. Je dis mémorable surtout pour moi, car j’étais à Philadelphie en 1803, lorsque des convois remplis de blessés et de soldats fédéraux mourants, arrivaient du champ de bataille de Gettysburgh. Celui qui a vu les souffrances et entendu les gémissements de ces pauvres victimes d’une guerre fratricide, qui les a vues de près et leur a parlé, celui-là, dis-je, ne saurait oublier tout ce qu’il y avait de navrant dans un tel spectacle.

Fernandina est le refuge favori de ceux qui fuient l’hiver. Cette ville fut fondée par les Espagnols, en 1632, ou 24 ans seulement après Québec. Elle a une histoire intéressante que je n’ai pas le temps de raconter en ce moment.

À 5 heures de l’après-midi, nous prenions le convoi qui devait nous transporter à Jacksonville dans une heure et demie. Tout alla bien durant une demi-heure environ, quand nous fûmes tout à coup suffoqués par une odeur de graisse et de guenilles enflammées. On arrêta le train et l’on s’aperçut que le feu avait pris dans la boîte à graisse de l’une des roues. Après que celle-ci fut refroidie et replacée, nous partîmes de nouveau. Un peu plus loin, d’autres boîtes chauffèrent : nouvel arrêt avec refroidissement et huilage. Cette histoire se répéta quatre fois durant le trajet ; ce n’était pas trop agréable, mais cela formait un contraste frappant avec notre manière précédente de voyager, et augmentait par là même les incidents de notre voyage.

Sur le char que nous montions se trouvait la plus jolie demi-quarteronne que nous ayons encore vue. Ses yeux, ses cheveux flottants et d’un noir lustré, ainsi que sa figure, étaient irréprochables. Personne n’aurait pensé qu’elle eût du sang nègre dans les veines, à moins d’un examen attentif de la peau du visage qui accusait une délicate teinte jaunâtre. Un observateur aurait peut-être aussi remarqué qu’un cercle noir caractéristique entourait les ongles de ses doigts effilés. Sa compagne de voyage était une vraie négresse, et qui faisait contraste, je vous l’assure.

Nous arrivâmes à Jacksonville sur les huit heures du soir, et nous nous fîmes mener au Carlton House, hôtel spacieux, situé sur le bord de la rivière et tenu par deux Américains du Nord. Ils possèdent aussi un hôtel situé sur les bords de la mer, dans le Maine, qu’ils ouvrent en été, après avoir fermé leur établissement de la Floride jusqu’à l’hiver, époque où ils reviennent ici. De cette manière, ils jouissent d’un été perpétuel et paraissent même s’enrichir.

Comme nous étions porteurs de lettres d’introduction que nous avaient fait tenir nos amis du journal Forest and Stream[1] pour le Dr Kenworthy, nous allâmes lui faire visite. Ce monsieur, connu sous le nom de plume « Al Fresco, » nous reçut avec beaucoup d’affabilité, dans sa magnifique résidence entourée d’arbres à rameaux touffus et de fleurs en pleine floraison. Le docteur Kenworthy est un Anglais qui a pratiqué la médecine en Angleterre, en Australie et quelque part aux États-Unis, avant de s’établir en Floride. Le climat, merveilleusement salubre de cette péninsule, l’avait décidé à y fixer sa résidence. Sa femme, d’une santé délicate, y a trouvé toutes les forces d’une personne bien portante, après avoir souffert longtemps de faiblesse des poumons ; ceci est une nouvelle preuve en faveur des propriétés curatives du climat de la Floride. Mme Kenworthy est la fille d’un amiral Anglais dont le nom m’échappe.

Le docteur nous donna des renseignements précieux sur la chasse et la pêche du pays, et, comme je subissais déjà moi-même l’heureuse influence du climat, je sentais renaître en moi toute l’ardeur du chasseur passionné, et j’avais grandement hâte de me livrer à mon exercice favori.

Le thermomètre donnait, le 9 de janvier, 79 degrés à l’ombre, et je puis vous assurer que je ressentais tout le poids de la chaleur, habillé comme je l’étais. J’eus le plaisir de trouver mon vieil ami, Bornéo H. Stevens, de Montréal, arrivé ici un ou deux jours avant moi. Il portait un habillement d’été fait de flanelle blanche, et, comme c’est un homme d’à peu près de mon poids, je me décidai, après comparaison faite de lui et de moi, d’aller dans les magasins faire emplette de sous-habits plus légers. J’avais heureusement avec moi mon habillement d’été le plus léger, un habillement de serge, et c’est ainsi que je me vêtis tout le temps que je fus en Floride, sans ressentir le besoin d’habits plus chauds. Il n’est pas prudent, cependant, d’avoir une garde-robe dégarnie de tout vêtement d’automne ou du printemps, vu que le pays reçoit, de temps à autres, la visite du vent de nord, qui fait tomber le thermomètre dans les environs de 30 degrés, surtout dans le voisinage de Jacksonville, de Saint-Augustin et même à une grande distance en amont de la rivière Saint-Jean. Lorsque se fait ce changement de température, les jeunes plants et les fruits souffrent un peu du froid ; mais cette température insolite est de courte durée, et la chaleur reprend bientôt son état normal.

Jacksonville est située sur la rive gauche de la rivière Saint-Jean, à un endroit où ce joli cours d’eau fait un fort détour vers l’Est. Vue de la rivière, la ville offre un coup d’œil attrayant, et de son point le plus élevé, la vue plonge sur un panorama enchanteur qui forment la rivière et ses bas-fonds, de l’autre côté. Elle occupe un site avantageux sous le rapport commercial et fait de grandes affaires en bois de construction. Presque toutes les lignes de chemins de fer et de vapeurs aboutissent à Jacksonville, d’où s’expédie une quantité énorme de fruits et de légumes pour les ports étrangers. La ville est éclairée au gaz ; elle possède un excellent système d’approvisionnement d’eau au moyen de puits artésiens ; ses égouts sont des modèles du genre. On y trouve plusieurs écoles publiques, une bibliothèque publique, une chambre de lecture gratuite, des églises épiscopalienne, presbytérienne, méthodiste et catholique, des banques, des salles publiques, des journaux et des bureaux de télégraphie, se reliant à tous les points extérieurs. La population est d’à peu près 15,000 âmes, et elle augmente rapidement. Cette ville est destinée à devenir un des grands centres industriels de la confédération américaine. Elle est devenue célèbre comme rendez-vous des invalides, surtout des personnes affectées de maladies pulmonaires.

La Floride fut découverte par Sébastien Cabot, au service de l’Angleterre, en 1497 : c’est aussi le même navigateur qui découvrit Terre-Neuve.

En 1525, Navarez prit possession régulière de la Floride au nom de l’Espagne.

Le premier établissement y fut fait à l’embouchure de la rivière Saint-Jean par un Français du nom de Ribault, en 1562.

Deux ans plus tard, 1564, une colonie de Huguenots s’établit à 18 milles de l’embouchure de la rivière Saint-Jean, du côté du sud. Cet établissement reçut le nom de Caroline, et il fut saccagé de fond en comble par les Espagnols, en 1565. En 1569, de Gourgues, un Français, vengea ses compatriotes en mettant à mort toute la garnison espagnole établie au fort Caroline. Les Espagnols fondèrent une colonie à Saint-Augustin, en 1565, et cet établissement devint, dit-on, le noyau de la première ville permanente dans l’Amérique Septentrionale ; on en voit encore des vestiges qui témoignent de la vérité de ce fait. De cette manière, Saint-Augustin, que les Américains appellent Saint-Augustine, serait une ville de 43 ans plus ancienne que Québec, fondé par Samuel de Champlain, en 1608.

En 1584, les possessions espagnoles s’étendaient jusqu’à la Georgie, vers le nord, et jusqu’au Mississippi, vers l’ouest. En 156, Drake, flibustier anglais, mit au pillage Saint-Augustin, et, en 1611, les sauvages séminoles en firent autant. Des pirates, qu’on a dit être anglais, saccagèrent cette malheureuse ville en 1665. Quatre ans plus tard, en 1669, les Espagnols fondèrent Pensacola. En 1702, la ville Saint-Augustin soutint victorieusement une attaque ; mais en 1740, elle fut prise par le colonel Oglethorpe, de la Georgie, alors possession anglaise. En 1763, l’Espagne céda la Floride à l’Angleterre, qui, après l’avoir gardée seulement un an, la rétrocéda à l’Espagne.

