Encyclopédie anarchiste/Franc-maçonnerie - Fraternité

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Collectif
Texte établi par Sébastien Faure, sous la direction de, La Librairie internationale (tome 2p. 839-849).


FRANC-MAÇONNERIE n. f. Dans l’opinion vulgaire, que l’Église romaine a créée et contribue à répandre dans les pays soumis à son influence, la franc-maçonnerie est une association composée d’hommes liés entre eux par des serments mystérieux, par une étroite discipline et obéissant à un mot d’ordre et à des directives communes. Soumis en apparence aux lois de leurs pays respectifs, ne reconnaissant en réalité d’autre autorité que celle des chefs de leur « secte », les francs-maçons chercheraient à assurer leur domination sur les gouvernements, et ils poursuivraient comme but principal tout au moins la disparition des religions, principalement du christianisme, et aussi, disent les prêtres, l’anéantissement des institutions qui constituent le fondement de la société actuelle, la famille, la propriété, etc.

De cette opinion vulgaire à la réalité, et même à une opinion plus éclairée, qu’influence moins la rumeur superstitieuse issue des confessionnaux, il y a très loin.

Comme nous le verrons, les origines de la franc-maçonnerie paraissent un peu obscures, en raison d’innombrables fables et d’histoires fantastiques, imprimées dans une copieuse littérature, principalement au xviiie siècle et au commencement du xixe. Cette littérature, émanant tantôt d’amis enthousiastes, tantôt d’adversaires fanatiques, tantôt de simples fumistes ou de publicistes cherchant à satisfaire par des inventions quelconques la curiosité du public, n’est pour l’historien qu’une source d’informations des plus suspecte. Mais lorsqu’il s’agit non plus des origines, mais de l’organisation actuelle de la franc-maçonnerie, de sa constitution et de ses règlements, de sa composition, des ordres du jour, des discussions et des décisions de ses assemblées, de son programme et de ses moyens d’action, de ses projets et de ses méthodes, nous avons une documentation tellement abondante et tellement précise que rien ne reste dans l’ombre de tout ce qui concerne cette association. Sa constitution, ses règlements, ses rituels, tout est imprimé et à la disposition du public. En France, les comptes rendus sténographiés de ses assemblées, les ordres du jour des réunions des loges, les travaux des Conseils directeurs, font l’objet de publications périodiques que l’on trouve facilement partout.

Surveillée et espionnée par diverses organisations beaucoup plus « secrètes » qu’elle-même, la franc-maçonnerie a compté souvent parmi ses membres, même dans ses organismes centraux, des hommes qui l’ont « trahie » et qui ont pu raconter les prétendus mystères de cette vieille institution. Lorsqu’au début de ce siècle, l’une des associations maçonniques, le Grand-Orient de France, a été sollicitée de donner son concours aux pouvoirs publics pour leur fournir des renseignements utiles à la politique anticléricale, le rôle joué à cette époque par le Grand-Orient a été vite connu, et a fait l’objet de ce qu’on a appelé le scandale des fiches.

On peut affirmer aujourd’hui qu’il n’y a pas au monde d’association travaillant plus au grand jour que l’association maçonnique. La moindre société commerciale, artistique, littéraire ou de bienfaisance, possède plus de « secrets » qu’un groupement qui fait promettre à ses adeptes, lors de « l’initiation », de conserver le secret.

Rien donc n’est plus facile que de rechercher, avec d’innombrables documents facilement contrôlables ce qu’est et ce que veut la franc-maçonnerie. Et nous le répétons, la réalité ne correspond guère à l’opinion ou aux préjugés répandus un peu partout.


I

La franc-maçonnerie apparaît sous la forme d’un grand nombre de petites associations portant le nom de loges ou d’ateliers et qui se régissent avec la plus entière autonomie. Chaque loge porte un titre distinctif et procède aux admissions ou radiations de ses membres. Tantôt les loges sont isolées et tantôt — c’est le cas le plus fréquent — elles sont unies à d’autres par un lien fédéral comportant une administration centrale. La Fédération porte le nom de « Grande loge » ou de « Grand Orient ». Les Grandes loges sont parfois unies entre elles par des rapports plus ou moins étroits, plus ou moins fréquents. En général, ces rapports consistent dans l’envoi de délégués à des fêtes, banquets ou cérémonies maçonniques, dans l’échange des imprimés ou publications émanés de chacune d’elles, et dans la promesse mutuelle de ne pas constituer d’ateliers dans la région ou dans le pays que chacune prétend avoir sous son « obédience ». Il ne s’agit donc pas là d’un lien fédéral à proprement parler. Tous les documents maçonniques montrent que ces Grandes loges, jalouses de leur autorité, de leur méthode, de leurs usages particuliers, n’ont aucune administration centrale susceptible d’organiser une action commune.

Sous réserve de ce que nous dirons à la fin de cette étude, à propos des tentatives d’organisation de Congrès ou d’Association maçonniques internationales, il apparaît donc que, contrairement aux préjugés en cours, la franc-maçonnerie n’obéit pas à une directive, à un mot d’ordre donné par une autorité supérieure qui régirait tous les francs-maçons du monde. Il apparaît, au contraire, que beaucoup de « Grandes loges » ont des tendances philosophiques diverses ou contradictoires qui ne leur permettent d’avoir entre elles aucune espèce de rapports. Il est par exemple de notoriété publique que les Grandes loges anglaises ou américaines placées sous l’invocation du « Grand Architecte de l’Univers », sont essentiellement religieuses et traditionalistes. Les candidats doivent prêter serment sur la Bible ; la croyance en Dieu et dans l’immortalité de l’âme constituent pour tous leurs membres un article de foi. Les réunions de ces Grandes loges commencent par des prières et sont exclusivement consacrées au cérémonial maçonnique. Les controverses sur des sujets philosophiques, économiques ou politiques n’y ont pas la moindre place. Ces réunions ne constituent que des cérémonies consacrées à des admissions, d’après les rituels en usage, et généralement suivies de banquets.

Ces Grandes loges (anglaises ou américaines) prétendent être restées fidèles à la véritable tradition maçonnique, et elles considèrent avec une sorte d’horreur les organisations maçonniques plus émancipées, qui ont écarté de leurs constitutions ou de leurs rituels toute formule religieuse, toute obligation de croyance, et qui ont peu à peu introduit dans leurs réunions l’étude des problèmes philosophiques, scientifiques et autres que pose l’évolution des sociétés humaines.

Entre ces Grandes loges et les dernières, il n’existe, croyons-nous, aucune espèce de rapports officiels ni officieux. C’est ainsi que les maçonneries latines, et plus spécialement la principale d’entre elles, le Grand-Orient de France, ne sont pas reconnues par la plupart des Grandes loges anglo-saxonnes. C’est ce qu’indiquent les annuaires de ces diverses associations et les comptes rendus de leurs assemblées générales ou convents.

Nous ignorons si ces divergences sont de nature à s’atténuer ou à disparaître, et si leur disparition donnerait à la franc-maçonnerie une force et une autorité plus grandes, qu’elle ne recherche peut-être pas. Nous y avons fait allusion uniquement pour démontrer que la franc-maçonnerie ne constitue pas une association, ayant un but, une programme, une méthode, des moyens d’action concertés, mais un ensemble de groupements tantôt reliés les uns aux autres, tantôt indépendants et s’ignorant ou se combattant mutuellement.

Et cependant il y a un lien qui semble unir les membres de toutes ces association, de tous ces groupements, et qui constitue le caractère spécifique ou, si l’on veut, l’originalité de la franc-maçonnerie.

Ce lien consiste principalement dans l’origine commune des associations maçonniques. Nous aurons un peu plus loin l’occasion de donner sur ce point quelques renseignements historiques.

De cette origine commune, les francs-maçons du monde entier tiennent tout d’abord cet esprit d’étroite fraternité qui est à la base même de leur institution. Les maçons, pour symboliser cet esprit, s’appellent entre eux « frères » et leurs constitutions proclament qu’ils ont pour devoir de s’aimer, de s’entraider et de s’éclairer mutuellement. Elles proclament aussi « qu’il est du devoir de la franc-maçonnerie d’étendre à l’humanité toute entière les liens fraternels qui unissent ses membres » (Article 1er de la Constitution du Grand-Orient de France).

Pour atteindre ce double but, la franc-maçonnerie demande à tous ses membres une bienveillance et une tolérance mutuelles basées sur le respect de la personnalité et de la liberté individuelles. Elle veut agir non par la contrainte mais par la persuasion et par l’exemple. Elle laisse à chacun de ses membres la liberté de ses conceptions ou de ses opinions. Une seule réserve, nous l’avons vu, dans les règlements de certaines associations maçonniques, c’est le respect de certaines traditions, à leur point de vue essentielles, et sans lesquelles, dit-on, la maçonnerie cesserait d’être la maçonnerie : la croyance dans l’être divin et dans l’immortalité de l’âme.

C’est un beau et splendide programme. Pour le réaliser, la maçonnerie entend n’admettre parmi ses membres que des hommes parfaitement honnêtes et droits ; elle veut que ces hommes, par la pratique des cérémonies maçonniques, par leur fréquentation mutuelle, s’efforcent d’élever leur cœur, leur caractère, leur intelligence, et qu’ils puissent ainsi devenir des exemples et des guides pour les autres hommes, pour les « profanes ». Elle veut que les maçons soient les hommes « les meilleurs et les plus éclairés » et qu’ils préparent ainsi l’avènement d’une humanité elle-même meilleure, elle-même plus éclairée.

La franc-maçonnerie, ainsi conçue, ne vise pas à conquérir la puissance publique. Elle est au-dessus des sectes, des partis, des religions, des intérêts qui séparent les peuples ou les classes sociales. Sa force ne réside pas dans son influence sur les gouvernements des nations. Et c’est peut-être la raison pour laquelle elle n’a pas recherché ou n’a pas considéré jusqu’ici comme essentielle une centralisation, une unité plus grande de ses efforts, et la création d’un organisme central ou d’une autorité commune à tous ses adeptes. Elle veut convaincre et non pas gouverner. Elle veut améliorer les hommes et non les dominer. Elle s’adresse à l’individu et non aux groupes sociaux ou nationaux.

