En voyage, tome II (Hugo, éd. 1910)/Fragment d’un voyage aux Alpes

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Texte établi par G. SimonLibrairie Ollendorff (p. 3-14).
1825.




FRAGMENT


D’UN VOYAGE AUX ALPES.


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À Sallanches, on quitte sa voiture. De ce bourg au prieuré de Chamonix, le trajet se fait dans des chars à bancs, attelés de mulets, et formés d’une seule banquette transversale où l’on est assis de côté sous une façon de petit dais en cuir, dont les quatre pans peuvent se baisser en cas d’orage.

Cette nouvelle manière de voyager vous avertit que vous passez, en quelque sorte, d’une nature à une autre. Voici que vous pénétrez dans la montagne. Le sabot rond et plat des chevaux ne convient plus à ces chemins âpres, escarpés et glissants. La roue des voitures ordinaires se briserait dans ces sentiers étroits, à tout moment déchirés par des pointes de rocs et rompus par les torrents. Il faut des chariots légers et solides qui puissent se démonter dans les passages difficiles, et les traverser avec vous sur les épaules des guides et des muletiers. Jusqu’ici vous n’avez fait que voir les Alpes ; maintenant vous commencez à les sentir.

Plus tard, plus loin, plus haut, il faudra quitter jusqu’à ces frêles équipages ; le sol indomptable des Alpes les repoussera. Le pas sûr et hardi des mulets vous portera quelque temps encore dans ces hautes régions où il n’y a plus de route tracée que celle du torrent qui se précipite, c’est-à-dire le chemin le plus court du sommet de la montagne au fond de l’abîme. Vous avancerez encore, et alors le vertige, ou quelque autre invincible obstacle, vous forcera de descendre de vos montures et de continuer à pied votre voyage hasardeux, jusqu’à ce qu’enfin vous ayez atteint ces lieux où l’homme lui-même est contraint de reculer, ces solitudes de glace, de granit et de brouillards, où le chamois, poursuivi par le chasseur, se réfugie audacieusement entre des précipices prêts à s’ouvrir[1] et des avalanches prêtes à tomber.

C’est en méditant sur les dangers dont cette nature sauvage assiège les pas du simple curieux, qu’on est tenté d’admirer, comme des récits fabuleux, les histoires qui nous montrent, dans l’antiquité, les machines de guerre carthaginoises, et, de nos jours, les canons français, traversant les Alpes. On se demande avec effroi, et presque avec incrédulité, comment le lourd attirail d’une armée a pu voyager par des routes qui semblent souvent refuser de l’espace et de la solidité aux pieds aériens du chamois, et comment il a réussi à doubler deux fois ces hauts promontoires qui baignent dans les nuages et plongent si profondément dans le ciel. L’explication de ceci est dans la puissance que Dieu a donnée à l’intelligence de l’homme. Ces choses merveilleuses se sont faites pour montrer en quelque sorte combien l’homme est roi de la nature physique. À l’aspect des Alpes, il semblerait qu’une armée de géants seule pourrait franchir ces colosses. Ne faut-il pas admirer que, pour accomplir ce miracle et le renouveler de nos jours, il ait suffi, pour les deux armées, de deux géants de volonté et de génie, Annibal et Napoléon ?

Je m’aperçois que ma pensée va plus vite que nos rapides chariots. Nous quittons à peine Sallanches, et déjà je cherche à démêler sur les crêtes étincelantes des vieilles Alpes les traces que n’y ont pas laissées les deux grands envahisseurs de l’Italie. C’est qu’en effet il est difficile de ne point éprouver quelque profonde émotion lorsque, par une belle matinée d’août, en descendant la pente sur laquelle Sallanches est assise, on voit se dérouler devant soi cet immense amphithéâtre de montagnes toutes diverses de couleur, de forme, de hauteur et d’attitude, masses énormes, tour à tour éclatantes et sombres, vertes et blanches, distinctes et confuses, dont un large rayon du soleil, encore oblique, inonde chaque intervalle, et au-dessus desquelles, comme la pierre du serment dans un cercle druidique, le mont Blanc s’élève royalement avec sa tiare de glace et son manteau de neige.

