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Encore Heidi/09

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Traduction par Camille Vidart.
H. Georg (p. 173-214).


Chapitre IX.

On se dit adieu, mais au revoir !


La veille du jour où elle devait monter, la grand’maman avait encore écrit pour qu’on fût bien sûr au chalet qu’elle arrivait. Ce fut Pierre qui apporta la lettre de grand matin en se rendant au pâturage. Le grand-père et les deux fillettes étaient déjà dehors ; Blanchette et Brunette attendaient aussi devant le chalet et secouaient gaiement leur tête à l’air matinal pendant que les enfants les caressaient en leur souhaitant bon voyage pour leur ascension. Le Vieux, debout près d’elles, regardait tantôt ses jolies chèvres au poil net et luisant, tantôt les frais visages penchés sur elles ; les uns et les autres devaient lui plaire, car il souriait d’un air satisfait.

À ce moment, Pierre apparut. En apercevant le groupe réuni devant le chalet, il s’avança lentement, tendit la lettre au Vieux, et dès que celui-ci l’eut entre les mains, il recula d’un air tout effarouché et tourna vivement la tête comme s’il avait eu peur de quelque chose derrière lui ; puis d’un bond il s’éloigna du côté du pâturage.

— Grand-père, demanda alors Heidi qui avait suivi cette scène avec étonnement, pourquoi Pierre fait-il toujours maintenant comme le Grand Turc quand il aperçoit le fouet derrière lui ? il commence par reculer, puis il secoue la tête de tous les côtés, et tout à coup il se met à faire de grands sauts en l’air.

— Peut-être que Pierre aperçoit aussi derrière lui le fouet qu’il mérite, répondit le grand-père.

Pierre gravit ainsi d’un seul trait toute la première pente, mais dès qu’on ne put plus l’apercevoir d’en bas, il changea d’allure. Il s’arrêtait à chaque instant, tournait la tête de tous les côtés d’un air craintif, — puis tout à coup il faisait un grand saut et regardait derrière lui aussi effrayé que si quelqu’un l’eût saisi au collet. Derrière chaque buisson, derrière chaque haie, Pierre s’attendait maintenant à voir surgir l’agent de police de Francfort tout prêt à lui sauter dessus. Plus cette tension d’esprit durait, plus sa teneur augmentait.

Heidi cependant songea à mettre le chalet en ordre, afin que toutes choses fussent bien à leur place quand la grand’maman arriverait Clara trouvait très amusant de voir l’activité de Heidi, allant et venant dans tous les coins et recoins, et elle avait toujours un plaisir tout particulier à la regarder faire. Ainsi occupées, les enfants virent s’écouler sans s’en apercevoir les premières heures de la matinée, et le moment fut bientôt venu où l’on pouvait attendre l’arrivée de la grand’maman. Clara et Heidi, toutes prêtes à la recevoir, sortirent alors et s’installèrent sur le banc devant le chalet, dans l’attente des événements. Le grand-père arriva aussi ; il avait fait une tournée dans les environs et rapportait un gros bouquet de gentianes bleu foncé si richement colorées aux rayons du soleil matinal qu’à leur vue les enfants poussèrent des exclamations de joie. De temps en temps, Heidi quittait sa place en courant pour examiner le sentier et voir si l’on n’apercevait pas encore le cortége de la grand’maman.

Enfin il apparut gravissant lentement la montagne dans l’ordre que Heidi avait prévu : devant marchait le guide, puis venait le cheval blanc monté par Mme Sesemann, enfin derrière, le porteur avec sa grande hotte, car la grand’maman tenait décidément à ne pas s’aventurer sur l’alpe sans avoir bien pris toutes ses précautions. Les voyageurs s’approchaient peu à peu, enfin ils atteignirent le sommet. La grand’maman aperçut les enfants du haut de son cheval.

— Qu’est-ce que cela signifie ? que vois-je, Clara ? tu n’es pas dans ton fauteuil ! s’écria-t-elle tout effrayée en mettant pied à terre aussi vite que possible.

Mais elle avait à peine fait quelques pas qu’elle joignit les mains en disant avec émotion :

— Ma petite Clara, est-ce bien toi que je vois ? Tu as des joues roses et toutes rondes, mon enfant ! je ne te reconnais plus !

Et elle voulut se précipiter vers Clara. En un clin d’œil Heidi avait glissé du banc, Clara s’était vite appuyée sur son épaule, et voilà les deux enfants qui se mettent tout tranquillement en route comme pour faire une petite promenade. La grand’maman s’arrêta court, saisie de frayeur et croyant pour le coup que Heidi entreprenait quelque grande extravagance.

Mais quel spectacle sous ses yeux ! Clara, droite et ferme sur ses pieds cheminait côte à côte avec Heidi, et toutes deux avaient des visages rayonnants et des joues roses. Alors la grand’maman accourut précipitamment au-devant d’elles ; riant et pleurant à la fois, elle serra Clara dans ses bras, puis Heidi, puis de nouveau Clara, suffoquée par la joie et ne trouvant pas de paroles pour exprimer ce qu’elle sentait. Tout à coup ses regards tombèrent sur le Vieux de l’alpe qui, debout à côté du banc, les contemplait toutes trois avec un sourire de satisfaction. Glissant alors le bras de Clara sous le sien, elle s’avança vers le banc en poussant de continuelles exclamations de ravissement à l’idée de pouvoir ainsi marcher avec l’enfant à ses côtés. Puis abandonnant le bras de Clara, elle saisit avec force les deux mains du vieillard.

— Mon cher grand-père ! mon cher grand-père ! Que ne vous devons-nous pas ! C’est votre ouvrage ! ce sont vos attentions, vos soins, —

— Et le soleil du bon Dieu, et l’air de l’alpe, interrompit le Vieux avec un sourire.

— Oui, et aussi le bon lait de Blanchette, s’écria à son tour Clara. Grand’maman, si tu savais comme je bois le lait de chèvre et comme il est délicieux !

