En racontant/L’île d’Anticosti et ses naufrages

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Traduction par Alphonse Gagnon (1851-1932).
Typographie de C. Darveau (p. 154-198).


À MON AMI
M. THOMAS BECKETT
DE MARCHMONT
QUÉBEC

Témoignage d’estime.



L’ÎLE D’ANTICOSTI
ET SES
NAUFRAGES


Oh ! combien de marine, combien de capitaine,
Qui sont partis joyeux pour des courses lointaines,
Dans ce morne horizon se sont ensevelis.
Dans ce( De Tribord à Babord)

Faucher de Saint Maurice.


Pendant la période écoulée, depuis 1870 jusqu’à 1880, les navires qui ont fait naufrage sur l’île d’Anticosti se classent comme suit :

Steamships …………………………………………………… 67
Voiliers et barques …………………………………………………… 67
Bricks et brigantins …………………………………………………… 14
Goëlettes …………………………………………………… 18
___
106

Ces navires étaient montés par au moins 2,000 hommes, à part les passagers qui pouvaient se trouver à bord. Probablement que pendant ces dix années, sur ce nombre de naufrages, 300 personnes ont dû perdre la vie ; et la valeur de ces navires, avec leurs cargaisons, peut bien s’élever de six à huit millions de piastres, au-delà d’un demi-million par année.

Je ne désire pas fatiguer votre attention par des chiffres ou des statistiques officielles ; aussi, je vais simplement essayer de vous décrire l’île telle que je l’ai vue en différentes circonstances.

L’île d’Anticosti peut être appelée le cœur du golfe Saint Laurent. Toutes les variétés de poissons, depuis la baleine monstrueuse jusqu’au caplan minuscule, semblent s’y être donné rendez-vous ; les rivières abondent en saumons et en truites. Des centaines de navigateurs du Canada et des États-Unis vont y faire la pêche tous les étés, en goëlettes ou en barges, y gagnant parfois qu’un maigre salaire.

L’île d’Anticosti a 135 milles de long sur plus de 30 milles de large et se termine en pointe à ses deux extrémités ; elle embrasse une superficie de deux millions et demi d’acres. Elle est peu élevée, souvent enveloppée de brumes épaisses, et les nombreux récifs qui l’entourent, en rendent l’approche difficile et dangereuse. Une couche de tourbe de quelques pieds au-dessus du niveau de la mer, sur une étendue d’environ quatre-vingt milles, forme la surface de la partie sud de l’île, que recouvre presqu’en entier une forêt de sapins rabougris.

Ces arbres ont environ douze pieds de hauteur, et leurs branches se tressent et s’entremêlent à tel point, que l’on dit qu’un homme peut marcher sur leurs sommets. On rencontre partout des marais et des lagunes, où séjournent des quantités innombrables d’oiseaux aquatiques, tels que les outardes, les canards, les plongeons, etc.

Telles sont la nature et les propriétés de cette partie de l’île. En avançant vers le nord, le sol s’élève graduellement à une hauteur de 400 pieds, ne dépassant jamais 700 pieds au-dessus de la ligne de la haute marée.

Cette partie de l’île fournit d’excellentes forêts de pins, d’épinettes, de frênes, de bouleaux blancs, mais aucun de ces arbres cependant n’atteint une grosseur assez considérable pour être d’une utilité générale ; on ne peut en faire tout au plus que des mâts de goëlettes de 50 tonneaux.

Les seuls animaux que l’on rencontre dans ces parages sont l’ours noir, la loutre, la martre, le renard roux, argenté et noir ; inutile d’y chercher des lièvres et des perdrix si communs pourtant partout ailleurs.

En hiver, on fait la chasse aux différents animaux à fourrure qui peuplent l’île où on les prend généralement au piège ; les produits de cette chasse sont assez considérables pour quelques-uns des habitants.

Ainsi les peaux de renards argentés ou noirs se vendent de trente à cent piastres chacune.

Quant aux bêtes à cornes, elles ne peuvent s’acclimater sur la plus grande partie de l’île, pour une raison que l’on ne connaît pas encore parfaitement ; elles y vivent rarement plus de dix-huit mois après leur arrivée. On suppose qu’il y a quelque espèce d’herbe ou arbuste qui leur est fatal.

Il y a, cependant, un endroit de l’île qui fait exception : c’est la baie Ellis, rendue célèbre par les exploits légendaires d’Olivier Gamache, à qui les populations d’alentour attribuaient un pouvoir surnaturel. J’ai vu là de magnifiques bêtes à cornes élevées par le capitaine Setter, le propriétaire actuel de la baie. Mais il faut remarquer que cette partie de l’île est à l’état de culture depuis nombre d’années, et que, probablement, par suite, cette plante funeste a été détruite. Maître Gamache lui-même, il y a de cela quarante à cinquante ans, y cultivait quelques arpents de terre, et élevait des animaux, tout en s’occupant de chasse et de pêche.

Cependant, les chevaux et les cochons trouvent à se sustenter dans n’importe quelle partie de l’île.

Une des conséquences de cet état de choses, est qu’il faut renouveler tous les deux ans le bétail de nos gardiens de phares. Les peaux du bétail ainsi sacrifié sont expédiées aux tanneurs de Québec, et renvoyées par le premier voyage du steamer, lors de la saison nouvelle, pour en faire des souliers pour l’usage de la famille.

La côte sud de l’île n’est, pour ainsi dire, qu’un rocher. D’ailleurs, l’île d’Anticosti, dit un géologue qui en a fait une étude spéciale, est composée de « calcaires argileux ayant 2,300 pieds d’épaisseur, régulièrement stratifiés par couches conformes et presque horizontales. »

Ces couches intérieures renferment de curieux et intéressants fossiles. Ils ont le plus souvent la formes d’arbres. Ces plantes, ajoute ce même géologue, se composent de tiges presque droites, d’un à quatorze pouces de diamètre, un tube cylindrique et presque central s’étendant sur toute leur longueur ; ce tube est recouvert de nombreuse couches concentriques. À l’est de la rivière au Saumon, il y a un endroit formant un escarpement de soixante pieds de hauteur, à travers lequel se projettent des troncs abattus de ce fossile. Ces arbres, possédant une extrémité circulaire, avec un ouverture au milieu, ressemblent tellement à une rangée de canons disposés en batterie, qu’on a naturellement désigné ce rocher sous le nom de Pointe à la Batterie Il y a là enfouies depuis des siècles, de vraies curiosités scientifiques, qui nous révéleront sans doute un jour des choses surprenantes. Il y a quelques années, un pêcheur fut tout étonné de découvrir, dans une crique, une baleine entièrement pétrifiée.

L’on ne trouve que trois baies ou havres sur tout le contour de l’Anticosti : la baie au Renard, la baie Ellis et la Pointe aux Anglais. Encore ces havres ne sont sûrs que pour des navires d’un faible tirant d’eau, et seulement lorsque le vent souffle de certaine direction.

Ses battures, que l’on pourrait mieux désigner sous le nom de brisants, s’étendent d’un à deux milles du rivage. Impossible d’y trouver nulle part un lieu de refuge ou de mouillage. Les brumes fréquentes, les courants dangereux, et l’absence de havres ont fait de cet île la terreur des marins, et des naufrages sont fréquemment arrivés sous des circonstances les plus incompréhensibles.

