En voyage, tome II (Hugo, éd. 1910)/Alpes et Pyrénées/C/21

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Texte établi par G. SimonLibrairie Ollendorff (p. 429).
d’auch à agen.


[4 septembre]

Nuit. — La voiture roulait rapidement. Je dormais. Cependant je percevais tout confusément le bruit des roues et le galop des chevaux, la clarté de la lune, le vent frais de la nuit. Puis mon sommeil devint profond. Un cahot m’éveilla. J’entr’ouvris les yeux.

Il y avait un précipice à ma droite. Je ne voyais de terre que le bord du chemin. Le ciel m’apparut sous un aspect si étrange qu’encore à demi plongé dans les rêves je fus un instant sans me rendre compte de ce que je voyais. Les vapeurs montaient à droite à l’horizon ; quelques nuages bruns et déchirés s’y mêlaient. Je ne sais quelle clarté composée de la lune qui déclinait et de l’aube qui se levait flottait sur tout. Je pris d’abord le ciel marbré de nuages noirs et de brumes blanches, et dont je ne voyais qu’un coin par le carré étroit de la portière, pour une immense montagne dont l’escarpement se perdait dans l’infini. Les étoiles me semblaient des feux de pâtres allumés çà et là sur cette pente gigantesque.

Puis je m’éveillai tout à fait, et je sortis de cette étrange illusion d’optique, mais le spectacle resta admirable.

Je voyais se coucher à l’horizon les constellations que nous ne regardons d’ordinaire que pendant les heures où elles sont sur nos têtes. La grande ourse, déjà engagée à demi dans les brumes, était devenue d’une grandeur monstrueuse. Ses sept étoiles brillaient comme sept petites lunes, et cet immense char incliné à pic sur la terre, derrière laquelle son splendide attelage allait disparaître, donnait au ciel tout entier une figure extraordinaire et terrible.

Effet de brouillard. Encore endormi en arrivant à Agen, j’ai cru voir la mer. C’était la Garonne qui me faisait cette gasconnade.