Encyclopédie anarchiste/Justiciable - Juvénilité

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Collectif
Texte établi par Sébastien Faure, sous la direction de, La Librairie internationale (tome 2p. 1156-1161).


JUSTICIABLE adj. et subst. masc. La définition du dictionnaire est celle-ci : « Qui doit répondre devant certains juges ; qui est soumis à certaines juridictions. » Et l’Académie, poursuivant un travail que nos ardeurs peuvent qualifier d’archaïque, cite en exemple : « Il est domicilié à Versailles et par conséquent justiciable de la cour royale de Paris. » De nos jours, chacun est justiciable en général du tribunal dont ressort son domicile ; cependant, en matière de simple police, correctionnelle ou criminelle, on est justiciable du juge ou du tribunal dans le ressort duquel les crimes ou délits ont été commis. Il n’en est pas de même en matière civile. La justiciabilité est l’état, la condition du justiciable. « Ce n’est plus parmi vous, disait Bayle, un sentiment qui puisse souffrir partage que celui de la supériorité des peuples sur les rois et de la justiciabilité des rois devant le tribunal du peuple. »

Figuré : justiciable : qui est du ressort de quelque chose, qui en dépend. Joubert explique : « Ne rendez pas justiciable du raisonnement ce qui est du ressort du sens intime. »

Le justiciable, demandeur ou défendeur, porte une cause devant les tribunaux pour, selon la formule, s’y faire rendre « justice ». Il y entend rendre un « jugement », conclusion laborieuse et monnayée et très souvent inattendue, qui n’a, d’ordinaire avec le droit pur et simple, que de lointains rapports. Le dit jugement est en effet à la merci d’interventions favorables — fortune, amitiés, etc. — ou de circonstances aggravantes — opinions, pauvreté, etc. — susceptibles d’influencer l’appareil judiciaire. Ce qui n’empêche pas que, des juges et des cours, on vante par ailleurs la hauteur impartiale ou l’intégrité….

Le justiciable ne peut donc fonder sur la raison de son affaire ou le bien-fondé de ses intérêts l’espérance d’être compris et, le cas échéant, secondé. Il a selon son rang, selon sa condition, selon même les aléas d’une opinion publique versatile, tout à craindre ou à attendre des manifestations de la « justice », Et il peut tout aussi bien gagner une mauvaise cause que perdre un excellent procès. De tribunaux non seulement prisonniers de la tradition, du Code et de la jurisprudence, mais traversés par les courants de la religion et de la politique, par toutes les passions humaines, et d’une magistrature imbue de préjugés de caste ou de classe et asservie, sinon toujours aux tenants, au moins aux principes de l’ordre établi, le justiciable ne peut attendre que des complaisances et des services ou le lourd pavé de l’antagonisme et de la haine. La justice apparaît comme une exception on un anachronisme, plus souvent comme un rêve…

Dans la catégorie des justiciables d’intérêt, les travailleurs, les pauvres diables sont les victimes pour ainsi dire normales de la « justice ». Parmi les justiciables d’opinion, les anarchistes, adversaires de l’État, des Lois, de la Propriété, contempteurs impénitents d’un Existant sacro-saint, encourent d’implacables sanctions.

Le justiciable — en dépit de l’adage fameux « nul n’est censé ignorer la loi » — vit dans la méconnaissance presque complète des textes qui le frapperont quelque jour… s’ils ne le couvrent. Ces textes accompagnent à travers les époques les intérêts des forts, des possédants, les ambitions des maîtres — chefs, prêtres, rois, capitalistes — et les bénéficiaires, si change leur personnalité, sont toujours les puissants. Il n’y a pas d’ailleurs que la conjuration tacite des jugeurs contre le justiciable émissaire, il y a même — position ouverte, aveu cynique — la justice par ordre, et les gouvernements pèsent, par injonctions directes, sur les décisions des tribunaux. Cela est si vrai que, sous l’Empire, Cormon écrivait : « Il y a une foule de justiciables qui aimeraient tout autant voir MM. les juges se mettre à juger leurs petits procès, que de s’en aller balayer des plis de leur simarre rouge ou noire les antichambres des Tuileries. »

La République a prolongé l’Empire, et l’acuité des luttes politiques, la fréquence et l’ampleur des crises nées de l’industrialisme, la frénésie du profit qui, la guerre aidant, a gagné toutes les couches de la société ont fait plus précaires encore, et d’une ironie presque permanente, les garanties de la « justice ». Si, comme l’écrivait Lamarck, « l’indigence du juge est souvent la perte du justiciable » on peut se dire, connaissant mille autres influences perturbatrices de sa sérénité, qu’il faut au justiciable une naïveté vraiment tenace pour faire encore, après tant d’épreuves, confiance à la « justice ».

Pour libérer le justiciable, il faut abolir l’institution néfaste, rénover la conception même de la justice et lui donner une base intelligente, et de la chair, non un Code et des verges. Seuls un régime et des mœurs affranchis des corruptions de la propriété et des interventions du pouvoir, un statut et des mentalités d’hommes libres (tel le communisme libertaire) peuvent — en remontant aux causes d’une envahissante iniquité —réintroduire, dans les échanges sociaux et dans les rapports des individus, la justice vivante et logique. — P. Comont.


