Encyclopédie anarchiste/Rurales - Rythme

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Collectif
Texte établi par Sébastien FaureLa Libraire internationale (p. 2486-2489).


RURALES (Écoles). Soit dans la presse pédagogique, soit dans la presse politique, nous avons eu l’occasion de lire de nombreux articles consacrés à l’école rurale. La première constatation qui s’impose, c’est qu’il n’y a pas « l’école rurale » mais des écoles rurales, diverses comme les milieux ruraux eux-mêmes.

Pays de plaine et de grande culture où dominent les féodaux de l’agriculture, où la plupart des paysans travaillent la terre des autres et régions plus accidentées ou de petite ou moyenne culture s’opposent. Dans les premiers, le milieu n’est généralement pas favorable à l’école, à l’école laïque surtout, et c’est là, en général, que la fréquentation scolaire laisse le plus à désirer.

Différentes dans l’espace, les écoles rurales ne le sont pas moins dans le temps. Si nous nous reportons à quarante ou cinquante ans en arrière, dans un de ces milieux de petite ou moyenne culture, nous nous trouvons déjà en présence de la cause principale de l’exode rural : il ne fait pas bon vivre à la campagne pour les petits propriétaires dont de nombreuses terres sont hypothéquées, ni pour les petits fermiers qui paient difficilement leurs fermages. Les uns et les autres sont souvent les victimes de la misère des temps et de l’usure. Sans doute, les prêteurs d’argent ne peuvent dépasser un certain taux, mais les emprunteurs que le besoin presse signent volontiers un billet dont le montant majoré permet de tourner la loi.

Petit propriétaire et petit fermier voudraient, au prix de quelques peines de plus, arracher leur fille ou leur fils à cette misère. Si l’enfant présente quelques dispositions pour l’étude, « on le poussera ». L’instituteur voisin — ou l’institutrice — conseille de le faire : pour une très modique rémunération, il le gardera à l’école le soir et, trois ou quatre ans après avoir obtenu son certificat d’études, l’enfant pourra entrer à l’École Normale où les études sont gratuites.

Le futur instituteur rural commence donc ses études dans un milieu rural. Ce milieu, il ne le quitte que pour passer trois ans à l’École Normale primaire et un an au régiment. Encore ne le quitte-t-il pas tout à fait : il y a les vacances pendant lesquelles il abandonne l’étude pour aider aux travaux de la moisson. Des années passent, la guerre vient, la culture paie et paie bien, les petits propriétaires et les fermiers ne songent plus à « pousser » leurs enfants. Du reste, malgré les bourses, qui ne profitent pas à tous, on ne devient pas si aisément instituteur et institutrice, et ça coûte beaucoup plus cher pour le devenir. D’abord, les secrétariats de mairie demandent aux instituteurs un travail toujours croissant. Ensuite, les programmes pour le concours d’entrée à l’École Normale primaire sont chargés et surchargés. Les maîtres des petites écoles rurales à une seule classe ne peuvent plus, pour ces deux raisons, continuer de préparer à l’École Normale. Il faut mettre les futurs candidats en pension dans des cours complémentaires ou dans des écoles primaires supérieures, à moins que l’on n’habite la ville. En définitive, si les petits propriétaires et les petits fermiers ruraux ne veulent plus que leurs enfants deviennent des instituteurs, leurs ouvriers ne le peuvent pas encore. Pour toutes ces raisons, les Écoles Normales primaires cessent à peu près complètement de recruter leurs élèves dans les milieux ruraux. Ces élèves, — enfants de petits commerçants d’instituteurs, d’employés —, urbains pour la plupart vont se trouver dépaysés à la campagne. La plupart ont hâte d’en partir et en attendant un nouveau poste, ils s’empressent de fuir le « trou » les jeudis et les dimanches. Pour les ruraux, ils sont des étrangers. Ils le sont d’autant plus qu’ils abandonnent les secrétariats de mairie, généralement mal payés et qui exigent de plus en plus de temps. Ces secrétariats de mairie avaient l’avantage de rapprocher les instituteurs des populations rurales, de leur permettre de rendre mille petits services dont on leur savait plus ou moins gré, suivant les milieux.

