En voyage, tome II (Hugo, éd. 1910)/Voyages et excursions/1865

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Texte établi par G. SimonLibrairie Ollendorff (p. 525-530).
1865.




LE RHIN ET LE LUXEMBOURG.


28 juin. — Nous partons ce matin. Vent du Sud. Brouillard. Mer calme. Nous passons à 11 heures entre Aurigny et les Casquets. Je dessine le rocher Ortach.


1er juillet. — Londres. Nous partons pour Douvres. Rapidité du train. Il vole au niveau des hauts toits des vieilles maisons de Londres. On surprend les secrets des ménages. C’est Asmodée. Non boiteux.


4 juillet. — Bruxelles. Acheté deux flambeaux de bronze (Les Misérables), Jean Valjean et Javert, 25 francs.


24 juillet. — Visite à la porte de Hal. J’ai dessiné tous les aspects du modèle de la Bastille, et pris toutes les mesures. Le gardien m’a montré les instruments de torture trouvés dans la tour de Schaerbeek à Bruxelles. — Chaînes, carcans, collier à pointes intérieures comme celui d’Ypres. — Une ceinture de chasteté (en fer) ; une muselière à conduit creux, pour boire et manger, en avant de la bouche.


23 août. — Partis pour Spa à 5 heures. — Rencontre terrible des débris d’une trombe passée une heure avant nous sur la grande route entre Barvaux et Remouchamps. Toits emportés, arbres innombrables cassés et broyés à terre, un christ jeté bas.


24 août. — Rencontré Crémieux que je n’avais pas vu depuis le 1er décembre 1851, et qui m’avait ce soir-là reconduit chez moi. J’avais Crémieux sous un bras et Jérôme Napoléon sous l’autre.


26 août. — Aix-la-Chapelle. Visité la galerie. Deux Rembrandt. Un portrait de vieillard. Splendide. Un paysage absolument magistral. Un magnifique Philippe IV. Le roi est féroce, le chien est bon. Une marine superbe de Ruysdaël. Admirables Van der Neer. Des Jean Steen. Belles esquisses de Rubens. Une reine d’Espagne (Bourbon) de Velasquez. Un Teniers prodigieux (l’Entrée du nocher en enfer) ; un très beau D. Juan d’Autriche de Coëllo, de magnifiques tableaux d’animaux et de nature morte.


31 août. — Oberlahnstein. Église romane (défaite), il ne reste que le tympan plein cintre du portail roman incrusté dans le mur d’enceinte. — Je dessine une vieille maison.

Hugo - Œuvres complètes, Impr. nat., En voyage, tome II p540.jpg


1er septembre. — Partis à 2 heures pour Saint-Goar.

Oberlahnstein beau et curieux. Ancienne forteresse du 13e siècle appartenant à l’archevêque de Mayence, avec la roue de Mayence sculptée sur la porte. Vieilles tours. Nous suivons la route de la rive droite. Point fréquentée. Ornières. Pas de parapet le long du Rhin. Quelque danger.

Beaux vieux villages. Braubach. En haut le Marckburg, d’un grand aspect. Oberspey. Nous arrivons à Boppart à 6 heures. Y a-t-il un bac ? Question. Un bac arrive. Étroit. Plat. Peu de bord. Nous nous y embarquons. Grand vent. Le Rhin est presque en tempête. Le clapotement effraie les chevaux. On les dételle. Baptiste inquiet, dit : Je ne recommencerai pas pour cinq francs.


4 septembre. — Mayence. Après déjeuner, je me promène dans la kermesse qu’on défait. On emballe les chevaux de bois. De grandes voitures jaunes à roues bleues, qui sont des maisons, se chargent de caisses au dehors et de familles au dedans. La femme qui avait hier soir, aux lampes et sur les tréteaux, vingt ans et un maillot rose, a ce matin au soleil quarante-cinq ans, des bas sales et un jupon de grosse laine paysanne. Les canards des fermes voisines vont et viennent dans ce déménagement mélancolique.