JUSTICIER n. m. « Celui qui a droit de justice ; celui qui est délégué pour rendre la justice. Il y avait autrefois, en France, des Seigneurs justiciers qui rendaient, sur leurs terres, la haute, la moyenne et la basse justice. » C’est en ces termes que s’expriment les divers dictionnaires et encyclopédies que j’ai consultés. Le justicier serait donc un personnage attaché à l’appareil judiciaire ; il serait un rouage spécial de cette formidable machine destinée à assurer l’observation des coutumes établies, et le respect des législations en vigueur.

Toute autre est la signification que nous donnons au mot justicier et bien différent du personnage dont il est parlé ci-dessus est celui que nous entendons désigner par ce mot.

Notre justicier ne s’inspire d’aucun texte de loi ; il n’obéit à aucune prescription légale ; il n’est l’exécuteur d’aucune sentence rendue par un magistrat ou tribunal quelconque. Il puise ses inspirations dans sa propre conscience ; il n’hésite pas à méconnaître et, le cas échéant, à violer la loi écrite ; il se substitue à la justice défaillante ; sa volonté s’affirme indépendante et au-dessus des lois et coutumes. Il estime avoir le droit, mieux : le devoir de s’ériger en arbitre et en exécuteur. Il n’agit point en serviteur, mais en homme libre.

N’est pas justicier qui que ce soit. Le justicier doit posséder un sens profond de ce qu’est la véritable Équité, sens assez puissant pour l’animer de la haine agissante de l’Iniquité et de quiconque est l’auteur ou le complice de celle-ci.

Quand, sous les yeux du justicier, se produit un de ces faits qui font surgir subitement l’indignation et la révolte des profondeurs de sa conscience, siège de son ardente passion du Juste et de sa haine de l’Injuste, le justicier intervient sans hésitation et frappe le coupable sur-le-champ. Mais, le plus souvent, cette intervention est le fruit de multiples observations et de mûres réflexions, provoquées par un concours de circonstances et de faits répétés. Dans ce cas, lent, très lent, est le travail qui s’opère dans la personne du justicier.

On incline à croire que le justicier est un impulsif cédant à un mouvement irréfléchi qui arme brusquement son bras et le précipite inconsidérément aux décisions spontanées et aux gestes immédiats. Il n’en est ainsi qu’exceptionnellement. Presque toujours la décision du justicier a des origines lointaines ; elle ne se présente, au début, que sous une forme vague, indéterminée et indécise. Pour qu’elle devienne consistante, il faut que les injustices dont il souffre ou dont il voit pâtir les autres, se multiplient, qu’il y devienne de plus en plus sensible, qu’il en soit de plus en plus révolté. Alors, l’idée du châtiment que comportent ces actes réitérés d’iniquité s’offre à son esprit de plus en plus fréquemment ; elle fait naître peu à peu l’idée d’expiation nécessaire ; la personne sur laquelle commence à se porter ce projet d’expiation méritée et de punition indispensable se dessine avec une netteté constamment accrue ; les responsabilités de cette personne se précisent et s’aggravent de jour en jour. Enfin, après bien des incertitudes et des lenteurs, la décision se forme ; elle s’impose ; elle devient indispensable et urgente. A partir de ce moment, l’acte du justicier est irrévocablement résolu, et son exécution n’est plus qu’une question de circonstances et de dispositions pratiques.

Mais, avant que d’en arriver à ce point culminant où la volonté cesse d’être le jouet de toutes les indécisions pour se stabiliser définitivement, que de perplexités ! Que de jours tourmentés, que de nuits sans sommeil ! Que de problèmes à examiner, de cas généraux et d’espèces à étudier, de comparaisons à établir, de déterminations à opposer, de projets et de plans à fouiller et à mûrir !

Au cours de ma carrière déjà longue et passablement mouvementée, j’ai eu l’occasion de recevoir les confidences de quelques justiciers. Ils venaient à moi, tourmentés par une perplexité angoissante, dans l’impossibilité où, depuis de longues heures déjà, ils se trouvaient de décider s’ils devaient abandonner ou mener jusqu’à son terme le dessein d’accomplir l’acte de justice dont la hantise les obsédait. Ce n’était pas le courage qui leur manquait ; mais ces êtres qu’on croit généralement de cœur endurci et de conscience sans scrupules, sont, au contraire, d’une sensibilité très vive et d’une probité morale faite de minutieuses délicatesses et d’exceptionnelles propretés.

C’est l’appréhension de se tromper, même de la meilleure foi du monde, qui les incitait à frapper à ma porte qu’ils savaient accessible à tous, à m’ouvrir leur cœur et à me demander un conseil. Ce que je leur ai dit, je ne le répéterai pas ici et nul ne le saura. Les uns m’accuseraient de n’avoir pas prononcé les paroles qui eussent retenu celui-ci sur la pente fatale ; les autres me reprocheraient d’avoir empêché celui-là d’accomplir un geste méritoire exemplaire.

