Encyclopédie anarchiste/Fable

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Collectif
Texte établi par Sébastien Faure, sous la direction de, La Librairie internationale (tome 2p. 741-755).


FABLE n. f. (du latin fabula, récit, de fari, parler). La fable se définit proprement un produit de l’imagination, une fiction d’ordre religieux, politique ou moral, portés, sous les dehors de l’histoire ou de la fantaisie, à la connaissance des hommes. À ce titre, elle est l’épopée, souvent poétique, des créations auxquelles les humains, depuis les âges reculés, prêtèrent des attributs divins, et embrasse tous les récits ― dont l’Iliade d’Homère est le type immortel ― qui véhiculent jusqu’à nous les mythes et légendes des primitifs et des antiques civilisations. Dans cette dernière acception, elle s’identifie à la mythologie (de muthos, fable) et atteint toutes les divinités imaginaires dont les peuples de tous les temps ont enrichi les cieux. La Fable (nom collectif, avec une majuscule) désigne l’ensemble des dieux mythologiques : Homère a été l’historien de la Fable…

Le caractère d’irréalité qui s’attache à la fable lui a valu quelques sens dérivés ou étendus que nous signalons au passage, tels : récit erroné présenté comme authentique, affirmation controuvée, inventions sans fondement. (Exemples : L’histoire, regardée comme le miroir des temps, apparaît souvent, à l’analyse, comme un tissu de fables… C’est avec des fables que l’on fait s’entretuer les peuples… Si l’on voulait dénombrer les fables répandues par la presse, combien de volumes ne faudrait-il pas ?…) Ou ― figuré ― sujet de médisance, de moquerie. « Nous allons servir de fable et de risée à tout le monde » (Molière). Ou encore ― littérature ―, canevas, ensemble des faits qui constituent l’action d’un roman, d’une œuvre dramatique : « Si bien écrit que soit un roman, il pèche s’il est mauvais du côté de la fable. » (Larousse).

Mais le sens principal, serrant d’assez près l’étymologie, et qui sera le leitmotiv de cette étude, est celui d’un récit, d’un conte emportant, sous le manteau de la fiction et par le truchement de l’allégorie, et dans le dessein de les rendre plaisants ou profitables, une abstraction rebelle, une vérité rébarbative ou, surtout, quelque précepte moral. Ainsi entendue, la fable ―, par définition, ne comporte pas nécessairement de moralité ―s’enferme généralement dans les bornes de l’apologue. « Un récit dont les personnages sont des animaux qui parlent et agissent comme des hommes, et une leçon tirée de l’exemple qu’ils nous proposent » telles sont, d’ordinaire, les deux parties essentielles de la fable-apologue. « C’est une façon particulièrement éloquente d’énoncer des idées par des images. Elle satisfait donc très bien notre esprit qui ne conçoit rien sans s’aider de comparaisons sensibles : c’est là pour lui une nécessité de nature. On sait, en effet, que même les mots les plus abstraits ont tous désigné, dans la fraîcheur de leur jeunesse, des choses concrètes. On ne s’étonnera donc pas que les hommes, pour exprimer leur morale, aient fait des fables dès la plus haute antiquité et dans tous les pays du monde » (J. Berthet : Introduction aux Fables de La Fontaine). On aperçoit en effet, à cette occasion, que les hommes, dès l’enfance de-l’humanité, dans leur lutte contre les instincts désagrégateurs de sociabilité, ont essayé d’introduire dans leurs actions des règles directrices, et qu’ils ont fait appel à l’artifice de la fable pour en masquer l’aridité… Du chemin habile qu’elle est vers l’attention des hommes, du charme dont elle enveloppe les auditoires, pasteurs d’âmes et meneurs de foules ont su ― d’intuition ou avec psychologie ― depuis longtemps tirer parti. Les fabulistes eux-mêmes (Abstemius, Cousin, La Fontaine) nous en ont entretenu. La Fontaine, dans le Pouvoir des Fables, cite cet orateur qui, dans Athènes en danger, ne put se faire entendre du peuple, indifférent aux tons les plus directs de sa harangue, et vit enfin :

xxxxx « … l’assemblée
Par l’apologue réveillée. »

La fable primitive

« L’apologue naquit en Orient, pays de l’esclavage et de l’imagination, c’est-à-dire de la métaphore dans la parole, de l’hiéroglyphe dans l’écriture, des allégories qui ne sont que des métaphores continuées, des mythologies qui ne sont que de grands systèmes d’allégories plus ou moins conscientes. Que l’on joigne à cela l’influence considérable que la doctrine de la métempsycose dut avoir dans l’Inde panthéiste sur le développement de l’apologue. Cette croyance que les âmes des morts passaient dans le corps des animaux, que ceux-ci étaient des frères malheureux en vertu d’une loi de justice, dut faire donner la plus grande attention à leur vie, à leurs actions et même à leurs moindres mouvements. Pour les Indiens, l’apologue n’a pas le caractère d’une fable : c’est l’expression de la réalité. » (Larousse)

Sans remonter aux premiers balbutiements de la fable (naïfs symboles, fugitives métaphores, fragments épisodiques) rapprochons-nous des origines par l’évocation des fables orientales et des paraboles de la Bible. Rapportons, avec Voltaire, parmi les plus lointaines, la légende hébraïque qui figure au, neuvième chapitre du Livre des Juges : « Il fallut un roi parmi les arbres ; l’olivier ne voulut point abandonner le soin de son huile, ni le figuier celui de ses figues, ni la vigne celui de son vin, ni les autres arbres celui de leur fruit ; le chardon, qui n’était bon à rien, se fit roi, parce qu’il avait des épines et qu’il pouvait faire du mal. » Quant à la parabole, cet exemple fabuleux par lequel s’enseigne la doctrine, image fleurie que Jésus, dès ses premiers entretiens, projette sur le cerveau des simples, inhabiles à accompagner sa pensée, les Évangiles l’ont recueillie d’abondance et insérée au cœur de la tradition chrétienne : Paraboles du trésor, de l’ivraie, du Samaritain, des deux fils, du vigneron, etc., parabole des Semences : « Celui qui sème s’en alla semer son grain et une partie de la semence tomba le long du chemin, où elle fut foulée aux pieds, et les oiseaux du ciel la mangèrent… Une autre partie tomba sur des pierres et, ayant levé, elle se sécha parce qu’elle n’avait point d’humidité… Une autre tomba au milieu des épines, et les épines, croissant avec la semence, l’étouffèrent … Une autre partie tomba dans une bonne terre et, ayant levé, elle porta du fruit et rendit cent pour un… La semence, c’est la parole de Dieu. » (Luc, VIII).

Soulignons particulièrement les fables indiennes, venues du sanscrit jusqu’à notre littérature, à travers le syriaque, l’hébreu, le turc, le persan et l’arabe. Œuvre considérable, dont les recueils les plus anciens sont le Pantchatantra et l’Hitopadéça, imputables à des transcriptions quelque peu légendaires (Vichnou-Carman ― ou Sarma ― en serait le plus remarquable). Mais l’ouvrage le plus célèbre est le Calila et Dimna, attribué par les traducteurs arabes du viiie siècle au brahmane Pilpay (ou Bidpaï). Ces contes, où foisonne le merveilleux, sont le fruit d’une débordante imagination. Mais des développements si prolixes s’y enchevêtrent que le conteur souvent s’égare, oublieux du thème poursuivi. Les hommes et les êtres les plus divers, les dieux et les démons, les animaux aussi ― dans leurs analogies avec les humains ― en sont les personnages. Dans ces fables touffues, mais déjà remarquables par la richesse poétique, se révèlent aussi des intentions moralisatrices.

La fable antique. La Grèce : Ésope

Dès que nous atteignons l’antiquité grecque et romaine, apparaît avec une insistance souvent excessive le souci d’influencer les mœurs. Le but moral s’appesantit comme la raison d’être de l’œuvre. « Tout ce qu’on demande aux fables est de corriger les erreurs des hommes », dira Phèdre. Aussi l’intérêt se ressent de cette préoccupation, et la poursuite constante du bien étouffe souvent la floraison du beau.

La fable grecque qui a ses sources propres et lointaines, et n’a rien, ou peu, reçu des narrateurs indiens voit dans Homère (ixe siècle av. J. C.), avec ses légendes poétiques des Lestrigeons, des Letophages et du Cyclope ; dans Archiloque de Paros (viie siècle) inventeur du vers ïambique ( « cette arme de la rage », comme dit Horace) avec ses élégies, ses pamphlets imagés ; dans Stésichore (viie siècle) avec l’Aigle et le Renard ; et surtout dans Hésiode (ixe ou viiie siècle) ses premières productions durables. Le poème affabulé du Faucon et du Rossignol, volontiers cité, révèle en effet les traits essentiels du genre. Voltaire considère la fable de Vénus, reprise par Hésiode, comme une allégorie de la nature entière. « Les parties de la génération sont tombées de l’éther sur le rivage de la mer ; Vénus naît de cette écume précieuse ; son premier nom est celui d’amante de la génération… »

Cependant, la fable ne brille véritablement qu’à l’époque où des hypothèses situent l’existence d’Ésope le Phrygien (viie ou vie siècle av. J. C.). Cet Ésope, la tradition nous le montre accablé de tels défauts physiques que « quand il n’aurait pas été de condition à être esclave, il ne pouvait manquer de le devenir », mais doué d’un si bel esprit que ses maîtres les plus durs finissent par subir l’ascendant de ce caractère propre à « exercer la patience du philosophe ». D’événements malheureux, dont les siens ne sortent d’ordinaire qu’au prix de cruels châtiments, Ésope devient le héros loué pour sa finesse. On transmet avec agrément les aventures des figues dérobées, du fardeau, de la vente de Samos, du magistrat et surtout du repas des langues (la meilleure et la pire des choses), comme autant d’à-propos sagaces et parfois astucieux. « Son âme se maintînt toujours libre et indépendante de la fortune. » Affranchi plus tard par Xanthus ― après l’incident de l’anneau des Samiens ― il crible de ses traits, pour leur cupidité, les prêtres d’Apollon, récite aux Athéniens, après l’usurpation de Pysistrate, l’apologue des Grenouilles demandant un roi. Pour avoir comparé les Delphiens aux « bâtons qui flottent sur l’eau » il est condamné à être précipité et se défend par la menace de la Grenouille entraînant le Rat sous l’onde et en évoquant le sort de « l’Aigle insensible aux objurgations de l’Escarbot et que punit Jupiter… »

Avec Ésope, la fable, orientée vers le proverbe final, concise et froide quoique subtile, et malgré que les animaux y soient aussi des auxiliaires, abandonne en couleur ce qu’elle gagne en clarté, et la sentence souvent nous prive du tableau. L’invention demeure, cependant, spirituelle, et un sens aigu du sarcasme qui font de la fable une arme incisive et durable. Des maximes ainsi persistent, qui devancent et préparent les vertus socratiques… Les fables dites ésopiques ― qui embrassent vraisemblablement les œuvres de divers fabulistes et demeurèrent longtemps orales ― sont groupées, en prose, au ive siècle, par Démétrio de Phalène. Au xive siècle, un nouveau recueil, condensé et épuré, en est rédigé par Planude, moine de Byzance, auteur d’une Vie fantaisiste d’Ésope dans laquelle La Fontaine puisera plus tard en invoquant la tradition. Citons, parmi les plus connues des fables d’Ésope : La Cigale et la Fourmi ; Le Loup et l’Agneau ; Le Lion et le Moucheron ; Le Lièvre et les Grenouilles ; Le Loup et la Cigogne ; Le Chat et un vieux Rat ; Le Singe et le Dauphin ; Le Chameau et les Bâtons flottants ; La Grenouille et le Rat ; Le Lièvre et la Tortue ; L’Aigle et l’Escarbot, etc…

Au iie siècle avant J. C. Babrius ― après Socrate ― versifie en grec un certain nombre de fables d’Ésope et s’essaie lui-même agréablement à la composition. On transformera, au moyen âge, ses ïambes en quatrains et c’est sous cette forme que La Fontaine compulsera « Gabrias ». Notons de lui : La Chauve-Souris et les deux Belettes ; L’Observateur des Astres et le Voyageur ; Philomène et Progné ; le Cheval et le Cerf ; Le Soleil et les Grenouiles, etc… Au iie siècle, Aristide Millet, un ancêtre du conte, groupe, dans ses Milésiaques, de vieux récits populaires d’Iônie. Traduits en latin par Sisenna, ces contes milésiens, tour à tour délicats et licencieux, alimenteront plus tard les auteurs de fabliaux et Boccace, Shakespeare, Rabelais, La Fontaine. Aphtonius, au ve siècle, laisse quelques fables en prose dont on retrouve la trace chez ses successeurs : L’Oiseau blessé d’une flèche ; Le Corbeau voulant imiter l’Aigle ; L’Âne et le Loup ; Le Cheval, la Chèvre et le Mouton, etc…

La fable latine : Phèdre

Parmi les Latins, on rappelle Ménénius Agrippa (ve siècle avant J. C.) avec Les Membres et l’Estomac et Cicéron (iie siècle) avec Le Vieillard et les Trois jeunes hommes. Mais, à part Horace (64-8 av. J. C.), fabuliste accidentel, dont Le Rat de Ville et le Rat des Champs témoigne de dispositions remarquables, Phèdre (esclave sous Séjan, Ier siècle de notre ère, ensuite affranchi, puis exilé pour ses écrits) est le seul qui donne au genre un véritable éclat. Moins créateur qu’Ésope, qu’il imite fréquemment, mais d’une méthode plus littéraire, Phèdre est le premier metteur au point de la fable. Sa nature âpre et sensible l’amplifie, la fait vibrer d’une sourde révolte. Sous un masque que le lecteur averti déchire, monte l’anathème obscur encore et personnel, contre la tyrannie. Et sa verve caustique, sa satire sobre mais amère portent à un haut degré de combativité un genre déjà redouté des puissants. Par ailleurs, il ressuscite l’anecdote, trouve le pittoresque, ébauche l’analyse. Et le vêtement d’une forme élégante, nonobstant quelque sécheresse, assure à ses essais la survivance. La fable, trait rapide, ingénieux apophtegme, convenait aux contemporains de Phèdre et d’Ésope. Ils n’exigeaient pas que son dessein fut vaste ni qu’elle s’enrobât d’enivrantes parures…