Non seulement les instituteurs des écoles rurales cessent peu à peu d’être des ruraux, mais encore ils perdent peu à peu la considération que leur valait leur savoir. Ce savoir, leurs aînés le prouvaient en rédigeant des baux, en arpentant et bornant des terrains, etc… Maintenant, ce sont là travaux secondaires, les machines ont pénétré à la campagne et, lorsqu’il s’agit de réparer ces machines, un mécanicien ou même un simple forgeron est souvent plus capable qu’un instituteur. Il faut bien avouer aussi que le savoir que l’on acquiert à l’école n’a plus autant de valeur aux yeux des populations rurales. Le certificat d’études, plus difficile à obtenir aujourd’hui qu’autrefois, est cependant moins apprécié. Cela tient tout à la fois au peu d’utilité que présentent une partie des connaissances scolaires et à une évolution accélérée qui nécessiterait moins de connaissances, mais plus d’aptitudes à apprendre et à s’adapter.

L’école rurale d’hier — et c’est un reproche que l’on peut adresser également à l’école urbaine —, a négligé l’éducation, c’est-à-dire la formation des esprits, des cœurs et des caractères, au profit de l’enseignement. Sans doute, l’un et l’autre sont nécessaires et l’éducation est tout à la fois moins appréciée et plus difficile à donner. Il n’en est pas moins vrai qu’elle a une importance primordiale. Dans notre milieu rural, il est un fait frappant : ce ne sont pas les individus les plus instruits qui ont le mieux réussi dans la vie. S’ils n’ont pas réussi, ce n’est pas à cause de leur instruction, mais par suite de manque d’initiative, de volonté, d’alcoolisme, etc. ; et l’on ne saurait équitablement juger l’école et l’utilité de l’instruction qu’on y donne sans tenir compte du fait que ces défauts d’éducation sont, avant tout, d’origine familiale. Il n’en est pas moins vrai qu’ils jettent un certain discrédit sur l’école et il est certain aussi qu’elle l’a quelque peu mérité.

Si l’école rurale veut être plus favorablement appréciée, si elle veut jouer le rôle éducatif et social qu’elle pourrait jouer, il faut qu’elle s’adapte à son temps et à son milieu.

Lorsque je dis qu’il faut que l’école s’adapte à son temps et à son milieu, je n’en veux point faire — elle l’est déjà beaucoup trop — une force conservatrice. Ce milieu n’est pas quelque chose de statique, de mort ; c’est un organisme vivant, évoluant, progressant, parfois malgré lui.

Le rôle de l’instituteur rural consiste d’abord à donner à ses élèves un idéal, mieux encore : à les aider à se former un idéal individuel et social.

Il consiste ensuite à développer leur propre puissance. Il faut qu’il cultive en eux une certaine faculté d’adaptation et de compréhension de leur milieu social. Qu’on ne voie pas là un effort conservateur : on n’adapte les autres qu’en s’adaptant soi-même dans une certaine mesure, et cette adaptation, cette compréhension du présent ne sont que des moyens. Le but n’est ni en arrière, ni sur place, il est devant et c’est aux enfants devenus hommes qu’il appartiendra de le déterminer en tenant compte de cet élan vers le progrès, vers l’idéal que nous devrions leur donner.

Les augures officiels, et l’Union des Grands Intérêts Économiques, n’ont pas manqué de faire appel aux instituteurs ruraux pour combattre la désertion des campagnes. On s’est efforcé de leur prouver qu’ils disposaient de nombreux moyens d’action efficaces. La réalité est différente. Dans notre propre milieu, nous voyons d’un côté de gros fermiers que l’après-guerre a gâtés. Ils ont pris des habitudes de bien-être, de luxe qu’ils ne veulent pas abandonner et en des temps devenus plus difficiles, ils rognent non plus sur le superflu, mais sur les salaires de leurs ouvriers. Non seulement sur le montant du salaire journalier, mais encore sur le nombre de jours de travail : des fossés restent, de ci, de là, à nettoyer ; ailleurs, des ronces envahissent les champs, mille autres travaux utiles pourraient être faits pendant la saison mauvaise, alors que des ouvriers chôment une partie du temps.