La franc-maçonnerie est ainsi amenée à proclamer l’égalité de tous les hommes et c’est en effet un principe qu’elle a inscrit dans ses constitutions et dans ses rituels, bien avant la Révolution française. Tous les « frères » maçons à quelque nation, à quelque condition sociale qu’ils appartiennent, sont considérés comme égaux. Sans doute, et c’est là l’une des originalités de l’institution, provenant elle aussi de ses origines, il y a une hiérarchie maçonnique, il y a des « grades ». Dans la loge, il y a des apprentis, des compagnons et des maîtres. Dans des ateliers dits « supérieurs », il y a des frères qui possèdent des dignités ou des grades. Mais les constitutions et les règlements de toutes les « Grandes loges », de toutes les « obédiences » proclament qu’il s’agit d’une hiérarchie de devoirs et non d’une hiérarchie de droits. Tous les documents que nous avons pu consulter, qu’ils soient contemporains ou des siècles précédents, insistent sur l’égalité des frères au sein de la loge, sous la seule réserve des attributions conférées aux « officiers », c’est-à-dire aux membres du bureau chargés des fonctions administratives et qui sont choisis par leurs frères suivant des modalités diverses.

Ceci dit, il est certain qu’il existe dans tous les « ateliers maçonniques » cette distinction entre apprentis, compagnons et maîtres, qui semble constituer l’un des caractères essentiels de toute organisation se réclamant de la franc-maçonnerie. Le titre de franc-maçon, et les degrés ou grades que nous venons d’énumérer, sont acquis au moyen de « l’initiation » qui révèle au candidat les formes, les signes, et les symboles en usage dans les cérémonies maçonniques.

L’usage du symbole, c’est encore l’originalité spécifique de la franc-maçonnerie, le lien qui parait unir tous les francs-maçons quelle que soit l’organisation à laquelle ils appartiennent.

Les symboles maçonniques, eux aussi, se rattachent à l’origine historique de la franc-maçonnerie. Ils sont empruntés presque toujours à l’art de bâtir auquel se consacraient, ainsi que nous le verrons, les premiers francs-maçons, les francs-maçons opérateurs du moyen-âge.

Nous plaçant, dans cette notice, à un point de vue purement objectif, nous n’avons pas à nous occuper des critiques faciles que la franc-maçonnerie a pu s’attirer par des usages et des pratiques que l’on a cherché souvent à ridiculiser, que des hommes pourtant sympathiques à tout effort de progrès social jugent inutiles ou même parfois puérils et qu’ils donnent comme la raison ou le prétexte de leur refus de solliciter leur admission dans les loges.

Il ne nous appartient pas de rechercher si, parmi ces formes symboliques, parmi ces signes et ces cérémonies traditionnelles, certains ne sont pas devenus plus nuisibles qu’utiles au rôle que la franc-maçonnerie s’est donné dans le passé et entend encore assumer dans l’avenir.

Nous cherchons seulement à définir ce qu’est la franc-maçonnerie, et ce qui, au travers des divergences et des dissentiments auxquels nous avons fait allusion, réunit sous des idées ou des principes communs les hommes affiliés, dans tous les pays du monde, aux diverses organisations qui se réclament de l’Ordre maçonnique. C’est la tâche, et c’est la seule tâche qui s’impose au rédacteur d’un article de dictionnaire, qui a pour mission de renseigner le lecteur, en lui laissant le soin de critiquer ou de juger.

La vérité est que, dans tous les documents maçonniques que nous avons pu consulter, l’attachement aux symboles, le respect des formes traditionnelles de la franc-maçonnerie, sont considérés comme le devoir élémentaire du franc-maçon.

Ces formes, pour tous les francs-maçons, quelle que soit leur « obédience », quelle que soit leur nationalité, pour les libres penseurs comme pour ceux qui paraissent encore attachés aux religions du passé, symbolisent l’œuvre même, la raison d’être et le but de leur institution.

Elles ont séduit les francs-maçons des siècles précédents. Elles surprennent peut-être au début les nouveaux « initiés ». Mais il faut croire qu’elles contiennent en elles une force et une influence singulières, puisqu’ils arrivent à les aimer, à les pratiquer et à les défendre contre toutes les injures. Peut-être même s’y attachent-ils en raison directe de ces attaques et de ces injures. Au moins, dans leur pensée, ces formes et ces symboles contiennent-ils pour ceux qui les emploient un enseignement fécond et une espérance, tandis que tant d’autres formes et tant d’autres symboles, qu’ils soient en usage dans la vie courante, ou qu’ils soient employés par les sectes religieuses, n’ont pour résultat que de contribuer à maintenir les hommes dans l’esclavage, dans l’abrutissement, dans l’ignorance et dans la routine.

La truelle, le marteau, l’équerre, le niveau, le compas, la règle, tous les outils employés par le tailleur de pierres, par le maçon, par l’architecte, autant d’outils symboliques que les rituels maçonniques mettent, suivant les grades, dans les mains de l’initié. Au moyen de ces outils, le franc-maçon collabore à la construction du temple. Il ne s’agit plus, comme au moyen-âge, de bâtir des cathédrales, mais, ainsi que nous l’expliquent les innombrables écrits maçonniques depuis deux siècles répandus dans le public, il s’agit de construire un temple idéal, qui ne sera jamais achevé, parce que l’homme devra toujours chercher à s’élever dans l’échelle des êtres ; il s’agit de préparer une société meilleure, où régneront de plus en plus la fraternité, la tolérance, la bonté, la paix entre tous les hommes.

Ainsi tous ces outils, tous ces signes, toutes ces formules, symbolisent et stimulent l’effort individuel ; ils signifient pour les maçons l’efficacité de la méthode qui nous est déjà apparue comme la méthode propre de la franc-maçonnerie, celle qui veut provoquer et réaliser le progrès de la société et de l’humanité par le travail persévérant, patient, continu de l’être humain, confiant dans son effort et dans ses destinées.

Il n’est pas surprenant que ce symbolisme puisse donner lieu à des interprétations diverses, dont nous trouvons la trace dans les écrits maçonniques. Il n’est pas surprenant que les diverses associations de francs-maçons ne soient pas toujours d’accord sur la route à suivre, sur les moyens à employer, sur les principes même parfois. Mais, au fond de tout ce symbolisme, il y a un hymne au développement de la personnalité humaine et c’est cela surtout, beaucoup plus peut-être que la ressemblance des pratiques et des usages, qui constitue, malgré tant d’oppositions et de malentendus, l’unité et, suivant l’espérance de ses adeptes, la pérennité de l’Ordre maçonnique.

Peut-être un rapide historique des origines de la franc-maçonnerie moderne permettra-t-il de préciser encore mieux les tendances de l’institution et d’apprécier le rôle qu’elle joue dans la société contemporaine.


II

Il n’est plus guère contesté aujourd’hui que la franc-maçonnerie tire son origine des collèges de maçons constructeurs ou tailleurs de pierre du moyen-âge. L’art de bâtir comportait des connaissances, ou, comme on disait autrefois, des « secrets » grâce auxquels les architectes ou constructeurs étaient entourés d’une considération particulière (V. au mot architecture) dans l’antiquité. Vitruve, qui dédia à l’empereur Auguste son Traité d’architecture, exige chez l’architecte non seulement des connaissances techniques, mais des connaissances en médecine, en jurisprudence, en rhétorique, en mathématiques, en géométrie, en physique, en histoire, etc. Plus tard, au xvie siècle, Philibert Delorme reconnaît aussi ces études comme indispensables à l’architecture. Ce fut le métier le plus prisé de l’antiquité, et dès lors les bâtisseurs jouissaient de privilèges dus à la particularité de leur art.

Au moyen-âge, les maçons constructeurs, depuis une époque très reculée, étaient groupés en guildes et en confréries. Ils avaient des signes de reconnaissance, inconnus des profanes et des simples ouvriers qui ne possédaient aucun secret. Ils allaient où on les appelait. N’appartenant généralement pas au pays où ils travaillaient, ils étaient des maçons libres, des freemasons. Ils avaient des franchises que ne connaissaient pas les autres corps de métier. Ils étaient soumis à des juridictions spéciales qui, en France, furent confirmées par les rois Charles IX, Henri IV, Louis XIII et Louis XIV. Par eux furent bâties les cathédrales du moyen-âge, par exemple la cathédrale de Strasbourg. Auprès de chacun de ces monuments, les maçons se trouvaient réunis dans une baraque en planche, hutte ou lodge. La loge, qui plus tard est devenue le titre distinctif des groupements maçonniques, c’était donc primitivement l’endroit où ils sr réunissaient, peut-être même où ils habitaient, pendant l’édification de l’ouvrage entrepris.

Les francs-maçons possédaient la considération publique et il semble qu’ils s’efforçaient de la mériter par la dignité de leurs coutumes. Dans les traités du xvie siècle qui parlent de leur art, on leur recommande, en plus de la science requise pour l’exercice de leur métier, la probité, la franchise, la délicatesse. Ils étaient liés entre eux par une solidarité étroite qui se manifestait dans de nombreuses circonstances, solidarité qui d’ailleurs n’était pas un caractère particulier de leurs confréries.

Ils comprenaient des apprentis et des maîtres compagnons qui étaient « initiés » au secret de l’art.

Enfin il y avait dans certaines villes des Mères-loges, comme celle de Strasbourg, qui possédait sur les autres ateliers une sorte de juridiction.