Durant l’occupation anglaise, la population blanche de tout l’État n’était que de 600 âmes. En 1812, les États-Unis enlevèrent la Floride aux Espagnols, et la leur remirent l’année d’après. En 1818, des soldats anglais occupaient le port espagnol de Pensacola ; le général Jackson s’en empara pour les États-Unis.

En 1819, l’Espagne vendit et céda la Floride aux États-Unis dont elle fit partie jusqu’en 1849, année où elle forma un état de la république américaine. En 1861, elle se sépara de l’Union et épousa la cause des confédérés ; mais elle fut promptement reprise par les soldats fédéraux.

Il est facile de comprendre maintenant les raisons qui ont empêché, durant plus de trois siècles, ce pays de se coloniser. Il ne paraît pas que l’Espagne, l’Angleterre ou les États-Unis aient attaché une grande valeur à la Floride, vu que, offerte en don par les Espagnols aux Américains, ceux-ci l’ont remise un an après environ, probablement, parce qu’ils considéraient que « que le jeu ne valait pas la chandelle » Quoi qu’il en soit, depuis que la Floride fait partie, comme État, de l’Union américaine, et depuis surtout la guerre de Sécession, elle a pris une croissance rapide. Les Américains du Nord, hommes d’énergie, se sont dirigés en grand nombre de ce côté, et leur instinct yankee leur a bientôt fait découvrir et développer rapidement les ressources qui s’y trouvaient à l’état latent. Les Anglais, qui ont contribué si largement à la construction des voies ferrées dans d’autres parties de l’Amérique, y emploient leurs capitaux pour la même fin.

La Floride forme la partie la plus méridionale de tous les États-Unis. C’est, en grande partie, une péninsule qui s’avance dans le golfe du Mexique et l’Atlantique. Sa position exceptionnelle et son voisinage de l’océan et du golfe, fait qu’elle ne ressemble à aucun autre pays de la même latitude et même longitude. Il n’y a aucune montagne ni même de collines de quelque importance dans ce pays. Durant le jour les vents de l’Atlantique se font sentir de l’Est à l’Ouest, tandis que la nuit, le golfe renvoie une brise fraîche et agréable. L’on ne peut se rendre compte du climat enchanteur dont ce pays est favorisé, qu’en le visitant et en y demeurant quelques semaines. Aucun endroit de la Floride, m’a-t-on dit, ne dépasse une hauteur de 500 pieds au-dessus du niveau de la mer, et ce sont des élévations si douces, qui embrassent une si grande étendue, qu’elles sont presque imperceptibles.

Les lacs abondent, et leur longueur varie de un à cinquante milles.

Je puis dire ici, par expérience, que, dans les marches prolongées à la chasse, j’ai senti assez souvent, surtout vers le milieu du jour, le poids de la chaleur ; mais en changeant de direction, j’ai toujours ressenti le souffle frais d’une brise légère, qui, existant constamment dans l’atmosphère, le purifie et le vivifie. La température moyenne de l’hiver est d’à peu près 60 degrés Fahrenheit, celle de l’été dépasse rarement 90.

On n’a jamais entendu dire que personne ait été frappé d’insolation en Floride, ni qu’on ait jamais vu un chien, y devenir enragé.

Comme il me paraissait délicieux ce climat, lorsque, assis, sur une véranda ombragée, légèrement vêtu, je tenais d’une main une orange, et de l’autre, un journal de Québec qui indiquait une température de tant de degrés au-dessous de zéro, et de la neige, oh ! la quantité qu’il disait y avoir ! Jamais un Québecquois, qui a ainsi passé la fin de janvier en Floride, ne peut en oublier la nouveauté du contraste. Que je vous plaignais alors, pauvres mortels !

Il y a quelques cas de fièvres tremblantes en été, surtout dans des endroits voisins des marais et des criques, appelées « bayous » dans le Sud ; mais on prétend que ces fièvres ne sont pas plus malignes que dans les États de l’Ouest. Quoi qu’il en soit, la Floride renferme plusieurs localités où l’air est complètement dégagé de miasmes ; mais on les trouve sur le littoral de l’Atlantique et du Golfe, sur les îles nombreuses de l’Océan, ou encore, dans les terres de l’intérieur élevées et couvertes de pinières.

Les terres boisées de pin prédominent et sont, à tout prendre, productives ; elles fournissent la poix et le pin jaune. Il y a de plus de grandes étendues de terres fertiles appelées hammocks lands. Ces terrains sont ou bas ou élevés et couverts de forêts épaisses de bois francs, comme le chêne vert, le chêne blanc, le cyprès, les arbres résineux, le noyer, le palmier nain, le cèdre rouge, le magnolier, le laurier-rose et d’autres variétés qu’il est inutile d’énumérer.

Les terres dites hammocks lands sont propres à la récolte des fruits tropicaux, dont les principales espèces sont l’orange, le citron, la banane, le dattier, l’ananas, le goyavier, le grenadier et plusieurs espèces de noix et de raisins. Les raisins, dits black Hamburgs, croissent au soleil, mais ne valent pas ceux que l’on cultive dans les serres chaudes de Québec. Les pommes de terre (ou patates) qu’on récolte en Floride sont les patates sucrées. Ce qu’on appelle là, la patate irlandaise, notre ancienne patate Murphy, vient bien ; mais toutes celles que j’ai vues étaient importées du Nord, et se vendaient de $3 à $8.00 le baril, et je vous assure qu’on nous les servait avec économie.

On cultive en quantité énorme le coton, la canne à sucre et le riz. De fait, je suis d’opinion que tout peut croître ici si l’on a le soin de se servir d’engrais.

Il est évident que les avantages du climat de la Floride sont contrebalancés par la nature poreuse du sol.

Pour une plantation d’orangers, ça coûte $50 par acre chaque année pour conserver le sol fertile, et, du moment qu’on le néglige, on en voit de suite reflet par l’apparence maladive des arbres.

La culture de l’orange est la principale production de la Floride. Les jeunes arbres commencent à rapporter et à payer trois ans après leur plantation, et au bout de dix ans, ils donnent de jolis revenus, le rendement de quelques arbres étant évalué à cent piastres par année. Les oranges mûrissent généralement en novembre ou décembre, et, si l’on n’en fait pas la cueillette avant le mois de mars, elles se nourrissent constamment de la sève de l’arbre, grossissent tous les jours, et deviennent plus juteuses, plus douces et plus délicieuses ; mais alors elles ne se conservent pas longtemps, et on ne peut plus les expédier au loin.

Figurez-vous donc un Québecquois cueillant, en février, de ces oranges de l’arbre même, ou se promenant de bonne heure, le matin, dans un jardin où il ramasse une poignée de raves et de laitue fraîches… Cependant, l’expérience nous dit que notre vieux Québec chéri a ses charmes, et nous y revenons avec bonheur ; mais une absence de quelques semaines, durant les longs mois de l’hiver, a bien aussi son charme, et je puis vous assurer que la Floride, où l’on se rend si facilement, forme un contraste agréable.

Une chose qui m’a frappé malgré moi, c’est la figure longue, languissante et blême des natifs : elle a l’apparence d’un coin. Les enfants des blancs, à la campagne, ont le teint couleur mastic ; leurs lèvres sont d’un blanc mat et tous portent un cachet de nonchalance prononcée. Si vous vous arrêtez pour parler à un homme ou à une femme, près d’une clôture, une bâtisse ou un arbre, ils s’appuient sur ces objets avant de vous répondre. Ils paraissent éprouver sans cesse le besoin de s’appuyer sur quelque chose ; leur démarche est nonchalante, et manque de cette vitesse d’allure qui caractérise l’habitant du nord ; je croyais courir en marchant à côté de quelques-uns de ces individus.

Une autre chose digne de remarque est le petit nombre de personnes nées à l’étranger et la rareté d’irlandais parmi la population. M. Barbour, qui a parcouru la Floride en tous sens, dit qu’il n’y a rencontré qu’un seul Irlandais parlant le patois, et mon expérience personnelle me permet de corroborer ce fait.

Il y a toute une colonie de Suédois près de Sandford et quelques Allemands par-ci, par-là. Dans le nord de l’État, on trouve encore quelques-unes des anciennes familles aristocratiques du Sud. Ces familles sont peu nombreuses, et elles essaient de s’habituer au nouvel état de choses amené par l’abolition de l’esclavage, qui faisait autrefois leur fortune.