À l’occasion d’une enquête conduite par moi-même, en l’automne de 1880, sur la cause de la perte du steamer Cybèle, il a été démontré que quelques heures avant le désastre, le vaisseau avait fait des relèvements justes et établi sa course pour éviter l’île ; que les hommes de l’équipage avaient vu la terre à plusieurs milles de distance, et qu’il n’était venu à l’idée de personne que le vaisseau ne fût pas dans une voie parfaitement sûre.

Le temps s’épaissit ; ils aperçurent au loin un rideau de brume suspendu au-dessus de ce qui leur semblait être le dos de l’île ; cependant, le navire toucha à un mille et demi du rivage.

Cet accident ne peut s’expliquer que par le fait qu’une vapeur ayant surgi des terrains marécageux, se reflétait sur cette couche de tourbe de façon à lui donner l’apparence de l’eau.

Ce fut seulement lorsque la chaloupe fut mise à la mer, et qu’ils eurent approché l’île, qu’ils reconnurent qu’ils avaient fait fausse route et étaient si près de terre.

Les courants perfides de cet endroit avaient graduellement fait dévier le navire de sa course, et les entrées dans le livre de loch donnèrent nécessairement lieu à des méprises : le navire vint frapper à toute vapeur sur les rochers.

Lorsque la question fut tour à tour posée aux témoins : « Pourquoi les sondages n’avaient pas été rapportés régulièrement ? » Ils répondaient qu’ils croyaient être éloignés de quatre à cinq milles de la côte, et dans une profondeur d’eau de quarante brasses.

Ce navire a été une perte totale.

Cependant nos gouvernements n’ont pourtant rien négligé pour faciliter la navigation dans les parages de l’Anticosti.

Le plus ancien phare de l’île, celui de la Pointe Sud-Ouest, a été érigé en 1831. C’est une tour circulaire d’une hauteur de cent pieds, et dont un éclat de lumière, à chaque minute d’intervalle, rejaillit sur les points les plus dangereux des environs. Depuis, différents signaux ont été établis sur les endroits les plus à craindre, et çà et là il y a des dépôts de provisions, pour venir en aide aux marins et aux passagers en naufrage.

Le gouvernement ne peut pas faire disparaître les récifs dangereux ni les courants douteux, mais il a placé des phares, des canons de brume et de puissants sifflets de brume à vapeur sur les points les plus exposés. Durant les temps de brouillards, les lumières brillantes et le son retentissant de ces canons et des sifflets avertissent le navire en danger de changer sa course, et de prendre la bonne voie. Et quand un malheureux vaisseau donne sur ces côtes, et que les hommes de l’équipage, à moitié noyés et souvent demi-vêtus, atteignent le rivage, ils n’ont qu’à suivre la grève dans n’importe quelle direction où ils ne tarderont pas à voir des planchettes clouées aux arbres qui les guideront sûrement.

En maintes directions on voit de ces planchettes avec une main peinte dessus, le doigt tourné vers la route qu’il faut suivre, et indiquant, à chaque étape, la distance à parcourir pour arriver au premier dépôt de provisions, ou à la première maison de refuge. Enfin, voilà que ces hommes, épuisés par les fatigues et mourants de faims, aperçoivent un des endroits de refuge tant désirés, — ils sont sauvés, car le gardien compatissant qui les reçoit est pourvu de quinze quarts de farine, sept quarts de lard, cinq quarts de pois, de viandes en conserve, de hardes, de couvertures, de toute une pharmacie et d’une habitation chaude. Ils resteront ici jusqu’à ce que leur sort soit connu ; on les ramène alors sur la terre ferme, d’où ils sont renvoyés dans leurs foyers.

Le Bureau de Commerce de l’Angleterre pourvoit largement aux dépenses des équipages de navires anglais, les consuls étrangers agissent de même envers ceux de leur nationalité, et le gouvernement de la Puissance paie les frais qu’entraînent les naufrages de nos propres vaisseaux.

Mais, autrefois, aucuns de ces moyens de sauvetage n’existaient et, que de malheureux naufragés qui, n’étant pas engloutis par les flots, ou broyés par les rochers, ont été jetés sur les côtes désertes et inhospitalières de l’île, dépourvue de toutes les choses nécessaires à la vie. Les souffrances qu’endurèrent quelques-uns de ces naufragés surpassent l’imagination.

Le plus lamentable de ces naufrages est bien celui de la frégate française La Renommée, en 1736. Ce vaisseau de 300 tonneaux, armé de 14 canons et commandé par M. de Freneuse, vint se jeter « à un quart de lieue de terre, sur la pointe d’une batture de roches plates, éloignée d’environ huit lieues de la pointe méridionale de l’Anticosti. »

Le récit qu’en a fait le P. Crespel, qui faisait partie de l’équipage, est tellement navrant, que je me permets de l’insérer ici, persuadé qu’il devra intéresser le lecteur. Je l’emprunte à un des ouvrages de M. Faucher de Saint-Maurice, sur ses admirables études sur le bas du fleuve :

— « C’était le 3 novembre 1736 que M. de Freneuse partait de Québec avec 54 hommes à son bord pour se rendre à Larochelle, France. Tout s’était passé sans aucune avarie jusqu’au 14 au matin. Il y avait bien eu, de fois à autre, quelque saute de vent qui, jeté au nord-nord-est, avait passé au nord-est, puis à l’est-nord-est, puis à l’est, pour finir par se fixer pendant deux jours au sud-sud-est. Jusque là, solide et neuve, la Renommée se comportait admirablement, et les ris pris dans les huniers, elle louvoyait au large de l’Anticosti, se gouvernant sur son compas au sud-est-quart-est, puis au sud-est. Tout à coup, le vent fraîchit et se mit à souffler en tempête ; la lame se creuse, devient fatigante, et en voulant virer à terre, le navire touche, se met à talonner et embarque aussitôt d’énormes paquets de mer. Il n’en fallait pas plus pour faire perdre la tête à une partie de l’équipage, et seul le maître canonier eut en ce moment le sang-froid de sauter dans la soute aux provisions, d’y prendre ce qu’il put de biscuits, de monter quelques fusils, un baril de poudre et une trentaine de gargousses, et d’entasser le tout dans le petit canot. Une vague venait d’ajouter encore aux plaintes et à la confusion en emportant le gouvernail de la Renommée, et le mât d’artimon, rompu à coups de hache, étant tombé sur la hanche de bâbord, faisait prêter la bande au malheureux navire.

« Impassible au milieu de tout ce chaos, M. de Freneuse donna l’ordre de hisser la chaloupe sur ses porte-manteaux. Vingt personnes embarquent ; mais au moment où la dernière prend place, un des palans manque, et la moitié de cette grappe humaine est précipitée dans l’abîme, pendant que ceux qui restent se cramponnent au plat-bord de l’embarcation, suspendue en l’air. Pas un muscle n’a bronché sur la figure de M. de Freneuse, à la vue de cette nouvelle catastrophe ; d’une voix forte, il donne l’ordre de filer le palan d’arrière, mais au moment où la chaloupe reprend son équilibre et touche au flot, une vague brise le gouvernail de l’embarcation, et, mal assise, elle est rasée coup sur coup par deux lames. On parvint pourtant à pousser au large. Un des sous-officiers gouverne le mieux possible avec un mauvais aviron, et matelots et passagers, tous trempés par la pluie qui tombait par torrent et masquait l’atterrage, la figure fouettée par les embruns de la mer, rament an plus près, en récitant à haute voix le confiteor et en s’unissant au P. Crespel, qui psalmodiait les versets du miserere. Pendant ce temps, un ressac terrible bat à la côte. On l’entend clairement à bord. Le bruit va grandissant. Tout à coup la chaloupe entre dans le tourbillon mugissant ; une lame énorme l’enjoigne, la soulève, la chavire et roule chacun pêle-mêle et meurtris sur le sable et les galets de la grève.