Il paraît certain aussi que les caractères particuliers de la profession, les connaissances qu’elle nécessitait, les déplacements fréquents des compagnons tailleurs de pierre, peut-être aussi l’orgueil de traditions et d’usages qu’ils prétendaient faire remonter à une haute antiquité, avaient donné aux membres de cette corporation une sorte d’indépendance, des notions de libéralisme et de cosmopolitisme, qu’ils se transmettaient de génération en génération. Quelques-uns de leurs ouvrages en portent la trace. C’est ainsi que dans la galerie supérieure de la cathédrale de Strasbourg une procession d’animaux a été taillée dans la pierre. Elle est conduite par un ours qui porte la croix. Un loup tenant un cierge allumé y précède un porc et un bélier chargés de reliques ; tous ces quadrupèdes défilent pieusement, tandis qu’un âne figure à l’autel, disant la messe.

Revêtu d’ornements sacerdotaux, un renard prêche à Brandebourg devant un troupeau d’oies.

Les exemples de cette nature abondent. On rencontre en particulier des jugements derniers parfois fort subversifs, en ce sens que, parmi les damnés, figurent couramment des personnages couronnés ou mitrés. Le pape lui-même, coiffé de la tiare et flanqué de cardinaux, a été voué aux flammes éternelles sur le portail du munster de Berne. Les maçons constructeurs prétendaient, au point de vue religieux, ne relever directement que du pape. On voit cependant qu’ils n’étaient pas toujours respectueux de cette autorité suprême.

La considération dont jouissaient les francs-maçons avait poussé depuis longtemps de grands personnages à les protéger et même à faire partie de leurs corporations à titre de membres honoraires. L’usage se répandit de plus en plus d’accepter dans les confréries ou loges de maçons des membres étrangers à la profession et que pour cette raison l’on appelait des maçons acceptés. M. Lantoine, dans son Histoire de la Franc-Maçonnerie à laquelle nous empruntons quelques-uns des détails donnés plus haut, cite une décision prise en 1703 par la loge Saint-Paul, de Londres : « Les privilèges de la maçonnerie ne seront plus désormais le partage exclusif des maçons constructeurs, mais, comme cela se pratique déjà, des hommes de différentes professions seront appelés à en jouir, pourvu qu’ils soient régulièrement approuvés et initiés par l’Ordre ».

L’art de bâtir, tel qu’il était pratiqué par les anciennes corporations ou loges de francs-maçons, avait subi depuis le xvie siècle une décadence progressive. L’architecture religieuse, avec ses procédés et ses secrets de métier, faisait place à l’architecture moderne.

Les corporations franc-maçonniques cessèrent d’être les organismes nécessaires des grands travaux de construction.

Dans les loges, dès la fin du xviie siècle, il semble d’ailleurs que les maçons acceptés, les non professionnels, étaient beaucoup plus nombreux que les anciens maçons opérateurs. Insensiblement les traditions tendaient à s’effacer et à se perdre. C’est le moment où va naître la franc-maçonnerie spéculative faisant suite à la franc-maçonnerie opérative, lui empruntant sous forme de symboles, ses usages, ses outils, son langage, et surtout ses traditions de libéralisme et de fraternité.

En 1717, quatre loges de Londres, qui depuis longtemps ne célébraient plus leur fête annuelle, se réunissent, se constituent en Grande loge et élisent un Grand Maître. Le nouveau gouvernement maçonnique charge un de ses membres, le pasteur Anderson, de recueillir les anciennes traditions et les usages de la corporation. Et en 1723 il publie ce travail en un ouvrage : le Nouveau Livre des Constitutions des Francs-Maçons.

Certains passages de ce livre ont fait l’objet de discussions ardentes depuis deux siècles entre les diverses sociétés maçonniques. Nous ne pouvons pas, dans cette courte notice, retracer l’histoire de ces controverses. Citons seulement le passage concernant les religions. Peut-être explique-t-il l’attitude violemment hostile que l’Eglise catholique romaine a prise dès le début, en France, contre les loges maçonniques.

« Bien que, dans les temps anciens, les maçons aient été, dans chaque pays, soumis à l’obligation de pratiquer la religion dudit pays, quelle qu’elle fût, on estima désormais plus convenable de ne leur imposer d’autre religion que celle sur laquelle tous les hommes sont d’accord et de leur laisser toute liberté quant à leurs opinions particulières ; il importe donc qu’ils soient bons, loyaux, gens d’honneur et de probité, quelles que soient les confessions ou les croyances qui les distinguent. De la sorte, la maçonnerie devient le Centre d’Union et le moyen d’établir une amitié sincère entre personnes qui, autrement, resteraient à jamais étrangères les unes aux autres. »

Les loges maçonniques, dès lors, se multiplient et se développent. Des Anglais proscrits, dit-on, comme partisans des Stuarts, fondent en France en 1725 la première loge maçonnique. Un grand nombre d’autres « ateliers » se constituent. L’esprit frondeur qui gagne les esprits dans la noblesse, dans le clergé, dans la bourgeoisie, sans doute aussi l’attrait du mystère, le goût de la magie, de l’occultisme, la curiosité de connaître par l’initiation les secrets dont tout le monde parlait, tout cela mit, dès les débuts, la franc-maçonnerie à la mode. Elle se répandait en Angleterre, aux États-Unis, en Allemagne, en Scandinavie ; elle y conservait un caractère quasi-religieux qu’elle n’a pas encore perdu de nos jours. Elle n’y est restée remarquable que par le grand nombre de ses adhérents, pris le plus souvent parmi les représentants des « hautes classes » de la société. Il est sans autre intérêt d’insister sur l’histoire de l’Ordre maçonnique dans ces pays.

Rappelons seulement que d’innombrables légendes commencèrent dès lors à circuler sur l’origine de « l’institution ». Ces légendes n’ont eu généralement d’autre but que d’expliquer soit la fondation de nouvelles Grandes loges cherchant à discuter les titres de celles qui existaient déjà, soit la création de grades ou de dignités maçonniques. C’est toute une histoire, confuse et complexe, reproduisant des traditions ou des symboles que l’on fait parfois, remonter à une antiquité prodigieuse. Tout cela est sans intérêt pour nous.

Mais pendant que dans la plupart des pays étrangers, la franc-maçonnerie restait, ce qu’elle est encore aujourd’hui, une sorte de vaste société de secours mutuels, attachée à de vieilles coutumes et à des cérémonies symboliques traditionnelles, elle suivait, en France et dans quelques pays voisins, sous le coup de fouet de la haine et de la persécution religieuses, une évolution remarquable, sur laquelle il est nécessaire d’insister pour comprendre la situation actuelle de cette association, telle que nous l’avons décrite au début de cette étude.


III

L’Église romaine aperçut vite le danger que pouvait présenter, pour sa domination sur les consciences, une association qui, sans combattre la religion, proclamait pour l’individu les droits de la conscience et plaçait à la base de son institution des devoirs de fraternité indépendants de tout dogme religieux.

Dès 1738, le pape Clément XII, dans sa bulle In eminenti, condamne et défend les Assemblées de francs-maçons et interdit aux fidèles, sous peine d’excommunication, toute espèce de rapports avec leurs associations.

Cette bulle devait rester sans effet en France, les magistrats du Parlement de Paris en ayant constamment refusé l’enregistrement. Elle ne fut donc jamais légalement promulguée dans les Etats de Sa Majesté très chrétienne, pas plus que la Constitution apostolique de 1751 qui contenait des dispositions analogues.

Comment lutter contre la mode ? Et il était de bon ton d’entrer dans les loges. Prêtres, nobles et bourgeois sollicitent à l’envi leur « initiation ». Lorsque se fonde la Grande loge de France, devenue plus tard, en 1773, le Grand Orient de France, de grands seigneurs, des princes du sang, acceptent de se mettre à la tête de l’Ordre. C’est le duc d’Antin, pair de France, qui, selon la tradition, prononce, à la fête de l’Ordre, en 1740, un discours dont certains passages ont été souvent cités, comme constituant une sorte de catéchisme de la maçonnerie nouvelle.

Les bulles du Pape n’excommuniant pas nommément les francs-maçons, de hauts membres du clergé se rencontrent dans les loges, malgré toutes les défenses, avec de simples prêtres, des magistrats du Parlement, des littérateurs, des officiers et même de simples soldats : la plus haute noblesse et la plus basse roture se coudoient.

En 1773, à la suite de dissensions sans grand intérêt pour nous, le Grand Orient de France se constitue ; il adopte pour le choix des « vénérables » de loges le système électif et il proclame pour devise la fameuse trilogie : liberté, égalité, fraternité.

Le nombre des loges se multiplie. L’une d’elles, la loge des « Neuf sœurs » (les neuf muses) compte parmi ses membres, à côté de représentants de la meilleure « noblesse » tout ce que la science, la littérature, la philosophie compte de noms connus à l’époque. Voltaire est initié en grande pompe dans les dernières années de sa vie. Lalande, Diderot, d’Alembert, Franklin, Condorcet, font partie des loges.

De grandes dames, curieuses de pratiquer « l’art royal », ne veulent pas se contenter de participer aux fêtes que donnent les loges maçonniques. Comme l’accès des loges régulières leur est interdit par les traditions et les statuts de l’institution, on crée pour elles ce qu’on appelle encore aujourd’hui des loges d’adoption.

Enfin l’armée royale elle-même est gagnée par le mouvement. Dans chaque régiment se constitue une loge maçonnique, où parfois un sous-officier remplit les fonctions de vénérable. A la veille de la Révolution, il y a en France près de 700 loges maçonniques et, sur 110 régiments, il y en a 69 qui possèdent leur loge. Et l’état du Grand Orient de France, imprimé à la veille de la Révolution, indique même, sous le titre de loge des « Trois Frères », à l’Orient de la Cour, un atelier composé de personnages et sans doute principalement de militaires, appartenant au personnel de la Cour. « Les Trois Frères » comprennent le roi Louis XVI et ses deux frères, le comte de Provence, depuis : Louis XVIII, et le comte d’Artois, depuis : Charles X. Nous ignorons d’ailleurs s’ils ont été réellement initiés ou s’ils ont jamais assisté à une cérémonie maçonnique. Toujours est-il que, à la Restauration et malgré l’adulation dont la maçonnerie fit preuve à l’égard de Napoléon 1er, malgré les souvenirs de la Révolution, Louis XVIII et Charles X laissèrent vivre les loges maçonniques qui, d’ailleurs, brûlant allègrement ce qu’elles avaient adoré, se prosternèrent aux pieds du nouveau pouvoir.