En sortant de Sallanches, la route de Chamonix traverse une vaste plaine qui vous laisse tout le temps d’admirer ce grand et immuable spectacle. Cette plaine, d’environ deux lieues de largeur, n’était la veille qu’une mer. Il avait plu, et l’Arve, qui la divise dans sa longueur, l’avait prise tout entière pour lit, comme il arrive toujours dans les temps d’orage. Mais il avait suffi de vingt-quatre heures pour faire rentrer le torrent dans les limites qu’il viole si souvent ; et la route, encore fangeuse à notre passage, n’était plus que rarement coupée par des mares et des courants d’eau jaunâtre, qui lavaient de temps en temps les pieds des mulets et les roues basses des chars à bancs.

À travers la riche verdure dont on est de toutes parts environné, le trajet de cette plaine serait infiniment agréable, si l’on n’était impatient d’aborder les montagnes, et de quitter la plaine et la verdure. Aussi, lorsqu’après plusieurs heures de course monotone, le guide vous montre, de l’autre côté de l’Arve, à une assez grande hauteur sur le revers des montagnes, les toits du village de Chède, presque enseveli dans les arbres, on approche avec ravissement du pont de bois rouge qui mène à cette autre rive, où l’on commencera enfin à monter !

Il y a un grand charme à s’arrêter un moment sur ce pont, pendant qu’il tremble, ébranlé à la fois par le roulement des chars à bancs et par le mugissement de l’Arve, blanche d’écume et bondissant sous son arche unique entre des blocs de granit. Le dos tourné au mont Blanc, on n’a plus sous les yeux que des objets riants et tranquilles, qui sont plus doux à considérer du milieu de ce tracas. À gauche, un amphithéâtre gracieux de bois, de chalets et de champs cultivés ; devant soi, à l’extrémité de la plaine, Sallanches, avec ses maisons blanches et son clocher poli comme l’étain, au pied d’une haute montagne verte couronnée par de larges pans de roche qui figurent une vieille forteresse de titans ; à droite enfin, la magnifique cascade de Chède, qui jaillit à mi-côte dans une sorte de conque naturelle d’où sa nappe retombe plus large et plus arrondie, et qui s’environne de son arc-en-ciel comme d’une auréole.

Après avoir gravi péniblement un chemin encombré de pierres roulantes, qui sonnent sous le pied des mulets, on traverse le village de Chède, et on laisse la belle cascade derrière soi, pour s’enfoncer dans la montagne. La route est ici quelque temps ombragée de grands chênes, de bouleaux, de hauts mélèzes, qui entremêlent leurs branches et emprisonnent la vue sous un toit de verdure. Tout à coup le taillis s’ouvre et s’écarte comme à plaisir, un spectacle rempli d’un charme inattendu est devant vos yeux. C’est un petit lac, que l’on nomme, je crois, le Lac Vert, à cause du gazon épais qui en tapisse tous les bords et le fait ressembler à un miroir de cristal bordé de velours vert. Ce lac, dont le flot conserve une inaltérable limpidité, a, dans la fraîcheur de son aspect, dans la grâce de ses contours, quelque chose qui contraste d’une manière délicieuse avec la sombre sévérité des montagnes au milieu desquelles il est jeté. On se croirait magiquement transporté dans une autre contrée, sous un autre ciel, si le mont Blanc n’était pas debout, à l’horizon, avec ses dômes de neige, ses glaciers, ses formidables aiguilles, et ne venait, comme jaloux des impressions douces qui osent naître si près de lui, projeter son image menaçante jusque dans l’eau paisible du Lac Vert.

J’ignore par quel fil invisible, par quel conducteur électrique les choses de la nature touchent aux choses de l’art ; mais à l’instant même me revinrent à l’esprit ces grandes créations du vieux Shakespeare, où toujours domine une haute et sombre figure qui, dans un coin du drame, se reflète dans une âme limpide, transparente et pure ; œuvres complètes comme la nature, où il y a toujours une Ophélia pour Hamlet, une Desdemona pour Othello, un Lac Vert pour le mont Blanc.

Il ne faut pas quitter le lac sans jeter quelques pièces de monnaie aux petits enfants de Chède et de Passy, qui viennent offrir aux passants des verres de cette eau si fraîche et si belle. J’ai entendu des voyageurs se plaindre souvent des importunités de ce peuple qui, pour ainsi dire, vous vend en détail les beautés du pays qu’il habite. Ils avaient tort ; ces malheureux n’ont que leurs Alpes pour vivre.

