En voyage, tome II (Hugo, éd. 1910)/Alpes et Pyrénées/B/2

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Texte établi par G. SimonLibrairie Ollendorff (p. 228-232).
marseille.


Marseille, 30 septembre, 5 heures du soir.

Je suis à Marseille, je débarque, j’ai déjà couru à la poste rue Saint-Anacharsis, la poste ne sera ouverte que dans deux heures. Deux heures, c’est bien long, voilà trente jours, mon Adèle, que je n’ai eu de lettre de toi. Il faut attendre encore deux heures ! Que faire ? Je comptais les employer à te lire, je vais les passer à t’écrire. Je te les avais données dans ma pensée, je ne te les reprendrai pas.

Après les montagnes, j’avais besoin devoir la mer, une mer quelconque, la Méditerranée à défaut de l’Océan. Au reste, je ne me plains pas, la Méditerranée est belle autrement que l’Océan, mais elle est aussi belle. L’Océan a ses nuées, ses brumes, son flot glauque et vitreux, ses dunes en Flandre, ses falaises en Normandie, ses granits en Bretagne, ses vents immenses, ses magnifiques marées ; la Méditerranée est tout entière sous le soleil, on le sent à l’unité inexprimable qui est au fond de sa beauté ; elle a une côte fauve et sévère dont les collines et les roches semblent arrondies ou taillées par Phidias ; l’austérité de la rive s’accouple harmonieusement à la grâce du flot ; les arbres, là où il y a des arbres, trempent leur pied dans la vague ; le ciel est d’un bleu clair, la mer est d’un bleu sombre ; ciel et mer sont d’un bleu profond.

Du lac de Lucerne je suis allé au lac Léman, du lac Léman à la Méditerranée. C’est un crescendo. Maintenant il me faut l’Océan, ou Paris.

Je suis arrivé à la Méditerranée par le Rhône. J’ai vu le Rhône entrer dans la Méditerranée, large de deux lieues, jaune, trouble, fangeux, grand et sale. Il y a six jours je l’avais vu sortir du Léman, sous le vieux pont de moulins de Genève, clair, transparent, limpide, bleu comme un saphir.

Au Léman, le Rhône est comme un jeune homme ; à la Méditerranée, il est comme un vieillard. Là-bas il n’a encore vu que des montagnes, ici il a traversé des villes. Dieu lui donne de la neige, les hommes lui donnent de la fange.

Voilà ce que c’est, mes enfants, que de vivre et de courir. Après avoir vécu, après avoir écumé, rugi, dévoré des torrents et des rivières, brisé des rochers, lavé des ponts, traîné des fardeaux, nourri des villes, reflété le ciel et les nuages, le fleuve, parti étroit et violent du Léman, arrive, immense et calme, à la Méditerranée et s’y ensevelit. Là il retrouve, sous un soleil éblouissant, avec un horizon sans borne, l’azur profond, serein et splendide du lac de Genève. La tombe ressemble au berceau, seulement elle est plus grande.

Je suis descendu ce matin d’Arles à dix heures par le paquebot à vapeur. À partir d’Arles, les embarcations marines se montrent sur le fleuve, les rivages reculent et s’aplatissent, puis l’énorme plaine déserte de la Camargue s’empare de la rive gauche, puis l’horizon devient immense au midi, le ciel semble se lever comme si sa voûte grandissait. Tout à coup une ligne bleue apparaît. C’est la Méditerranée.

Le vent soufflait de terre, les matelots avaient largué les voiles du paquebot qui avançait rapidement ; les rives basses des issues du Rhône se repliaient derrière le navire, et s’évasaient à droite et à gauche comme les bords de la bouche d’une conque ; la terre ne nous montrait déjà plus que les hautes collines où vint s’abriter la colonie phocéenne et le mont Cerdon qui fait une magnifique ampoule dans l’horizon de Marseille comme le mont Ventoux dans l’horizon d’Avignon. L’atmosphère était si transparente que, bien qu’à une distance de douze ou quinze lieues, j’apercevais distinctement toutes les nervures de la montagne, les pentes verdâtres des pâturages et les capricieuses déchirures des torrents.

La vague se gonflait ; cependant l’eau était encore fangeuse, mais nous voyions devant nous grandir, s’épaissir et s’approcher la ligne bleue où apparaissaient d’éclatantes flaques d’écume. De temps en temps nous rencontrions des espèces de croix penchées au loin au milieu des vagues. Ce sont des mâts de navires naufragés que le hunier coupe vers le haut comme la traverse d’une croix.

Nous étions encore dans le dégorgement du Rhône. Le moment où l’on entre dans le flot de la Méditerranée est admirable. Le flot de la mer est séparé du flot du fleuve d’une manière si distincte et si tranchée qu’il y a un instant appréciable où la proue du navire est dans l’eau bleue tandis que l’arrière est encore dans l’eau jaune. Je ne comprends pas comment le Rhône fait pour venir à bout de se mêler à cette chaste mer.

