Encyclopédie anarchiste/Colonie - Communiste

La bibliothèque libre.
Aller à la navigation Aller à la recherche
Collectif
Texte établi par Sébastien FaureLa Librairie internationale (tome 1p. 366-378).


COLONIE — COLONISATION. n. f. Si vous cherchez dans les livres des géographes et des économistes, la définition de ces deux mots, et surtout du mot « colonisation », vous y trouverez à peu près ceci : « On donne le nom de colonisation à une forme particulière de l’émigration, par suite de laquelle le pays où s’établissent les émigrants est approprié et fécondé par leur labeur, et voit, grâce à eux, toutes ses ressources se développer de la manière la plus complète. La colonisation résulte donc de mouvements d’hommes civilisés à divers degrés et de diverses manières dans des contrées différemment traitées. » D’où il résulte, toujours d’après les géographes et les économistes, que cet effort peut donner naissance à deux sortes de colonies : 1° Les colonies de peuplement ; 2° les colonies d’exploitation.

Les premières comprennent celles dont les conditions de climat et de nature permettent l’établissement à demeure des immigrants, leur acclimatement et la fondation d’une famille.

Les colonies d’exploitation, au contraire, sont celles où le climat interdit de s’y fixer sans esprit de retour aux immigrants, qui doivent se borner à exploiter, par le commerce, et encore temporairement, les produits du pays. Avec un peu plus de franchise, certains économistes appellent ces dernières colonies de « conquête ».

Telle est dans son essence même, et avec toute son hypocrisie la doctrine adoptée par les Sociétés capitalistes et bourgeoises, commentée dans les livres et enseignée officiellement dans les écoles.

Telle n’est pas la doctrine de celui qui, l’esprit et le cœur épris de justice et d’humanité, a pénétré lui même jusqu’aux réalités qui se cachent dans cette phraséologie livresque.

Par son importance et les développements qu’elle exige, cette question, qui est toute la question coloniale, ne saurait être traitée en un seul article. Considérée ici dans sa généralité, elle sera reprise pour être épuisée aux mots : Guerre (coloniale), Impérialisme (colonial), Sadisme (colonial).

Avec ces trois mots, sera faite à peu près intégralement l’histoire de la colonisation capitaliste et bourgeoise.

Il suffira de dire aujourd’hui que, d’une façon générale, cette histoire, c’est-à-dire l’effort colonial des peuples prétendus civilisés, est tout entière dominée par l’abominable conception des races supérieures et des races inférieures : les premiers ayant sur les seconds tous les droits que donne la Force.

C’est au nom de cette conception, remplaçant celles d’Humanité et de Justice que l’on continue, et que l’on continuera longtemps à exploiter la faiblesse à imposer comme unique loi aux pays colonisés (lisez : conquis), le bon plaisir du soldat et comme unique régime : le massacre, la spoliation et le vol.

(Voir les mots Guerre, Impérialisme, Sadisme.)

P. Vigné d’Octon.


COMBATIVITÉ. n. f. Selon Lachatre, la combativité est la faculté qui porte l’homme à repousser l’agression, à défendre sa vie, sa demeure, ses enfants ; son développement excessif annonce un esprit querelleur, aimant les rixes, la guerre, et pouvant pousser le courage jusqu’à l’extrême témérité. Selon nous, cette définition de la combativité n’est pas tout à fait exacte, et l’on peut pousser la combativité à l’extrême sans pour cela être animé par un esprit querelleur et guerrier. Cette définition de la combativité fut peut-être exacte à l’époque où seule la force brutale dirigeait le monde ; mais de nos jours, où la pensée, les idées exercent une certaine influence ― et non des moindres ― sur l’orientation des sociétés, la définition de Lachatre nous parait incomplète.

Et, en effet, la combativité ne se manifeste pas seulement dans le domaine physique, mais aussi dans le domaine moral et intellectuel. Il faut autant de courage pour se défendre contre l’adversaire qui s’adresse à vous, armé de toute sa science ou de tous ses préjugés, que pour lutter contre celui qui use de la brutalité et de sa force physique. Quelle que soit la façon et la manière dont il est attaqué, celui qui se défend, qui use de toute son énergie et dépense toute sa combativité pour résister à l’ennemi est un être combatif. La combativité est le corrolaire de l’action, et l’homme combatif est un élément précieux dans une organisation politique et sociale. La combativité, c’est l’essence de toute vie, c’est la source de tous les progrès et aussi de toutes les espérances. C’est donc une qualité, et si elle n’est pas mise au service d’une mauvaise cause, de l’intérêt ou de l’ambition, on ne peut que souhaiter son développement dans les rangs de la classe ouvrière, qui a un rôle historique à remplir et qui ne triomphera que grâce à sa combativité, sa volonté et son énergie.


COMBINAISON. n. f. Assemblage de plusieurs substances ou de plusieurs idées. Se dit au physique et au moral. Chimiquement, par exemple, le mot combinaison signifie « l’acte par lequel deux ou plusieurs corps s’unissent ensemble de manière à former un nouveau corps dont les parties, même les plus infimes, contiennent une certaine quantité des premiers ». Pour nous, c’est surtout au sens politique que le mot présente intérêt, la combinaison étant un des échafaudages sur lesquels reposent le parlementarisme et la puissance gouvernementale. Le parlementaire est passé maître dans l’art de combiner, lorsqu’il désire obtenir un quelconque résultat et, en France ― comme dans les autres pays d’ailleurs ― les couloirs et les salons de la Chambre des Députés et du Sénat sont le repaire où s’entendent les « combineurs » ― qui ne tiennent nullement à donner au public le spectacle de leurs louches tractations. C’est à la combinaison que l’on a recours pour former un ministère, et le terme fut tellement usité qu’on ne lui prête plus un sens péjoratif. On dit couramment « une combinaison ministérielle » sans vouloir remarquer que la composition d’un ministère n’aboutit jamais qu’à la suite de tripotages malpropres, et où chaque ambitieux cherche à obtenir la meilleure place et à écraser son adversaire.

Mme de Staël déclarait que : « L’histoire attribue presque toujours aux individus comme aux gouvernants plus de combinaisons qu’ils n’en ont ». Nous ne sommes pas de cet avis, bien au contraire ; et nous sommes convaincus, par l’exemple et par l’expérience, que tout gouvernement n’arrive à s’imposer que grâce à des combinaisons, et que sans elles la vie lui serait impossible. Ce ne serait du reste pas un mal, si nous considérons qu’un gouvernement n’est nullement utile à la vie des hommes et des sociétés et que ses uniques fonctions consistent à défendre les privilèges d’une armée de parasites.


COMÉDIEN. n. m. Celui qui joue la Comédie sur un théâtre public. Le travail du comédien consiste à s’imprégner du rôle que joue, dans la pièce, le personnage qu’il interprète, à mettre en action toutes ses capacités pour copier ses vices, ses mœurs, ses travers ou ses qualités, afin de les présenter au spectateur aussi exactement et naturellement que possible. Il doit savoir faire naître l’émotion, la joie ou la tristesse, la gaîté ou la terreur. Il doit attacher et intéresser le public à la comédie qu’il représente, et tour à tour déchaîner les rires et les pleurs. Un bon comédien est généralement un grand artiste et son art exige de réelles qualités d’adaptation.

De nos jours, le comédien est admiré et adulé, mais il n’en fut pas toujours ainsi, et il y a peu de temps encore il était écarté du reste dé la société, et ce ne fut qu’en 1789 qu’ils furent admis à jouir de leurs droits civils et politiques. Même à l’époque du Grand Molière, qui fut cependant admis à la table de Louis XIV, les comédiens étaient victimes d’une sourde hostilité, et n’étaient considérés que comme des bouffons chargés d’amuser l’aristocratie. La Révolution de 89 a effacé cette injustice, et ce fut un bien pour l’art théâtral. Libre, le comédien s’est perfectionné et est arrivé à traduire de façon parfaite l’œuvre éclose dans le cerveau du poète ou de l’écrivain. Certains acteurs ont acquis une célébrité mondiale vraiment justifiée. De notre temps, ceux qui ont eu le plaisir et la joie d’entendre Sarah Bernhardt, Réjane, Lucien Guitry ou le grand De Max (nous nous excusons de ne parler que de la scène française) en ont gardé un souvenir ineffaçable.

Malheureusement, le comédien ne se rencontre pas uniquement sur la scène du théâtre ; on en rencontre également à chaque tournant de la vie, qui n’est peut-être, elle aussi, qu’une grande comédie dont nous sommes les acteurs. Mais tous les acteurs ne sont pas sincères, et il en est qui se masquent et qui jouent avec une perfection remarquable le rôle qu’ils se sont eux mêmes attribué. Ces comédiens-là sont dangereux, d’autant plus dangereux qu’ils n’avouent pas être des personnages fictifs, mais qu’ils cherchent à convaincre leur public de leur réalité, alors que tout en eux n’est que convention et mensonge. Et de ces comédiens, on en rencontre partout ; ils pullulent dans les parlements, dans les cours judiciaires et jusque dans les organisations sociales et syndicales. Avocats, députés, magistrats, autant de comédiens qui jouent si bien leur rôle que le peuple se laisse prendre et qu’il est continuellement berné, malgré les conseils et malgré les exemples. Si l’acteur, par son art, agrémente notre vie et nous fait oublier parfois la tristesse et les difficultés de l’existence, s’il nous permet de nous éloigner de la triste réalité pour nous bercer un peu dans le rêve, s’il occupe nos loisirs et nous repose de la lutte quotidienne aride et féroce, s’il a droit en conséquence à toute la considération des hommes, le comédien politique et social est un être malfaisant dont il faut s’éloigner et qu’il importe de combattre de toute notre énergie.


