Encyclopédie anarchiste/Masse

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Collectif
Texte établi par Sébastien FaureLa Librairie internationale (tome 3p. 1437-1449).


MASSE. s. f. (du bas latin massa). Les parties conglomérées de matière qui font corps ensemble. Corps compact très solide. Un gros corps, informe, est qualifié de masse. La totalité d’une chose. Le fonds d’argent d’une société ou d’une succession. Une grande quantité d’objets. La caisse spéciale d’un régiment à laquelle tous les soldats contribuent.

En mécanique, le rapport d’une force à l’accélération du mouvement qu’elle produit dans certaines applications. L’ensemble d’un édifice par rapport à ses proportions. Gros marteau ou maillet, espèce de massue. Bâton à tête d’argent ou d’or qu’on portait dans certaines cérémonies. Gros bout de la queue de billard.

Dans la terminologie politique, et économique et sociale, le peuple, en général, constitue la masse. Sous ce rapport il ne faut pas oublier qu’il n’y a des hommes qu’on appelle la masse ou les masses que parce qu’il qu’il y a ignorance sociale. Ces masses sont alors matières à exploitation.

Cette exploitation, qui est condition d’ordre relatif pour autant qu’il est possible aux classes dirigeantes de la maintenir, est regardée par celle-ci comme une nécessité puisque l’ordre social dont elles bénéficient est à ce prix.

« L’emploi du mot masses par nos réformateurs dans le sens peuple ou prolétaire, dit de Potter, suffit pour faire comprendre que la réforme qu’ils projettent est exclusivement matérielle, et qu’eux-mêmes, le sachant ou l’ignorant, sont matérialistes. »

Ce sont ces mêmes hommes qui, faisant fonctionner leur esprit, en appellent au mécanisme de l’intelligence pour établir la physique sociale.

Qu’il y eût des masses pour ceux qui fondaient la société sur la foi, c’est facile à concevoir ; qu’il y ait encore des masses pour les conservateurs sociaux qui veulent substituer la force par la ruse à la croyance, c’est logique. En est-il de de même quand on cherche et désire la découverte de la vérité et l’application de la justice ? Cela ne s’explique plus.

Ceux, alors, qui semblent s’apitoyer sur le sort des masses et vouloir améliorer leurs conditions ne font que déplacer la question qui les embarrasse. En invitant ces masses à se débarrasser d’un ordre de choses dont eux-mêmes sont mécontents parce qu’ils n’y ont pas la part dominante qu’ils désirent, ils préparent des lendemains cuisants.

Combien de réformateurs, dans notre République, sont devenus conservateurs quand leur part leur a paru suffisante ? Cela prouve que l’instruction ne suffit pas pour former la probité et l’honnêteté. L’éducation faisant défaut chez ces personnes, leur conscience est conforme à leur appétit.

Ainsi les masses ont vu et voient tous les jours que la plupart de ceux à qui elles ont permis de se gorger de richesses ne changent pas leur condition sociale. Et cependant malgré les douloureuses leçons de l’expérience, ces masses restent amorphes sous l’emprise des préjugés que les mauvais bergers leur ont inculqués, au lieu de leur apprendre les causes de leur misère et de leur esclavage économique, ainsi que les moyens propres à accélérer leur libération générale. — Élie Soubeyran.

MASSE, LES MASSES. Expression généralement employée par les propagandistes sociaux, pour désigner les travailleurs des villes et des campagnes. Cette dénomination n’a, en fait, aucune signification précise, réelle, concrète. Les communistes autoritaires la remplacent souvent par celle de « couches profondes » qui n’a pas un caractère plus net, plus spécifique.

En réalité, les masses ce sont : le prolétariat, la classe ouvrière, la grande masse des spoliés et des déshérités, catégorie singulièrement imposante par le nombre si on la compare à la minorité que favorise le régime, multitude vers laquelle se tourne, dépouillée d’orgueil et d’ambition, la sympathie de ceux qui souffrent de ses maux.

Les anarchistes et les syndicalistes révolutionnaires fédéralistes ont, du caractère et de la valeur des masses, et de l’intérêt à lui porter, une conception toute différente de celle des autoritaires marxistes. Ils hésitent même aujourd’hui à employer ce terme, à voir de quelle façon dédaigneuse l’utilisent trop souvent les États-Majors, et ces propagandistes du Parti communiste qui, eux, il va sans dire, constituent « l’élite », sacrée telle par elle-même.

Pour nous les « masses » méprisées par les politiciens, et auxquelles on lance, périodiquement, des appels tour à tour véhéments et rageurs, insultants et stupides, ne sont pas des êtres amorphes, sans pensée, sans vie propre, sans désirs, sans idéal ; qui n’ont d’autre mission historique que de hisser au pouvoir telle ou telle clique politique qui règnera sur elles ; que de servir de « cobayes » aux chirurgiens et aux « docteurs » de la « révolution » au cours de leurs « expériences sociales ».

C’est du sein des masses, sous leur impulsion, que surgiront les hommes d’action qui renverseront l’ordre bourgeois ; ce sont les masses qui règleront les comptes du capitalisme ; ce sont ces « masses » qui édifieront elles-mêmes, pour elles-mêmes, sous le concours des stratèges patentés ‒ et certainement contre les soi-disant élites » ‒ l’ordre social égalitaire qui remplacera le régime d’exploitation de l’homme par l’homme base de toute idéologie étatique.

Au cours de l’histoire, les masses ont été constamment trahies par « les élites ». Toutes les révolutions l’attestent. La dernière, la plus importante : la révolution russe le confirme avec éclat.

Aussi, il convient que ces masses, qui sont aujourd’hui la chair à canon, à exploitation, ne soient pas demain, par le caprice de politiciens dénués de scrupules mais avides de commander et de diriger, de la chair à expériences douloureuses et nuisibles.

Elles peuvent trouver, dans une organisation solide et préalable, sur le plan du travail ‒ base réelle de tout ordre social ‒ une préservation efficace contre l’assujettissement qui les guette.

Si ces masses, dédaignées des futurs dictateurs le veulent, elles peuvent constituer dès maintenant, sur le terrain de la résistance, les organismes qui se transformeront automatiquement, en période révolutionnaire, en rouages politiques, économiques et sociaux qui assureront la vie régulière, normale et rationnelle d’un nouvel ordre social issu de leurs propres délibérations et correspondant à leur désir d’égalité sociale et de liberté.

La fameuse formule de la première Internationale : La Libération des travailleurs sera l’œuvre des travailleurs eux-mêmes reste plus que jamais d’actualité.

Ce sont les « masses » et non les élites qui la réaliseront. ‒ Pierre Besnard.

MASSE (…Élite et Progrès). Dans la société actuelle Ferrière distingue trois catégories d’individus : 1° ceux qu’il appelle d’un nom générique : la masse, et qui acceptent de se soumettre à l’autorité ; 2° « des individualistes intransigeants qui ne jouent pas de rôle social immédiat ou ne jouent que le rôle négatif de contrepoids à l’égard des forces collectives unificatrices » ; 3° les élites : « meneurs, chefs, hommes de culture étendue ou spécialistes faisant autorité, tous ceux qui ont l’art de réunir en un faisceau les forces individuelles éparses ou qui seraient aptes à jouer ce rôle si leur valeur n’était pas méconnue ».

L’esprit des masses. Ce qui crée cet esprit, c’est d’abord l’identité des besoins. Pour que ces besoins soient satisfaits, il faut que l’individu commence par s’adapter à son milieu, la contrainte sociale intervient pour contribuer à cette adaptation, les masses elles-mêmes ne tolèrent pas les inadaptés : « Il faut, dit un proverbe populaire, hurler avec les loups ». Cette adaptation de l’individu à la société est facilitée par l’esprit d’imitation. Le conformisme social, ou, si l’on préfère, le conservatisme, caractérise les masses, qu’elles soient bourgeoises ou prolétariennes, et c’est pourquoi ces masses sont réfractaires aux changements brusques qui comportent une part d’inconnu et de risque. Les propagandes révolutionnaire et réactionnaire sont, à cause de cela, de peu d’effet sur les masses.

Contrainte, suggestion et imitation s’unissent pour créer chez l’homme de la masse « un fonds de réactions pareilles, d’usages pareils et d’opinions pareilles. » « Ceux qui imitent parfaitement, écrit Ingegnieros, les hommes médiocres, pensent avec le cerveau de ceux qui les entourent » ou, comme l’affirme Péguy, « veulent par volontés toutes faites ». « Ils sont en un sens les abeilles de la ruche ; ils vont de la vie à la mort à travers les obscures voies que la société a tracées pour eux, par des volontés à peine personnelles, que la conscience éclaire sans proprement les créer, écho en eux des impératifs collectifs, sorte de conformisme social où il entre moins de réflexion que de discipline. » (Ch. Blondel)

L’homme de la masse est encore : imitatif, partant traditionaliste ; sentimental et par suite mystique, impulsif, changeant, irritable, facilement intolérant et autoritaire envers les plus faibles ; dominé par l’inconscient, n’ayant pas d’aptitude à observer les faits et les événements et à en tirer des conclusions justes.

Il ne faudrait pas tirer de tout ce qui précède des conclusions trop défavorables à la masse. « La continuité de la vie sociale serait impossible sans cette masse compacte d’hommes purement imitatifs, capables d’acquérir et de conserver toute l’expérience collective que la société leur transmet par l’éducation. L’homme médiocre n’invente rien, c’est certain, il ne dérange rien, ne brise rien, ne crée rien ; mais en revanche, il garde jalousement l’armature que la société a forgée durant des siècles sous la forme d’usages et de routines et défend ce patrimoine commun contre les entreprises des individus inadaptables. » (Ingegnieros).

Faute d’avoir compris les caractères de la masse, leurs causes et leur utilité, des militants qui avaient espéré tout autre chose se sont souvent découragés. Certains, comme Vallet, (La Révolution Prolétarienne, septembre 1925) ont conclu à la « faillite du syndicalisme » à « l’incapacité des classes ouvrières ». « Mon pessimisme, écrivait Vallet, vient de cette conviction de plus en plus forte qu’il en sera toujours ainsi ; que la masse est incapable de concevoir plus haut et plus grand ; qu’elle est juste en puissance d’opposer à l’ordre établi ce minimum de résistance réalisé par la poussée des besoins les plus élémentaires et les plus grossiers, disons-le. Ne pas crever tout à fait de faim : ruer dans les brancards quand le râtelier est trop vide. C’est tout. Quant à des aspirations à la justice et à un véritable ordre dans la production et la répartition, c’est une autre affaire : la classe ouvrière n’y songe pas. Elle ne souffre pas de l’ensemble du désordre économique. Elle ne s’indigne pas du chaos dans lequel le capitalisme se meut. Chaque individu et chaque groupe n’en aperçoit que ses répercussions fragmentaires et encore quand il est touché lui-même. Voilà l’infirmité foncière des masses, le vice rédhibitoire des classes ouvrières : ça peut se traduire par le mot Incapacité (incapacité intellectuelle, sentimentale, morale ; incapacité de révolte ; incapacité technique et politique à la fois). »

D’autres, tel Astié, attribuent tout le progrès social à l’élite, c’est-à-dire aux individus qu’il définit ainsi : Est de l’élite tout individu qui a une vie intérieure intense, qui pèse ses actions, ses pensées, qui les projette généreusement autour de lui, qui est arrivé à la conception de l’indulgence, de la bonté, de l’amour, du dévouement, du désintéressement, qui cherche à se cultiver et qui travaille suivant ses facultés pour être utile aux autres. » (Plus Loin ; novembre 1929).