Peut-on jamais savoir exactement ce qui se passe dans les arcanes d’une conscience qui hésite ? Il est déjà si difficile, à certaines heures particulièrement obscures, de pénétrer le mystérieux travail dont notre propre conscience est le théâtre ; n’est-il pas tout à fait impossible de déchirer le voile, de dissiper l’obscurité, quand il s’agit de s’introduire dans celle d’autrui ?

Ce que je puis affirmer, c’est l’état de douloureuse anxiété, de torturante angoisse où ces êtres étaient plongés par l’obsession tournant à l’idée fixe, sans qu’ils parvinssent à s’y soustraire par une résolution sans appel.

« Où est la Justice ? Pensaient-ils. A qui est-il équitable de s’en prendre parmi les responsables ? Où se trouve le centre ou le sommet de ces responsabilités diverses et successives ? Quelle est l’institution qui forme le gradin le plus élevé de l’escalier hiérarchique ? Au sein de cette institution, qui ne fonctionne que par ceux qui la mettent en mouvement, quel est le plus haut responsable ? Et ce responsable lui-même, une fois discerné, connu, d’où vient-il ? Quelles sont les circonstances : naissance, éducation, conseils, entraînements, exemples qui l’ont poussé il la situation qu’il occupe et à s’y conduire comme il le fait ? Avons-nous le droit de punir, nous, anarchistes, qui ne reconnaissons ce droit à personne ? Nous est-il permis de châtier, nous qui savons que la liberté de l’individu étant étroitement enfermée dans l’étau du déterminisme, il ne reste qu’un tout petit espace appartenant au domaine de l’indiscutable responsabilité personnelle ? »

Et le problème à résoudre, la question à trancher tourmentait, des jours et des jours durant, ces justiciers en proie à l’idée fixe, que poussait en avant la ferveur d’Équité qui leur donnait assaut et que ramenait en arrière la terreur de s’abuser qui les tenaillait.

Ceux qui se flattent d’appartenir à cette informe cohue que l’opinion publique baptise bien à tort « les honnêtes gens » se plaisent à qualifier de « lâche attentat » l’action par laquelle s’affirme le justicier. C’est une erreur abominable. On peut, je ne songe pas à le contester, apprécier sévèrement cette action, la blâmer, la condamner, lui refuser toute excuse ; mais c’est outrager le sens des mots que d’appliquer à cette action le qualificatif de lâche. Pour se convaincre que celle-ci exige, au contraire, un réel, un rare courage, il suffit de tenir compte des périls que brave, de propos délibéré, le justicier dans l’accomplissement même de son geste, de faire état de cette circonstance qu’il a bien des chances d’être écharpé sur place et qu’il a la quasi certitude d’être, par la suite, arrêté, incarcéré, condamné et mis à mort. Car le justicier n’est pas homme à tenter de se dérober aux responsabilités qu’il a volontairement assumées. Il revendique fièrement celles-ci, cette revendication dût-elle entraîner pour lui la peine capitale.

A ceux qui le rappelleraient au respect de la vie humaine, quand il projette d’exécuter un tyran ou un exploiteur féroce, il peut répondre qu’il a fait le sacrifice de sa propre vie et que, par la mort du despote cruel ou du maître forcené, il se promet de sauver l’existence de tous ceux que menacent constamment l’insatiable ambition de l’un et la cupidité jamais satisfaite de l’autre.

Quand un justicier se lève et frappe un puissant ou le représentant d’un régime, dont les exactions, les débordements et les crimes ont fini par porter à son comble l’indignation justifiée de ceux qui ont au cœur l’amour de la liberté et le culte de la justice, la presse a coutume de prétendre que ce justicier n’a été que l’instrument d’un parti, d’un groupement, d’une ligue, d’une association. Le parquet ordonne que des recherches soient faites dans ce sens et la police perquisitionnant, arrêtant, questionnant toutes les personnes qu’elle soupçonne d’avoir été en relations avec « le criminel », s’évertue à ourdir un complot. Ces investigations, arrestations, interrogatoires et perquisitions sont destinées à rassurer les trembleurs, à soulever d’irritation l’opinion publique contre l’auteur et les prétendus complices de « l’odieux attentat », à renforcer la répression qui, en tout temps et sous tous les régimes, s’abat sur les subversifs, à enfoncer dans le crâne de la population qu’on terrorise par d’ « horribles détails » la conviction que la police veille et protège la sécurité des personnes ; ces mesures n’ont pas d’autre but. Car si les ignorants et les crédules — ils sont légion, hélas — ont la sottise de croire, sur la foi des racontars de la presse, que des hommes se sont constitués en une sorte de tribunal secret, qu’ils ont décidé la mort d’un grand responsable, que le sort a désigné celui qui mettra cette sentence à exécution et que, sous la menace d’être exécuté lui-même, celui-ci a frappé la victime indiquée, gouvernants, magistrats, policiers, journalistes et personnes avisées connaissent la fausseté de cette légende et l’absurdité de cette mise en scène.