La scène change ; le sol est dépouillé, la verdure disparaît autour de nous. La route, obstruée de roches, tourne, et se replie, comme un long serpent, sur le flanc d’une montagne aride et toute bouleversée. Nous arrivons au Nant Noir[2].

Dans une ravine profonde, où toute végétation semble morte, entre deux escarpements de terre ferrugineuse, parmi des quartiers de granit que l’on prendrait pour des blocs d’ébène, roule, avec un bruit effrayant, une eau noire, que son écume même ne blanchit pas. C’est le Torrent Noir, ainsi nommé à cause de la couleur sombre que donnent à ses flots les ardoises qu’il charrie, et sans doute aussi parce qu’il est extrêmement dangereux à traverser, quand il est grossi par l’orage. Tout ici est lugubre et désolé. Des crêtes nues, des rochers en surplomb ; les échos qui se répètent le hurlement furieux du torrent ; pas un arbre, si ce n’est le voile de sombres pins que déploient les montagnes de l’horizon. Il y a pour la pensée un monde d’intervalle entre le Lac Vert et le Nant Noir.

On conte dans le pays beaucoup de traditions étranges touchant ce hideux torrent. C’est, dit-on, sur ses rives que les esprits des Montagnes Maudites tenaient leur sabbat, dans les nuits d’hiver. Ce sont eux qui ont remué toute la montagne pour y cacher leurs trésors. Leur vol tumultueux a brisé tous les arbres qui croissaient autrefois dans ce lieu funèbre. C’est en y dansant qu’ils ont brûlé cette terre ; c’est en s’y baignant qu’ils ont noirci cette eau. Il y a aussi un démon dit Nant Noir, qui pousse les voyageurs dans son gouffre, et rit de les voir tomber. Ses prunelles sont deux globes de feu ; et plus d’un hardi chasseur de chamois, égaré la nuit dans la montagne, a entendu sa voix rauque et sonore répondant, du fond de l’abîme, à la voix de son torrent.

J’avouerai cette infirmité de mon esprit, il aurait manqué pour moi quelque chose à l’horrible beauté de ce site sauvage, si quelque tradition populaire ne lui eût empreint un caractère merveilleux. Je me suis arrêté avec complaisance sur ces détails, parce que j’aime les superstitions : elles sont filles de la religion et mères de la poésie.

Ce torrent traversé, les nants deviennent plus fréquents ; les ondulations de la route sont plus brusques et plus rapides ; le cône du mont sur lequel elle court a été en quelque sorte cannelé par les cataractes pluviales, les éboulements et les avalanches de pierres. Cependant une végétation vive et fraîche reparaît autour du chemin, et voile aux yeux l’Arve, que l’on entend bruire au fond du ravin.

Une vallée d’un aspect sévère et triste se présente. Au milieu s’élève un clocher, autour duquel se groupent quelques cabanes. Voilà Servoz. De toutes parts encaissée par de hautes montagnes, cette vallée paraît comme ensevelie dans un blanc suaire de neige, sous un noir linceul de sapins. Ce qui ajoute à l’impression singulièrement mélancolique qu’elle produit sur l’esprit, c’est de la voir dominée, ou plutôt menacée, par les débris gigantesques d’une montagne qui s’écroula, je crois, en 1741. On dit que la chute de ce mont, qui écrasa des forêts, combla des vallées, ouvrit des abîmes, fut accompagnée d’un tel déluge de cendre et de poussière, que, durant trois jours, une nuit complète couvrit le pays à plusieurs lieues à la ronde. Les savants déclarèrent que c’était un volcan. Ils se trompaient. Les ignorants se trompèrent aussi ; ils crurent que c’était la fin du monde. Erreur pour erreur, je préfère celle des ignorants : elle est plus naïve.

