En voyage, tome II (Hugo, éd. 1910)/France et Belgique/A/5

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Texte établi par G. SimonLibrairie Ollendorff (p. 23-24).
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Tours, 16 août, 10 heures 1/2 du soir.

Juge de mon désappointement ! Je suis arrivé à Tours ce matin à dix heures, après une affreuse nuit passée dans la rotonde d’une diligence. La rotonde d’une diligence, c’est évidemment le purgatoire. C’est égal, j’étais affamé de vos nouvelles à tous, affamé d’une lettre de toi. Je débarque, je cours à la poste. Rien ! Je m’attendais à dix lettres ! Le moment a été dur. Et puis je me suis mis à calculer. En effet, il n’y a pas de ta faute. Ma lettre de Brest n’a dû t’arriver que mercredi ou jeudi, et ta réponse ne pouvait être à Tours samedi matin. Je ne partirai que demain soir et j’irai coucher à Amboise. On me promet des lettres peut-être pour demain. Oh ! j’ai besoin de savoir où vous en êtes tous, et si tu m’aimes, et si tu penses toujours à moi !

Je suis venu de Nantes à Angers par le bateau à vapeur. Les fameux bords de la Loire sont plats et nuls, à cela près d’Oudon, d’Ancenis, de Saint-Florent et de quelques rochers çà et là. L’abord d’Angers est charmant, mais il appartient à la Mayenne. Le bateau à vapeur est sale, puant et incommode. Entre autres incommodités, j’y ai rencontré Mme de Féraudy, tu sais ? l’ancienne Mme de Féraudy, et il m’a fallu faire l’aimable. C’était diabolique. Pour comble, arrivé à Angers, comme j’allais voir la cathédrale, beau portail et beaux vitraux, elle s’est pendue à mon bras et force m’a été de lui servir de cornac. Je rentrais assez piteux en cette compagnie à l’hôtel du Faisan, quand voilà, pour dernier coup, le duc d’Abrantès qui m’accoste, non pas le duc chevelu et barbu que tu connais, mais un petit duc rouge et joufflu, rasé et cheveux courts, qui s’en va à Cholet, avec une feuille de route de soldat qu’il est, prendre la capote bleue et monter la garde dans les bruyères. J’ai donc dîné entre cette dame et ce monsieur. À huit heures du soir, je suis remonté par bonheur en voiture, dans la rotonde en question, et je suis débarqué ce matin, moulu, à Tours, où il n’y a pas une lettre de toi pour me remettre l’âme et le corps. Plains-moi.

Tours, que j’ai visité aujourd’hui et où je suis l’objet de toutes sortes de persécutions admiratrices, Tours, où j’ai trouvé Lucrèce Borgia affichée en pleine foire, et le collège en émoi de mon arrivée, Tours est une belle ville. Force vieilles maisons, surtout en pierre, deux belles tours romanes, une superbe église romane qui sert d’écurie à l’hôtel de l’Europe, une ravissante fontaine de la Renaissance, de beaux débris de fortifications, et la cathédrale, qui est admirable, admirable d’architecture et de vitraux. Voilà tout ce que j’ai vu de Tours aujourd’hui. Je continuerai demain.

Je n’ai fait qu’entrevoir Angers dans le crépuscule. Les vitraux et le portail de la cathédrale sont merveilleux, le vieux château est très beau, toute la ville est pittoresque. Je trouve que notre bon Pavie ne l’admire pas assez. Dis-le-lui de ma part.

Demain je verrai Amboise, et je tâcherai de t’écrire. Écris-moi, toi, bien long. Si je reçois demain avant mon départ une lettre de toi, je clorai joyeusement celle-ci.


17 août, 11 heures du soir.

Pas de lettres encore aujourd’hui ! J’ai quitté Tours bien triste, en recommandant qu’on m’envoyât mes lettres à Orléans. Je suis à Amboise dont je visiterai le château demain. Je t’aime, mon Adèle. Baise pour moi Didine, Toto, Charlot et Dédé, mes bijoux.