Le justicier est, neuf fois sur dix, un solitaire ; j’entends par là qu’il agit de son propre chef, qu’il ne prend conseil de personne, qu’il ne s’ouvre à aucun camarade de sa résolution, qu’il fixe lui-même son heure, qu’il choisit personnellement le responsable dont il se propose de faire justice et l’arme dont il se servira pour l’abattre.

Jusqu’au moment fatal, une fois sa décision arrêtée, il ne vit qu’avec celle-ci. Ayant le souci de ne compromettre aucun de ses compagnons de travail ou d’idée, voulant garder pour lui et pour lui seul la charge matérielle et morale de l’acte qu’il considère, à tort ou à raison, comme de justice et qu’il a résolu d’accomplir, il évite les réunions, il fuit les groupes et ceux qui le connaissent éprouvent parfois une profonde surprise lorsqu’ils sont mis au courant de ce qu’il a fait.

Si le justicier songe à ses camarades, il n’attend d’eux qu’une chose : c’est qu’ils expliquent son geste, qu’ils le commentent, qu’ils lui donnent sa véritable signification, son exacte portée.

Le justicier n’est pas un dément : il n’imagine pas que, en frappant un tyran, il va abattre la tyrannie ; qu’en immolant un exploiteur il va tuer l’exploitation. Il sait que, au despote et à l’affameur qui auront payé de leur sang les iniquités du régime ou de la classe qu’ils personnifient, succèderont un autre tyran et un autre exploiteur. Mais il espère que son action sera comprise et, malgré tout, ne sera pas tout à fait inutile.

Il se plaît à croire qu’elle fera réfléchir ceux d’en haut, mettra un frein aux abus et aux forfaits que leurs pairs ou successeurs seraient tentés de commettre et les rappellera peu ou prou à la conscience des responsabilités qu’ils assument et des risques professionnels qu’entraîne leur situation.

Il nourrit l’espoir que son geste de justicier ravivera chez ceux d’en bas la flamme de la révolte qui couve sous la cendre, stimulera leur énergie défaillante, suscitera des imitateurs et que, se multipliant, les actions de ce genre finiront par ébranler le régime social, par y déterminer des craquements avant-coureurs de la rupture d’équilibre d’où sortira un monde plus humain et plus équitable.

Je ne dis pas que les espérances du justicier sont fondées et que les suppositions qu’il fait se réaliseront. A dire vrai, il semble que, jusqu’ici, les événements n’ont point justifié ces conjectures et ces espoirs.

Mais je m’efforce loyalement de lire dans la pensée du justicier, de pénétrer le secret des mobiles qui le propulsent et des circonstances qui conditionnent son action, afin de parvenir à dégager de cet ensemble nécessairement touffu l’état d’âme de ce personnage intéressant du double point de vue : individuel et social.

La souffrance, qui paraît liée à la vie même de l’espèce humaine, tant elle est, sous mille formes, générale, est décuplée par une organisation sociale d’où est bannie toute pratique de Justice et d’Entr’aide.

L’observateur constate sans grand effort que, à la part de souffrance qu’il sied d’attribuer aux douloureuses conséquences de ce qu’on nomme la fatalité, vient s’ajouter une part beaucoup plus importante de déceptions, d’épreuves, de tristesses, de privations et de deuils, dont la Société elle-même est incontestablement la cause.

Et les individus doués d’une sensibilité et d’une clairvoyance au-dessus de la moyenne souffrent d’autant plus des douleurs de provenance sociale, qu’ils ont conscience du caractère évitable de celles-ci.

Or, le justicier appartient à cette catégorie d’individus particulièrement sensibles et compréhensifs ; il est avant toutes choses une victime de l’organisation sociale et des conditions d’existence qui lui sont imposées par le milieu dans lequel il naît, se développe et meurt. Il a souffert, il souffre et, s’aggravant de jour en jour, ne fût-ce que parce qu’elle se prolonge au contact des événements, sa souffrance s’exaspère au point qu’elle en arrive à lui être intolérable. Il faut alors qu’il y mette fin, soit en se supprimant lui-même, soit en supprimant celui qu’il estime en être la cause directe ou le principal responsable. Dans le premier cas, c’est vers le suicide que l’infortuné s’achemine ; dans le second, c’est vers la révolte qu’il est poussé. Et lorsque la révolte le conduit à la suppression d’un autre, c’est encore, par une voie indirecte mais certaine, au suicide qu’il aboutit. Il n’y a entre les deux suicides qu’une différence : dans le premier, celui qui veut en finir avec la vie devenue pour lui trop lourde à supporter, part tout seul ; dans le second, il entraîne avec lui dans la mort celui ou ceux qui personnifient l’Iniquité, dont les coups répétés l’accablent.

Si je tiens compte des mobiles qui déterminent le justicier et du but qu’il assigne à son action, je distingue trois variétés de justiciers. Pour les différencier, je les appellerai : l’égoïste, le solidaire et l’altruiste.

Il se peut que dans chacun de ces justiciers, on rencontre quelques traits rappelant les deux autres : aussi, ai-je soin de dire qu’il s’agit ici d’une classification dont l’objet est uniquement de faciliter l’observation.