Cette montagne ruinée effraye le regard et la pensée. Je ne sais, et nul ne peut dire, comment se déplaça le centre où reposait l’équilibre de ce grand corps ; quelle cause mina la base sur laquelle posaient ses immenses terrasses, ses plateaux, ses dômes, ses pentes, ses aiguilles. Est-ce une convulsion intérieure du globe ? Est-ce une goutte d’eau lentement distillée depuis des siècles ?... Felix qui potuit

Cependant il est difficile de ne pas se livrer à d’inutiles méditations sur ce grand mystère, en présence d’un si prodigieux bouleversement. Les terres, les neiges, les forêts, en se précipitant dans les vallées environnantes, ont mis à découvert ce qu’on pourrait appeler le squelette du mont. Ces blocs de marbre noir veiné de blanc sont ses pieds monstrueux, encore à demi cachés par des masses pyramidales de terres éboulées ; voilà ses ossements de silex, ses bras de granit qui se dressent encore ; et, là haut, au-dessus des nuages, cette large zone de roche calcaire, qui montre à nu ses couches horizontales, c’est le front ridé du géant.

Combien les monuments de l’homme semblent peu de chose près de ces édifices merveilleux qu’une main puissante éleva sur la surface de la terre, et dans lesquels il y a pour l’âme comme une nouvelle manifestation de Dieu ! Ils ont beau, avec la fuite des années, changer de forme et d’aspect ; leur architecture, sans cesse rajeunie, garde éternellement son type primitif. À ces rochers qui surplombent et se dégradent, succéderont d’autres rochers qui déchireront les nues ; de nouveaux arbres croîtront sans culture où gisent ces troncs morts de vieillesse ; ces torrents s’écoulent, d’autres cataractes s’ouvriront. Depuis des siècles, la physionomie des Alpes n’a pas varié. Les détails passent, l’ensemble reste.

Heureux le peuple qui, comme les fils de Guillaume Tell et de Winckelried, peut confier à de tels monuments tous ses souvenirs de gloire, de religion et de liberté ! Comment pourraient s’effacer ces saintes traditions, quand rien de ce qui les rappelle ne peut périr ? Ces sublimes édifices n’ont à craindre ni l’ignoble badigeon qui a souillé Notre-Dame de Reims, Notre-Dame de Paris, Saint-Germain-des-Prés, la vieille abbaye romane ; ni le grattoir qui a mutilé les frontons de la cour du Louvre ; ni le marteau qui allait démolir Chambord après avoir détruit les manoirs de Montmorency et de Bayard. Encore un peu, et tous les monuments de France ne seront plus que des ruines ; encore un peu, et toutes ces illustres ruines ne seront plus que des pierres, et ces pierres ne seront plus que de la poussière. Ici, tout se transforme, rien ne meurt. Une ruine de montagne est encore une montagne. Le colosse a changé d’attitude, voilà tout. C’est qu’il y a dans toutes les parties de la création un souffle qui les anime. Les ouvrages de Dieu vivent, ceux de l’homme durent ; et que durent-ils !

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Nous quittons Servoz, où l’on prend quelque rafraîchissement, et qui marque le milieu du trajet de Sallanches à Chamonix. Voici que le chemin fait comme vient de faire mon esprit ; nous passons d’une montagne écroulée à un château ruiné. Depuis un quart d’heure nous côtoyons de très près l’Arve, qui coule presque de niveau avec la route. Tout à coup le muletier nous montre à droite, sur une espèce de haut promontoire que la montagne voisine pousse au milieu de la rivière, quelques pans de murailles démantelées, avec un débris de tours, et d’étroites ogives façonnées par la main des hommes, et de larges crevasses faites par le temps. C’est le manoir de Saint-Michel, vieille forteresse des comtes de Genève, célèbre dans la $contrée, comme le Nant Noir, par les démons qui l’habitent et les trésors magiques qu’il recèle.

Le redoutable palais, l’ancienne citadelle d’Aymon et de Gérold est là, solitaire et lugubre comme le corbeau qui croasse joyeusement sur sa ruine. Les remparts noirâtres, inégalement rompus par les ans, s’élèvent à peine au-dessus des touffes de houx, de genêts, de ronces, qui obstruent le fossé et l’avenue ; des rideaux de lierre usurpent la place des lourds ponts-levis et des herses de fer. Au-dessus monte à perte de vue une foret de mélèzes et de sapins ; au-dessous bouillonne l’Arve tout embarrassée d’éclats de granit, tombés du rocher qui porte le château de Saint-Michel. L’un de ces rocs, arrondi par la lutte des eaux, arrête plus longtemps et domine de plus haut que tous les autres le cours du torrent.