— En effet, je le vois bien à tes joues, ma petite Clara, répondit la grand’maman en riant. Non, en vérité, c’est à ne pas te reconnaître ! te voilà devenue grasse et ronde comme je ne me serais jamais attendue à te voir. Et comme tu as grandi, Clara ! Est-ce possible ? je ne peux pas me lasser de te regarder ! Mais à présent je vais télégraphier sur le champ à mon fils à Paris qu’il vienne tout de suite, sans lui dire pourquoi. Ce sera la plus grande joie de sa vie. Mon cher grand-père, comment allons-nous envoyer cette dépêche ? vous avez sans doute congédié les hommes ?

— Ils sont repartis, répondit-il ; mais si Madame la grand’maman est pressée, nous ferons descendre le chevrier, il a le temps.

Madame Sesemann ayant insisté pour envoyer sans tarder un télégramme à son fils qu’elle ne voulait pas priver un jour de trop du bonheur qui l’attendait, le grand-père s’avança un peu à l’écart et fit entendre entre ses doigts un coup de sifflet si perçant qu’il alla réveiller l’écho jusque tout en haut dans les grands rochers. Peu de temps après, Pierre, qui connaissait bien ce signal, arriva en courant et tout pâle de teneur. Il pensait que le Vieux l’appelait pour le faire comparaître ; mais on lui remit simplement un papier sur lequel la grand’maman avait tracé quelques lignes. Le grand-père lui expliqua qu’il n’avait qu’à descendre à Dörfli, à remettre ce papier à la poste et à dire que le Vieux lui-même s’acquitterait du paiement ; car on ne pouvait pas charger Pierre de tant de choses à la fois. Il s’éloigna donc, son papier à la main, fort soulagé pour le quart d’heure de ce que le grand-père ne l’avait pas fait comparaître et de ce qu’aucun agent de police n’était arrivé de Francfort.

Quand il fut parti, on put s’asseoir tranquillement autour de la table devant le chalet, et Mme Sesemann se fit raconter tout ce qui s’était passé depuis le commencement. Elle apprit comment le grand-père avait d’abord obtenu de Clara de se tenir chaque jour un peu sur ses jambes et de les remuer doucement ; comment ensuite on était monté au pâturage après que le vent avait précipité le fauteuil en bas de la montagne ; comment Clara, dans son désir d’aller voir les fleurs, s’était lancée à faire les premiers pas, et ainsi de suite. Ce récit des enfants dura longtemps car la grand’maman les interrompait à chaque instant par des exclamations de surprise et des actions de grâces, et ne cessait de s’écrier :

— Mais est-ce bien possible ? N’est-ce point un rêve ? Sommes-nous bien tous éveillés ? Est-il vrai que nous voici assis devant le chalet et que l’enfant aux joues rondes et fraîches que j’ai devant moi est ma pâle et faible Clara d’autrefois ?

Et chaque fois Clara et Heidi éprouvaient une joie nouvelle en voyant que leur surprise pour la grand’maman avait si bien réussi et que l’effet en durait toujours.

Mr Sesemann, cependant, ayant terminé ses affaires à Paris, avait aussi de son côté voulu ménager une surprise à Clara. Un beau matin, sans avoir écrit un mot à sa mère, il avait pris le train pour venir coucher à Bâle, et dès le lendemain de bonne heure il était reparti, rempli d’un immense désir d’aller retrouver sa fille dont il avait été séparé tout l’été. Il arriva à Ragaz quelques heures après le départ de sa mère, et fut très réjoui d’apprendre qu’elle était précisément montée au chalet ce jour-là. Il prit aussitôt une voiture qui le mena d’abord à Mayenfeld ; là, ayant appris que l’on pouvait monter en char à Dörfli, il se fit conduire jusqu’au hameau, pensant bien que l’ascension à pied serait toujours suffisamment longue pour lui.

Mr Sesemann ne se trompait pas ; cette montée continue le fatigua bien vite, et le chemin lui parut bien long. Il n’avait pas encore aperçu le moindre chalet, et pourtant il savait par les descriptions de Heidi qu’à mi-hauteur il devait rencontrer la cabane de Pierre le chevrier. On voyait partout des traces de piétons, et à certains endroits ces petits chemins se croisaient dans toutes les directions. Mr Sesemann commençait à se demander s’il était sur la bonne route et si la cabane ne se trouvait point située de l’autre côté de la montagne ; il regarda tout à l’entour pour voir s’il ne découvrirait pas quelque être humain auprès de qui s’informer du chemin. Mais le plus grand silence régnait partout et rien n’apparaissait au près ni au loin ; par intervalles seulement, le vent de la montagne élevait un léger murmure, les moucherons bourdonnaient au soleil et de temps en temps un gai petit oiseau sifflait du haut d’un mélèze solitaire. Mr Sesemann fit halte un moment pour laisser la brise des Alpes rafraîchir son front brûlant. Soudain il aperçut un personnage qui arrivait en courant du sommet de la montagne. C’était Pierre, sa dépêche à la main. Il descendait tout droit devant lui, en dehors du sentier battu. Dès qu’il fut à portée de la voix, Mr Sesemann lui cria d’approcher. Pierre obéit à l’appel et s’avança, tout effarouché, hésitant, la démarche chancelante, traînant une jambe derrière lui comme s’il n’en avait qu’une bonne.

— Allons, mon garçon, arrive donc ! lui cria Mr Sesemann d’un ton encourageant. Maintenant dis-moi un peu, est-ce que par ce chemin j’arriverai au chalet où demeure le Vieux avec la petite Heidi chez qui sont dans ce moment les gens de Francfort ?

Pour toute réponse, Pierre fit entendre un son étouffé que lui arrachait un indescriptible effroi ; puis il se reprit à courir avec des enjambées si démesurées qu’il dégringola le long de la montagne en exécutant une série de culbutes involontaires, exactement comme le fauteuil quelques jours auparavant, sauf qu’heureusement pour lui, Pierre ne se brisa pas en mille morceaux ; la dépêche seule fut fort maltraitée et vola en lambeaux.