Revenons à la Révolution. L’influence de la franc-maçonnerie sur la préparation et sur le développement de la Révolution française a fait l’objet de nombreuses controverses. Il est certain qu’un grand nombre de membres des Assemblées révolutionnaires, parmi les plus connus, avaient appartenu aux loges maçonniques. Il est non moins certain qu’un grand nombre de membres de la noblesse et du clergé, émigrés dès les premières années de la tourmente, en faisaient également partie. Il est enfin de notoriété que les loges maçonniques, de 1789 à 1795, ont cessé toute réunion et toute manifestation. Que conclure ?

Il n’apparaît pas qu’il ait pu y avoir une action concertée, ou même de simples travaux ou des études quelconques, dans les loges maçonniques, en vue de préparer les grands événements de la fin du xviiie siècle. Il y avait dans les loges trop d’éléments divers ou même opposés, pour qu’un travail de ce genre ait pu être fait sans qu’il eût soulevé des protestations, des discussions, dont la trace serait venue jusqu’à nous. Les encyclopédistes, comme Diderot, les philosophes et les littérateurs comme Voltaire, et tant d’autres qui d’après les Annuaires imprimés ont appartenu aux loges, les d’Alembert, les Lalande, les Helvétius, paraissent avoir été initiés à la fin de leur carrière. Ils ont seulement apporté à la franc-maçonnerie un peu de leur autorité et de leur célébrité. Et quant aux orateurs et aux acteurs de la Révolution, rien ne prouve qu’ils aient puisé dans la fréquentation des loges maçonniques leur formation intellectuelle ou les idées qu’ils ont plus tard jetées du haut de la tribune des Assemblées.

Nous ne nous attarderons pas plus longtemps à ce jeu puéril. La franc-maçonnerie n’a pas fait la Révolution : elle est elle-même un produit de l’évolution qui devait y aboutir. Pour rester dans la vérité scientifique et, sans doute, aussi, dans la vérité historique, disons seulement que beaucoup d’hommes ont trouvé dans les loges des sentiments, des idées, des usages et même des formules qui les ont préparés aux événements formidables dont ils ont été ou les simples témoins, ou parfois les auteurs et quelquefois les victimes.

Les sentiments d’égalité répandus dans les réunions maçonniques ont peut-être constitué l’un des éléments qui ont facilité, après le 20 juin 1789, la réunion de la noblesse et du clergé au Tiers-État. Peut-être aussi l’existence dans la plupart des régiments de loges maçonniques a-t-elle, dans une certaine mesure, provoqué les résistances qui, à certains jours de la Révolution, au 12 juillet 1789 par exemple, ont empêché la Royauté de jeter l’armée sur le peuple. Il y a là trop de points obscurs pour que l’historien puisse présenter des affirmations.

Mais ce qui reste certain, c’est que la phraséologie révolutionnaire, dans l’ensemble, se rapproche singulièrement des discours, des « morceaux d’architecture » des loges. La Révolution a traduit en actes ou en lois les idées qui avaient cours dans la partie la plus éclairée de la nation, et notamment dans les groupements maçonniques qui couvraient à cette époque le territoire. A ce point de vue sans aucun doute, les loges maçonniques ont contribué largement à la préparation du mouvement révolutionnaire, et il serait aussi faux de nier leur action que de leur attribuer dans le développement des faits et des événements, une influence qu’il leur était impossible d’avoir.

La Révolution vaincue, les loges, peu à peu, ouvrent de nouveau leurs temples. Napoléon hésite et finit par prendre le parti de tolérer la franc-maçonnerie en la surveillant de près. C’est aussi à ce parti que se résoudront, avec quelque regret semble-t-il, les gouvernements qui se succèdent pendant le cours du siècle jusqu’au 4 septembre 1870. Aucun document certain ne permet de dire si le vieil esprit révolutionnaire, si même l’esprit libéral de la franc-maçonnerie du xviiie siècle dominait pendant cette période dans les loges. Notons seulement qu’après la Révolution de février, les loges vont en corps à l’Hôtel de Ville, féliciter le Gouvernement provisoire, dont les membres, paraît-il, appartenaient tous ou presque tous à l’Ordre. En 1871, pendant la Commune, nous voyons encore la maçonnerie se manifester publiquement. Elle prêche la concorde entre le Gouvernement du peuple et celui de Versailles. Elle va, geste symbolique, mais inutile, planter ses étendards sur les fortifications, entre les deux armées. Ces quelques faits connus, d’autres encore qu’il serait trop long d’énumérer, permettent d’affirmer que le personnel des loges maçonniques s’est peu à peu modifié au cours du siècle. Sous la pression violente et haineuse du haut clergé, inféodé à Rome, les prêtres ont cessé peu à peu de fréquenter les loges. D’ailleurs « l’infaillibilité » du pape, proclamée par le Concile du Vatican en 1870, donne une autorité plus grande aux condamnations et aux excommunications de l’Église. D’autre part, l’ancienne noblesse, la bourgeoisie riche, et aussi celle des classes dites libérales, qui garnissent les bancs de la Constituante, de la Législative, de la Convention, sont retombées sous l’influence des congrégations dont le développement atteint des proportions que n’avait jamais connues l’ancien régime. Ce ne sont plus les livres des philosophes, ce sont les enseignements du Syllabus qui forment le cerveau de l’immense majorité des jeunes gens dans l’Enseignement secondaire ou même supérieur. Napoléon Ier a su d’ailleurs imposer des méthodes et des programmes d’éducation qui donnent toutes garanties au Pouvoir. L’enseignement public comme l’enseignement privé n’ont d’autre grande préoccupation que d’écarter toute pensée, toute idée « subversive ». Les souvenirs des journées révolutionnaires, les agitations et le mouvement d’idées qui ont précédé et suivi la Révolution de 1830, plus tard les journées de Juin, enfin plus récemment la Commune, ont rejeté la bourgeoisie, par peur des innovations qu’elle redoute, dans le conservatisme le plus étroit, le plus sectaire. Les « grands bourgeois » aujourd’hui encore, après cinquante ans de forme républicaine, haïssent et dénigrent la République, malgré qu’Ils sollicitent et qu’ils obtiennent, pour leurs enfants, les postes les plus enviés, les fonctions publiques les plus honorées, les plus rétribuées, celles qui permettent d’agir le mieux sur la direction de la politique intérieure ou extérieure, et de faire la paix ou la guerre suivant les intérêts des industriels et des financiers, présentés comme étant les intérêts essentiels du pays, ceux qu’il faut sauvegarder même au prix du sang.

Cette évolution de l’esprit bourgeois au cours du dernier siècle, si souvent retracée, et à laquelle nous avons dû faire une allusion rapide, permet d’expliquer en partie comment le recrutement des loges maçonniques a, lui-même, peu à peu évolué. Plus qu’au xviiie siècle, c’est la petite bourgeoisie, à tendances plus libérales, plus « avancées », qui garnit les « colonnes » des ateliers. Joseph de Maistre est un des derniers catholiques militants qui ait appartenu à la franc-maçonnerie. Sous l’influence des anathèmes des prêtres et des moines, des calomnies, des injures, on peut dire que les catholiques désertent peu à peu les temples. Ils y laissent la place aux frères dégagés des dogmes religieux, à ceux qui appartiennent à d’autres confessions religieuses. Et la nécessité de se défendre dresse de plus en plus la franc-maçonnerie en ennemie de l’Église romaine. Si, en Angleterre, aux États-Unis, les Églises protestantes avaient suivi la même politique, il est facile d’admettre ou que la franc-maçonnerie s’y fût éteinte, ou qu’elle y fût devenue peu à peu, comme en France, la plus puissante des Associations de libre pensée.

Le Grand Orient de France adopte encore, en 1849, une Constitution dont l’article premier rend obligatoires pour les maçons la croyance en Dieu et dans l’immortalité de l’âme. Peut-être allait-on ainsi plus loin qu’Anderson lui-même dans les primitives Constitutions dont nous avons parlé. Mais, en 1877, le Convent du Grand Orient a supprimé dans ses statuts cette formule. Par voie de conséquence l’invocation « A la gloire du Grand Architecte de l’Univers » que nous trouvons en tête de tous les vieux documents maçonniques imprimés, disparaît depuis cette époque ; nous ne la retrouvons plus sur les publications ou documents plus récents.

Certaines maçonneries étrangères, notamment celles de Grande-Bretagne et des États-Unis, paraissent avoir rompu toutes relations, à la suite de ces votes, avec la Grande Association française. Cette dernière, dans de nombreuses brochures, dans de nombreux discours publiés depuis, a expliqué que les décisions de 1877 ne signifiaient pas du tout que les francs-maçons français condamnaient telle ou telle opinion religieuse ou philosophique, encore moins qu’ils entendaient à l’avenir refuser l’admission d’un candidat en raison de sa religion ou de ses conceptions quelles qu’elles fussent. On soutient au contraire qu’en supprimant dans sa Constitution où elle ne figure d’ailleurs que depuis 1849, la nécessité d’une croyance religieuse déterminée, la franc-maçonnerie française s’est conformée étroitement aux plus pures et aux plus anciennes traditions de la franche maçonnerie, aussi bien qu’à un principe élémentaire de liberté de conscience.