De temps en temps l’Arve l’investir de vagues furieuses, les presse, les roule, les gonfle, les amoncelle, surmonte enfin le rocher qui reste quelque temps inondé de tous ces flots dorés comme d’une chevelure blonde, puis tout retombe, et, pendant que l’Arve grondant recommence un nouvel assaut, le front du roc reparaît chauve et nu.

Un pont se présente. Nous reprenons la rive gauche de l’Arve ; et, tandis que nos chars à bancs nous suivent péniblement, nous commençons à gravir à pied les montées. C’est un chemin étroit et rapide, laborieusement tracé le long d’un escarpement effrayant, auquel rien ne peut se comparer, si ce n’est la pente de la montagne qui borde l’Arve de l’autre côté.

Ce passage, tantôt creusé dans le roc vif, tantôt suspendu en saillie sur un abîme, communique de la vallée de Servoz à la vallée de Chamonix. On y glisse à chaque instant sur de larges dalles de granit qui font étinceler le fer des mulets. À droite, on voit pendre sur sa tête la racine des grands mélèzes déchaussés par les pluies ; à gauche, on peut pousser du pied leur tête effilée comme l’aiguille d’un rocher. Une vieille femme, idiote et infirme, assise dans une sorte de niche roulante, est à l’entrée de cette route hasardeuse, et sollicite la pitié des passants. Il me sembla voir une de ces fées mendiantes des contes bleus, qui attendaient un aventurier au bord du chemin, et décidaient sa perte sur un refus ou son bonheur sur une aumône.

À peine a-t-on quitté la mendiante, qu’on rencontre une croix dressée au bord du gouffre. Il faut passer vite devant cette croix ; elle signale un malheur et un danger.

Un peu plus loin, on s’arrête. Il y a là un écho extraordinaire. Autrefois, avant que le docteur Pococke eût de nouveau découvert les merveilles de cette vallée de Chamonix, concédée dans le xie siècle par Aymon, comte de Genève, à Dieu et à saint-Michel archange[3], avant que l’homme eût tracé aucun sentier sur la croupe de cette montagne, si quelquefois le chasseur de chamois, entraîné par l’ardeur de sa poursuite jusque dans cette gorge formidable, arrivait au point même où nous sommes, il embouchait avec un tremblement d’horreur la corne à bouquin suspendue à sa ceinture, et faisait entendre trois fois l’appel magique : hi ! ha ! ho ! Trois fois, une voix lui rapportait distinctement des profondeurs de l’horizon la triple adjuration hi ! ha ! ho ! Alors il s’enfuyait plein d’épouvante, et allait conter dans les vallées qu’un chamois-fée l’avait attiré par delà le château de Saint-Michel, et qu’il avait entendu la voix de l’Esprit des Montagnes Maudites.

Aujourd’hui, dans ce même lieu, des voyageurs élégants, des femmes parées descendent de leurs chars à bancs sur une route assez bien nivelée. De petits garçons déguenillés accourent avec un long porte-voix. Ils en tirent des sons aigus qui ressemblent encore à l’ancienne adjuration du chasseur. Une voix des montagnes les répète encore distinctement sur un ton plus faible et plus lointain. Et puis, si vous demandez à ces enfants : qu’est cela ? ils vous répondent : c’est l’écho, et tendent la main. — Où est la poésie ?

Nous laissons derrière nous les jeunes mendiants, le porte-voix, le foyer de l’écho, et nous nous enfonçons dans la gorge de plus en plus étroite et sauvage. Depuis quelques instants, un brouillard gris et terne nous cache le ciel. Nous montons, il descend. Nous le voyons remplir successivement tous les intervalles des crêtes opposées. Ses bords, qui se dilatent et s’effilent en quelque sorte, ressemblent à la frange d’un réseau. De blanchâtres lambeaux des vapeurs de l’Arve s’élèvent lentement et le rejoignent. Il touche à la haute lisière des sapins, la baigne, gagne d’arbre en arbre, et tout à coup il se ferme sur nous, et nous voile les montagnes du fond comme une toile qui s’abaisse sur une décoration de théâtre.