Les fables de Phèdre, qui occupent cinq livres, et sont écrites en sénaires ïambiques, sont reproduites en France au xvie siècle par les frères Pithou. Citons quelques titres de celles dont le sujet parait lui appartenir : Les deux Mulets ; L’Allégorie de la Besace ; Les Frelons et les Mouches à miel ; La Lice et sa compagne ; Le Lion et l’Âne chassant ; L’Aigle, la Laie et la Chatte ; La Mouche et la Fourmi ; L’Œil du Maitre ; Le Lièvre et la Perdrix ; La Cour du Lion, etc…

Au iie ou ive siècle, Avianus est l’auteur goûté de fables en vers élégiaques, parmi lesquels : Le Lion abattu par l’Homme ; Le Pot de terre et le Pot de Fer ; Le Satyre et le Passant ; Phébus et Borée ; Le Statuaire et Jupiter, etc…

La fable en France — Le moyen âge

Mais gagnons, en France, le moyen âge. Nous y revoyons la fable, en latin, avec les œuvres des Babrius, des Romulus, des Avianus, toutes plus ou moins ésopiques de facture ou d’inspiration. « Les hommes de ce temps, médiocrement sensibles à la beauté poétique, goûtaient infiniment ces apologues simples et nets où la sagesse s’exprimait d’une façon si rapide et si plaisante. Ils aimaient les allégories ingénieuses, puisqu’ils en mettaient jusque dans la pierre de leurs cathédrales. » (J. Berthet.)… Le moyen âge, en effet, est, par excellence, l’époque des allégories. Tant les arts que les lettres trahissent cette prédilection vivace pour le symbole. Signe parfois invariable et de lointaine transmission, tel « l’orgueil, représenté par un roi chevauchant un lion et portant un aigle en sa main, l’avarice par un marchand à califourchon sur un sac d’argent et portant une chouette, la luxure par une dame assise sur une chèvre, avec une colombe sur son poing, etc… » (Larousse ; ) L’allégorie est comme un pont jeté par l’art naissant au peuple toujours jeune. Il s’y engage à la poursuite de l’image et rejoint le concept par l’intuition. Et l’imagination empruntera longtemps ces routes suggestives ― mais à la longue compassées ― de communication. Car elles s’affadissent dans l’aisance si ne s’y entretient la communion des sources fraîches et des formes d’expression, et deviennent banales par l’abus ou se dispersent en détours décadents…

Longtemps, sous la loi romaine, il n’y a ― se substituant au celte lentement refoulé ― d’autre parler populaire que les idiomes corrompus de la soldatesque, et une sorte de bas-latin colporté par cette cohue de races que l’empire charrie dans sa marche agrégeante. Il n’y fleurit d’autre langage châtié que la langue savante de l’envahisseur, d’autre culture que le latinisme. Puis, les barbares à nouveau triomphants, les Francs implantés à leur tour sur le sol bousculé des Gaules ; et les Romains partis, et avec eux tout ce qu’il y avait d’artificiel dans une civilisation imposée, peu à peu s’affranchissent d’une gangue aux confus amalgames, les éléments de cette langue nouvelle qui sera le français. Une littérature s’ébauche, encore serve et longtemps orale, qui, patiemment s’agglomère et s’incorpore le meilleur de ses influences, et aura demain sa vie propre et un éclat croissant…

Comme toute langue à son enfance, elle s’essaie bientôt aux œuvres d’imagination : contes, récits grossiers que la fantaisie pétrit avec la matière du cru, parfois celle de tous les temps. Et elle nous donne le fabliau, parent dissolu de la fable, précurseur de ces contes poétiques qui enjoliveront plus tard la littérature classique. Le fabliau (ou fableau) apparaît dès le ixe siècle, mais n’atteint son apogée qu’avec les xiie et xiiie siècle. Il est, dans sa forme innovée, en vers, fort goûté de nos pères. De la Picardie à la Champagne, « dans toutes ces bonnes villes où l’homme ne peut se passer de son voisin, ni s’abstenir d’en médire » (G. Lanson), on en chérit la bonne compagnie, causeuse et luronne, et scabreuse à souhait. Prenant au terroir sa causticité, le fabliau se prête aux médisances sournoises, aux dérisions souvent paillardes. Il fait des classes et des individus sa cible familière. Et, sous le grotesque des tours et de la gaudriole, s’exhalent des rancœurs et des haines. Trois acteurs sont au premier plan : la femme, les clercs et les vilains. La femme, malicieuse, dissimulée, perfide, tout en esprit de perdition, est l’âme du fabliau. Le clergé alimente avec la bourgeoisie la verve du conteur, agrandit le champ des situations. Quant au vilain, trompé, volé, rossé, il prend, par la moquerie, une sourde revanche de sa condition. Et nous avons : le curé qui mange des mûres ; la vache à Brunin ; le vilain Mire (dont Molière tirera son Médecin malgré lui) ; le vilain qui conquit paradis par plaid, etc…

On aurait tort toutefois de supposer que le bavardage du fabliau prend figure inquiétante de critique. Plus farce que satire, il s’épanche en grivoiseries drolatiques plus qu’en saillies dénonciatrices et ses égratignures s’effacent par des rires, ses coups d’estoc finissent en pirouettes. On ne peut dire davantage que les mœurs s’y reflètent en crudités véridiques et qu’il peint au réel ; non plus qu’une psychologie même sommaire y recherche le ressort intime des personnages, exception faite pour « le Valet qui d’aise à mésaise se met » et « la Veuve » (de Gauthier le Long) que reprendra plus tard si finement La Fontaine. Et cependant, malgré que la truculence bouffonne de beaucoup dépasse et élargisse les licences quotidiennes, et que le trait vaudevillesque y poursuive bien moins le commun que l’exception, ces œuvres, toutes de délassement, sont à l’étiage d’une époque, et la caricaturent…

Le fabliau, cependant, endigue peu à peu ses débordements. Ses façons relâchées se brident, sa faconde se tempère : il s’assagit. Même, il abandonne ses sujets, il emprunte au passé : il imite, et le voilà qui, déjà, moralise. Par les Bestiaires et les Ysopets se trouve renouée la tradition interrompue de l’apologue.

Les Bestiaires (xiie et xiiie siècle) sont des poèmes qui, sur un fond légendaire bien plus qu’observé, font se mouvoir des animaux. D’une vie d’ailleurs toute allégorique : un symbole apparente leurs gestes et leurs coutumes aux vices et aux vertus des hommes. Et une leçon s’en dégage, qui dit le but moralisateur. Les plus célèbres sont le Bestiaire d’amour, de Richard de Fournival, et le Bestiaire divin, de Guillaume de Normandie. Rutebeuf, l’amer ménestrel, nous donne au xiiie siècle Renart le Bestourné, La Voie de Paradis, L’Âne et le Chien

Plus proche de l’antiquité sont les Ysopets (petits Ésopes), transposition des fables d’Ésope vues à travers les compilations latines. Le Dict d’Ésope, de Marie de France (xiie siècle), avec le Renard et le Corbeau, en est le spécimen le plus remarquable. On y trouve l’art de la composition, la grâce, la simplicité, et des traits attendris et délicats qui font penser à La Fontaine.

Mais aucune tentative ne rend à la fable une couleur et une puissance depuis longtemps perdue comme le Roman de Renart. Cette vaste et plantureuse encyclopédie, éparse sur plusieurs siècles en quelque vingt-sept branches et quatre-vingt mille vers, et groupée sous des noms multiples (parmi lesquels on a conservé ceux de Pierre de Saint-Cloud, Richard le Lion, Jacquemart Gicleg, et le curé de Croix-en-Brie), assemble les aventures disparates qui gravitent autour de Renart le Goupil, cheville ouvrière de l’œuvre, et seul lien d’unité. Dans une atmosphère de perpétuelle bonne humeur, pétille une malice insidieuse et fine, et, comme celle du fabliau, détachée de l’émotion. Une raillerie aiguisée de satire et nourrie d’irrespect s’y exerce à l’encontre du prochain. Une parodie incessante y promène sans scrupule la noblesse et l’Église, jusqu’au vilain. Et cela dans un style riche et inégal, souvent débraillé, parfois exquis, tantôt obscène. C’est la manière propre à l’esprit même de la race, et déjà entrevue dès les Chansons de geste, mais qui s’est accrue, à chaque étape, d’un piment nouveau, assouplissant son jeu, accumulant les pointes…

On sent dans la mise en scène l’influence de la tradition gréco-romaine. Les réserves désormais classiques de l’apologue sont mises à contribution. Mais aussi cette manne, inépuisable, du folklore populaire, grenier oral des générations. Nous revoyons ― peut-être aussi psychologiquement arbitraires, mais autrement charpentés et vivants que dans les Bestiaires, et d’une autre envergure ― les animaux favoris de l’allégorie. Outre Goupil (vulpeculus) ou Maître le Renard, malicieux et canaille, sans rival dans l’art de faire des dupes, avec dame Hermeline, sa femme, voici Ysengrin, le loup, la convoitise brutale et mal avisée, et sa compagne Hersent. Autour de ces vedettes s’agitent Noble le Lion ; Brun l’Ours, conseiller de Noble, grave, sournois, épais gastronome ; Bernard l’âne, archiprêtre de la cour, qui célèbre les morts illustres ; Tyber le chat, lequel

Se va jouant avec sa queue
En faisant grands sauts autour d’elle

et qui lutte d’adresse avec le renard ; Gimin le singe, imitateur et panégyriste du renard ; Chanteclerc, le coq, trompette ; dame Pinte, la poule… Parmi mille péripéties, Goupil est en lutte permanente avec Ysengrin (c’est le fond du poème) et l’habileté triomphe de la force, l’intrigue l’emporte sur la violence, l’hypocrisie sur le découvert. C’est ici ―sous la forme gaie ― l’apothéose de la ruse. Elle plane au-dessus de tous les épisodes, maîtresse unique et souveraine finale du monde. Grossissement de complaisance, artifice de scénario, mystification littéraire, dans une certaine mesure, certes. Mais, si nous sommes assez loin des idéalités inapprochées de la morale, nous côtoyons peut-être quelque face éternelle des réalités de l’Univers. Voici des traits : Renart, dans le puits, en sort en faisant descendre Ysengrin à sa place ; Renart mène Ysengrin à la pêche : il creuse un trou dans la glace, la queue d’Ysengrin y reste ; Renart excite le corbeau à chanter et lui vole un fromage. Il engage Tyber à remuer la cloche. Brun laissa sa peau dans la fente d’un chêne dont Renart a fait sauter les coins.

Le Roman de Renart, en sa prodigieuse diversité, ses ramifications désordonnées, son exubérance décousue, s’affilie au meilleur des fables primitives. Il a la vigueur inventive et la chaude concrétisation des fables indiennes. L’épopée burlesque de Renart, cette fable aux cent voix, où le rire s’insoucie de la moralité, demeure dans notre langue un monument de riche imagination fiancée à de précises qualités littéraires.

La Fable et la Renaissance

Avec la Renaissance (xve et xvie siècle), revit la vogue des fables latines. Abstemius, auteur italien du xve siècle, dans son recueil Hecatomythium, nous donne, tant par adaptation du grec que de son fonds personnel, des fables remarquables. Telles : Conseil tenu par les Rats ; l’Aigle et le Hibou ; Le Chêne et le Roseau ; Le Lion s’en allant en guerre ; Le Charlatan ; L’Oiseleur et le Pinson ; La Mort et le Mourant, etc… En France, Gilbert Cousin (Cognatus) 1506-1567, écrivain érudit, nous laisse, dans son Narrationum Sylva, des fables délicates comme l’oracle de Jupiter Ammon (De Jovis Ammonis oraculo) ; Le Chat et le Renard, etc… Signalons également, au xvie siècle, les fables de l’Italien Faërne et celles de l’Allemand Candidus. Ces fables, trop attachées, par les lettres et la documentation, à la tradition latine, ne font guère que prolonger, dans une forme plus raffinée, les productions du même ordre qui parèrent le moyen âge…

Mais, parallèlement, continue à se développer la fable de langue française. Ses auteurs, mieux dégagés de la culture livresque, cueillant à même dans le courant populaire, apportent à l’édifice grandissant de leur langue quelques solides joyaux. Rabelais (1483-1553) fournit au genre quelques verveux récits, « onguents pour la brûlure des soucis ». Rabelais, le païen plantureux de Gargantua et de Pantagruel, chantre des appétits de nature, thuriféraire de la libre joie de vivre :

Mieux est de ris que de larmes escrire
Pour ce que rire est le propre de l’homme.