En raison du caractère purement objectif de cette étude, nous éviterons de prendre parti dans cette querelle. Aussi bien, nous l’avons déjà dit, il n’y a là sans doute, de la part des obédiences étrangères, qu’un prétexte, et les divergences qui paraissent les séparer de la maçonnerie française reposent-elles sur des causes autrement profondes, disons même autrement graves, que ces discussions d’ordre théologique. Le Grand Orient de France et les sociétés maçonniques qui obéissent à son influence, ont ajouté, sinon un idéal nouveau au vieil idéal proclamé par les ancêtres du xviiie siècle, tout au moins peut-être des méthodes nouvelles. Il a cessé d’être une maçonnerie purement mystique et contemplative, ne s’occupant que du perfectionnement de l’individu et attendant de cette unique méthode, de cet unique moyen d’action si l’on veut, les progrès de l’humanité. Sous la poussée violente de l’attaque cléricale, il s’est efforcé de s’organiser pour la propagande et pour l’action extérieure, pour le rayonnement au dehors des idées, des travaux maçonniques. C’est cette évolution nouvelle que nous chercherons à définir pour terminer cette étude.


IV

Comme à l’époque qui a précédé la Révolution de 1789, la plupart des hommes qui ont participé, après le 4 Septembre 1870, à la constitution et à l’organisation de la nouvelle république avaient appartenu aux loges maçonniques. Aux prises non seulement avec les anciens partis monarchiques, plus ou moins camouflés sous une étiquette républicaine ou libérale, mais plus encore avec les représentants de l’Église romaine révoltés contre la législation dite laïque, les hommes de la troisième République ont cherché dans la franc-maçonnerie un appui pour l’œuvre politique et sociale qu’ils avaient entreprise, et qui n’était que l’application des principes de liberté de conscience et de solidarité proclamés par cette grande association.

Les loges maçonniques elles-mêmes, laissant peut-être une place moins grande aux cérémonies purement symboliques, ont de plus en plus volontiers abordé, dans leurs réunions, l’étude d’une multitude de problèmes non seulement philosophiques ou moraux comme autrefois, mais d’économie politique, de sociologie et même parfois de pure politique. Les ordres du jour publiés dans les Revues maçonniques, les comptes rendus officiels des Assemblées générales annuelles ou Convents, permettent de suivre cette évolution. Sans doute paraît-il y avoir des francs-maçons qui considèrent ces changements avec une certaine inquiétude. Ils préfèrent « l’ancienne méthode », celle qui n’a trait qu’au perfectionnement individuel par la pratique du symbolisme. Mais la grande majorité des francs-maçons d’aujourd’hui pousse l’Ordre dans le sens de l’action extérieure et cherche à augmenter son influence et son autorité au dehors. Les conférences faites dans les loges sont répandues au moyen de tracts ou de brochures ; des « tenues blanches » auxquelles le public est convié, sont organisées ; des revues périodiques publient les travaux considérés comme les plus intéressants.

Les organismes directeurs de la maçonnerie, dans toutes leurs publications ou manifestations extérieures, évitent d’ailleurs avec soin tout ce qui pourrait placer l’Association sous l’influence d’un groupe ou d’un parti quelconque. Il semble bien, à cet égard, que tous les maçons soient d’accord pour sauvegarder l’indépendance de l’Ordre et pour rester ainsi fidèles à ses plus anciennes traditions. Mais ils estiment qu’ils ont le devoir d’agir, lorsque les destinées de « la démocratie laïque » paraissent en péril.

C’est ainsi que la franc-maçonnerie s’est livrée, depuis trente ans, à diverses manifestations contre l’antisémitisme, contre le nationalisme chauvin des antidreyfusards, contre la politique de régression qui a été pratiquée sous l’étiquette du Bloc National. Nous avons fait allusion déjà à la fameuse affaire des fiches. Trahi comme il l’est encore aujourd’hui par ses hauts fonctionnaires, par ses magistrats, par ses officiers, le gouvernement républicain, à l’époque de Waldeck-Rousseau et de Combes, semble bien, d’après les documents publiés par le Grand Orient lui-même, avoir fait appel aux membres des loges pour obtenir des renseignements sur la mentalité et sur l’attitude politique de certains fonctionnaires. Livrées par la trahison d’un employé, les fiches ainsi rédigées provoquèrent dans le clan réactionnaire une explosion de fureur et de vertueuse indignation qui fut très habilement entretenue et répandue par la grande presse. Les francs-maçons n’avaient fait évidemment que ce que pratiquent avec des moyens d’action bien plus puissants et bien plus efficaces les groupements réactionnaires et ce que l’Église romaine a toujours fait elle-même. La grande bourgeoisie était prise la main dans le sac, combattant d’un côté la République, mais sollicitant et obtenant les faveurs et les postes qui lui permettent en réalité de la diriger conformément à ses préjugés, à ses passions et à ses intérêts.

En somme, la franc-maçonnerie française estime que, sans rien abandonner des traditions et des principes essentiels de l’Ordre, l’évolution de la société peut l’amener, pour réaliser l’idéal de ses fondateurs, à ajouter à l’action purement individuelle, jusqu’ici seule envisagée, ce que nous pourrions appeler une action collective organisée. L’étude et le travail maçonniques, à l’intérieur des ateliers, seraient complétés par l’action extérieure, indépendante de toute influence purement politique, et se manifestant dans le sens des idées générales d’évolution et de progrès social que les premiers grands maîtres de la maçonnerie ont proclamées il y a deux siècles, et qui sont contenues en puissance non seulement dans les Constitutions d’Anderson, mais dans l’esprit qui animait les maçons opérateurs du moyen-âge.

Il semble bien que la franc-maçonnerie française, en évoluant et en s’organisant ainsi, ait la prétention d’être beaucoup plus fidèle aux véritables traditions et au but véritable de l’Ordre, que certaines maçonneries étrangères, qui la combattent et qui la taxent d’hérétique, de fausse maçonnerie et d’association profane déguisée sous l’étiquette maçonnique.


V

Bien que nous ne voulions pas sortir du cadre que nous nous sommes tracé, c’est-à-dire d’un simple exposé des faits, il est intéressant de rechercher si, pour l’action collective, telle que nous venons de la définir et telle que les francs-maçons paraissent la concevoir, la franc-maçonnerie possède des organismes suffisamment puissants et des moyens d’action suffisamment efficaces.

Tant qu’il est question de perfectionnement de l’individu, de pratique de la solidarité, de cérémonies symboliques, l’organisation décentralisée, l’autonomie des loges, la coexistence dans le même pays, en France par exemple, de différentes Grandes loges ou « puissances maçonniques » indépendantes les unes des autres, non seulement ne présentent aucun inconvénient, mais peuvent être considérées comme avantageuses, en permettant aux individus de se grouper en petit nombre suivant leurs affinités, de mieux se connaître, et de mieux pratiquer ce qu’un appelait autrefois « l’art royal ». La force de l’Ordre, et peut-être pour tous les maçons, ce qui reste la force essentielle de l’Ordre, c’est l’individu et non pas la collectivité. L’Église et les jésuites l’ont bien compris, et par tous les moyens, par l’intimidation, par le boycottage, par les fables les plus grossières répandues à profusion, par la délation même et le chantage (notamment la publication des noms et des adresses des membres des loges), ils ont toujours cherché non seulement à empêcher le recrutement maçonnique, mais à intimider les francs-maçons et à leur interdire, dans le milieu auquel chacun d’eux appartient, toute action individuelle de propagande.

Mais lorsqu’il s’agit d’action extérieure collective, la faiblesse de l’organisation maçonnique apparaît d’une manière éclatante, si on la compare aux formidables moyens d’action dont disposent les ennemis de la liberté.

L’existence de différentes associations indépendantes les unes des autres supprime l’unité complète de vues et de direction qui est la condition d’une action collective de ce genre. De là une dispersion d’efforts et, peut-être aussi, bien des dépenses inutiles ou faisant double emploi.

Au sein de chaque association, l’autonomie des loges, dont chacune s’efforce d’organiser sa propagande, est également de nature, autant qu’on puisse en juger de l’extérieur, à multiplier peut-être les manifestations, mais à leur enlever leur efficacité.

En outre, la maçonnerie ne paraît pas avoir su utiliser suffisamment, pour ses œuvres de solidarité et de propagande, l’influence de la femme. La vieille règle, qui interdit aux femmes l’initiation maçonnique, reste encore en vigueur, tout au moins dans les deux principales associations maçonniques de France ; le Grand Orient, dont le siège est rue Cadet, à Paris, et la Grande Loge de France, dont le siège est rue Puteaux. La création, il y a une trentaine d’années, d’une troisième grande fédération : « le Droit Humain », où les femmes sont admises et constituent même peut-être la majorité, ne paraît pas encore avoir donné à ce point de vue des résultats suffisants.

D’autres groupements, tels que la Ligue des Droits de l’Homme, se sont d’ailleurs constitués, qui, à certains points de vue, mènent une action parallèle à celle de la maçonnerie, avec plus de méthode et de continuité.

Mais la raison principale, qui nuit au rayonnement extérieur de l’institution maçonnique, c’est qu’elle ne dispose pas des énormes capitaux que la haute bourgeoisie met à la disposition des œuvres cléricales et des partis de réaction. La grande presse affecte de l’ignorer ; le grand public et même une partie de la démocratie lui restent indifférents ou hostiles, la connaissent mal et ne la comprennent pas. Elle reste isolée, pour lutter contre l’œuvre d’accaparement des cerveaux poursuivie avec plus de ténacité que jamais par sa grande ennemie : l’Église. Le pays se couvre de plus en plus d’un immense réseau d’œuvres d’enseignement, de patronage, d’éducation civique, de sociétés de sport, de gymnastique, de préparation au service militaire, d’institutions de bienfaisance, d’orphelinats, d’asiles de malades et de vieillards, d’associations professionnelles ; tout cela, avec des étiquettes souvent trompeuses, inspiré, dirigé, mené par les prêtres et par les auxiliaires de Rome, avec les inépuisables ressources qu’ils savent se procurer et mettre en œuvre ; tout cela, pour préparer des générations qui permettront à l’Église de perpétuer sa domination, et à la bourgeoisie possédante de maintenir ses privilèges.

