En voyage, tome II (Hugo, éd. 1910)/Alpes et Pyrénées/C/17

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Texte établi par G. SimonLibrairie Ollendorff (p. 416-420).
bords du gave de marcadau.


— carnets. —


18 août. Cauterets.

Immense éboulement. Les pierres éparses ont roulé jusque dans le gave. Elles ont encore tout le désordre de la chute. On les croirait tombées d’hier si elles n’étaient rongées de lichens. L’une d’elles, la plus grosse, est fendue par le milieu. Un pâtre rêve dans ces rochers au bruit de cette nature en tumulte. Les chèvres bêlent et pendent. Je prends une grosse sauterelle verte qui se laisse faire. Puis je la pose sur le rocher, elle reste à la place où je l’ai mise. Un lézard sort d’une fente. La sauterelle et le lézard se regardent. Le lézard s’approche. La sauterelle s’envole comme un oiseau et va tomber au loin dans les grandes herbes.

Je passe le pont de bois au confluent des deux gaves de Marcadau et de Laitour. Une odeur de soufre sort du torrent. Ici il est effrayant. C’est un écroulement de neige liquide. Bruit furieux. Sur les côtés les fleurs croissent en foule ; de petits bras du torrent font sur de petits blocs des cascades microscopiques. Il y a de petits bassins tranquilles avec fond de cailloux qu’on dirait arrangés par un enfant pour son jardin. Un rayon de soleil passe à travers les nuages et fait de chaque goutte d’eau une étincelle. — Belles flaques vertes. Tous les verts. Vert-clair, vert-noir. Les granits et les marbres tachés de rose qu’on aperçoit à travers l’eau glauque veinée de lumière ressemblent à des agates gigantesques.

Je suis sorti par un soleil ardent, et voici qu’un nuage gris et lourd envahit tout le ciel. Il va pleuvoir. Je me réfugie sous la porte des bains du pré. Une vieille femme qui tricote me voit entrer en grondant. Figure délabrée et hideuse misère ; visage en guenilles sous une cape en haillons. Voyant que je m’obstine à rester et que j’ai pris une chaise, elle se lève, se traîne appuyée sur deux bâtons vers un couloir obscur, et s’en va. — Je cueille dans une tente du mur extérieur une belle fleur jaune qui a la forme de la tulipe et l’odeur de l’abricot.

L’orage approche. De larges et sonores gouttes de pluie tombent sur les arbres et les rochers. Un éclair. Coup de tonnerre. Un coup de tonnerre dans ces gorges n’est plus un coup de tonnerre ; c’est un coup de pistolet, mais un coup de pistolet monstrueux qui éclate dans la nuée, tombe sur le sommet le plus voisin, et rebondit de montagne en montagne avec un bruit sec, sinistre et formidable. — Voici qu’il pleut affreusement. Toute autre chose que la nuée et la pluie a disparu. C’est une sorte de nuit blafarde entrecoupée d’éclairs dans laquelle on n’entend plus que deux rugissements ; le torrent qui hurle sans cesse et le tonnerre qui gronde par instants. Je rêvais à ce double bruit, et je me disais : le torrent ressemble à la rage et le tonnerre à la colère.

Hugo - Œuvres complètes, Impr. nat., En voyage, tome II p431.jpg

— notes [1]. —


23 août. 3 heures. — Après deux heures de montée, immense prairie avec deux ou trois pauvres cabanes dont les jardins ont quelque maigre salade et des enclos de marbre. À droite un torrent. Devant moi un énorme bloc de marbre blanc et une vieille souche desséchée. Autour de moi montagnes magnifiques. Les rayons du soleil y découpent de larges scies de lumière et d’ombre. Petits lacs de neige près du ciel dans les anfractuosités. D’immenses glissements d’ardoises étincellent là-bas au soleil autrement que de l’eau, autrement que de la glace. C’est comme le dos d’un énorme dragon. Larges pans de sombre et de clair. Plans immenses et simples. Quatre montagnes emplissent l’horizon. Rien qu’une herbe courte et rare et quelques bruyères. Cela fait pourtant une gigantesque housse de verdure qui couvre les monts jusqu’à l’endroit où les cols se dressent. Le torrent coule à plat et presque paisible au fond du ravin. Aucun bruit. Aucune voix. Ciel bleu. Calme profond. Solitude absolue. Je n’ai rien vu encore de plus beau et de plus grand dans les Pyrénées.


24. — Deux torrents forment l’Y. Sur cet Y pont circulaire à triple articulation, en sapins jetés de rochers en rochers. Sur le premier gave quatre autres ponts aux quatre étages de la montagne formés de troncs d’arbres. Écroulement de rochers.

Torrent d’eau sur un torrent de pierres.

1er pont. Sapins desséchés avec leurs branches brisées court pouvant servir de mâts de perroquet aux ours. Dans un de ces sapins qui est creux, on a fait du feu. C’est encore une assez large cheminée. Des lichens chevelus vivent sur ces squelettes. Végétation à plusieurs couches. Toutes les fleurs de la montagne.

Eau verte et paisible dans une anse au-dessous de la chute avec des sapins morts qui pendent dessus.