Rabelais, pourfendeur des chaînes et des lisières, fondateur de Thélème, utopique abbaye de « Fais ce que vouldras » :

Cy n’entrez pas, hypocrites, bigotz,
Vieux matagotz, marmiteux, boursoufflés…
Cy n’entrez pas, maschefains, praticiens,
Clercs, basauchiens, mangeurs du populaire…
Cy n’entrez pas, vous, usuriers chichars,
Briffaulx, leschars qui toujours amassez…

Bonaventure des Périers (1500-1544), valet de chambre de Marguerite de Navarre, qui entre pour une bonne part dans les contes de cette princesse (Heptaméron), nous donne ses Nouvelles récréations et joyeux devis, vifs et enjoués, entre autres : D’un Singe et d’un Abbé… ; Le Singe et le Savetier Blondeau ; La comparaison des Alquemistes à la bonne femme qui portait une potée de lait au marché et qui, « en disant hin », comme « le beau poulain tout gentil » qu’elle caresse au sommet de ses bâtisses chimériques « se prend à faire la ruade » et met tous ses rêves par terre… Puis viennent les contes et discours d’Eutrapel, de Du Fail (1556), historiettes morales, les fables rimées de Corrozet, de Philibert Hégémont, et surtout les Narrations fabuleuses de Guillaume Guéroult (1558) ; Le Coq et le Renard ; la fable morale du Lion, du Loup et de l’Âne (qui deviendra, avec La Fontaine : Les Animaux malades de la Peste) :

Du riche le forfait
N’est point réputé vice ;
Si le pauvre mal fait,
Mené est au supplice !

Et les fables de Guillaume Haudent : de l’Héronde et des autres oiseaux ; d’un mulet et de deux viateurs ; d’un coq et du diamant ; d’un taon et d’un lion ; des membres humains vers le ventre ; d’un pasteur et de la mer ; d’un avaricieux ; de la goutte et de l’Yraigne, etc., la confession de l’âne, du renard et du loup :

Pas n’eût si tôt ce pauvre âne fini
Son dit propos, que le renard et loup
Ne soient venus à crier bien à-coup :
O meurtrier et larron tout ensemble…

Enfin, par sa culture demeuré moyen âge, à peine effleuré par la Renaissance, le poète aimable, mais sans chemins nouveaux, intelligence encore bien plus que sentiment ; le conteur au style élégant, parsemé de mots piquants du vieux langage, dispensant au rude esprit du passé une grâce à la mesure des cours, une clarté déjà voltairienne ; le Clément Marot (1496-1544) des Épîtres à son « ami Jamet, au roi pour avoir été desrobbé », et de la ballade de frère Lubin, tout en notes légères, en touches aisées, en ironies à peine appuyées ; le poète que Boileau consacre et qu’admire Fénelon, que La Fontaine appelle son maître ! Marot nous dit la belle fable :

C’est assavoir du lyon et du rat

dans laquelle lion

Trouva moyen, et manière, et matière,
D’ongles et de dents, de rompre la ratière
Dont maistre rat eschappe vistement,
Et, en ostant son bonnet de la teste
A mercié mille fois la grand beste…

ce qui, par bon retour, lui valut que le rat vint couper à son heure « et corde et cordillon » :

J’ay des cousteaux assez, ne te soucie,
De bel os blanc, plus tranchant qu’une sye ;
Leur gaine, c’est ma gencive et ma bouche :
Rien coupperont la corde qui te touche…

Tant fut

Qu’à la parfin tout rompt.
… Nul plaisir, en effect,
Ne se perd point, quelque part où soit faict,

Nous sommes à la Renaissance. Un effort vers les lignes profondes de la beauté antique tente d’arracher la philosophie à la desséchante scolastique, les lettres à la domesticité, la poésie à sa condition vulgaire d’amuseuse. Sur les bases d’un humanisme régénéré se dessine la délivrance de la pensée personnelle, qu’une expression adéquate va fixer, s’ébauche un art fier, réglé au rythme de l’âme, qui n’appellera plus le rire applaudissant. Cet élan de libération qu’impulsa Pétrarque, auquel participent, jusqu’à s’y égarer, Ronsard et la Pléïade, ramène au sentiment la source de la poésie « une naïve et naturelle poésie », capable d’exprimer avec sincérité les plus intimes réactions de l’individualité au contact de la vie, apte à devenir, comme dira Brunetière « la réfraction de l’univers à travers un tempérament »…

Si menus et accidentels que soient les apports directs de Ronsard (1524-1585) et de son école au genre de la fable, son évolution n’est pas sans se ressentir d’une influence qui ébranle toute la littérature… Des écrivains de ce groupe qui donnent quelques œuvres à l’apologue, citons Antoine de Baif (1522-1589), auteur des Mîmes, imitateur fécond mais un peu châtié de Théocrite et de Virgile, esprit érudit, poète naïf, au style trop facile, avec Le Loup, la Mère et l’Enfant

Un enfant que sa mère
Menaçait pour le faire taire
De jetter aux loups ravissans

et Vauquelin de la Fresnaye (1538-1608) poète agréable aimant la nature, attaché à suivre « Horace pas à pas », dit Sainte-Beuve. Il débute par des pastorales (Foresteries, Idyllies) et compose ensuite des satires (ou épîtres morales) qu’il regarde comme devant « défricher les vices et planter en leur lieu des vertus »…

Nous en tirons Le Rat et la Belette. Une belette,

De faim, de pauvreté, grêle, maigre et défaite
Qui, entrée par un pertuis dans un grenier à blé,
Gloute, mangea par si grande abondance
Que comme un gros tambour s’enfla sa grosse panse…

et dut entendre, d’un « compère de rat » le sage et dur conseil :

Si tu veux ressortir, un long jeûne il faut faire,
Que ton ventre appetisse il faut avoir loisir,
Ou bien, en vomissant, perdre le grand plaisir
Que tu pris. en mangeant…

Puis vint Mathurin Régnier (1573-1613). Peintre averti des, mœurs, il capte l’essentiel des physionomies, le projette en tons précis pris à même sa palette nourrie. En claires images, il nous renvoie ses visions, fixe en satires lumineuses, d’un objectivisme tout classique, le mouvement et les hommes de son temps. Du Mulet, le Loup et la Lionne, détachons :

Jadis un loup que la faim espoinçonne
Sortant hors de son fort, rencontre une lionne
Rugissante à l’abord, et qui montrait aux dents
L’insatiable faim qu’elle avait au dedans ;
Furieuse, elle approche, et le loup qui l’avise
D’un langage flatteur lui parle et la courtise ;

et survient le mulet, proie commune, que le loup tâche à circonvenir et qui…

…Étonné de ce nouveau discours,
De peur, ingénieux, aux ruses eut recours…

Cette fable en essor, que Marot affine de sa grâce, où la Pléïade éveille l’émotion, Régnier la fait riche de couleur : Biens valeureux, hélas ! qui s’échelonnent. Ornements toujours solitaires qui parent, certes, mais font dire : telle a de l’élégance, telle autre est sensible, celle-ci pittoresque ; du joli, dans les fables, se succède… De ces flambeaux, qu’un à un soulève le talent, et qu’une main, d’un bloc, jamais n’étreint, qui fera vivre ensemble les flammes, toujours mourantes au berceau de leurs sœurs ?…

La Fontaine (1621-1695) et la Fable

Mais le poète naît, qui joint les dons épars, allume en torche les flambeaux, dresse la fable aux multiples lumières… Seul ―vingt siècles et plus ont passé ―parfait l’idylle tâtonnante, allie, groupe rythmique, la trame à la forme imagée, marie enfin, dans l’harmonie, le style et le sujet, le Bonhomme génial qu’est Jean de La Fontaine. Dans sa tête balourde et ses yeux sans éclat mûrit le clair poème qui se rira des ans…

L’homme est une curieuse figure. Né dans l’aisance. mais dégagé des contingences, La Fontaine plane au dessus des matérialités et « mange son fonds avec son revenu ». Il est dans l’existence comme un enfant, « presque aussi simple que les héros de ses fables » dira Voltaire, et, son bien dilapidé, s’attable sans gêne chez ses nourriciers. Il s’abandonne au parasitisme par inconscience profonde sans en apercevoir l’indignité. D’abord marié, mais si peu mari, il oublie vite les exigences conjugales, que le sentiment ne sanctionne point, et retourne, en garçon, au libre aller de sa jeunesse. Négligent et volage, et d’une étourderie décevante, il garde à ses protecteurs une fidélité désintéressée, revient, jusque dans l’exil, à ceux dont l’indépendance est un titre de plus à son amitié. À Fouquet, son bienfaiteur, que la préférence royale abandonne, il offre, geste osé, touchant attachement, son Élégie aux Nymphes de Vaux. Loin des salons officiels, il fréquente Mme de la Sablière, Mme de Sévigné, La Rochefoucauld, Saint-Evremond, favoris disgraciés, critiques à l’index… Ce qu’on appelle « son égoïsme n’est que l’instinct naturel, que l’éducation et la civilisation n’ont ni entamé, ni compliqué. Il ne contient ni ambition, ni avarice, ni intérêt : il est tout spontané et de premier mouvement. Le calcul et la réflexion en sont absents… le sentiment peut tout sur ce grand ingénu. Aucun devoir ne le retient, quand il n’aime pas ; aucun intérêt quand il aime ». (G. Lanson.)

Nous sommes au grand siècle. Côte à côte, avec toute une noblesse déracinée, une pléiade d’écrivains et d’artistes lumineux gravite dans le cercle d’une cour somptueuse, astres subalternes, satellites du Roi Soleil. Sous le lustre éclatant, après les empressements bas, l’intrigue sinueuse, il y a « bon souper, bon gîte, et le reste… ». Et, franchi le fil doré où cette quiétude en rond s’organise, vous guettent l’incertain et la bise, et la faim. La Fontaine n’échappe pas à l’attraction du centre. Il rejoint ― non sans mollesse cependant ― dans l’orbe du trône ses contemporains, s’essaie à conquérir l’attention du souverain. Mais son insouciance native, son humeur primesautière, son inaptitude au mensonge ― « il n’a jamais menti de sa vie », dit son ami Maucroix ― et surtout ces inadvertances légendaires en font un fâcheux courtisan. À la cour, d’autre part, il se faut contrefaire, contraindre ses penchants. Un malaise bientôt le gagne en tout ce convenu ; le tapage l’excède, et tant d’afféteries… Puis ce bohème, loup vagabond, s’accommode mal de la chaîne. D’impérieuses sollicitations montent de son instinct nomade…

Solitude, où je trouve une douceur secrète,
Lieux que j’aimai toujours, ne pourrai-je jamais,
Loin du monde et du bruit, goûter l’ombre et le frais ?
Oh ! qui m’arrêtera sous vos sombres asiles ?
Quand pourront les neuf sœurs, loin des cours et des villes
M’occuper tout entier…

(Le Songe d’un Habitant de Mogol.)

Aussi ses approches assez tôt se relâchent. Et il regagne, au large, l’étendue qui l’attire.

Les forêts, les eaux, les prairies,verse
Mères des douces rêveries,

suivi de la méfiance ― inquiète au fond et sourdement hostile ― du monarque.

On se gausse, en société, de ses méprises. Ses apartés, ses absences amusent les convives. Et il faut, à table et dans les réunions, se contenter de cela. Car il vient mal à la conversation et son esprit n’y paraît point. Il est toujours en dehors du moment. De l’horloge aux cadences déconcertantes le balancier oscille à contretemps. Le désaccord entre ses mouvements et le rythme intérieur résonne en quiproquos. Et l’on parle du ridicule de cette « machine sans âme » dont on attendait des merveilles… Il est l’inconstance même. Des distractions sans nombre bousculent ses projets, se moquent de ses résolutions. Au sérieux un instant convaincu, on le revoit, la minute d’après, regagnant d’un pas serein la « faute » condamnée. Sa raison est dans son rêve, non dans les gestes quotidiens. Le songe est son milieu vibrant. Là, seul et retrouvé, lui tout à l’heure perdu dans le dédale de ses jours, il apparaît enfin dans la plénitude de lui-même…

De La Fontaine, disciple d’Épicure ― il y a du Rabelais, un Rabelais plus artiste, dans son épicurisme ― et qui s’écrie :

Volupté, volupté, qui fus jadis maîtresse
Du plus bel esprit de la Grèce,
Ne me dédaigne pas, viens-t-en. loger chez moi ;
Tu n’y seras pas sans emploi ;
J’aime le jeu, l’amour, les livres, la musique,
La ville et la campagne, enfin tout…

(Psyché.)

Du Bonhomme distrait, jouisseur, d’aucuns ― alors et plus tard ― ont critiqué l’égocentrisme « immoral ». Que n’ont-ils, sans plus, interrogé la logique d’un tempérament ? Que n’ont-ils regardé, sous l’apparent dualisme, ce libre jeu : dans la vie quotidienne, toute en sensations, la mécanique à peine contrôlée des instincts ; dans la vie profonde (pensante et sub-pensante), thésauriseuse d’images, la filmation, sans frein, du génie ? Ils auraient vu que le bon animal ― eh ! que sert-il, ici encore, de parler de moralité ! ― a permis le bel artiste, que la machine a favorisé la matière de l’âme, et qu’à l’intensité sensorielle nous devons la possibilité créatrice, et l’œuvre, qui importe avant tout à nos générations et sans laquelle, depuis longtemps, l’homme serait mort dans nos mémoires, eût-il été un parangon de vertu…

La Fontaine est un contemplatif. La flânerie l’appelle. Il s’y complaît.

Errer dans un jardin, s’égarer dans un bois,
Se coucher sur des fleurs, respirer leur haleine,
Écouter en rêvant le bruit d’une fontaine,
Ou celui d’un ruisseau. roulant sur des cailloux,
Tout cela, je l’avoue, a des charmes bien doux.

(Songe de Vaux.)