Dans les grandes villes, les nègres forment la plus grande partie de la population, et quels étranges et drôles d’êtres ce sont : imprévoyants, légers et pas plus industrieux qu’il ne faut. Leur principale nourriture consiste en maïs crevé et en lard, d’une tasse de café arrosé d’un peu de sirop, et, quelquefois, de poisson qu’ils se procurent facilement.

Après le repas du soir commencent les ébats joyeux. Le banjo, les violons et les guitares se font entendre de tous côtés. On joue une gigue, et voilà nos nègres qui ouvrent la danse. Ils commencent par battre la mesure avec leurs pieds, — ah ! quels pieds ! il faut voir cela, — puis, la célérité de leurs mouvements devient bientôt incontrôlable. Alors un sourire béat se répand sur la figure de Sambo, sa bouche s’élargit, ses lèvres se contorsionnent, il jette sa blouse par terre, pousse des cris de joie, hurle, saute, et, fasciné par le musique, il bat la savate jusqu’à ce qu’il écrase d’épuisement.

Comme règle générale, plus noir est le nègre, meilleur et plus fiable est-il considéré. Les nègres jaunâtres ont la réputation d’être paresseux et suffisants.

Le 10 de janvier, grâce à la courtoisie du Dr Keyworthy nous fûmes invités par le capitaine Hains à aller faire une promenade sur le chemin dit Savannah, Florida and Western Railway, jusqu’à un endroit appelé Convict Camp, le camp des criminels, ou le bagne de l’État, à 36 milles de Jacksonville. Notre intention était de faire la chasse aux cailles, espèce de perdrix que l’on nous avait dit se trouver en abondance dans cette localité. Comme nous n’avions point de chien de chasse en propre, nous engageâmes un nègre du nom de Joe qui devait amener avec lui un chien d’arrêt, qui, nous dit-il, était sûr pour pareil gibier.

Nous arrivâmes au camp sur les 9 heures du soir, et fûmes reçus par les gardiens de la prison de l’État, qui nous introduisirent dans la pièce préparée pour nous, grande chambre où logeaient dix ou douze des gardiens. On nous fit bientôt asseoir à une table abondamment garnie, et nous étions servis par un négrillon du nom de Charlie, à mine éveillée et portant l’accoutrement à rayures noires et blanches des détenus de la prison. Notre nègre Joe, d’un air chagrin, prit un siège, alla s’asseoir dans un coin, et se mit à pleurer à chaudes larmes, refusant toute nourriture. Il pleurait tant qu’il nous fit pitié. Nous lui demandâmes la cause de son chagrin, mais en vain ; nous ne pûmes avoir aucune réponse satisfaisante. Je fis signe à Charlie de s’approcher et de faire sortir Joe, afin de connaître le sujet de sa peine. Charlie fit comme je lui avais demandé et revint bientôt nous dire que Joe était sous l’impression que nous l’avions trompé ; que notre intention, en ramenant avec nous, était de le faire prisonnier, qu’il en était certain. Il avait de plus avoué à Charlie que deux de ses frères étaient au nombre des prisonniers du pénitencier où nous étions. Joe devait être convaincu d’une chose : qu’il n’y avait point de sa faute s’il n’était pas logé aux frais de l’État. Mon impression à moi était que, se sentant coupable, il se trouvait naturellement mal à l’aise. Dans tous les cas, il ne voulut point manger, et ne ferma pas l’œil de la nuit. Charlie, stimulé par le désir de se rendre utile et agréable, dit qu’il nous présenterait, le lendemain matin, aux frères de Joe. Je lui répondis que nom n’avions aucune objection à voir d’autres membres de la famille de Joe, mais que nous pourrions nous dispenser de la présentation.

L’État de la Floride utilise ses criminels d’une bien bonne manière, et la Georgie a adopté le même système. Aussitôt qu’une personne est convaincue d’un crime dont la peine est l’emprisonnement pour plus de trois mois, on l’afferme à la compagnie du chemin de fer pour une somme annuelle de $15, et on la dirige vers les camps pour y travailler. La compagnie nourrit et habille le condamné, et est responsable de sa garde. Au camp où nous étions, il y avait cent soixante hommes, presque tous, nègres, et environ huit femmes, dont quatre négresses, et les autres des blanches. Ils étaient tous logés dans des cabanes de grume entourées de palissades. Les femmes occupent des logements séparés et on les emploie à la couture, au raccommodage et à la confection des hardes des prisonniers. Tout homme incapable de vaquer aux travaux durs, pour cause d’infirmité physique, s’occupe du blanchissage, de la cuisine et de l’entretien du local. Toute infraction à la discipline est sévèrement punie. On se sert pour cela d’une longue et large courroie de cuir, et le nombre de coups est proportionné à la gravité de l’offense. La nourriture se compose de galettes de bled dinde, de soupe aux pois, de bled d’Inde crevé (du bled d’Inde bouilli comme le riz) et de lard. Le bled d’Inde, que l’on fait bouillir comme du riz, forme ce qu’ils appellent sagamité. On tue un bœuf une fois la semaine pour se procurer de la viande fraîche.

Comme il faisait nuit à notre arrivée, les détenus étaient tous placés sous clé dans leurs dortoirs. Après notre souper, le surintendant adjoint s’offrit de nous les faire voir. Nous constatâmes que les hommes étaient logés dans deux longues bâtisses construites avec de gros billots de pin ayant, entre eux un espace suffisant. Ces constructions avaient à peu près cent pieds de long chacune. À l’intérieur et s’élevant environ à deux pieds du sol, se trouvait, de chaque côté, une rangée de lits parcourant toute la longueur de la bâtisse et de huit pieds de large, à peu près, avec un passage au milieu. Les deux rangées pouvaient contenir cent hommes, ou cinquante chacune. C’est là que dormaient les condamnés dans leurs habits de travail, leurs grands pieds noirs débordant l’extrémité du lit et n’ayant pour oreiller qu’un morceau de bois. Il y avait, aux extrémités du passage, une boîte de trois pieds sur quatre, remplie de terre et sur laquelle brûlaient des nœuds de pin gommeux, éclairant ainsi l’intérieur et donnant une odeur d’encens de résine. Un anneau en fer était rivé à un des pieds de chaque prisonnier et de cet anneau partait une chaîne d’à peu près quatre pieds de long, retenue elle-même par une autre chaîne s’étendant sur toute la longueur de la bâtisse. Des couvertures légères enveloppaient quelques-uns des prisonniers, tandis que les autres les avaient mises de côté avec leurs pieds. À l’extérieur, aux quatre angles de chaque construction, se tenaient les gardiens armés de fusils à deux coups chargés de chevrotines. Aucun prisonnier n’a le droit de se lever sans permission et le silence est de rigueur jusqu’à 4 heures du matin. Permission de parler à partir de 4 heures jusqu’à l’heure du déjeuner, qui est à 6 heures. Après le déjeuner, on les met à la chaîne par groupes de neuf, chaque groupe étant à la charge d’un gardien, et on les conduit ainsi au travail du chemin, où chaque criminel porte sa chaîne à la jambe. Le travail dure sans interruption jusqu’à l’heure du dîner. On leur envoie la nourriture de ce repas, pour lequel on accorde une heure. Après le dîner, on reprend le travail qui se continue jusqu’à 6 heures. On les enchaîne de nouveau, et on les ramène à la geôle ambulante par le train de construction.

Je remarquai trois ou quatre blancs de bonne mine, condamnés, me dit-on, pour péculat ou pour quelque offense de ce genre. Ils étaient accouplés à des nègres et n’étaient pas mieux traités que ceux-ci. Lorsque des prisonniers s’évadent, une meute de chiens dressés à cette chasse, est lancée sur la piste des fuyards, et, en suivant cette piste au flair, ces chiens limiers ne manquent jamais de rejoindre les déserteurs que reprennent les gardiens suivant à cheval la meute.

Il arrive que des prisonniers, recommandables par leur bonne conduite et leurs aptitudes, jouissent d’une liberté relative, et ne sont pas mis à la chaîne : ce sont les trustrees ou « employés de confiance ». Tel était le cas de Charlie, celui qui nous servait de domestique, garçon honnête et intelligent. Pendant, qu’il nous servait à table, je lui demandai :

— Combien de temps as-tu été ici, Charlie ?

— Cinq ans, monsieur.

— À combien d’années as-tu été condamné ? repris-je.

— À autant d’années que je vivrai, répondit-il.