Pour lutter contre cette force énorme, agissante, résolue, habile, toujours prête à crier à la persécution lorsqu’on lui conteste la domination du monde, la franc-maçonnerie dispose de moyens d’action qui paraissent bien faibles et semble s’attarder, au milieu d’une gigantesque bataille, à des divisions et à des controverses qui la gênent et l’entravent dans son action. Comme le poilu français de 1914, elle lutte avec des bras contre une armée pourvue d’un formidable matériel. Et elle reste cependant, malgré tout, contre les forces du passé, l’une des raisons d’espérer.

Elle n’a pas vu venir la guerre. Elle n’a pas eu la puissance de lutter contre la criminelle et stupide diplomatie, contre la politique extérieure imprévoyante et coupable qui, dans tous les pays, ont préparé l’immense massacre. Taxée d’antipatriote, d’organisation à la solde de l’étranger, elle a couru, elle aussi, aux frontières ; elle est fière parfois de proclamer que les exemples « d’héroïsme » et « d’abnégation patriotique » cités dans les communiqués et, depuis, dans les manuels scolaires, ont été donnés non pas par les braillards et les énergumènes des ligues dites nationales ou patriotiques, mais par des francs-maçons militants : les Jacquet, les Collignon, les Surugue, et tant d’autres. Et cependant, malgré l’imprévoyance et la faiblesse, dont elle a donné la preuve, elle reste, contre les forces de guerre aussi, l’une des raisons d’espérer ; c’est du moins ce que croient et ce que proclament ses membres.

La franc-maçonnerie, malgré ses faiblesses, reste le cauchemar de tous les oppresseurs et de tous les aspirants à la dictature. Moscou la proscrit et interdit aux membres du parti communiste de fréquenter les loges. Primo de Rivera, Mussolini, ferment les temples, exilent, emprisonnent ou font assassiner les militants francs-maçons. Et en France les milices fascistes sont prêtes.

Si la franc-maçonnerie française se borne à être l’Association contemplative, ouverte sans doute à certaines idées généreuses ou libérales, mais indifférente aux révolutions politiques, que rêvent peut-être certains de ses membres, et que veulent en tout cas rester, comme nous l’avons vu, la plupart des fédérations étrangères, il lui sera permis sans doute de ne rien changer à ses vieilles méthodes, et même d’abandonner les tentatives déjà faites.

Si elle doit entrer résolument dans la voie de l’action, où elle semble s’être engagée depuis un demi-siècle, en France tout au moins, elle devra, semble-t-il, faire un effort considérable d’organisation et d’unification.

Il apparaît bien que des tentatives sont faites en France pour amener soit la fusion soit une coordination plus étroite entre les diverses grandes fédérations maçonniques. Combien les divergences au sujet du Grand Architecte de l’Univers, ou au sujet des questions de préséance ou d’amour-propre, apparaissent choses minuscules ou même puériles, auprès du grand résultat à atteindre !

Il apparaît aussi, mais sur ce point notre documentation est incomplète, qu’un embryon d’association maçonnique internationale, cherche à rapprocher sinon toutes les organisations maçonniques, ce qui paraît une tâche bien difficile, tout au moins certaines d’entre elles, afin d’établir des rapports amicaux entre leurs membres.

A l’époque où les mouvements de quelque envergure — nous entendons par là ceux qui sont de nature à peser sur les destinées humaines — revêtent un caractère de plus en plus international ; à l’heure où, par rayonnement, interdépendance ou répercussion, d’immenses courants d’Idée et d’Action englobent les divers pays parvenus au même niveau de développement et d’organisation, ce rapprochement entre toutes les organisations maçonniques n’est pas seulement désirable : il nous paraît nécessaire. — Georges Bessiere.

FRANC-MAÇONNERIE. Société fermée, très répandue dans diverses contrées du monde. Les origines de la franc-maçonnerie sont plutôt vagues. Certains prétendent la faire remonter à l’époque du roi juif Salomon et la rattachent à Hiram, architecte du Temple de Jérusalem. Aucun document sérieux ou fait historique n’appuie cette thèse et ne permet de donner une telle paternité à la franc-maçonnerie. D’autres font sortir la franc-maçonnerie des mystères de L’Égypte et de la Grèce, mais cette légende est également sans fondement. Si certaines sectes franc-maçonniques présentent quelques analogies avec d’anciens ordres égyptiens, c’est, dit Salomon Reinach, que « la franc-maçonnerie a été compliquée et pervertie, au xviiie siècle, par toutes sortes de simagrées et d’impostures. On créa des grades supérieurs, ceux des Templiers, des Rose-Croix et de la maçonnerie égyptienne, avec la folle prétention de faire remonter ces ordres aux chevaliers du Temple, aux Rose-Croix du moyen-âge et à l’enseignement mystique (les prêtres égyptiens. L’ordre égyptien, ou copte, fut fondé par le chevalier Joseph Balsamo (1795), se disant comte de Cagliostro. Le spiritisme, la recherche de la pierre philosophale et mille autres chimères vinrent s’ajouter au déisme maçonnique et à ses principes de philanthropie tolérante » (S. Reinach, Histoire générale des Religions, p. 572). Nous pensons, avec Salomon Reinach, que l’origine égyptienne de la franc-maçonnerie est une pure légende, et il nous paraît plus sérieux et plus logique de faire remonter l’existence de cette institution aux environs du viiie siècle, époque à laquelle naquit une confrérie de maçons, dont les membres voyagèrent à travers l’Europe et construisirent des basiliques gothiques. En France, on retrouve trace de francs-maçons, voyageant de ville en ville et constitués en une confrérie dont le centre était à Strasbourg. Cette confrérie n’était cependant qu’une association corporative et disparut rapidement. Les associations de maçons furent beaucoup plus puissantes en Angleterre qu’en France et subsistèrent assez longtemps, et « le grand incendie de Londres (1666), qui obligea de reconstruire la ville, en accrut l’activité. Après l’achèvement de Saint-Paul (1717), les quatre derniers groupes de maçons formèrent, à Londres, une Grande loge, destinée, non plus à l’exercice d’un métier, mais à l’amélioration de la condition matérielle et morale des hommes, A côté et au-dessus des temples de pierre, il s’agissait de construire le temple spirituel de l’humanité. Dès la fin du xvie siècle, des hommes qui n’étaient pas maçons avaient été admis dans ces conventicules, modifiant ainsi le caractère primitif de l’institution » (S. Reinach, Histoire générale des Religions, p. 570).

Si l’on s’en rapporte à ce qui précède, le rôle social et politique de la franc-maçonnerie ne s’exerça qu’à dater du xviie siècle. Au début, l’organisation franc-maçonnique était secrète, et cela se conçoit, car elle était une menace contre les institutions établies. La première loge maçonnique française fut fondée en 1725 par quelques nobles anglais résidant à Paris. Louis XV prononça sans succès l’interdiction contre cette association nouvelle et, malgré les entraves et les embûches qui furent dressées sur sa route, la franc-maçonnerie prit son essor. Par la suite, malgré l’adhésion de rois et de princes à la maçonnerie, l’Église se prononça contre cette institution. En 1737 une loge fut fondée à Hambourg, admettant en son sein le prince héritier de Prusse et, plus tard, Frédéric-le-Grand. Lorsque ce dernier devint roi, il fonda la première loge maçonnique de Berlin et en fut nommé grand maître. Jusqu’à Frédéric III, tous les rois de Prusse présidèrent cette loge. Le pouvoir catholique persista cependant dans son attitude. « Le catholicisme ne pouvait naturellement pas admettre une société à tendances religieuses où l’on prétendait se passer de lui ; le pape condamna la maçonnerie dès 1738. Un édit du cardinal secrétaire d’État, du 14 janvier 1739, prononça la peine de mort, non seulement contre les francs-maçons, mais contre ceux qui essaieraient de se faire recevoir dans l’ordre ou qui lui loueraient un local. » (Lea, Inquisition of Spain, édition anglaise, tome IV, p. 299)

La papauté n’a cessé de renouveler ces prohibitions. Léon XIII le fit avec une solennité particulière dans son encyclique du 20 avril 1884.

Si l’on considère que toutes les grandes idées se développent dans la douleur et la souffrance, que la persécution s’exerce toujours contre les précurseurs, on arrive à expliquer le caractère secret des organisations maçonniques des premiers jours, dans les pays catholiques. L’interdit prononcé par l’Église contre cette institution d’esprit humanitaire fut un facteur de son développement ; l’organisation maçonnique s’étendit avec rapidité et ne tarda pas à exercer une puissante influence politique, surtout dans les pays où la franc-maçonnerie se libéra de toute emprise religieuse, quelle qu’elle soit. Organisée tout d’abord internationalement et unifiée, la franc-maçonnerie se divisa en 1877, lorsque l’élément français déclara que la croyance en Dieu n’était pas nécessaire pour acquérir la qualité de maçon. Le Grand Orient de France, fondé en 1772, abandonna alors ce que l’on appelle le Rite anglais et s’orienta de façon différente. En 1801, un nouveau Rite fut fondé : le Rite écossais. Ce sont ces deux rites qui prédominent en France, et le Rite anglais domine surtout en Allemagne du Nord et en Angleterre. En France, et surtout depuis 1870, la franc-maçonnerie a joué un rôle politique considérable et s’est surtout livrée à une puissante campagne contre le cléricalisme et l’Église. On ne peut nier qu’elle fut à cette époque un facteur d’évolution sociale ; mais, comme un grand nombre d’organisations sociales, elle a été corrompue par la politique.

Quels sont les buts de la franc-maçonnerie ? Et son action politique et sociale l’oriente-t-elle vers ces buts ? Nous ne saurions mieux faire que de reproduire un texte officiel de la franc-maçonnerie (Rite du Grand Orient) qui, bien que n’étant qu’un résumé, nous renseigne sur les aspirations des frères maçons :

« … L’Ordre des francs-maçons est composé d’hommes libres et de bonnes mœurs, réunis pour la recherche de la vérité et du bien absolus et répandus sur toute la surface du globe.