De cette nature en perpétuel émerveillement, il palpite à l’unisson… Le voici dans sa retraite. Dans l’oubli sont descendus les bruits du monde. Mais le brin d’herbe susurre sa peine. Le ruisseau clapote son désir. Les arbres, bras dressés, bousculent leurs clameurs ou, mollement, confient. Et geint la terre ou palpite, énamourée. Et parlent, et vibrent, tous les compagnons des plaines, et de l’onde, et des bois : les bêtes éloquentes. Jusqu’aux infimes, riens animés gros de mystère. Et le rêveur sent frissonner leurs voix. À son cerveau, harpe tendue, elles montent et s’accordent, tableau animé de la fable… Il va l’emporter, en son intensité frémissante, sur la pellicule si impressionnable de son récepteur merveilleux. Et, dans la tension recueillie où l’œuvre s’élabore, quand son imagination, autour du thème arrêté, voltigera, il reviendra, à point détaché, prodigue d’éléments, généreux d’harmonies…

Car ce poète n’entend pas nous léguer, selon le caprice inné de son inspiration, le luxe de ses sensations accumulées. Cette fable, qui est au sommet d’une longue et patiente recherche ― il lui a fallu dix lustres de sa vie pour y atteindre ― et qui éclot dans la maturité conquise de son génie, il la conçoit et la désire, en son scrupule et sa vision, pleinement belle. Le fablier fantasque est un fixateur laborieux. Il pratique de Boileau la méthode obstinée : jusqu’au parfait sur le métier remet l’ouvrage. La rigoureuse proportion, la gradation circonstanciée, la balance consonante ou contrariée du rythme, cette fluctueuse ou limpide poésie, il les, tient d’une tâche consciencieuse d’artiste… Non seulement luxuriant, évocateur, original, mais cohérent, solide, mesuré est le chef-d’œuvre qu’il nous offre.

Avant d’aborder la fable, La Fontaine s’essaie aux compositions d’envergure : comédie, tragédie, épopée héroïque. Mais il laisse sur le chantier son Achille. Son Eunuque ne voit pas la rampe. Et son Adonis n’est ―il le dit lui-même ― qu’un « embellissement ». Aussi, aux Corneille, aux Racine, il abandonne bientôt la tragédie. Au génie de Molière, il renonce à disputer la comédie et délaisse le lyrisme au souffle soutenu. C’est sa nature : il n’a pas la ténacité des longues entreprises. « Les longs ouvrages me font peur », dit-il. Il s’en évade involontairement, ailleurs sollicité : « Ne pas errer est chose au-dessus de mes forces ». Psyché, Philémon et Baucis se ressentent aussi de ces dispositions. Il faut un genre adéquat à son génie papillonnant. Et il écrit, encore à la poursuite de son art, ses Contes, savoureux et galants, où il se joue, dans le tour badin de Marot. Fils du terroir champenois, de cette terre même des fabliaux, ses contes ― és surtout de Boccace ―en ont le sel et la gaillardise. Ils sont moins spontanés cependant, d’un artifice déjà littéraire et d’un libertinage plus abstrait que sensuel. Cependant qu’une malice spirituelle et plus pénétrante les allège jusqu’à relever parfois de satire le commun risqué du récit… Certains même, folâtrant d’aventure hors des alcôves d’Éros, où sévissent feintes et cocuages, prennent déjà le chemin de la fable. Ainsi : Le Juge de Mesis, Le Glouton, Le Paysan qui avait offensé son Seigneur. Puis le conte s’épure et se condense. Le « solide », comme dit La Fontaine, s’y dessine et le thème évolue, le style se libère. Et c’est la fable…

Dans cette « sorte de terrain vague à la porte de la cité étroite et rigoureuse gouvernée par Boileau » (Larousse), il s’installe en enfant gâté du caprice qu’encourage l’appui souriant des Muses. Il va, vient, bouleverse le domaine et l’emplit tout entier, portant sa féerie en ses recoins éblouis.

Papillon du Parnasse ; et semblable aux abeilles
À qui le bon Platon compare nos merveilles :
Je suis chose légère et vole à tout sujet,
Je vais de fleur en fleur, et d’objet en objet…

(Discours à Mme de la Sablière.)

Et « telle fable est un conte, un fabliau, exquis de malice ou saisissant de réalité : Le Curé et la Mort ; La Laitière et le Pot au Lait ; La jeune Veuve ; La Fille ; La Vieille et ses deux Servantes. Telle une idylle : Tircis et Amarante, Daphnis et Alcimadure. Telle, une élégie : Les deux Pigeons… » (G. Lanson : Littérature française). Nombre sont encadrées dans des épîtres, des discours, des causeries. Telle s’attaque à l’astrologie, une autre à la théorie cartésienne, ici ode à la solitude, ailleurs églogue, partout lyrisme débordant… Tour à tour épique ou plaisante, dramatique et moqueuse, héroïque et familière, et souvent, dans le même temps, un peu tout cela, et supérieurement tissée de l’étoffe légère des contes, la fable prodigue son poème aux facettes mouvantes. Des sphères inventives aux sciences naturelles, de la farce bouffonne à la philosophie, et des confins de Plaute jusqu’aux rives du Dante, s’étend le champ fécond du genre rénové…

La Fontaine s’instruit. Il voyage dans le passé, remonte aux origines. Il connait la fable indienne, rend hommage au « sage Pilpay ». Il loue Homère, « le père des Dieux ». Il s’entretient avec Hésiode, Horace et Théocrite. Il lit les Bucoliques de Virgile ; manie, de Novelet, le Mythologica Esopica. Il emprunte au trésor des meilleurs devanciers : les Ésope, les Phèdre et leur savoir le guide et leurs erreurs le gardent. Il se penche, au moyen âge, sur Babrius, Avianus, s’intéresse aux Bestiaires et aux Ysopets, frôle les aventures de Goupil. La Renaissance le retient. Il s’arrête avec Rabelais, esprit ouvert, truculent diseur, et feuillette Bonaventure des Périers. Il interroge les fables d’Haudent. Il goûte de Marot « l’élégant badinage », et sa grâce l’influence, et le suivra ; converse avec Régnier au parler pittoresque. À leur commerce s’affine son langage, sa forme se précise… Nourri à ces banquets multiples : légendes primitives, mythologie polythéiste, traditions populaires, floraison classique, le voilà qui s’élance. Ces « inventions, si utiles et tout ensemble si agréables, malgré que l’apparence en soit puérile » il va, croit-il modestement, seulement les parer d’un attrait oublié. Estimant qu’après les fables de ces « grands hommes » dont il loue « la simplicité magnifique », il ne ferait rien « s’il ne les rendait nouvelles par quelques traits qui en relevassent le goût », il s’est mis en tête, se référant aux enseignements de Quintilien, de les égayer d’ « un certain charme, un air agréable qu’on peut donner à toutes sortes de sujets, même les plus sérieux ». Et « faisant marcher de compagnie les grâces lacédémoniennes et les muses françaises », il entend « à la manière ingénieuse dont Ésope a débité sa morale ajouter les ornements de la poésie »… Tant et si bien que ce peu qu’il apporte est une corbeille, à pleins bords, d’attributs inconnus et de beautés nouvelles. Et que la fable en est, à jamais, rayonnante…

Ne crée-t-il pas ― il invente rarement le sujet ― et prend-il leur thème aux Novelet, Ésope, Avianus, Haudent, son talent prodigieux l’assimile et le fait sien, sans plagiat. Il possède cette faculté d’absorption qui lui permet d’incorporer tous les apports, jusqu’aux plus ternes, et d’en constituer, mêlés à ses propres matériaux, le plus imprévu des amalgames. Du creuset de son génie, ils sortent transfigurés, méconnaissables… Aussi loin de l’éparpillement des récits indiens ou moyenâgeux que des discours trop froids et sermonneurs de l’antiquité, la fable de La Fontaine est une gerbe colorée aux proportions harmonieuses. Dans un cadre aux lignes décisives, elle se situe en des raccourcis saisissants. Les touches du décor sont nettes, sans vaines fioritures. Le milieu surgit, pittoresque, où s’affrontent, au naturel, des personnages intensément mobiles et vivants. Cette fable, à un haut degré, est action. Les héros favoris de l’auteur, des animaux pour la plupart ― « hommes, dieux, animaux : tout y fait quelque rôle » ― ne sont pas de pures silhouettes dont une narration minutieuse dessine les contours. Leur caractère, fréquemment, jaillit de leur jeu même, à travers des scènes alertes. Ce sont les péripéties, suggestives, qui en assurent le relief. Et quelque périphrase picturale en fixe d’ordinaire à jamais l’essentiel…

xxxxxxx…dans la saison
Que les tièdes zéphyrs ont l’herbe rajeunie

ou :

Un jour, sur ses longs pieds, allait, je ne sais où,
Le héron au long bec emmanché d’un long cou…

ou encore :

Un ânier, son sceptre à la main,
Menait, en empereur romain,
Deux coursiers à longues oreilles…

Peintre paysagiste, peintre « animalier ». peintre de caractères !…

Quant à la moralité, elle se dégage, le plus souvent, des attitudes, et comme un réflexe de nos sensitifs (Voyez : Le Loup et le Chien, Le Chêne et le Roseau). Lorsque, toujours rapide, elle surgit (exorde ou conclusion) elle n’apporte guère qu’une formule toute prête ― résumé lapidaire de nos constatations ― pour cristalliser notre jugement. (Ainsi, « La raison du plus fort est toujours la meilleure » ou « En toute chose il faut considérer la fin » ). Et, sans l’épilogue du rideau, la fable, conte prenant, comédie complète, possède sa suffisance : il n’ajoute rien à sa gloire.

Et ce n’est pas non plus la similitude voulue, la parenté souvent exacte des états d’âme que le fabuliste anime chez nos frères inférieurs, ni les sentiments pareils aux nôtres que leurs conflits ébranlent, ni la pression ― infuse ou proclamée ― qui s’exerce, à la faveur de ces parallèles, sur notre conduite, ce ne sont pas ces rapprochements qui assurent aux fables de La Fontaine leur pérennité. Tant d’ « histoires naturelles » du Bonhomme ― d’un siècle où fut méprisée la nature ― sont assez pittoresques ; tant de fresques assez représentatives ; tant de situations, de drames sont assez réalistes pour gagner la postérité sans leur symbole transparent. Et elles seraient ― et elles sont à maintes occasions ― d’une aussi sûre vitalité quand leur domaine est imaginatif et qu’elles projettent sur nous, combien vivifiées, des images factices !…

La Fontaine proclame demeurer fidèle à l’apologue.

Une morale nous apporte de l’ennui ;
Le conte fait passer la morale avec lui…

Comme le faisaient les maîtres antiques, il entend, pour la fable et la moralité « le corps et l’âme de l’apologue », comme il dit, trouver à chacun sa place, quoique d’une manière un peu différente… Regarde-t-il la moralité comme la compagne obligée de la fable ? Au point que leur présence solidaire, dans le genre, lui apparaisse comme une condition d’unité ? Ou sacrifie-t-il ― adhésion paresseuse ou par traditionalisme ― aux exigences d’une conception surannée ? On ne sait au juste. Et importent-ils somme toute, la thèse première, ou les liens flous, même le dessein ? Nonobstant la résolution, l’agrément submerge le précepte, le relègue en quelque retraite exiguë. Il arrive même au conteur de s’en dispenser « dans les endroits, explique-t-il, où elle n’a pu entrer avec grâce et où il est aisé au lecteur de la suppléer ». La moralité ? Il l’emporte, en fait, comme un accessoire, et parfois elle l’embarrasse, ou il ne sait plus qu’il la convoie… Auxiliaire docile d’un code, rapetissée à son illustration ? La fable qui bouillonne en lui n’est pas là ; Et elle ne s’y restreint. Sous sa magie, elle déborde du convenu, s’évade de la tradition Elle brise les cadres de l’apologue, s’affranchit des fins morales qui canalisent l’œuvre dramatique, et devient le faune lâché dans la forêt vive, insoucieux de nos menus destins…

L’apanage de La Fontaine, c’est sa vision et son gente évocateur. Ce qu’il y a de personnel et d’inimitable dans sa fable, c’est ce conte audacieusement encortégé de tous les genres, et ramassé, vivant, et c’est le style… Un style flexible et d’une extrême diversité qui se prête, avec une chaude et puissante mobilité, aux exigences de « l’ample comédie aux cent actes divers ». La forme accompagne étroitement le sujet, le pénètre avec aisance en ses changeants aspects. Des sonorités fluctuantes soutiennent l’expression, en infléchissant à point les nuances. Souvent imitatif, voici le style, heurté tout à coup, redevenu soudain caressant. La cadence épouse l’image et l’avive. Lame courte, vague ondoyante, la phrase se balance, se précipite, dit la fatigue :

Dans un chemin montant, sablonneux, malaisé…

la colère :

Le quadrupède écume et son œil étincelle…
Fait résonner sa queue à l’entour de ses flancs…

s’apaise avec la rivière :

Au sommeil doux, paisible et tranquille

avec le vent :

Se gorge de vapeurs, s’enfle comme un ballon,
xxxxFait un vacarme de démon,
xxxxxxSiffle, souffle, tempête…

Au service d’une telle variété, il faut un instrument d’une souplesse appropriée. Lequel sera le plus fidèle, portera sans faiblir la riche manne poétique ? Le vers sans doute… Mais, à la mode du temps ? L’alexandrin altier, prestigieux et sonore ? Ou le dizain, frère cadet ? tous deux pesants dans leur solennité… Ou le vers de six, de huit pieds, gracile et vif, messager prompt de l’ironie ? Que fera La Fontaine ? Des deux il voudrait bien retenir les vertus. S’il prend l’un aujourd’hui, l’autre, demain, lui manquera… Et il les fait venir ensemble, et encore d’autres plus menus, souffles légers, courriers rapides de l’idée. Pour élargir davantage la prosodie courante, qui l’enserre avec ses repos inflexibles, ses chutes régulières, il franchit l’hémistiche, déplace la césure, pratique l’enjambement, campe, en rejet, l’essentiel. Et s’écroulent les dernières barrières. Et les voilà « ces vers boiteux, disloqués, inégaux », comme dira plus tard Lamartine, les voilà (scandalisant l’époque, révolutionnant l’art poétique) installés dans la fable et s’y multipliant, de concert ou tour à tour, et de telle manière qu’ils y sèment des merveilles. Et ils l’accompagneront (réalisations peut-être de ce vers polymorphe « si apte à enregistrer toutes les nuances et comme les modulations d’une âme », G. Lanson) expressifs jusqu’au paroxysme et lui feront une musique encore inentendue…

Pour l’aider à ébranler ces personnages, si étonnamment réels jusque sous leur voile d’animaux, pour réaliser au maximum « les hommes de tout caractère et de toute condition : rois, seigneurs, bourgeois, curés, savants, paysans, orgueilleux, poltrons, curieux, intéressés, vaniteux, hypocrites » il appelle hardiment leur vocabulaire. Il capte les termes à vif en leurs significatives particularités, en fait vibrer, comme un écho de l’être profond, les intonations et les cris. Il remet en vigueur des mots de l’ancienne langue, tombés en désuétude malgré leur pittoresque et leur éloquence… Sa possession des finesses et de la correction antiques ne le retient pas à quelque rigide limitation. « Comme Molière, il refuse de s’enfermer dans le langage académique et l’usage mondain. Il lui faut des mots de toute couleur et de toute dignité. Il en prend au peuple, aux provinces, mots de cru et de terroir, savoureux et mordants il en va chercher chez ses conteurs du xvie siècle, chez son favori Rabelais. Il mêle tous ces emprunts dans le courant limpide de son style, et les plus vertes expressions, les plus triviales, et qui sentent la canaille et l’écurie, n’étonnent ni ne détonnent chez lui, tant elles sont à leur place, et justes, naturelles, nécessaires » (G. Lanson). Tout coopère à la constitution des types, si personnels en leur universalité, que n’entameront point les morsures du temps.