« Un nouvel acte de sang-froid venait de prolonger les jours de ces malheureux ; car, voyant la chaloupe grimper sur le dos de la dernière vague et prévoyant qu’elle la reporterait au large, lors de son retour, un matelot avait passé un grelin dans un organeau, l’avait enroulé autour de son poignet et s’était laissé porter à terre avec lui.

« La mer venait de lâcher sa proie, mais la position des naufragés n’en était guère devenue meilleure. Le hasard les avait jetés sur un îlot que la marée haute recouvrait, et en gagnant la terre ferme, ils faillirent périr une troisième fois, car il fallait traverser à gué la rivière du Pavillon.

« Quelques heures après, le petit canot monté par six personnes venait les rejoindre. Elles rapportaient que dix-sept matelots n’avaient pas voulu abandonner M. de Freneuse qui ne pouvait se décider à quitter son navire, et on peut se faire une idée de cette première nuit passée par les uns sans abri et sans feu sur cette terre de l’Anticosti, par les autres sur un navire battu en brèche par la mer, et avec la certitude d’être engouffrés d’une minute à l’autre.

« À minuit, la tempête était dans toute sa violence, et chacun avait perdu l’espoir de se sauver, lorsqu’au petit jour on s’aperçoit que le navire tenait bon. La violence du flot était tombée ; il n’y avait pas une minute à perdre pour le sauvetage, et chacun se mettant à l’œuvre, on embarqua des provisions avariées, les outils du charpentier, du goudron, une hache, quelques voiles, puis il fallut regagner terre, et le capitaine de Freneuse, les larmes aux yeux, et emportant son pavillon, fut le dernier à quitter l’épave de la Renommée.

« Cette seconde nuit, passée sur l’île, fut encore plus triste que la première, car il tomba deux pieds de neige, et, sans les voiles, tout le monde serait mort de froid. Ces rudes débuts ne découragèrent personne ; de suite on se mit au travail. Le mât d’artimon de la Renommée était venu au plain ; on tailla dedans une quille nouvelle pour la chaloupe ; elle fut calfatée avec soin, et son étambot et ses bordages furent refaits à neuf. Pendant que les uns coupaient du bois, les autres faisaient fondre la neige ; bref, on créait le plus d’occupations possibles pour tâcher d’oublier, mais, hélas ! à ces heures de travail succédèrent bientôt les heures d’épuisement. Les malheureux naufragés avaient au moins une perspective de six mois à passer sur l’île d’Anticosti, puisqu’il leur fallait y attendre l’ouverture de la navigation. Or, les navires qui passaient alors de Québec en France n’emportaient que pour deux mois de vivres. Au moment où elle avait touché, la Renommée avait déjà onze jours de mer ; une partie des provisions étaient avariée par le naufrage, et en s’astreignant à la plus stricte économie, c’est-à-dire en ne distribuant à chacun qu’une maigre ration par vingt-quatre heures, on pouvait — tous calculs faits — prolonger sa vie de quarante jours ! À cette incontestable certitude était venu se joindre l’hiver, arrivé dans toute sa rigueur. La glace rendait le navire inaccessible ; six pieds de neige couvraient le sol, et pour comble de désespoir les fièvres venaient de faire leur apparition et exerçaient de faciles ravages sur ces natures émaciées.

« Il fallut donc une décision suprême.

« Un poste français passait alors l’hiver à Mingan, où il s’occupait à faire la chasse au loup-marin. Pour s’y rendre, il fallait d’abord faire quarante lieues de grève avant d’atteindre la pointe nord-ouest de l’île, puis comme le dit le P. Crespel, « descendre un peu à travers douze lieues de haute mer ». On agita l’idée de se diviser en deux groupes, dont l’un devait rester à la rivière au Pavillon, pendant que l’autre irait à Mingan chercher du secours. Lorsque cette proposition fut soumise en conseil chacun la trouva inattaquable, mais la grande difficulté consistait à désigner ceux qui seraient du premier groupe et ceux qui feraient partie du second. C’était à qui ne resterait pas en arrière.

« Dans cette pénible alternative, le P. Crespel eut recours à Dieu. Le 26 novembre, il dit la messe du Saint-Esprit, et dès que le sacrifice eût été terminé, vingt-quatre hommes se levèrent et prirent la résolution de se résigner à la volonté divine, assurant qu’ils hiverneraient coûte que coûte à la rivière au Pavillon.

« Cet acte d’abnégation tranchait le nœud gordien. Tout cette nuit-là fut employée à entendre des confessions, et le lendemain, après avoir laissé des provisions à ces braves gens et leur avoir juré sur les Saints-Évangiles qu’ils reviendraient les reprendre aussitôt que possible, le capitaine Freneuse, le P. Crespel, M. de Senneville, suivis de trente-huit personnes, prirent le chemin de l’inconnu. La misère et le danger avaient nivelé la position de tous ces hommes, et avant de se quitter, officiers et matelots s’étaient embrassés en pleurant. Hélas ! bien peu devaient se revoir.

« En partant, M. de Freneuse avait subdivisé ses gens en deux sections : treize d’entre eux manœuvraient le petit canot et vingt-sept s’embarquèrent dans la chaloupe. Jusqu’au 2 décembre, cette navigation de conserve fut affreuse ; à peine gagnait-on chaque jour deux ou trois lieues qu’il fallait faire à la rame, et par un froid intense. Le soir, on dormait sur la neige, et pour toute nourriture ces pauvres abandonnés n’avaient qu’un peu de morue sèche et quelques gouttes de colle de farine détrempée dans de l’eau de neige.

« Le 2 décembre, le temps s’était mis au beau ; une petite brise soufflait sans âpreté, et la joie renaissait sur ces figures hâves et décharnées, lorsqu’en voulant doubler la pointe sud-ouest, la chaloupe qui allait à la voile fit la rencontre d’une houle affreuse, et en manœuvrant pour lui échapper, perdit le canot de vue. Plus tard, on sut ce qu’il était devenu ; il s’était laissé affaler ; mais comme pour le quart d’heure il fallait faire terre au plus vite, on finit par y parvenir à deux lieues de là, au milieu de mille précautions. Un grand feu fut allumé sur la côte pour indiquer aux retardataires où se trouvaient les gens de M. de Freneuse, puis après avoir mangé un peu de colle, ils s’endormirent dans l’eau et dans la neige fondante pour n’être réveillés que par une tempête terrible qui, dès ses premières bourrasques, avait jeté la chaloupe à la côte. Il fallut s’occuper à la réparer de suite, mais ce contre-temps eut son bon côté, car deux renards qui étaient venus rôder dans les environs furent pris au piège, et cette viande fraîche devint par la suite d’un grand secours.