— Singulière timidité des montagnards ! se dit Mr Sesemann, s’imaginant tout de suite que la seule apparition d’un étranger avait produit une si forte impression sur le simple enfant des Alpes. Puis après avoir quelque temps encore suivi des yeux la violente descente de Pierre, Mr Sesemann se remit en route.

Malgré tous ses efforts, Pierre ne parvint pas à trouver un point d’appui pour reprendre son équilibre, et il continua de rouler en faisant de temps en temps une culbute plus prononcée que les autres. Mais ce n’était pas le côté le plus terrible de sa situation ; quelque chose de bien pire le remplissait de crainte et d’horreur : ne venait-il pas de voir de ses propres yeux l’agent de police de Francfort ? car il n’avait pas mis un instant en doute que l’étranger qui s’était informé des gens de Francfort en séjour chez le Vieux ne fût ce personnage redoutable lui-même. Enfin, au moment où il allait franchir la dernière pente au-dessus de Dörfli, Pierre rencontra un buisson auquel il put se cramponner, et il demeura un moment étendu à terre, immobile, pour reprendre ses esprits.

— Bon ! encore un ! dit une voix tout près de lui. Au tour de qui sera-ce demain de recevoir une poussée et de nous dégringoler de par là-haut comme un sac de pommes de terre mal cousu ?

Celui qui raillait de la sorte était le boulanger de Dörfli. Ayant éprouvé le besoin d’interrompre ses occupations échauffantes et de prendre un peu l’air, il avait été témoin de la dégringolade de Pierre qui, en effet, n’était pas sans analogie avec celle du fauteuil.

En un clin d’œil Pierre fut sur ses pieds. Nouvelle terreur ! voilà que le boulanger savait maintenant que le fauteuil avait dû recevoir une poussée ! Sans retourner une seule fois la tête, Pierre se mit en devoir de remonter la montagne. Il aurait bien préféré dans ce moment rentrer à la maison et se glisser inaperçu dans son lit où personne ne pourrait le trouver ; c’était là qu’il se croyait toujours le plus en sûreté. Mais ses chèvres étaient encore au pâturage, et le Vieux de l’alpe lui avait fortement enjoint de revenir un peu vite afin de ne pas laisser le troupeau seul trop longtemps. Or Pierre avait plus peur du Vieux que de qui que ce fût, et tel était son respect pour lui qu’il n’aurait jamais osé lui désobéir dans la moindre des choses. Il continua donc son chemin puisqu’il le fallait ; mais il ne courait plus ; les secousses variées qu’il venait de subir n’avaient pu demeurer sans effet, et ce fut en boitant et geignant qu’il se traîna le long du sentier de l’alpe.

Peu après sa rencontre avec Pierre, Mr Sesemann avait atteint le premier chalet, et sûr alors d’être sur la bonne voie, il avait continué son chemin avec un nouveau courage jusqu’à ce qu’enfin, après une longue et pénible ascension, il vît apparaître le but tant désiré : au-dessus de lui s’élevait le chalet de l’alpe derrière lequel les vieux sapins balançaient leur sombre feuillage. Mr Sesemann attaqua avec entrain le dernier bout du sentier plus raide que le reste, en se réjouissant de surprendre sa fille. Mais il avait déjà été aperçu et reconnu de loin, et on lui préparait à lui-même une surprise à laquelle il était loin de s’attendre. Lorsqu’il atteignit le haut de la montée et posa le pied sur l’alpe, il vit deux personnes s’avancer à sa rencontre : l’une d’elles était une grande jeune fille aux cheveux blonds et à la figure toute rose qui s’appuyait sur la petite Heidi dont les yeux foncés lançaient des éclairs de joie. Mr Sesemann, saisi, s’arrêta court et regarda fixement le groupe qui s’approchait. Puis soudain les larmes jaillirent de ses yeux. Que de souvenirs lui montaient au cœur ! c’était ainsi qu’il avait connu autrefois la mère de Clara, la blonde jeune fille aux fraîches joues roses ! Mr Sesemann ne savait plus s’il veillait ou s’il rêvait.

— Papa, ne me reconnais-tu pas ? lui cria alors Clara toute rayonnante ; suis-je donc bien changée ?

Mr Sesemann se précipita vers sa fille et la serra dans ses bras.

— Oui, tu es changée ! Est-ce possible ? est-ce une réalité ?

Et le bienheureux père recula d’un pas pour s’assurer que cette image ne disparaîtrait pas de devant ses yeux.

— Est-ce toi, ma petite Clara, est-ce vraiment toi ? répétait-il sans se lasser de la contempler. Puis il serrait son enfant dans ses bras et la regardait encore comme s’il ne pouvait croire que la jeune fille debout devant lui fût réellement sa Clara.

La grand’maman arriva à son tour, impatiente de jouir du bonheur de son fils.

— Eh bien, mon cher fils, que dis-tu de tout cela ? s’écria-t-elle en s’approchant. Tu nous as fait une bien jolie surprise, mais celle qui t’attendait ici est encore plus belle, n’est-ce pas ? — Et l’heureuse mère serra affectueusement les mains de son fils dans les siennes. — Maintenant, mon cher ami, ajouta-t-elle, viens avec moi saluer le grand-père qui est notre plus grand bienfaiteur à tous.

— Certainement, et il faut aussi que je dise bonjour à notre petite amie Heidi, dit-il en tendant la main à l’enfant. Eh bien, est-on toujours en bonne santé sur l’alpe ? Mais il n’y a pas besoin de le demander ; tu es plus fraîche qu’une rose des Alpes. J’en suis bien heureux, enfant, j’en suis vraiment bien heureux !

Heidi, les yeux brillants, regardait toute joyeuse l’aimable Mr Sesemann. Il avait toujours été si bon pour elle ! et la pensée qu’il était venu sur l’alpe pour y trouver un pareil bonheur faisait bondir le cœur de l’enfant.