« Quelle que soit la loge dans laquelle ils ont été initiés, tous les maçons sont frères et contractent entre eux les mêmes obligations de solidarité qu’envers les membres de leur loge. Ils sont assurés, tant qu’Ils savent en rester dignes, de rencontrer appui et protection auprès de tous les maçons de l’un et de l’autre hémisphère.

« La franc-maçonnerie, institution essentiellement philosophique, philanthropique et progressive, a pour objet la recherche de la vérité, l’étude de la morale universelle, des sciences et des arts, et l’exercice de la bienfaisance. Elle a pour principe la liberté de conscience et la solidarité humaine.

« Elle ne se contente pas de ce principe négatif de la morale ordinaire : « Ne fais pas à autrui ce que tu ne veux pas qu’on te fasse » ; mais, plus affirmative et plus énergique, elle dit à tous : « Fais pour autrui ce que tu veux qu’on fasse pour toi ». Elle regarde la liberté de soi-même comme un droit propre à chacun et n’exclut personne pour ses croyances philosophiques ; mais elle est nettement anticléricale ; elle a pris et maintient pour devise : Liberté, Égalité, Fraternité.

« Dans la sphère élevée où elle se place, la franc-maçonnerie respecte les opinions de chacun de ses membres ; elle leur rappelle que leur devoir, comme maçons et comme citoyens, est de respecter les lois du pays qu’ils habitent.

« La franc-maçonnerie considère le travail comme l’une des lois impérieuses de l’humanité ; elle l’impose à chacun selon ses forces et ses moyens ; elle proscrit en conséquence l’oisiveté volontaire. Elle recommande l’exercice des devoirs envers la famille, la paix intérieure et la pratique de toutes les vertus qui peuvent assurer le bonheur de l’humanité.

« La franc-maçonnerie aspirant à étendre à tout et à tous les liens fraternels qui unissent les maçons sur toute la surface du globe, la propagande maçonnique, par la parole, les écrits et le bon exemple, est recommandée à tous les maçons.

« Il est prescrit aux maçons d’aider et de protéger son frère en toutes circonstances, de le défendre contre l’injustice, fut-ce même au péril de sa fortune et de sa vie.

« Sous l’abri tutélaire de ces généreux principes, les loges travaillent et s’appliquent à exercer, sur tout ce qui les entoure, une influence régénératrice par la moralisation et par la diffusion des idées de progrès. Elles en préparent les éléments dans leur sein pour les répandre au dehors comme une semence féconde ; elles enseignent au maçon qu’il est forcé d’appliquer son intelligence et son esprit à les apprendre et à en pénétrer le sens ; qu’il est né pour le travail et qu’il doit toujours travailler à se perfectionner.

« Au sein des réunions maçonniques, tous les maçons sont placés sur le niveau de la plus parfaite égalité ; il n’existe d’autres distinctions que celles de la vertu, du savoir et de la hiérarchie des offices qui sont électifs chaque année. »

Si l’on étudie dans son esprit le programme ci-dessus, tracé brièvement, et qu’on en excepte la partie qui déclare que le devoir du maçon est de respecter les lois de son pays, la franc-maçonnerie présente un caractère révolutionnaire incontestable. Ajoutons tout de suite que, dans la pratique, elle s’est manifestée conservatrice. Internationale au sens le plus absolu du mot, de par ses statuts, elle s’est montrée nationaliste à l’excès, lors de la grande tourmente de 1914, et toutes les espérances que certains avaient fondées sur cette organisation se sont écroulées. Nous avons dit plus haut que c’était la politique qui avait corrompu la franc-maçonnerie ; cela est vrai et plus particulièrement en France, surtout depuis l’affaire Dreyfus et sa conclusion qui fut un échec retentissant pour les partis de l’Église.

Cette vaste association libérale était un champ d’action tout ensemencé qui attira tous les spéculateurs politiques, et les ambitieux y trouvèrent matière à exploitation. Petit à petit, la franc-maçonnerie perdit son caractère purement social pour épouser les rancunes des partis et, tout en restant foncièrement antireligieuse, elle se livra aux partis politiques de gauche, et radicaux et socialistes s’en servirent comme d’un tremplin électoral. Certains de ses membres devinrent ministres et, dès lors, ce fut la décadence morale de la franc-maçonnerie. Lorsque la guerre éclata, dans chaque pays les sections nationales engagèrent leurs membres à aller défendre la « Nation » et les dirigeants se refusèrent à écouter les faibles voix qui s’élevaient timidement contre cette monstruosité : la guerre. La franc-maçonnerie se déclarant nationaliste et patriote, marquait idéologiquement la fin de la franc-maçonnerie.

Cependant l’organisation franc-maçonnique subsiste toujours, mais elle est imprégnée d’un esprit politique. Elle exerce un pouvoir occulte sur l’orientation politique du pays, et plus de 200 députés appartenant à divers groupes politiques de gauche sont membres de la franc-maçonnerie.

Elle a conservé, malgré tous les travers qu’on peut lui reprocher, un certain esprit libéral. Elle poursuit un travail d’éducation qui n’est pas à dédaigner, et il faut reconnaître que, au sein des loges, chaque individu a le droit d’exprimer sa pensée et, sur toutes les questions à l’étude et en discussion, de développer son point de vue avec une liberté et une tolérance que l’on ne rencontre nulle part ailleurs.

Nous n’insisterons pas sur certaines pratiques et sur certains symboles maçonniques qui n’ont été conservés que par tradition et auxquels il ne faut attacher aucune importance. Les francs-maçons se réunissent régulièrement en des lieux appelés loges ou ateliers, et l’estrade ou la tribune d’où parle l’orateur est « l’Orient ». La hiérarchie maçonnique compte 33 grades ou degrés ; il y a les apprentis, les compagnons, les maîtres, etc… Le président d’une loge est dit « vénérable ».

Disons, pour terminer, que la franc-maçonnerie n’est plus une société secrète et que l’on y adhère assez facilement. On ne s’y livre à aucun exercice ou pratique tels que le colporte la légende qui s’est accréditée chez le populaire. Malgré son caractère légal, la franc-maçonnerie a été dissoute, en 1926, en Italie, par le dictateur Mussolini, et l’Internationale communiste en interdit l’accès à ses membres. Certains anarchistes militèrent jusqu’en 1914 dans la franc-maçonnerie, mais il n’y en a plus guère aujourd’hui.


FRATERNITÉ n. f. (du mot latin frater, frère). Ce mot qui implique les relations de frère à frère, ne peut avoir une signification sociale qu’à condition de sortir du cercle étroit de la famille où il a pris naissance. D’ailleurs, le sentiment qu’il représente a dû exister bien avant que ne fut créée la famille qui n’eût sa raison d’être qu’avec l’individualisation de la propriété et sa transmission par héritage. De sorte que si c’est l’idée de famille qui a créé le mot fraternité, ce n’est pas elle qui a fait naître ce sentiment, bien au contraire : elle n’a pu faire que de le restreindre. Et à mesure que le sentiment de fraternité se développe et s’agrandit, il s’éloigne de plus en plus de l’esprit de famille jusqu’à le contredire nettement. Certes, on peut aimer les membres de sa famille sans haïr le reste des humains ; mais, si on considère les êtres humains comme des frères, on considère ses propres frères comme les autres êtres humains et, alors, on a perdu l’esprit de famille. Il n’y a pas à sortir de là. Le sentiment de fraternité est donc en contradiction avec l’esprit de famille qui lui a donné son nom. Et c’est probablement ce dont ne se doutent pas tous les sinistres gredins qui se servent et abusent de ce grand mot pour tromper la confiance du peuple, tout en étant les plus acharnés défenseurs de la famille et de son esprit étroit. Il est vrai que, pour eux, le mot fraternité a un tout autre sens, comme on le verra plus loin.

La fraternité unit surtout les membres des groupements qui se forment par affinités, par goût ou par besoin, mais à la condition que les participants soient libres de se grouper ou non, qu’il n’y ait dans ces groupements ni ambitieux qui veulent dominer, ni orgueilleux qui veulent se pavaner, ni roublards, ni aigrefins qui veulent profiter de leurs compagnons et les exploiter, et qu’au sein de ces groupes ou organisations, il y ait égalité entre les membres. L’idée de fraternité implique donc celles de liberté et d’égalité. On ne reconnaît pas la domination, la suprématie, l’autorité d’un frère sur un autre frère. Même dans l’esprit étroit de la famille actuelle, les frères se considèrent comme égaux.

Mais si le sentiment de fraternité demeurait enfermé dans le cadre du groupement d’affinités, s’il ne le dépassait pas, s’il ne cherchait pas à en sortir, il arriverait à créer un esprit de secte qui ne tarderait pas à devenir aussi étroit, aussi rabougri que l’esprit de famille exclusif. Les multiples relations entre les hommes, les mille et mille manifestations de la vie le font sortir de ce cercle, et, pour se développer, il demande à s’étendre et à s’envoler par-dessus toutes les barrières qui sont dressées devant lui. De sorte qu’il arrive à s’étendre à l’humanité toute entière. N’est-ce pas par un sentiment de fraternité que nous sommes émus lorsque nous apprenons que, très loin de nous, sur n’importe quel coin du globe, des êtres humains sont dans la misère, dans la souffrance, qu’ils sont malheureux ? N’est-ce pas par un sentiment de fraternité que nous arrivons à souffrir de la souffrance d’hommes que nous ne connaissons pas autrement que par le récit de leurs malheurs ? Et voilà bien la véritable fraternité qui ne connaît pas de barrières, pas d’exclusivisme, qui, loin de rapetisser le cœur humain, de le refermer sur les membres de la famille, de la secte, de la caste, de la religion, de la nation, de la race, lui permet de s’épanouir et de s’adresser à tous les êtres humains !

