En voyage, tome II (Hugo, éd. 1910)/Alpes et Pyrénées/C/23

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Texte établi par G. SimonLibrairie Ollendorff (p. 434-437).
l’île d’oléron.


8 septembre.

Figurez-vous une glace appliquée sur le sol et une échelle couchée sur cette glace, ou mieux encore une fenêtre posée à plat avec son châssis et ses vitres ; donnez à cette fenêtre un quart de lieue de tour, vous avez un marais salant. Quand la vitre se dépolit, c’est que le sel se fait.

Représentez-vous une langue de terre longue, plate, étroite, qui, vue à vol d’oiseau, apparaîtrait au regard couverte de ces immenses fenêtres laissant à peine entre elles d’étroites bandes de terre aux ajoncs et aux tamarins ; çà et là quelques prairies, quelques champs de vigne, qu’on engraisse avec des varechs et qui donnent un vin huileux et amer, quelques bouquets d’arbres, quelques sentiers ; de loin en loin, des villages blancs le long de la plage ; du côté de la France, une bordure de fortifications ; du côté de l’Océan, un escarpement qu’on appelle la côte sauvage ; à la pointe sud, des dunes semées de pins qui annoncent le voisinage des grandes landes ; couvrez cette terre de brumes grises et sales qui montent des marais de toutes parts ; vous avez l’île d’Oléron.

Si, après avoir contemplé l’ensemble, vous considérez le détail, la tristesse croît à chaque pas que vous faites, et vous vous sentez étreindre peu à peu d’un morne serrement de cœur.

Une grève de boue, un horizon désert, deux ou trois moulins qui tournent pesamment ; un bétail maigre dans un pâturage chétif ; sur le bord des marais les tas de sel, cônes gris ou blancs selon qu’ils sont recouverts de chaume pour passer l’hiver ou exposés au soleil pour sécher ; sur le seuil des maisons les filles belles et pâles, les enfants livides, les hommes abattus et frissonnants, peu de vieillards, la fièvre partout ; voilà le petit monde lugubre dans lequel vous vous enfoncez.

On n’arrive pas aisément à l’île d’Oléron. Il faut le vouloir. On ne conduit le voyageur à l’île d’Oléron que pas à pas ; il semble qu’on veuille lui donner le temps de réfléchir et de se raviser.

De Rochefort on le mène à Marennes, dans une façon d’omnibus qui part de Rochefort deux fois par jour. C’est une première initiation.

Trois lieues dans les marais salants. De vastes plaines où s’élèvent, comme deux obélisques dans un cimetière, les beaux clochers anglais à aiguilles de pierre de Moise et de Marennes ; tout le long de la route, des flaques d’eau verdissante ; à tous les champs, qui sont des marais, d’énormes clôtures cadenassées ; aucun passant; de temps en temps un douanier le fusil au poing debout devant sa cahute de terre et de broussailles avec un visage blême et consterné ; pas d’arbres ; nul abri contre le vent et la pluie si c’est l’hiver, contre le soleil si c’est la canicule ; un froid glacial ou une chaleur de fournaise ; au milieu des marais, le village malsain de Brouage enfermé dans son carré de murailles, avec ses ruines du temps des guerres de religion, ses maisons basses, blanchies comme les sépulcres dont parle la bible, et ses spectres qui grelottent devant les portes en plein midi. C’est là le premier trajet.

Si vous persistez, à Marennes un cocher de coucou s’empare de vous, vous introduit, vous quinzième, dans un récipient fait pour contenir au plus six personnes ; et ces quinze patients dans l’intérieur et une montagne de paquets sur l’impériale s’en vont, au trot boiteux et chancelant d’un unique cheval, à travers les landes et les bruyères jusqu’à la Pointe.

Là, si vous persistez encore, on vous débarque ou l’on vous embarque, choisissez le mot que vous voudrez, dans un de ces bacs chanceux que les gens du pays appellent des risque-tout. Cela a trois matelots, quatre avirons, deux mâts et deux voiles dont l’une se nomme le taille-vent. Vous avez deux lieues de mer à faire sur cette planche. Les marins qui chargent le bateau commencent par mettre en sûreté dans le meilleur compartiment les bœufs, les chevaux, les charrettes ; puis on case les bagages ; puis dans les espaces qui restent, entre les cornes d’un bœuf et les roues d’un chariot, on insère les voyageurs.