Interrogeons maintenant en sa morale ― non parce qu’en art il est besoin, pour juger, de cet élément, mais pour être complet et porter, là aussi, notre analyse ― la fable de La Fontaine. Qu’apercevons-nous ? Une œuvre où s’agitent côte à côte, dans le tumulte des courants contraires qui se les disputent, toutes les forces régnantes de la vie. À l’étalon moral : laides peut-être, belles c’est possible, mais telles et fort indifférentes à nos dosages en bien et mal, seulement motrices impênétrées de nos mystérieux mécanismes. Quels appareils mesureront la répercussion sur les mœurs de ces tableautins ingénieux, images renvoyées des mœurs ? Les fables, dans leurs bêtes humanisées, actionnent assez près du vrai toutes les dominantes de nos réactions animales. Leur fera-t-on grief de ce qu’elles nous peignent, triomphantes à l’occasion, des déterminantes qui s’affirment, à nos côtés et en nous, singulièrement victorieuses ? Doit-il, l’évocateur sincère, pour sympathiser avec l’anathème qu’on prononce autour de lui contre des attitudes et leurs mobiles, en taire la présence avoisinante, en disproportionner la vitalité ? doit-il dénaturer les réalités tangibles et quotidiennes ? Donnera-t-il le pas à l’éthique tourmentée des civilisations, avec ses impératifs abstraits aux formules insuivies, sur les injonctions sans code d’une nature en définitive obéie ?…

La Fontaine insiste sur l’utilité de son ouvrage. Il prétend multiplier, sous les dehors aimables de ses « badineries » des exemples que « les enfants ― comme le voulait Ésope ― suceront avec le lait », parce qu’ « on ne saurait, dit-il, s’accoutumer de trop bonne heure à la sagesse et à la vertu… » Voit-il ainsi la fable, inséparablement liée, par définition et par essence, à l’éducation et à la morale, et souhaite-t-il lui conserver, par acceptation routinière ou conviction délibérée, ce caractère séculaire ? Ou, comme un rachat, veut-il seulement, lui qu’on accuse (et qui s’en dit coupable) de frivolité et de licence, faire œuvre pie, fournir preuve de sérieux ? Laissons la théorie, les investigations spéculatives : terrain fuyant, avec La Fontaine surtout. Scrutons les actes. Voyons si, plus loin que le drame exact, parfois critique, ponctué çà et là de conseils, la fable révèle, selon la ligne définie ― terminologie vague des morales officielles ― cet effort de redressement ? En découvrons-nous la trace et la persévérance ? Le sacerdoce du réformateur, qui brille d’un si ferme vouloir initial, est-il demeuré fidèle aux prémices ?

D’abord, La Fontaine est juste et, l’étant, ne peut celer la prédominance de ces victoires d’intérêt, de fourberie, de dureté, que nous avons croisées à l’étal dans le Roman de Renart. Et, de les connaître et de les traduire, c’est ce qui a si fort choqué Lamartine et Rousseau ― impulseurs moralisants ― leur a fait chercher des leçons là où il n’y a que de loyales consignations, et taxer d’immorale une œuvre en un sens étrangère à la moralité… Ensuite les fables sont trop représentatives des états d’âme du fabuliste pour ne pas être marquées des mêmes inconséquences morales qui parsèment ses jours capricieux. Et les attraits instinctifs ont sur lui trop d’empire pour ne pas, à son insu pour ainsi dire et à l’encontre même de ses vœux, envahir son œuvre et la troubler de leurs appels fréquents. Promesses, intentions ne résistent guère au bouillonnement impétueux de ce gouffre aux sensations. Et si quelque morale, en définitive, se précise c’est bien l’aspiration constante au plaisir d’une large et robuste gourmandise : c’est « un idéal de vie facile, naturelle, instinctive ; c’est quelque chose d’intermédiaire entre Montaigne et Voltaire, quelque chose d’analogue à la morale de Molière, avec moins de réflexion, de sens pratique et d’honnêteté bourgeoise, avec plus de naïveté, de sensibilité et de sensualité tout à la fois » (G. Lanson). N’est-ce pas, décidément, le serein laisser-aller de la nature, et, pour n’avoir pas d’autre direction morale que l’abandon aux oscillations incessantes de la vie, l’œuvre en est-elle moins belle ou moins grande ? N’est-elle pas plus riche, et plus vraie ?

Délaissant la morale, dirons-nous, sur le seuil de ce terrain brûlant, que La Fontaine apporte dans ses fables ― et l’y exalte ― cette indiscipline foncière de sa vie, les résistances d’un « sauvagisme » inadaptable aux conventions, l’impatience, au sein de mille encerclantes jugulations, de ce tempérament rebelle à toutes les astreintes limitatives ? Peignant par transparence les hommes et les mœurs de son temps, il en a certes dégagé, satiriquement, les caractéristiques. Mais a-t-il élargi sa critique, directe ou enveloppée, jusqu’à toucher l’armature du siècle, la société même en ses fondements iniques ?… En sociologie et en politique ― pas plus qu’en morale ― nulle part, chez La Fontaine et dans ses écrits, il n’y a de système, visible ou dérobé et il serait absurde de vouloir en découvrir, et il est heureux, pour la beauté libre de l’œuvre qu’il s’en soit gardé. Ce que nous apercevons de ses conceptions ― fragments occasionnels, notations fugitives ― nous les montre comme une aspiration désordonnée, réflexes toujours plus que raison. Conséquences en quelque sorte instinctives, résultantes des chocs en retour de l’existence, elles se traduisent et s’éteignent sans tenter de généralisation. L’époque non plus ne les y mène où l’on regarde à peine comme parentes les souffrances d’en-bas, où l’épanouissement du pouvoir et l’éjouissance des grands appellent ― et normalisent ― la détresse assujettie des masses, où malgré l’écart monstrueux des situations, l’antagonisme des conditions ne se marque qu’en sporadiques soubresauts…

Mais telles ― secousses que ne prolonge le vouloir, expériences que ne coordonne aucune concentration ― soulignons-les en leurs aspects sensibles, bien plus vérités que tendances…

La Fontaine dit sans ambages :

Je définis la cour un pays où les gens
Tristes, gais, prêts à tout, à tout indifférents
Sont ce qu’il plaît au prince ou, s’ils ne peuvent l’être,
xxxxxTâchent au moins de le paraître :
xxxPeuple caméléon, peuple singe du maître…

et nous savons assez en quelle estime il tient les courtisans. La royauté ? La prudence l’engage à ne la point toucher sans mille formes. Et si le sceptre étend sur les têtes courbées sa maîtrise cruelle, nous verrons le lion ― autre roi ― plus despote que père, en porter l’attribut secrètement honni. Et le cercle des bêtes assemblé sous sa main, départir à ses vues la « justice » du trône… Un pâtre, quelque part, ― berger, voix de sagesse ― un jour pourtant osera dire :

Croit-on que le ciel n’ait donné qu’aux têtes couronnées
xxxxxxxL’esprit et la raison ?

Impressionnable, La Fontaine peut-il échapper au spectacle de ces « animaux farouches, des mâles et des femelles… noirs, livides, et tout brûlés du soleil… attachés à la terre, qu’ils fouillent… » et qui « ont une voix articulée et, quand ils se lèvent sur leurs pieds, montrent une face humaine » (La Bruyère) ? Il touche, d’un tel sort, la tonalité, voit de leur vie ―sous l’angle de la joie ―le profil sacrifié, songe, du manant :

Quel plaisir a-t-il eu depuis qu’il est au monde ?

Ailleurs, c’est un rustre ― est-ce donc à dessein ? ― ours grossier d’enveloppe, un paysan ― du Danube et d’ailleurs ― qui dit, face aux Romains, dans une courageuse apostrophe, et large, le malheur des siens que Rome opprime, et qui s’élève à réprouver, en raison, la servitude des peuples :

En quoi valez-vous mieux que cent peuples divers,
Quel droit vous a rendus maîtres de l’univers ?…

La répulsion pour la contrainte, jusque dans la domestication :

« De tout temps les chevaux ne sont nés pour les hommes », le prix de l’indépendance, ce bien « sans qui les autres ne sont rien », ils exsudent, avérés de ces deux fables : « Le loup et le chien ; le cheval s’étant voulu venger du cerf ». Et ce soupir, bonhomme, venu des fibres, les exhale :

Hélas que sert la bonne chère
Quand on n’a pas la liberté ?

Jusqu’à (de l’âne encore, souffre-douleur) ce cri ― en approche de nous ― presque une révolte :

Notre ennemi, c’est notre maître,
Je vous le dis en bon français.

Mais, revenons aux fables. Faisons côte à côte, parmi ces chants qu’a visités

Des neuf sœurs la troupe tout entière

une incursion qu’il faudra brève, malgré nous. Nous irons, résistant aux séductions des charmes répandus, et cueillant, à des parterres délicats, quelques fleurs parfumées…

Voici Le Loup et le Chien, ces frères aux destinées adverses. L’attaque serait risquée : ils causent. Et le dogue, en embonpoint, étale sa condition que « force reliefs » auréolent, où la gêne cependant persiste en sa conscience domestiquée, des stigmates de la chaîne. Face au « sire » famélique, que l’évocation de ces festins faciles fait frémir d’espoir aux entrailles, et qui,

Déjà se forge une félicité
Qui le fait pleurer de tendresse,

mais que ce « rien » ― « peu de chose » ― le collier ! soudain fait fuir… « il court encor ! » Peut-on mieux, sans qu’un mot la désigne, mettre au plus haut la liberté ?

Là, c’est encore le loup, cette fois prêt à fondre ― l’agneau est sans défense ! ― et « justifiant », par captieux arguments, sa cruauté. Ironie atroce des inégalités vitales, le faible a tort d’avance : le fort tient la raison suprême.

Par ici se traîne vers nous « Un pauvre bûcheron tout couvert de ramée, gémissant et courbé…, n’en pouvant plus d’efforts et de douleur », un pauvre homme accablé de tous les maux du peuple… Il appelle la mort, et sa délivrance. Elle vient :

C’est, dit-il, afin de m’aider
À recharger ce bois

Puissance de la vie !

Plutôt souffrir que mourir,
C’est la devise des hommes…

Là-bas, « serrant la queue et portant bas l’oreille », c’est le renard, maître ès-tromperie, qu’a joué, à revanche, la cigogne, et qui s’en va

Honteux comme un renard qu’une poule aurait pris.

À l’écart, ce labyrinthe : la chicane, d’où sort le dépouillé :

On fait tant à la fin que l’huître est pour le juge,
Les écailles pour les plaideurs.

Maintenant, sans prologue ni morale, un sobre drame. Entendez, le chêne s’apitoie, soie et velours, sur le roseau :

Vous avez bien sujet d’accuser la nature :
Un roitelet pour vous est un pesant fardeau…

puis se redresse, altier, solennellement suffisant :

Cependant que mon front au Caucase pareil,
Non content d’arrêter les rayons du soleil,
Brave l’effort de la tempête…

pour condescendre enfin, protecteur :

Encor, si vous naissiez à l’abri du feuillage…

Alors le roseau, sachant la majesté fragile :

Les vents me sont moins qu’à vous redoutables…
Vous avez jusqu’ici… mais attendons la fin

Elle est proche :

Du bout de l’horizon accourt avec furie,
Le plus terrible des enfants
Que le Nord eût porté jusque-là dans ses flancs…

et s’abîme

Celui de qui la tête au ciel était voisine
Et dont les pieds touchaient à l’empire des morts.