COMITÉ. n. m. Réunion de délégués chargés de déterminer un travail quelconque, d’en établir un rapport ou de pourvoir à son exécution. Le rôle du Comité consiste à simplifier ou à éclaircir un sujet, une question ou une affaire, avant de les présenter à une assemblée qui en délibère en dernier ressort. Le mot Comité est d’origine anglaise et ne fut importé en France qu’en 1789. Le premier des comités qui se réunirent en France fut celui de vérification et fut chargé en 1789, aux États Généraux, d’établir un rapport sur les élections. Le succès de Ce comité détermina l’Assemblée Générale et la Convention à se fractionner pour étudier séparément chacune des questions qui lui étaient soumises, et il se forma, de ce fait, un grand nombre de comités. Lorsque la Révolution fut menacée par les ennemis intérieurs et extérieurs, la Convention abandonna le Pouvoir exécutif à une minorité d’individus et cette réunion de délégués prit le nom de « Comité de Salut public ». Sans méconnaître les erreurs et les excès de ce Comité tout puissant, erreurs et excès presque inévitables en période d’orage et de lutte, il faut avouer que dans une certaine mesure, ce fut lui qui permit à la Révolution Française de vivre et d’abattre certains de ses ennemis. Les pouvoirs de ce fameux comité furent très étendus, trop étendus. C’était lui qui nommait ministres, généraux, magistrats, juges et jurés, et qui les destituait lorsqu’il les considérait comme impropres à servir la cause révolutionnaire. Par la « loi des suspects », le comité de Salut public disposait de toutes les personnes ; il faisait arrêter, juger, condamner et exécuter ― souvent arbitrairement ― tous ceux qu’il supposait comploter arbitrairement contre l’État. Y a-t-il lieu de s’étonner que, pourvu d’une telle autorité, le Comité de Salut Public en ait abusé ? Il ne faut pas demander à un homme d’être un Dieu, mais simplement un homme et accorder à un nombre restreint d’individus une trop grande puissance, c’est aller au désastre. C’est ce qui se produisit.

Depuis la Révolution Française, aucun comité n’exerça une aussi grande autorité que le Comité de Salut Public. Actuellement, dans les assemblées législatives, il se forme des comités officiels qui sont chargés de délibérer sur diverses questions « d’intérêt public ». Ces comités prennent le nom de « commissions » et sont composés de parlementaires recrutés au sein même de l’assemblée. Dans les grandes organisations sociales, dans les syndicats ouvriers, partout où une collectivité ne peut, à chaque instant, être présente pour s’entendre et discuter de ses intérêts, on fonde des comités qui sont chargés de préparer, de diriger ou d’exécuter certains travaux au mieux des intérêts généraux : « Comité directeur ; Comité exécutif ; Comité d’initiative ». Le comité est, jusqu’à présent, la meilleure forme de représentation collective ; et à condition que ses membres soient toujours soumis au contrôle de ceux qui les délèguent et que ces derniers n’abandonnent pas leurs droits et n’oublient pas leurs devoirs, sa fonction ne peut être qu’utile dans l’organisation sociale présente et servir de base à l’organisation sociale des sociétés futures.


COMMANDEMENT. n. m. Action de donner un ordre ; de commander. S’exerçant toujours de « supérieur » à « inférieur », le commandement suppose implacablement l’autorité, car on ne peut concevoir le commandement sans qu’immédiatement s’y l’attache l’idée d’autorité. (Voir Autorité.) L’autorité est donc à la base du « commandement » et divise l’humanité en deux fractions : les maîtres, d’un côté, et les esclaves, de l’autre. Le commandement est aveugle, et le fait d’être investi du droit de commander n’implique nullement la capacité et la compétence ; il suffit uniquement, pour commander, d’être pourvu d’un appareil de répression, au cas où « l’inférieur » se refuserait à exécuter l’ordre du « supérieur ». Anciennement, on donnait, comme symbole de leur autorité, un bâton aux officiers investis d’un commandement. Aujourd’hui, le bâton a disparu, mais, hélas ! le commandement subsiste. Il y a une hiérarchie dans le commandement. À l’usine, au chantier, à l’atelier, elle prend naissance au chef d’équipe et s’étend jusqu’au directeur ou au Conseil d’administration ; dans la magistrature, elle part du simple agent de police pour aller jusqu’au président d’un quelconque tribunal ; mais c’est surtout à l’armée que cette hiérarchie de commandeurs accomplit ses tristes méfaits : du petit caporal au puissant ministre de la guerre, chacun s’empare d’une parcelle d’autorite qui retombe invariablement sur l’échine du pauvre troupier, et, du plus petit au plus grand, tout ce monde commande au nom de la discipline militaire.

Et, pourtant, y a-t-il quelque chose de plus stupide que ce commandement ? Selon les principes de l’autorité, l’ordre à exécuter ne doit pas l’être en vertu de son utilité ou de sa logique ; mais en raison directe de la qualité hiérarchique de celui qui le donne. Tout se déplace en vertu du pouvoir de commander : l’intelligence n’a plus son siège dans le cerveau, mais est relative au grade qui nous est conféré dans la vie civile ou militaire. Un caporal est plus intelligent qu’un simple soldat et un capitaine qu’un caporal, cela ne doit faire aucun doute. Il faut l’accepter comme axiome ; et, quels que soient les ordres donnés, aussi ridicules fussent-ils, il faut, sans discuter, les exécuter et s’incliner devant le commandement. Selon certains savoir commander est un art ; ce n’est pas un art, c’est une bassesse et une lâcheté, et il est encore plus méprisable d’exercer le commandement que de le subir. Du reste, tous ceux qui consentent à commander sont capables également de s’abaisser devant des supérieurs. Autant Ils sont féroces pour ceux qui sont placés au-dessous d’eux, autant ils sont généralement plats devant ceux qui occupent un poste plus élevé. Commander et obéir sont des crimes et l’homme libre se refuse à l’une et à l’autre de ces contraintes. (Voir Anarchiste.)


COMMÉMORATION. n. f. Action de rappeler par une cérémonie ou par une fête le souvenir d’un événement. La plupart des fêtes qui nous sont imposées et que nous subissons dans la société bourgeoise sont d’origine religieuse et commémorent un événement qui appartient plutôt au domaine de l’imagination que de l’histoire ; telles sont les fêtes de la Noël, de Pâques, etc., etc… Du reste, le peuple ne s’ingénie nullement à rechercher l’origine et les causes de ces commémorations et il se contente simplement de profiter, pour se distraire, de ces repos périodiques.

Il n’en est pas de même pour toutes les fêtes. Celle du 14 juillet, par exemple, qui a dégénéré en une vaste bacchanale et qui est une occasion annuelle, pour tous les empoisonneurs patentés, d’écouler leur stupéfiants, devrait rappeler « au peuple souverain » qu’il y a plus d’un siècle ses ancêtres, las d’être tyrannises par la noblesse, levèrent l’étendard de la révolte, et s’élancèrent à l’assaut de la Bastille. Le geste du peuple en révolte n’avait pas seulement pour but de libérer quelques centaines de prisonniers, mais aussi de marquer son désir d’échapper à l’étreinte de l’autocratie. Que c’est près et que c’est loin, tout cela, et qu’il est triste de constater la faculté d’oubli de ceux qui souffrent ! La fête du 14 juillet n’est pas la commémoration de la prise de la Bastille, car d’autres bastilles se sont élevées sans que ceux qui, au son d’une musique barbare, chantent et dansent toute la nuit, songent à les détruire. Elle n’est plus qu’une immense beuverie, qui ne rappelle en rien le sacrifice de nos aînés.

Parmi les commémorations populaires qui ont conservé leur véritable caractère, il n’y a, en réalité, que le Premier Mai et l’anniversaire de la Commune. Commémorations douloureuses, qui nous font souvenir de la férocité de nos maîtres, qui nous initient aux tragédies passées, et qui, chaque année, ravivent en nous le désir d’en finir au plus tôt avec ce capitalisme qui repose sur des rivières de sang et des monceaux de cadavres. Il ne faut pas oublier. Il faut commémorer encore et toujours ces périodes de lutte, tant que la bête qui nous tient rivés au boulet de l’exploitation ne sera pas abattue. Il ne faut pas oublier, jamais, ce que nous souffrons, ce que nous avons souffert, en nous, en nos parents, en nos ancêtres, afin que nos enfants ne partagent pas notre triste sort et que leur vie ne soit pas tissée dans les larmes et dans la souffrance. Il faut se souvenir ; et c’est en se souvenant que nous préparerons l’avenir.


COMMERCE. Le Commerce est le négoce ou le trafic par voie d’échange auxquels donnent lieu les marchandises, soit entre particuliers, soit entre pays.

Au point de vue économique, il faut distinguer trois sortes de commerce : le commerce de gros, le commerce de demi-gros et le commerce de détail.

Le commerce de gros consiste à acheter aux producteurs de grandes quantités de marchandises pour les revendre, soit en gros, soit à des commerçants de demi gros ; quelquefois, mais plus rarement à des détaillants.

Le commerce de demi gros consiste à acheter de grosses quantités de marchandises pour les revendre au commerce de détail, et même directement parfois aux consommateurs.

Le commerce se divise aussi en commerce intérieur et commerce extérieur ou international.

Le commerce intérieur se limite aux échanges dans un même pays. Son chiffre approximatif se mesure par l’intensité du trafic des chemins de fer, des canaux et des routes.

Le commerce extérieur ou international, embrasse l’ensemble des échanges entre les nations différentes (exportation et importation). Il se mesure assez exactement par le contrôle des douanes, au moment du passage des marchandises aux frontières terrestres et maritimes.

Les droits de douane sont destinés soit à protéger les productions similaires du pays, soit à procurer simplement des ressources au Trésor public.

Deux régimes de commerce international s’opposent sans que l’un ou l’autre se soit définitivement imposé : ce sont le protectionnisme et le libre-échangisme. Le premier est généralement soutenu par les conservateurs de tous les pays, tandis que l’autre a pour champions les libéraux et démocrates sociaux.

Alors que le premier tend à protéger par des droits de douane très lourds l’industrie nationale, le second consiste à laisser le commerce extérieur aussi libre que le commerce intérieur.

Le protectionnisme a pour but d’accorder aux produits de l’industrie nationale le monopole du marché intérieur d’un pays, en frappant de taxes plus ou moins élevées les produits de l’industrie étrangère. Ces taxes ont pour objet d’augmenter le prix des produits. Il en résulte que les droits du consommateur se trouvent lésés au profit des fabricants. C’est donc un facteur important de vie chère et aussi de routine. On ne s’étonne pas, dans ce cas, qu’il soit âprement défendu par les conservateurs de toutes écoles.

Le libre-échangisme, au contraire, s’oppose à toute protection de l’industrie nationale, ses partisans admettent que la libre concurrence s’exerce sur le marché international comme sur le marché national.

Ils soutiennent, avec raison d’ailleurs, que l’avantage du consommateur ne doit en aucun cas être sacrifié ou subordonné à celui du producteur. Ils estiment que la population d’une nation ne doit pas être obligée de payer plus cher les produits dont elle a besoin par la seule raison que les fabricants ou producteurs d’un pays sont incapables de soutenir la concurrence de l’étranger. Le libre-échangisme est certainement une forme du progrès, un adversaire intelligent de la routine.