Il n’en est point ainsi partout sans doute (les milieux ruraux sont si divers), mais là où l’égoïsme ne diminue pas le travail de l’ouvrier des champs, les machines agricoles se chargent de le faire. La désertion des campagnes a des causes économiques qui ne disparaîtront pas de si tôt.

La forte natalité qui a suivi la guerre baisse, les écoles rurales verront diminuer leurs effectifs. Sans doute, la diminution du nombre des élèves qui résultera de ce fait sera-t-elle compensée en partie par une prolongation de la scolarité. Pas suffisamment cependant pour qu’il n’en soit pas supprimé un certain nombre dont les effectifs seront devenus trop faibles.

La prolongation de la scolarité aura d’autres conséquences. Pendant la saison des foins et des récoltes, les grands élèves seront dispensés de fréquenter l’école. Il en résultera que ces élèves seront des travailleurs et des écoliers. L’école deviendra pour eux un milieu dont on est à demi sorti et dont on désire sortir tout à fait, à moins qu’elle ne sache évoluer, en rattachant son enseignement aux intérêts de ses grands élèves.

D’autres changements surviendront ; mais nous pensons que tous contribueront à une meilleure adaptation de l’école au milieu. — G. Delaunay.


RUSE n. f. On a reproché à certains théoriciens individualistes anarchistes d’admettre la ruse au nombre des quelques moyens de défense dont l’anarchiste peut encore disposer au sein de la société. Je ne puis m’empêcher de sourire quand je vois récuser l’emploi de la ruse comme arme de préservation individuelle. Mais, sans la ruse, il y a beau temps que l’autorité nous aurait annihilés et que l’ambiance nous aurait absorbés ! Pour subsister — c’est-à-dire pour conserver, prolonger, amplifier, extérioriser sa vie, l’anarchiste, l’en-dehors ne peut, sous peine de suicide, récuser aucun moyen de lutte, la ruse y compris — aucun moyen, dis-je, sauf l’emploi de l’autorité. Et cela sous peine de se trouver en état d’infériorité à l’égard du milieu social, lequel tend toujours à empiéter sur ce qu’il est et sur ce qu’il a.

Qui ne ruse pas ? L’ouvrier qui se garde bien de dévoiler ses idées à son patron ; le patron qui dérobe les siennes à son ouvrier ; l’afficheur de placards séditieux qui les colle de nuit sur les murs des édifices publics ; le distributeur de factums subversifs, qui prend bien soin qu’on ne l’aperçoive pas quand il les dépose dans les boîtes aux lettres. Et pourquoi dédaignerais-je l’usage de la ruse ? Pourquoi laisserais-je connaître le fond de ma pensée à mon adversaire ? Pourquoi me livrerais-je au premier venu ? Où ai-je dit que je vivais dans une maison de verre ? Je veux d’abord : vivre pour vivre. Je ne suis pas comptable au milieu autoritaire de mes gestes ou de mes pensées. Je ne campe pas dans ce milieu en ami. Je donne à la société capitaliste le moins possible de moi-même. Car je n’ai point demandé à naître, et en me mettant au monde, on a exercé à mon égard un acte d’autorité irréparable, qui exclut toute possibilité de contrat bilatéral.

Et qu’est-ce que la société ? J’ai déjà répondu à cette question et je me servirai des mêmes termes : « La société si je ne m’abuse, ce sont les usines, les prisons, les casernes, les habitations ouvrières, les taudis, les maisons de prostitution, les assommoirs, les tripots, les magasins de luxe. La société ! Mais ce sont les élus, les électeurs, les juges, les gendarmes, les propriétaires, les exploiteurs, les exploités, tout ce qui peut vivre (sans produire ou créer) aux dépens d’autrui et tout ce qui laisse autrui (sans créer ou produire) vivre à ses dépens. »

Et je devrais des comptes à cette société-là ? Je devrais me placer en état d’infériorité à son égard en m’interdisant l’emploi d’une des armes qui me permettent de résister le plus efficacement à ses empiétements sur ce que je suis et sur ce que j’ai ? Et cela, au moment même où force nous est de reconnaître qu’elle a la vie plus dure que nous l’imaginions, cette bougresse de société mourante !