« Dès le 7 décembre, M. de Freneuse put reprendre la mer, mais le cœur navré, car malgré de nombreuses reconnaissances, il n’avait pu découvrir aucune trace de son canot. À peine la chaloupe eut-elle fait trois heures de marche qu’une nouvelle tempête l’assallait au large ; pas un havre, pas une crique ne s’offrait sur la côte pour donner refuge à ces malheureux, et cette nuit-là fut peut-être une des plus terribles qu’ils eurent à endurer ; car ils la passèrent à errer au milieu des vagues et des glaces, dans une baie où le grappin ne mordait pas. On ne réussit à débarquer qu’au petit jour, au milieu d’un froid brûlant qui ne tarda guère à faire prendre la baie, et avec elle la chaloupe qui, dès lors, devint inutile.

« Il fallut donc se décider à ne pas pousser plus loin. Les provisions furent débarquées ; et de suite on se mit à l’œuvre pour construire des cabanes en branche de sapin[1], ainsi qu’un petit dépôt, où les vivres furent disposées de manière à ce que personne ne pût y toucher sans être aussitôt vu par les autres. Puis, on adopta un règlement pour leur distribution. Chacun eut droit à quatre onces de colle par jour, et on fit en sorte que deux livres de viande de renard pussent servir au repas quotidien de 17 hommes ! Une fois la semaine, une cuillérée à bouche de pois venait rompre la monotonie de cette cuisine, et en vérité, dit le P. Crespel, c’était le meilleur de nos diners. Les exercices du corps devinrent obligatoires. Léger, Basile et le P. Crespel allaient couper des fagots et faire du bois ; d’autres transportaient l’approvisionnement aux cabanes ; les troisièmes traçaient et entretenaient la route qui menait à la forêt. Au milieu de toutes ces occupations, les épreuves ne faisaient guère défaut. La vermine rongeait ces malheureux qui n’avaient qu’un change pour tous vêtements ; la fumée des huttes et les éblouissantes blancheurs de la neige donnaient à la plupart de douloureuses ophtalmies, et la mauvaise nourriture jointe à l’eau de neige avait engendré la constipation et la diabète sans faire pour cela ployer d’un cran l’énergie de ces hommes de fer.

« Le 24 décembre, le P. Crespel fit dégeler quelques gouttes de vin : la Noël approchait et il se préparait à dire la messe de minuit. Elle fut célébrée sans pompe, ni ornements, dans la plus grande des cabanes, et ce devait être un spectacle sublime que de voir tous ces abandonnés se recueillir au milieu des solitudes de l’Anticosti, et, dans leur dénuement sans exemple, se rapprocher de cet enfant nu et couché dans une étable, pour mêler leurs larmes aux siennes et pour l’y adorer.

« L’année 1737 devait débuter pour ces pauvres gens d’une manière terrible. Dès l’aube du jour de l’an, Foucault, envoyé à la découverte, revint avec la poignante nouvelle que la chaloupe avait été enlevée par les glaces. Pendant cinq jours, ce ne furent que gémissements et lamentations. Tout le monde se sentait perdu ; chacun voulait mourir ; l’esprit de suicide passait et repassait sans cesse dans tous ces cerveaux troublés par tant de malheurs, et le P. Crespel ne cessa, pendant ce temps, de leur démontrer toute la grandeur de l’apostolat de la souffrance qui avait été la seule voie que Dieu avait prise pour racheter le genre humain. Il les supplia de se confier en la miséricorde divine, célébra le jour des Rois une seconde messe du Saint-Esprit pour le prier de donner sa force et ses lumières à ces âmes si éprouvées, et parla dans son sermon de la grandeur de la mission qui incombe à ceux qui se dévouent pour sauver les autres. Touchés par ses bonnes paroles, Foucault et Vaillant s’offrirent pour aller à la recherche de la chaloupe.

« — Tant il est vrai, ajoute finement le P. Crespel, dans quelque situation que l’on soit, on aime toujours à s’entendre élever ; l’amour-propre ne nous quitte qu’avec la vie.

« Bien leur prit de cet excès de zèle. Deux heures après, ils accouraient tous joyeux, et annonçaient à leurs camarades qu’en fouillant la grève et le bois, ils étaient tombés sur un ouigouam indien et deux canots d’écorce abrités sous des branches. Comme trophées de leur expédition, ils emportaient une hache et de la graisse de loup-marin.

« L’île était donc habitée ? Il n’y avait plus à en douter, et les éclats de la joie la plus vive succédèrent aussitôt au plus sombre des chagrins. Chacun sentait le courage lui revenir, et le lendemain fut tout aussi joyeux, car en poussant plus loin leurs excursions, deux matelots découvrirent la chaloupe arrêtée au large, dans un champ de glace, et en revenant au camp avec l’heureuse nouvelle, ils firent l’inappréciable trouvaille d’un coffre plein d’habits que le flot avait arraché à la Renommée, et que les hasards de la mer étaient venus apporter là.

« Mais tous ces rires ne durèrent qu’un éclair, car l’épreuve allait revenir plus amère que jamais.

« Déjà, le 23 janvier, le maître-charpentier était mort presque subitement : des symptômes alarmants s’accentuaient, et presque tous les hommes avaient les jambes enflées. Le 16 février, un coup terrible vint foudroyer le camp : le capitaine de Freneuse s’en était retourné vers Dieu, au milieu des prières de l’extrême-onction. Puis ce fut le tour de Jérôme Rosseman, puis celui de Girard, puis celui du maître-canonier qui, avant de mourir, abjura le calvinisme. Chacun, avant l’heure suprême, se confessait au P. Crespel, puis s’éteignait saintement dans la résignation. Quand tout était fini, les moins faibles se levaient, traînaient au dehors les cadavres de leurs camarades et les amoncelaient dans la neige, à la porte de la cabane, car nul n’avait la force d’aller plus loin.

« Les éléments conjurés luttaient avec ces angoisses terribles. Le 6 mars, une tempête de neige se déchaîne sur l’île et écrase sous une avalanche la cabane du P. Crespel, le forçant à venir se réfugier dans celle des matelots qui était plus spacieuse. Là, pendant trois jours, ils furent retenus prisonniers par l’ouragan, sans pouvoir allumer de feu, n’ayant rien à manger, ne se désaltérant qu’avec de la neige fondue et voyant périr de froid cinq de leurs camarades. À tout prix, il fallait sortir de ce tombeau. En unissant leurs efforts, ils réussirent à déblayer la neige ; puis, ils vont aux provisions. Hélas ! le froid est piquant ; un quart d’heure a suffi pour geler les pieds et les mains de Basile et de Foucault, qu’il faut rentrer à bras dans la cabane. Grâce cependant au dévouement de ces deux hommes, une ration de trois onces de colle vint alors rompre ce jeûne de trois jours, mais elle fut mangée avec tant d’avidité que tous faillirent en mourir. Encouragés par l’exemple de Basile et de Foucault, Léger, Furst et P. Crespel courent au bois pour remporter quelques fagots. Dès huit heures du soir cette maigre provision était déjà consumée, et le froid fut si intense cette nuit-là, que le sieur Vaillant père fut trouvé mort sur son lit de branche de sapin. Il fallut songer à changer de cabane et à déblayer celle du P. Crespel : elle était plus petite et pouvait être plus facilement chauffée. On ne peut imaginer rien de plus navrant que le sombre défilé qui se fit alors, les moins éclopés portant sur leurs épaules MM. de Senneville et Vaillant fils qui tombaient par morceaux, pendant que Le Vasseur, Basile et Foucault, ayant les extrémités gelées, se traînaient sur leurs coudes et sur leurs genoux.