Généralement les pays qui pratiquent le libre-échange sont plus riches que les autres et plus avancés scientifiquement et socialement.

Le commerce, intérieur et extérieur, donne lieu à de nombreux actes, dits de commerce. Il a ses juridictions particulières, ses représentations spéciales, ses agents de propagande officiels à l’étranger.

Partout, la loi répute acte de commerce : tout achat de denrées ou de marchandises pour les revendre soit en nature, soit après les avoir travaillées ou transformées ou pour en louer l’usage (fonds de commerce, moyens de transports, etc.) ; toute entreprise de manufactures, de commissions, de transports terrestres, maritimes ou fluviaux ; toute entreprise de fournitures, d’agences, d’affaires, d’établissements de vente à l’encan, de spectacles publics ; toute opération de change, banque et courtage ; toutes les opérations des banques publiques ; toutes obligations entre négociants, marchands et banquiers ; toute entreprise de construction, tous achats, ventes et reventes de bâtiments pour la majoration ou le transport intérieur ou extérieur ; entre toutes personnes les lettres de change ou remises d’argent ; toutes expéditions maritimes ; tout affrètement ou nolissement, emprunt ou prêt à la grosse ; toutes assurances et autres contrats concernant le commerce de mer ; tous accords et conventions pour salaires et loyers d’équipage ; tous engagements de gens de mer pour le service de bâtiments de commerce.

Le commerce embrasse en somme toute l’activité d’un pays. Il constitue l’ensemble des transactions auxquelles se livrent : négociants, commerçants, industriels, coopératives, banques et transporteurs divers.

Sont réputés commerçants tous ceux qui exercent en des actes de commerce ci-dessus indiqués et en font leur profession habituelle.

Les commerçants sont obligés de tenir des livres qui sont au nombre de trois : journal, copie de lettres et copie d’inventaires. Ils payent patente et sont obligés de rendre public leur régime matrimonial. Leurs actes sont réputés commerciaux et relèvent, en conséquence, des Tribunaux de commerce, qu’ils élisent et dont ils peuvent faire partie.

Il y a dans chaque pays un ministère du Commerce et de l’Industrie.

Les attributions de ce ministère sont très variées : la législation des poids, mesures et monnaies, celle de la propriété industrielle et commerciale, l’organisation de la pêche fluviale et maritime, le rôle de la marine marchande, etc.

Ce ministère est assisté :

D’un Conseil supérieur de l’Industrie et du Commerce qui émet des avis sur les projets de lois relatifs aux tarifs des douanes, sur l’application de ces tarifs, sur le système des encouragements à apporter aux grandes pêches maritimes et à la marine marchande. Il comprend une Commission consultative permanente qui donne son avis au ministre toutes les fois que celui-ci ne juge pas nécessaire de consulter le Conseil lui-même.

L’Office National du Commerce extérieur. ― Cet Office, rattaché au ministère du Commerce et de l’Industrie et déclaré d’utilité publique, a pour mission de fournir aux industriels et négociants tous les renseignements commerciaux, les renseignements et statistiques relatifs au développement du commerce extérieur et à l’extension de ses débouchés dans les pays étrangers, colonies et protectorats.

Les correspondants de cet Office portent le titre de Conseillers de Commerce extérieur. Ils sont nommés par décrets et choisis parmi les industriels et commerçants jouissant d’une grande notoriété dans les affaires d’Importation ou d’exportation.

Le commerce a aussi, et c’est sans doute son institution la plus importante, des chambres spéciales, dites Chambres de Commerce.

Les Chambres de Commerce sont auprès des Pouvoirs publics les organes des intérêts industriels et commerciaux.

Elles sont des Établissements publics et institués par décrets d’administration publique par le ministre du Commerce et de l’Industrie. Les membres de la Chambre de Commerce sont élus par les industriels et commerçants de toutes catégories d’une même région. Il y a aussi des Chambres de Commerce extérieur ou international qui sont composées de représentants élus par l’ensemble des Chambres de Commerce d’un pays.

Ce sont en fait de véritables parlements économiques qui dictent le plus souvent leurs volontés aux Parlements politiques. Cette institution reste sans contre poids ouvriers, sauf en Allemagne où il existe depuis longtemps des Chambres du travail. C’est le rôle qui incombe aux Bourses du Travail insuffisamment développées.

Tribunaux de Commerce. ― Les Tribunaux de Commerce examinent tous les litiges ou différends relatifs aux actes de commerce. Ils sont institués par décret en Conseil d’État. Ils comportent des tribunaux d’appels où siègent des magistrats dits consulaires, élus par les commerçants remplissant certaines conditions, selon les pays.

Par son caractère, son organisation, son pouvoir, le Commerce ― et l’Industrie et les Banques ― est en fait la seule puissance du pays.

Il est l’expression même du capitalisme. Et si, autrefois, on disait : le Commerce enrichit Carthage, on peut dire aujourd’hui qu’il est la forme d’exploitation de l’ensemble de la population d’un pays par une minorité d’individus sans scrupules. Il permet d’amasser par le vol des fortunes énormes, de spéculer, d’affamer, de pressurer, au nom de l’ordre, tout un peuple pour la satisfaction d’insatiables appétits. Le commerce va de pair avec la propriété. Comme elle, il est le vol organisé, légalisé ou toléré.

Il ne disparaîtra dans ce qu’il a de mauvais que par la disparition de la propriété dont il est le corollaire malfaisant, après qu’on l’aura remplacé par l’échange national et international, soit en nature, soit en utilisant une base d’évaluation existante et un étalon monétaire de même caractère. ― Pierre Besnard.


COMMISSAIRE. n. m. « Il vaut mieux avoir à faire à Dieu qu’à ses Saints » dit un vieux proverbe. Ce proverbe pourrait s’appliquer admirablement au Commissaire de police, qui, bien que placé au premier échelon de la magistrature, n’en est pas moins le plus redoutable et le plus dangereux des fonctionnaires. En apparence ses pouvoirs sont restreints et ses possibilités de nuire assez réduites ; en réalité, ils sont énormes car c’est lui que l’on voit apparaître en premier lieu, lorsque par malheur on se laisse prendre entre les griffes de la « Justice ». Examinons donc quels sont les « droits et les devoirs du commissaire de police ». Laissant de côté ceux d’importance secondaire, nous nous attacherons particulièrement à ceux qui en font de véritables autocrates contre lesquels il est presque impossible de se défendre.

« Ils sont chargés du maintien de l’ordre dans les endroits où il se fait de grands rassemblements d’hommes. Ils ont le soin de réprimer les délits ou les contraventions contre la paix publique, tels que les rixes et disputes accompagnées d’attente dans les rues, le tumulte excité dans les lieux d’Assemblée publique, les bruits et attroupements qui troublent le repos du citoyen ».

Ce n’est déjà pas mal et nous sommes payés pour savoir de quelle façon le commissaire accomplit ce que, par ironie sans doute, on appelle ses « devoirs ». En vertu des pouvoirs qui lui sont conférés et pour maintenir l’ordre, nous assure-t-on, le commissaire de police a le droit de pénétrer dans toutes les assemblées publiques, d’assister à tous les meetings ou conférences et comme c’est lui qui est chargé d’établir le rapport signalant les incidents qui se sont produits au cours de cette réunion, l’orateur et les assistants sont entièrement à sa merci. Que de fois agissant par ordre de ses chefs, et pour se débarrasser d’un militant considéré comme dangereux pour la « sécurité » publique, avons-nous entendu le commissaire de police lui prêter des propos jugés subversifs, alors qu’il était sincèrement démontré que celui-ci ne les avait pas prononcés ! Mais un commissaire de police ne se trompe pas et, étant assermenté, c’est-à-dire que légalement il est incapable d’un mensonge. On sait où tout cela nous entraîne.

« Ils exercent les fonctions de ministère public près le tribunal de simple police, et sont, en cela, de véritables substituts de procureurs généraux. Ils sont tenus, lorsqu’ils sont informés d’un crime ou d’un délit, de dresser des procès-verbaux tendant à constater le flagrant délit ou le corps du délit, encore qu’il n’y ait pas de plainte déposée. Ils peuvent dans ce cas décerner des mandats d’amener et retenir les inculpés à la disposition du procureur dont ils sont les auxiliaires ». Voilà qui est mieux et le commissaire de police peut se vanter d’avoir, avec ses mandats d’amener, qui ne sont qu’une forme modernisée de lettre de cachet, fait d’innombrables victimes. Les révolutionnaires savent, lorsqu’ils sont pris dans une manifestation et qu’ils ont à subir la brutalité de la police, que ce n’est jamais, malgré le témoignage de centaines d’individus, celui ou ceux qui sont responsables, qui sont inquiétés ou arrêtés par le commissaire de police.

Ce n’est pas simplement sur le terrain social ou révolutionnaire que le commissaire de police est un être malfaisant. Il est également chargé de la délivrance des pièces nécessaires à l’obtention d’un permis de chasse, d’un passe-port, de certificats ouvriers ; c’est lui qui a pour fonction d’enquêter sur « l’honorabilité » des habitants de son quartier, et si, pour une raison ou pour une autre, ou encore sans raison aucune, il ne lui plaît pas que vous vous déplaciez, que vous alliez en Angleterre ou en Allemagne, il vous refuse purement et simplement les pièces demandées et vous n’avez qu’à vous incliner. Sur les déclarations fantaisistes ou réelles, de voisins intéressés, il vous permet de travailler ou vous oblige au chômage en fournissant sur votre compte des renseignements presque toujours inexacts et se fait l’auxiliaire de la bourgeoisie en pénétrant dans la vie la plus intime des individus et en dévoilant les secrets de votre existence. En un mot le commissaire est le bras qui exécute la plus basse des besognes pour le compte du capitalisme. Il y a, dans la magistrature, d’autres commissaires encore, mais leurs fonctions tout en étant aussi répugnante, sont particulières et seront traitées au mot « police ».

Dans certaines organisations on emploie le terme de « commissaires » pour désigner les membres chargés d’assurer lors des manifestations le bon ordre et la discipline et dans certains pays ce mot est synonyme de « ministre ».


COMMUNE. n. f. Nom que l’on donne, en France, à une certaine fraction de territoire qui est administrée municipalement par des fonctionnaires recrutés en son sein.