Mais, tout ceci exposé, pour l’individualiste anarchiste, la ruse comme tous les autres moyens de préservation individuelle, demeure un moyen de défense, non un procédé d’adaptation. La ruse lui permet de continuer à vivre au milieu de la société, non de s’y adapter. Je ne nie pas qu’il faille une volonté ferme pour user de ruse à l’égard du milieu archiste — lorsqu’il s’avère hostile et refuse tout arrangement — et pour refuser de s’y adapter. Mais si vous ne possédez pas la force de caractère nécessaire, le tempérament assez trempé pour résister à l’adaptation du milieu, vous n’êtes pas fait pour concevoir l’anarchisme comme une vie et une activité ; retournez à l’archisme que vous avez vomi : là est votre place. — E. Armand.


RYTHME. La véritable orthographe de ce mot est rhythme (du latin rhythmus, mouvement régulier, nombre, mesure, cadence, et du grec rhutmos, de rheórhó, je coule). Chez les Latins, la science des nombres, l’arithmétique, était la rhythmicé. La simplification de l’orthographe a fait écrire rythme. Il n’y a pas de raison de ne pas écrire encore plus simplement rytme ou ritme, le mot n’en serait pas plus mutilé dans son rythme plastique. L’essentiel serait que le rytme ou ritme ne fût pas confondu avec la rime qui est l’uniformité de son à la fin de deux mots et particulièrement de deux vers.

L’Académie, dans son Dictionnaire (1879) s’est bornée à donner du mot rythme cette définition aussi lapidaire que trinitaire : « nombre, cadence, mesure », d’après l’étymologie latine. Or, cette définition est aussi inexacte, sinon hermétique, que l’explication trinitaire de Dieu. Mais l’Académie ne se pique pas plus d’exactitude que de clarté. Elle est, comme les fabricants de dogmes, uniquement préoccupée de fournir des notions faciles et qui ne les troublent pas, les gens « comme il faut » pour en faire des imbéciles distingués, et elle laisse aux hérétiques et aux primaires le soin de rechercher la vérité des choses, quitte à l’adopter après lorsqu’elle s’est imposée.

Le nombre, la cadence, la mesure, sont trois choses distinctes ; le rythme en est une quatrième non moins distincte, et on ne saurait faire des quatre une chose unique par leur conjugaison. L’emploi des trois premières dans la musique et la poésie, les fait souvent confondre avec le rythme qui est aussi indispensable qu’elles dans ces deux genres, mais qui est tout différent. Le rythme, en musique et en poésie, est la succession régulière des mêmes temps, ou celle des mêmes nombres de pieds qui divisent les vers. Il est lui-même musique et poésie ; elles n’existent pas sans lui. Aucune chose n’est vivante sans le rythme qui lui donne son expression particulière. Il est la vie elle-même ; il n’est pas de vie sans lui.

En musique, le rythme est « l’effet produit par le rapport de durée des sons entre eux » (Larousse). Berlioz l’a appelé « la division symétrique du temps par les sons ». Il y a des interprétations très diverses sur le rythme musical, suivant les époques et l’emploi qu’on en fait. Dans la musique moderne, il a été très souvent négligé. Il en est résulté que, malgré toute sa science, cette musique est non moins souvent ennuyeuse parce que vide de véritable substance, de musique elle-même.