5 septembre. — Heidelberg. Après le dîner, la pleine lune nous invitant, nous montons à la ruine. La porte est fermée. Nous frappons avec quelque colère. Je me rappelle que mon oncle Louis Hugo a enfoncé cette porte à coups de hache, et je tâche de l’enfoncer à coups de talon. Je réussis moins que Louis. Nous faisons le tour du château. Admirables lueurs de lune dans les arbres. Nous espérons entrer par l’autre porte sur la colline. Nous la trouvons fermée. Nous frappons. Un homme ouvre avec un gourdin. Nous lui offrons deux florins pour entrer ; il nous offre des coups de bâton ; Charles se dispose à lever la canne. J’interviens. Nous redescendons, nous ne voyons pas la ruine, et nous allons nous coucher.


8 septembre. — Bade. Déjeuné à l’Ours. Une jolie petite fille de huit ou neuf ans entre, tenant un bouquet. C’est de la part de son père et de sa mère, voyageurs dans l’hôtel. Je lui baise la main, et je lui demande le nom de ses parents. Elle me dit : Je m’appelle Lucie. Papa s’appelle Victor. Maman s’appelle Thérèse. J’offre le bouquet à madame Hetzel. J’écris ceci sur un papier que je remets à la petite fille :


Remerciement pour ce bouquet apporté par une fleur.

Victor Hugo. 8 7bre 1865, Bade.

J’ai été me promener seul. J’ai revu l’église, j’ai vu la chapelle. Superbe tombeau du 14e siècle. Au centre un géant de pierre, qui est un margrave de Bade, couché sur une table avec des lions sous ses pieds et sous sa tête et tenant à la main son morion bicorne.

Autres tombeaux dont un, curieux, du 15e siècle, à statue de cuivre. Beaux détails. Jolis vitraux allemands modernes. J’ai rôdé une heure sur la lisière de la forêt.

11 septembre. — Partis de Carlsrühe pour Antweiler. Après le déjeuner nous montons à Trifels ; route longue, ombragée, montueuse. Haut de la montagne, ardent soleil. Ruine éparse en blocs titaniques. Au centre une grande tour carrée, très pure, et qui semble toute neuve. C’est un castellum roman du onzième siècle. Il y a au flanc de la tour un encorbellement byzantin du plus beau style porté par deux mascarons en console. Escaliers de pierre usés. Je monte et je vais partout. Je cueille une petite fleur rose sur le soupirail du cachot de Richard Cœur de Lion ; ce soupirail ressemble à une croisée de pierre à quatre baies posée à terre. Par les quatre ouvertures carrées on aperçoit à une cinquantaine de pieds de profondeur le cachot. Le soleil n’y entre pas.

Je dessine le burg. De la plate-forme, vaste vue sur les Vosges et sur la plaine du Rhin. Plus de soixante sommets à l’horizon. Presque tous ces sommets portent ou une ruine humaine ou une ruine divine, une forteresse ou un rocher antédiluvien. Les rochers ressemblent aux donjons, les tours ressemblent aux pics. De là ces silhouettes se mêlent. Près de nous il y a deux cimes portant deux châteaux, et deux autres cimes portant, l’une une sorte d’autel géant haut de quatrevingts pieds, l’autre une espèce de peulven naturel immense. Nous redescendons la montagne en courant sous une forêt très haute et très escarpée. Nous arrivons à Antweiler à 4 heures. Nous partons à 4 heures 1/2 pour Pirmasens. Je revois en passant la Table du Diable, et je la dessine. Toute cette vallée est un émerveillement.


13 septembre. — Bliescastel. Avant le dîner, nous parcourons la ville. Quelques vieux hôtels dans une rue montante. Une façade Louis XIV d’assez grand style sur un jardin. Au haut de la rue une église. Le portail est d’une belle couleur ; il est étrange et riche, et laisse l’esprit indécis entre la Renaissance et le Louis XVI. Il y a sur une place un cippe-fontaine dédié à Napoléon Ier en 1804 avec une inscription respectée des prussiens.