La grand’maman mena alors son fils auprès du Vieux. Ils se serrèrent cordialement la main, et Mr Sesemann exprima au grand-père sa profonde gratitude et sa surprise à la vue du miracle dont il était témoin. La grand’maman qui avait déjà entendu tous les détails de l’affaire, les laissa en parler tout au long et s’éloigna un peu pour faire encore une visite aux vieux sapins. Une nouvelle surprise l’y attendait : au pied des arbres, juste à l’endroit où les longues branches s’écartaient un peu et laissaient un espace libre, resplendissait une énorme touffe des plus magnifiques gentianes bleu foncé, aussi fraîches et aussi éclatantes que si elles eussent poussé sur place. Elle joignit les mains d’admiration.

— Que c’est délicieux ! quelles belles fleurs ! Oh ! le charmant coup d’œil ! Heidi, ma chère enfant, arrive ici ! est-ce toi qui as préparé cette jolie surprise à mon intention ? C’est vraiment magnifique !

Les enfants étaient accourues.

— Non, non, ce n’est pas moi, dit Heidi, mais je sais bien qui l’a fait !

— C’est tout à fait comme au pâturage, grand’maman, sauf que c’est encore plus beau là-haut, dit Clara à son tour. Devine qui est monté de grand matin pour te chercher ces fleurs ? — Et Clara souriait d’un air si réjoui que la grand’maman se demanda un instant si après tout ce ne serait point l’enfant elle-même qui était allée jusque-là ; mais non, la chose était impossible.

À ce moment un léger bruit se fit entendre derrière les sapins ; c’était Pierre qui revenait de sa malencontreuse expédition. Ayant reconnu à distance la personne avec laquelle le Vieux de l’alpe s’entretenait devant le chalet, il avait fait un grand détour et se glissait derrière les sapins dans l’espoir de passer inaperçu. Mais la grand’maman le reconnut, et sa vue lui suggéra une nouvelle idée : ne serait-ce point Pierre qui aurait apporté ces fleurs et qui cherchait maintenant à se dérober par excès de timidité et de modestie ? Dans ce cas, il méritait certainement une petite récompense, et il ne fallait pas le laisser échapper.

— Viens vers moi, mon garçon, approche ! n’aie pas peur ! lui cria Mme Sesemann en avançant la tête entre les sapins.

Pierre s’arrêta pétrifié d’horreur. Après tout ce qui s’était déjà passé, il n’avait plus aucune force de résistance ; il ne sentait distinctement qu’une chose : « à présent tout est découvert ! » — Ses cheveux se dressaient sur sa tête et, pâle de teneur, il sortit lentement de derrière les arbres.

— Avance donc sans détours, lui disait la grand’maman pour l’encourager. À présent, mon garçon, dis-moi un peu, est-ce toi qui as fait cela ?

Pierre ne leva pas les yeux et ne vit pas ce que Mme Sesemann lui désignait du doigt. Il venait d’apercevoir au coin du chalet le Vieux de l’alpe dont les yeux gris étaient fixés sur lui avec un regard perçant, et à ses côtés l’objet de sa plus grande terreur, l’agent de police de Francfort. Tremblant de tous ses membres, il fit entendre une sorte de « oui » étouffé.

— Eh bien, qu’y a-t-il là de si terrible ? dit la grand’maman.

— C’est que, — c’est que, — c’est qu’il est en pièces et qu’on ne peut plus le raccommoder, articula-t-il avec peine, tandis que ses genoux tremblaient au point qu’il ne pouvait presque plus se soutenir.

La grand’maman s’avança alors vers l’angle du chalet.

— Mon cher grand-père, ce pauvre garçon a donc décidément le cerveau un peu dérangé ? demanda-t-elle pleine de compassion.

— Pas du tout, répondit le Vieux de l’alpe ; seulement ce garnement n’est autre que le coup de vent qui a chassé le fauteuil, et il s’attend à recevoir la punition qu’il a bien méritée.

Mme Sesemann ne voulait pas le croire ; elle ne lui trouvait pas l’air méchant et ne comprenait pas quelle raison il aurait pu avoir pour détruire le fauteuil si indispensable à Clara. Mais l’aveu inarticulé du chevrier n’avait été pour le Vieux que la confirmation d’un soupçon qu’il avait eu dès le premier moment après l’accident du fauteuil. Les regards courroucés que Pierre avait toujours jetés à Clara et d’autres preuves de son animosité envers les hôtes de l’alpe n’avaient point échappé au Vieux. En rapprochant les faits, il en était venu à la conclusion qu’il venait de communiquer à la grand’maman et qu’il lui expliqua ensuite en détail. Dès qu’il eut achevé, Mme Sesemann prit la parole avec la plus grande vivacité :

— Non, non, mon cher grand-père, nous ne punirons pas davantage ce pauvre garçon. Il faut être juste. Voilà des étrangers qui tombent un beau jour sur l’alpe, qui le privent pendant des semaines de Heidi, son plus grand bien, un précieux bien, en vérité ; et lui, resté seul, n’a que la vue de ce qui se passe jour après jour. Non, non, soyons justes, je vous dis. La colère l’a saisi et l’a entraîné à une vengeance, un peu absurde, il est vrai, mais la colère ne nous ôte-t-elle pas toujours la raison ?

En disant ces mots, la grand’maman retourna auprès de Pierre toujours immobile et frissonnant de terreur. Elle s’assit sur le banc au pied des sapins et lui parla d’un ton amical :

— Allons, mon garçon, viens ici devant moi, j’ai quelque chose à te dire. Cesse de trembler et d’avoir peur, et écoute-moi, je le veux absolument. Tu as précipité le fauteuil en bas de la montagne pour qu’il fût mis en pièces. C’était une mauvaise action, tu le savais bien, et tu savais aussi que tu méritais une punition, et pour éviter cette punition tu as dû te donner toute la peine du monde pour que personne ne s’aperçût de ce que tu avais fait. Mais, vois-tu, celui qui fait le mal et qui croit que personne ne le sait se trompe tout à fait. Le bon Dieu, lui, voit et entend tout, et quand il s’aperçoit que quelqu’un cherche à cacher une mauvaise action, il réveille dans son cœur la petite sentinelle qu’il a mise là dès sa naissance et qui dort jusqu’au jour où cet homme fait le mal. La petite sentinelle a à la main un aiguillon avec lequel elle pique sans cesse le cœur de celui qui a mal fait, et il n’a plus un instant de paix. Sa voix aussi tourmente le méchant en lui répétant toujours et toujours : « On va le découvrir ! tu vas être puni ! » Et le méchant vit ainsi dans la crainte et l’angoisse, et il ne peut plus jamais être joyeux, plus jamais ! N’est-ce pas ce qui t’est arrivé cette fois, Pierre ?