— Pourquoi as-tu reçu cette condamnation ?

— Pour avoir tué un homme.

— Et pourquoi as-tu tué un homme ?

— Parce qu’il avait tué mon père avec un fusil : je lui arrachai son arme des mains et l’étendis raide mort à côté du cadavre de mon père. Mon procès a été pour meurtre, et le juge m’a dit que je n’avais point le droit de prendre en main la loi, puis il m’a condamné à passer ici le reste de ma vie. J’ai été ici trois ans avant de devenir homme de confiance, et il y aura bientôt deux ans que j’ai reçu ce titre.

Le cas de ce pauvre jeune homme est certainement pénible, et c’est pourquoi on lui montre beaucoup de sympathie. Les gardiens me diront qu’ils s’attendaient à recevoir bientôt du gouverneur de l’État la grâce de Charlie.

En utilisant les services de ses prisonniers, comme je viens de l’expliquer, l’État de la Floride fait une économie de plus de $12,000 par année, pour entretien et surveillance, et cela au moyen de $15 d’affermage par tête. De cette manière, la compagnie du chemin de fer a toujours à sa disposition un certain nombre d’hommes qu’elle peut contraindre au travail, et c’est de cette manière que se construit la plus grande partie du chemin, la Georgie ayant adopté le même système pour sa part de travaux dans la voie ferrée passant entre les deux États. On est bien obligé d’avoir recours au travail libre en sus du travail forcé ; mais on ne peut guère compter sur cette ressource, vu que les nègres ne travaillent que quand ils ne peuvent faire autrement ; et, quant aux blancs, ils sont peu nombreux et n’aiment pas, d’ailleurs, à travailler avec les enfants de la race éthiopienne.

Aussitôt qu’un nègre se sent quelques piastres au gousset, il se dirige vers quelque ville, où il fait peau neuve, achète des bonbons et des cigares et dépense le reste de son argent en amusements ; mais, du moment qu’il est à sec, il reprend sa mine de pauvre gueux jusqu’à ce qu’il trouve de l’emploi.

Lorsque les travaux de la voie ferrée sont terminés dans le voisinage du camp à palissades, les vieilles constructions, qui ne sont que des huttes de bois rond, sont abandonnées, et les prisonniers vont s’installer plus loin où ils élèvent de nouveaux quartiers, qu’ils occupent jusqu’à ce qu’il soit nécessaire de déménager de nouveau.

Le dimanche est le jour de liesse par excellence des condamnés, et ils agissent, ce jour-là, à leur guise. Après l’office religieux, ils se livrent aux jeux et au chant. Quelques-uns parmi les plus âgés font de très beaux sermons, et avertissent les jeunes des dangers de leurs mauvaises habitudes, mais je crois que dans tout ceci, la plaisanterie l’emporte, vu la nature légère et insouciante du nègre.

Il est très amusant d’observer un groupe de nègres, hommes et femmes, garçons et filles, flânant sur les quais et aux environs des gares de chemins de fer, et de prêter l’oreille à leur babil. Ils se taquinent sans cesse entre eux, font des farces, jettent des éclats de rire : scènes vraiment cocasses. S’il arrive que quelques-uns possèdent de belles voix, deux ou trois se réuniront pour chanter une chanson en parties et leur exécution vaut celle des meilleurs ménestrels.

Le 11, après déjeuner, ayant avec nous un des gardiens comme guide, nous quittâmes le corps de garde pour aller faire un tour dans la forêt et les marécages, et nous arrivâmes bientôt dans le royaume des cailles. Ce joli petit gibier s’établit généralement par volées de 12 à 15 ; quand ils s’élèvent, ils parcourent la longueur de 2 ou 3 arpents, s’abattent et se dispersent. Les chiens d’arrêt les pointent comme ils font de la bécassine ; et lorsque ces oiseaux s’élèvent pour la deuxième fois, ils le font un à un, ou deux à deux. Nous trouvâmes ces cailles très difficiles à atteindre, tant leur vol est rapide, ou bien elles emportaient avec elles une quantité de notre plomb. Cependant, nos doux fusils en avaient abattu vingt-six, que nous mîmes dans notre gibecière. On trouve ce gibier dans les éclaircies des pinières.

Tout en marchant sur la lisière du bois, je fis tout à coup la rencontre d’un gros serpent noir, mesurant six pieds de long. Ne sachant pas trop à quoi m’en tenir sur ses intentions à mon égard, je lui logeai dans la tête le contenu d’un des canons de mon fusil. Je regrettai ma précipitation, après que l’on m’eût appris que ce serpent, appelé le roi, ne s’attaque jamais aux hommes, mais qu’il est l’ennemi mortel du redoutable serpent à sonnettes, qu’il ne craint pas d’attaquer et qu’il tue promptement en l’enlaçant de ses replis vigoureux. Je puis faire remarquer ici que je n’ai point vu de serpents à sonnettes, dans la Floride, et que ce crotale s’y rencontre rarement. Les cochons à l’état sauvage, les grues et d’autres gros oiseaux détruisent une foule de serpents de plusieurs espèces. Il y a, en Floride, un serpent, appelé « serpent dos marais », que l’on rencontre fréquemment dans les eaux basses et marécageuses. Il n’attaque personne, dit-on ; mais il mord quand on le touche, et quoique sa morsure soit venimeuse, elle n’est pas aussi mortellement dangereuse que la morsure du serpent à sonnettes.

Tous les étrangers portent avec eux du wiskey comme antidote au poison inoculé par le serpent à sonnettes ou par le serpent des marais. Il parait qu’après avoir été mordu, il faut boire, immédiatement et sans arrêt, une chopine de whiskey, lequel, absorbé dans le système, y neutralise les effets du poison. Plusieurs voyageurs ont toujours avec eux une abondante provision de whiskey, dans le but aussi de rendre l’eau plus potable, mais il arrive souvent qu’ils s’ingurgitent une plus grande quantité du whiskey que d’eau.

Durant une partie de cette journée, nous rôdâmes au milieu de grandes forêts de pin résineux, et nous pûmes observer les moyens adoptés pour extraire de cet arbre la gomme qui sert à faire la térébenthine, la résine et la poix. On pratique de larges incisions à l’arbre ; la gomme remplit bientôt ces coupures, puis l’avant enlevée au moyen d’un grattoir, on la porte dans une cabane située à quelques pas et l’on en fait de la térébenthine, la résidu formant la résine et la poix, qui sont les principaux articles d’exportation du pays.

Les forêts de pins sont remarquables ; les arbres en sont presque tous de taille uniforme et d’une grande longueur. Les branches ne commencent qu’à peu près 15 pieds de la tête, où elles s’étendent dans toutes les directions ; elles touchent ou peu s’en faut les branches de l’arbre voisin de manière à former un bosquet ombreux. Un espace de 15 à 20 pieds, rarement moins, sépare ces beaux arbres les uns des autres ; et, comme il n’y a point de broussailles à leurs pieds, on pourrait se promener facilement dans cette forêt, avec un carrosse traîné par quatre chevaux l’espace de plusieurs milles, sans les obstacles formés par les troncs pourris gisant sur le sol par-ci, par-là. La terre sablonneuse et naturellement aride, est couverte d’une mousse courte et touffue.

En dehors des forêts de pins, sont les marais, rarement profonds. Je n’en ai vu aucun où il soit nécessaire de porter des bottes allant au-dessus du genou, la profondeur moyenne ne dépassant pas, à peu près, la cheville du pied. On trouve, dans ces marais, la bécassine, qui prend ses quartiers d’hiver en Floride.

Des étrangers m’ont dit que l’eau de ce pays est malsaine, tandis que les anciens habitants affirment le contraire. Quant à nous, nous avons bu souvent l’eau des marais et des criques, sans mélange de whiskey, et nous n’en avons ressenti aucun mauvais effet. Comme nous n’avons été mordu par aucune bête venimeuse, nous n’avons pas eu besoin de nous empoisonner avec une boisson, qui, soit dit en passant, coûte une piastre et demie la bouteille et peut, je vous l’assure, tuer son homme, à 120 pas.

Le thermomètre, durant toute la journée, indiquait 78 degrés à l’ombre, mais la chaleur était tempérée par une brise fort agréable.