La Commune a son origine dans la lutte contre le servage et au xie siècle elle était formée de l’association des habitants d’une même ville désirant se gouverner eux-mêmes et se libérer des violences exercées par les seigneurs. Les communes furent pendant une certaine période soutenues dans leur affranchissement par le pouvoir royal, qui cherchait à amoindrir la puissance des grands barons. Mais une fois que les rois furent victorieux, petit à petit ils enlevèrent aux communes tous les privilèges qui leur avaient été accordés et, sous Richelieu et Louis XIV, toutes les libertés municipales furent abolies au bénéfice du Pouvoir central.

De nos jours il y a en France, exception faite de l’Alsace et de la Lorraine, qui sont gouvernées en vertu d’un statut spécial, 36,000 communes. Elles sont administrées par un Conseil municipal élu au suffrage universel, ayant à sa tête un maire, qui est le premier magistrat de la commune et qui est investi par ce Conseil du pouvoir exécutif, pour tout ce qui intéresse l’intérieur de la commune.

Si, en apparence, la commune est autonome, en réalité elle ne l’est pas et est soumise à l’autorité du Préfet représentant le Gouvernement et qui a la faculté, s’il le juge utile pour maintenir « l’ordre », de révoquer le maire, de lui retirer ses pouvoirs et même de dissoudre le Conseil municipal. C’est fréquemment, et plus particulièrement en période de lutte ouvrière que nous voyons un préfet, agissant sur l’ordre de son gouvernement, prendre entre ses mains la direction de la police et faire violence à la commune qui ne veut pas se soumettre à l’autorité et à l’arbitraire du Gouvernement. En vertu même des principes de centralisme qui régissent les sociétés modernes, la « commune » est écrasée par le poids de l’autorité qu’elle subit. Dans une société organisée selon les règles de la raison et de la logique, la commune libre sera la base de tout régime social. C’est en abandonnant le centralisme et en s’inspirant du fédéralisme que nous arriverons à ce résultat. (Voir Centralisme et Fédéralisme.)


LA COMMUNE. n. f. Nous n’avons que des notions rudimentaires sur la préhistoire de l’humanité. Les recherches à ce sujet semblent conclure, ― d’où évidemment la légende du paradis, ― que pendant des siècles et des siècles les hommes primitifs vivaient relativement heureux dans la promiscuité sexuelle et la communauté de la cueillette et de la pêche.

Mais on ne socialise pas la misère et comme nos ancêtres étaient constamment exposés aux intempéries et aux attaques des bêtes sauvages, l’insécurité et la pénurie créèrent les dieux et la notion anti-sociale du mien et du tien, qui enfantèrent la ruse et la spoliation, le prêtre, le guerrier et le trafiquant et l’homme, tombant plus bas que les bêtes féroces qui le guettaient, se fit anthropophage.

Notre humanité, qui a mis des centaines de milliers d’années pour se dégager lentement et péniblement de l’animalité a à peine soixante siècles d’existence consciente derrière elle. Son histoire positive ne remonte guère qu’à la première Olympiade qui date de l’an 776 av. J.-C.

Depuis cette période, dite historique, trois phases caractérisent, à travers d’innombrables déchirements et des cruautés inouïes, la marche ascendante de notre espèce :

1° L’esclavage ou la libre et absolue possession du producteur par celui qui l’emploie.

2° Le servage. Il n’est qu’une légère atténuation de l’esclavage antique car il consacre encore la possession conditionnelle du producteur, agricole surtout, par son maître. Le servage, forme économique de la féodalité, n’a cédé la place qu’après quatre ou cinq siècles de luttes au salariat.

3° Le salariat. Ce dernier date seulement d’une centaine d’années et est la liberté théorique du producteur de disposer de sa personne.

Mais pratiquement cette liberté se réduit pour l’immense majorité des travailleurs à mourir de misère et d’inanition si les détenteurs des instruments de production n’ont pas besoin de la force cérébrale et musculaire du salarié et non-possédant.

Ce qui distingue le travailleur moderne de son aîné, le serf du moyen-âge et l’esclave de l’antiquité, c’est que sa liberté personnelle a accru son sentiment de dignité et sa capacité de révolte. Mais matériellement et par suite sous bien des rapports moralement l’ouvrier de nos jours est et restera esclave de fait aussi longtemps que subsistera le divorce entre le producteur et l’instrument de production, c’est-à-dire aussi longtemps que la matière première, sol, sous-sol et les forces productrices, usines, ateliers, fabriques, etc., etc., au lieu d’être la propriété indivise du genre humain, continueront à être possédés par une minorité de parasites et de maîtres.

Nous constatons qu’aussi bien dans les périodes cosmogoniques et géologiques, qui ont précédé l’apparition de l’homme sur la terre, que dans celles qui marquent les différentes étapes que l’humanité a parcourues depuis qu’elle est arrivée à la conscience d’elle-même, l’évolution progressive s’accentue, ― comme les corps qui tombent vers un centre qui les attire, ― et devient plus rapide au fur et à mesure qu’elle s’approche du but qu’elle est susceptible d’atteindre.

L’esclavage a mis plus de temps à se transformer en servage que le servage à se transformer en salariat. Nous concluons de là, que le salariat est appelé à disparaître plus vite que les formes économiques et sociales qui lui ont été antérieures.

Déjà les prodromes de sa fin prochaine se multiplient en laissant apercevoir à l’état embryonnaire, les contours que revêtira la société future.

Le capitalisme est son propre fossoyeur. En centuplant les forces productives, il a de plus en plus dépossédé de leurs champs et exproprié de leurs outils les cultivateurs et les artisans devenus à leur tour des prolétaires.

Les petites exploitations privées se trouvent pour la plupart entre les mains de quelques bailleurs de fonds et ne sont, en somme, que des intermédiaires chargés de la distribution des produits de la grande industrie.

Les petits propriétaires fonciers ne sont possesseurs que de nom et le lendemain de la Grand Guerre impérialiste de 1914-1919, qui n’a pas encore dit son dernier mot, sonne partout le glas de la petite bourgeoisie et des classes moyennes.

La lutte des classes, guerre constante des pauvres contre les riches, des possédés contre leurs possesseurs, des gouvernés contre les gouvernants, les maîtres, pour plus d’égalité et de liberté, pour plus de bien-être et moins d’autorité est la trame de l’histoire qui explique l’horrible cauchemar au milieu duquel nous nous débattons.

La légende des vaches maigres et des vaches grasses de l’Égypte des Pharaons et des pyramides, l’âpre lutte entre les Plébéiens et les Patriciens et la guerre servile des esclaves conduit par l’impavide Spartacus de la grande mais farouche et cruelle Rome antique, les sinistres bûchers qui éclairaient seuls la nuit opaque du moyen-âge sont les étapes glorieuses et lumineuses parcourues par la Pensée humaine et la Révolte sainte du passé !

Les communes du second moyen-âge étaient des associations formées par les habitants d’une même ville pour se gouverner eux-mêmes et se défendre contre les violences et les exactions des seigneurs féodaux. C’est là que la Révolution de 1789 prit ses racines. Les tentatives de soulèvement qui eurent lieu dans les campagnes furent promptement réprimées. Mais un grand nombre de villes, surtout dans le midi de la France, avaient conservé l’organisation municipale qu’elles avaient eu sous la domination romaine où elles s’administraient elles-mêmes et ne subirent point la souillure de la servitude. Les autres se lassèrent bien vite de l’oppression et opposèrent à leurs maîtres une résistance d’abord passive, ensuite armée. Tel fut le cas, en 1070, pour la commune du Mans.

Généralement les Communiers se réunissaient dans l’église ou sur la place publique et se prêtaient le serment, sur des choses saintes, de se donner les uns aux autres foi, aide et force. Par cet engagement la commune était établie et les communiers se formaient en milices et devaient, au signal du beffroi, se rendre en armes sur la place pour défendre leur ville ; ils nommaient des magistrats pour administrer les affaires et les revenus de la cité. Aussitôt la conjuration formée, si le seigneur ne l’acceptait pas, la guerre commençait entre lui et les communiers. Ceux-ci étaient-ils vainqueurs ? Ils forçaient le baron à leur octroyer une charte qui contenait surtout des règlements relatifs à la vie civile, aux libertés de l’industrie, à la sécurité des biens et des personnes.

Dans cette lutte entre les communiers et la féodalité, la royauté seconde, pendant un. certain temps, la bourgeoisie ― ou plus exactement la classe moyenne, car la bourgeoisie au sens que les socialistes donnent à ce mot n’existe que depuis l’ère capitaliste ― pour contre balancer la puissance des hauts barons. Mais lorsque les rois furent vainqueurs de la féodalité ils reprirent un à un tous les privilèges, une à une toutes les franchises accordées aux villes. Richelieu et Louis XIV achevèrent de confisquer, au profit du despotisme, toutes les libertés.

Du 14 juillet 1789 au 9 Thermidor an II (27 juillet 1794), la Commune de Paris absorba presque toute la puissance politique. Son histoire est un miroir fidèle de l’histoire de la Révolution, dont elle fut, la crête de la gigantesque vague révolutionnaire qui déferla sur la France, le Sinaï, pour parler avec Victor Hugo, bien plus que la Convention de la pensée et de l’action iconoclaste de l’époque, de cette époque unique, qui après avoir proclamé les Droits de l’Homme et du Citoyen, nous a laissé par le Manifeste des Égaux son testament : la réalisation de l’égalité de fait.

D’abord constitutionnelle, sous l’administration de Bailly, l’homme de la Constituante, ensuite franchement démocratique avec Danton pour substitut, la Commune se fit, le 10 août 1792, montagnarde et, dominée ensuite de plus en plus par les sections révolutionnaires de la capitale elle devint, après la grande lessive de septembre, l’âme même de la République et de la Révolution en inscrivant dans l’histoire universelle la plus belle page qui ait jamais illuminé la marche ascendante de l’humanité depuis ses origines. Sa défaite fut la mort de la République et ouvrit toute grande la voie aux saturnales sanglantes du premier Empire et aux monstrueuses ignominies de la terreur blanche.

Mais le temps « ténébreuse abeille, qui fait du bonheur avec nos maux » conspire pour nous et le capitalisme naissant ressuscita le prolétariat, toujours abattu et jamais vaincu. Le voici, en 1831, à Lyon de nouveau debout et le fusil à la main demandant « à mourir en combattant ou à vivre en travaillant », réclamant, en juin 1848, le Droit au Travail et préludant ainsi, par ces deux insurrections, à ce que Malon a appelé la troisième défaite du prolétariat, qui fut, en réalité sa première victoire par son lendemain dont l’aurore prometteuse se lève partout.