« Le 17 mars, la mort vint mettre un terme aux souffrances de Basile, et le 19 Foucault, qui était jeune et d’une grande force musculaire, s’éteignit après une agonie terrible. Les plaies de ces malheureux ne pouvaient être pansées qu’avec de l’urine, et des lambeaux de vêtements arrachés aux morts servaient de charpie aux vivants. Douze jours après ces deux départs, les pieds de MM. de Senneville et Vaillant se détachèrent de leurs jambes : leurs mains tombèrent en putréfaction, mais au milieu de ces douleurs et de cette infection, ils ne cessèrent de mettre leur confiance en Dieu et d’unir leurs souffrances à celles du Christ. Le P. Crespel était tout ému de cette foi inébranlable et de cette résignation sublime qui semblaient se refléter sur les autres ; car, au milieu de toutes ces horreurs, pas un mot de découragement ne se faisait entendre. Chacun essayait d’apporter à son voisin quelques distractions ou quelques douceurs, et ce fut ainsi que le 1er avril, en allant à la découverte du côté où les canots d’écorce étaient cachés, Léger ramena au camp un indien et sa femme.

« C’étaient les premières figures humaines qu’on eût vues depuis le départ de la rivière au Pavillon, et le P. Crespel, qui parlait à merveille plusieurs idiomes sauvages, expliqua à ces nouveaux hôtes leur triste situation et les supplia les larmes aux yeux d’aller à la chasse et de leur apporter des vivres. L’indien promit solennellement. Le lendemain arrive, deux jours, trois jours se passent et le peau-rouge ne revient pas ; alors n’y pouvant plus tenir, Léger et le P. Crespel se traînent jusqu’au ouigouam, mais pour constater avec terreur qu’un des canots était disparu ! Rendues prudentes par le malheur, ces deux ombres décharnées s’attellent alors sur celui qui restait, le transportent jusqu’à leur cabane et l’attachent à leur porte, bien persuadées que l’un des indiens ne quittera pas l’île sans venir réclamer sa propriété.

« Hélas ! nul ne vint, excepté la terrible visiteuse accoutumée, la mort, qui enleva successivement MM. Le Vasseur, Vaillant, fils, âgé de seize ans, et de Senneville qui en avait vingt, et était fils du lieutenant du Roy, à Montréal. Dégagé du soin des malades et n’ayant plus de vivres, le P. Crespel réunit alors en conseil les survivants, et il fut décidé de quitter cet endroit funeste et de partir en canot. Pour rendre serviable l’embarcation de l’indien, on l’enduisit de graisse, des avirons furent dégrossis, et le 21 avril fut désigné comme le jour de l’embarquement.

« Une moitié de jambon de renard composait alors tout le garde-manger de cette troupe d’affamés. Il avait été entendu qu’on en boirait le bouillon, réservant la viande pour le lendemain, mais dès que les parfums de cet étrange pot-au-feu se firent sentir, chacun se jeta comme un loup sur le gigot qui fut mangé en un tour de main. « Bien loin de de nous rendre nos forces, cet excès nous en ôta, » dit la relation laissée par le P. Crespel, de sorte que le lendemain ils se réveillèrent affaiblis, plus malades qu’auparavant, et qui plus est, sans ressources. Deux jours se passèrent alors dans la faim et le désespoir ; personne ne voulait lutter plus longtemps contre la mort, et déjà la plupart s’étaient jetés à genoux sur la grève en disant les litanies des agonisants, lorsqu’un coup de fusil retentit sur le rivage.

« C’était l’indien qui, en propriétaire prévoyant, venait savoir ce qu’était devenu son canot. En l’apercevant, les malheureux se traînent vers lui, poussant les plus navrantes des supplications, mais le sauvage n’entend pas de cette oreille et prend la fuite. Le P. Crespel et Léger sont en bottes ; qu’importe ? Ce nouvel abandon rend l’haleine à ces moribonds ; ils se mettent à donner la chasse au fugitif, traversent tant bien que mal la rivière Becsie et finissent par rejoindre le fuyard, qu’un enfant de sept ans embarrasse dans sa course. Pris comme un lièvre au collet, le peau rouge, redevenu diplomate, leur indique un endroit du bois où il a caché un quartier d’ours à demi-cuit, et tous ensemble, indien et français, passent la nuit blanche à s’observer mutuellement du coin de l’œil.

« Le lendemain, le P. Crespel intime au sauvage l’ordre de le conduire au camp de sa tribu. Le canot, contenant l’enfant devenu un otage, est placé sur un traîneau ; Léger et le père récollet s’attellent dessus pendant que l’indien marche devant et sert de guide. Au bout d’une lieue de marche la petite caravane débouche sur la mer, et comme c’était la route la plus courte, on se décide à la prendre. Mais ici s’élève une nouvelle difficulté. Le canot ne peut contenir que trois personnes, et l’indien a désigné pour l’accompagner son enfant et le P. Crespel qui s’embarque au milieu des lamentations de ses camarades, à qui, cependant, il réussit à arracher le serment de suivre le rivage dans la direction prise par l’embarcation.

« Le soir de ce jour-là, l’indien proposa au père de descendre à terre pour y faire du feu, et ce dernier y consentit avec d’autant plus de plaisir que la bise était mordante ; mais étant monté sur un monticule de glace pour examiner les alentours, le sauvage profita de ce que le père avait le dos tourné, pour gagner le bois avec son enfant.

« La mort seule pouvait maintenant mettre fin à cette série de catastrophes. Abandonné de tous, le P. Crespel s’appuya sur le canon de son fusil, remit ses peines entre les mains de Dieu et récita les versets du livre de Job. Pendant qu’il priait ainsi, il fut rejoint par Léger. Avec des larmes dans la voix, ce dernier lui annonça que son camarade Furst était tombé d’épuisement à une distance considérable de là, et qu’il avait été obligé de le laisser sur la neige.

« En ce moment, un coup de fusil retentit. La forêt s’ouvrait à quelques pas de là : Léger, que le courage n’avait pas encore laissé, décide le père récollet à l’y accompagner, et au moment de s’y engager, un deuxième coup de feu se fait entendre. Rendus de plus en plus prudents par l’expérience, les deux abandonnés se gardent bien d’y répondre. Ils marchent, se guidant sur l’endroit d’où viennent ces détonations, et bientôt ils débouchent sur une clairière où fumait la cabane d’un chef indien.

« Ce brave homme leur fit le plus touchant accueil, tout en leur expliquant l’étrange conduite du guide du P. Crespel, qui ne les avait ainsi abandonnés que par crainte du scorbut, de la variole, et du « mauvais air. »

« Enfin, ceux-ci étaient sauvés ! mais tout n’était pas fini, puisque Furst restait en arrière. Le P. Crespel offrit en cadeau son fusil au chef pour le décider à l’aller chercher. Ce fut peine inutile, « et M. Furst, dit la relation, passa la nuit sur la neige, où Dieu seul put le garantir de la mort, car dans la cabane même, nous endurâmes un froid inexprimable, et ce ne fut que le lendemain, comme nous nous disposions à aller au devant de lui, que nous le vîmes arriver. »

« Deux jours furent alors consacrés au repos, et pendant ce court espace de temps ces malheureux, qui n’oubliaient pas le serment fait à ceux qui étaient restés à la rivière au Pavillon, recouvrirent assez de leurs forces pour s’embarquer le 1er mai et mettre sur le cap sur Mingan. Le P. Crespel fut le premier à y arriver ; car le vent étant tombé en route, ce vaillant homme dans sa hâte de faire expédier aussitôt que possible des secours à ses camarades, s’était fait mettre sur un canot d’écorce et l’avait pagayé seul, l’espace de six lieues de mer.