Nous étions à l’endroit le plus horrible et le plus beau du chemin, au point le plus élevé de ces montées. On distinguait encore à travers la brume l’escarpement opposé, tout hérissé de sapins presque couchés sur le sol, tant la pente est perpendiculaire ! Les rangs de la forêt sont quelquefois éclaircis par de grands arbres morts, qui pourriront où ils sont tombés, et qui n’ont pu être couchés que par la foudre du ciel ou par l’avalanche, cette foudre des montagnes. Devant nous, au fond du noir précipice, on voyait blanchir l’Arve à une profondeur si prodigieuse que son mugissement terrible ne nous arrivait plus que comme un murmure. En ce moment le nuage se déchira au-dessus de nous, et cette crevasse nous découvrit, au lieu de ciel, un chalet, un pré vert et quelques chèvres imperceptibles qui paissaient plus haut que les nuées. Je n’ai jamais éprouvé rien d’aussi singulier. À nos pieds, on eût dit un fleuve de l’enfer ; sur nos têtes, une île du paradis.

Il est inutile de peindre cette impression à ceux qui ne l’ont pas sentie ; elle tenait à la fois du rêve et du vertige.

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La vallée de Chamonix se présente dans sa longueur à l’œil du voyageur qui arrive de Sallanches. L’Arve tortueuse la traverse de part en part. Les trois paroisses qui s’en partagent le territoire, les Ouches, Chamonix, Argentière, montrent de loin à loin, dans l’étroite plaine, leurs clochers d’ardoises luisantes. À gauche, au-dessus d’un amphithéâtre bariolé de jardins, de chalets et de champs cultivés, le Bréven élève presque à pic sa forêt de sapins et ses pitons autour desquels le vent roule et déroule les nuées comme le fil sur un fuseau. À droite, c’est le mont Blanc, dont le sommet fait vivement briller l’arête de ses contours sur le bleu foncé du ciel, au-dessus du haut glacier de Taconay et de l’Aiguille du Midi, qui se dresse avec ses mille pointes ainsi qu’une hydre à plusieurs têtes. Plus bas, à l’extrémité d’un immense manteau bleuâtre que le mont Blanc laisse tramer jusque dans la verdure de Chamonix, se dessine le profil découpé du glacier des Bossons (buissons), dont la merveilleuse structure semble d’abord offrir au regard je ne sais quoi d’incroyable et d’impossible. C’est quelque chose de plus riche, sans contredit, et peut-être même de plus singulier que cet étrange monument celtique de Carnac, dont les trois mille pierres, bizarrement rangées dans la plaine, ne sont plus simplement des pierres et ne sont pas des édifices. Qu’on se figure d’énormes prismes de glace, blancs, verts, violets, azurés, selon le rayon de soleil qui les frappe, étroitement liés les uns aux autres, affectant une foule d’attitudes variées, ceux-là inclinés, ceux-ci debout, et détachant leurs cônes éblouissants sur un fond de sombres mélèzes. On dirait une ville d’obélisques, de cippes, de colonnes et de pyramides, une cité de temples et de sépulcres, un palais bâti par des fées pour des âmes et des esprits ; et je ne m’étonne pas que les primitifs habitants de ces contrées aient souvent cru voir des êtres surnaturels voltiger entre les flèches de ce glacier à l’heure où le jour vient rendre son éclat à l’albâtre de leurs frontons et ses couleurs à la nacre de leurs pilastres.

Au delà du glacier des Bossons, vis-à-vis le prieuré de Chamonix, s’arrondit la croupe boisée du Montanvert ; et, plus haut, sur le même plan, apparaissent les deux pics des Pèlerins et des Charmoz, qui ont l’aspect de ces magnifiques cathédrales du moyen-âge, toutes chargées de tours et de tourelles, de lanternes, d’aiguilles, de flèches, de clochers et de clochetons, et entre lesquels le glacier des Pèlerins répand ses ondulations, pareilles à des boucles de cheveux blancs sur la tête grise du mont. Le fond du tableau complète dignement ce magnifique ensemble. L’œil, qui ne peut se lasser de se promener sur tous les étages du vaste édifice de ces montagnes, rencontre partout des sujets d’admiration. C’est d’abord une forêt de gigantesques mélèzes qui tapisse le bout opposé de la vallée. Au-dessus de cette forêt, l’extrémité de la Mer de Glace, dépassant le Montanvert comme un bras qui se recourbe, penche et précipite ses blocs marmoréens, ses lames énormes, ses tours de cristal, ses dolmens d’acier, ses collines de diamant, dresse à pic ses murailles d’argent, et ouvre dans la plaine cette bouche effrayante, d’où l’Arveyron naît comme un fleuve, pour mourir un mille plus loin comme un torrent.