L’heure du départ étant arrivée, nous quittâmes le « Camp des Condamnés » pour retourner à Jacksonville par le train du soir. Des invitations nous y attendaient, nous priant d’assister à un bal donné par le Florida Yacht Club. Nous acceptâmes cette gracieuse invitation, et nous eûmes le plaisir de faire la connaissance de quelques-unes des « belles » de la Floride, lesquelles se montrèrent très aimables, ainsi que les messieurs qui les accompagnaient. Tous parlent l’anglais sans cet accent nasillard, particulier aux habitants du nord. Des Italiens avec harpe, flûte et guitare, firent les frais de la musique, et la danse se termina peu après minuit.

Pour rafraîchissements, on nous servit de la limonade, des oranges et des gâteaux, les vins et les spiritueux étant exclus.

Les messieurs portaient pour la plupart leurs vêtements de sortie ; les habits à queue de morue ou d’aronde et les cravates blanches étaient en très petit nombre ; de fait, il est inutile de faire ici parade de ces modes, car elles ne seraient pas appréciées.

Un membre du club, installé sur une estrade, près des musiciens, rappelait les figures diverses de la danse. Nous eûmes encore le plaisir de rencontrer à notre hôtel, M. Georges M. Barbour, auteur d’un excellent ouvrage sur lu Floride, lequel nous fournit plusieurs renseignements précieux.

Le 12, après notre dîner, nous engageâmes un nègre pour nous mener avec sa chaloupe un peu en amont de la rivière, et, nous étant munis de tout l’attirail nécessaire, nous fûmes bientôt occupé à la pêche d’un poisson appelé le corb. Pour celui qui est habitué à pêcher le saumon et la truite à la mouche, la pêche du corb, avec hameçon et appât de crevette, devient monotone, aussi l’abandonnâmes-nous bientôt.

Nous étions dans le voisinage immédiat d’une orangerie renfermant des centaines d’arbres chargés d’oranges mûres et douces, et dont le parfum nous était apporté sur les ailes d’une brise rafraîchissante. Au milieu de cette atmosphère embaumée, dans une température aussi délicieuse, nous répétions et nous comprenions ces beaux vers de La Fontaine :

« Orangers, arbres que j’adore,
Que vos parfums me semblent doux !
Est-il dans l’empire de Flore
Rien d’agréable comme vous ? »

Nous donnâmes l’ordre à notre batelier de mettre à terre. Ayant traversé une avenue bordée de chênes verts, nous nous trouvâmes sur la jolie propriété de M. Mitchell, citoyen riche, dont la demeure, dans le Nord, est au Wisconsin, et dont la famille passe l’hiver ici. Nous marchions au milieu des bosquets, nous tenant avec soin les mains derrière le dos, pensant nous donner ainsi une plus grande apparence d’honnêteté, vu que la vue des fruits nous inspirait de fortes tentations et que nous résistions avec peine au désir de cueillir une orange. Arrivés en face de la demeure, nous vîmes deux dames, tête nue, sur la véranda, occupées évidemment à quelque ouvrage de fantaisie. Nous priâmes ces dames de vouloir bien nous excuser de nous être présentés sans permission, et nous leur remîmes en même temps notre carte de visite. On nous offrit avec beaucoup de grâce de visiter une autre partie du bosquet et de goûter aux différentes variétés d’oranges, l’une des dames s’étant mise à notre disposition à cet effet. Il est presque inutile de vous dire que nous acceptâmes avec reconnaissance une offre aussi bienveillante. Nous goûtâmes à quatre ou cinq variétés d’oranges, toutes vraiment délicieuses. Nous vîmes aussi un dattier qui était le produit d’une graine rapportée d’Égypte par Mme Mitchell et plantée par elle-même : il nous parut plein de vigueur. Il y avait, tout autour de la demeure, plusieurs espèces de roses, des japonaises, des jasmins, des camellias et d’autres arbustes en pleine floraison. On eut l’extrême obligeance de nous faire deux jolis bouquets de ces fleurs et de nous les présenter, à mon compagnon de voyage et à moi, comme un souvenir de notre visite.

À partir des environs de Jacksonville et en remontant la rivière Saint-Jean l’espace de plusieurs milles, on aperçoit, de chaque côté, nombre de belles résidences, nids d’hiver de riches habitants du Nord, qui viennent passer cette saison dans le Sud ensoleillé. On remarque, entre autres, le châtelet de Mme Harriet Beecher Stowe, situé dans un lieu romantique et portant le nom de Mandarin. Toutes ces résidences sont au milieu d’orangeries et de fleurs de jardin, dont les parfums suaves et délicieux embaument l’atmosphère.

Nous quittions Jacksonville, le 13, à une heure de l’après-midi, sur le bateau à vapeur George M. Bird, en route pour Orange City, 200 milles à peu près en amont de la rivière Saint-Jean. Durant la plus grande partie de la journée, le thermomètre se tint au chiffre de 76. Grâce à la courtoisie de M. Orr, représentant, à Jacksonville, MM. Leve et Alden, agents des voyageurs, on mit à notre disposition la cabine n° 8, la plus grande et la plus confortable du bateau. Disons ici, en passant, que nous avions acheté nos billets de passage, à Québec, de M. Harris, l’agent bienveillant de MM. Leve et Alden, et que ce monsieur eut la complaisance d’écrire au bureau de Jacksonville pour nous recommander particulièrement aux agents de cette ville, qui nous ont rendu ce voyage, dans leur district, tout à fait agréable, ce dont nous leur sommes très reconnaissants. Le bateau portait une grande cargaison formée, en partie, de foin pressé venant de l’État du Maine. Le foin et l’avoine pour les chevaux de trait et pour les mulets de la Floride, viennent entièrement du Nord, vu que l’herbe du Sud, d’une nature rude et sauvage, ne forme pas un aliment assez nutritif pour les bêtes de somme.

Nous étions une vingtaine de passagers de chambre, et les entre-ponts étaient remplis de journaliers nègres, allant travailler à la construction d’un nouveau chemin de fer. Quelques-uns avaient fait demi-tour à gauche sans dire bonjour, et s’étaient esquivés au premier ou aux autres débarcadères, surtout ceux qui avaient reçu une piastre ou deux en à-compte sur leur salaire futur. Notre bateau n’étant pas un grand marcheur, nous eûmes tout le loisir nécessaire pour admirer la nature et ses beautés.

Le 14, à 9 heures du matin, nous étions au lac George. La température, à cette heure-là, était à 72 degrés ; une brise rafraîchissante soufflait agréablement du sud-ouest, et nous avions le cap au sud franc. Nous vîmes, des deux côtés du lac, des bosquets d’orangers.

Après avoir dépassé le lac George, nous entrâmes dans la partie étroite de la rivière, où les flancs du bateau rasaient ses rives. Sur des billots ou sur des troncs d’arbres morts, on apercevait, au nombre de trois ou quatre à la fois, de grosses tortues appelées ici cooters. À notre approche, elles se laissaient glisser dans l’eau. C’est ici que nous vîmes notre premier alligator ou caïman, mesurant à peu près 10 pieds de long et se chauffant paresseusement au soleil. Nous en avons compté 17 en remontant la rivière, et nous rencontrâmes aussi un grand nombre de beaux canards huppés ( canards branchus) qui nous parurent peu farouches, vu qu’ils ne s’élevaient pas au-dessus de l’eau avant que nous fussions à une portée de fusil d’eux.

À 5 heures du soir, nous étions au quai d’Orange City. Nous prîmes une voiture pour nous faire conduire à la ville, à deux milles en arrière, et nous descendîmes au seul hôtel de l’endroit, long bâtiment à un étage, entouré d’une large véranda, avec une porte-fenêtre à chaque chambre à coucher. On ne pourrait pas encore donner le nom de ville à Orange City : c’est plutôt un gros village couvrant un rayon de deux milles, avec une population d’à peu près 500 âmes, presque toutes originaires du Nord. Nous avons rencontré ici un Dr Martin, qui a vécu autrefois à Montréal ; le juge Stilman, anciennement de Woodstock, et un M. Scannell, de Saint-Jean du Nouveau-Brunswick. Presque tout le reste de la population vient du Wisconsin et s’occupe avec succès de l’exploitation d’orangeries.

Le 15, de bonne heure, nous louons une grande voiture traînée par deux chevaux blancs, et nous voilà en route pour un voyage de 30 milles dans le comté de Volusia, à 7 milles de Port Orange, sur l’Atlantique. En quittant Orange City, nous prenons un chemin traversant des forêts de pins, et notre cocher nous dit que nous sommes présentement dans l’avenue de France. Mon compagnon parisien ne put s’expliquer la raison de ce nom, vu que cette avenue ne ressemble nullement aux avenues qu’il a vues à Paris ou dans d’autres villes françaises.