Cet excès de pessimisme qui succède à un optimisme également exagéré n’est pas justifié. Tout d’abord, il n’y a pas, ainsi que nous le montrerons, de limite bien nette entre la masse et l’élite ; enfin les masses que nous connaissons constituent déjà un notable progrès sur les masses primitives.

Dans les masses prolétariennes, tout aussi bien que dans la bourgeoisie, les besoins se sont multipliés et différenciés et de ceci est résulté la multiplication et la différenciation des groupements. Notre société est bien plus complexe que la société primitive, elle se divise en une foule de groupes : politiques, économiques, professionnels, religieux ou antireligieux. Les individus qui font partie d’un grand nombre de ces groupes, pour la plupart choisis par eux, subissent des influences diverses qui assurent à chacun une certaine individualité ; trouvent en certains de ces groupes un soutien contre la tyrannie qui pourrait venir d’autres groupes. La différenciation, sans subordination, des groupements syndicalistes, coopératifs, politiques ou philosophiques, est un progrès social qui prépare d’autres progrès sociaux parce qu’il a pour conséquence d’assurer le progrès des individus dans le sens d’une différenciation et d’une personnalité croissantes, c’est-à-dire vers plus de liberté.

« Les sociétés primitives, au contraire, sont étroites et homogènes. Leur action pèse d’un poids à peu près uniforme sur tous leurs membres. Les individus ont peine et ne songent pas à s’y différencier. Elles sont conformistes et traditionalistes à rendre rêveur M. Maurras. La loi y est de penser et de faire exactement ce que les ancêtres ont pensé ou fait. L’essor y est donné à la vie mentale non par un appel il la réflexion et à l’analyse, mais par l’obligation impérieuse que le groupe impose à ses membres d’enregistrer scrupuleusement la masse des idées et des pratiques en la persistance desquelles il voit une condition de son salut. » (Ch. Blondel).

Un sociologue et psychologue, Ferrière, distingue dans l’évolution des individus, comme dans celle des sociétés, trois principales étapes du progrès : d’abord le régime de l’autorité acceptée, ensuite le régime de l’anarchie relative, enfin le régime de la liberté réfléchie. Mais les individus, comme les sociétés, ne parviennent pas tous, à bien loin près, à l’étape supérieure du progrès. Ce qui complique nos sociétés c’est qu’elles sont composées d’individus différemment évolués ; les uns ont conservé une mentalité de tyrans ou d’esclaves, d’autres sont des individualistes non solidaristes et bien peu en sont au stade de la liberté réfléchie.

Nombreux encore sont ceux qui se sentent faibles et demandent aide, protection ou soutien, soit à l’État, soit au contraire à des groupements. La masse ne se dégage que peu à peu des siècles de servitude dont elle porte l’héritage en son subconscient.

De la masse à l’élite. — Il y a de nombreux degrés entre les bas-fonds des masses et les sommets des élites. La masse qui demande à être dirigée en tout, qui donne procuration, tout à la fois, au député pour faire les lois, aux dirigeants syndicaux pour la défendre, à des chefs pour déterminer son travail, etc., voit peu à peu ses rangs s’éclaircir.

Les changements profonds qui se produisent tout autour de nous, à une allure beaucoup plus rapide que dans les siècles écoulés ‒ que l’on songe à la multiplication des automobiles et des avions, à la T. S. F. ‒ ne peuvent laisser les individus indifférents. Tout au moins ces changements leur donnent-ils l’idée de la possibilité des changements futurs, les préparent à admettre les transformations techniques, sociales, etc.

Les individus deviennent aussi de plus en plus inventifs et capables d’initiative dans quelque travail : s’efforcent de se faire une opinion personnelle au moins à propos de quelques sujets. « Alors que la pensée créatrice devait agir, autrefois, dans des conditions qui l’obligeaient à perdre le meilleur de son dynamisme à vaincre les résistances de la foule ignorante et rendue apathique par son état de dépendance, aujourd’hui, tant par l’effet de l’instruction obligatoire que par la liberté critique rendue aux individus, cette même pensée créatrice est assurée du concours très efficace d’une multitude de cerveaux… ». « En effet, les cerveaux d’exception, les visionnaires de génie sont aidés dans la mise en application de chacune de leurs propositions ou innovations par l’apport, en apparence médiocre, mais en réalité souvent décisif des plus modestes artisans depuis que ceux-ci sont devenus capables d’autre chose que d’un travail purement mécanique. Prenons un exemple : Si le phonographe et la T. S. F. ont franchi la période des tâtonnements et des balbutiements avec t-elle maestria que, en quelques années, grâce à ces inventions, l’espace et le temps ne sont plus, comme autrefois, une entrave à la communication directe entre les hommes séparés par des milliers de kilomètres ou, ce qui est pire, par les années et même par les coups de faux de la mort, c’est que les Marey, les Lumière, les Branly, les Edison ont été secondés, sans les avoir sollicitées, par des intelligences plus terre à terre, mais parfaitement adaptées à une technique particulière, qui ont suggéré, les unes une transformation, les autres une innovation, une expérience ». (Ch. Dulot).

D’autre part l’homme de l’élite, si supérieur soit-il, reste toujours par quelque côté semblable à l’homme de la masse. Le domaine des connaissances est si vaste que nul ne peut se vanter de l’approfondir, les savants se spécialisent de plus en plus et chacun hors de sa spécialité ne peut que s’en rapporter à autrui, suivant ses affinités et ses sympathies. Quoi d’étonnant alors à ce que de grands savants, Pasteur, par exemple, aient été des croyants ; que le nombre des ingénieurs catholiques aille actuellement croissant. Ceci ne prouve en aucune façon en faveur des croyances religieuses mais seulement que chez des individus d’élite l’activité rationnelle et critique n’a pas étouffé toutes les survivances mystiques qui tiennent seulement une plus large place dans l’esprit de l’homme de la masse.

Ceci dit nous pouvons essayer de caractériser l’homme de l’élite, étant bien entendu que le portrait que nous en tracerons sera un idéal imparfaitement atteint par les meilleurs.

L’homme de l’élite a un esprit original, capable d’imaginer quelque chose sans se laisser influencer par le milieu ; apte à saisir les ressemblances, les relations entre les choses il combine pour créer ; doué d’esprit critique il est capable d’observer les faits, de raisonner d’après eux et d’après l’expérience et d’en tirer des conclusions justes ; mais surtout il s’est créé des idées, des conceptions, un idéal qu’il s’efforce de propager, non pas par caprice individuel mais au nom de principes supérieurs auxquels il se soumet : vérité, justice, etc. Bref l’homme de l’élite veut adapter le milieu à son idéal (Voir aussi au mot : Élite).

Il ne faut pas confondre les chefs et les élites. L’homme de la masse se choisit toujours un chef ‒ au moins ‒ mais ce chef n’appartient pas toujours à l’élite et d’autre part il est des hommes d’élite qui restent sans influence, incapables d’adapter une société à leur idéal.

C’est que l’homme de la masse choisit pour chef celui qui coordonne consciemment, qui exprime clairement ses désirs subconscients. De cela profitent trop souvent des démagogues : doués d’un certain flair ils savent reconnaître les aspirations des masses, tant pis si ces aspirations sont nuisibles au progrès social ; ils savent les exprimer avec une conviction et un enthousiasme apparent ; leur talent oratoire et leur adresse à manier les hommes leur permettent de rester dans des généralités suffisamment imprécises pour qu’elles donnent satisfaction à tout le monde ou à peu près.

Dans La Révolution Prolétarienne de juillet 1926, B. Louzon écrivait : « La résolution du dernier « Exécutif élargi de l’Internationale communiste » sur la question française contenait le paragraphe suivant : « 3° Le Parti, tenant compte de l’état transitoire de la crise politique actuelle, ne doit pas renoncer aux revendications partielles qui, dépassant les cadres du régime capitaliste, peuvent devenir le point de départ d’un large mouvement de masse, parce qu’elles apparaissent aux masses comme susceptibles de réalisation immédiate, comme par exemple les mots d’ordre suivants : a) Extinction de la dette antérieure de l’État aux frais des banques et du gros capital ; b) transfert du poids de tous les impôts sur les riches ; c) mesures impitoyables contre la fuite des gros capitaux à l’étranger, etc.

La plupart de ces mots d’ordre ne peuvent être contenus dans le programme des mesures révolutionnaires du gouvernement ouvrier et paysan. Ils lui enlèveraient son vrai contenu révolutionnaire. Bien qu’ils ne puissent être réalisés par aucun gouvernement bourgeois, ils apparaissent aux masses comme immédiatement réalisables et par conséquent sont capables de les mobiliser, de les entraîner et de leur faire comprendre la nécessité du gouvernement ouvrier et paysan et des mesures révolutionnaires plus radicales qui sont à son programme. En lançant de tels mots d’ordre, le P. C. ne doit donc jamais se lasser de démontrer aux masses qu’aucun gouvernement capitaliste, même s’il est formé de social-démocrates, n’est capable de les réaliser. » (Cahiers du Bolchevisme, 15 avril 1928).

« Ainsi donc le Parti communiste doit lancer des mots d’ordre que d’une part aucun gouvernement bourgeois ne saurait réaliser et que, d’autre part, le Parti communiste ne mettrait pas dans son programme s’il était au pouvoir… Abusons les masses, en leur présentant comme objectifs des objectifs impossibles, parce qu’ils apparaissent aux masses à tort comme possibles, telle est la politique que préconise officiellement dans ce tertio de sa thèse sur la France l’Internationale communiste

Ce qui résulte de tous les actes comme de toutes les paroles de la plupart des membres du Parti communiste, c’est que l’idée essentielle qui domine chez eux, l’idée qui distingue ceux qui sont « dans la ligne » de ceux qui ne le sont pas, est celle-ci : il y a les « masses », et il y a l’élite : Les « masses » sont ignares et imbéciles ; comme leur intervention est cependant indispensable pour l’accomplissement de la Révolution, il faut leur faire faire la Révolution malgré elles, sans qu’elles s’en aperçoivent, pour cela l’ « élite » c’est-à-dire le Parti communiste et plus spécialement son appareil doit non point tendre à débarrasser les « masses » de leurs préjugés, mais à utiliser ces, préjugés. »

De tels procédés ont été employés de tout temps par les Jésuites (voir à ce mot) pour assurer leur domination ; ils ne sauraient être un moyen d’émancipation sociale.

Il y a par contre une véritable élite qui reste méconnue des masses parce qu’elle ne connaît pas elle-même les masses et qu’elle les devance dans la voie du Progrès. Nombreux sont les hommes d’avant-garde auxquels l’humanité n’a rendu justice que longtemps après leur mort. « Mais il y a aussi, on l’a vu, une élite dont l’action est efficace : c’est celle qui, sans perdre le contact avec la masse, la devance juste assez pour voir dans quel sens l’avenir dirige la marche du progrès social, mais pas assez pour que les sentiments, les besoins, les connaissances, les moyens d’action de la société contemporaine lui soient étrangers. » (Ferrière).