Pierre, écrasé par ces paroles, fit un signe affirmatif, mais de l’air d’un connaisseur, car c’était exactement comme cela que les choses s’étaient passées pour lui.

— Et puis, tu t’es trompé dans tes calculs d’une autre manière encore, continua la grand’maman. Vois comme le mal que tu as fait s’est changé en bien pour celle à qui tu voulais nuire ! C’est parce que Clara n’avait plus de fauteuil et voulait cependant voir les belles fleurs, qu’elle a fait l’effort nécessaire pour marcher, qu’elle y est parvenue et qu’elle va mieux de jour en jour ; et si elle reste ici, elle pourra finir par monter chaque jour au pâturage, donc bien plus souvent qu’elle n’aurait pu le faire dans son fauteuil. Vois-tu comme tu t’es trompé, Pierre ? C’est ainsi que le bon Dieu peut prendre en main la mauvaise action de l’un et la changer en bien pour l’autre à qui elle devait nuire ; et alors le méchant seul en porte toute la peine. As-tu bien compris tout cela, Pierre ? Eh bien, penses-y maintenant ; et chaque fois que tu auras la tentation de faire quelque chose de mal, songe à la petite sentinelle que tu as là dans le cœur avec son aiguillon pointu et sa voix désagréable. Veux-tu faire cela et ne pas l’oublier ?

— Oui, je veux, répondit Pierre toujours fort abattu, car il ne savait pas encore comment tout cela finirait, l’agent de police étant toujours là à côté du Vieux.

— Eh bien, bon ! c’est une affaire entendue, conclut la grand’maman. Mais je veux que tu aies un souvenir des gens de Francfort, quelque chose qui te fasse plaisir. Dis-moi, mon garçon, n’as tu jamais rien désiré ? Qu’aimerais-tu avoir, voyons !

Pierre releva la tête et fixa sur la grand’maman le regard stupéfait de ses gros yeux ronds. Jusque-là il s’était attendu à quelque chose de terrible, et au lieu de cela, voilà qu’il allait recevoir la chose qu’il aimerait le mieux ! Toutes ses idées étaient bouleversées.

— Oui, oui, c’est sérieux, répéta Mme Sesemann ; tu auras ce que tu voudras, quelque chose qui te fasse plaisir en souvenir des gens de Francfort et comme gage qu’ils veulent oublier ce que tu as fait de mal. Comprends-tu maintenant, mon garçon ?

Peu à peu, en effet, cette pensée se fit jour dans l’esprit de Pierre, et il commença à saisir qu’il n’avait plus aucune punition à redouter et que cette bonne dame, assise devant lui, l’avait sauvé des mains de l’agent de police ! Il éprouva un soulagement aussi grand que si on lui eût ôté du cœur le poids d’une montagne. Mais comme il venait aussi de comprendre qu’il vaut mieux avouer tout de suite ce qu’on a fait de mal, il dit tout à coup :

— J’ai aussi perdu le papier !

La grand’maman réfléchit un instant, puis elle saisit la liaison de ses idées et dit avec bonté :

— Bon ! bon ! tu as raison de le dire ! H faut toujours confesser tout de suite ce qui n’est pas bien, alors tout rentre dans l’ordre. Et maintenant, qu’est-ce que tu désires ?

Pierre allait donc pouvoir demander n’importe quoi, et il le recevrait ! Il en eut presque le vertige. Il vit passer devant ses yeux toute la foire de Mayenfeld avec les belles choses qu’il avait souvent contemplées des heures entières et qui avaient toujours paru inaccessibles à ses moyens ; car la fortune de Pierre n’avait jamais dépassé un sou, et les objets si souvent convoités coûtaient presque toujours le double. Il y avait les beaux fouets rouges qui lui seraient si utiles pour ses chèvres ; puis ces couteaux à lame arrondie, appelés crapaudins, à l’aide desquels on pouvait faire de fameuses affaires dans les haies de noisetiers. Piene demeurait plongé dans une profonde méditation, se demandant lequel, du fouet ou du couteau, était le plus désirable, et il ne parvenait pas à prendre une décision. Il eut enfin une idée lumineuse qui lui permettrait de réfléchir jusqu’à la foire prochaine.

— Deux sous, répondit-il d’un ton bien décidé.

La grand’maman sourit.

— Ce n’est pas un souhait exagéré ! Eh bien, viens vers moi.

Elle sortit sa bourse et en tira un gros écu rond sur lequel elle déposa encore deux pièces de deux sous.

— Maintenant faisons notre calcul, continua-t-elle ; écoute ce que je vais t’expliquer. Cela fait autant de fois deux sous qu’il y a de semaines dans l’année ; de sorte que chaque dimanche de l’année tu pourras dépenser deux sous.

— Toute ma vie ? demanda Pierre fort innocemment.

Cette fois Mme Sesemann eut un tel accès d’hilarité que son fils et le Vieux intenompirent leur entretien pour écouter ce qui se passait.

— Eh bien, c’est entendu, mon garçon ! J’en ferai une clause de mon testament. As-tu compris, mon fils ? cela passera ensuite dans le tien : — à Pierre le Chevrier deux sous par semaine, tant qu’il vivra !

Mr Sesemann donna en riant son assentiment. Quant à Pierre, il s’assura encore par un regard de la réalité du présent qu’il tenait dans la main, puis il s’écria : « Merci ! » et s’enfuit à toutes jambes, cette fois sans perdre l’équilibre ; car ce n’était plus la teneur qui le poussait, mais une félicité qu’il n’avait encore jamais goûtée de toute sa vie. Toutes ses angoisses étaient passées, et il allait recevoir deux sous par semaine, sa vie durant !