J’appelle « l’égoïste », le justicier qui ne songe à le devenir que lorsqu’il y est personnellement intéressé, qui ne considère que son cas particulier, que l’injustice n’émeut et n’indigne que lorsqu’il en est lui-même la victime et en souffre dans sa personne ou dans ses intérêts.

Exemple : un patron jette sur le pavé, sans motif ou pour une raison futile, un de ses ouvriers ou employés. Celui-ci en conçoit un violent ressentiment. Ainsi congédié, l’ouvrier ou employé en question reste longtemps sans travail. La gêne pénètre dans sa famille ; le chômage persiste et la misère s’installe à son foyer. Il décide de supprimer le patron qui l’a mis à la porte et qu’il rend responsable de sa détresse. Ce patron n’en était pourtant pas à son coup d’essai. Il avait déjà renvoyé, dans les mêmes conditions, plus d’un de ses salariés. Cela s’était passé sous les yeux de notre homme et celui-ci ne s’en était pas autrement ému. Indifférent à la mesure qu’il avait trouvée toute naturelle (le patron est maître chez lui et libre d’embaucher ou de débaucher comme il l’entend) lorsqu’elle frappait ses camarades de travail, il ne l’avait trouvée odieuse, indigne et révoltante que du jour où cette mesure l’avait atteint lui-même et privé de ses moyens d’existence. Voilà celui que je désigne par le mot : « l’égoïste ».

Tout autre est le justicier que j’appelle « le solidaire ». Et, pour mieux me faire comprendre, je puise mon exemple dans un ordre de faits similaires. Las de recevoir, en échange d’un travail pénible et dangereux, un salaire insuffisant et notoirement inférieur à la production exigée, des ouvriers mineurs ont vu rejeter, sans examen et avec arrogance, la demande d’augmentation de salaires qu’ils soumettaient au directeur de la mine. Ces ouvriers se mettent en grève. Le directeur, cœur sec et tempérament despotique, persiste à refuser tout entretien avec les délégués que la masse des grévistes a désignés. Les jours s’écoulent, les semaines se succèdent et la situation, se prolongeant, apparaît sans issue. Le mécontentement grandit, l’irritation s’enfle, la colère gronde, l’indignation éclate. Brusquement, un gréviste se lève et tue le directeur insolent et sans entrailles que les travailleurs, graduellement réduits à la faim, accusent d’être l’auteur responsable de leur dénuement. Ce mineur n’a pris conseil de personne ; il n’a confié sa résolution à aucun de ses camarades ; mais il a eu sous les yeux le désespérant spectacle de travailleurs comme lui, condamnés à mourir de privations, par la cruauté d’un directeur qui n’hésite pas à jeter dans l’enfer du dénuement toute une population, afin de conserver aux actionnaires, dont il gère les intérêts, des dividendes élevés. Il a vu s’anémier sa compagne, s’étioler ses enfants, dépérir ses vieux ; il a constaté que les vieux, les enfants et la compagne de tous ses camarades de travail roulaient vers le même abîme de mort, et face à cette intolérable souffrance de tous, il s’est résolu à frapper l’homme insensible et cruel qui continuait à vivre dans l’aisance, alors que, par ambition et cupidité, il vouait à l’inanition la masse ouvrière dont, depuis plusieurs générations, le labeur opiniâtre et mal rétribué avait édifié la fortune des actionnaires oisifs. Il a abattu cet homme, faisant, ainsi, justice, par une exécution sommaire, de l’assassinat collectif, froidement perpétré par un maître sans cœur et sans conscience. Tel est le justicier que j’appelle « le solidaire ».

Et, maintenant, supposons un homme placé par les hasards de la naissance parmi les privilégiés de la fortune et les heureux de ce monde. Tout petit, il a été entouré de toutes les vigilantes sollicitudes et de toutes les tendresses ; enfant, il a reçu l’éducation la plus soignée ; adolescent, il a pu se désaltérer aux sources les plus abondantes et les plus pures de l’instruction ; adulte, il a connu les enivrantes douceurs de l’amour partagé ; homme, rien ne lui a manqué, rien ne lui manque de ce qui peut contribuer à la somme de félicités que comporte la vie. Il est vigoureux, sain, intelligent et beau. Mais il est aussi doué d’une sensibilité délicate et aiguë ; la nature l’a fait affectueux et bon ; il a consacré les loisirs que lui a prodigués la richesse à l’étude impartiale et objective des problèmes sociaux. Les contrastes dont le corps social abonde l’ont frappé ; il a été empoigné par l’antagonisme des intérêts qui suscitent et multiplient les rivalités et les conflits d’individu à individu, de nation à nation et, au-dessus des frontières, de classe à classe. Il a voulu voir de près ce que lui révélait l’observation, ce que lui enseignaient certaines lectures, ce que lui faisaient connaître et comprendre certaines discussions avec les subversifs que les circonstances avaient placés sur sa route. Il s’est décidé, ne voulant s’en rapporter qu’à lui-même, à visiter les quartiers où sévit la misère, les taudis, où règne le dénuement. Il a pleuré avec ceux qui pleurent, il a souffert avec ceux qui souffrent, il a eu froid et faim avec ceux qui ont froid et faim. Il en est arrivé à se considérer, lui riche, comme un voleur ; il a compris que la fortune des privilégiés est faite de l’indigence des déshérités. Peu à peu, son cœur a été chaviré, son cerveau bouleversé et sa conscience épouvantée et indignée par les douleurs imméritées et les iniquités monstrueuses qui sont le lot des miséreux. De cause en cause, il est allé jusqu’à la source des malédictions qui pèsent sur la multitude des souffrants et, faisant stoïquement le sacrifice de sa vie, il s’est juré de ne pas laisser le crime impuni. C’est ce crime — le crime social — qu’il a châtié dans la personne du plus haut responsable, de celui qui, chef d’État ou roi de la finance, lui a paru le plus coupable, en tous cas le personnage le plus représentatif du régime dont il a fini par avoir horreur.