Nos chevaux n’allaient pas plus vite que le pas, quoique le sol fût parfaitement planche. La seule montée ou descente à franchir n’avait pas plus de six à huit pieds d’élévation, et m’a fait l’effet d’une crique desséchée.

La route sablonneuse était fatigante. Nous traversâmes un marais couvert de cyprès ; l’eau venait aux moyeux des roues, et les branches, se rejoignant presque, au-dessus de nos têtes, formaient un berceau de verdure. C’est ici que nous vîmes la plante remarquable appelée air plant et qui croît à peu près partout où elle peut se pendre. Elle ressemble aux feuilles de la couronne de l’ananas, ayant un bulbe tendre et une tige sortant du milieu des feuilles et portant de jolies fleurs rouges. Nous vîmes aussi plusieurs troupeaux de bestiaux paissant l’herbe sauvage. L’élevage des bestiaux est une industrie profitable, c’est pourquoi l’on voit des troupeaux de plusieurs centaines de têtes appartenant à différentes personnes et portant chacun une marque particulière. Après avoir étampé ces animaux, on les laisse courir en toute liberté ; mais on les visite de temps en temps. Ces bestiaux sont petits de taille et la graisse ne les étouffe pas ; on les expédie en grand nombre à Cuba ou aux îles des Indes Occidentales. Impossible de se procurer du lait d’aucun des colons, vu que les animaux dont je viens de parler n’en donnent qu’à l’époque où ils ont leurs petits, qui s’en nourrissent et prennent tout, et à peine en ont-ils assez. Les cochons pullulent et ils ont des défenses de six à huit pouces de long. Quelques-uns, c’est le plus grand nombre, sont tellement sauvages qu’ils ressemblent aux sangliers de l’Europe. Ils forment un mets recherché des alligators, qui ne se font aucun scrupule d’en dévorer un grand nombre.

Ces « voleurs pouilleux, » (thieving varmints) noms que les natifs donnent aux caïmans, se glissent sans bruit sur le bord des rivières ou des marais (où il y a assez d’eau pour les couvrir) ; là, ils s’étendent de tout leur long, sommeillent paresseusement sous les rayons du soleil, mais ayant un œil au guet. Ils attendent dans cette position jusqu’à ce qu’un cochon, un veau ou un chien, poussé par la curiosité, vienne sottement tout près d’eux. Tout à coup, l’animal, qui se défie de rien, se voit lancé entre les mâchoires ouvertes du caïman, qui a fait l’opération d’un coup de sa longue queue et d’un détour subit de sa grosse tête. De cette manière, il est sûr de saisir sa proie sinon par le corps, au moins par quelqu’un de ses membres, puis il porte immédiatement la victime de sa ruse et de son adresse à la pièce d’eau voisine où il la noie et la ramène à terre. S’il y a d’autres alligators dans les environs, tous se rendent au festin. Alors a lieu un combat de caïmans, et, au vainqueur la dépouille. La gueule de cet animal est un vaste réceptacle, où s’engouffre une quantité d’êtres vivants. Le caïman, né flâneur, ne chasse pas pour se nourrir ; ses aliments se composent de ce qui s’offre à lui, lorsqu’il fait la sieste sur le bord de quelque cours d’eau. Il se tient là, sa gueule énorme toute grande ouverte, et sa langue gluante exposée de manière à attirer les insectes de son voisinage qui ne manquent pas d’aller ce placer sur l’objet trompeur.

C’est, d’abord, un petit lézard qui s’introduit dans ce gouffre béant et se met à l’aise à l’ombre de la mâchoire supérieure. Après lui viennent des moucherons qui se placent sur le dos du lézard, puis une ou deux grenouilles courant après les moucherons. D’autres moustiques suivent et prennent place sur le dos des grenouilles : des centaines de moucherons arrivent bientôt pour prendre part au pique-nique. Pendant que les visiteurs s’installent dans sa vaste gueule, le caïman clignote tranquillement des yeux en attendant son festin. Lorsqu’il croit que ses dupes sont assez nombreuses pour former un repas convenable à sa gloutonnerie, la scène change et il s’en suit une catastrophe. La mâchoire supérieure s’abaisse avec la rapidité de l’éclair et la fournée de moucherons, de lézards, de grenouilles, etc., s’engouffre dans l’abîme, c’est-à-dire le ventre de l’animal vorace. Après cette chasse facile, comme on le voit, l’énorme gueule du caïman s’ouvre de nouveau jusqu’à ce qu’elle ait recueilli une autre moisson.

À midi, près d’un filet d’eau fraîche, notre cocher détela ses chevaux et les fit manger : nous prîmes nous-même un goûter composé de galettes de maïs, de viande en boîte et d’oranges. Après ce repas léger, nous fîmes une promenade sur le bord du petit ruisseau, où nous rencontrâmes le premier serpent des marais ou de marécages que nous ayons encore vu. Ce reptile avait une longueur de plus de trois pieds et la grosseur d’un poignet d’homme. Comme nous n’avions rien pour le darder, nous crûmes prudent de nous tenir à une distance respectueuse de cet animal, qui disparut promptement sous l’herbe humide.

Les chevaux étant attelés de nouveau, nous nous remîmes en route. Vers les six heures du soir, nous étions au but de notre voyage, à Waverly, petite colonie de quatre ou cinq feux, au milieu de jeunes plantations d’orangers, près de la rivière ou crique Spruce. Nous trouvâmes là deux frères du nom de Lefman, faisant ménage de garçons et pour desquels des amis de New-York nous avaient remis des lettres d’introduction. Ces deux jeunes gens étaient autrefois employés à New-York, dans un magasin de nouveautés ; l’établissement ayant failli, il y a cinq ou six ans, ils vinrent tenter fortune eu Floride, où ils achetèrent 160 acres de terre, appelé un établissement (homestead) sur lequel ils construisirent une maisonnette. C’est là qu’ils vivent tous deux, sans aucun domestique, à l’exception d’un homme ou deux qu’ils engagent de temps à autre pour les aider dans les travaux à faire pour fertiliser et préparer le sol de leurs orangeries. L’aîné des frères a le soin des affaires domestiques, tandis que l’autre s’emploie à faire autant d’argent que possible avec la vente du fruit des arbres productifs, et, en faisant le trafic de tout ce qui peut lui rapporter quelques piastres.

Comme Waverly devait nous servir de pied-à-terre pour plusieurs jours, mes amis, amateurs de chasse et de pêche, s’intéresseront à connaître ce que nous avons payé pour le logement et la nourriture. Nous acceptâmes l’offre de notre hôte de nous loger et nourrir, y compris autant d’oranges, de première qualité du pays, qu’il nous prendrait fantaisie de manger, pour $6 la semaine, chacun. Il va sans dire qu’avec nos fusils et notre attirail de pêche, nous ajoutâmes beaucoup à la provision de viande fraîche et de poisson ; mais notre homme n’avait pas été guidé par cette considération en faisant son prix. On nous donna du pain, surtout du pain de maïs, du gruau, du riz, des œufs, des poulets, du lard, de la viande en boîte, des patates, des huîtres, de la laitue, des radis, du café, du thé, et de la conserve de lait : j’allais oublier de vous nommer le beurre. J’ai déjà dit qu’il est impossible de se procurer du lait frais ; par conséquent tout le beurre en usage est salé et emporté dans ce climat chaud par les commerçants du Nord. Il est facile de s’imaginer le goût rance que prend ce beurre. J’ai acquis là un dégoût tellement prononcé pour le beurre, que j’ai été longtemps depuis sans pouvoir y toucher, qu’il fût frais ou salé, et je pense bien que j’ai été, pour cette raison, moins sujet aux maladies bilieuses. Nous avions la même pièce pour chambre à coucher, mais un lit pour chacun de nous, c’est-à-dire pour mon compagnon de voyage, les deux frères propriétaires et pour moi. Comme nous nous donnions beaucoup d’exercice, nous nous couchions peu de temps après les poules, mais nous étions sur pied de bonne heure le matin.