Derrière la Mer de Glace, dominant tout ce qui l’environne, s’élève le Dru, pyramide de granit, d’un seul bloc de quinze cents toises de hauteur. L’horizon, dans lequel on distingue à peine le col de Balme et les rochers de la Tête-Noire, est couronné par une dentelure de sommets couverts de neige, sur la blancheur desquels ressort, isolé et grisâtre, cet obélisque prodigieux du Dru. Quand le ciel est pur, à sa forme effilée, à sa couleur sombre, on le prendrait pour le clocher solitaire de quelque église écroulée ; et l’on dirait que les avalanches qui se détachent de temps en temps de ses parois sont des colombes qui viennent s’abattre sur ses frises désertes. Un jour de pluie, lorsqu’on l’aperçoit confusément à travers le brouillard, on pense voir le cyclope de Virgile assis dans la montagne, et les blanches vagues de la Mer de Glace sont les troupeaux qu’il compte pendant qu’ils passent à ses pieds.

Ajoutez à l’ensemble de ce paysage de merveilles l’éternelle présence du mont Blanc, l’une des trois plus hautes montagnes du globe, et ce caractère de grandeur que toute grande chose imprime à ce qui l’environne ; méditez sur ce sommet, qui est bien véritablement, pour me servir de la fabuleuse expression des poëtes, une des extrémités de la terre ; songez à cette frappante accumulation, dans un cercle si restreint, de tant d’objets uniques à voir, et vous croirez, en pénétrant dans la vallée de Chamonix, entrer, si je puis me permettre une expression triviale qui rend un peu mon idée, dans le cabinet de curiosités de la nature, dans une sorte de laboratoire divin où la providence tient en réserve un échantillon de tous les phénomènes de la création, ou plutôt dans un mystérieux sanctuaire où reposent les éléments du monde visible.

Le jour où nous y arrivâmes, c’était le 15 août, fête de l’Assomption. Nous descendions rapidement le revers de la montagne, les yeux fixés comme magiquement sur le magnifique tableau de cette vallée, enfin ouverte à nos regards. Tout à coup un détour du chemin nous fit voir un autre spectacle. À nos pieds, dans la verte plaine, sur la pente de la colline qui élève l’église des Ouches au-dessus de son village, se développaient en serpentant deux files de villageois les mains jointes, de jeunes filles voilées, et d’enfants, précédés de quelques prêtres et d’une croix. C’était une procession qui revenait du Prieuré aux Ouches en répétant les litanies de sainte Marie, mère de Dieu. Le vent nous apportait de temps à autre un écho entrecoupé de leurs chants. Je ne saurais dire quelle impression profonde vint sceller en quelque sorte les impressions qui m’accablaient et les rendre ineffaçables. J’aurai ce souvenir présent toute ma vie. En ce moment-là, tous les bruits des Alpes se déployaient dans la vallée ; l’Arve bouillonnait sur sa couche de rochers, les torrents grondaient, les cascades pluviales frémissaient en se brisant au fond des précipices, l’ouragan tourmentait les nuages dans un angle du Breven, l’avalanche tonnait du haut des solitudes du mont Blanc ; mais, pour mon âme, aucune de ces formidables voix des montagnes ne parlait aussi haut que la voix de ces pauvres pâtres implorant le nom d’une vierge.

Quelle puissance que celle qui fait sortir, le même jour, à la même heure, le pape et l’éclatante légion des cardinaux des portes dorées de Saint-Pierre de Rome, le cortège royal du riche portail de Notre-Dame de Paris, et de leur indigent presbytère, oublié dans sa vallée, l’humble procession des montagnards de Chamonix ! Quelle intelligence que celle qui peut, au même instant, donner la même pensée à tout un monde !

