En voyage, tome II (Hugo, éd. 1910)/France et Belgique/A/14

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Texte établi par G. SimonLibrairie Ollendorff (p. 48-49).
Fougères, 22 juin.

Voilà trois jours, mon Adèle, que je ne t’ai écrit, et j’éprouve le besoin de m’entretenir avec toi et de me reposer dans ta pensée.

Nanteuil m’a quitté ; il est possible qu’il me rejoigne à Cherbourg. Depuis Alençon, j’ai vu Lassay, charmante petite ville demi-sauvage, plantée tout au beau milieu des chemins de traverse, qui a trois vieux châteaux, dont deux admirables que j’ai dessinés. Tu les verras. Le troisième n’a plus que quelques ruines situées au milieu des arbres les plus beaux et les plus farouches du monde.

Après Lassay, Mayenne. On ne connaît vraiment pas cette pauvre Bretagne. Elle vaut mieux que la Suisse, aux Alpes près. Mayenne est une riante et pittoresque ville, posée en travers sur sa rivière, avec un beau château, une haute église incrustée de pierres romaines qui ont deux mille ans, des maisons du quinzième siècle zébrées de bois et de plâtre, et un vieux pont à arches ogives. L’ensemble de tout cela forme un bloc ravissant.

De Mayenne, j’ai été à Jublaire, où il y a un camp de César que j’ai parcouru guidé par la plus jolie fille du monde qui m’offrait des roses fraîches et de vieilles briques, tout en sautant lestement par-dessus les clôtures, sans trop s’inquiéter de ses jupons. Et puis elle m’a montré un temple romain, et beaucoup de choses romaines, et beaucoup de sa personne. En la quittant je lui ai donné un écu, elle m’a demandé un baiser. Pardon, je te raconte la chose comme elle est. Et puis je te rapporte un morceau de marbre du camp de César pour te prouver ma bonne fortune. Je suis un grand fat.

Figure-toi que j’écris tout ceci, brûlé par le soleil et rouge comme une carotte. Il est vrai que j’ai la croix d’honneur et que je disputerais maintenant le pain bénit de Fourqueux à ton père. On me rend mille respects en Bretagne. Les paysans et le gendarme me saluent.

Ce matin j’ai déjeuné à Ernée.

(À propos, je ne suis pas allé jusqu’à Domfront.)

Ernée est une affreuse petite ville bête et plate où il y a une vieillarde hideuse qui tient une horrible auberge. Je n’y ai eu d’autre plaisir que de chasser devant moi un troupeau de commères-oies qui s’en sont allées en faisant cent caquets absurdes sur mon compte.

J’ai vu aussi à Ernée de charmants petits enfants qui ramassaient du crottin de cheval sur la grande route. Je t’assure qu’ils y mettaient toute la grâce imaginable. Cela fera un jour d’affreux paysans.

Je suis à cette heure dans le pays des fougères, dans une ville qui devrait être pieusement visitée par les peintres, dans une ville qui a un vieux château flanqué de vieilles tours les plus superbes du monde, avec des moulins à eau, des ruisseaux vifs, des rochers, des jardins pleins de roses, des rues à pignons qui montent à pic, des églises hautes et basses, de vieux buffets de bois luisant dans les boutiques, toutes sortes de vieilles architectures rongées de lierre. J’ai vu tout cela au soleil, je l’ai vu au crépuscule, je l’ai revu au clair de lune, et je ne m’en lasse pas. C’est admirable.

Il y a çà et là quelques maisons du temps de Louis XV, mais elles ont peu de succès. Le goût pompadour n’a rien à faire avec ses chicorées dans ce pays-ci. Le rococo est malheureux avec le granit.

Du reste l’architecture est en général barbare. La pierre bretonne ne s’est prêtée aux coquetteries d’aucune époque. Pas plus à celles de la Renaissance qu’à celles de Louis XV Mais certaines églises ont de l’austérité et de la grandeur sombre.

Le temps est redevenu beau, les routes sont charmantes. Tout est verdure, buissons, grands arbres, chaumes fleuris, avec des fumées mêlées aux senteurs des églantiers. Çà et là un champ de ciguë qui exhale une odeur de bête fauve, un mur en ruines où poussent de grands bouillons blancs, des geais qui montrent leurs plumes bleues, des pies qui me font penser au cheval de Turenne ; et puis tout cet encadrement de la route magnifiquement doré par les genêts en fleur.

Demain, j’irai à Antrain, je visiterai le fameux champ de bataille de l’armée vendéenne ; j’y penserai à toi, mon Adèle bien-aimée, pendant que cette lettre courra vers Fourqueux et ira porter mes baisers, à toi, à vous tous qui êtes ma joie et ma vie.

Mille amitiés à Martine. Embrasse pour moi ton bon père ; moi, je t’embrasse mille fois. Un jour je voyagerai avec toi et je serai tout à fait heureux.