L’homme de l’élite adapté, par avance, à une société différente de la société actuelle et s’efforçant d’adapter son milieu à son idéal trouve des partisans, amis de la nouveauté, des indifférents et des hostiles ; l’habileté pour lui consiste à pressentir ce qu’il peut obtenir de la masse et il se concilier un nombre suffisant de partisans mais la fin immédiate qu’il pense pouvoir atteindre ne doit pas lui faire perdre de vue l’idéal poursuivi. Il ne s’agit pas de tromper la masse mais seulement de diviser un progrès global, inaccessible d’un seul coup, en un certain nombre de progrès partiels.

Il y a d’ailleurs des hommes d’élite qui agissent sur le progrès social d’une façon indirecte et même, en un sens, involontaire : spécialistes, techniciens, savants, etc.

Il y a ainsi de nombreuses façons d’appartenir à l’élite comme aussi de multiples degrés dans l’élite. Tel qui est de l’élite dans son village peut n’être que d’une valeur médiocre par rapport à d’autres individus des alentours ; tel homme d’élite, en sa spécialité, s’en rapporte à autrui pour d’autres sujets ; tel bon théoricien d’une profession, capable d’influer utilement sur la pratique de ses confrères, reste inférieur à ceux-ci dès qu’il s’agit de passer de la théorie à la pratique ; tel praticien artiste et intuitif est incapable d’exposer et de justifier clairement sa pratique. Ajoutons encore à ces élites les individus capables de formuler un idéal lointain ou rapproché, particulier et précis ou plus vague mais plus général ; les spécialistes et les individus de culture générale non spécialisée, etc.

En résumé, dans la masse et l’élite il y a une diversité extrême. Ne nous en plaignons pas, cette diversité répond à une diversité des besoins. Le mal n’est pas dans la différenciation sociale mais dans ce que chacun n’est pas mis à la place qu’il pourrait occuper le mieux et, s’il est vrai qu’une organisation sociale convenable est impossible en régime capitaliste, il est non moins vrai qu’une révolution qui ne pourrait résoudre ce problème d’organisation serait une révolution manquée.

Ayant montré toute la diversité des individus je puis continuer mes explications sans que l’on suppose que je range les hommes en un petit nombre de catégories bien distinctes ni qu’on attribue aux mots : masse et élite, un sens autre que celui dans lequel je les emploie.

Incontestablement si certains individus n’avaient pas existé « la collectivité se présenterait autrement qu’elle ne se présente » et nous ne saurions méconnaître le rôle des élites. La masse a besoin des hommes à qui une culture philosophique générale permet de dominer les questions, des techniciens, des administrateurs, des savants. Le prolétariat italien (trompé, il est vrai, par les chefs effrayés et freinant les audaces révolutionnaires), devenu maître des usines ne sut que les arrêter. Le prolétariat russe (vite ressaisi lui aussi par la férule étatiste du bolchevisme), après avoir chassé ses techniciens et les avoir, à l’occasion, sortis des usines en brouette, a dû faire appel à leur compétence ; dire qu’il les a achetés comme cochons en foire masque mal la déception causée par l’incompétence de la masse.

Mais si les élites sont nécessaires, si la masse ne s’intéresse pas aux réalisations lointaines, est sentimentale à l’excès et plus capable de détruire que d’édifier il n’en est pas moins vrai qu’elle ne joue pas un rôle purement passif dans la marche du progrès. La masse ne se laisse pas imposer le Progrès, elle choisit ses guides, qui agissent sur elle comme des ferments sociaux. Ainsi les individus capables d’initiative et de création ne conviennent pas en tout temps et en tout lieu. « Un Ajax ne connaît pas la gloire à une époque de fusils à longue portée ; et pour citer en termes différents un exemple cher à Spencer, qu’aurait fait un Watt chez un peuple auquel aucun génie précurseur n’aurait appris à fondre le fer ou à manier le tour ? » (W. James). Les élites vraiment soucieuses du Progrès social ne doivent donc pas perdre contact avec les masses, elles doivent s’efforcer de connaitre leurs besoins, leurs désirs ‒ et plus particulièrement les besoins et les désirs inexprimés et vaguement ressentis ‒ leurs connaissances, leurs moyens et leurs possibilités d’action, car tout cela : besoins, désirs, connaissances, etc., c’est le point de départ et s’il est nécessaire d’avoir une claire vision du but que l’on veut atteindre il ne l’est pas moins de bien connaître les moyens et les possibilités d’y parvenir. Les transformations sociales ne sont durables qu’autant qu’elles répondent à des besoins plus ou moins clairement ressentis par les masses.

Ne méprisons pas le rôle des masses ; il est vrai qu’elles sont parfois victimes de leur sentimentalité, qu’elles se laissent abuser par le talent oratoire, l’apparente profondeur des convictions, mais les foules formées par les élites sont-elles à cet égard bien supérieures aux masses ? Il est vrai aussi que les plus habiles à manier les hommes n’appartiennent pas toujours à l’élite morale, ni même à l’élite intellectuelle, mais il y a là encore presque toujours un phénomène commun aux foules et, pris isolément ou en petits groupes, les hommes de la masse ne se laissent pas prendre autant qu’on le semble croire, par le bavardage, le charabia et le bourrage de crâne… Dans les groupements où chacun se connaît réellement, les masses ne donnent procuration qu’à ceux en qui elles sentent des chefs pour la lutte, des galvanisateurs d’énergies, des ouvriers compétents, consciencieux et justes.

En résumé le Progrès social résulte de l’action réciproque de deux facteurs humains : l’individu capable d’initiative, de création et de suggestion de la masse et d’autre part cette masse sympathique à l’individu et capable d’imitation.

De ce qui précède une conclusion me semble pouvoir être tirée ‒ pour notre temps et notre milieu tout au moins, car des faits de ce temps et de ce milieu je n’ai pas la prétention folle de tirer des vérités éternelles et universelles ‒ le système fédéraliste est mieux adapté aux problèmes de la sélection de l’élite, de l’utilisation des initiatives et de la formation des individus capables d’initiative.

L’idée fondamentale du bolchevisme (voir ce mot p.259) qui aboutit à la centralisation et à la dictature méconnaît ces faits que nous nous sommes efforcés d’indiquer au cours de cette étude : il n’y a pas de limite bien nette entre la masse et l’élite ; les masses actuelles diffèrent des masses primitives et, par le plus ou moins d’initiative des individus qui les composent, ont des capacités créatrices dont le centralisme ne peut tirer parti et qu’il risquerait au contraire d’affaiblir et de faire disparaître ; les élites actuelles, souvent trop spécialisées, se trouvent placées en face de problèmes de plus en plus complexes et leurs solutions risquent souvent d’être mauvaises ; il est des cas où le bon sens et l’intention des masses valent mieux que la science et la logique des savants.

Progrès individuel et progrès social. — Il s’agit d’instruire et d’éduquer tous les individus suivant leurs capacités et leurs aptitudes, puis de permettre à chacun d’occuper la place qui lui convient le mieux : celle où ses capacités et ses aptitudes lui permettraient de remplir un rôle social aussi utile que possible.

Si notre société était une société juste, c’est-à-dire sans classes sociales, ce problème général se diviserait seulement en deux problèmes particuliers : 1° problème d’éducation et d’instruction, c’est-à-dire problème de développement des capacités et des aptitudes ; 2° problème d’orientation professionnelle, c’est-à-dire problème de l’utilisation des capacités et des aptitudes.

Mais, d’une part, la société actuelle n’assure pas également le développement des aptitudes, de nombreux individus de valeur étant insuffisamment instruits pour pouvoir être pleinement utiles à eux-mêmes et aux autres ; et, d’autre part, cette société ne se préoccupe du problème de l’utilisation des capacités et des aptitudes que dans la mesure où il ne peut gêner la classe possédante et dirigeante.

Il en résulte pour le prolétariat l’existence d’un troisième problème : le choix de son élite.

Comme nous avons déjà traité le premier des trois problèmes que nous venons d’indiquer (Éducation, Enfant, Instruction, etc.), et comme nous aurons l’occasion de parler du deuxième (Orientation professionnelle) nous allons nous borner à quelques réflexions à propos du dernier.

Théoriquement, il paraît insoluble ; l’incompétence ne peut juger la compétence, la masse ne peut choisir l’élite et ainsi la sélection ne peut venir que par en haut. Mais qui désignera les sélectionneurs, ceux qui seront chargés du choix de l’élite ? Si des bas-fonds de la masse on distingue mal les sommets de l’élite, si les spécialistes ne sont-pas capables de bien juger de l’élite en dehors de leur spécialité, nous avons déjà fait remarquer que la masse d’un petit groupement sait fort bien, la plupart du temps, désigner l’élite de ce groupe. L’élite ‒ toute relative ‒ d’un certain nombre de petits groupes pouvant, à son tour, procéder à une nouvelle sélection sans trop de chances d’erreurs, de sélection en sélection, on peut ainsi parvenir à solutionner de façon assez satisfaisante le problème du choix des élites. Il y a il est vrai, des individus qui. dépassent trop leur groupe et risqueraient d’être méconnus si la sélection s’opérait sur un seul plan et uniquement par en bas. Actuellement l’organisation syndicale permet, quoiqu’imparfaitement, une sélection sur deux plans : d’une part, plan de la spécialité avec les Fédérations ; d’autre part, plan de la culture générale avec les Unions. Je dis imparfaitement parce que les besoins de la lutte syndicale font négliger le souci du métier et qu’ainsi le travail d’organisation de la lutte prime le travail d’organisation du métier ; ainsi les groupements syndicaux sont-ils bien plutôt constitués en vue de l’attaque de la classe capitaliste et de la défense des intérêts des syndiqués qu’en prévision de l’organisation du travail. Ceci n’est point un défaut de l’organisation syndicale ; tant que les travailleurs vivront misérablement et ne pourront obtenir qu’avec peine les moyens de satisfaire imparfaitement leurs besoins primordiaux, on ne peut espérer qu’ils puissent vraiment s’attacher à une besogne constructive désintéressée.

J’en reviens au problème du choix des élites. Il me semble que la sélection par en bas doit être corrigée par une sélection par en haut, les sélectionnés par en bas repêchant ceux que l’incompétence de la masse a tenus écartés. Ici encore il s’agit d’une difficulté pratique, il faut choisir une juste mesure entre un système démocratique qui fatalement laisse dans l’ombre une partie de l’élite et une méthode de sélection par en haut qui ne peut mener qu’à une autocratie qui, elle aussi, barrerait plus tard la route à certains individus d’élite.

À ma solution quelque peu compliquée ‒ mais pas plus que la vie cependant ‒certains préfèrent une solution plus simple ‒ simple comme la théorie ‒ : le parti communiste groupe les élites qui doivent diriger le prolétariat.