Une fois qu’on est dans le flot bleu, le Rhône devient à son tour une ligne blonde qui s’enfonce et se perd derrière les vagues et l’on a sous les yeux un spectacle ravissant. La mer est un saphir, comme je te disais tout à l’heure, le ciel est une turquoise.

Ce matin le vent était violent, la Méditerranée bondissait joyeusement ; il y avait de la mer, comme disent les matelots.

Ce n’étaient pas les larges lames de l’Océan, qui vont devant elles et qui se déroulent royalement dans l’immensité ; c’étaient des houles courtes, brusques, furieuses. L’Océan est à son aise, il tourne autour du monde ; la Méditerranée est dans un vase où le vent la secoue. C’est ce qui lui donne cette vague halelante, brève et trapue. Le flot se ramasse et lutte. Il a autant de colère que le flot de l’Océan et moins d’espace. De là ces effrayantes tempêtes de la Méditerranée.

Il n’y avait pas tempête, mais il y avait émotion. Quelques nuages bas rampaient à l’extrême horizon. C’était un vent d’équinoxe avec un soleil de solstice. La mer par places était violet foncé ; en d’autres endroits elle était d’un vert d’émeraude. Une pluie fine arrachée aux vagues par le vent passait par instants en bouffées sur le paquebot.

J’étais debout sur l’avant. Vers deux heures, le soleil et le vent étaient derrière nous, l’un rayonnant à droite, l’autre soufflant à gauche. Ce réseau de pluie impalpable, violemment emporté par le vent, passait sous l’avant du paquebot, et là il rencontrait le rayon du soleil, ce qui faisait courir sous mes yeux, comme attaché à la proue du navire, un charmant arc-en-ciel sur l’azur sombre de la mer.

Une belle felouque nous suivait à quelque distance, plus secouée encore que nous. Le vent et le soleil faisaient aussi de ses deux voiles latines deux choses ravissantes, en les gonflant et en les dorant. Tantôt sa coque disparaissait comme dans une vallée, tantôt elle surgissait gracieusement sur le dos des vagues. Autour d’elle s’enflait un flot d’écume énorme et éblouissant, ce qui faisait que, vue par l’avant, elle ressemblait à un casque renversé laissant frissonner son panache blanc au-dessous de lui.

Cette felouque, mieux servie par sa voilure que nous par nos roues, lesquelles à certains moments ne touchaient pas le flot, nous a dépassés. Elle s’est approchée de nous si près que j’ai pu lire sur sa poupe cette inscription : Confiance en Dieu ; puis elle s’est enfuie en bondissant sur la houle avec un mouvement admirable.

À quatre heures et demie, après avoir fait dix lieues en mer, nous débarquions à Marseille. — Je m’interromps, on m’annonce que la poste est rouverte, j’y cours.


7 heures du soir.

Je suis bien triste, mon Adèle bien-aimée ; pas de lettres ! ni de toi, ni de Didine. Ma Didine, écris-moi ; écrivez-moi, vous aussi, mes chers petits bien-aimés, Charles, Toto, Dédé. J’irai demain à Toulon, puis je reviendrai à Marseille exprès et j’espère que j’y trouverai des lettres de toi, chère amie. J’en ai vraiment bien besoin ! Écris-moi maintenant, et tout de suite, à Chalon-sur-Saône, toujours poste restante et toujours sans prénom. J’ai écrit à Cologne pour avoir tes lettres, je les attends. Ma prochaine lettre te portera la fin du Rigi. J’ai fait demander Méry, il n’est pas à Marseille en ce moment. À bientôt, mon Adèle, écris-moi ; dis à notre excellent Vacquerie de m’écrire. À bientôt. Je vous embrasse tous mille et mille fois.

Ton Victor.
marseille.


— albums. —


Excepté les beaux bas-reliefs de David à la porte d’Aix et deux autres bas-reliefs, l’un romain, l’autre byzantin, dans la Majore, Marseille n’a plus rien de monumental. Marseille est un amas de maisons sous un beau ciel, voilà tout.

La vieille porte-forteresse sur laquelle était cette fière inscription biffée par Louis XIV : Sub quocumque imperio summa libertas ; le boulevard des Dames, qui rendait témoignage à la bravoure des femmes marseillaises ; la tour Sainte-Paule, dont la coulevrine, longue de vingt-quatre pieds, avait jeté ce fameux boulet qui tua sur l’autel le prêtre disant la messe au connétable de Bourbon et fit éclater de rire le marquis de Pescaire, tout cela a disparu.

De la ville grecque, il ne reste rien ; de la ville romaine, rien ; de la ville gothique, rien.

Voilà de quelle façon les conseils municipaux de France traitent les cités illustres. Un marchand quelconque a eu besoin de pierre pour bâtir une fabrique de savon, on lui a donné la tour Sainte-Paule. Ainsi, partout, à l’heure où j’écris, dans presque toutes les villes de France, une douzaine de quincailliers ou de bimbelotiers stupides, dûment autorisés par la loi, font à leur gré des ratures à l’histoire.