En route/Préface

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Stock (p. v-xi).






Je n’aime ni les avant−propos, ni les préfaces et, autant que possible, je m’abstiens de faire devancer mes livres par d’inutiles phrases.

Il me faut donc un motif sérieux, quelque chose comme un cas de légitime défense, pour me résoudre à dédicacer de ces quelques lignes cette nouvelle édition d’En Route.

Ce motif le voici :

Depuis la mise en vente de ce volume, ma correspondance, déjà très développée par les discussions dont Là-Bas fut cause, s’est accrue de telle sorte que je me vois dans la nécessité ou de ne plus répondre aux lettres que je reçois, ou de renoncer à tout travail.

Ne pouvant me sacrifier cependant, pour satisfaire aux exigences de personnes inconnues dont la vie est sans doute moins occupée que la mienne, j’avais pris le parti de négliger les demandes de renseignements suscitées par la lecture d’En Route ; mais je n’ai pu persévérer dans cette délectable attitude, parce qu’elle menaçait de devenir odieuse, en certains cas.

Ils peuvent, en effet, se scinder en deux catégories, ces envois de lettres.

La première émane de simples curieux ; sous prétexte qu’ils s’intéressent à mon pauvre être, ceux−là veulent savoir un tas de choses qui ne les regardent pas, prétendent s’immiscer dans mon intérieur, se promener comme en un lieu public dans mon âme.

Ici, pas de difficultés, je brûle ces épistoles et tout est dit. Mais il n’en est pas de même de la seconde catégorie de ces lettres.

Celle−là, de beaucoup la plus nombreuse, provient de gens tourmentés par la grâce, se battant avec eux−mêmes, appelant et repoussant, à la fois, une conversion ; elle procède souvent aussi de dolentes mères réclamant pour la maladie ou pour l’inconduite de leurs enfants le secours de prières d’un cloître.

Et tous me demandent de leur dire franchement si l’abbaye que j’ai décrite dans ce livre existe et me supplient, dans ce cas, de les mettre en rapport avec elle ; tous me requièrent d’obtenir que le frère Siméon — en admettant que je ne l’aie pas inventé ou qu’il soit, ainsi que je l’ai raconté, un saint — leur vienne, par la vertu de ses puissantes oraisons, en aide.

C’est alors que, pour moi, la partie se gâte. N’ayant pas le courage d’écarter de telles suppliques, je finis par écrire deux billets, l’un au signataire de la missive qui me parvint et l’autre, au couvent ; plus, quelquefois, si des points sont à préciser, si des informations plus étendues sont nécessaires. Et, je le répète, ce rôle de truchement assidu entre des laïques et des moines m’absorbe, m’empêche absolument de travailler.

Comment s’y prendre alors pour contenter les autres et ne pas trop se déplaire ? Je n’ai découvert que ce moyen, répondre en bloc, ici, une fois pour toutes, à ces braves gens.

En somme, les questions qui me sont le plus ordinairement posées se résument en celles−ci :

— Nous avons vainement cherché, dans la nomenclature des Trappes, Notre−Dame−de−l’Atre ; elle ne se trouve sur aucun des annuaires monastiques ; l’avez−vous donc imaginée ?

Puis : — le frère Siméon est−il un personnage fictif ou bien, si vous l’avez dessiné d’après nature, ne l’avez−vous pas exalté, canonisé, en quelque sorte, pour les besoins de votre livre ?

Aujourd’hui que le bruit soulevé par En Route s’est apaisé, je crois pouvoir me départir de la réserve que j’avais toujours observée à propos de l’ascétère où vécut Durtal. Je le dis donc :

La Trappe de Notre−Dame−de−l’Atre s’appelle, de son vrai nom, la Trappe de Notre−Dame−d’Igny, et elle est située près de Fismes, dans la Marne.

Les descriptions que j’en rapportai sont exactes, les renseignements que je relate sur le genre de vie que
l’on mène dans ce monastère sont authentiques ; les portraits des moines que j’ai peints sont réels. Je me suis simplement borné, par convenance, à changer les noms.

J’ajoute encore que l’historique de Notre−Dame−de−l’Atre, qui figure à la page 321 de cet ouvrage, s’applique de tous points à Igny. (P. 223, t. Ii présent ouvrage.)

C’est elle, en effet, qui, après avoir été fondée en 1127 par saint Bernard, eut à sa tête de véritables saints, tels que les Bienheureux Humbert, Guerric dont les reliques sont conservées dans une châsse sous le maître−autel, l’extraordinaire Monoculus que vénérait Louis VII.