2e pont. Deux murailles noires. La lumière s’accroche aux saillies et y fait de petites terrasses éclatantes couvertes d’herbes et de fleurs. L’eau est lumineuse, la lumière est mouillée. Entre les deux murs noirs, le gave blanc. Au fond une cascade à quatre étages. Arbres coupés par les bûcherons. Forêt. Monts immenses au-dessous.

3e pont. Autre cascade. Arc-en-ciel. La chute tombe sur un plateau, puis se rue dans le gouffre. J’y descends en me tenant aux racines des arbres jusque sur un rocher qui avance. Le pont est au-dessus de ma tête. Le rocher qui reçoit le rejaillissement de la chute est troué comme une éponge. Brume et pluie.

Je remonte. Les branches pourries cassent aisément.



Lac de Gaube. — Treize cents pieds. Notre vieille Notre-Dame s’y entasserait six fois sur elle-même avant que la haute balustrade de ses tours parvînt à la surface de l’eau. On y plongerait la grande pyramide, on poserait sur Chéops le Munster de Strasbourg et sur le Munster la flèche d’Anvers que c’est à peine si l’extrémité de la flèche d’Anvers surgirait au-dessus du lac comme la pointe du mât d’un vaisseau naufragé.

Vallée très sauvage. Forêt de pins écrasée par une montagne écroulée.

Arbres étêtés, arbres morts. Ici les années, les coups de tonnerre et les avalanches sont les seuls bûcherons.

Le lac ; 4 heures après midi. — Une flaque d’eau la plus verte, la plus gracieuse, la plus jolie, la plus gaie, entourée de rochers hideux, mâchés, déformés, ruinés, terribles. Au fond les neiges du Vignemale, la plus haute montagne française, font un immense Y renversé sur l’orient. Au bord une transparence sous laquelle on voit les granits, mais qui s’enfonce rapidement. Les grandes ombres du rocher tombent sur l’escarpement occidental comme des ombres de créneaux.

Premier plan. — Cabane où l’on boit du kirsch, une cage pleine de poules ; canards ; rocher qui fait une petite presqu’île. On y voit une espèce de tombeau en marbre blanc entouré d’une grille. Ce sont des anglais qui se sont noyés ici et dont voici l’épitaphe :

à la mémoire
de
william henri pattison, écuyer,
avocat de lincoln’s inn, à londres,
et de sarah frences, son épouse,
âgés l’un de 31 ans et l’autre de 26 ans,
mariés depuis un mois seulement.
un accident affreux les enleva à leurs parents
et à leurs amis inconsolables.
ils furent engloutis dans ce lac
le 20 septembre 1842.
leurs restes transportés en angleterre
reposent à wilham dans le comté d’essex.

Eau glaciale. Qui y tombe y meurt. Depuis quatrevingt-dix ans que le vieux pêcheur était là, il n’avait vu personne assez hardi pour s’y baigner. Il en coûte trois sous par personne pour entrer dans l’enclos du tombeau. j’y ai cueilli des cinéraires dans le granit en surplomb sur le lac. J’ai glissé et failli tomber dans l’eau. Cela eût fait une deuxième tombe. On eût pris six sous.



Cauterets, 26 août. — La vallée est paisible, l’escarpement est silencieux. Le vent se tait. Tout à coup, à un coude de la montagne, le gave apparaît. C’est le bruit d’une mêlée, c’en est l’aspect. Les combattants hurlent de rage et l’on croit voir voler les projectiles. — On s’approche. — De larges entonnoirs forment de grandes cuves où l’eau saute et bout, couverte d’écume comme dans une marmite énorme chauffée à un feu qui ne s’éteint jamais.

Des souches d’arbres monstrueuses, des racines hideuses, décharnées et difformes, roulent dans le torrent comme des carcasses d’hydres. — L’horrible est là partout.



Ces chevaux de montagnes sont admirables, patients, doux, obéissants, pleins d’instincts variés. Ils montent des escaliers et descendent des échelles. Ils vont sur le gazon, sur le granit, sur la glace. Ils côtoient le bord extrême des précipices. Ils marchent délicatement et avec esprit, comme des chats. De vrais chevaux de gouttières.

Le mien était curieux et avait son originalité. Il semblait aimer les émotions. Il choisissait toujours pour y cheminer le petit bord de tous les abîmes que nous rencontrions. Il avait l’air de se dire : ce monsieur est un artiste, un amateur. Il faut lui faire bien voir tout. Ah ! tu veux des torrents, parisien ! tu veux des gaves, des cascades, des gouffres, des précipices, des émotions ! eh bien, en voilà. Tiens, regarde, penche-toi, ici, et ici, et ici. En as-tu assez ?

Je trottais ainsi en surplomb sur des escarpements de huit cents pieds de profondeur avec un petit gave bleu et sombre en bas sous les yeux. J’essayai d’abord de lui faire prendre des directions moins pittoresques, mais il s’obstina, et quand je vis que c’était son goût, j’avais trop d’intérêt à rester bien avec lui pour le contrarier, et je le laissai faire.

  1. De Cauterets, où il est resté quelques jours, Victor Hugo a fait de petites excursions dans les montagnes des environs. Voici quelques-unes de ses notes inutilisées de son album.