Ce justicier-là, c’est celui que j’appelle « l’altruiste ».

Un jour viendra — je ne sais pas quand, mais j’ai l’inébranlable conviction que, tôt ou tard, ce jour-là se lèvera — où, synthétisant ces trois variétés de Justiciers, l’immense multitude des asservis et des exploités accomplira le geste magnifique de Justice que nous appelons la Révolution sociale. Ce jour-là, elle fera rendre gorge à tous ceux qui l’ont cyniquement spoliée ; elle brisera, entre les mains des chefs et des Gouvernants, les instruments de domination par lesquels les Maîtres répriment et oppriment.

Elle ne sera pas mûe par un sentiment de vengeance, mais emportée par le sens profond de la véritable Justice.

Malgré les souffrances millénaires qu’elle aura subies, elle se refusera de devenir persécutrice. Les institutions qui l’affament et l’asservissent ayant été ruinées de fond en comble par son effort de Grand Justicier, le Peuple accueillera fraternellement dans son sein tous les hommes de bonne volonté. La Révolution libertaire ayant extirpé et anéanti les racines de l’Iniquité sociale, le justicier n’aura plus de raison d’être. Il deviendra un personnage historique, évoquant dans la mémoire des hommes le souvenir abhorré des iniquités passées et surtout l’admiration reconnaissante des générations définitivement libérées des cruelles étreintes de l’Autorité. — Sébastien Faure.


JUSTIFIER (lat. justificare, de justus, juste et facere, faire). Faire valoir, faire ressortir qu’une réputation, une attitude est fondée en justice ; c’est proprement dégager le juste et le mettre en relief. Appuyé sur la vérité, corroborée par des témoignages ou des faits, un défenseur peut justifier un accusé, prouver qu’il n’a point dérogé aux édictions de justice, faire éclater son innocence. Justifier une conduite, c’est en établir la légitimité, en démontrer la droiture morale. Mais plus souvent qu’à rendre évidente la loyauté, justifier consiste aujourd’hui à déployer mille ingéniosités — parfois crapuleuses — pour parer des attributs de la justice des causes et des procédés vicieux, des situations de fraude et de spoliation, des institutions de privilège et d’oppression.

Les puissants qui, d’ordinaire, pratiquent habilement l’art de l’auto-justification ne manquent pas, d’ailleurs, de voix complices — appuis bénévoles ou mercenaires — pour « justifier » devant l’opinion les rapts les plus scandaleux et les tyrannies les plus cyniques, pour donner à leurs actes calculés des allures de désintéressement, à tant de combinaisons profitables la physionomie du sacrifice. Il n’est pas un règne qui n’ait eu (notoire ou non) son apologiste, et la lignée des historiens-courtisans, qui tressaient aux monarques criminels des couronnes de vertu, a fait souche démocratique. Politiciens et gouvernants, meneurs d’hommes et brasseurs d’argent, barons de finance et chevaliers d’industrie, manient, deniers en mains, des équipes de « justificateurs » stipendiés…

« On trouve, dit Toussenel, des écrivains pour justifier toutes les sottises et toutes les infamies. » Le journalisme moderne est plein de ces valets de plume qui font métier de justifier les injustices de la richesse et du pouvoir, qui couvrent les abus et les illégalités des arbitres faiseurs de lois, qui présentent sous des dehors moraux et dans le caractère du bien public les exactions et les accaparements dont pâtit le grand nombre abusé. Pour les grands est devenu, du reste, de moralité courante l’adage perfide : « La fin justifie les moyens. » Parvenir est une solution rédemptrice. La réussite comporte des « justifications » qui éclipsent les menées tortueuses et, devant le résultat, s’estompe le chemin. Plus exact que jamais est le mot de Ponsard : « Le succès est le dieu des hommes et semble tout justifier. » Les habiles de notre temps trouvent sans doute bien naïve et désuète la franchise pleine de simplicité judicieuse qui faisait dire à Jean-Jacques : « Je me crois moins coupable en me reprochant mes fautes qu’en cherchant à les justifier. »


JUS (de fruits pasteurisé), n. m. Procédant d’un antialcoolisme éminemment constructif, je préconise la consommation systématique des fruits sous toutes les formes alimentaires et, par conséquent, sous des formes non alcooliques et non fermentées. C’est donc la prohibition volontaire et totale de tout ce qui contient de l’alcool. Et cette mise à l’index tend à l’amélioration physique, intellectuelle et morale de celui qui la pratique.