Plus tard, lorsque la société réunie devant le chalet de l’alpe eut terminé le joyeux dîner, et que la causerie générale se prolongeait sur toutes sortes de sujets, Clara saisit la main de son père qui était de plus en plus rayonnant, et lui dit avec une animation toute nouvelle chez elle :

— Oh ! papa, si tu savais tout ce que le grand-père a fait pour moi ! tellement, qu’on ne peut pas le raconter ; mais je ne l’oublierai jamais ! Je pense toujours à ce que je pourrais donner au bon grand-père pour lui faire bien plaisir, quand ce ne serait que la moitié autant qu’il m’en a procuré.

— C’est aussi mon plus grand désir, chère enfant, répondit le père ; j’ai déjà bien réfléchi à ce que nous pourrions faire pour exprimer en quelque mesure notre gratitude à notre bienfaiteur.

Mr Sesemann s’étant levé, s’avança vers le Vieux qui était assis à côté de la grand’maman avec laquelle il s’entretenait. Il se leva à son tour. Mr Sesemann lui saisit la main et lui dit de la manière la plus affectueuse :

— Mon cher ami, écoutez-moi, j’ai deux mots à échanger avec vous. Vous me comprendrez si je vous dis que depuis bien des années je n’avais plus goûté une seule vraie joie. Qu’étaient pour moi tous mes biens et tout mon argent en face de ma pauvre enfant qu’aucune richesse ne pouvait guérir et rendre heureuse ? Après Dieu, c’est vous qui avez rendu à mon enfant la santé et une nouvelle vie pour elle et pour moi. Maintenant dites-moi, comment puis-je vous témoigner ma reconnaissance ? Vous rendre tout ce que vous avez fait pour nous, c’est impossible ; mais tout ce qui est en mon pouvoir est à votre disposition. Parlez, mon ami, que puis-je faire ?

Le Vieux avait écouté sans mot dire en regardant l’heureux père avec un sourire de satisfaction.

— Monsieur Sesemann peut bien penser que j’ai aussi ma part de la joie que cette guérison sur notre alpe lui procure ; elle compense bien ma peine, dit le Vieux avec sa fermeté habituelle. Je remercie Mr Sesemann de ses offres bienveillantes, mais je n’ai besoin de rien ; tant que je vivrai j’aurai assez pour l’enfant et pour moi. Mais j’ai un désir, et s’il pouvait m’être accordé, il ne me resterait plus aucun. souci pour cette vie.

— Parlez, parlez, mon cher ami, dit Mr Sesemann d’un ton pressant.

— Je suis vieux, continua le grand-père, et je ne resterai plus longtemps ici. Quand je partirai je n’ai rien à laisser à l’enfant ; elle n’a plus de parents, sauf une seule personne qui chercherait à en tirer profit. Si Mr Sesemann voulait me donner l’assurance que Heidi ne sera jamais obligée d’aller chez des étrangers gagner son pain, il m’aurait largement rendu ce que j’ai pu faire pour lui et pour sa fille.

— Mais mon cher ami, il ne peut jamais en être question ! s’écria Mr Sesemann. Cette enfant est à nous. Demandez à ma mère, à ma fille ; jamais, tant qu’elles vivront, elles ne remettront à d’autres la petite Heidi. Cependant si cela peut vous tranquilliser, mon ami, voici ma main, vous avez ma parole : jamais cette enfant n’ira chez des étrangers pour gagner son pain ; j’y pourvoirai, même au-delà de ma vie. Écoutez ce que j’ai encore à vous dire : il est clair que cette petite n’est pas faite pour vivre loin de la maison, quelles que puissent être les circonstances, nous en avons eu la preuve. Mais elle s’est fait des amis. J’en connais un à Francfort qui dans ce moment met ordre à ses affaires pour pouvoir ensuite aller où il lui plaira et se reposer le reste de ses jours. C’est mon ami le docteur qui viendra cet automne vous demander conseil pour s’établir dans la contrée, car il s’est plu dans votre société et dans celle de Heidi plus que nulle part ailleurs. Vous voyez donc que l’enfant aura dorénavant deux protecteurs auprès d’elle. Puissent-ils tous deux lui être conservés encore bien longtemps !

— Dieu le veuille ! ajouta la grand’maman.

Et pour exprimer son assentiment aux paroles de son fils, elle secoua un grand moment la main du Vieux avec beaucoup de cordialité. Puis tout à coup elle passa son bras autour du cou de Heidi, et l’attirant à elle :

— Et toi, ma chère Heidi, il faut que tu dises à ton tour ce que tu désires. Voyons, n’as-tu pas aussi un souhait que tu aimerais voir accompli ?

— Oh ! oui, j’en ai bien un, répondit-elle avec des yeux brillants de joie.

— Allons, c’est bien, voyons ton souhait. Que voudrais-tu, mon enfant ?

— J’aimerais mon lit de Francfort avec les trois grands oreillers et la couverture épaisse ; alors la grand’mère n’aura plus la tête tout en bas, elle pourra bien respirer, elle aura assez chaud avec la couverture, et elle n’aura plus besoin d’aller au lit avec son châle parce qu’elle a trop froid.

Heidi, dans son ardeur d’arriver au but de ses désirs, avait débité tout cela d’une seule haleine.

— Ah ! ma chère enfant, que dis-tu ! s’écria la grand’maman émue. C’est bien que tu me le rappelles. Dans la joie on oublie facilement les choses dont on devrait se souvenir en tout premier lieu. Pourtant quand le bon Dieu nous envoie un bienfait, nous devrions tout de suite penser à ceux qui ont tant de privations. Nous allons télégraphier sur-le-champ à Francfort ; aujourd’hui même Mlle Rottenmeier emballera le lit, en deux jours il pourra être ici, et s’il plaît à Dieu, la grand’mère y dormira bien !

Heidi, remplie de joie, se mit à sauter autour de Mme Sesemann ; mais elle s’arrêta tout à coup en disant :

— À présent il faut vite que je descende vers la grand’mère ; elle prendra peur si je reste trop longtemps sans venir.