17 septembre. — Saarburg. Partis pour Trêves après être allés voir la cascade ; arrivés devant Saint-Mathias, nous nous y arrêtons une demi-heure. C’est un étrange chaos, une église rococo-romane, un édifice à pleins-cintres, compliqué de rocailles et de chicorées, le douzième siècle enjolivé par le dix-huitième, Barberousse mélangé de Louis XV. Nous arrivons à Trêves à 4 h. 1/2. — Nous allons voir le dôme, l’escalier rococo du palais des archevêques ; nous haïssons en passant l’inepte Basilica ; nous sommes à la nuit tombante dans la ruine des bains de Constantin et à la nuit tombée dans le cirque.

19 septembre. — Vianden. Nous allons voir la ruine. La restauration de la chapelle est acceptable. Le nouvel architecte fait de son mieux. Plusieurs effondrements et éboulements ont eu lieu depuis ma dernière visite, notamment dans la grande salle d’en bas.


20 septembre. — Après le déjeuner nous partons pour aller visiter les ruines de Bourscheid. Nous voyons en passant la ruine très belle de Brandebourg. Je la dessine. Nous arrivons à 5 heures après quelques difficultés de gués à traverser et de côtes à monter, à Bourscheid. Une vieille femme nous y reçoit. Son logis est dans une tour. Il est terrible. Un grabat couleur cendre dans une brèche du mur, une lucarne bouchée avec de la paille, un poêle de fer, quelques escabeaux branlants, le mur chassieux, la chambre borgne, la table boiteuse, la femme goîtreuse. Elle loge là avec sa fille, qui est jeune. Elle nous présente comme curiosité locale offerte aux voyageurs le livre héraldique des sires de Bourscheid, sur lequel nous lisons à la date de 1758 :

Charles Hugo, baron de Metternich ;
François Hugo Wolff, baron de Vernich et de Neckarsteinach,
maréchal héréditaire du duché de Luxembourg.

Nous errons dans la ruine. Je la dessine. Elle est admirable. C’est un énorme arrachement de murs et de tours fait par quelque poing terrible (le poing des vieilles guerres). Le burg va du onzième siècle au quinzième. La vue est splendide.


[Retour le 25 septembre pour le mariage de Charles qui a eu lieu à Bruxelles le 18 octobre.]


24 octobre. — Je pars aujourd’hui 24 octobre de Bruxelles pour retourner à Guernesey par Ostende, Douvres, Londres et Weymouth.


25 octobre. — Ostende. Tempête. Nous laissons partir le bateau et nous allons à Gand flâner. Gand se déforme comme Anvers et Liège. Bruges tient encore un peu. Le beffroi de Gand est honteusement restauré style gothique-troubadour. L’hôtel de ville a des parties admirables.


26 octobre. — Il fait très beau. Nous voulons partir. Toutes sortes de petits délais nous font manquer le bateau. Nous arrivons trop tard de deux minutes. Je loue une voiture pour aller à Nieuport dont l’hôtel de ville, vu il y a vingt-huit ans, m’a laissé un souvenir. Nous partons à 10 heures. Pluie. Je passe une heure et demie à parcourir la ville. Nieuport se compose de quatre rues perpendiculaires au port coupées d’une rue parallèle au port. Les deux rues du milieu vont l’une à l’hôtel de ville, l’autre à l’église. L’église est vaste, lourde, hybride, avec de belles parties. L’hôtel de ville est un échantillon rare du quinzième siècle. Il est charmant, du plus grand style dans sa petitesse et très curieux. Il y a en outre plusieurs maisons précieuses. Une de 1552 et une de 1624 ; d’autres encore. J’ai été fort mouillé, et très content.