Le parti communiste ! Mais c’est Staline, Trotsky, Zinovief, Boukarine, etc… Lesquels d’entre eux seront nos guides parmi lesquels se heurtent les points de vue hostiles et qui ont recours à l’excommunication ? Comment voulez-vous que j’aie confiance dans les capacités dirigeantes des uns ou des autres alors que les uns et les autres n’arrivent pas à se mettre d’accord à ce sujet. Puis, pourquoi repousserais-je les prétentions des autres partis, pourquoi ne demanderais-je pas aux anarchistes de guider le mouvement syndical ? Parce que, me répondra-t-on, le parti communiste a fait une révolution. Mais, diront les anarchistes, cette révolution prouve la justesse de nos prévisions, les communistes russes ont montré comment il ne fallait pas faire une révolution ; ils ont supprimé puis rétabli l’héritage, le salaire aux pièces, les examens, la vente de l’alcool, etc…, les mercantis, les bureaucrates, les enfants abandonnés par centaine de mille, etc…, prouvant qu’ils ne peuvent prétendre avoir créé une organisation sociale modèle.

En résumé, c’est encore la solution fédéraliste, qui fait appel à l’initiative d’en bas, qui nous paraît la plus sûre.

Et maintenant : comment l’élite doit-elle agir pour guider et élever la masse ? Poser le problème nous paraît insuffisant. C’est dans toute l’Encyclopédie Anarchiste, dans maints ouvrages et maintes revues que les militants doivent chercher une partie des éléments de la solution. Nous disons une partie, car la lecture des ouvrages et des journaux n’est pas tout, l’essentiel est de vivre intensément en observant la vie tout autour de soi. ‒ E. Delaunay.

MASSES (psychologie des). Le mot masses figure fréquemment dans la littérature libertaire. On y parle souvent du rôle des masses, de l’action des masses, de la création des masses, etc. La plupart des anarchistes estiment, en effet, que les grandes transformations sociales, ‒ la révolution sociale surtout ‒ sont, en dernier lieu, l’œuvre des vastes masses humaines mises en mouvement par certains facteurs économiques, politiques, sociaux ou autres, et développant alors une énorme activité, aussi bien destructive que positive et créatrice.

Toutefois, cette opinion est infirmée ou même contestée de différents côtés. Pour beaucoup de gens, pour beaucoup d’anarchistes même, le fait reste douteux. Pour eux, les transformations sociales ou les révolutions sont plutôt l’œuvre ou d’une minorité « éclairée et agissante », ou de certains individus supérieurs et des coalitions de tels individus (réformateurs, hommes d’État, partis politiques, etc.) ; et quant aux masses, elles ne sont et ne peuvent être que de simples exécuteurs des idées et des dispositions de ces individus ou de ces minorités.

Dès lors, une étude plus approfondie et plus précise de la question s’impose.



Tout d’abord, ce sont nos adversaires doctrinaires, les « marxistes » (socialistes, « communistes » ) qui nous reprochent le vague de notre terme préféré : masses. Ils parlent, eux, moins volontiers des masses (notion trop vaste et imprécise, disent-ils), que du prolétariat ou de la classe ouvrière (notions moins vastes et plus précises, parait-il). Et cette classe ouvrière doit, d’après eux, être guidée, conduite justement par une minorité éclairée et agissante : le parti politique et ses dirigeants.

Disons tout de suite que les discussions purement théoriques avec les marxistes perdent actuellement, tous les jours davantage, leur intérêt et leur importance d’autrefois. En effet, la solution du problème se poursuit déjà sur le terrain même de la vie. C’est l’expérience vive et immédiate qui s’en est saisie et qui est plus concluante que n’importe quelle argumentation théorique.

Cette expérience ‒ je parle des événements en Russie et de leur répercussion dans d’autres pays ‒ nous fournit deux conclusions décisives.

La première est celle-ci : Toute transformation sociale de vaste envergure ‒ d’autant plus une révolution sociale ‒ reste stérile si une minorité « éclairée » s’en empare pour la guider et la diriger. Car, dans ce cas, le phénomène suivant se produit fatalement : les masses sont obligées de céder leur initiative et leur liberté d’action à la minorité ; or, cette dernière, dont l’activité se substitue ainsi à celle des masses se montre impuissante à résoudre les gigantesques problèmes qui surgissent de tous côtés et qui exigent, précisément, le concours libre des millions d’énergies et d’initiatives. Se cramponnant quand même à son autorité néfaste et opprimant de plus en plus les masses, la minorité finit par acculer la révolution à une impasse sans issue. Telle est, une fois de plus dans l’histoire humaine, la grande leçon de la révolution russe. Elle patauge dans l’impuissance parce qu’elle remet son sort entre les mains d’Une minorité « éclairée et agissante » traitant la masse en simple exécutrice de ses décisions et prescriptions maladroites, incompétentes et finalement régressives.

L’autre conclusion n’est pas moins significative. Les bolcheviks eux-mêmes, et ensuite les « communistes » des autres pays, durent reconnaître que « la base de la révolution » devait être « élargie ». La « classe ouvrière » est appelée aujourd’hui à « faire bloc », non seulement avec les paysans, mais même avec la petite bourgeoisie. Cette thèse ‒ « l’élargissement de la base de la révolution » ‒nous intéresse en tant qu’elle se rapproche, après l’expérience faite, de notre idée qui est la suivante : La révolution sociale est l’œuvre non seulement de la classe ouvrière (qui elle-même est loin d’être homogène socialement et idéologiquement), mais de très vastes masses humaines comprenant une grande partie de la classe ouvrière, une partie de la population paysanne (dont l’importance numérique varierait selon le pays), et aussi de nombreux autres éléments : bourgeois (rompant avec leur classe, bien entendu), intellectuels (tels Lénine, Trotsky et autres), etc., etc., qui, s’aidant (et non pas dirigeant) les uns les autres, finiront par aboutir.

Les socialistes « modérés » pourraient objecter que l’expérience des bolcheviks n’est pas probante, ces derniers ayant faussé les idées de Marx, du socialisme et de la révolution. Pour notre controverse, cette objection serait sans valeur, la différence entre les socialistes ‒ bolcheviks et les socialistes modérés ne portant que sur les méthodes d’action et non pas sur le principe même d’une minorité « consciente » et « supérieure » guidant et dirigeant les masses.



Ce qui nous importe et nous intéresse beaucoup plus, c’est la divergence d’opinions et un certain flottement qui existent, par rapport aux masses, dans nos propres milieux.

Comme déjà dit, assez nombreux sont les anarchistes qui éprouvent à l’égard des masses un sentiment de doute, de méfiance, même d’hostilité. Certains vont plus loin encore, jusqu’à dédaigner, mépriser, voire haïr les masses. (Voir : Foule). Pour eux, la masse est bête, moutonnière, lâche, veule, perfide, incapable de la moindre initiative ou action créatrice, capable par contre des crimes les plus cruels, les plus stupides, les plus crapuleux. Ces camarades s’appuient surtout sur les faiblesses et les mauvaises actions des masses, fort connues dans l’histoire ancienne et moderne des sociétés humaines : inconscience, insouciance, crédulité, inconstance, légèreté, veulerie, absence d’idéal, d’indépendance morale et de résistance, manque de courage, conduite lâche, trahisons, actes de cruautés, pogromes, assassinats, lynchage etc., etc…

Toutefois, il ne suffit pas de constater le fait : il s’agit de l’expliquer, de le comprendre. Il est grand temps qu’on pousse le problème des masses à fond. Il faut chercher à le résoudre pour ne plus flotter dans l’incertain, comme c’est souvent le cas aujourd’hui. Tâchons de l’éclaircir, dans la mesure de nos moyens. D’abord, quelques considérations d’ordre général.

Les masses ont des faiblesses, elles commettent de mauvaises actions, même des crimes. C’est un fait. Mais l’histoire et la vie nous disent aussi que les masses ont des qualités, qu’elles sont capables de bonnes actions également, d’actes courageux, même héroïques. C’est un autre fait. Donc, ce que nous pourrions constater en toute impartialité, serait ceci : les masses ont des faiblesses et des qualités, elles commettent de bonnes et de mauvaises actions. Entre ceux qui citent des faits pour démontrer que la masse est foncièrement bonne, et ceux qui font autant pour soutenir qu’elle est foncièrement mauvaise, toute discussion serait, par conséquent, vaine et stérile. Les uns et les autres y apporteraient des preuves irréfutables. Tant que le problème en restera là, il ne pourra pas être tranché. La constatation que nous venons de faire, ne dit encore rien.

Autre chose. Puisque la masse n’est pas toujours bonne, admettons pour un instant qu’elle est foncièrement mauvaise. La masse est un ensemble d’individus. Si elle est mauvaise, c’est que l’individu en général ne vaut pas grand chose lui non plus. Se méfiant de la masse (la méprisant, etc.), on se méfie, en réalité, de la presque totalité des individus qui la composent (sauf soi-même et quelques autres exceptions). Alors, on est obligé d’adopter l’une des deux solutions suivantes :

La supériorité de quelques individus et partant une minorité d’élite chargée de diriger les masses et le processus social.

Cette solution soulève des objections qui finissent par l’annuler. En effet : 1. Il n’existe pas de supériorité générale de quelques individus sur le reste des humains. (Il existe, bien entendu, une supériorité spécifique de tel homme sur tels autres, en telle ou telle autre matière concrète : en tel art, en telle science, en divers genres de travail, en intelligence, en force de caractère, en l’une ou l’autre des mille aptitudes, capacités ou qualités variées à l’infini. Un tel homme supérieur en telle matière, est bien inférieur en telle autre. Cette supériorité variée des hommes les uns sur les autres, supériorité relative et mutuelle, n’est donc pour rien dans la question dont nous nous occupons ; ou, plutôt, elle renforce, justement, l’idée d’une activité libre et naturellement combinée des vastes masses, contre la thèse d’une élite dirigeante. Et quant à toute autre supériorité, elle n’est qu’une fiction. — 2. Supposons même que de tels individus généralement supérieurs aux autres existent ; rien ne nous garantit que l’élite dirigeante ‒ formée surtout en pleine effervescence sociale ‒ sera composée précisément de ces individus. Il est, au contraire, à peu près certain que ces personnages hypothétiques, réellement supérieurs, resteront à l’écart, et que l’élite dirigeante sera composée d’éléments fortuits et nullement « supérieurs ». Et d’ailleurs, qui serait expert et juge de la supériorité ? ‒ 3. Si même l’élite dirigeante était composée d’individus très supérieurs, leur supériorité ne saurait être universelle ni omnipotente, au point qu’ils puissent avoir la haute main sur la formidable activité infiniment mobile et variée des millions d’êtres humains. En réalité, l’ « élite » ne saurait être maîtresse de cette activité, car pour cela il lui faudrait pouvoir embrasser, à tout instant, toute l’immensité mouvante de la vie : pouvoir tout connaître, tout comprendre, tout entreprendre, tout surveiller, tout voir, tout prévoir, tout résoudre, tout organiser, tout arranger… Or, il s’agirait d’un nombre incalculable de besoins, d’intérêts, d’activités, de situations, de combinaisons, de créations, de transformations, de problèmes de toute sorte et de toute heure. Ne sachant plus où donner de la tête, l’élite dirigeante finirait par ne pouvoir rien saisir, rien arranger, rien « diriger » du tout. Non seulement sa supériorité ne saurait jamais être telle qu’on puisse substituer avantageusement son action à la libre activité, à la libre création, à la libre organisation des masses, mais, au contraire, l’élan de celles-ci serait fatalement entravé ou même paralysé par l’ingérence malheureuse d’une « minorité » impuissante mais prétentieuse.