De toutes les dates qui marquent un effort du peuple pour secouer ses chaînes, une étape du prolétariat dans son long et dur calvaire pour arriver à l’Égalité et à la Justice, le 18 mars 1871 est, sans contredit, une des plus belles et des plus fécondes.

L’héroïque peuple de Paris, en balayant l’ignoble tourbe des traîtres, des capitulards et des assassins monarchistes, ne s’était pas soulevé dans un but égoïste de conquête municipale ou départementale. Il ne s’agissait pas seulement pour lui, comme l’ont prétendu depuis des politiciens aux abois, exploiteurs du mouvement de la Commune, d’obtenir des franchises municipales plus ou moins étendues et de déjouer le complot monarchiste qui se tramait à Versailles.

Relevant l’étendard des Canuts de Lyon de 1831 et des combattants de juin 1848, le prolétariat parisien lutta pendant 70 jours pour l’affranchissement complet, définitif de tous, pour la République égalitaire et sociale.

Comme Fernand Cortez brûlant ses vaisseaux, les fédérés portèrent une main hardie sur l’édifice séculaire de la servitude et de la faim, rompant d’une façon irrémédiable avec l’odieux passé monarchique, clérical et bourgeois.

L’abolition de la conscription et la suppression de l’armée permanente, la guerre à mort déclarée à l’Église, la guillotine brûlée en place publique, le retour au calendrier républicain de 93 et un commencement de justice rendu au monde du travail, attestent la victoire du prolétariat contre la bourgeoisie, du peuple contre ses maîtres.

Certes les réformes opérées sur le terrain économique par la Révolution du 18 mars étaient absolument insuffisantes, tout à fait au-dessous de ce qu’il était permis d’attendre d’elle.

Au lieu de s’emparer révolutionnairement des millions entassés dans la Banque de France qui auraient suffi, à eux seuls, pour assurer la victoire, au lieu de procéder à l’expropriation générale des patrons et des propriétaires au profit de la Commune, le pouvoir révolutionnaire se contenta de prélever une somme dérisoire sur la Banque pour rémunérer les gardes nationaux, d’interdire les amendes et les retenues dans les ateliers et les administrations ; de décréter la suppression du travail de nuit dans les boulangeries et d’ordonner que les ateliers abandonnés, par les patrons, soient, après enquête et réserve faite des « droits » des dits patrons, attribués aux associations ouvrières pour en continuer l’exploitation.

Néanmoins, nous ne croyons pas qu’il faille trop tenir rigueur à la Commune de ses fautes et de ses faiblesses.

Abandonnée à ses propres ressources, séparée du reste de la France par deux armées ennemies, la situation dans laquelle elle se débattait, était désespérée, sans issue.

Contraint à une lutte qu’il n’avait pas cherchée sitôt, le parti socialiste proprement dit qui ne formait que le quart des membres de la Commune, n’avait pas eu le temps d’organiser les forces populaires et de donner au mouvement parisien une impulsion consciente. De là ses tâtonnements, ce vague dans les aspirations économiques. Tous les combattants voulaient l’Égalité par l’universalisation du pouvoir et de la propriété (proclamation de Pascal Grousset), mais on recula devant la mise en pratique.

Certaines mesures de la Commune étaient cependant empreintes d’un véritable esprit socialiste. De ce nombre il faut notamment citer le décret accordant une pension de 600 francs à la femme légitime ou non du fédéré tué devant l’ennemi et une pension de 365 fr. à chaque enfant reconnu ou non jusqu’à l’âge de 18 ans.

La Commune, en mettant sur un pied d’égalité la concubine et l’épouse, l’enfant légitime et l’enfant naturel, portait un coup mortel à l’institution religioso-monarchique du mariage et jetait ainsi le premier jalon d’une modification profonde de la constitution oppressive de la famille actuelle.

En rompant en visière avec les pratiques de la vieille morale spiritualiste faite de souffrances et d’iniquités, la Révolution du 18 mars donnait à la femme les mêmes droits civils et moraux qu’à l’homme et effaçait à jamais la flétrissure infligée aux enfants nés en dehors du mariage.

Le déboulonnement de la colonne Vendôme fait aussi foi du même esprit socialiste. Cette mesure, tant reprochée aux fédérés par la bourgeoisie européenne, est une des plus pures gloires de cette sublime révolte populaire dont elle atteste le caractère véritablement démocratique et humanitaire.

En renversant la colonne impériale, symbole de prostitution monarchique et de conquête guerrière, la Commune affirmait, en face des armées versaillaise et allemande, son amour de la paix, la solidarité et la fraternité de tous les peuples ; sa haine des rois et des tyrans.

Aussi, les victimes de l’exploitation capitaliste et de la tyrannie gouvernementale de partout, comprirent-elles la portée internationale de la Révolution du 18 mars. L’idée qu’elle a semée a germé et mûri.

Pendant les deux mois que la Commune avait été maîtresse absolue de Paris, pas un viol, pas un vol, pas un meurtre n’avaient souillé la vie publique de la métropole. La prostitution et le crime s’étaient enfuis à Versailles avec le gouvernement et les représentants de l’aristocratie, leurs protecteurs et complices naturels.

La Commune ne procéda à l’exécution d’aucun représentant de l’ordre capitaliste et le décret sur les otages, qui lui a été si niaisement reproché par des sentimentalistes imbéciles ne doit être envisagé que comme une mesure de légitime défense.

Venant après le double assassinat de Duval et de Flourens, il eut le mérite de mettre un frein à l’égorgement systématique des prisonniers faits par Versailles.

Les Versaillais, une fois entrés dans Paris, ne tinrent aucun compte de la modération excessive avec laquelle le peuple vainqueur avait traité ses ennemis.

Jamais ville conquise n’eut un sort aussi terrible que la capitale. Dans la semaine qui suivit le 21 mai et que le peuple a si justement nommé la Semaine sanglante, les massacres de Scylla et les atrocités de la Saint-Barthélemy furent surpassées. Tous les crimes, toutes les horreurs et toutes les monstruosités du moyen-âge reparurent à la surface. Le triomphe du peuple avait fait peur à la bourgeoisie, et la bourgeoisie se vengeait d’avoir eu peur dans le sang des prolétaires.

Durant sept jours, une soldatesque ivre d’absinthe et grisée par la poudre, massacra tout ce qui lui tomba sous la main. Les maisons furent fouillées depuis la cave jusqu’au grenier.

Le moindre soupçon de sympathie pour la Commune entraînait une mort certaine. Le port d’une blouse pouvait devenir un arrêt fatal. Quant aux membres de la Commune qui tombèrent entre les mains des vainqueurs, leur affaire était réglée d’avance : on les tuait sans autre procédé. Tel fut le sort de Raoul Rigault et de Varlin.

Il suffisait même d’une vague ressemblance avec un personnage qui avait joué un rôle plus ou moins important dans l’insurrection pour être aussitôt passé par les armes.

C’est ainsi que périrent plusieurs citoyens pour avoir eu un faux air de Vallès ou de Billoray.

Le docteur Tony Moilin, qui n’avait jamais pactisé avec la Commune, fut exécuté uniquement pour ses opinions socialistes et pour avoir fondé une bibliothèque populaire.

Sur sa demande ― pourquoi m’arrêtez-vous ? ― L’officier qui conduisait les soldats chargés de l’arrêter, lui répondit sèchement : « Vous êtes un socialiste, il faut se débarrasser des socialistes lorsque l’occasion s’en présente ».

Millière qui, lui non plus, n’avait jamais fait partie de la Commune, fut aussi fusillé sommairement pour l’excellente raison que ses écrits avaient déplu au général Cissey et avaient fait couler des larmes de rage au faussaire Jules Favre. Le titre de représentant du peuple, qui rendait Millière inviolable aux yeux de la loi bourgeoise, ne put le sauver de cette fin tragique. Son assassinat sur les marches du Panthéon prouve une fois de plus que la classe dirigeante et dévorante, si respectueuse de la légalité lorsque cette légalité sert à combattre ses ennemis, n’hésite pas un instant à la fouler aux pieds quand son intérêt le commande.

Le chassepot n’allant pas assez vite en besogne, les Mac-Mahon, les Vinoy et les Gallifet installèrent des mitrailleuses dans les principaux quartiers de Paris pour procéder à l’exécution en masse des fédérés. Les femmes et les enfants ne furent pas plus épargnés que les hommes, et le hideux marquis de Gallifet acquit une sanglante célébrité par le massacre des vieillards au quel il présida à la caserne Lobau.

Le vieux républicain Delescluze, la droiture faite homme, tomba place du Château-d’Eau face à l’ennemi. Paris était littéralement à feu et à sang, plus de 25.000 fédérés jonchaient le sol, la mitrailleuse régnait en souveraine…

Ce n’est qu’après ces assassinats innombrables, perpétrés sur les défenseurs de la République Sociale, que quelques citoyens suivis par une foule exaspérée, se saisirent des otages. Quatre-vingt capucins, agents des mœurs, mouchards et autres bandits, tombèrent sous le feu des balles révolutionnaires.

La responsabilité de ces exécutions incombe toute entière à Thiers, qui avait refusé de livrer Blanqui en échange des otages.

Néanmoins, nous sommes, pour des raisons de défense humaine, loin de répudier la tardive explosion de colère populaire qui se fit jour à cette époque, et nous considérons, comme hautement symbolique la fin tragique de Darboy, Jecker et Boujean, ces trois représentants d’un régime de boue et de sang. Nous estimons en outre que le peuple a bien fait de renverser la colonne impériale, de brûler les palais de ses rois et de détruire les tabernacles de la prostitution monarchique.

Les révolutions ne se font pas en gants glacés et avec l’eau de rose. Une société qui ne vit que par des moyens répressifs et l’exploitation éhontée du prolétariat, ne peut être, hélas ! changée que par la force mise au service du Peuple et de l’Égalité sociale.

Si la Commune de Paris avait eu davantage conscience de cette vérité, elle aurait pris au collet la bourgeoisie par la main-mise sur la Banque de France et l’humanité n’aurait, peut-être, pas eu à enregistrer la plus épouvantable hécatombe de Républicains et de Communeux qui fut jamais :

30.000 fusillés, 42.000 arrestations, 13.700 condamnations, dont la plupart à vie, tel fut le bilan de la vengeance bourgeoise contre le Peuple de Paris, qui avait voulu poser les premiers jalons d’une société égalitaire assurant à tous, par le travail affranchi, le droit au bien-être et au savoir…

Plus d’un demi-siècle a passé sur ces événements tragiques.