Généralement, ceux à qui j’ai recommandé l’abstinence volontaire — qui demande un effort et semble priver d’une « délectation » au moins habituelle — l’ont repoussée, avec plus de prétextes que d’arguments. Pour mieux la répudier, des anarchistes ont invoqué les principes individualistes qui leur sont chers. Ils ne veulent, en effet, disent-ils, aucune « restriction » à leur personnalité. Et supprimer — ou seulement réduire — leur consommation de boissons alcooliques ou fermentées serait diminuer, paraît-il, cette personnalité. Si l’on considère les méfaits de l’alcoolisme, on jugera que le buveur a une singulière façon d’affirmer sa personnalité. A ce titre, celui qui se suicide prouve aussi sans doute l’étendue et la vigueur de sa personnalité… en la détruisant. Il ne me plaît pas d’adopter, pour mettre la mienne en relief, des procédés aussi péremptoires.

L’alcool est, en effet, le plus déplorable et le plus onéreux des « aliments ». C’est, en revanche, un remarquable stupéfiant et par conséquent un réducteur avéré de l’individualité… L’alcool de consommation provient — en général — de la formation par fermentation, du sucre des fruits. Et, tant que des millions d’êtres humains n’auront pas la nourriture suffisante pour leur existence, je ne reconnaîtrai à aucun être humain le droit de transformer le sucre en un poison, l’alcool.

Attentif à conserver ma personnalité, je m’efforce d’utiliser les fruits, qui sont de remarquables et savoureux aliments, sous leurs formes alimentaires : à l’état frais, sec, en conserves, compotes, marmelades, pâtes et bonbons et en jus pasteurisés, sirops et concentrés, qui me nourrissent sans attaquer mes facultés.

Toute une littérature spéciale a fait connaître, surtout aux étrangers, les mérites des jus de fruits. Les Français, qui sont très « avancés » en paroles, les ignorent généralement. La plupart sont encore sous l’emprise des capitalistes de l’alcool, qui dominent la presse et les corps constitués, ainsi — l’un ne va pas sans l’autre — que les gouvernants.

Les pays qui produisent le plus de jus de fruits pasteurisés sont les États-Unis, la Suisse et l’Allemagne. En France, pays très producteur de fruits, rares sont les fabricants de jus de fruits, et spécialement de jus de raisins ou de pommes pasteurisés. La Normandie et la Bretagne, pays très riches en pommes et poires, « affirment leur personnalité » en transformant ces fruits délicieux en cidre et en alcool et en faisant consommer l’alcool aux enfants eux-mêmes dans leur biberon. Résultat : sur 100 conscrits, la moitié sont refusés pour cause de dégénérescence alcoolique.

Dans le Midi vinicole, le raisin est transformé en vin et en alcool, et, chaque année, les asiles d’aliénés doivent s’agrandir pour les clients que leur procurent le vin et l’alcool. Pendant la guerre, la population manquait de sucre ; mais les gouvernants aidaient à en transformer des milliers de tonnes en vin de seconde cuvée.

La France viticole n’arrive pas à procurer à la consommation française le raisin frais et le raisin sec nécessaires au pays. Si bien que les consommateurs français doivent s’approvisionner de ces précieuses denrées à l’étranger, où ils les payent trop cher. De même pour les autres dérivés alimentaires des fruits.

Pendant la grande crise vinicole de 1902-1903, alors que le vin s’est vendu trois francs l’hectolitre, les viticulteurs du Midi se sont refusés à produire des sans-alcool, et depuis, les viticulteurs de Californie se sont outillés et procurent aux consommateurs des pays secs les jus de raisins pasteurisés que les viticulteurs rétrogrades de France ne leur ont jamais fournis… D’ailleurs, les viticulteurs et pomiculteurs de Californie retirent de leur antialcoolisme constructif de tels avantages matériels qu’ils sont parmi les plus ardents partisans du régime sec.

La Confédération Générale des Vignerons (C. G. V.) préconise les jus de raisins, pour les colonies, mais pas pour la France ; car, là aussi, sévit le préjugé provinique classique. Elle « protège » les viticulteurs du Midi contre les vins de l’Afrique du Nord et de l’étranger par des droits protectionnistes. Elle ne comprend pas encore que tout le jus de raisin pasteurisé que fabriqueraient et consommeraient les viticulteurs — et surtout les caves coopératives — décongestionnerait le marché du vin.

Le Dr Legrain, parmi les savants, et M. Challand, parmi les praticiens, ont été parmi les principaux champions de l’Utilisation alimentaire des fruits.

Avec le docteur Legrain et F. Riémain, secrétaire général de la Ligue nationale contre l’alcoolisme, nous avons constitué le Comité national des fruits de France, qui a pour objet de pousser à l’utilisation alimentaire des fruits du pays et des colonies françaises.