Elle a langui, comme toutes ses sœurs, sous le régime de la Commende ; elle est morte pendant la Révolution, est ressuscitée en 1875. Par les soins du Cardinal−Archevêque de Reims, une petite colonie de Cisterciens vint, à cet époque, de Sainte−Marie−du−Désert, pour repeupler l’antique abbaye de saint Bernard et renouer les liens de prières rompus par la tourmente.

Quant au frère Siméon, j’ai pris de lui un portrait net et brut, sans enjolivements, une photographie sans retouches. Je ne l’ai nullement exhaussé, nullement agrandi, ainsi qu’on semble l’insinuer, dans l’intérêt d’une cause. Je l’ai peint d’après la méthode naturaliste, tel qu’il est, ce bon saint !

Et je songe à ce doux, à ce pieux homme que je revis, il y a quelques jours encore. Il est maintenant si vieux, qu’il ne peut plus soigner ses porcs. On l’occupe à éplucher les légumes à la cuisine, mais le Père Abbé l’autorise à aller rendre visite à ses anciens élèves ; et ils ne sont pas ingrats, ceux−là, car ils se dressent en de joyeuses clameurs lorsqu’il s’approche des bauges.

Lui, sourit de son sourire tranquille, grogne, un instant, avec eux, puis il retourne se terrer dans le mutisme bienfaisant du cloître ; mais quand ses supérieurs le délient, pour quelques moments, de la règle du silence, ce sont de brefs enseignements que cet élu nous donne.

Je cite celui−ci au hasard :

Un jour que le Père Abbé lui recommande de prier pour un malade, il répond : — « Les prières faites par obéissance, ayant plus de vertu que les autres, je vous supplie, mon Très Révérend Père, de m’indiquer celles que je dois dire. »

— Eh bien, vous réciterez trois Pater et trois Ave, mon frère. »

Le vieux hoche la tête et comme l’Abbé, un peu surpris, l’interroge, il avoue son scrupule. « Un seul Pater et un seul Ave, fait−il, bien proférés, avec ferveur, suffisent ; c’est manquer de confiance que d’en dire plus. »

Et ce cénobite n’est pas du tout, ainsi que l’on serait tenté de le croire, une exception. Il y en a de pareils dans toutes les Trappes et aussi dans d’autres ordres. J’en connais personnellement un autre qui me reporte, lorsqu’il m’est permis de l’aborder, au temps de saint François d’Assise. Celui−là vit, en extase, le chef ceint comme d’une auréole, par un nimbe d’oiseaux.

Les hirondelles viennent nicher au−dessus de son grabat, dans la loge de frère−portier qu’il habite ; elles tournoient gaiement autour de lui et les toutes petites qui s’essaient à voler se reposent sur sa tête, sur ses bras, sur ses mains, tandis qu’il continue de sourire, en priant.

Ces bêtes se rendent évidemment compte de cette sainteté qui les aime et les protège, de cette candeur que, nous les hommes, nous ne concevons plus ; il est bien certain que, dans ce siècle de studieuse ignorance et d’idées basses, le frère Siméon et ce frère−portier paraissent invraisemblables ; pour ceux−ci, ils sont des idiots et pour ceux−là, des fous. La grandeur de ces convers admirables, si vraiment humbles, si vraiment simples, leur échappe !

Ils nous ramènent au Moyen Âge, et c’est heureux ; car il est indispensable que de telles âmes existent, pour compenser les nôtres ; ils sont les oasis divines d’ici−bas, les bonnes auberges où Dieu réside, alors qu’Il a vainement parcouru le désert des autres êtres.

N’en déplaise aux gens de lettres, ces personnages sont aussi véridiques que ceux qui se profilent dans mes précédents livres ; ils vivent dans un monde que les écrivains profanes ne connaissent pas, et voilà tout. Je n’ai donc rien exagéré lorsque j’ai parlé dans ce volume de l’efficace de prières inouï dont disposent ces moines.

J’espère que mes correspondants seront satisfaits par la netteté de ces réponses ; en tout cas, mon rôle d’intermédiaire peut, sans léser la charité, prendre fin, puisque maintenant le nom et l’adresse de ma Trappe sont connus.

Il ne me reste plus qu’à m’excuser auprès de Dom Augustin, le T. R. P. Abbé de la Trappe de Notre−Dame−d’Igny, d’avoir ainsi enlevé le pseudonyme sous lequel je présentai, l’an dernier, au public, son monastère.

Je sais qu’il déteste le bruit, qu’il désire qu’on ne le mette, ni lui, ni les siens, en scène ; mais je sais aussi qu’il m’aime bien et qu’il me pardonnera, en pensant que cette indiscrétion peut être utile à beaucoup de pauvres âmes et m’assurer du même coup le moyen de travailler un peu à Paris, en paix.

Août 1896.