Le limpide et vivant poème ! Dites-moi, en est-il beaucoup de plus beaux, et d’un plus juste caractère, que cette simple fable, aux vers ruisselants d’harmonie ? N’est-ce pas là, ô chantre de Jocelyn, une musique sœur de la tienne ?…

Apparaissent : le Lion, de sa puissance infatué, superbement péjoratif : « Va-t’en, chétif insecte… », entouré de sa cour. Et le renard, capitaine cynique, enragé flatteur, si expert en feintes fertiles. Puis, quatre animaux divers : le Chat, « grippe-fromage » :

Marqueté, longue queue, une humble contenance,
Un modeste regard, et pourtant l’œil luisant

et qui a, dit le souriceau :

  …des oreilles
En figure aux nôtres pareilles ;

« triste oiseau le Hibou ; Ronge-Maille le Rat ; dame Belette au long corsage : toutes gens d’esprit scélérat ». Puis c’est « la Bique allant remplir sa traînante mamelle » et le Cochet avec

Sur la tête un morceau de chair,
Une sorte de bras dont il s’élève en l’air…
La queue en panache étalée,

« les Filles du limon » devant « le Roi des astres » ; le Lièvre, poltron foudre-de-guerre ; la Tortue au train de sénateur ; « peuple Vautour au bec retors, à la tranchante serre » s’attaquant aux Pigeons « autre nation, au col changeant, au cœur tendre et fidèle »… ces pigeons dont l’amour nous vaudra ce délicat conseil :

Amants, heureux amants, voulez-vous voyager ?
xxxQue ce soit aux rives prochaines.
Soyez-vous l’un à l’autre un monde toujours beau,
xxxToujours divers, toujours nouveau…
Tenez-vous lieu de tout, comptez pour rien le reste…

Près du Vieillard qui dit la parabole des dards, enseignant que « toute puissance est faible à moins que d’être unie », voici l’Avare qu’un trésor vain possède, l’imprudent Villageois, le Chartier embourbé… Et passe une beauté, si jeune, veuve en larmes qui, elle aussi veut partir, d’abord pour l’autre monde, ensuite pour le cloître… Suivez le.fil de son chagrin, si pareil à ceux d’aujourd’hui :

    …Un mois de la sorte se passe ;
L’autre mois on l’emploie à changer tous les jours
Quelque chose à l’habit, au linge, à la coiffure :
   Le deuil enfin sert de parure,
   En attendant d’autres atours ;
   Toute la bande des Amours
Revient au colombier ; les jeux, les ris, la danse,
   Ont aussi leur tour à la fin ;
   On se plonge soir et matin
   Dans la fontaine de Jouvence.

Enfin la belle, à son père, voyant que plus il ne propose un autre époux :

   Où donc est le jeune mari,
   Que vous m’aviez promis, dit-elle.

Tant est, annonçait La Fontaine, malicieux philosophe, que :

On fait beaucoup de bruit, et puis on se console :
Sur les ailes du Temps, la tristesse s’envole,
   Le Temps ramène les plaisirs.

Mais, sur ce fond noir, en assemblée, ces animaux prostrés, que la terreur rapproche ?

   À chercher le soutien d’une mourante vie
   On n’en voyait point d’occupés

Ce sont les Animaux malades de la Peste. Pour conjurer le mal, il faut, suggère le lion, que le plus coupable périsse… Et chacun se confesse. Le lion dénonce, avec ostentation, ses « appétits gloutons » :

      J’ai mangé force moutons
Même il m’est arrivé quelquefois de manger
            Le berger.

mais le renard, renchérissant, le trouve « trop bon prince » :

Manger moutons, canaille, sotte espèce
…Vous leur fîtes, Seigneur,
En les croquant beaucoup d’honneur…

et sa harangue outrée éclipse ses rapines.

Le tigre, l’ours, jusqu’aux simples matins.
En leurs moins pardonnables offenses

sont « aux dires de chacun » trouvés « de petits saints ». L’âne vient à son tour, et dit sa faute énorme :

J’ai tondu de ce pré la largeur de ma langue.

Haro sur le baudet ! « ce pelé, ce galeux »… La mort pour son forfait ! « Le plus beau des apologues de La Fontaine et de tous les apologues », s’est écrié Chamfort. Et Taine, et mains critiques unanimes. En quelque soixante vers, le dur visage de l’univers : les « droits » vainqueurs, béats, canonisés, en cascade sur la plèbe émissaire, la faiblesse, face ployée du « devoir ». Les animaux, les hommes, conseil sauvage et sociétaire. Souverain, courtisans, comparses sanguinaires, clercs au jargon habile. Tyran, escorte de tyran. La force, et tous les crimes de la force, couverts, légitimés, blancs d’innocence… Et ce pauvre âne ― tout un peuple ! ― coupable séculaire, pour une peccadille pendable, ah ! oui, victime expiatoire !…

Selon que vous serez puissants ou misérables,
Les jugements de cour vous rendront blancs vu noirs.

Que de stations ne ferions-nous pas, sans atteindre la satiété, et combien d’êtres si divers ne ferions-nous causer, sans lassitude, dans cette phrase modulée au timbre de la race… Mais il faut borner le voyage. Vous le reprendrez : un délice est sur vos pas…

Et comme l’on comprend, après avoir ainsi fréquenté l’homme et l’œuvre, les regrets de Fénelon, son contemporain, à la nouvelle de sa mort : « Pleurez, vous qui aimez la beauté naïve, la nature nue et toute simple, l’élégance sans apprêt et sans fard… Combien, à un style plus poli, préférons-nous sa précieuse négligence !… Pour l’agrément de son génie, nous l’inscrivons parmi les anciens. Ce sont les badinages d’Anacréon. C’est la lyre, ce sont les chants d’Horace. Les mœurs des hommes et leurs caractères, il les a représentés au vif. Le charme délicat de Virgile anime son œuvre légère. Ah ! quand est-ce que les poètes aimés de Mercure égaleront l’éloquence de ses bêtes ? »

La Fontaine a porté la fable à un niveau inégalé. Avant lui, aucun ― même des plus grands ―ne l’avait introduite, par d’indéniables chefs-d’œuvre, dans la cité littéraire. Il l’y installe à une place telle que ses droits à la postérité sont inébranlables. Et, malgré qu’il paraisse espérer « qu’il arrivera possible que son travail fera naître à d’autres personnes l’envie de porter la chose plus loin » lui qui « élève les petits sujets jusqu’au sublime, homme unique dans son genre d’écrire…, modèle difficile à imiter », comme dit La Bruyère, de ceux qui, maintenant et plus tard, dans son sillage, s’efforcent à le surpasser, aucun ne dotera la fable d’une fleur éternelle… Est-ce à dire que la fable, avec La Fontaine, a touché l’apogée, que désormais le cycle en soit révolu ? N’assisterons-nous pas à sa résurrection ? Ne la verrons-nous aborder, avec des feux nouveaux, des régions inconnues ?…


La fable après La Fontaine. La fable moderne

Du vivant de La Fontaine, ces imitateurs : Bensérade, Desmay, Furetière, Fieubet, Grécourt, Daniel de la Feuille, Le Noble, Sénecé, Mme de Villedieu, etc…, ne font guère que paraphraser petitement ses fables. D’aucuns en pénètrent le mérite et tentent d’y faire participer leurs œuvres : mesure libre du vers, alternance du simple et de l’épique, tour plaisant, intérêt porté à la nature. Mais ils sont trop près du tourbillon : ils ne savent plus s’éloigner, par ailleurs se reprendre, et ils plagient… Bensérade (1612-1691), bel esprit suspendu à la faveur des princes, possède l’art de mêler les allégories aux divertissements qu’il compose pour les distractions de la cour ; Furetière (1619-1688), ami de La Fontaine, observateur doublé d’un érudit, cultive aussi l’allégorie et écrit des fables avec une malice parfois personnelle ; Senecé (1643-1737), ingénieux et froid, est un conteur frisant la préciosité, mais non sans adresse, et ses épigrammes ont de l’esprit…

Mentionnons à part les Fables de Fénelon (1651-1715) récits en-prose, d’inspiration modeste, mais gracieux et aimablement tracés. Précepteur du duc de Bourgogne, l’auteur a composé ces fables en vue de façonner le caractère de son élève. L’éducateur y domine le fabuliste et l’intérêt s’en trouve rétréci. Ce sont d’abord les aventures d’animaux familiers (l’Abeille et la Mouche ; les deux Renards ; le Rossignol et la Fauvette ; l’Ourse et son petit ; le Loup et le jeune Mouton, etc…), puis des sujets empruntés à la mythologie et à l’histoire et préparant Télémaque (Alexandre et Diogène ; Bacchus et le Faune, etc…).

À part aussi Ch. Perrault (1628-1703), un des champions (contre Boileau) de la fameuse querelle des Anciens et des Modernes. Esprit mondain, renvoyant aux pédants l’antiquité ― habile couverture de l’ignorance bien accueillie des superficiels de son temps ― unit « la légèreté décisive des salons à l’indépendance cartésienne ». Les plus durables de ses écrits, et les seuls d’ailleurs que nous retenions ici, sont les fameux Contes de ma mère l’Oye. Des féeries peuplées d’enchantements ― prose ondulée, vers murmurants ― dans lesquelles se complurent nos imaginations d’enfant et que nous relisons encore avec curiosité et quelque délice. Un merveilleux fantasmagorique, une fantaisie aisée et naïve y animent les Barbe-Bleue, les Belle-au-Bois-Dormant, les Peau-d’Âne, les Petit Poucet, les Chat Botté, etc…, sous les auspices, tour à tour chanceux ou maléfiques, de quelques magiciennes aux mirifiques baguettes. Des moralités parfois avisées et fines les clôturent. Ainsi :

Tout est beau dans ce que l’on aime ;
Tout ce qu’on aime a de l’esprit…

(Riquet à la Houppe.)

ou

Ayez de l’esprit, du courage, ils seront choses vaines,
   Si vous n’avez, pour les faire valoir,
   Ou des parrains, ou des marraines…

(Cendrillon.)


Aux œuvrettes de Perrault, rattachons les Contes de fée de Mme d’Aulnoy (de ce même xviie siècle) ; l’Oiseau bleu ; la Princette Rosette ; la Belle aux Cheveux d’Or, etc…

Si nous revenons aux fabulistes proprement dits, nous rencontrons Pannard (1674-1765), introducteur, dans la chanson, de la satire des mœurs. Par le négligé de l’existence contrastant avec la délicatesse de l’esprit, il fait penser à La Fontaine. Mais ses œuvres profuses ne prolongent pas ce parallèle et valent surtout par une bizarrerie heureusement amenée… Près de lui, Lamotte (1672-1731), est le spécieux contempteur des vers et des figures, et de tant d’ornements, dans l’art, regardés comme les entraves de l’idée ; Ses fables se ressentent de cette froideur « raisonnable » (L’Enfant et les Noisettes ; La Chenille et la Fourmi, etc…). Les Fables nouvelles de Le Bailly (1756-1832) sont trop diffuses, malgré leur bonhomie et l’élégance du style (L’araignée et le Vers à soie ; Le Boiteux, etc…) ; Le Buisson et la Rose :

   Je laisse après moi bonne odeur,
   Puis-je regretter quelque chose ?

Par ailleurs, Berquin (1747-1791), conteur familier, rend avec une grâce toute personnelle, ― en ses « lectures » ― des sujets pris aux littératures étrangères (L’Ami des Enfants, etc…).

Andrieux (1759-1833), poète comique, est le père du Meunier-Sans-Souci, et autres contes demeurés populaires. On cite de lui, comme classique, l’éloge du Bonheur dans la médiocrité… L. de Jussieu (1792-1866) est connu pour maints ouvrages d’éducation parmi lesquels les Petits Livres du Père Lami, Fables et Contes en vers où le moraliste efface trop souvent le conteur. De Frédéric Jacquier, dont le pittoresque d’expression et la souplesse versique sont comme d’attachantes réminiscences, signalons : Jupiter et la Brebis, Les deux Frères, et La Souris Persévérante qui

Se dresse vers le trou, le gratte, le regratte,
       Avec ses dents, avec sa patte,
              Pour l’agrandir,
               Et l’arrondir…

Avec les Fables de Florian (1755-1794) nous abordons, un siècle après La Fontaine, la première œuvre qui se détache avec quelque relief sur une production menacée de grise uniformité. Non pas que nous regagnions l’espace où brillent les étoiles du Bonhomme. Rien du tumulte imagé qui fait, parmi les genres prodigieusement confondus, comme des cascades d’harmonie. Ce ne sont pas ici les orgues et leur orchestration, mais, sur un clavier modeste, simplement mélodieuses, des fables en demi-tons. Avec un sens avisé de ses forces, Florian ne s’expose pas à manier les tonnerres en cacophonie, à jeter le bouffon sur l’épique en bousculades ridicules. Plus sage qu’à la contrefaire, il laisse chanter sa note, qui est tendre et fine, et situe, sans défaillances, d’adroites compositions sur un plan moyen de charme étudié. Il n’évite pas les travers de l’époque, aggravés par les exigences de l’apologue. Il prêche volontiers, coiffant la grâce de ses contes d’une couronne austère de moraliste. Un sentiment, parfois fade et apprêté, mais souvent généreux et qui exhorte aux gestes solidaires, adoucit cependant ce rigorisme sermonneur. Ses fables claires s’assurent avec aisance la faveur du public. On connaît : Les Deux Voyageurs ; Le Chien coupable ; La Guenon, le Singe et la Noix ; La Mère, l’Enfant et les Sarigues ; Le Vacher et Le Garde-chasse avec le dicton :

    …Chacun son métier
Les vaches seront bien gardées.

et :

        Aidons-nous mutuellement :
La charge des malheurs en sera plus légère…

de L’Aveugle et le Paralytique ; La Carpe et les Carpillons ; Guillot (le menteur puni) ; L’Enfant et le Miroir ; Le Grillon ; Le Troupeau de Colas ; et la médisante Chenille… comme autant d’apologues invétérés et populaires.