Les vallées des Alpes ont cela de remarquable, qu’elles sont en quelque sorte complètes. Chacune d’elles présente, souvent dans l’espace le plus borné, une espèce d’univers à part. Elles ont toutes leur aspect, leur forme, leur lumière, leurs bruits particuliers. On pourrait presque toujours résumer d’un mot l’effet général de leur physionomie. La vallée de Sallanches est un théâtre ; la vallée de Servoz est un tombeau ; la vallée de Chamonix est un temple.

  1. Le plus grand danger peut-être des excursions alpestres est la rencontre fréquente de ces précipices sans fond, cachés à l’œil par une légère croûte de neige congelée, qui se dérobe sous les pas du voyageur et l’engloutit.
    (Note de Victor Hugo.)
  2. Les gens du pays donnent aux torrents le nom de nants. Il est remarquable que ce mot appartient à la langue celtique (Nant, amas d’eau courante, torrent ou fleuve), et a donné son nom à la capitale (Nantes, ville divisée en effet parles mille bras de la Loire) de cette Bretagne qui fut l’Armorique. Voici que nous le rencontrons aux Alpes, et dans toute la pureté de son acception première ! Ainsi on retrouve toujours par places dans l’Europe actuelle quelque vestige de cette vieille langue celte, base première et inconnue de tous nos idiomes, à peu près comme on voit souvent paraître à la surface du sol, en dépit des couches calcaires et argileuses qui la recouvrent, de larges bancs de ce granit primitif qui est, pour ainsi dire, l’ossement du globe.
    (Note de Victor Hugo.)
  3. Un savant, originaire de ces montagnes mêmes, a bien voulu communiquer à l’auteur la pièce suivante, qui nous semble assez curieuse, et qui était à peu près inconnue.
    Fondation du Prieuré de Chamonix
    par Aymon,, comte de Genève.
    « In nomine sanctæ et individux Trinitatis.
    « Ego, Aymo, comes Gebennensis, et filius meus Geroldus, damus et concedimus Domino Deo Salvatori nostro, et sancto Michaeli Archangelo, de Clusâ omnem campum munitum cum appenditiis suis, ex aquâ quæ vocatur Dionsa, et rupe quæ vocatur Alba, usque ad Balmas, sicut ex integro ad comitatum meum pertinere videtur ; id est, terras, sylvas, alpes, venationes, omnia placita et banna ; et monachi Deo et Archangelo servientes hoc totum habeant et tencant sine contradictione alicujus hominis, et nihil nobis nisi elecmosynas et orationes pro animabus nostris et parentum nostrorum retincmus, ut sanctus Michael Archangelus perducat nos et illos in paradisum exultationis. Si quis autem, quod absit, hoc donum confringere voluerit, in anathemate et maledictione sit, sicut Datan et Abiron, quousque resipiscat et satisfaciat. Ex istis ergo donis sunt legitimi testes, uterini fratres comitis Willelmus Fulciniacus, et Amedeus, et Thurumbertus de Nangiaco, et Albertus miles, et Agueldrandus presbyter, et Silico.
    « Ego Andreas, comitis capellanus, hane cartam præcepto ipsius comitis scripsi, et tradidi ferrâ septimâ lunâ 27c, papa Urbano regnante. »

    Au bas de cet acte pend le sceau du comte en cire blanche, et, quoiqu’il soit sans date, on conjecture, par le règne du pape (Urbain II, qui siégea depuis l’an 1088 jusqu’en 1099), qu’il fut passé environ l’an 1090, époque à laquelle ce même comte, conjointement avec Gérard son fils, fit une donation assez considérable au monastère de Saint-Oven de Joux. Le prieuré de Chamonix, fondé par Aymon, comte de Genève, du temps du pape Urbai II, avant 1099, dépendait de l’abbaye de Saint-Michel de la Cluse. Guillaume de la Ravoyre, qui en fut le dernier prieur, en procura l’union à la collégiale de Sallanches. Guifrey, qui en était prieur avant 1229, fut présent, le 12 des calendes de mai, à la cession qu’Aymon, seigneur de Faucigny, fit de Chamonix à Guillaume, comte de Genève ; Guillaume de Villette fut prieur en 1319. Aux nones de juillet, Hugues, dauphin, seigneur de Faucigny, lui confirma la juridiction du prieuré de Chamonix et de ses dépendances.