En poésie, la définition du rythme est la même qu’en musique. Théodore de Banville, le théoricien le plus remarquable de la réforme poétique — romantique et parnassienne — du XIXe siècle, a expliqué de la façon suivante ce qu’est le rythme et ses rapports avec la parole humaine, la poésie et la musique : « Tout ce dont nous avons la perception obéit à une même loi d’ordre et de mesure, car, ainsi que les corps célestes se meuvent suivant une règle immuable qui proportionne leurs mouvements entre eux, de même les parties dont un corps est composé sont toujours, dans un corps de la même espèce, disposées dans le même ordre et de la même façon. Le Rythme est la proportion que les parties d’un temps, d’un mouvement, ou même d’un tout, ont les unes avec les autres. Le Son est une vibration dans l’air, qui est portée jusqu’à l’organe de l’ouïe, et qui procède d’un mouvement communiqué au corps sonore. Le son que produit la parole humaine est nécessairement rythmé, puisqu’il exprime l’ordre de nos sensations ou de nos idées. Seulement, lorsque nous parlons, notre langage est réglé par un rythme compliqué et variable, dont le dessin ne se présente pas immédiatement à l’esprit avec netteté, et qui, pour être perçu, exige une grande application ; lorsque nous chantons, au contraire, notre langage est réglé par un rythme d’un dessin net, régulier et facilement appréciable, afin de pouvoir s’unir à la Musique, dont le rythme est également précis et simple. Le Vers est la parole humaine rythmée de façon à pouvoir être chantée, et à proprement parler, il n’y a pas de poésie ni de vers en dehors du Chant. Tous les vers sont destinés à être chantés et n’existent qu’à cette condition. Ce n’est que par une fiction et par une convention des âges de décadence qu’on admet comme poèmes des ouvrages destinés à être lus et non à être chantés » (Petit traité de poésie française : Introduction).

C’est aussi par une fiction et une convention semblables qu’on a voulu faire de la musique sans rythme. Il faut lire la magnifique page de Michelet, intitulée Mélancolia, disant comment le chant rythmique jaillit de l’âme populaire, alors que l’Église l’avait banni de sa liturgie : « Avez-vous vu les caves misérables de Lille et de la Flandre, l’humide habitation où le pauvre tisserand, dans ce sombre climat d’éternelle pluie, envoie, ramène et renvoie le métier d’un mouvement automatique et monotone ? Cette barre, qui, lancée, revient frapper son cœur et sa poitrine pulmonique, ne fait-elle rien, je vous prie, qu’un tour de fil ?… Oh ! Voici le mystère. De ce va et vient sort un rythme ; sans s’en apercevoir, le pauvre homme, à voix basse, commence un chant rythmique. A voix basse ! Il ne faudrait pas qu’on l’entendît. Ce chant n’est pas un chant d’église. C’est le chant de cet homme, à lui, sorti de sa douleur et de son sein brisé. Mais je vous assure qu’il y a plus de soleil maintenant dans cette cave que sur la place de Florence ; plus d’encens, d’or, de pourpre, que dans toutes les cathédrales de Flandre ou d’Italie. « Et pourquoi pas un chant d’Église ? Est-ce révolte ? » — Point. Mais c’est que l’Église ne sait et ne peut chanter, et elle ne peut rien pour cet homme, il faut qu’il trouve lui-même. Elle perdit le rythme avec Grégoire le Grand, et elle ne le retrouve pas pendant mille ans. Elle en reste au plain-chant ; c’est sa condamnation » (Histoire de France : La Réforme). Et Michelet ajoute : « La nature a mis le rythme partout. L’Église le supprima partout en haine de la nature. Mais, aux moments émus, la nature revient invincible ; le rythme reparaît, du moins au battement du cœur trop oppressé, ou par l’intervalle des soupirs. » C’est ainsi que le rythme, âme libre de la nature, fait triompher la vie au-dessus de toutes les fantasmagories du divin et de leur œuvre de mort.

La prose n’a pas moins besoin du rythme que la poésie et la musique, bien qu’elle n’ait pas, comme elle, de mesure et de cadence obligatoires. Sans le rythme de la pensée et de la phrase, la prose est aussi ennuyeuse à lire et à entendre que la poésie et la musique sans rythme poétique et musical.