Déjà, les contemporains de La Fontaine, et quelques-uns de ses successeurs, avaient, en leurs subtilités, préparé la renaissance de la fable politique. Viennet (1777-1868) la ressuscite et l’étend, en ses apologues satiriques, pleins d’une verve piquante et spirituelle. La période mouvementée, pendant laquelle il joue son rôle en acteur courageux, marque son œuvre (et notamment ses Fables et ses Épîtres de remous agités. Arnault (1759-1833), qui cultive la tragédie, compose aussi des fables d’un tour épigrammatique. De son recueil, détachons : Le Colimaçon, la Châtaigne et la Feuille, qui va…

    …Où va toute chose,
    Où va la feuille de rose,
    Et la feuille de laurier.

Lachambaudie (1806-1872), attaché au saint-simonisme et plus tard à Blanqui, doit à ses opinions la prison et l’exil. Et dans ses Fables populaires, qu’il mêle à la vie publique (il les dit lui-même dans les clubs, les concerts), il apporte les préoccupations démocratiques de sa vie militante. Dans sa forme soignée, son œuvre regagne, par-delà les siècles, pour la combativité de l’épigramme, les fables allusives de Phèdre. Elle n’en a pas cependant l’incisive virulence. Par contre, elle s’allume de quelques éclairs poétiques :

Or, la lune dorait le pli des vagues bleues…

L’Enfant et les Bottes.

Citons : L’Hermine et le Rat ; L’Escargot et le Chien ; L’Enseigne du Cabaret (« demain on rasera gratis ») ; L’Enfant et la Pendule :

Tu n’arrêteras pas, dans sa course éternelle,
Le temps qui fuit, rapide, et qui ne revient pas…

La fable, avec ces auteurs, prend part aux mêlées du forum et redevient, pour un temps, une arme, à peine enveloppée, contre le régime. Elle s’apparente au pamphlet pénétrant et frondeur. Mais, comme lui, et comme toutes les œuvres qui personnalisent l’attaque ou qu’envahit la doctrine, elle participe de la momentanéité qui fait du meilleur journalisme un art éphémère. Nonobstant sa valeur, et ses aspirations, elle survit avec peine à son objet et se traîne avec effort au-delà des hommes et des institutions qu’elle a visés…

De ces fabulistes de combat, Lamennais (1782-1854) est le frère, un frère plus large et, plus qu’eux tous, poète. Ce grand évangéliste, aux visions de prophète, brûlé d’une foi toute romantique, ne peut manquer d’appeler la parabole au secours de son ardent amour du peuple. Il en parsème ce cantique passionné que sont les Paroles d’un Croyant : la parabole des Ombres, de l’Oiseau nourrissant les orphelins de la couvée voisine, la parabole du rocher :

« Et ils se levèrent, et tous ensemble ils poussèrent le rocher, et le rocher céda, et ils poursuivirent leur route en paix.

Le voyageur, c’est l’homme, le voyage, c’est la vie, le rocher, les misères de la route… »

Hautes et frémissantes leçons d’entraide fraternelle !… Ces lueurs éteintes, la fable retombe dans la monotonie. Mentionnons Xavier Marmier (1809-1892), traducteur du « Choix de Paraboles » de Krummacher, pour ses Contes populaires de tous les pays, remarquables par une connaissance approfondie de l’Europe du Nord, infatigablement visitée ; Plouvier (1821-1876), laborieux autodidacte, qui écrit des contes soignés, mais ternes : Contes pour les jours de pluie ; La Buche de Noël, etc… ; F. de Grammont (1815-1897) qui fait revivre en France la sextine des latins et est l’auteur de récits, chants et rondes de l’enfance (Bons Petits Enfants) dont : La Petite Fille et le Jardinier ; La Charité, etc…

Ensemble, notons rapidement : Royer, avec L’Enfant à la Tartine (Voulez-vous donner, donnez vite !) ; Reyre, prédicateur et pédagogue, de l’Ordre des Jésuites ; Richer (1729) avec Les Bergers ; le duc de Nivernais ; Tournier ; Amélie Perronet (L’art d’être Grand-Mère ; Le Petit Fanfaron, Pan ! Pan !) ; l’abbé Aubert (1731-1814) avec quelques fables bien construites et imagées ; G. de Boilleau, qui publie deux volumes de fables, plutôt effacées ; Mancini-Duvernois (1716-1876) ; Mme de la Férandière (1736-1817), qui a de l’élégance (Le Pinson et la Pie, Le Pinson et le Moineau, etc…) ; E. Chasles (1827-1895) : Contes de tous pays en prose (Le Renard et la Grenouille, etc…) ; A. de Naudet ; Mme Ackermann (1813-1890) avec ses Contes en vers, etc…

Divers auteurs, de la fin du xixe siècle notamment, accentuent la tendance, déjà sensible, à amener la fable au diapason des intelligences enfantines. Retour, ou ― sous un certain angle ― évolution. Tentative en tout cas passionnante, mais délicate et pleine de périls. Ils ne montrent d’ailleurs sur le chemin qu’une bonne volonté obstinément trahie par les réalisations. Aucun n’y apporte cette maîtrise géniale qu’il faut pour saisir, en deçà de l’appris des hommes, l’esprit vivant de l’âge et le restituer, sans le grandir ni l’éteindre ; pour se libérer du factice et descendre à la vérité puérile, et en même temps, ne pas perdre de vue le ciel fuyant de l’art et de la poésie… Aussi la fable, en s’infléchissant avec eux vers les jeunes perd surtout sa dernière verdeur et sa malice trépidante. Pauvre pastiche décoloré, elle s’affadit encore en s’amenuisant. Et sur cette naïveté ― si grêle, hélas ! et toute pâle de convention ― qu’ils éveillent avec effort, ils ne peuvent (vieillards dévorant la candeur) résister à jeter, en graines denses, l’herbe étouffante de la morale…

Dans les Maternelles, davantage récits attendris que fables, de Mme Sophie Hue, se détachent des pièces d’une simplicité touchante, comme La Mère et l’Enfant. Jean Aicard, poète familial, a côtoyé la fable avec sa Chanson de l’Enfant, son Livre des Petits. Des récits attrayants et émus y abondent, telle la simple histoire du Rouge-gorge. Louis Ratisbonne (1827-1900) est l’auteur officiellement prôné du répertoire de la jeunesse pour sa Comédie enfantine, recueil de récits et dialogues distractifs et de fables morales où les bêtes et les choses, et surtout les enfants (parfois saisis dans leur ingénuité) déroulent des scènes tour à tour simples et rieuses. Détachons cette mignardise : Le Souhait de la Violette, que Flore a doté des couleurs « les plus tendres de la palette » et de l’arôme « qui la trahit dans le sillon » et qui demande, fleurette modeste, « un peu d’herbe pour la cacher »… Les œuvres de Ratisbonne n’évitent pas l’écueil de l’artificiel, si proche de l’enfantillage, et traînent, comme un boulet, la résolution d’être « moralisatrices »…

La fable étrangère

Une incursion dans la littérature étrangère nous montre la fable, de la Méditerranée à la mer du Nord et de l’Atlantique à l’Oural, soumise au même processus dépendant : imitation primordiale de l’antiquité, imitation de La Fontaine ensuite, imitation, entre eux, des fabulistes d’un pays ; plan commun de convention, sujets remaniés ou similaires, même figure traditionnelle. Quelques trouvailles dispersées, les structures de l’idiome, des nuances ethniques, voilà tout l’apanage de cette fable de traduction… Les pays scandinaves, à l’écart des grandes foulées d’invasion, ne reçoivent ― à part la Suède ― qu’en ondes légères les influences extérieures. Aussi la fable s’y baigne-t-elle librement dans un folklore original intégré peu à peu au patrimoine national. À peine contrariée par d’infinies pénétrations, elle évolue selon son rythme propre, s’épanouit dans ce conte large et mélancolique, en incessant repli sur l’âme. Les légendes qui, de brume en brume, ont survolé le temps, une poésie naïve et pénétrée les berce et les affine, en fait comme la pulsation profonde et nostalgique d’un peuple. La fable rejoint ainsi, aux confins d’une rêverie lancinante, toutes les productions d’un climat.

En Italie, citons Verdizotti (Le Loup devenu Berger) ; La Femme noyée ; Jupiter et le Métayer ; Phébus et Borée, etc…) ; Passeroni (1713-1802), célèbre pour ses Fabule esopiane ; Pignotti (1739-1812) dont les fables ont la clarté de l’historien qu’il fut avant tout, mais un peu de froideur ; Bertola (xviiie siècle), etc…

En Espagne : Jean Ruiz de Hita (xive siècle) dans son Libro de cantares, un des monuments de la littérature archaïque de l’Ibérie, prodigue, à côté des lyriques Canticas de serrana et d’épisodes mêlés de prières, des Exemplos, apologues d’emprunt antique ou oriental. Tomas de Yriarte (1750-1791) est le traducteur de l’Art poétique d’Horace ; ses fables sont ingénieuses et fines. Des œuvres littéraires de Samaniego (1745-1806), protagoniste de l’instruction populaire, survivent ses Fabulas en verso castillano qu’il mit au service de son prosélytisme.

En Angleterre, citons : Moore (xviie siècle), avec ses fables et satires ; Gay (1688-1732) qui, après les pastorales de La Semaine du Berger, écrit des fables pour l’éducation du duc de Cumberland. Sa nature indolente et bonhomme, une vie insoucieuse dont les grands assurent les dépens, lui donne avec La Fontaine quelques curieuses similitudes ; Dobsley ; Johnson (xviiie siècle), etc… ; les Contes sociaux de Miss Martineau (1833) ; les Contes de Miss Edgeworth. En Hollande : Jacob, Katz, etc…

En Belgique, nous rencontrons Stassart (1780-1854) dont les fables sont populaires (telles : Le Dromadaire et le Singe) ; en Suisse : J. J. Porchat (1800-1864), qui s’est attaché à écrire pour la jeunesse et a publié, entre autres, Recueil de Fables, Glanures d’Ésope, Fables et Paraboles, etc… Il développe des sujets variés avec bonheur et naturel. Voici (dans Les Poires) un couple de paysans dont il campe avec vigueur et sobriété la rapacité matoise. Laborieusement décidés à l’offrande, afin d’appeler sur leur fils les bonnes grâces de l’intendant, ils ont, celles-ci les devançant, un tourné-court venu « du cœur » :

Brave homme, bon enfant ! dit le vieillard touché.
…Femme, portons demain ces poires au marché.

En Allemagne : de Gilbert (1715-1769) professeur d’éloquence, auteur de Contes et Fables, voire de cantiques, d’un talent dégagé et spirituel ; Gleim (1719-1803), écrivain de l’école anacréontique, mécène des jeunes littérateurs, qui cultive la poésie badine, la pastorale et compose des fables où il imite La Fontaine ; G. Lessing (1729-1781), écrivain considérable, précurseur de la période classique, esprit exact et rationaliste, qui introduit dans ses Fables un louable souci de simplicité porté jusqu’à la sécheresse ; M. Lichtever (1719-1783) qui imite Gellert et l’éclipse souvent par ses qualités narratives et sa personnalité. Son recueil : Quatre livres de fables épisodiques, ès goûté, est traduit en français ; Pfeffel ; Hagedorn (xviiie siècle), avec ses odes, chansons, poésies morales où revit l’épicurisme d’Horace, et des Fables et contes en vers où se fait sentir l’influence de La Fontaine, etc… Rapprochons ici des fables proprement dites les Contes d’enfants et de famille des frères Grimm, avec les légendes du folklore allemand, reconstitution naïve et délicate de la littérature primitive ; les contes de Wieland (1733-1813) contemplatif, puis voltairien, contes divers d’une gamme exquise et variée ; les contes fantaisistes de Tieck (1773-1853) ― à la fois précis et romantique ― dont l’ironie et la maîtrise dramatique témoignent d’un talent sûr et souple (Contes populaires, Phantasus, etc…) ; les contes populaires de Musœus (xixe siècle), avec ses elfes et ses gnomes (Rübezahl) ; les contes moraux de Meissner (1802) et d’Aug. La Fontaine (1814) plutôt nouvelles et menus romans, etc…

En Russie, Krylow (1768-1844), fabuliste national, débute par deux adaptations de La Fontaine (Le Chêne et le Roseau, La Fille) et publie plus tard son recueil de trois cent fables (Basni) où figurent toutes les classes de la Société.