Là vous rêvez, à la discrétion du vent, du soleil ou de la pluie. Pendant le trajet, vous entendez râler les passagers fiévreux et mugir le pertuis de Maumusson qui est à la pointe de l’île et que les marins écoutent de quinze lieues. Pour distraction, on vous explique ce bruit.

Le permis de Maumusson est un des nombrils de la mer. Les eaux de la Seudre, les eaux de la Gironde, les grands courants de l’Océan, les petits courants de l’extrémité méridionale de l’île pèsent là à la fois de quatre points différents sur les sables mouvants que la mer a entassés sur la côte et font de cette masse un tourbillon. Ce n’est pas un gouffre, la mer paraît plane et unie à la surface, à peine y distingue-t-on une flexion légère ; mais on entend sous cette eau tranquille un bruit formidable.

Tout gros navire qui touche le pertuis est perdu. Il s’arrête court, puis s’enfonce lentement, s’enfonce toujours, et décroît en hauteur peu à peu. Bientôt on ne voit plus les sabords, puis le pont plonge sous la vague, puis les vergues et les huniers, on ne distingue plus que la pointe du mât, puis une petite ride se fait dans la mer ; tout a disparu. Rien ne peut arrêter dans son mouvement lent et terrible la redoutable spirale qui a saisi le navire.

Cependant les embarcations qui calent peu d’eau traversent hardiment le pertuis. Sans danger, vous disent les marins. Un moment après ils ajoutent : Pourtant le vieux Monier, le pilote du château, n’eut un jour que le temps de se jeter à la mer, laissant sa barque s’abîmer, et nagea quatre heures avant de se tirer du pertuis.

À travers ces causeries, on arrive, on amène le taille-vent, on jette le câble, on pose le pont.

À droite une forteresse qui est une prison, à gauche une plage hideuse qui est la fièvre ; on débarque entre les deux.

De jolies servantes charentaises, avec leur immense coiffe blanche qu’elles portent avec grâce, vous attendent sur le musoir, prennent votre valise et votre sac de nuit et s’en vont devant vous.

Vous passez le long d’un rempart, au pied duquel fourmillent dans toutes les attitudes du travail quelques centaines d’hommes vêtus de gris, hâves, silencieux, gardés par des gendarmes, creusant des tranchées dans une vase infecte. Ce sont les condamnés au boulet, pauvres soldats, la plupart déserteurs par le mal du pays, que la loi ne flétrit pas, qu’un code d’exception punit sévèrement, et qui viennent mourir là quoiqu’ils ne soient pas condamnés à mort.

Tout en faisant ces réflexions, vous arrivez au Cheval Blanc, qui est l’auberge du lieu. Une bonne auberge, puisque je dis tout. On vous introduit dans une vaste chambre blanchie à la chaux, au milieu de laquelle s’avance un grand lit à baldaquin faisant promontoire à la mode du dix-septième siècle. Les murs sont blancs, les draps sont blancs ; l’hôte est cordial, l’hôtesse est gracieuse ; tout convient et plaît en ce logis. Seulement ne regardez pas l’eau qu’on a mise dans votre pot à l’eau et qu’on appelle l’eau douce dans le pays.


Le soir de mon arrivée à Oléron, j’étais accablé de tristesse.

Cette île me paraissait désolée, et ne me déplaisait pas. Je me promenais sur la plage, marchant dans les varechs pour éviter la boue. Je longeais les fossés du château. Les condamnés venaient de rentrer, on faisait l’appel, et j’entendais leurs voix répondre successivement à la voix de l’officier inspecteur qui leur jetait leurs noms. À ma droite les marais s’étendaient à perte de vue, à ma gauche la mer couleur de plomb se perdait dans les brumes qui masquaient la côte.

Je ne voyais dans toute l’île d’autre créature humaine qu’un soldat en faction, immobile à la corne d’un retranchement et se dessinant sur le brouillard. À peine pouvais-je distinguer au loin à l’horizon la petite forteresse, isolée dans la mer entre la terre et l’île, qu’on appelle le pâté. Aucun bruit au large. Aucune voile. Aucun oiseau. Au bas du ciel, au couchant, apparaissait une lune énorme et ronde qui semblait dans ces brumes livides l’empreinte rougie et dédorée de la lune.

J’avais la mort dans l’âme. Peut-être voyais-je tout à travers mon accablement. Peut-être un autre jour, à une autre heure, aurais-je eu une autre impression. Mais ce soir-là tout était pour moi funèbre et mélancolique. Il me semblait que cette île était un grand cercueil couché dans la mer et que cette lune en était le flambeau.