Dans « l’Utilisation alimentaire des pommes et des raisins » (une brochure aux Éditions du Monde Nouveau), nous avons exposé, avec le professeur Gachot, de Strasbourg, comment on peut pasteuriser familialement et coopérativement les jus de fruits. Dans cette brochure, nous avons montré les divers appareils nécessaires à cette pasteurisation. Les Annales antialcooliques, de juillet-août 1928, indiquent aussi une méthode industrielle pour obtenir des jus pasteurisés clairs. M. Capron, du Syndicat des cidriers de France, nous a laissé espérer récemment que, par turbination des moûts, on arriverait à séparer des jus de pommes, de poires ou de raisins les parties albuminoïdes — et donc les ferments — et à obtenir des jus de fruits clairs, à bas prix. L’expérience d’un pasteurisateur désintéressé de la première heure, Alindrot, prouve que, pour être réalisée au meilleur marché possible, la pasteurisation des jus de fruits doit être pratiquée familialement ou coopérativement.

Les jus de fruits pasteurisés n’auront jamais la faveur des tabagiques et des alcooliques. Nous pouvons, par contre, les recommander aux gourmets et aux gourmands, notamment aux femmes et aux enfants, ainsi qu’à ceux que préoccupe l’avenir matériel et moral de l’Humanité. — A. Daudé-Bancel.


JUVÉNILITÉ n. f. Dire d’un producteur intellectuel, écrivain ou artiste, qu’il est demeuré « jeune » ne signifie pas, bien entendu, que, grâce à un miracle, il a pu se soustraire au mécanisme du déterminisme universel qui fait parcourir un même cycle à tous les organismes vivants : naissance, croissance, déclin, mort. Cette locution exprime tout simplement qu’en dépit des hivers qui ont pu s’accumuler sur son front, ce producteur n’a rien perdu de l’originalité, de la hardiesse, du dédain des formules scolastiques et de la facilité à la diversité qui caractérisaient les débuts de son œuvre.

On sait que l’observation a maintes fois démontré qu’en ce qui concerne les affaires courantes de la vie, l’on n’a jamais que l’âge que l’on se sent, a fortiori lorsqu’il s’agit de la conception des idées et de l’extériorisation de la pensée.

C’est ainsi que tel intellectuel qui nombre à peine vingt-cinq printemps peut être classé parmi les vieillards qui exploitent encore la branche littéraire ou artistique dans laquelle il opère. On pressent, à la lecture ou à l’examen de ses toutes premières productions, que son esprit ne brisera jamais le moule au-dedans duquel mijote son activité. Littérateur, son dernier roman, son poème ultime portera l’empreinte de son jet initial. Artiste, son dernier tableau, son dernier livret, son dernier émail, sa dernière statue révéleront les mêmes procédés de composition que ses premiers travaux, non point du tout qu’ils aient atteint dès l’abord cette perfection dans les résultats qui rend presque inutile, pour quelques exceptions, un développement ultérieur ; mais bien parce que, dès le principe, il est manifeste que cet intellectuel s’est inféodé à quelque routine, enrôlé dans quelque école à laquelle il restera fidèle jusqu’à la fin — à la façon dont le chien reste fidèle à son maître et à sa niche.

Mais ce n’est point à ces remarques générales que je voudrais m’en tenir. Je veux essayer de rechercher à quels signes évidents l’on peut reconnaître qu’un écrivain ou un artiste est resté « jeune » — jeune de conception et jeune d’exécution — autrement dit de mentalité audacieuse, vigoureuse, ardente ; l’esprit aux aguets, l’entendement aux affûts ; ouvert aux séductions qui jaillissent de l’imprévu, qui sourdent des expériences nouvelles, des sensations fraîches.

Ma thèse est celle-ci : que c’est dans le rôle plus ou moins prononcé que l’aspect sexuel (je ne dis pas génital) de la vie joue dans sa production, qu’on peut déterminer, qu’on peut se rendre compte de la vitalité d’un producteur intellectuel.

En d’autres termes, je prétends (et je m’appuie sur des exemples trop nombreux pour être rappelés) que l’artiste, l’écrivain demeure jeune et vivant, dans la mesure où il reste « amoureux » — je ne dis pas procréateur — car nous savons que l’attirance sexuelle se manifeste tout aussi fortement avant l’apparition qu’après la disparition de la faculté génésique et je ne suis pas dupe des sexologues qui font les affaires de l’État ou de l’Église. Le jour où pour une raison ou pour une autre, l’intellectuel cessera d’être amoureux, sa production portera les marques d’une décadence, d’une caducité, d’une cristallisation indécrottables, même alors qu’on y rencontrerait une apparence d’intérêt au fait sexuel.

Je maintiens que les romanciers, les poètes, les artistes, etc. qui ont eu le bonheur de faire vibrer l’intelligence et d’émouvoir les sens de ceux qui s’intéressaient à leur labeur l’ont dû à ce qu’ils sont demeurés amoureux jusqu’à la fin. Non point, après tout, que l’amour formât le thème inéluctable de leur productivité, mais c’est parce qu’ils étaient amoureux — autrement dit sensibles à la face amoureuse de la vie — que leur œuvre reflétait de si remarquables qualités d’invention, de variété ou de fraîcheur — une pareille spontanéité et un tel brio. — E. Armand.