La Suède ― la plus ouverte des Scandinaves ― n’a, de longtemps, en propre, que les rudiments d’une ancienne poésie héroïque et des fragments de lois orales versifiées. À travers le Christianisme et la prédominance latine qui survit à la Réforme, des sympathies oscillant du classicisme français à l’Angleterre démocratique, les constitutives d’une langue originale s’ordonnent avec peine, et la littérature ― même nationale ― continue de payer au continent (jusqu’à ces derniers siècles où elle reconquiert un particularisme vigoureux) un assez lourd tribut d’influence. Dans une production confuse et mouvante, les genres les plus heurtés s’y disputent de passagères prépondérances. La fable y a pour représentants : Gyllenborg (1731-1808) ; Bellmann (1740-1795) avec ses Satires Morales ; Vitalis (Sjöberg) 1794-1828, dont les Poèmes, reflets de sa vie tourmentée, sont empreints d’une misanthropique mélancolie. De ses Fables, relevons, dans Le Paon et le Rossignol :

             … l’avantage ordinaire
Qu’ont sur la beauté les talents ;
Ceux-ci plaisent de tous les temps,
Et l’autre n’a qu’un temps pour plaire…

Mentionnons aussi Snoïlsky (1841-1903) avec ses Légendes et Contes en vers (La Nouvelle Cendrillon, Ginevra) etc…

L’âpre Norvège, affranchie des liens danois, voit se parfaire son indépendance littéraire (qu’ont assurée déjà les Wergelandet, les Welhaven) par l’effort des Asbjœrnsen et des Mœ, « tous deux rassembleurs zélés des vieux contes norvégiens, dont l’union féconde révèle au pays les trésors du folklore indigène ». Asbjœrnsen (1812-1885), un simple attaché à ses origines, recueille, des paysans, une précieuse moisson de légendes. Il traduit d’abord les Contes de Grimm, mais bientôt uniquement attentif au miroir natal, dégage, avec Mœ, ses Contes populaires norvégiens, puis ses égendes des Esprits de la Montagne… Jœrgen Mœ (1813-1882) fouille au cœur des vieilles langues rustiques, écrit des poèmes, puis des chansons, des chants alternés en patois, enfin ces Contes ― en collaboration ― où s’épanouissent les richesses originales du terroir… De ces bâtisseurs, la littérature montera aux Bjœrnson et aux Ibsen, à la fois si Norvégiens et si humains…

Jusqu’au xviiie siècle, la littérature danoise tient toute entière dans les « sagas » historiques et dans la mythologie de l’Edda, compositions plus ou moins mêlées aux « Chants populaires ». Puis, au xixe siècle s’affirment, dans une note grave et inspirée, poètes, romanciers et conteurs. Parmi ces derniers émerge Andersen (1805-1875) dont les Contes, imaginés ou légendaires, si caractéristiques et pensés, sont connus dans toute l’Europe (Le Père, le Nid d’Aigle ; Le Briquet ; Petit Claus ; Le Coffre volant, etc…).


La fable et ses lisières ― Conclusion

On ne peut nier que la morale ait enlacé, comme une chaîne, ses guides autour du corps fragile de la fable et qu’elle ait si souvent poussé devant elle une hésitante prisonnière. Il n’a fallu rien moins que le génie pour la ravir à son étreinte et nous faire oublier, du moins un temps, qu’elle était la sœur captive des préceptes, pour nous montrer qu’elle pouvait, hors ses entraves, être aussi belle. Sans lendemain, le rapt heureux, à ce niveau (d’où elle eût pu monter encore) ne l’a pas conservée. Elle est, aux mains des sages, bientôt redescendue. Le dessein de peser sur la marche des hommes s’est acharné sur la destinée de la fable. Parce qu’il s’est penché sur son berceau et qu’elle lui doit, venue des nuits lointaines, d’avoir chevauché tant sur les siècles, lui pardonnerons-nous, sur son vol soutenu mais toujours en tutelle, l’interdit permanent des libres randonnées ? De vivre et de durer n’est pas l’espoir d’un art. Il lui faut l’étendue, dut-elle l’engloutir. Si tous les risques, la récompense possible de l’audace. La fable, qui sait ? oiseau vainqueur peut-être, aurait encore, précipitée, quelque immortel chant du cygne ?…

On reproche à la fable d’être, à cause de cette morale, une arme dangereuse entre les mains des pédagogues…

Il s’agit en effet ― et ceci atteint le concept, quel qu’il soit, qui dépasse le plan de l’enfance, et toute tentative, d’où qu’elle vienne, d’embrigadement pour le triomphe des systèmes ― il s’agit d’écarter des petits toute moralité, de sauvegarder l’enfant contre tout enseignement moral ― ou doctrinaire ― devançant l’expérience et la vie. Il importe d’empêcher qu’on n’aiguille, préalablement à ses constatations, sa conduite sur des voies à son encontre établies, qu’on ne violente ses généralisations futures par de précoces inductions, qu’on n’enferme son demain dans les opinions d’autrui. Et la fable-apologue est un agent dogmatique. Ses abstractions a priori, ses préceptes dominent l’enfant… Et l’éducateur ― dont le scrupule respectueux garde avec vigilance la personnalité naissante ― la tiendra en suspicion, ne l’appellera qu’avec doigté, à son heure…

Mais si ― après cette condamnation de principe, et posées ces réserves, et ces précautions entendues ― nous en venons à l’examen des fables et de leur esprit, si nous étudions les sentences et leur caractère nous constatons que, dans l’ensemble, leur nocivité n’est en rien comparable à celle des récitations et historiettes, des lectures et des chants dont regorgent les manuels, à celle de l’histoire, cette fable des siècles. Car la fable ― ce conte ― au contraire des fragments (prose ou poésie) puisés tendancieusement dans les ouvrages favorables, au contraire des histoires « vraies » de l’histoire, n’est pas (sauf de rares exceptions fournies surtout par les auteurs médiocres) l’adulatrice d’un régime et ne peut être confondue avec les véhicules habituels du civisme. Elle n’est qu’accidentellement et par déviation la servante d’une organisation sociale définie et d’une morale passagère. Elle vise à la diffusion de règles générales qu’elle considère comme des vérités éternelles…

Et ― en dehors des apparences et de nos illusions ― qu’est-ce, au fond, que l’éducation morale de l’école, jusqu’où va sa répercussion ? Que décident ses « vérités générales » (dont ce n’est pas ici le lieu de discuter la légitimité) quand elles ne sont pas servies par les mœurs et que l’ambiance les contredit ? Elle est bien pauvre ― et sa portée précaire ― la moralité des livres et de la parole, quand elle n’est pas secourue par l’exemple et qu’autour d’elle tout conspire contre ses propos. C’est du milieu surtout (quand l’hérédité le veut bien, et les prédispositions natives personnelles) que viennent les orientations profondes. C’est dans l’atmosphère ― familiale et sociale ― où baigne l’enfance que se gravent, par une lente pénétration, les empreintes qui « moraliseront » l’avenir et que s’agrège, dans le subconscient, par une multitude de gestes imitatifs et d’attitudes répétées, le faisceau déterminant des actions futures…

Qu’est, à côté de la conscience des faits, la conscience enseignée ? la coalition des préceptes auprès des forces animées qui pétrissent les hommes ? Et que peut, dites-moi, la théorie morale contre ses démentis quotidiens, quand, au foyer, dans la rue, partout, en triomphe la négation permanente ? Tant freins que propulseurs, les vertus en lice ont-elles réduit et rénové l’être de proie ? Ou seulement contraint à des souplesses raffinées, fait faire patte de velours aux griffes de la brutalité ? Et n’est-il pas ― refoulé seulement dans l’hypocrisie ― demeuré le maître en définitive, félin manœuvrant derrière un paravent d’opérette ? En grand, la démonstration de la guerre n’est-elle pas là, toute proche ? L’humanité ― si nous la regardons plus loin que ses jolies grimaces et que son masque de civilisée ― s’est-elle dégagée du mensonge, de la tromperie, s’est-elle guérie de la vanité, a-t-elle dépouillé la cruauté, rejeté la domination, s’est-elle approchée de l’amour ?… Les instructions, les prêches, pourtant, depuis des millénaires, ne lui ont pas manqué. Philosophies, religions s’y sont dépensées. Sages et fanatiques ont accumulé mandements et conseils. Et là vie imperturbable continue à projeter sur le monde l’ironie de son désaccord et de ses réalités adverses…

L’enfant vient, en l’anecdote même ou sa moralité, de proscrire ― ah ! ce renard perfide ! ― les tortueux détours. Près du lion (vraiment beau de puissance…) il a réprouvé jusqu’aux us de la force. Sa pitié s’est tournée vers l’agneau désarmé. En regardant les fils du laboureur, il a reconnu ― le trésor sans doute en vaut la peine ! ― l’utilité du travail, sinon ses joies… Et, « le naturel revenu au galop », il a menti, l’instant d’après, par instinctive lâcheté, lorsque les reproches menaçaient sa paresse, ou par bravade, ou pour paraître… Au jeu, la ruse a tressé son succès. Un plus faible a, sous son poing, découvert « la raison la meilleure », et désiré des muscles. Les « vertus » et les « vices » dont il fut tout à l’heure, à la mesure du récit, le témoin ébranlé ; l’injonction fausse, arbitraire, à califourchon sur cet « autrement » d’idéal qu’est la morale inobservée : imprécises fumées, gênantes apparitions. Des lèvres et par quelques gestes il fera sien, puisqu’on y tient tant, ce classement des actes que tout le monde accepte et dérisionne, que la multitude piétine… Et il en sera, lui aussi, vite allégé dans la réalité moqueuse de son être. L’oubli sera prompt et commode ; la vie vole à son aide. Il en emportera cependant ― c’est l’usage ― le fantôme et les rites, promènera comme un trophée obligatoire ce fictieux carnaval et, ainsi que ses pareils et que les hommes, ne sera vrai… que par delà l’écran de la moralité !

De la fable, avant tout, l’enfant reçoit ― et garde ― des images, de la couleur et du mouvement ; un cadre à sa hauteur, des animaux vivants. Son cerveau trie son bien, le concret, nous laisse nos sermons, nous renvoie le mirage. Vous qui me lisez, des bribes de nos fables au bord de vos mémoires, interrogez-vous. Persiste-t-il, dans vos souvenirs et sous vos pas, beaucoup de leur morale ?… Les gaies lucioles dansant dans le cimetière du passé que les contes menus de la fable ; régal inoublié des heures appesanties de nos primes études, le seul peut-être à portée proche de nos âmes, entr’ouvertes d’hier sur la vie. Tant de fadaises et de sornettes, suant la tactique et l’ennui, d’arrangements pompeux barbouillés d’expérience que nous avons ― ô le soupir à vif de nos jeunesses délivrées ! ― jeté par-dessus bord aux portes des écoles… alors que chantent encore, au léger appel vers l’antan, et si fraîches, et toutes mêlées de nos innocences, les vieilles fables du Bonhomme…

Quittant l’art et la pédagogie, dirons-nous pour conclure que la fable, évadée parfois de ses lisières, ou malgré elles, a racheté souvent les méfaits d’une morale tracassière par les réactions spontanées de sa nature ? D’Ésope et de Phèdre à La Fontaine et à Lachambeaudie, la fable apparaît, à travers son enchaînement séculaire, comme le sursaut intermittent de la pensée assujettie. Enfant terrible de la littérature, elle emporte sous son aile un plein carquois de flèches pénétrantes. Par des chemins tout égayés d’allégorie, avec des carrefours peuplés de similitudes naïves qui désarment, elles croisent le maître : l’ennemi ; ses traits habiles touchent ce mal dont saignent tous les temps : la tyrannie. Plus loin que ses dehors plaisantins ou mignards, plus haut que sa moralité confuse et périssable, accompagnons sa cheminée tenace. Nous sentons que cette bohème aux ris enfantins mène souvent, à fleur de joie, un de nos combats les plus chers. Et pour cela aussi, avec les jouissances multiples répandues, et la richesse d’un trésor que, bambins devenus hommes, nous n’avons pu épuiser, la fable est chère aux esprits libres, et aimée reste sa voix familière. ― Stephen Mac Say.

FABLE n. f. (du latin fabula, de fabulari, conter). Signifie, tout d’abord, étymologiquement : parole, récit, conversation.

Ce mot est employé en Mythologie où il signifie : 1° Système mythologique du paganisme de la Grèce et de Rome (ex. : les dieux de la Fable ; être savant dans la fable) ; 2° toute fiction se rattachant à un système mythologique quelconque (ex. : la fable de la naissance de Vénus, la fable de Psyché, etc… ; on dit aussi : les fables indiennes, les fables scandinaves, et ainsi de suite).

Dans la littérature, fable signifie surtout un court récit allégorique, en prose ou en vers, qui cache une sentence morale, philosophique, sociale, politique ou autre sous le voile d’une fiction naïve et ingénieuse où, d’ordinaire, les animaux sont les personnages, et dont le style doit être simple, familier, naturel, gracieux.

De même que le conte, la fable fut une des formes les plus anciennes et primitives de la création populaire. Les vieux recueils d’apologues tels que le Patchatantra (voir Apologue) ou autres, la Bible, les vieilles fables orientales, grecques, etc., sont des créations anonymes, collectives, commencées par quelques-uns, continuées ou modifiées par d’autres, achevées par d’autres encore, malgré qu’elles soient attribuées plus tard à tel ou tel autre auteur légendaire.

À l’époque postérieure, certains écrivains, dans presque tous les pays, surent composer, avec un talent remarquable, des œuvres merveilleuses du genre fable. C’est le fabuliste français La Fontaine qui en fut le plus puissant.

Il est à regretter que la majorité écrasante des fables, même celles dues à la plume des maîtres, n’offrent que des sentences banales, mesquines, n’ayant rien de commun avec les grands et graves problèmes qui passionnent l’humanité. La fable est un genre de littérature à part. Quelqu’un a dit du jeu des échecs : c’est trop sérieux pour pouvoir amuser ; c’est trop léger pour pouvoir être pris au sérieux. On pourrait qualifier la fable d’une façon analogue : c’est trop sérieux pour être traité à la légère ; c’est trop léger pour être pris au sérieux.

C’est en partie pour cette raison que, de nos jours, ce genre de création littéraire est tombé en désuétude. Incontestablement, il a vécu et ne présente plus qu’un intérêt historique. Les meilleures fables des anciens maîtres conservent, néanmoins, un grand charme, grâce à leurs beautés poétiques et leur esprit. C’est à ce point de vue plutôt qu’à celui d’éducation morale que l’étude des meilleures fables a une certaine utilité dans l’enseignement.

Autres significations de la fable :


1° Récit sans vraisemblance, ou sans vérité, par opposition à l’histoire ;

2° Aventure fausse, divulguée dans le public et dont on ignore l’origine ;

3° Conte, récit mensonger ;

4° Tout récit imaginaire ;

5° Sujet, canevas d’une œuvre littéraire. Ex. : la fable d’un roman, d’un drame ;

6° On emploie aussi le mot fable dans le sens de sujet de conversation et de risée. Ex. : être la fable du quartier ; se rendre la fable de la ville, de tout le monde.