« M. Volant était chef du poste de Mingan : il reçut ses compatriotes à merveille. Pas un instant ne fut perdu pour aller aux secours de l’équipage de la Renommée. Une grosse chaloupe armée et bien approvisionnée fut dépêchée sous son commandement.

« M. Volant emmenait avec lui le P. Crespel, Furst et Léger.

« Dès qu’ils furent par le travers de la rivière au Pavillon, une salve de mousqueterie fut tirée. Alors on vit quatre hommes, qui ressemblaient à des fauves, sortir du bois, se jeter à genoux, et tendre des bras suppliants vers la chaloupe.

« Les soins les plus empressés furent donnés à ses gens qui n’étaient plus que de véritables squelettes. Pendant les pérégrinations du P. Crespel et de sa troupe, ces pauvres matelots avaient eux aussi endurés d’incroyables souffrances. Tour à tour, ils avaient vu leurs camarades tomber, décimés les uns par le froid, les autres par les maladies gangréneuses, tous par l’inanition. Les vivres avaient fini par manquer complètement, Alors on eut recours aux expédients ; tout y passa, jusqu’aux souliers des morts que l’on faisait bouillir dans de la neige, puis griller sur la braise, et quand cette dernière ressource manqua, on se rejeta sur les culottes de peau. Il n’en restait plus qu’une, lorsque M. Volant était arrivé en sauveur, et devant ces inénarrables misères, ce dernier comprit toutes les précautions dont il fallait user. Des ordres sévères furent donnés pour qu’on ne distribuât que peu de nourriture à la fois à ces estomacs qui en avaient perdu l’habitude, mais, malgré cela, l’un des survivants, un breton nommé Tenguy, mourut subitement en avalant un verre d’eau-de-vie, et la joie fit perdre la raison à Tourillet, un autre de ses camarades d’infortune. Quant aux deux autres, Baudet et Bonau, tous deux originaires de l’île de Rhé, ils se mirent à enfler par tout le corps, et la chaloupe de M. Volant fut changée en infirmerie, pendant qu’à terre on s’occupait à donner la sépulture aux vingt-et-un cadavres qui indiquaient l’endroit où la première escouade des matelots de la Renommée avait passé son dernier hiver.

« Une modeste croix indiqua le lieu où ils avaient souffert, où ils s’étaient résignés et où le sacrifice avait été consumé, puis on reprit la mer, côtoyant le rivage à distance rapprochée et remontant à petites journées, afin de découvrir les traces des gens du canot. À quelques lieues de l’endroit où s’élève aujourd’hui le phare gardé par M. Pope, les gens de M. Volant découvrirent les corps de deux hommes qui gisaient sur la grève, à quelques pas des fragments d’une petite embarcation. C’était là ce qui restait pour indiquer le sort des treize hommes qui avaient vogué de conserve avec la chaloupe de M. de Freneuse, jusqu’au moment où ce dernier les avait perdu de vue, en doublant par une grosse mer la pointe sud-ouest, le soir du deux décembre 1736. »

Quarante-six ans auparavant, en 1690, un des vaisseaux de la flotte de l’amiral Phipps, commandé par le capitaine Rainsford, vint s’abattre sur les brisants de l’île, où il débarqua avec quelques-uns de ses compagnons. Plusieurs furent noyés en essayant de prendre terre, et les autres, s’installèrent le mieux qu’ils purent sur la côte où de terribles épreuves les attendaient. Chaque homme dût se contenter d’une ration de deux biscuits, une demi-livre de lard, une demi-livre de farine, une pinte et quart de pois et deux petits poissons.

On se trouvait au commencement de l’hiver. La maladie acheva de décimer ces malheureux. Quarante hommes moururent du scorbut en quelques semaines. La faim qui les torturait était telle, que les plus faibles étaient obligés de se cacher ou de veiller pour conserver leur ration.

Enfin, le 25 mars 1691, n’y pouvant plus, cinq matelots résolurent, malgré leur extrême faiblesse, de s’embarquer dans une petite chaloupe échappée du naufrage et de se diriger sur Boston, où ils arrivèrent après une navigation de trente-cinq jours.

On fut touché du malheur de ces pauvres gens, et des secours furent de suite dépêchés au-devant du capitaine Bainsford, qui, comme il l’avoue lui-même, n’échappa à la mort que par miracle.

L’amiral Phipps, après la conquête de l’Acadie, remonta le fleuve Saint-Laurent avec une nombreuse flotte, vint mettre le siège devant Québec, le 16 octobre 1690. Après sept jours de tentatives infructueuses pour s’emparer de cette ville, il dut lever l’ancre et regagner Boston, et ce fut en s’enfuyant ainsi de Québec que ce naufrage eut lieu.

En novembre 1880, la barque anglaise Bristolian, commandée par le capitaine McLimont, et montée par quinze hommes d’équipage, de même que le brigantin canadien le Pamlico, avec neuf hommes d’équipage, vinrent échouer sur l’île d’Anticosti, le premier près de la rivière Becksie, et le second dans la baie aux Fraises.

L’on m’a rapporté que les quelques pêcheurs qui se trouvaient dans la baie aux Fraises pénétrèrent dans l’eau à travers la glace jusqu’aux épaules, pour porter secours à l’équipage du Pamlico. Ces hommes, presque gelés et trempés jusqu’aux os, furent amenés sur le rivage, où l’on alluma des feux pour les réchauffer ; le dévouement et la charité de ces pêcheurs généreux les sauvèrent d’une mort certaine ; ils ne tardèrent pas à reprendre leurs forces, et purent regagner leurs foyers.

Mais le sort des victimes du Bristolian fut bien pire.

D’énormes paquets d’eau glacée balayent le pont du navire, et emportent un homme de l’équipage, incapable de résister au choc des glaces. Les pauvres matelots sont épuisés et mouillés jusqu’aux os, et deux d’entr’eux s’affaissent sur le pont, où leurs cadavres gelés demeurent ensevelis sous probablement douze pieds de glace.

Deux autres succombent au froid et expirent en atteignant le rivage.

Le reste de l’équipage, possédant sans doute des vêtements plus chauds, trouva un abri dans le cabanon du seul pêcheur de l’endroit, qui les accueillit avec la plus touchante charité chrétienne, quoique ce supplément de personnes dut se faire sentir bien lourdement sur cette pauvre famille, déjà maigrement pourvue des choses nécessaires à la vie.

On dépêcha un homme vers la station télégraphique de la Pointe Sud-Ouest, à une distance de 42 milles, la seule qui fût alors en opération ; quelques heures plus tard, j’apprenais la nouvelle de ce désastre, et mon département avisa de suite aux moyens de secourir les naufragés.

On expédia le premier navire qu’on put trouver avec des provisions, des médicaments, et un médecin dont les soins seraient, sans doute, requis.