Heidi ne pouvait plus attendre le moment de lui porter la joyeuse nouvelle, et il lui était aussi revenu à la mémoire combien la grand’mère avait eu peur la dernière fois qu’elle avait été auprès d’elle.

— Non, non, Heidi, à quoi penses-tu ? remarqua le grand-père. Quand on a des visites, on ne se sauve pas ainsi tout à coup.

Mais Mme Sesemann prit le parti de Heidi.

— Mon cher grand-père, dit-elle, cette enfant n’a pas si grand tort ; voilà bien des jours que la pauvre grand’mère n’a pas eu sa part à cause de nous. Nous allons y descendre tous ensemble ; j’attendrai là mon cheval, et nous pounons repartir tout de suite et télégraphier de Dörfli pour le lit. Qu’en penses-tu, mon fils ?

Jusque-là Mr Sesemann n’avait pas encore trouvé le temps de parler de ses plans de voyage. Il pria donc sa mère de s’asseoir un moment et d’attendre pour exécuter son projet qu’il eût exprimé ses propres intentions. Il s’était proposé en venant de faire avec sa mère un petit voyage en Suisse et d’essayer si Clara pouvait se joindre à eux pour une partie du chemin. Et voilà qu’il avait maintenant en perspective le plus charmant voyage en compagnie de sa fille ! mais il fallait pour cela profiter des beaux jours de l’arrière-été. Il avait donc l’idée de passer la nuit à Dörfli et de revenir le lendemain matin chercher Clara à l’alpe pour rejoindre la grand’maman à Ragaz, et de là partir pour le voyage projeté. Clara fut un peu interdite à l’annonce de son départ soudain de l’alpe ; mais il y avait bien des plaisirs en perspective, et du reste on n’avait pas le temps de s’abandonner aux regrets.

La grand’maman s’était déjà levée et avait pris Heidi par la main pour mettre en train le cortége. Elle se retourna tout à coup.

— Qu’allons-nous donc faire de Clara ? s’écria-t-elle tout effrayée, en s’avisant tout à coup que la descente serait beaucoup trop longue pour elle. Mais le Vieux avait déjà comme d’habitude pris sur son bras sa petite malade, et il suivit d’un pas ferme la grand’maman qui fit en les voyant des signes d’approbation ; derrière venait Mr Sesemann, et le cortége se mit en devoir de descendre la montagne.

Heidi ne cessait de gambader à côté de la grand’maman, et celle-ci lui posait toutes sortes de questions sur la grand’mère, désirant savoir comment elle vivait, comment les choses allaient chez elle, surtout en hiver, par le grand froid de la montagne. Heidi la renseigna exactement sur tous les points, car elle savait bien ce qu’il en était. Elle lui raconta comme quoi la grand’mère tremblait de froid dans son coin où elle se tenait toute pelotonnée et lui dit ce qu’elle avait et surtout ce qu’elle n’avait pas à manger. Mme Sesemann écoutait avec le plus vif intérêt ce que lui rapportait l’enfant, et tout en devisant de la sorte elles atteignirent la hutte du chevrier.

Brigitte était justement occupée à suspendre au soleil la seconde chemise de Pierre, afin qu’il pût la mettre dès que l’autre aurait été assez portée. Elle aperçut la société qui approchait et se précipita dans la chambre.

— À présent voilà que tout part, mère ! dit-elle. C’est comme une procession ; le Vieux les accompagne, il porte la malade.

— Hélas ! est-ce bien vrai ? soupira la grand’mère. Ainsi donc, ils emmènent Heidi, tu l’as vu ? Si seulement elle osait venir me toucher la main ! si je pouvais l’entendre encore une fois !

À ce moment la porte s’ouvrit avec fracas, et en trois bonds Heidi fut auprès de la grand’mère qu’elle serra dans ses bras.

— Grand’mère ! grand’mère ! mon lit vient de Francfort, et les trois oreillers, et la grosse couverture ! il sera là dans deux jours, c’est la grand’maman qui l’a dit.

Heidi ne pouvait assez vite faire son rapport dans l’attente de la joie immense qu’allait éprouver la grand’mère. Celle-ci sourit, mais dit avec une ombre de tristesse :

— Ah ! quelle bonne dame elle doit être ! Je devrais me réjouir qu’elle t’emmène, Heidi ; mais je n’y survivrai pas longtemps.

— Quoi donc, quoi donc ? qui a dit à la bonne grand’mère quelque chose de pareil ? demanda tout près de la vieille une voix amicale, tandis que sa main était serrée avec cordialité par Mme Sesemann qui venait d’entrer et avait tout entendu. Non, non ! il n’est pas question de cela. Heidi restera auprès de la grand’mère et continuera à faire sa joie. Nous voulons aussi revoir la petite, mais c’est nous qui viendrons vers elle ; nous monterons chaque année à l’alpe, car nous avons des raisons pour renouveler chaque année en ce lieu nos actions de grâce à Dieu qui y a fait un si grand miracle pour notre enfant.

Alors une véritable lueur se répandit sur le visage de la bonne vieille qui exprima sa muette gratitude en serrant à plusieurs reprises la main de Mme Sesemann, tandis que deux larmes de bonheur coulaient le long de ses vieilles joues. Heidi avait tout de suite remarqué le changement d’expression de la grand’mère, et sa joie fut alors complète.

— Dis donc, grand’mère, dit-elle en se serrant contre elle, c’est arrivé comme je t’ai lu la dernière fois ; n’est-ce pas, le lit de Francfort sera bien sûr salutaire ?

— Oh ! oui, Heidi ! et encore tant de choses, tant de belles et bonnes choses que le bon Dieu fait pour moi ! répondit la grand’mère avec une profonde émotion. Comment est-ce possible qu’il y ait de si bonnes gens qui s’inquiètent d’une pauvre vieille et lui fassent tant de bien ! Rien ne fortifie davantage notre foi à un bon Père céleste qui n’oublie pas la plus chétive de ses créatures, que lorsqu’on voit qu’il y a des gens aussi pleins de bonté et de compassion pour une pauvre vieille femme inutile comme moi.