Comme tous les mots qui peuvent toucher le cœur du peuple, définir ses aspirations ou faire impression sur lui, le mot de fraternité a été galvaudé et sali par quantité d’ambitieux et de coquins pour le faire servir à leurs plus néfastes dessins. Les prêtres et les politiciens en ont usé et abusé pour asseoir leur domination et perpétuer la servitude.

La religion — je parle de la religion catholique parce qu’elle est mieux connue, mais les autres ont joué et jouent à peu près le même rôle — a voulu se baser sur la fraternité en faisant descendre tous les hommes d’un même père céleste ; mais comme la fraternité qu’elle prêchait était basée sur l’esprit de famille, elle ne pouvait aboutir qu’à… ce qu’elle est aujourd’hui. Dès son début, déjà, elle a consacré les inégalités sociales. Elle a toujours prêché aux pauvres le respect de la propriété des riches, elle leur a toujours conseillé les privations, la soumission à leurs frères riches, en leur promettant une récompense dans le ciel et, après la mort, elle place les uns dans un lieu de délices et de félicité, alors que d’autres, leurs frères, rôtiront éternellement dans les flammes de l’enfer ! Bel esprit de fraternité ! Aux pauvres qui seraient tentés, pour vivre, de prendre ou de garder une partie de la propriété des riches, elle ordonne : « Rendez à César ce qui est à César et à Dieu ce qui appartient à Dieu. » Elle a donc toujours été en contradiction avec elle-même en appelant les hommes des frères alors qu’elle consacre des uns la fortune, la suprématie, la domination, des autres la soumission, l’exploitation, la servitude. Quant à la charité qu’elle a toujours prêchée et qu’elle prêche aujourd’hui avec les philanthropes bourgeois, cela n’a rien de commun avec la fraternité, parce qu’on ne fait la charité, l’aumône qu’à quelqu’un que l’on considère et que l’on veut conserver d’une classe au-dessous de soi dans l’échelle sociale, car la charité humilie et asservit toujours celui qui la reçoit. On ne fait pas la charité à un frère, à un égal ; on lui reconnaît le droit, on lui laisse la possibilité de prendre ce qui est nécessaire et utile à son existence comme on peut le faire soi-même ; on partage avec lui son morceau de pain, son logement, parce qu’on lui reconnaît le même droit à la vie et au bonheur que l’on a soi-même. Si l’on regarde ensuite la religion dans son histoire, si on lève le voile sur les horreurs, les crimes et les atrocités qu’elle a commis ou fait commettre, on est stupéfait de l’entendre encore parler de fraternité. Quand on l’a vue, hier, dans la grande guerre mondiale, pousser ses propres membres au massacre les uns contre les autres, de chaque côté des frontières, on se demande comment ses prêtres peuvent trouver assez de cynisme et de fourberie pour oser parler encore de fraternité et prêcher aux fidèles l’adoration d’un seul Dieu, le père tout-puissant ! Et cependant le sempiternel : « Mes très chers frères ! » descend toujours du haut de la chaire, sur le pauvre cerveau du croyant abêti.

Les patriotes, qui veulent nous faire tous des « enfants de la patrie », notre mère commune — qu’ils disent —, imitent les curés et ne leur cèdent point dans l’imposture. Eux aussi se servent plein la bouche du mot de fraternité qu’ils salissent et déshonorent. Comme les curés, ils veulent faire de « leur patrie » une grande famille, mais où il y aura également des frères riches et des frères pauvres, des frères maîtres et des frères esclaves, des frères bourreaux et des frères victimes. Ils vont même parfois jusqu’à agrandir encore cette famille et nous trouver des « nations sœurs » lorsque les combinaisons diplomatiques et financières amènent les dirigeants de plusieurs nations à s’unir pour préparer la guerre contre d’autres nations. Mais, souvent, telle nation qui, hier, était « sœur », devient aujourd’hui l’ennemie qu’il faut détruire sans que les « enfants de la patrie » ne sachent ni pourquoi, ni comment, lorsque les intérêts des « maîtres de la patrie » le commandent. Et ce qu’il y a de plus frappant et de plus terrible dans cette nouvelle religion, c’est que la patrie ne devient vraiment grande et n’acquiert son plein épanouissement que pendant le massacre de ses enfants. Plus le massacre est grand, plus la patrie est belle ; et l’esprit de fraternité est si développé au sein de cette grande famille, que lorsqu’un de ses membres refuse de participer à la tuerie, il trouve toujours des frères pour l’arrêter, le condamner, l’attacher au poteau d’exécution et le fusiller.

Enfin tous les ambitieux, tous les arrivistes, tous les politiciens ne manquent pas d’exploiter le mot de fraternité en le faisant sonner dans leurs discours en même temps que d’autres grands mots qui font encore vibrer le cœur du peuple, mais hélas, si l’idée de fraternité, ainsi que celles de liberté et d’égalité, a toujours représenté les aspirations du peuple opprimé, si ces trois mots ont pu définir l’idéal révolutionnaire des sans-culottes de 1793, ils sont encore loin, très loin d’être réalisés dans la vie sociale. Il faut avoir toute l’astuce et la fourberie d’un politicien pour parler au peuple de fraternité, lorsque l’on admet que de gros magnats de l’industrie ou de la finance possèdent à quelques-uns ce qui est nécessaire à tous pour vivre, qu’ils puissent de la sorte disposer de la vie même de leurs semblables ; lorsqu’on admet que les uns crèvent de misère, de privations, à côté d’autres qui disposent pour eux seuls de quoi faire le bonheur de milliers de déshérités. Peut-on parler de fraternité lorsqu’on réclame et fabrique des lois pour faire mettre en prison tous ses malheureux frères qui, las de souffrir de la misère, cherchent à arracher un morceau de pain à ceux qui les ont dépouillés, lorsqu’on fait des lois plus spécialement terribles pour ceux qui veulent changer un régime qui incarne ces monstruosités sociales ?

Pour qu’il y ait fraternité au sein de la société humaine, il faut que tous ses membres trouvent les mêmes possibilités de vivre suivant leurs aspirations, il faut qu’il y ait égalité (Voir ce mot). Comme la société actuelle est divisée en classes perpétuellement en lutte les unes contre les autres, la fraternité n’y a point de place. Le mot peut être écrit, avec ceux de liberté et d’égalité, sur les murs des prisons et des casernes, ainsi que sur les pièces de monnaie, cela n’empêchera pas les déchirements entre les hommes, dans une société remplie d’iniquités.

En voyant le mot de fraternité galvaudé et sali par tant de coquins, les anarchistes peuvent avoir une certaine tendance à le leur laisser pour compte et à lui préférer celui de solidarité qui, en ayant un caractère moins intime, peut mieux se prêter à une plus grande extension et avoir une portée plus humaine, après tout.

Mais il n’empêche que les idées anarchistes sont les seules qui soient véritablement imbues du sentiment de fraternité. L’anarchiste se reconnaît, se sent le frère de tous ceux qui souffrent, peinent et gémissent, qui sont écrasés sous le fardeau de l’exploitation et de la servitude. Il veut leur redonner de la dignité, de la volonté, de l’énergie pour briser leurs chaînes et se libérer, pour conquérir une vie heureuse Par contre, il peut sembler anormal, répugnant à des anarchistes, de traiter de frères les exploiteurs, les gouvernements, les policiers, les magistrats, les politiciens, les financiers, mais cela n’a rien pourtant qui soit contraire à nos idées. Si l’on est prêt à aider un frère dans la misère, à porter le fardeau d’un frère qui peine, on doit être prêt à combattre le frère qui vous dépouille, qui vous trompe, qui vous torture, qui vous écrase, qui vous tue. On ne conçoit pas qu’entre frères, les uns accaparent tout le patrimoine et que les autres soient dépossédés ; que les uns commandent et que les autres obéissent. Entre frères, on veut avoir les mêmes droits au bien-être et à la liberté. Entre frères, on veut être égaux, et les anarchistes veulent l’égalité dans la société. Que les membres des classes opprimées considèrent les membres des classes dominantes comme leurs frères au lieu de les considérer comme leurs maîtres et leurs protecteurs ; qu’ils leur disent : « Oui, nous sommes frères, et, pour cette raison, nous voulons, comme vous, goûter les douceurs de l’existence, nous voulons que, comme nous, vous travailliez à produire ce qui est utile à la vie, nous voulons partager les plaisirs et les peines, les joies et les souffrances ! » Qu’ils tiennent et appliquent ce langage et le régime d’oppression sociale aura vécu ! C’est alors que, suivant l’expression d’Etiévant, l’énigme : Liberté, Égalité, Fraternité, posée par le sphinx de la Révolution, étant résolue, ce sera l’anarchie. — E. Cotte.

FRATERNITÉ n. f. Lien qui unit les enfants de même père ou mère. Figuré : Union intime, solidarité entre les hommes, entre les membres d’une société. Pris dans ce dernier sens : Fraternité est un de ces mots creux qui résonnent délicieusement au cœur des hommes et dont se masquent hypocritement gouvernants, prêtres et riches, pour maintenir dans l’asservissement le prolétaire en lui suggérant qu’il est le frère de la grande famille ( ?) qu’est la Patrie.

C’est au nom de la Fraternité qu’il travaille et est dépouillé du produit de son effort ; au nom, de la Fraternité, qu’il tue l’autre gueux.

« Fraternité ! dit Proudhon, frère tant qu’il vous plaira, pourvu que je sois le grand frère et vous le petit ; pourvu que la société, notre mère commune, honore ma progéniture et mes services en doublant ma portion… Vainement vous me parlez de fraternité et d’amour ; je reste convaincu que vous ne m’aimez guère et je sais très bien que je ne vous aime pas ».

Liberté, Égalité, Fraternité : trilogie sublime que ne réalisera véritablement qu’une société où l’intérêt de tous sera identique à l’intérêt de chacun. Alors, sans doute, bien de doux sentiments pourront éclore sans se heurter constamment à la cruelle réalité du combat pour l’existence…

… Quand les hommes ne seront plus des loups pour les hommes… — A. Lapeyre.