Ce vaisseau, après deux jours de navigation, arriva en vue de l’île, dans la baie Ellis, où les survivants de l’équipage reçurent tous les soins possibles. Il leur fallut faire cependant un trajet de quatorze milles pour se rendre à cette baie, qu’ils atteignirent non sans avoir surmonté de nouvelles et terribles difficultés. Le délire s’était emparé du capitaine McLimont. Il fut emmailloté de couvertures et attaché sur un traîneau à chien appelé cométique, et amené sur la côte couverte de glaces jusqu’à cet endroit.

Le long du chemin, le traîneau enfonça sous la glace ; la capitaine, déjà si souffrant, fut plongé dans l’eau jusqu’au cou, et l’on craignit même pour un instant qu’il ne disparût tout à fait. Ses hommes, cependant, quoique transis par le froid, le tirèrent de ce mauvais pas, avant que l’eau pût pénétrer l’épaisseur des couvertures qui le recouvraient » mais quand il arriva à la baie Ellis, ou aurait dit une masse de glaçons.

Quelques jours après, un goëleton fut pris dans les glaces à cette même baie Ellis, et ne put s’en dégager.

Quant au capitaine McLimont et aux équipages du Bristolian et du Pamlico, surpris par un changement subit de température qui avait tourné sérieusement au froid, ils furent embarqués à la hâte à bord du vaisseau qui fit voile vers Gaspé, où ils arrivèrent heureusement le jour suivant, les voiles complètement raides et formant autant de nappes de glaces. Là, ils s’habillèrent chaudement, se munirent de mocassins et de plusieurs paires de bas, pour se protéger les pieds devenus sensibles par la gelée, et se rendirent, après un trajet par terre de six jours, à Campbellton, d’où ils regagnèrent leurs foyers, les uns par chemin de fer, les autres par steamer venant d’Halifax.

L’infortuné capitaine McLimont fut laissé à Gaspé dans un état critique. Ses membres avait tellement souffert du froid qu’il lui fallut subir l’amputation d’une partie des pieds et des mains.

Un autre homme de l’équipage fut aussi laissé à Gaspé, sous les soins du médecin, mais j’ai su depuis qu’il était en voie de guérison ainsi que le capitaine.

Comme plusieurs des hommes de l’équipage du Bristolian ne furent pas en état de quitter l’île en même temps que leurs compagnons, le gouvernement chargea le docteur Shea de les visiter, de les soigner et de les ramener à terre, mais un contretemps leur ayant fait manquer la goëlette Wasp, envoyée au devant d’eux, ils se sont trouvés prisonniers sur l’île où ils ont passé l’hiver.

Les désastres répétés de cette même automne éveillèrent de bien vives sympathies chez les habitants de la côte, et causèrent beaucoup d’inquiétudes au ministre de la marine.

Le public, lui aussi, connaissant par les récits qu’il avait lus ou entendu raconter, les terribles souffrances auxquelles étaient exposés les malheureux naufragés sur l’île d’Anticosti, était impatient d’avoir des nouvelles. Aussi, publiâmes-nous toutes les dépêches reçues, et, autant que possible, les réponses que j’adressais.

Je reçus, dans un intervalle de quatre jours, tant du haut que du bas de Québec, quatre-vingt-treize messages télégraphiques auxquels je dus répondre, ayant presque tous rapport à des accidents maritimes, et aux moyens à prendre pour prévenir leur retour.

La baie au Renard a aussi son lugubre souvenir.

Un pêcheur, un jour, en visitant ses pièges, aperçut une corde sur le rebord d’un rocher, mais dans le mouvement qu’il fit pour s’en saisir, il entendit, non sans effroi, une cloche de navire qui se mit à tinter. Voulant reconnaître la cause de ce fait extraordinaire, il contourna le rocher, et se trouva en présence de trente cadavres, triste débris du vapeur le Granicus, jeté sur la côte, en novembre 1828.

Tous ces hommes avaient succombé à une mort terrible, ayant eu à lutter contre le froid et la faim.

Les scènes qui précédèrent l’agonie de ces malheureux avaient dû être épouvantables, car çà et là gisaient des lambeaux de cadavres qui avaient dû leur servir de pâture.

Il n’y a presque pas d’endroits de l’Anticosti qui n’aient sa lugubre légende.

Lorsque vous parcourez cette île étrange, tout à coup vous vous trouvez en présence d’humbles croix vous indiquant le dernier repos de quelques pauvres naufragés.

Plus loin, vous lisez, non sans étonnement, l’épitaphe d’une jeune femme morte à 22 ans.

Mourir dans la fleur de l’âge, au milieu de sa famille et de ses amis, se savoir enterrée à côté des siens où des mains pieuses et amies embelliront notre tombe, en y déposant des fleurs, n’est pourtant pas gai ; mais périr par quelque épouvantable tempête, au milieu des horreurs d’une nuit sombre, et être ainsi déposé par des étrangers sur une côte abandonnée, est bien mélancolique ; le froid vous gagne le cœur à cette pensée, et vous quittez ce lieu en mêlant vos regrets aux murmures plaintifs que fait entendre la vague en courant sur la falaise.


RESSOURCES DE L’ÎLE

À part la chasse et la pêche, les ressources de l’île d’Anticosti sont fort restreintes. La culture y est presque nulle, le sol d’abord s’y prêtant difficilement, et sa position isolée la privant de communications faciles.

Un jour, il y a quelques années, ayant fait part au gouvernement d’un projet qui me semblait réalisable, pour venir en aide aux habitants naufragés, celui-ci mit généreusement à ma disposition les fonds nécessaires pour le mettre à exécution, et je suis heureux d’ajouter que mes efforts ont été couronnés des résultats les plus satisfaisants.

En 1874, nombre de pêcheurs de Terreneuve, leurrés par les promesses pompeuses d’une compagnie, sous la conduite d’un aventureux étranger, vinrent s’établir avec leurs familles sur cette terre promise. Il s’agissait ni plus ni moins que de fonder une vaste colonie, et de changer la face de l’île. On devait construire des chemins de fer, y créer des magasins et y faire la culture et la pêche sur une grande échelle. Ceux qui vinrent ainsi s’y établir reçurent des avances tant pour se loger que se pourvoir de provisions, ces avances devant être remboursées en produits de pêche.

Malheureusement cette compagnie, qui promettait tant, n’eut qu’un règne éphémère, car dès l’automne de la même année, elle n’était déjà plus en état de fournir des provisions aux nombreuses familles qui dépendaient d’elle.

Aussi, nos gardiens de phares nous transmirent des rapports les plus déplorables sur l’état des choses, et comme nous devions nous attendre à ce que nos dépôts de provisions seraient vidés pour empêcher ces gens de mourir de faim, la conséquence était que nous serions incapables de secourir les naufragés dans le cas de désastre.