D’autres plus tragiques et angoissants ont inondé l’Europe de boue et de sang.

La Guerre Mondiale, la scélérate guerre impérialiste pour tuer le renouveau social, a désaxé notre planète par ses 12 millions d’hommes fauchés à la fleur de l’âge et ses 40 millions de victimes.

La formidable Révolution Russe a allumé dans le cœur des spoliés et des sacrifiés une immense lueur et une grande espérance… mais la reculée du temps ne s’est pas faite sur elle d’une façon suffisante pour dire notre dernier mot et nous craignons d’être injustes en clamant nos déceptions… et nos craintes.

Partout la contre-révolution, qui veut nous ramener au moyen-âge, s’arme pour le combat décisif, car elle sent que la Révolution de demain, la plus profonde depuis les temps historiques, ne peut plus se contenter de demi-mesures.

Elle devra faire table rase du passé et labourer profond afin de mettre tout à sa place.

La planète et ses forces productives à ceux qui les font valoir, c’est-à-dire à l’universalité des êtres humains.

Les produits fécondés par la science et d’une abondance presque illimités à la libre disposition des consommateurs.

Elle libérera aussi l’amour des tyrannies polygamiques et monogamiques en faisant de la femme l’égale de l’homme et de la mère le pivot du groupe affectif.

Elle répartira le travail, devenu attrayant, entre les adultes des deux sexes, majeurs dès la puberté et travailleurs jusqu’au retour d’âge.

Et elle réconciliera enfin l’homme avec la nature et avec lui-même et nos destinées seront accomplies.

Les hommes seront devenus des dieux et Dieu et le Diable seront morts et enterrés. ― Frédéric Stackelberg.

La Commune. (Histoire de), 18 mars-29 mai 1871. — On connaît peu, même en France, l’histoire de « la Commune ».

En principe, et surtout dans les bourgades rurales, la population n’a de « la Commune » qu’une vague impression d’insurrection, de pillage, d’incendie, de violence meurtrière. Dans les centres importants et dans les agglomérations ouvrières, où la propagande socialiste, syndicale et anarchiste a plus ou moins profondément pénétré, on parle de « la Commune » avec un certain respect et l’opinion publique, longtemps égarée par la presse conservatrice, est parvenue à une appréciation plus saine de ce grand fait historique.

À Paris, à l’exception des milieux qui, systématiquement et par un instinct de classe, condamnent et haïssent tout ce qui vient du peuple, de la démocratie ou des classes laborieuses, le souvenir de la Commune provoque les plus ardentes sympathies et, dans le monde socialiste et révolutionnaire, l’enthousiasme le plus vif.

Chaque année, dans la seconde quinzaine de mai, le souvenir de « la Semaine Sanglante » est commémoré et c’est par dizaines et dizaines de milliers, que les manifestants défilent devant le Mur contre lequel, adossés, acculés, brûlant leurs dernières cartouches, tombèrent héroïquement les derniers combattants de « la Commune ».

À l’étranger, on connait moins encore cet événement de grande importance et celui-ci n’évoque quelque intérêt et ne suscite quelque émotion que dans les très grandes cités où les Partis socialistes, les organisations syndicales et les groupements anarchistes ont des adeptes assez nombreux.

L’existence de la Commune fut extrêmement brève : elle naquit le 18 mars 1871 et mourut le 29 mai de la même année ; elle n’a donc vécu qu’un peu plus de deux mois. Ce ne fut pas, à l’origine, un mouvement révolutionnaire. Le peuple de Paris venait de subir un siège long et douloureux. Toutes les privations, tous les deuils, toutes les angoisses, toutes les souffrances que peut connaître une population enfermée, durant plusieurs mois, dans un cercle de fer et de feu, lui avaient été imposés par un gouvernement militaire dont l’impéritie avait été si manifeste que, à diverses reprises, les assiégés avaient eu l’impression qu’ils étaient trahis.

Profondément patriotes, les habitants de Paris avaient été extrêmement mortifiés de la débâcle de l’armée française au cours de la guerre de 1870–71, qui n’avait été qu’une série de défaites à plate couture ; de plus, les mêmes individus : généraux, diplomates, membres du Gouvernement, qui avaient solennellement juré de mourir plutôt que de se rendre, venaient de signer une paix que les patriotes estimaient honteuse ; enfin, il était visible que le Gouvernement à la tête duquel était l’exécrable Thiers, ancien ministre de la monarchie de juillet, intriguait pour restaurer l’Empire, qui, le 4 septembre 1870, s’était écroulé sous le mépris public.

C’est dans ces conditions que Thiers, chef du pouvoir exécutif, résolut et donna l’ordre de désarmer ce Peuple de Paris qui paraissait déterminé à défendre la République et dont l’irritation n’était pas sans lui inspirer de vives inquiétudes.

L’ordre fut donné de reprendre à la Garde Nationale les quelques canons qu’elle avait encore sur la butte Montmartre. Cet ordre mit le feu aux poudres en portant à l’exaspération le mécontentement populaire. Le 18 mars, un combat s’engagea entre la Garde Nationale et les troupes régulières. Pris de peur, le Gouvernement quitta Paris et se réfugia à Versailles, emmenant avec lui les troupes régulières et se plaçant sous la protection de celles-ci. Aussitôt, le Comité central de la Garde Nationale proclama l’indépendance de la Commune de Paris et lança une proclamation invitant les autres villes de France à en faire autant.

Le 26 mars, le Gouvernement de la Commune fut élu et décida de soutenir contre le Gouvernement résidant à Versailles, une lutte sans merci.

De son côté, le Gouvernement de Versailles prit ses dispositions pour étouffer l’Insurrection. Tout d’abord, il sollicita et obtint de l’état-major prussien l’autorisation de porter à cent mille hommes, puis à deux cent cinquante mille, ses effectifs militaires. Et, à partir du 2 avril, les hostilités commencèrent et se poursuivirent, entre Paris et Versailles. Malgré un héroïsme vraiment incomparable, les troupes parisiennes ne cessèrent d’être défaites et décimées.

Le 21 mai, l’armée de Versailles entrait dans Paris, grâce à la trahison. Quartier par quartier, rue par rue, et, on peut le dire, mètre carré par mètre carré de terrain, les Fédérés résistèrent à l’envahissement. Mais écrasés par le nombre, l’outillage de guerre et les forces qui leur étaient opposés, ils furent vaincus, en dépit d’une vaillance extraordinaire et d’un combat grandiose.

Ce fut, de la part des vainqueurs, le point de départ de la répression la plus atroce, la plus implacable qu’eût enregistrée l’histoire. Les documents officiels accusent trente-cinq mille personnes fusillées sommairement. Des enfants, des femmes, des vieillards, furent sauvagement maltraités, sans interrogatoire, sur un simple soupçon, une dénonciation, une parole, un geste, un regard, pour l’abominable satisfaction de faire couler le sang, d’exterminer une race de révoltés et de servir d’exemple. Ce fut une incroyable orgie de meurtre, dont on ne peut, sans frémir, lire le récit.

Telle est, résumée dans ses grandes lignes, l’histoire de « la Commune ».

L’opinion la plus répandue et qu’ont tenté d’accréditer les historiens bourgeois du Mouvement Communaliste de mars-mai 1871, c’est que cette Insurrection a succombé sous le poids de ses propres excès.

De toutes les appréciations auxquelles puisse donner lieu « la Commune », celle-ci est incontestablement la plus inadmissible.

Non ! Bien loin que ce soit de ses excès, c’est, au contraire, de ses timidités, de sa modération, de son manque de résolution, de fermeté et d’audace que « la Commune » est morte.

Le Gouvernement de « la Commune » voulut être un gouvernement comme tous les autres : légal, régulier, respectant lui-même et forçant le peuple à respecter les institutions établies. Il fit de la générosité, de l’humanisme, de la probité. C’est ainsi qu’Il fit porter à Versailles, c’est-à-dire chez l’ennemi, sous escorte imposante, l’argent de la Banque de France. C’est ainsi qu’il manifesta, en toutes circonstances, un respect inimaginable de la Propriété et de tous les privilèges capitalistes. Il se flattait de rassurer par cette attitude, le Gouvernement de Versailles et de l’amener de la sorte à composition.

Il est équitable de reconnaître que le Gouvernement de « la Commune » était composé des éléments les plus divers et que, exception faite d’une petite minorité, représentant le Blanquisme et l’esprit de l’Internationale des Travailleurs, les membres de ce Gouvernement étaient imbus des principes d’Autorité et de Propriété et, au surplus, n’avaient aucun programme s’inspirant d’une Idée maîtresse, d’une Doctrine directrice.

Pour tout dire, les chefs de « la Commune » : tous d’un patriotisme ardent, la plupart foncièrement républicains et quelques-uns seulement socialistes, n’eurent pas conscience de ce qu’ils auraient dû faire pour tenir tête à la racaille gouvernementale qui, de Versailles, commandait à la France entière, après avoir eu soin d’isoler Paris.

D’une part, les insurgés du 18 mars perdirent un temps précieux au jeu puéril d’élections régulières, alors qu’ils auraient dû organiser, sans perdre un jour, la vie économique de la Capitale dont la population était déjà épuisée par les rigueurs d’un siège prolongé.

D’autre part, ils auraient dû mettre la main sur le trésor enfermé dans les caves et les coffres de la Banque de France, confisquer les biens mobiliers et immobiliers des rentiers, propriétaires, industriels, commerçants et autres parasites et cette confiscation eût été d’autant plus facile, que la plupart de ces parasites, cédant à une frousse intense, avaient fui précipitamment Paris tombé au pouvoir des insurgés.

Ils auraient dû, enfin, répondre coup pour coup aux attaques des Versaillais, tenter l’impossible pour briser le cercle infernal dans lequel Thiers s’efforçait de les emprisonner, prendre et appliquer des mesures propres à semer la panique dans les rangs de la réaction versaillaise et à faire naître l’enthousiasme et la confiance dans la conscience des déshérités.

Malgré ses erreurs et ses fautes, « la Commune » a laissé dans l’histoire révolutionnaire de l’humanité une page lumineuse, pleine de promesses et d’enseignements.