— Ma bonne grand’mère, répondit Mme Sesemann, devant notre Seigneur qui est au ciel, nous sommes tous également misérables, et nous avons tous également besoin qu’il ne nous oublie pas. Et maintenant nous allons vous dire adieu et au revoir, car l’année prochaine, dès que nous serons de retour à l’alpe, nous viendrons visiter la grand’mère que nous n’oublierons jamais.

En disant ces mots, Mme Sesemann saisit encore une fois la main de la bonne vieille et la secoua cordialement. Mais elle ne s’en alla pas aussi vite qu’elle l’avait cru, car la grand’mère ne cessait de remercier et d’appeler sur sa bienfaitrice et sur toute sa maison les plus précieuses bénédictions du bon Dieu.

Après quoi, Mr Sesemann et sa mère continuèrent leur descente du côté de la vallée, tandis que le Vieux reprenait avec Clara le chemin du chalet et que Heidi dansait autour d’eux à la perspective de ce qui allait arriver pour la grand’mère.

Le matin suivant, Clara pleura à chaudes larmes en disant adieu à la belle alpe où elle avait été plus heureuse que jamais encore dans sa vie. Mais Heidi la consola en disant :

— Ce sera bientôt de nouveau l’été, et alors tu reviendras, et ce sera encore plus beau ! tu pourras marcher depuis le premier jour, et nous pourrons monter tous les matins au pâturage avec les chèvres pour voir les fleurs, et toutes les choses amusantes recommenceront.

Comme il en était convenu, Mr Sesemann était monté chercher sa fille. Il était auprès du grand-père auquel il avait encore différentes choses à dire. Clara essuya ses larmes, un peu consolée par les paroles de Heidi.

— Tu diras encore adieu à Piene de ma part, reprit-elle, et à toutes les chèvres, surtout à Blanchette. Oh ! j’aimerais pouvoir faire un cadeau à Blanchette ! elle a tant contribué à me guérir !

— Tu peux très bien lui en faire un, répliqua Heidi ; envoie-lui seulement un peu de sel, tu sais comme elle aime à en lécher le soir dans la main du grand-père.

Le conseil plut à Clara.

— Oh ! alors, je lui enverrai certainement de Francfort cent livres de sel ! s’écria-t-elle joyeuse. Il faut aussi qu’elle ait un souvenir de moi !

À ce moment, Mr Sesemann fit un signe aux enfants, car il était temps de partir. Cette fois le cheval blanc de la grand’maman était monté chercher Clara qui, pouvant maintenant supporter cette monture, n’avait plus besoin de la chaise à porteurs.

Heidi s’avança jusqu’à l’extrême bord de l’alpe et fit de la main des signes à Clara jusqu’à ce que cheval et amazone eussent complètement disparu à ses yeux.

Le lit est arrivé, et la grand’mère y dort si bien chaque nuit qu’elle prendra certainement de nouvelles forces. La bonne grand’maman n’a pas non plus oublié le rude hiver sur l’alpe ; elle a envoyé à la hutte du chevrier un grand ballot contenant tant de vêtements chauds que la grand’mère pourra bien s’envelopper et ne restera plus dans son coin tremblante de froid.

À Dörfli, on est en train d’élever une grande construction. Le docteur est arrivé et a provisoirement repris son ancien logis. D’après les conseils de son ami, il a acheté le bâtiment dans lequel le Vieux de l’alpe et Heidi ont passé l’hiver et qui déjà été une maison de maîtres, comme on peut le voir à la grande salle avec le beau poêle et les lambris artistiques. Le docteur fait réparer pour son usage cette partie de la maison. L’autre côté sera organisé pour servir de quartier d’hiver au Vieux et à l’enfant ; car le docteur connaît le grand-père pour être un homme indépendant auquel il faut laisser son propre logis. Par derrière on élèvera une petite étable à chèvres bien murée et bien chaude, où Blanchette et Brunette passeront confortablement la saison d’hiver.

Le docteur et le Vieux de l’alpe sont de jour en jour meilleurs amis, et lorsqu’ils montent ensemble sur les échafaudages pour surveiller les progrès de la bâtisse, leur entretien les ramène presque toujours à Heidi, car leur plus grande joie à tous deux est de penser qu’ils habiteront cette maison avec leur joyeuse enfant.

— Mon cher ami, disait dernièrement le docteur, debout avec le Vieux au sommet d’un mur, vous devez envisager la chose comme je le fais. Je partage avec vous toute la joie que nous procure la petite, comme si j’étais après vous son plus proche parent ; je veux donc aussi partager les devoirs et pourvoir de mon mieux à son avenir. De cette manière j’aurai aussi des droits sur notre Heidi, et je pourrai espérer qu’elle me soignera dans mes vieux jours et restera auprès de moi, ce qui est mon plus grand désir. Je transmettrai donc à Heidi tous les droits d’un enfant ; et ainsi, nous pourrons sans souci la laisser denière nous quand nous devrons partir, vous et moi.

Le Vieux serra longuement la main du docteur ; il ne dit pas un mot, mais son ami put lire dans ses yeux l’émotion et la joie profonde que ses paroles avaient causées.

Pendant cette conversation, Heidi et Pierre étaient auprès de la grand’mère. L’une avait tant à raconter, et l’autre tant à écouter qu’ils en perdaient presque haleine et se pressaient toujours plus autour de l’heureuse vieille : Heidi communiquait à celle-ci tout ce qui était arrivé durant l’été, puisqu’elle avait pu si peu descendre à la cabane du chevrier pendant ce temps.

Des trois, on n’aurait pas pu dire lequel était le plus heureux, soit de leur nouvelle réunion, soit de tous les événements merveilleux qui s’étaient passés. Mais le visage de Brigitte témoignait d’une joie si possible plus grande encore, car, avec l’aide de Heidi, elle venait pour la première fois de débrouiller l’histoire des deux sous perpétuels.

Cependant la grand’mère mit fin à toutes les causeries en disant :

— Heidi, lis-moi un cantique d’actions de grâce ! Il me semble que je ne pourrai plus faire autre chose que louer et bénir notre bon Dieu dans le ciel pour tout le bien qu’Il nous a fait !