En voyage, tome II (Hugo, éd. 1910)/France et Belgique/B/7

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Texte établi par G. SimonLibrairie Ollendorff (p. 97-99).

à louis boulanger.
Anvers, 22 août 1837.

Je vous écris d’Anvers, cher Louis, c’est tout vous dire ; je suis en pleine Flandre, à même les cathédrales, les Rubens et les Van Dyck. C’est un admirable pays.

Hier j’étais au haut de la flèche de cette merveilleuse cathédrale, et je pensais à vous. Je pense à vous toutes les fois qu’une chose contient un tableau ou une pensée.

Je voyais, du même regard, devant moi la mer et Flessingue à vingt-deux lieues, à gauche la Flandre et les tours de Gand, à droite la Hollande et la flèche de Bréda, derrière moi le Brabant et le clocher de Malines ; puis l’Escaut, large et brillant au soleil, et, entre la mer et l’Escaut, les polders inondés, une prairie de cinq lieues de tour changée en lac, à droite une autre prairie toute verte et scintillante de maisons blanches ; à mes pieds les quelques toits de la tête de Flandre bloqués par l’eau ; sous moi Anvers, qui est, au dix-neuvième siècle, comme était Paris au seizième, un amas magnifique d’églises et d’hôtels, de toits taillés, de pignons contournés, de clochers carrés et pointus, avec mille accidents de tourelles et de façades étranges ; de grosses vieilles maisons amusantes, qui sont la Boucherie, qui sont la Draperie, qui sont la Bourse ; un devant d’hôtel de ville qui ressemble à une architecture de Paul Véronèse, un portail d’église qui ressemble à un fond de Rubens et qui est de Rubens ; mille voiles sur l’Escaut, dans un coin du paysage le chemin de fer où disparaissait un convoi de wagons, près du chemin de fer une grande étoile de gazon couchée à plat sur le sol qui est la citadelle, enfin au-dessus de tout cela un ciel de nuages déchiquetés comme dans Albert Dürer avec un beau rayon de pluie qui tombait au loin ; voilà ce que je voyais hier, en regrettant que vous ne le vissiez pas.

Et puis, en descendant de l’église, à chaque pas, des Rubens, des Martin de Vos, des Otto Venius, des Van Dyck ; des sculptures de Verbruggen et de Willemsens, de grands confessionnaux de chêne, d’immenses chapelles de marbre, des chaires qui sont des poëmes. J’ai vu là la Descente de croix de Rubens, cette merveille.

Tout cela, il faut le dire, est honteusement exploité. Les bedeaux cachent le plus de tableaux qu’ils peuvent pour faire payer trente sous aux étrangers. En attendant, le maître reste dans l’ombre. Il y a en ce genre à l’église Saint-Jacques, où est le tombeau de Rubens, un drôle qui est suisse de l’église et qui mériterait d’être fustigé en place publique. Ce misérable dispose de Rubens à sa guise, le cache ou le montre, le prête ou le retire, le tout à son gré, sans contrôle, insolemment, souverainement, absolument. C’est odieux.

Le doyen de la cathédrale, un certain M. Lawez, a fait couvrir d’une serge, sous prétexte d’indécence, un Jugement dernier qui est le meilleur tableau de Backers. Impossible de faire lever cette serge. Voilà un stupide doyen, n’est-ce pas ?

Je songe souvent à vous, Louis, dans ce pays qui vous plairait tant. Avant-hier, j’étais à Turnhout, une petite ville qui est par là vers le nord. Je me promenais, le soleil était couché. Tout à coup au détour d’une petite rue déserte je me suis trouvé dans la campagne. Il y avait à quelque distance une grosse vieille tour vers laquelle j’ai marché. C’était vraiment beau. Une vieille tour carrée en brique, haute, énorme, massive, cordonnée près du sommet d’une petite dentelure byzantine, adossée à un vieux château refait et gâté, mais le couvrant de son ombre et ayant du reste conservé, elle, sa forme exquise et sévère. Au pied de la tour miroitait un fossé d’eau vive dans lequel sa hauteur se doublait. Toutes les fenêtres étaient masquées de barreaux de fer. C’était une prison.

Je me suis arrêté longtemps près de cette sombre masse que le crépuscule noircissait à chaque instant.

Il sortait d’une des fenêtres d’en haut un chant plein de tristesse et de douceur. Je me souvenais d’en avoir entendu un aussi mélancolique et aussi grave au Mont-Saint-Michel, l’an dernier. Comme c’était la kermesse d’août, il y avait au loin dans la ville un bruit de danses et de rires. Le chant du prisonnier coupait cela sans dureté et sans colère.

Le jour s’éteignait à l’occident, les roseaux du fossé frissonnaient, de temps en temps un gros rat passait rapidement sur la saillie du pied de la tour. Et puis le fond du paysage était un vrai fond flamand, deux ou trois grosses touffes d’arbres, une vieille église rouge à pignon en volutes, à grand toit et à petit clocher, un hameau très bas fumant à côté, une plaine immense et noire, un ciel clair, pas un nuage. Je n’ai jamais rien vu de plus austère et de plus doux.

Mais je me laisse aller à causer avec vous, mon bon Louis, et il n’y a pas de raison pour que cette lettre finisse, surtout si je me mets à vous parler maintenant de ma vieille amitié, vous la connaissez bien, n’est-ce pas, Louis ?

Je vous embrasse de toute mon âme.
— albums. —

Où placer le monument de Rubens ? à Anvers, ou à Cologne ? Cologne a son berceau ; Anvers a ses tableaux. Cologne l’a vu naître, Anvers l’a vu peindre. Cologne l’a vu petit, Anvers l’a vu grand.

À Anvers il a eu le sourire de la gloire. À Cologne il avait eu le sourire de sa mère.

Un grand homme a deux naissances ; la première, comme homme, la seconde, comme génie. Donc Rubens a deux patries. Faites-lui deux monuments. One crèche de marbre blanc à Cologne, un sépulcre de bronze à Anvers.