Diverses décisions et plusieurs tentatives sont remarquables et à retenir tant en raison de la pensée qui les a inspirées que des indications qu’on en peut tirer.

Je citerai deux de ces tentatives, empreintes d’un caractère révolutionnaire.

La première est du 20 mars 1871 : c’est l’acte par lequel Paris s’affirme commune libre et convie les autres villes de France à se constituer, elles aussi, en communes indépendantes. Il faut voir là un premier jalon de la Révolution future : l’abolition de l’État centralisateur et omnipotent, la Commune devenant la base de l’organisation fédéraliste se substituant au centralisme d’État.

La seconde est du 16 avril. C’est un décret dont voici le texte : « Considérant qu’une grande quantité d’ateliers ont été abandonnés par ceux qui les dirigeaient, afin d’échapper aux obligations civiques, sans tenir compte des intérêts des travailleurs, et que, par suite de ce lâche abandon, de nombreux travaux essentiels à la vie communale se trouvent interrompus, l’existence des travailleurs compromise « la Commune » décrète que les Chambres syndicales ouvrières dresseront une statistique des ateliers abandonnés, ainsi qu’un inventaire des instruments de travail qu’ils renferment, afin de connaître les conditions pratiques de la prompte mise en exploitation de ces ateliers par l’association coopérative des travailleurs qui y sont employés. »

On a fait du chemin depuis le 16 avril 1871 et il est permis de taxer ce décret d’excessive timidité et modération. Il est évident que de nos jours, une insurrection victorieuse, disons mieux : la Révolution sociale n’aura pas la naïve faiblesse de procéder par voie de décret. Elle prendra possession brutalement et sans formalité des instruments de travail, des matières premières et de tous les moyens de production dont auront été dépossédés les détenteurs capitalistes ou que ceux-ci auront eu « la lâcheté » d’abandonner.

N’empêche que, dans ce décret ― si modéré, si timide qu’on le trouve et qu’il soit ― il y a la proclamation du droit ― et je dirai même du devoir ― qu’ont les producteurs de s’emparer sans autre forme de procès, de la terre, de l’usine, du chantier, de la manufacture, de la gare, du bureau, du magasin, en un mot de tout ce qui représente, à un titre quelconque, la vie économique dont ils sont les animateurs, les facteurs et les auxiliaires indispensables et souverains.

Organisation politique ayant comme base le noyau communal et comme méthode le fédéralisme.

Organisation économique reposant tout entière sur la production assurée et administrée par les travailleurs eux-mêmes, ayant mis la main sur tous les moyens de production, de transport et de répartition.

« La Commune », il est vrai, n’a pas réalisé ces deux points fondamentaux de toute transformation sociale véritable ; mais elle en a donné l’indication précieuse, essentielle et elle a, de cette façon, été une ébauche de ce que doit être, de ce que sera la Révolution sociale de demain.

Je ne veux pas terminer cet exposé trop court sans rendre hommage à la vaillance héroïque avec laquelle, jusqu’à la dernière minute, se sont battus les défenseurs de « La Commune ». Même à l’heure où tout espoir de vaincre était perdu, même à la tragique minute où ils savaient qu’il ne leur restait plus qu’à succomber, ils ont fait le sacrifice de leur vie, sans hésitation et le front haut, en regrettant la mort de « la Commune » plus que la leur.

Si les révolutionnaires et anarchistes se jettent, le jour de la Révolution, au cœur de la lutte, avec la même ardeur, avec la même farouche résolution, avec la même inébranlable détermination de vaincre ou de mourir, il n’est pas douteux que rien ne leur résistera. ― Sébastien Faure.


COMMUNISME (LE). n. m. Le Communisme — qu’il faut se garder de confondre avec « le Parti Communiste » — est une doctrine sociale qui, basée sur l’abolition de la propriété individuelle et sur la mise en commun de tous les moyens de production et de tous les produits, tend à substituer au régime capitaliste actuel une forme de société égalitaire et fraternelle. Il y a deux sortes de communisme : le communisme autoritaire qui nécessite le maintien de l’Etat et des institutions qui en procèdent et le communisme libertaire qui en implique la disparition…

Le premier se confond avec le collectivisme (voir ce mot), le second n’est autre — plus spécialement sur le terrain économique — que l’Anarchisme. La plupart des personnes qui se réclament de l’esprit anarchiste sont communistes.

Dans une motion adoptée à l’unanimité par les anarchistes, réunis en Congrès, du 11 au 14 juillet 1926, à Orléans, on lit ceci : « Les anarchistes groupés au sein de « l’Union Anarchiste de langue française » se déclarent et sont communistes, parce que le Communisme est la seule forme de Société assurant à tous, sans aucune exception et, notamment aux enfants, aux vieillards, aux malades, aux moins bien doués physiquement et intellectuellement, une part égale de Bien-Etre et de Liberté ». Il ne faut pas perdre de vue que si le principe de liberté est le point central de leur doctrine sociale, les Anarchistes, voulant instaurer un milieu social qui assurera à chaque individu le maximum de bien-être et de liberté adéquate à toute époque, ont conscience qu’ils ne peuvent parvenir à la réalisation pratique de cette volonté qui les anime que par la mise en commun (le Communisme) de tous les moyens de production, de transport et d’échange. Seule, cette mise en commun, placée à la base du régime social, garantira à tous et à chacun le droit effectif et total de participer solidairement et fraternellement à tous les avantages des richesses et produits matériels et des progrès intellectuels et moraux constamment accrus par l’effort commun.

Il y a loin, bien loin, on le constate facilement, de ce Communisme libre, c’est-à-dire anarchiste au Communisme étatique et imposé des Bolchevistes (voir Bolchevisme), de leurs partisans et de leurs imitateurs.

A ce Congrès de l’Union Anarchiste française, tenu à Orléans, du 11 au 14 juillet 1926, certains délégués ont fait observer le discrédit dans lequel est tombé le mot « Communisme » perfidement usurpé et tristement galvaudé par le Gouvernement Bolcheviste et les tenants des divers Partis Communistes organisés nationalement et internationalement. Ces délégués estimaient que cette doctrine sociale « le Communisme » était à ce point disqualifiée, que, pour éviter toute confusion de principe et répudier formellement toute promiscuité avec les exploiteurs et falsificateurs du véritable Communisme, il était préférable que les Anarchistes cessassent de se dire « communistes ». Mais il a été répondu à ces délégués que les mots destinés à exprimer les idées les plus justes, les plus nobles vérités et les sentiments Ies plus généreux, tels que : liberté, justice, fraternité, paix, amour, ont été, eux aussi, et, plus que jamais, sont détournés de leur signification véritable, perfidement exploités et indignement galvaudés. Et, à la suite d’un échange de vues très approfondi, il a été décidé que, bien loin d’abandonner le Communisme à des Partis politiques qui trahissent celui-ci, les Anarchistes continueront à se proclamer Communistes puisque, seuls, ils le sont réellement, et puisque ceux qui composent « le Parti Communiste » ne le sont pas, soit qu’ils ne l’aient jamais été, soit qu’ils aient cessé de l’être. — Sébastien Faure.


COMMUNISTE (LE PARTI). n. m. Organisation internationale qui a pour but de remplacer dans le monde entier la société capitaliste où la propriété est individuelle par une société communiste où les produits appartiendront à la collectivité.

Cette société ne peut s’établir que par la révolution ; le parti communiste est donc révolutionnaire. La transition entre le capitalisme et le communisme doit se faire par la dictature du prolétariat, dans laquelle les classes ouvrière et paysanne deviennent classes dominantes.

Le succès du communisme assuré, la dictature du prolétariat s’efface ; l’Etat est supprimé comme inutile ; le Gouvernement des hommes est remplacé par l’administration des choses (Lénine).

Le parti communiste est dirigé par un Comité international (Komintern), qui siège à Moscou ; il comporte un présidium composé d’un nombre restreint de personnes et des délégués de tous les pays qui ont un parti communiste.

Le Komintern dirige effectivement les partis nationaux. C’est lui qui donne le thème tactique (thèses) sur lequel devra porter la propagande. C’est lui qui organise les cadres des partis nationaux ; exclue les leaders dont la politique ne lui semble pas conforme à l’intérêt du parti. C’est à lui qu’en appellent en dernier ressort les leaders exclus par leur parti national. Le parti national n’est qu’une section de l’Internationale Communiste.

Parti communiste russe. — Le parti communiste russe a été fondé en 1903 à la suite d’un Congrès national du parti social démocrate. Les minoritaires se groupèrent à part et prirent le nom des mencheviks, c’étaient les moins avancés ; ils correspondaient à peu près au parti socialiste de France. Les majoritaires formèrent le parti bolchevick de (bolche) plus. Ils formaient la gauche du parti.

Avant la guerre le parti communiste était peu nombreux. Son organisation était entièrement clandestine. Ses chefs, Lénine, Zénoviev, etc., vivaient surtout à Londres, Genève, Paris. Ils parvenaient à fonder des petits journaux tels l’Iskra (L’Etincelle), qu’ils envoyaient secrètement en Russie.

Contrairement au parti socialiste révolutionnaire, le parti bolchevick n’admettait pas la propagande par les actes individuels de terrorisme, c’est pourquoi il semblait, avant la révolution, un parti modéré. Mais il n’en est rien, malgré la violence de leurs moyens, les socialistes révolutionnaires russes ne sont guère plus que des républicains démocrates.

Lorsque les Bolcheviks eurent conquis le pouvoir, le parti communiste devint naturellement nombreux et fort : 600.000 membres en 1921. Les dirigeants pensèrent même que le parti était trop nombreux, ils soupçonnèrent une fraction de ses membres de n’y être entrés que par intérêt. Ils se livrèrent donc à des épurations et réduisirent les effectifs à environ 300.000. De semblables opérations ont lieu de temps à autre et l’entrée dans le parti communise russe est difficile. Il faut en général avoir un passé, pouvoir prouver qu’on a travaillé à la préparation de la révolution, être allé en prison sous le régime tsariste, etc…

Les jeunes gens qui ne peuvent encore avoir de passé entrent aux Jeunesses Communistes.

Les femmes ont une organisation spéciale avec Comité central. Mme Kollontaï a été longtemps la secrétaire générale de cette organisation. Elle l’a quittée pour devenir ambassadrice.

L’organisation des femmes a été instituée pour faciliter la propagande auprès des ouvrières et des paysannes qu’il s’agit avant tout de ne pas rendre hostiles au nouvel ordre de choses. Néanmoins les femmes indépendamment de leurs groupes spéciaux peuvent, aux mêmes conditions que les hommes, entrer dans le parti proprement dit.