Il n’existe donc pas de supériorité qui justifierait la remise entre les mains d’une élite des intérêts vitaux et des destinées historiques des millions d’hommes. Prétendre le contraire serait vraiment tomber dans l’absurdité. Et pourtant, c’est cette absurdité qui se trouve à la base de toutes les théories d’une « minorité dirigeante » et de toutes les expériences de ce genre. Quoi d’étonnant si ces expériences se terminent pour les travailleurs, partout et toujours, en queue de poisson ! Les grandes révolutions des temps passés et, en dernier lieu, la révolution russe appuient nos objections.

Notons cependant, en passant, que lorsque les étatistes, les autoritaires, les doctrinaires politiques (socialistes, « communistes », etc.) prêchent le principe d’une élite dirigeante, ils sont parfaitement logiques ; tandis que les anti-autoritaires, les anarchistes, s’ils renient les masses et se rabattent sur une minorité d’élite perdent toute conséquence avec eux-mêmes. Car comment peut-on s’imaginer une société sans État ni autorité si l’on n’a pas confiance dans les capacités organisatrices et créatrices des masses ? Et quoi d’étonnant, encore, si de tels anarchistes finissent par tomber dans le bolchevisme ou dans des conceptions qui n’en sont guère loin !

Donc, cette première solution ne résiste pas à l’examen critique.

Ceux qui la rejettent ‒ je parle toujours de ceux qui croient les masses infirmes ‒ n’ont en réserve qu’une seule solution possible :

2° Cette deuxième solution suppose que les masses sont au moins capables de devenir un jour qualifiées pour la bonne cause. (Pour ceux qui ne l’admettent pas non plus, cette solution n’est même pas à envisager. Ils sont donc obligés soit d’adopter la première, soit de flotter dans le vague). Ils s’agit d’attendre jusqu’à ce que l’écrasante majorité des individus composant la masse soit devenue le contraire de ce que cette majorité est aujourd’hui, c’est-à-dire qu’elle s’affirme intelligente, consciente, d’un esprit et d’une action indépendants, courageuse, active, loyale et constante, capable de toute initiative et d’action créatrice, incapable de crimes, porteuse d’idéal élevé, etc. Autrement dit, il s’agit de faire, en attendant, l’éducation de l’individu et partant de la masse.

Cette solution se heurte également à des objections qui l’anéantissent : 1) Dans l’ambiance sociale donnée, est-elle possible, la véritable éducation, effective et progressive, de l’individu et de la masse ? Il suffit de regarder attentivement et sans parti-pris autour de soi, de méditer quelque peu sur ce qui se passe dans la société actuelle, pour y répondre négativement. Ne pouvant pas m’étendre ici sur ce sujet un peu spécial (voir : Éducation, Propagande, Révolution, etc.), je me bornerai à quelques argument frappants. ‒ D’abord, quelques faits récents. Malgré les exemples historiques de fraîche date, malgré surtout la propagande antimilitariste intense de nombreux partis et groupement d’avant-garde, ainsi que de tant d’écrivains et d’apôtres universellement vénérés et populaires, malgré tout un courant anti-guerrier d’une puissance telle qu’elle laissait espérer un refus catégorique des masses d’être engagées dans une nouvelle aventure, ces masses, dans tous les pays, continuent à se laisser tromper. Elles ont marché à l’ignoble et absurde boucherie de 1914 « comme un seul homme », avec un élan stupéfiant. Après la guerre, les masses, tout en ayant esquissé, dans certains pays, quelques mouvements de révolte et même entamé une belle révolution en Russie, fléchissent rapidement et cèdent le pas à des dictateurs et profiteurs de toute espèce, acceptant ainsi, de nouveau, un esclavage écœurant. Une fois de plus, elles n’ont pas su se rendre maîtresses de la situation qui leur était, pourtant, extrêmement favorable. ‒ Quant à l’éducation proprement dite, quelle est-elle ? La vie d’un homme de la masse est connue, dès son enfance. La famille ne peut pas lui fournir une éducation saine. Viennent ensuite : l’école ( !), la rue et le bistro, le journal ( ! !), le cinéma ( ! ! !), et surtout le travail de bête de somme alternant avec un sommeil à peine suffisant. Contre toute cette « éducation » immédiate, concrète, permanente, ‒ s’exerçant, de plus, dans une ambiance (État ! Autorité ! Église ! Argent ! etc.) qui elle-même façonne l’homme en dépit de toute autre influence, ‒ que peut-elle, la poignée de gens capables de s’occuper de la véritable éducation de l’individu et de la masse ? ! Dans les conditions données, cette éducation n’est qu’un rêve irréalisable. ‒ 2) En affirmant que l’action éducative de quelques individualités ou groupements ne saurait rendre qualifiées les masses qui ne le sont pas aujourd’hui, je ne veux pas dire que l’éducation des masses ne se fait pas du tout. Certes, elle se fait, au cours des siècles, sous la poussée de plusieurs facteurs d’une puissance inégale. (L’activité éducative y joue un rôle relativement assez modeste). Mais, ce processus est excessivement lent (et, de plus, intermittent). Et alors, le problème reste entièrement ouvert. En effet, il serait résolu au cas seulement où l’on aurait la certitude que les masses seront prêtes au moment de grands événements sociaux. Or, c’est exactement le contraire qui est certain. Sans le moindre doute, les bouleversements sociaux auront lieu longtemps avant que les masses soient dûment éduquées et cultivées. Sans le moindre doute, les masses seront alors, au point de vue d’éducation et de culture, à peu près les mêmes qu’elles sont aujourd’hui. Si, de nos jours, elles sont foncièrement mauvaises et non qualifiées, ce n’est pas l’activité éducative qui les modifiera pour le jour des grands événements.

Donc, pour ceux qui supposent la masse mauvaise et incapable, l’ « éducation » n’est pas non plus une solution du problème.

Alors, que penser ? Quelle décision prendre ? Quelle est la véritable psychologie de l’individu et de la masse ? L’individu est-il bon ou mauvais ? La masse est-elle mauvaise ou bonne ?



Nous avons constaté que les masses ont des faiblesses et des qualités, qu’elles commettent de bonnes et de mauvaises actions. Cette constatation nous suggère déjà l’idée que la masse n’est ni bonne ni mauvaise, et qu’il faut chercher à expliquer tout autrement sa psychologie et son attitude.

Une petite expérience personnelle et une analyse rapide nous aideront dans cette tâche.

Que le lecteur prenne une feuille de papier. Qu’il la divise en deux, avec un tracé de crayon. Qu’il parcoure ensuite mentalement toute sa vie passée, en détail autant que possible, très scrupuleusement, très sincèrement. Chaque fois qu’il se souviendra d’une mauvaise action commise (ou d’une mauvaise action qu’il fut tout prêt à commettre et que certaines circonstances empêchèrent), il placera un petit trait de crayon d’un côté du tracé. Chaque fois qu’il se rappellera, au contraire, une bonne action commise (ou qu’il fut décidément prêt à commettre), il placera un trait de l’autre côté. (Il faut comprendre sous une « mauvaise action » tout acte anti-moral, antisocial ou autre condamné par la conscience du lecteur ; sous « bonne action » on comprendra tout acte de haute moralité, de dévouement, etc., d’après l’avis même du lecteur). L’opération terminée, il trouvera plusieurs traits de crayon des deux côtés du tracé. Il constatera ainsi qu’au cours de sa vie, il a commis (ou il fut tout prêt à commettre, ce qui, psychologiquement, revient au même), plus d’une fois, des vilenies, des actes condamnables, allant même jusqu’à ce qu’on pourrait qualifier « crime », et que, d’autre part, il a accompli aussi (ou il fut tout prêt à accomplir), plusieurs fois, des actes louables, de très bonnes actions, allant même jusqu’à l’héroïsme. Parfois même, les unes et les autres se suivaient à une courte distance.

Quelle est la conclusion de cette petite expérience psychologique ? Elle est celle-ci : La psychologie de l’individu n’est pas une chose stable. Elle se trouve continuellement en mouvement, semblable à l’oscillation d’un balancier. L’envergure de cette oscillation est très vaste, puisque le même individu peut aller du crime à l’héroïsme. (Bien entendu, l’énergie psychique d’un individu peut se trouver momentanément à l’état de repos, d’équilibre passager, comme toute autre énergie, et alors la mobilité de la psychologie humaine ne se fait pas voir si facilement. ‒ Bien entendu, aussi, tels individus ont un penchant plutôt au mal, tels autres, plutôt au bien, ce qui veut dire que les premiers commettent de mauvaises actions plus ‒ ou même beaucoup plus ‒ facilement que les seconds. Tout ceci ne change en rien le fond des choses : l’instabilité, la mobilité de la psychologie humaine et l’envergure de cette mobilité).

La constatation que nous venons de faire, nous suggère tout de suite une autre idée que voici :

Si l’ambiance, le milieu, tout l’ensemble social et autre sont tels qu’ils facilitent et favorisent les mouvements dans le sens du bien (rendant, de plus, difficiles et inutiles ceux dans le sens du mal), alors les premiers deviennent, chez l’individu, plus fréquents, plus accentués, plus prolongés que les seconds. La situation favorable se maintenant et la force de l’habitude aidant, les bons mouvements tendent à se perpétuer, et les mauvais, à disparaître. Ceci d’autant plus que le bon chemin une fois entamé, il entr’ouvre des horizons splendides, il entraîne les gens, il les enthousiasme de plus en plus, il rend la vie de plus en plus belle, riche, intéressante, active, souriante, avenante. ‒ Si, au contraire, l’ambiance sociale est telle qu’elle facilite et stimule les mouvements dans le mauvais sens, entravant les oscillations opposées, l’effet en est aussi exactement inverse : les mouvements dans le sens du mal s’accentuent, l’emportent sur les autres, tendent à s’éterniser.

Abandonnons maintenant le terrain de la psychologie individuelle. Les masses étant un ensemble d’individus, leur psychologie et ses effets sont essentiellement pareils à ce que nous avons observé chez ces derniers.

Donc : 1° La psychologie de la masse est instable, mobile ; 2° L’envergure de cette mobilité est très vaste, les oscillations s’effectuant du crime à l’héroïsme et retour ; 3° Le sens des oscillations dépend de toute l’ambiance sociale qui facilite ou empêche les mouvements dans l’un ou l’autre sens.

Lorsque l’ambiance, le milieu, tout l’ensemble social facilitent et favorisent les mouvements dans le sens du bien, ces mouvements deviennent naturellement de plus en plus fréquents, prononcés, prolongés, et l’action des masses s’affirme, alors, de plus en plus positive, saine, franche, loyale, belle, vigoureusement créatrice, pendant que les mouvements et l’activité contraires faiblissent, décroissent, s’éteignent. Et vice versa.

C’est dans cet ordre d’idées, précisément, que nous devons nous intéresser au rôle de l’ambiance sociale, à son influence sur la psychologie des masses.



Pourquoi de nos jours, et aussi dans le passé, les masses s’avèrent-elles souvent défaillantes, lâches, veules, criminelles ? Parce que des millions d’individus sont poussés dans ce sens, depuis des siècles, par toute l’ambiance sociale, intellectuelle et morale. C’est pour celle raison qu’en temps « normal » les masses nous causent tant de désillusions.