L’aîné des frères me dit que tout le temps qu’il avait vécu dans le Nord, il avait été la victime d’un asthme invétéré, et que, presque toujours après les attaques fréquentes du mal, il était obligé de passer ses nuits blanches debout dans de grandes souffrances. Depuis, cependant, qu’il habitait la Floride, il avait le sommeil aussi paisible que celui de l’enfant ; il était presque guéri de l’asthme, attribuant sa guérison à la salubrité du climat. J’ai rencontré plusieurs autres personnes qui m’ont assuré qu’elles avaient reçu du soulagement à leurs maladies depuis leur arrivée en Floride : le séjour en ce pays se recommande donc sérieusement aux invalides du Nord.

Près de nous se trouvaient trois ou quatre familles d’anciens colons, que les gens du Nord appellent Claqueurs, (Crackers) et les Nègres, Friperie blanche White trash. On m'a dit que ce nom de claqueurs leur avait été donné à cause de leur habitude de porter avec eux un fouet, lorsqu’ils visitaient les villes, et de le faire claquer fréquemment, étant sous l’impression que cela leur donne du chic. Je ne saurais garantir cette étymologie du mot claqueur, et j’avoue même que je n’ai pu me renseigner d’une manière satisfaisante sur ce point. Les hommes et les femmes sont des fumeurs et chiqueurs consommés. Ils ont une manière à eux de voyager, et, si l’un d’eux veut se distinguer des autres, on l’accuse de se « donner des airs des gens du Nord » et de dédaigner ses amis Voici comment ils voyagent : — Ils attellent toujours leur cheval ou mulet à une petite charrette et mettent une selle sur le dos de l’animal : c’est là que s’assied le conducteur avec ses jambes longues et pendant quelquefois jusqu’à terre. Que la charrette soit vide ou chargée, cela ne fait pas l’ombre de différence au Claqueur : il conserve toujours son siège sur la selle de bois du cheval ou du mulet, imposant ainsi double charge à sa pauvre bête.

Le lendemain de notre arrivée à Waverly, mon compagnon et moi nous engageâmes un Claqueur pour nous conduire, dans deux embarcations séparées, en aval de la rivière, où nous voulions faire la chasse au caïman ou alligator. Nous voulions aussi faire la pêche au poisson appelée ici truite, mais qui n’est rien de plus que l’achigan noir du Sud. En route, je demandai à mon homme, âgé d’environ 25 ans et d’apparence bonasse, mais bon chaloupier, par quel nom je devais l’appeler. Il me répondit que son nom était Juniper ou Genièvre.

— Mais quel est votre prénom, ou nom chrétien, ajoutai-je ?

— Juniper, répéta mon homme avec étonnement.

— Alors, quel est votre nom de famille, Juniper, repris-je ?

— Pig, monsieur, répondit-il.

— Oh ! vous êtes M. Juniper Pig, n’est-ce pas ?

— Oui, Monsieur.

— Avez-vous des frères et des sœurs ?

— Oui, monsieur ; j’ai une sœur et un frère.

— Quel est le nom de votre sœur, M. Juniper ?

— Elle se nomme Florida, Florida Pig, Monsieur.

— Et votre frère, comment le nommez-vous ?

— Manderin Pig, Monsieur.

J’appris plus tard que son nom de famille était Pegue et devait se prononcer Peg ; mais Juniper était pleinement satisfait de se voir appeler Pig. Il faut bien convenir que M. Juniper avait le contentement facile.[2]

Notre promenade de plusieurs milles en aval de la rivière, jusque vis-à-vis le Goulet-aux-Moustiques, sur l’Atlantique, fut bien accidentée, et le pays que nous traversions offrait à la vue d’étranges tableaux champêtres. De chaque côté, nous avions le chou-palmiste et plusieurs autres espèces, le palmier espagnol lancéolé, le cyprès, le chêne vert, le cèdre rouge, la bananier, l’oranger, le citronnier, le figuier, la canne à sucre, des buissons de lauriers-roses et de cactus, à l’état sauvage, puis la verveine odorante mêlant ses parfums à ceux de l’orange et embaumant l’atmosphère. Nous n’allâmes pas loin avant de rencontrer les caïmans, qui, à notre approche, quittaient le rivage pour se jeter à l’eau. Nous pûmes en compter treize, gros et petits, nageant à environ 60 verges de nous et allant de conserve. Leurs corps disparaissaient dans l’eau, à l’exception de la légère proéminence de leurs têtes plates et des yeux. Nous fîmes feu sur eux à droite et à gauche, et, si l’on peut en juger par les jets d’eau qu’ils provoquèrent, nous dûmes en atteindre plusieurs. Eu nous approchant avec précaution de leurs repaires connus, mon compagnon en tua deux et moi un, lorsqu’ils étaient sur le bord de la rivière. Nous prîmes 27 achigans et autres poissons ressemblant à notre bar, dont le poids total était de 210 livres. Toutes les rivières et tous les lacs de la Floride sont poissonneux.

En retournant à notre gîte, dans la soirée, nous vîmes des centaines de mouches à feu, ou lampyres, produisant leur lueur phosphorescente çà et là, des deux côtés de la rivière. Quel tableau, en janvier, pour un Québecquois ! Avant d’aller plus loin dans mon récit, je désire faire connaître quelques-uns des animaux à fourrure, des oiseaux et des poissons que l’on trouve dans ce pays.

Parmi les première sont : le daim, l’ours, le lynx, le renard roux, le raton, la sarigue de Virginie, le lièvre, l’écureuil, puis le grand renard noir et fauve. On rencontre plus rarement la panthère, qui ressemble au tigre par ses mœurs et par sa robe.

Les oiseaux sont : le dindon sauvage, la caille, le pigeon voyageur ou la tourte, la bécassine, la bécasse, plusieurs variétés de canards et de sarcelles, le pélican, le grand et le petit héron à aigrette, la grue, l’ibis rouge ou moucheté, le courlis, le pluvier, l’alouette, l’huîtrier, qui vit de coquillages, et l’ortolan des roseaux. Parmi les poissons, on trouve l’achigan, le brochet, le gardon, qui tient le milieu entre la carpe et la brème, puis la brème elle-même, qui ressemble beaucoup à la carpe, et un poisson appelé corb. Tels sont à peu près les poissons des eaux douces et saumâtres. Il y a de gros et grands poissons de mer de plusieurs espèces dans les eaux salées.

Durant notre séjour à Waverly, la pêche et la chasse formaient notre occupation. La chasse au daim, au raton et à la sarigue se fait surtout la nuit, et prend le nom de chasse au flambeau. Je vais essayer de vous donner une idée de la manière dont cette chasse est conduite.

On préfère, avant tout, une nuit bien noire. Le départ se fait lorsque le jour tombe ; le guide porte sur son épaule une perche, au bout de laquelle pend un falot en fer d’a peu près dix-huit pouces carrés et contenant des copeaux d’un pin gommeux ; ces copeaux ignifères servent de torches ou de flambeau. Derrière le guide, marchent les chasseurs avec leurs fusils chargés et accompagnés d’une couple de chiens dressés à la chasse ; on garde le plus grand silence, afin de ne pas effaroucher le gibier. On fait des battues dans la forêt jusqu’à ce qu’on arrive au viandis, et, là, on regarde attentivement pour voir si l’on ne découvrira pas les deux yeux brillants de l’animal que l’on chasse. La réflexion de la lumière rend le daim immobile ; il la regarde fixement, et ses yeux ressemblent à deux étoiles étincelantes. Arrivés à 60 ou 80 verges, le guide indique de la main aux chasseurs qui le suivent dans quelle direction il aperçoit les yeux de l’animal. On peut alors viser, mais viser entre les deux yeux, à deux ou trois pouces plus bas, et, si vous avez tiré juste, la balle aura frappé l’animal en pleine poitrine. Comme il y a beaucoup de bestiaux qui rôdent sur le même terrain, il faut bien prendre garde de ne pas les prendre pour des daims. Il n’y a pas beaucoup de moyen de se tromper pour celui qui est habitué à cette chasse, vu que les yeux des bestiaux sont plus éloignés l’un de l’autre que ceux des daims. Mon compagnon, à notre première expédition, ne comprenant pas bien encore la manière de distinguer entre un daim et une vache, et, pressé de tirer, atteignit une vache, sans la tuer, heureusement. Naturellement, la chose fut tenue secrète tout le temps que nous fumes en Floride, vu qu’il y a une forte amende d’imposée à celui qui tue ou blesse les bestiaux d’autrui. Lorsque le daim n’est pas blessé mortellement, les chiens le suivent jusqu’à ce qu’il tombe épuisé. Les chasseurs, guidés par l’aboiement des chiens, arrivent bientôt et finissent promptement l’animal blessé.