« Le rythme a sa racine dans les lois premières du mouvement », a dit Lamennais. Le nombre, la cadence, la mesure, ne sont que la simple mécanique du mouvement. Le rythme en est l’âme, la palpitation intérieure, l’expression psychologique. C’est par lui que la musique et la poésie, le geste et la ligne, nous émeuvent, qu’ils ne sont pas seulement une interprétation matérielle perceptible à nos sens, mais qu’ils ont une expression spirituelle qui atteint toutes les profondeurs de notre sensibilité jusqu’au plus lointain subconscient. Le rythme est plastique dans les manifestations objectives de l’art ; il est spirituel par les sensations subjectives qu’il fait naître. Mais s’il est ainsi l’âme et la pensée du mouvement dont le nombre, la cadence et la mesure ne sont que la mécanique, il ne faut pas voir en lui, par une méprise contraire à celle qui le fait confondre avec eux, un subjectivisme qui en égare la notion dans la métaphysique et la livre aux abstracteurs de la quintessence divine.

Le rythme, c’est la vie entretenue par l’harmonie du mouvement. Lorsqu’il manque, le mouvement annihilé ou désordonné, chaotique, met la vie en danger. Il est dans les artères, les poumons, les centres nerveux du plus petit des êtres, comme dans la chevauchée interplanétaire des plus grands des mondes. Dans le mouvement et dans la pensée sans arrêt de l’infiniment petit comme de l’infiniment grand, il est ce que Maeterlinck appelle « l’âme irréductible de tout ce qui existe ». Hors de lui, c’est l’arythmie, et de même que l’arythmie cardiaque, pulmonaire, nerveuse, détruit l’équilibre physiologique de l’organisme humain, amène ses désordres et sa mort, l’arythmie sociale bouleverse les sociétés et l’arythmie planétaire fait un chaos de l’harmonie universelle.

Même dans les formes plastiques où il est le plus près du nombre, de la cadence, de la mesure, le rythme garde toute sa valeur animatrice de l’expression psychologique indépendante de leurs règles. Il échappe à la technique de la trinité mécanique. Il est plus d’instinct et d’inspiration que de science. Il en est tellement ainsi que dans la musique, le rythme, tout en en étant le premier élément, n’a pas suivi les progrès des autres.

Berlioz disait : « le rythme, de toutes les parties de la musique, nous paraît être aujourd’hui la moins avancée. » C’est le caractère psychologique du rythme qui le tient en marge de ce progrès ; mais il fait, en même temps, qu’une mélodie du XIIIe siècle sera, dans sa nudité harmonique, aussi émouvante que la plus belle polyphonie moderne. Le rythme est comme l’éthique ; il ignore l’esthétique. Il est en lui-même la beauté et il la communique à l’œuvre d’art quelle que soit la science de l’artiste. Ce n’est que par lui que cette œuvre est ou non vivante.

Le philosophe L. Boisse a écrit :« Le rythme est une notion essentiellement subjective… Il est l’âme de la durée, et cela partout : en psychologie, en poésie, en musique, en mathématique, et aussi en architecture, car il y a un rythme dans les lignes, mêmes droites, s’il y en a un en nous. »

Terminons par la définition suivante que M. Robert de Souza a donnée du rythme, et qui comble fort heureusement la lacune laissée par la platitude académique : « Rythme. — Figure de l’espace ou du temps, déterminée selon des intervalles plus ou moins rapprochés ou compensés, réguliers ou irréguliers, par les retours, les rappels, les groupements de phénomènes quelconques, séparés, opposés ou associés. — La figure d’un rythme dépend surtout de la forme que nos sens lui donnent ; elle prend d’eux, ainsi, une valeur personnelle, spécialement expressive : cette valeur est donc de qualité, non de quantité. Le rythme intéresse l’explication et l’application de toutes les sciences, naturelles, mathématiques, philosophiques, et de tous les arts, plastiques, musicaux, littéraires, mais lorsque les phénomènes sont étudiés à l’état vivant, dans leurs relations mobiles et dynamiques. Il est à la source de l’existence même ». — Edouard Rothen.