L’unité de groupement du parti communiste est la cellule. Elle groupe les ouvriers d’un atelier, d’une usine, les employés d’un restaurant ou d’un magasin.

Après la cellule vient le rayon qui comprend un certain nombre de cellules d’une même région. Au-dessus sont les organisations centrales.

Les Congrès ont lieu assez souvent ; néanmoins l’autorité vient d’en haut et non de la masse des militants. Les leaders du parti communiste sont de véritables chefs ; ils élaborent les thèses qui règlent la propagande et on les impose au nom de la discipline du parti.

Parti Communiste français. — Fondé au Congrès de Tours, en 1920, où s’est effectuée la scission du parti socialiste. La droite composée surtout des leaders, des parlementaires et des intellectuels, a continué l’ancien parti socialiste ; la gauche qui formait la majorité du Congrès, s’est constituée en parti communiste, section française de l’internationale communiste : S. F. I. C.

Cachin et Frossard, rapportaient de Moscou les 28 conditions d’admission du parti socialiste français dans le parti communiste. Ces conditions visaient à débarrasser le parti du réformisme électoraliste et à en faire un parti d’opposition violente qui préparerait la révolution sociale.

Outre les sections on prévit la constitution d’organisations illégales où seraient dressés des militants prêts au besoin à l’action violente. Un appareil de propagande clandestine dans l’armée était aussi en projet.

Aux vingt et une conditions, on en ajouta une vingt-deuxième par laquelle les adhérents s’engageaient soit à ne pas entrer dans la franc-maçonnerie, soit, s’ils en faisaient déjà partie, à en donner leur démission.

Le parti communiste russe considère en effet la franc-maçonnerie comme une société où se pratique la collaboration des classes et susceptible de détourner le prolétariat de la révolution.

Beaucoup de militants n’avaient pas adhéré sincèrement aux conditions de Moscou. Vieux politiques pour la plupart, habitués des Congrès, des Conseils nationaux, etc., ils espéraient qu’il en serait des vingt et une conditions comme de tant d’autres résolutions ; qu’on les oublierait vite et que le parti communiste pourrait continuer la politique de réformisme et de parlementarisme qu’il pratiquait avant la guerre sous le nom de parti socialiste.

Moscou ne l’entendait pas ainsi. La révolution russe, pour réussir, avait besoin de la révolution mondiale, il fallait donc à tout prix sortir les partis communistes des ornières politiciennes dans lesquelles ils avaient tendance à revenir et en faire des organismes d’opposition révolutionnaire irréductibles aux gouvernements bourgeois.

Le parti russe fit donc savoir sans ambages qu’il entendait diriger les partis communistes du monde entier. La Russie avait la première fait la révolution communiste ; c’était donc à elle qu’il appartenait de commander. Le Komintern n’était plus comme le bureau International du parti socialiste un centre de rapprochement et d’informations, mais un organisme de direction. Les partis nationaux ne devaient plus être, non seulement de nom mais de fait que de simples sections de I’Internationale communiste.

Cette prétention de Moscou à la direction effective mécontenta une partie des militants du parti français et le mécontentement s’exprima d’une manière d’autant plus énergique qu’il était surtout le fait des dirigeants du parti ; Intellectuels, anciens ouvriers vieillis dans l’administration du parti. Ils arguaient que Moscou était trop loin pour donner des directives. Chaque parti national devait être juge de ce qu’il avait à faire, parce que, seul, il connaissait de manière suffisante la politique de son pays. On cria à la tyrannie, au couvent, à la caserne, etc…

En réalité ce que l’opposition voulait c’était ne pas aller trop à gauche. Elle entendait rester un parti politique et non devenir une organisation de combat. D’ailleurs, l’état d’effervescence des esprits lors des premières années de l’après-guerre s’était calmé partout. Les ouvriers qui avaient accouru en masse (cent mille adhérents) dans les sections communistes, ne reprenaient plus leur carte. L’immense espoir qui les avaient soulevés lors de la prise du pouvoir par les bolcheviks, s’était changé en découragement lorsqu’ils avaient appris que le communisme n’avait pu, en dépit de la domination bolchevique, s’établir en Russie.

A la révolte des leaders français, Moscou répondit par des exclusions. La plupart des orateurs et des écrivains du parti furent exclus ou se retirèrent pour former des organisations dissidentes. Les cadres furent peuplés de nouveaux venus entrés au parti après la guerre, jeunes pour la plus grande part. Des russes suffisamment versés dans la langue française furent envoyés de Moscou pour occuper les fonctions dirigeantes du parti.

Cependant le Komintern comprit qu’il était allé trop loin et qu’il fallait battre en retraite. A l’intérieur cette retraite se caractérisa par la Nep (nouvelle politique économique) qui permettait l’industrie et le commerce privés. A l’extérieur elle se caractérisa par le front unique. Moscou ordonna aux partis communistes nationaux de se rapprocher des partis socialistes afin de pouvoir faire un front unique contre la bourgeoisie.

Cette politique n’eut pas de succès. Les chefs socialistes répondirent par le dédain aux propositions des chefs communistes esclaves de Moscou. Le mot d’ordre fut alors d’aller aux masses par-dessus les chefs ; mais les masses suivaient leurs chefs ; le parti communiste avec ses velléités de violences leur faisaient peur ; la Russie avait cessé de susciter les espoirs ; pour cette fois encore la révolution ne se ferait pas.

Le Congrès de Bolchévisation se tint à Lyon en 1924. L’armature du parti fut démolie complètement et le parti français fut organisé à la manière du parti russe : cellules rayons, présidium, etc…

La section qui correspondait à l’arrondissement et était avant la représentation proportionnelle une unité électorale, fut remplacée par la cellule qui organise les ouvriers sur le lieu de leur travail. Les réunions au lieu de se faire le soir après le dîner eurent lieu à la sortie de l’usine.

On développa les groupes de jeunesse ; les groupes de pupilles. Les femmes furent organisées à part et eurent un journal spécial, L’Ouvrière.

Le sport ouvrier eut pour mission d’attirer les jeunes gens par l’attrait des exercices de plein air. Le Secours Rouge se donna le but d’aider les militants mis en prison pour la cause communiste.

Enfin on établit des cartes de sympathisants, organisant ainsi une sorte d’anti-chambre du parti pour les personnes qui, tout en ayant l’idéal communiste, ne croyaient pas devoir s’engager dans les liens de la discipline du parti.

Toute cette organisation très bonne en théorie avait le défaut de manquer d’âme. Pour engager résolument le parti dans les voies, de la préparation de la révolution, Moscou avait dû exclure toute la droite réformiste. Mais il se trouva que cette droite était formée des hommes les plus intelligents et les plus instruits. On avait « découronné » (Longuet), le parti.

Or, les masses n’étaient pas assez intelligentes pour pouvoir suivre avec persévérance une idée sans des hommes qui l’incarnent. De ces hommes il y en avait bien encore, mais peu.

Les leaders avaient été remplacés par des fonctionnaires, qui, en exposant la doctrine du parti, faisaient avant tout un métier ; la personnalité leur manquait complètement.

Les cellules des grandes usines réussirent assez bien. Mais nombre de petits ateliers ne pouvaient grouper dans la cellule que quelques camarades ; les séances manquaient de vitalité, ils cessèrent d’y venir et les effectifs du parti diminuèrent beaucoup (30.000). A plusieurs occasions (transfert des cendres de Jaurès au Panthéon, élections) le parti communiste s’est rapproché des autres partis, notamment pour mettre en échec la réaction fasciste.

On peut prévoir qu’un rapprochement plus accentué se fera. Peut-être reviendra-t-on sur la scission du Congrès de Tours pour réunir à nouveau le parti communiste au vieux parti socialiste. — Doctoresse Pelletier.

Parti Communiste (Bolchevisation du). — Pour débarrasser définitivement le parti de ses tendances parlementaires et lui donner une attitude définitive d’opposition irréductible à tout gouvernement bourgeois, il fut décidé de consacrer le Congrès national de 1924 tenu à Lyon à la bolchevisation du parti.

La bolchevisation consista à organiser le parti français à la manière du parti russe.

La section n’était guère qu’un Comité électoral. C’était pendant les élections que se faisait le plus fort recrutement, et nombre d’adhérents qui prenaient leur carte à la faveur de l’agitation électorale, cessaient ensuite de donner signe de vie. Les sections des circonscriptions où le parti avait un élu étaient toujours les plus nombreuses. Nombre de gens y adhéraient sans être nullement communistes, pour le seul avantage de coudoyer un député ou un conseiller municipal dont ils escomptaient des faveurs éventuelles.

A vrai dire le remplacement du scrutin d’arrondissement par la représentation proportionnelle et de l’arrondissement parisien par le secteur, avait modifié cet état de choses très sensiblement.

La cellule greffée sur une usine comme un ver rongeur, représentait bien l’opposition irréductible. Le groupe était non plus politique mais de subversion sociale. Dans l’atelier la cellule représentait la révolution et non plus l’élément d’une vague opposition parlementaire.

En entrant dans le parti on ne faisait plus seulement que payer une cotisation et prendre une carte rouge, on avait des devoirs. Devoir de prendre part aux manifestations, devoir de distribuer des tracts, d’amener au parti de nouveaux adhérents, etc… Le secrétaire de cellule, le délégué du rayon, n’étaient plus des mandataires toujours en coquetterie avec leurs mandants, c’était des chefs, il fallait leur obéir.

L’épithète de caserne détachée par les dissidents était un peu justifiée. Le parti bolchévisé prenait de la caserne la brutalité et aussi l’indifférence. L’idéal n’apparaissait plus, masqué par le fonctionnarisme et l’esprit de coterie. Si on avait marché à la révolution, on aurait passé sur tous ces frottements inhérents à toute collectivité, mais la révolution ne se faisait pas.

La bolchevisation, à l’usage, fit voir ses inconvénients. De nombreux camarades que leur genre d’occupation ne permettait pas d’incorporer à une cellule furent rattachés à une cellule composée de camarades de profession différente. Dans certaines cellules, le nombre des rattachés était plus grand que celui des membres réguliers, ce qui faisait que la cellule perdait son caractère d’organisation de combat à l’usine. On créa donc des cellules de un ou de groupes de maisons, c’était revenir à la section. — Doctoresse Pelletier.