Cette attitude des masses en temps ordinaire ne noua dit encore rien sur leur véritable psychologie, sur leurs qualités ou leurs défauts effectifs. Car c’est une attitude mensongère, faussée, trompeuse. Elle peut devenir tout autre, lorsque les circonstances l’exigent et que l’ambiance se modifie pour de bon. Ce qui est, en effet, remarquable, édifiant, c’est que les mêmes masses changent rapidement d’aspect et de conduite aussitôt que l’ambiance défavorable se désagrège sérieusement, prête à changer, elle aussi, de fond en comble.

L’histoire des révolutions nous dit qu’au cours des combats décisifs, au moment de la victoire, et pendant les quelques semaines ‒ ou quelques mois ‒ qui la suivent, les masses, se voyant libres d’agir, remplies d’un grand espoir, ne ressemblent plus en rien au troupeau moutonnier qu’elles furent encore à la veille des événements. Elles se montrent courageuses, vaillantes, actives, riches d’initiative et de ressources, prêtes à tous sacrifices, pleines d’esprit de recherche et de création. La révolution russe de 1917 le prouva une fois de plus, de façon éclatante.

Hélas ! Dans toutes les révolutions, jusqu’à présent, ‒ y compris la révolution russe, ‒ la liberté d’agir conquise par les masses fut vite bridée et leur espoir déçu. La nouvelle ambiance favorable se déformait rapidement, celle d’avant-révolution ‒ fatale pour la liberté et l’activité des masses ‒ rentrait dans ses droits et l’attitude des masses redevenait plate, servile, basse. Ce phénomène frappant trouve, entre autres, une explication fort répandue : les masses, affirme-t-on, n’ont pas de fond, elles sont vite fatiguées, épuisées, lasses, elle abandonnent la cause, et alors naturellement la révolution dégénère. Le lecteur trouvera plus loin une autre explication de cette dégénérescence. Mais quant à la lassitude des masses, disons tout de suite qu’à notre avis, c’est exactement le contraire qui se produit : la lassitude et l’abandon des masses sont non pas les causes, mais les conséquences du déclin et du non-aboutissement de la révolution. Ce n’est pas la révolution qui ne réussit pas parce que les masses en sont fatiguées, mais, au contraire, les masses deviennent lasses et indifférentes lorsque et parce que la révolution ne leur apporte pas le résultat recherché. Ce n’est pas la lassitude des masses qui précède le dépérissement de la révolution, mais toujours inversement : la déviation, l’égarement, la dégénérescence de la révolution précèdent, entraînent et expliquent la lassitude et l’abandon des masses. Aussi longtemps que ces dernières gardent intact l’espoir en la révolution, leur enthousiasme, leur activité, leur dévouement restent entiers. Ce n’est qu’au moment où elles sentent la révolution faussée, égarée, perdue pour elles, qu’elles lâchent pied. Et alors, tout change… C’est en étudiant de plus près la marche des révolutions passées et en suivant, témoin actif, les péripéties de la révolution russe, que j’ai acquis définitivement cette conviction.

Quelle est donc l’ambiance qui facilite et favorise les mouvements de l’individu et de la masse dans le sens du bien, c’est-à-dire, de la vaillance, de l’initiative et de l’activité créatrices, du dévouement, de la persévérance, etc., etc… ?

Pour nous, la réponse n’est pas douteuse : Cette ambiance favorable est la liberté d’action pour l’individu et l’ensemble d’individus (la masse). Liberté intégrale, effective, sans restriction ni réserve d’aucune sorte. Liberté de s’entendre par tous les moyens possibles ; liberté de s’organiser, de coopérer ; liberté de chercher, d’essayer, d’appliquer toute initiative, de déployer toute énergie, de détruire, de construire, de commettre des erreurs, de les rectifier, de faire, de défaire, de refaire, en un mot : d’agir, dans le plus vaste sens du terme.

Il va de soi qu’il existe d’autres éléments importants, tels que l’égalité (véritable), le sentiment mutuel de confiance et de fraternité, etc…, lesquels, une fois acquis, complètent et parfont cette ambiance. Mais c’est la liberté qui en est la condition primordiale. C’est elle, précisément, qui permet à ces autres éléments de prendre corps, qui y mène même nécessairement, tant qu’elle n’est pas supprimée. C’est la liberté qui favorise l’action positive des masses et leur donne l’élan enthousiaste indispensable à la création, à l’inauguration progressive de la société nouvelle. C’est la liberté qui rend possibles la manifestation, l’application, l’activité féconde et le triomphe décisif des millions d’énergies et d’initiatives robustes et saines exigées par la tâche gigantesque de la reconstruction sociale.

Soulignons que, pour produire ses effets, la liberté doit être entière, générale, parfaite. Une demi-liberté, une liberté partielle, limitée, conditionnelle, réduite, ‒ timidement octroyée et rapidement retirée, à la première occasion, par l’autorité ‒ ne produirait aucune confiance, aucun enthousiasme durable et, finalement, aucun résultat. Pis encore : elle donnerait, justement, un résultat négatif. Ce n’est que le souffle puissant et continuel d’une véritable liberté, intégrale, universelle, qui serait en mesure de soulever et de jeter graduellement dans la grande action toutes les innombrables énergies positives d’un peuple. Ce n’est que dans l’ambiance d’une telle liberté que les éléments sains, vigoureux, productifs et créateurs pourraient triompher définitivement de tous les obstacles, de toutes les difficultés, de toutes les forces obscures et malsaines qui auraient surgi des ténèbres du passé.

Nous avons déjà attiré l’attention du lecteur sur un phénomène significatif qui se reproduit dans toutes les grandes révolutions (1789, en France ; 1917, en Russie) et qui appuie nos affirmations. Au début de la révolution, une fois le gouvernement par terre et la liberté d’agir acquise par les masses populaires, ces dernières se montrent pleines d’enthousiasme, de bonne volonté, d’un élan prodigieux vers le bien, vers une grande activité positive. Tout ce qu’il y a dans les masses de bon, de grand, d’actif, se fait jour, prêt à se mettre à l’œuvre inlassablement. Un certain temps s’écoule. Un nouveau gouvernement s’installe et commence sa besogne. Bientôt, l’ambiance change, et ce changement s’accentue tous les jours davantage. Des restrictions de toute sorte s’annoncent et se multiplient. Les masses se sentent surveillées, suspectées, serrées de près, repoussées. Leur initiative, leur activité sont de plus en plus ligotées, s’avèrent de plus en plus inutiles, sans but. L’initiative et l’action du gouvernement et de ses agents s’y substituent. Le souffle de la liberté s’éteint. De nouveau, comme auparavant, ce n’est pas la masse qui est libre d’agir, mais l’autorité et les milieux dirigeants, malgré qu’ils soient d’une nouvelle espèce. Alors, l’enthousiasme s’évapore, la masse s’arrête, se recroqueville, elle retombe dans son attitude ancienne : passive, obscure, négative.

Mais alors, une question ayant trait, justement, au problème des défauts de la masse, se pose. Si les masses sont pleines de ressources, si elles possèdent de l’énergie, de la bonne volonté, de l’initiative, si elles sont éprises de la liberté, de l’activité positive, etc., etc., comment expliquer alors que, chaque fois, elles cèdent tout ceci à une minorité dirigeante, se montrant ainsi impuissantes de maintenir la liberté acquise au début de la révolution, de la défendre, de la mettre en œuvre ? Un gouvernement ne nous tombe pas du ciel ! Ce sont les masses elles-mêmes qui le portent au pouvoir, qui, au moins, lui permettent de s’installer, qui, souvent, le réclament, l’acclament, lui prêtent confiance et concours, lui obéissent de bon gré. Alors ? (Une autre question serait légitime aussi. Comment se fait-il qu’à l’aube de l’histoire humaine, lorsque les premières grandes collectivités étaient en train de se former, les masses primitives, au lieu de bâtir et de développer une société basée sur la liberté, la création collective, etc., permirent à d’autres éléments, absolument contraires, de prendre le dessus et de déterminer toute l’évolution ultérieure de la vie sociale ?

Ne pouvant pas traiter ici ce sujet, vaste et compliqué, qui n’a, d’ailleurs, qu’un rapport assez lointain avec le problème actuel des masses, disons, toutefois, ceci : Les raisons pour lesquelles l’évolution des premières sociétés humaines avait « dévié » et les masses s’étaient laissées subjuguer, sont compréhensibles si l’on se donne la peine d’étudier la question de près. Ces raisons n’existent plus aujourd’hui. Rien, au fond, n’empêcherait donc plus les sociétés et les masses humaines actuelles de prendre le beau chemin, véritablement humain, d’une évolution collective, libre et créatrice. Mais une fois engagée sur la voie tortueuse de l’autorité, de la propriété, etc., l’humanité fut acculée à la suivre jusqu’au bout. Toute son évolution ultérieure, jusqu’à nos jours, n’est que le développement naturel des conséquences logiques de cette déviation initiale. Une fois prises dans le formidable rouage de la société autoritaire, les masses, naturellement, ne pourront plus s’en arracher qu’au prix d’efforts, de luttes, de souffrances et de sacrifices incalculables. Il n’existe aucun rapport entre cette situation et la capacité ‒ ou la non-capacité ‒ des masses.)

Alors, oui ! Il s’agit là, en effet, d’un gros défaut des masses populaires, mais d’un défaut tout spécial et superficiel (malgré son influence funeste sur la marche des choses), d’un défaut non « organique », temporaire, guérissable. Et cependant, c’est, précisément, ce défaut qui explique, en grande partie, la déviation et la dégénérescence des révolutions passées.

Ce défaut consiste en ce que ni avant, ni pendant la révolution, les masses ne distinguent clairement la bonne, la vraie voie à prendre. Il s’agit donc d’un certain défaut de la vue, d’un genre de « cataracte » qui empêche de voir le bon chemin, mais qu’il est possible de supprimer. C’est précisément par rapport à ce défaut qu’on pourrait parler de l’ignorance des masses. On pourrait comparer la masse à un géant plein de force, capable des actes et des exploits les plus magnifiques, mais qui, après avoir démoli les premiers obstacles, se trouve toujours, au moment décisif, au carrefour de plusieurs routes, sans pouvoir distinguer celle qui le mènera vers le but. Alors, il hésite, il ne sait plus que faire, où aller. Il reste là, inactif. Et alors, voici ce qui se passe. Quelqu’un vient à lui et lui dit : « Donne-moi ta main, car moi, je vois, je connais le bon chemin. Je te mènerai directement au but, malgré ta cécité ; tu n’as qu’à me suivre… ». Le géant, décontenancé et confiant, suit le bonhomme. Or, celui-ci, se faisant illusion, lui-même, sur le véritable chemin, s’égare et fait égarer le colosse. Bientôt, tous les deux s’enfoncent dans le marais. Impossible d’en sortir ! La cause est perdue.

C’est en raison de ce défaut que même les situations les plus favorables n’ont servi à rien, jusqu’à présent. Et c’est ainsi que dans la révolution russe, l’ambiance générale, extrêmement favorable au début, devint rapidement le contraire sous la conduite prétentieuse mais fausse du Parti Communiste.

