En voyage, tome II (Hugo, éd. 1910)/Alpes et Pyrénées/A/6

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Texte établi par G. SimonLibrairie Ollendorff (p. 217-218).
Genève.


Aix-les-Bains, 24 septembre.

Bonjour, maman, bonjour, mon Adèle chérie ; je mets le numéro 9 à cette lettre ; le numéro 8 est une longue lettre commencée où je te raconte la suite de ma grande ascension du Rigi, et que je n’ai encore pu finir tant je voyage rapidement en ce moment. Je te la finirai et tu la recevras bientôt. En attendant je ne veux pas te laisser sans lettre, et je t’écris en toute hâte ces quelques petites pages. Je suis à Aix-les-Bains. Tu vois comme je descends en hâte vers le midi. Il fait un temps affreux en Suisse. Plusieurs routes vers le nord sont rompues.

J’ai passé à Lausanne avant-hier, mon Adèle, et j’ai bien songé à toi. Nous n’avons qu’entrevu Lausanne, tu t’en souviens, par un beau clair de lune, en 1825. L’église, quoique belle, est au-dessous de l’idée qui m’en était restée. Le soir, par un hasard étrange, précisément le même clair de pleine lune est revenu et j’ai revu l’église aussi belle qu’en 1825. La lune est le cache-sottises des architectes. La cathédrale de Lausanne a un peu besoin de la lune.

Genève a beaucoup perdu et croit, hélas ! avoir beaucoup gagné. La rue des Dômes a été démolie. La vieille rangée de maisons vermoulues, qui faisait à la ville une façade si pittoresque sur le lac, a disparu. Elle est remplacée par un quai blanc, orné d’une ribambelle de grandes casernes blanches que ces bons genevois prennent pour des palais. Genève, depuis quinze ans, a été raclée, ratissée, nivelée, tordue et sarclée de telle sorte qu’à l’exception de la butte Saint-Pierre et des ponts sur le Rhône il n’y reste plus une vieille maison. Maintenant, Genève est une platitude entourée de bosses.

Mais ils auront beau faire, ils auront beau embellir leur ville, comme ils ne pourront jamais gratter le Salève, recrépir le Mont-Blanc et badigeonner le Léman, je suis tranquille.

Rien de plus maussade que ces petits Paris manqués qu’on rencontre maintenant dans les provinces en France et hors de France. On s’attend à une vieille ville avec ses tours, ses devantures sculptées, ses rues historiques, ses clochers gothiques ou romans, et l’on trouve une fausse rue de Rivoli, une fausse Madeleine qui ressemble à la façade du théâtre Bobino, une fausse colonne Vendôme qui a l’air dune colonne-affiche.

Le provincial prétend faire admirer cela au parisien ; le parisien hausse les épaules, le provincial se fâche. Voilà comment je me suis déjà brouillé avec toute la Bretagne, voilà comment je me brouillerai avec Genève.

Genève n’en est pas moins une ville admirablement située où il y a beaucoup de jolies femmes, quelques hautes intelligences et force marmots ravissants jouant sous les arbres au bord du lac. Avec cela on peut lui pardonner son petit gouvernement inepte, ridicule et tracassier, sa chétive et grotesque inquisition de passeports, ses boutiques de contrefaçons, ses quais neufs, son île de Jean-Jacques chaussée d’un sabot de pierre, sa rue de Rivoli, et son jaune et son blanc et son plâtre et sa craie.

Cependant, encore un peu, et Genève deviendra une ville ennuyeuse.

Hier, c’était une fête, un ensuissement, comme ils disent. On tirait des boîtes. Tout le monde parlait genevois. J’avais perdu la clef de ma montre, il m’a été impossible de trouver un horloger travaillant. Genève ne se connaissait plus. On allait sur l’eau malgré les seiches ; des gamins polissonnaient dans les bergues ; les charrettes descendaient les côtes sans lugeon ; et les promeneurs dégradaient les talus-gazonnages.

Je ris ; je ne riais pas pourtant. Je me promenais solitairement dans cette ville où je m’étais promené avec toi il y a quatorze ans. J’étais triste et plein de pensées bonnes et tendres dont tu aurais peut-être été heureuse. Mon Adèle, aime-moi.

Depuis Bulle jusqu’au delà de Lausanne j’ai voyagé avec une famille suisse excellente et charmante. Six personnes. Le père est un vieillard distingué, lettré, aimable, plein de renseignements, et, ce qui est mieux encore, d’enseignements utiles, qui m’a rappelé ton père. La fille aînée est une jeune veuve agréable (dans le genre de Mme François). Elle a désiré voir Chillon, je lui ai offert mon bras, elle a accepté ; le frère aîné, brave étudiant enthousiaste, s’est mis de la partie et nous avons fait tous les trois l’expédition du château. J’en ai écrit de Lausanne[1] tous les détails à Boulanger. Demande-les-lui s’il est près de vous, comme je le désire pour vous et pour lui. À Coppet ma famille suisse m’a quitté. Je la regrette fort.

Mais ce que je regrette, c’est toi, c’est vous, tous mes bien-aimés. Avant un mois, je vous reverrai. Mon voyage est un travail ; sans quoi je l’abrégerais. J’ai bien besoin de vous embrasser tous. Je vous aime tous.

Et, bien entendu, je n’excepte pas mon cher Vacquerie.

  1. Le Rhin, lettre 39.