Pour prévenir ce malheur, cent quarts de farine furent embarqués à bord du Napoléon III et distribués à ces pauvres familles. Ces secours ne firent que prolonger l’existence de ces malheureux, car, l’automne suivant les surprit manquant encore du nécessaire, et on eut lieu de craindre de nouveau les mêmes dangers qu’on avait appréhendés un an auparavant. Le gouvernement, alors, trouvant que ces gens devenaient un véritable fardeau, me manda de descendre à Gaspé pour y attendre le steamer Lady Head, revenant d’Halifax. Je devais, de là, faire voile vers l’île, avec ordre d’en ramener ces pêcheurs désillusionnés, et de les renvoyer, soit à Terreneuve, d’où ils venaient, ou dans tout autre lieu où il leur plairait d’aller. Mais sachant qu’ils n’avaient plus de demeures à Terreneuve, et que, si on les transportait à Québec, ils se trouveraient indigents et sans ressources, en face d’un hiver rigoureux, je télégraphiai ces faits à Ottawa ; et sachant, de plus, que les pommes de terre venaient en abondance sur l’île, en quelque lieu qu’on les semât, je recommandai qu’il me fut accordé un octroi en argent pour acheter à Gaspé 200 à 300 barils de patates, qui, ajoutées à d’autres secours, aideraient ces gens à passer l’hiver. J’émis, de plus, l’idée de leur fournir la semence des pommes de terre, à condition qu’ils s’engageraient à en faire la culture. Je prévoyais par là, qu’en peu de temps, ils seraient en état de se suffire à eux-mêmes, et de secourir au besoin les naufragés, ces derniers soins devant leur être payés ! On accéda à ma requête et je visitai tous les établissements de l’île. Je me renseignai sur les ressources des habitants, leur nombre, leur âge et leur condition. Tous me parurent des mieux disposés, n’ayant aucune intention de quitter l’île.

Je distribuai avec soin les secours, et leur conseillai de choisir quelques-uns d’entre eux pour recevoir le baril de pommes de terre, qui était alloué à chaque famille pour semence, outre les trois barils que je leur donnais pour se nourrir.

Enfin tout le monde prit part aux travaux nécessités par ce changement dans leur existence, et les pommes de terre destinées aux semences furent placées en lieu sûr, à l’abri de la gelée.

Le rendement d’un baril de pommes de terre est d’environ quarante barils.

Le printemps suivant, chacun défricha un lopin de terre qu’il ensemença, et deux ans plus tard, les pommes de terre étaient en telle quantité sur l’île, qu’il en fut exporté une charge de goëlette sur notre marché.

Aujourd’hui, on en fait d’abondantes récoltes sur tous les points de l’île.

Le sol est bon, et lorsqu’il est épuisé, le varech, que l’on a sous la main, fournit le meilleur engrais du monde.

Lorsque des naufrages eurent lieu l’automne suivant (1880), on savait bien qu’il était facile de se procurer jusqu’à 500 minots de patates dans l’île. Nos postes d’approvisionnements contenaient de la farine, du lard et des pois ; plusieurs têtes de beau bétail paissaient dans la baie Ellis ; des cochons gras, provenant de la race importée par le colonel Rhodes, étaient gardés à la baie des Anglais ; il y avait des logements pour tous, du bois de chauffage et de l’eau fraîche, — et cette île d’Anticosti tant redoutée, où la faim et la mort attendaient les naufragés, pouvait maintenant fournir une nourriture abondante, et des logements plus chauds que ceux dont jouissent des centaines de pauvres gens dans les grandes villes de Québec et de Montréal.

Il me faisait plaisir de penser que la sollicitude paternelle du ministère auquel je suis attaché, m’avait permis de mettre à exécution un projet qui donnait de si heureux résultats.

Le climat de l’île d’Anticosti n’est pas plus rigoureux que celui d’aucune des provinces maritimes.

Le sol est bon, et peut produire à peu d’exceptions près, les mêmes légumes et probablement les mêmes fruits que l’on récolte dans les provinces inférieures. Il est vrai qu’elle ne possède pas de havres ou endroits de mouillage naturels pour les gros vaisseaux ; cependant quelques-unes de ses baies pourraient certainement servir de ports de refuge en y construisant des jetées, et l’on trouverait à portée tout le bois et la pierre nécessaires pour faire ces travaux.

En 1680, l’île d’Anticosti fut donnée par le gouvernement français à Joliette, en récompense de ses services.

Cet infatigable pionnier avait fait quarante-neuf voyages dans le fleuve et le golfe Saint-Laurent avant d’en dresser la carte ; le Mississipi lui doit sa découverte ainsi que le pays des Illinois, et le roi de France, voulant lui témoigner sa reconnaissance, l’avait créé seigneur de l’île d’Anticosti.

Il y fonda un établissement, à la Pointe des Anglais, et s’occupa de la traite et de la pêche, mais sa vaste seigneurie, dit un historien du temps, ne valut jamais le plus petit fief de France.

En effet, Joliette mourut très pauvre, en 1700, et celui qui avait fait présent à Louis XIV de la plus grande partie de l’Amérique Septentrionale, partagea le même sort que Cortès, « qui avait gagné plus de provinces à Charles-Quint, que le père de celui-ci ne lui avait laissé de villes. »

Aujourd’hui on ne connaît pas même l’endroit où se trouve le tombeau de Joliette !

Après la conquête du Canada, l’île d’Anticosti devint l’apanage de quelques familles riches vivant en Angleterre, et quelques particuliers du Canada en possèdent certaines parties. Ce n’est que depuis peu qu’on parle en bien de l’île, mais ça prendra tout de même des années et des années avant qu’on la transforme en une région agricole de quelque importance, vu sa position géographique, qui l’isole complètement de tous les grands centres, et la classe particulière de gens qui l’habitent, c’est-à-dire de gens qui ne s’adonnent qu’à la pêche.

Malgré tout ce qui a été fait pour protéger les navires qui montent ou descendent le fleuve, il arrive cependant encore des naufrages, mais pas aussi souvent que naguère, dans les mêmes endroits ; ils ont lieu généralement à quelques milles des côtes où l’on a placé des phares et des canons de brume.

Autrefois, de la baie de la Trinité à l’île Rouge, les naufrages étaient fréquents et les pertes de vies nombreuses. Depuis l’établissement des phares sur les Sept Iles, l’île aux Œufs, Portneuf, des bateaux-phares et des canons de brume sur les battures de Manicouagan et les récifs de l’île Rouge, ces dernières années, on n’a enregistré que bien peu de naufrages sur la rive nord.

L’île aux Œufs a été témoin du plus grand désastre maritime qui soit arrivé dans le fleuve Saint-Laurent.

Le 30 juillet 1711, l’amiral Walker sortait de Boston avec 6, 500 hommes de débarquement en destination de Québec. Jamais le fleuve Saint-Laurent n’avait vu une flotte aussi nombreuse et de si belle apparence. Dans la nuit du 22 août, un vent de rage se mit à souffler du côté de l’est, et d’épais brouillards répandirent partout une obscurité profonde. Un pilote canadien, prisonnier à bord, conseilla, mais inutilement, au commandant de ne pas courir trop au nord. Dans l’espace de deux heures, les vaisseaux anglais vinrent se heurter sur les écueils de l’île aux Œufs ; huit des plus gros vaisseaux furent mis en pièces avec une violence épouvantable, et le lendemain matin, deux mille cadavres gisaient sur les côtes de l’île. L’amiral rebroussa chemin, et regagna l’Angleterre, mais en entrant dans la Tamise, son propre vaisseau sauta. Cette catastrophe mit le comble aux mille contrariétés qu’il avait éprouvées dans sa tentative pour s’emparer du Canada.



  1. Le P. Crespel qui, dans ses missions chez les Outagamis s’était mis au fait de cette étude d’architecture primitive, avoue ingénument que sa cabane était la plus commode.