Ajoutons qu’en parlant des masses, nous parlons de millions d’individus. Nous voulons dire que des millions d’individus ne voient pas le chemin. Nous voulons même dire que personne ne le voit exactement. C’est pourquoi, justement, le bonhomme, trop sûr de lui, a tort et ne peut que s’égarer, avec celui qu’il conduit. Au point de vue de l’instruction, de l’éducation, il existe, certes, pas mal d’individus supérieurs au niveau général des masses. Mais quant à savoir quel est le véritable chemin de l’émancipation sociale, les individus y sont aussi aveugles que la masse entière. Personne n’est donc qualifié pour conduire les masses vers le but. Or, tandis que l’individu ‒ ou même un groupe d’individus ‒ serait impuissant à aboutir (même s’il possédait la vue juste), la masse, qui est un ensemble formidable d’initiatives et d’énergies, de forces et de capacités, d’instructions et d’éducations de toute sorte, aboutirait certainement si elle voyait clair. La masse, elle, finirait par trouver le bon chemin, au moyen d’efforts collectifs et solidaires, si elle pouvait voir. Il s’agit donc, non pas de conduire la masse aveugle, mais d’ « enlever la cataracte » à des millions d’individus, pour que cette vaste masse puisse chercher, trouver et, enfin, prendre le bon chemin elle-même. C’est pourquoi l’anarchiste ‒ et c’est là la différence essentielle entre lui et les autres ‒ ne veut pas conduire le géant aveugle et passif. L’anarchiste vient à lui et lui dit : « Au lieu de suivre aveuglément quelqu’un, ce qui te perdrait, tu devrais voir et marcher toi-même. Je ne viens donc pas pour te conduire, mais pour t’aider à enlever ta cécité, ce qui te permettra d’agir en toute indépendance, avec toute la vigueur et toute la conscience indispensables ».

Ainsi, le « communiste » dit au géant : « Tu ne vois pas clair : je vais te conduire. » L’anarchiste lui dit : « Tu ne vois pas clair : je vais t’aider à enlever le mal, à voir et à marcher toi-même. » Jusqu’à présent, et pour plusieurs raisons, le géant n’entend pas l’anarchiste. La proposition de l’autre lui paraît, dans son état actuel, plus pratique, plus expéditive, moins compliquée. Et puis, la voix anarchiste est encore si faible qu’il la perçoit à peine. Il accepte la proposition de l’autre. Il commet ainsi une erreur fatale et s’égare.

Le défaut dont nous venons de parler, ne ressemble en rien ni à la lassitude, ni au manque de fond, ni à l’incapacité, ni à d’autres défauts imaginaires, dont on se plaît à gratifier les masses, sans s’apercevoir de leur défaut réel, temporaire et beaucoup moins grave. La différence est importante. En effet, les autres défauts seraient « organiques », donc irréparables, tandis qu’une vue insuffisante peut être améliorée et réparée. En cas de manque de fond, d’incapacité, etc…, la situation serait désespérée, tandis que s’il s’agit d’un simple manque de vue guérissable, elle ne l’est nullement.

Mentionnons aussi un autre défaut des masses, lequel, s’ajoutant au premier, l’aggrave et rend la « guérison » plus difficile, plus lente. Les masses ne se rendent pas bien compte, ni de leur force latente, ni de leur imperfection. Le géant n’est encore conscient ni de sa magnifique puissance, ni de sa cécité, ni du rôle néfaste du bonhomme prétentieux, aussi aveugle que lui-même… C’est, précisément, dans ce sens qu’on pourrait parler de l’inconscience des masses. Toutefois ; ce défaut est aussi passager et guérissable que l’autre.

Une question se dresse, néanmoins : Quand et de quelle façon ces défauts pourraient-ils être supprimés ?

Nous sommes d’avis que deux facteurs principaux s’en chargeront : 1° Le facteur matériel qui est l’expérience immédiate. C’est elle qui apprend le mieux. Et c’est le bolchevisme, qui, au cours de son existence, et par ses résultats néfastes, universellement connus, ouvrira les yeux aux masses, leur démontrant, définitivement et irrévocablement, le péril de suivre aveuglément quelqu’un, même le parti qui se dit « le plus ouvrier », « le plus révolutionnaire ». Tel est, croyons-nous, le rôle historique du bolchevisme. — 2° Le facteur moral qui est notre propagande. — Ces deux facteurs, appuyés par d’autres encore, de moindre importance, finiront par guérir les masses. Ce sont surtout les événements historiques eux-mêmes qui feront le nécessaire. Évidemment, nous ne pouvons fixer aucune date. Les processus historiques sont encore assez lents. Nous sommes sûrs, toutefois, que les résultats négatifs du bolchevisme ouvriront bientôt de nouveaux horizons à la propagande anarchiste et la rendront rapidement beaucoup plus efficace qu’elle ne le fut auparavant.



Dernière question, la plus importante peut-être. Même en admettant que les masses seront, un jour, guéries de leurs défauts actuels, qu’elles verront clair, qu’elles deviendront conscientes, etc…, seront-elles capables d’accomplir l’énorme tâche positive, édificatrice et créatrice qui leur incombera ? La prétendue création des masses, ne serait-elle pas une mauvaise illusion, propre à soutenir des utopies absurdes, mais stérile et dangereuse si l’on a la naïveté de la prendre au sérieux ?

Beaucoup de gens prétendent, en effet, qu’un acte de création ne pourrait être autre qu’individuel. C’est le cerveau de l’individu qui crée, disent-ils. La « masse » n’étant pas un « être au cerveau commun », comment pourrait-on l’imaginer créant ?

Précisons donc ce qu’il faut entendre par la « création des masses ».

Il est à distinguer deux sortes de création humaine, lesquelles diffèrent aussi bien comme actes que comme résultats : il y a la création individuelle et la création collective. On comprendra dans la première tout acte créateur d’un caractère personnel, et dont le résultat porte, par conséquent, le sceau de l’individualité qui l’a accompli. Exemples : ouvrages littéraires de tel ou tel auteur, œuvres de musique, de peinture, etc…, certaines inventions scientifiques ou techniques, et ainsi de suite. Dans la seconde, il faut classer toute œuvre créatrice accomplie par les efforts (simultanés ou non) de plusieurs individus. Une ville, par exemple, qui représente le résultat d’une activité créatrice de millions d’hommes de plusieurs générations, est une création collective. Certaines œuvres d’art, certaines inventions le sont aussi.

La vie des sociétés humaines dans son ensemble représente, à chaque moment donné, le résultat d’une création collective, car elle est le total ou la synthèse d’un nombre incalculable d’idées, d’énergies, d’initiatives, d’efforts et de réalisations infiniment variés des millions d’individus de multiples générations consécutives.

Il va de soi que le problème de la création des masses est justement celui d’une vaste création sociale, donc d’une création collective. Toutefois, en posant ce problème, nous nous intéressons non pas à l’activité déployée par des millions d’individus au cours des siècles passés, mais à la vaste action sociale simultanée, solidaire et combinée des millions d’hommes vivant et agissant actuellement. C’est donc l’activité créatrice collective et simultanée de millions d’individus qui nous intéresse et que nous désignons ici par le terme création des masses. Est-elle possible ? Sous quelle forme pourrait-on l’envisager ?

Certes, le point de départ de toute création humaine est une idée qui naît dans un cerveau individuel (et dont la source ‒ notons-le en passant ‒ se trouve souvent au fond du cœur, du sentiment). Mais, tandis que, dans le domaine de la création individuelle, l’idée suffit, n’ayant plus besoin que d’être exprimée pour achever son œuvre (sous forme d’une publication, d’une œuvre d’art ou d’un acte individuel), dans celui de la création sociale, collective, une idée individuelle est loin de suffire. Elle n’est même que très peu de chose. Plus exactement, elle n’est qu’un des nombreux éléments composants dont l’ensemble seul compte réellement pour quelque chose, car ce n’est que cet ensemble qui assure la bonne exécution, la réalisation effective, l’achèvement fécond de toute œuvre entreprise. Ces éléments absolument indispensables sont les suivants :

1° Il faut que de nombreuses idées surgissent de toutes parts chaque fois qu’il s’agit d’une œuvre sociale, d’un intérêt collectif ;

2° Il faut que toutes ces idées s’expriment et circulent en toute liberté, s’entre-croisent, s’entre-choquent, se critiquent et se contrôlent mutuellement, se combinent, se complètent les unes les autres, s’harmonisent, ‒ bref, qu’elles subissent tout un travail complémentaire en passant par le creuset d’examen, de vérification, d’expérience, etc. ;

3° Il faut qu’à cette occasion ‒ qu’à chaque occasion ‒ se produise, de plus, la coopération d’un grand nombre de connaissances, d’intuitions, de suggestions, de sentiments, de capacités, etc. ;

4° Il faut que dans ce croisement d’idées, celles qui s’avéreraient fausses, maladroites, inapplicables, disparaissent, et que les bonnes survivent ; donc, qu’une sélection d’idées ait lieu ;

5° Il faut, enfin, que les idées bonnes, justes, utiles, se traduisent en actes, en réalisations libres, conscientes, d’un genre créateur. Cette réalisation créatrice (libre, enthousiaste) des idées émises et trouvées intéressantes, est justement le côté le plus typique de la création collective. Cette dernière est toujours bilatérale : elle comprend l’idée et sa réalisation, toutes deux libres, créatrices, inspirées par un besoin bien senti et par un élan sincère. Les uns lancent des idées, les autres s’adonnent plutôt à leur application pratique, ce qui dépend surtout du tempérament, des dispositions et des facultés personnelles, etc…

C’est toute cette activité multiforme, tout ce mouvement formidable d’idées et de réalisations pratiques que j’appelle, dans son ensemble, « création sociale » ou « création collective » ou encore « création des masses ». C’est donc, pour moi, une sorte de synthèse féconde d’éléments individuels et collectifs, éléments d’idée et d’action.

Il va de soi que pour toute cause de petite envergure, ce mouvement se produirait « en miniature », tandis que pour les grands problèmes d’ordre général, il se déploierait en grand. Le fond des choses, l’essence même de la création collective n’en reste pas moins, toujours et partout, la même, qu’il s’agisse de petites ou de grandes causes.

Citons quelques exemples qui illustreront ce qui vient d’être dit.

Certes, il est impossible, à notre époque, d’observer la création des masses sous sa vraie forme, c’est-à-dire, bien développée, sur une grande échelle, absolument libre et vigoureuse, poussant en avant et déployant toutes ses ressources. Mais les quelques épisodes que j’ai vus et vécus, fixèrent définitivement mes idées là-dessus. Je crois utile de les soumettre à l’attention du lecteur.

Le premier épisode auquel j’ai assisté étant, à cette époque, jeune étudiant, fut la construction d’une barricade dans une rue de Saint-Pétersbourg, en 1905. Cinq à six cents personnes, ouvriers et autres, y prirent part. Faute d’expérience, on ne savait pas, au début, comment s’y prendre. Et alors, voici ce qui se produisit. Quelques hommes lancèrent toutes sortes d’idées. Les unes furent tout de suite rejetées comme peu pratiques. Les autres furent immédiatement adoptées et mises à exécution. Cette exécution exigeait, parfois, un certain savoir-faire : il a fallu, par exemple, abattre des poteaux soutenant des fils conducteurs d’un très fort courant électrique ‒ opération délicate et dangereuse. Des hommes se révélèrent alors qui savaient comment il fallait procéder en l’occurrence. Ils l’expliquèrent, ils aidèrent les autres… La masse, poussée par un élan vigoureux, s’y prêta de bonne volonté. En quelques minutes, la barricade fut construite.