La chasse au raton se fait d’une manière singulière. Aussitôt que les chiens ont flairé une piste fraîche, ils la suivent jusqu’à ce qu’ils atteignent la bête, qui, le plus souvent, monte dans un arbre où elle se tapit avec soin, à l’extrémité de la plus haute branche, tandis que les chiens aboient avec fureur au pied de l’arbre sur lequel ils essaient en vain de grimper. Au moyen du flambeau, on découvre la retraite du raton d’où un coup de fusil le fait dégringoler.

La sarigue se réfugie, elle aussi, quelquefois, dans les arbres ; mais, souvent, quand elle est pourchassée, elle se jette sur le sol où elle fait le mort. On peut alors s’en emparer et la rudoyer sans qu’elle donne aucun signe de vie ; mais, du moment que vous tournez le dos ou que vous êtes hors de portée, elle se sauve à toutes jambes. C’est de cette ruse de la sarigue qu’est venue l’expression employée par les nègres : « faire la sarigue » ; et vous entendez souvent un nègre dire à un autre qui prétend ne pas l’entendre ou ne pas le remarquer : « Cesse tes singeries de sarigue. »

On trouve la bécassine dans les terrains marécageux ; mais les marécages sont si nombreux que l’on trouve rarement plusieurs groupes d’oiseaux au même endroit, et l’on peut considérer comme une bonne chasse quinze à vingt pièces de gibier dans une après-midi.

Un jour que nous faisions la chasse aux dindons sauvages, je tombai sur quelques bandes de bécassines et j’en abattis plusieurs. Au retour de cette chasse abondante, mon guide me recommanda de garder un canon de mon fusil chargé de gros plomb, dans la prévision que, en fouillant les broussailles des palmiers, il pourrait faire partir un daim, ou quelque autre animal de grande chasse. Nous n’avions fait qu’une petite distance, lorsque je fis lever une bécassine sur laquelle je tirai, et le bruit de ce coup de fusil fit lever, à 15 arpents de nous à peu près, une vingtaine de busards. Sachant que ces oiseaux se nourrissent de charogne, il me vint à l’idée qu’ils pouvaient bien avoir été dérangés d’un repas qu’ils faisaient à même un daim que nous avions blessé deux jours auparavant. Je me hâtai de me rendre vers l’endroit indiqué par les busards, dans le but de me procurer son bois ; mais quel ne fut pas mon étonnement en apercevant, au lieu d’un daim, un caïman, mort en apparence. Oh, oh ! me dis-je, voici donc ce qui servait au repas des busards… Je m’approchai de manière à pouvoir considérer à mon aise M. le caïman ; mais je ne pus trouver aucune trace laissée par les busards. J’avais déjà entendu dire que les caïmans traversent quelquefois d’un marais à l’autre ; mais il ne me vint pas à l’idée que celui-ci, ayant toute la mine d’être défunt, était en promenade.

Je m’approchai davantage et le remuai du bout de mon fusil ; il fit un mouvement, et je me reculai en faisant un bond, croyant que, dans ce cas, la prudence valait mieux que la valeur. Le caïman se tourna vers moi la gueule toute grande ouverte, et produisit un sifflement semblable à celui de l’oie, mais bien plus vibrant. Je pensai malgré moi à ces vers du poète :

« Le dragon, élancé de sa grotte profonde,
S’allonge, et de ses yeux dardant des éclairs,
D’un sifflement terrible épouvante les airs. »

Je me plaçai à une distance de dix pas à peu près de l’animal, j’ajustai mon fusil et lui envoyai dans la tête toute la charge de gros plomb. Il se mit à battre l’air de son énorme queue avec une rapidité effrayante ; mais je vis qu’il était blessé mortellement et que son agonie ne serait pas longue. J’appelai mon guide et, tous deux, nous nous livrâmes à une danse guerrière autour de notre prise. Lorsque le caïman fut bien mort, mon homme lui ouvrit la gueule et y trouva une quantité de goujons ou petits poissons. Ceci expliquait la présence du reptile, ainsi que celle des busards, dans ce marais asséché, où ils s’étaient nourris de goujons, tous réunis dans la dernière mare d’à peu près douze pieds carrés. Cette petite mare était un reliquat du marais après l’évaporation de ses eaux, durant les journées de grande chaleur que nous avions eues récemment. Nous couvrîmes notre caïman de palmes pour la nuit, et, le lendemain, mon homme l’écorcha jusqu’à la tête, puis le transporta à notre demeure, à une distance d’environ trois milles. Je passai deux jours occupé à la conservation de la tête et de la peau, que j’empaquetai soigneusement plus tard, et apportai avec moi à Québec, où l’on peut le voir rempli de bran de scie et la tête trouée rapiécée avec du mastic noirci.

Nous allâmes visiter Port Orange, hameau situé sur la rivière Halifax, donnant naissance à la rivière des Sauvages, qui est plutôt une lagune d’eau salée, n’étant séparée de l’Atlantique que par une lisière de sable de trois arpents de large environ. La rivière Halifax a une largeur moyenne d’un mille ; elle couvre plusieurs bas-fonds d’huîtres, qui, à marée basse, apparaissent comme autant d’îlots arides et presque au ras de l’eau. Nous remarquâmes des arbres sur une île seulement et formant le rendez-vous de centaines de pélicans, de grues et de hérons. Les eaux de la rivière fournissent le muge ou mulet, le poisson rouge, le merlan, le pompano et plusieurs autres espèces de poissons, sans compter l’espadon et le requin, qui se prennent facilement à la ligne ou au filet.

Il y a des tortues en abondance (quelques-unes sont d’un poids énorme) près du Goulet-aux-Moustiques. La chasse aux tortues et à leurs œufs cachés dans le sable, forme un agréable passe-temps. On trouve assez souvent de 150 à 300 œufs par nid ; ils forment un mets recherché, ainsi que la chair de la tortue. Des millions et des millions d’huîtres tapissent les bords et le lit de la rivière, et on peut les pêcher au râteau partout.

Nous passâmes une journée agréable à nous promener dans un bateau à voile que nous avions loué. Nous fîmes la rencontre d’un ancien habitant de Laprairie, vis-à-vis de Montréal, un entrepreneur de chemins de fer, qui demeurait en Floride depuis plusieurs années. Il s’informa de plusieurs Canadiens de sa connaissance, et parut parler du pays natal avec bonheur. Comme l’a dit Delille :

«…………………… Et son âme attendrie
Du moins pour un instant retrouva sa patrie. »

Ce n’est donc pas un vain mot que ce nom de patrie, puisque, dans l’exil, son souvenir fait palpiter tout cœur bien né. On dit que l’Esquimau même, dont la vie, dans son pays de glace, semble si triste, regrette cependant ses montagnes couvertes de neiges éternelles et languit à l’étranger. Combien plus fort doit être ce sentiment ou ce souvenir de la patrie absente chez l’habitant du Canada, pays où l’on vit si heureux et si content.

Après avoir tué le temps agréablement durant dix jours à Waverly, nous bouclons nos malles pour retourner à Jacksonville, et, de là, à Cedar Keys, sur la côte du golfe du Mexique, suivant la recommandation que nous avait faite le Dr Kenworthy.

Nous nous rendons en voiture à Entreprise, où nous prenons le vapeur Anita en route pour Jacksonville. Nous passons la nuit à Entreprise et Pulaska, dont nous visitons les deux grands hôtels à la mode, que nous trouvons remplis de gens venus de toutes les parties du Nord, et dont plusieurs prétendent être venus ici pour le bien de leur santé qui me paraissait pourtant dans les meilleures conditions. Comme le même motif m’avait amené en Floride, je ne voulus point faire de remarques sur les autres, afin de ne pas m’en attirer sur moi-même.

Arrivé à Jacksonville, je reçus une botte de lettres du Canada, parmi lesquelles se trouvait un pli qui me fit comprendre que l’homme propose et que le gouvernement dispose. Je dus abandonner ici tous mes autres projets de voyage en Floride. Mon compagnon prit la route de Cuba et Mexico via Cedar Keys, et je revins au pays avec mon caïman.

  1. Journal traitant de chasse et de pêche, publié à New-York.
  2. Il y a ici un jeu de mots intraduisible en français, qui sera tout de même compris par tous ceux qui ont la moindre notion de cette langue.