Tous les éléments que nous avons énumérés plus haut figurent déjà dans cette « miniature ». Plus intéressant et plus vaste fut, ensuite, le deuxième épisode vécu à Pétrograd, en 1917-1918. Une grande usine employant de 3 à 4.000 ouvriers, était menacée d’un arrêt complet, faute de matières brutes et d’autres éléments indispensables. Une réunion générale des ouvriers de l’usine fut convoquée à l’effet de prendre une décision suprême. Les ouvriers ne voulaient pas fermer l’usine. Ils avaient le ferme désir de sauver la situation, de trouver le nécessaire, de continuer la production. À la réunion, un spectacle triplement curieux et significatif eut lieu. D’une part, l’invitation à une action vigoureuse, et l’exposé de quelques idées générales sur la ligne de conduite à prendre fait par un délégué anarchiste. (Les bolcheviks venaient à peine de s’installer au pouvoir, et le mouvement anarchiste n’était pas encore mis hors la loi). D’autre part, la compréhension parfaite et l’acceptation consciente de cet appel par la masse ouvrière qui manifesta, en cette occurrence, une belle énergie, une activité positive prodigieuse, un savoir-faire remarquable, car elle trouva, séance tenante, des idées pratiques et fécondes, des moyens justes pour arranger les choses, des hommes prêts à s’en charger, ‒bref, l’élan nécessaire pour emporter un succès définitif. Et enfin, l’intervention du membre du gouvernement, Commissaire du Peuple au Travail, qui, tout en constatant l’impuissance du gouvernement à faire l’indispensable et à assurer le fonctionnement de l’usine, interdit aux ouvriers toute action indépendante, blâma la proposition de l’anarchiste (en le traitant de « désorganisateur » ), déclara la décision des autorités de fermer l’usine en en licenciant tout le personnel avec une indemnité de trois mois et, finalement, menaça non seulement le délégué anarchiste de mesures de répression, mais aussi tous les ouvriers de sanctions sévères en cas de non-obéissance. Dans cet épisode, également, tous les éléments en question jouèrent leur rôle respectif : idées lancées, leur discussion, leur adoption, une ébauche de leur réalisation dans un élan collectif. Il y eut, de plus, l’élément contraire, hostile à l’action collective, typique en sa qualité d’étouffeur de cette action : l’intervention de l’autorité, la contrainte gouvernementale. Pour compléter notre récit, ajoutons que cette dernière l’emporta et que les ouvriers durent s’incliner devant la violence. L’usine fut fermée. (Il s’agit de l’usine anc. Nobel. Le délégué anarchiste fut l’auteur de ces lignes. Et le Commissaire du Peuple au Travail, dépêché à l’usine par le gouvernement « ouvrier », fut Alexandre Chliapnikoff).

Mais l’expérience la plus concluante m’a été offerte par les grands événements en Ukraine, au cours des années 1919-1920. Je parle du formidable mouvement des masses dit « mouvement makhnoviste ». C’est là surtout que j’ai vu les vastes masses en pleine action positive, en train de créer elles-mêmes, en toute indépendance, une vie nouvelle, à l’aide des mêmes éléments dont nous avons parlé plus haut. Bien entendu, il m’est impossible de présenter ici un exposé détaillé de cet épisode vécu. Une telle étude devrait faire l’objet d’un ouvrage spécial que je m’apprête, d’ailleurs, à accomplir aussitôt que mes loisirs me le permettront. (Pour l’instant, je conseille à quiconque ne l’aurait pas encore fait, de lire l’Histoire du mouvement makhnoviste, par P. Archinoff œuvre qui trace déjà un tableau suffisamment instructif des dits événements ‒ N. Makhno lui-même fait paraître une série de volumes sur la révolution en Ukraine. Mais, cette publication n’étant qu’à ses débuts, je ne puis pas encore me prononcer là-dessus. Ici, je me bornerai à dire que j’ai eu le grand bonheur de prendre part, pendant quelques mois, à cette ébauche d’une véritable création collective et de voir confirmées, par une expérience immédiate de grande envergure, mes idées à ce sujet. J’y ai vu surgir, des profondeurs mêmes des masses laborieuses, des milliers d’hommes qui, par leur intelligence, leur force de caractère, leurs autres facultés, leurs différentes connaissances se joignant les unes aux autres, leur soif de la vraie liberté, leur dévouement à la cause, etc., etc…, surent comprendre l’âme même de la révolution et jeter les bases d’un mouvement collectif d’une vigueur, d’une beauté et d’une conscience incroyables. J’y ai vu coopérer, dans une excellente harmonie, tous les éléments d’une activité révolutionnaire et créatrice des masses en lutte pour leur véritable émancipation. J’ai vu aussi les premiers résultats de cette activité nouvelle et rénovatrice. (Pour les lecteurs qui ne seraient pas assez au courant des événements, je rappellerai que les bolcheviks, ayant réussi à mettre la main, rapidement et définitivement, sur le mouvement populaire en Russie centrale, ne purent pas, pour plusieurs raisons, et pendant une période assez prolongée, s’établir de façon stable en Ukraine, ce qui permit à la population travailleuse de cette dernière de pousser assez en avant l’ébauche d’une véritable création collective : libre et consciente. Je suis certain que si les divisions rouges, envoyées par Moscou, n’avaient pas, en fin de compte, noyé dans le sang ce beau mouvement des masses, l’expérience aurait donné des résultats d’une immense portée, non seulement pour la révolution russe, mais aussi pour les événements dans d’autres pays).

Et quand on me demande si une action créatrice collective est possible, je ne puis que répondre ceci : non seulement elle est possible, non seulement elle est indispensable pour que le résultat recherché soit obtenu, mais elle est absolument certaine le jour de la vraie révolution sociale. Cette action se produira fatalement dès que les masses, en pleine lutte révolutionnaire, n’auront plus à compter que sur elles-mêmes, après avoir coupé court à toutes les tentatives de « conduite » politique et autoritaire. Plus on réfléchira sur le rôle et les éléments de cette formidable activité des masses en révolution, mieux on comprendra l’impossibilité ‒c’est-à-dire, la nullité, la stérilité ‒non pas de cette action créatrice des masses, mais, précisément, de toute « minorité dirigeante » autoritaire.

Bien entendu, il y aura, dans toutes les branches de l’activité populaire, des hommes qui aideront les autres, qui donneront des conseils et des indications, qui guideront, qui parfois « dirigeront ». Mais, comme nous l’exposons d’une manière détaillée ailleurs (voir Autorité, voir aussi maître, maîtrise, etc.), il s’agira là non pas de « directives » émanant d’un centre politique et autoritaire, mais d’indications et d’actes dirigeants d’un caractère professionnel ou technique, exercés un peu partout, et de façon naturelle, par des hommes plus expérimentés, plus habiles ou mieux doués dans tel ou tel autre domaine, plus instruits, plus compétents, plus clairvoyants, etc… Ce sera une influence purement morale, d’une utilité, d’une nécessité évidente, immédiate. Ces influences, ces actes dirigeants, s’exerçant en bonne camaraderie, seront acceptés sciemment, librement, volontairement. Ils seront multiples, disséminés, ils s’entre-croiseront dans tous les sens, ils ne remettront jamais entre les mains de ceux qui les exerceront, les armes d’un pouvoir général et autoritaire. Certaines branches d’activité, certains services, certaines directions seront centralisés, techniquement ou administrativement, dans la mesure du nécessaire, sans aboutir pour cela à l’établissement d’une autorité permanente et coercitive. J’ai observé ces choses dans le mouvement ukrainien.

En ce qui concerne, justement, les formes sous lesquelles toute cette activité se produira, une précision est nécessaire. D’aucuns se demanderont si les masses réalisant la tâche seront des masses organisées ou non-organisées ? Autrement dit : l’organisation préalable des masses laborieuses en syndicats, unions professionnelles, coopératives, etc., sera-t-elle utile ou non à l’action créatrice des masses ? Cette action, se produira-t-elle d’une façon entièrement spontanée (organisations et groupements surgissant au moment même de l’action, individus actifs, etc.) ou d’une manière qui mettra les organisations ouvrières existantes à la base de l’œuvre créatrice ?

J’ai la ferme conviction qu’il ne sera pas question de ou, mais de et. Bien entendu, les organisations existantes seront indispensables et joueront un grand rôle dans les événements. Je suis même d’avis que l’absence d’organisations ouvrières en Russie avant la révolution fut l’une des causes principales de sa faillite. Mais ceci ne m’empêche pas de prévoir que les masses non-organisées déploieront, elles aussi, une belle activité, créant des organisations spontanées de grande importance, faisant naître toutes sortes d’associations et de groupements légers, « mobiles », constitués ad hoc, et dont l’action complètera très utilement celle des organisa « fixes ». Et je pense que des individus actifs, doués, instruits, dévoués, surgis des profondeurs des masses, auront aussi des tâches importantes à accomplir (autres que de se saisir du pouvoir politique et de former un gouvernement). Là, encore, je prévois une synthèse de tous les facteurs, de toutes les forces utiles à l’œuvre : et les organisations ouvrières existantes, et les masses non-organisées agissant spontanément, et l’action individuelle, tous ces éléments auront leur mot à dire, leur rôle à jouer, pourvu que cette activité se déploie dans une ambiance de liberté entière, c’est-à-dire, en l’absence de tout gouvernement nouveau, l’ancien une fois jeté bas par la révolution.



Encore quelques mots. Comme le lecteur s’en rend certainement compte lui-même, il ne faut pas confondre les masses dont il a été question le long de notre exposé, avec la foule. La foule embrasse une agglomération plus ou moins fortuite, toujours momentanée, de gens de toute espèce, ou quelque chose d’encore plus vague. Une foule, c’est toujours un ensemble « mécanique » de personnes n’ayant entre elles aucun lien permanent, intime, organique. Or, quand nous parlons des masses, nous entendons sous ce terme des millions d’hommes liés entre eux « organiquement », et de façon permanente, par des qualités nettes et plus ou moins homogènes, menant une existence plus ou moins laborieuse, ayant à peu près les mêmes intérêts, la même culture générale, les mêmes aspirations et idéals. Je tiens à souligner ici cette différence, parce que la confusion est fréquente et qu’on attribue assez souvent aux « masses » des défauts propres à la « foule ».

Le lecteur pourrait se demander s’il existe une analyse sérieuse, un ouvrage d’allure scientifique sur la psychologie des masses. Constatons que le sujet n’a encore jamais été traité scientifiquement. Les psychologues et les sociologues se sont intéressés un peu, justement, à la « psychologie de la foule », ce qui ne nous intéresse pas ici. Il existe bien quelques ouvrages, peu scientifiques d’ailleurs, qui s’en occupent. Mais quant à la masse, on ne la connaît pas !

En ce qui concerne la littérature anarchiste, jusqu’à présent le problème n’y est qu’effleuré, d’une façon éparse et plutôt fortuite, dans divers articles de publications périodiques et dans quelques ouvrages d’ordre général. ‒ Voline.