Encyclopédie méthodique/Beaux-Arts/Anatomie

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Panckoucke (1p. 22-25).
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ANATOMIE, (subst. fém.) Ce qui, dans l’anatomie a plus de rapport à la Peinture, se trouve rédigé & réprésenté dans plusieurs bons ouvrages faits pour l’usage des Artistes. Ils ne sont peut-être pas encore composés comme il seroit bon qu’ils le fussent ; mais ils offrent les bases & les principes nécessaires aux Artistes, & c’est d’après eux & d’après l’étude du naturel, que j’ai donné l’extrait qu’on trouvera au mot Figure.

Je me contenterai de présenter ici sur l’anatomie quelques idées générales que je crois nécessaires, avant de confidérer plus particulièrement les secours dont elle est à la Peinture.

L’anatomie est une science profonde. Elle demande, lorsqu’on veut s’en instruire, qu’on étudie, qu’on observe, qu’on médite dans les plus grands détails tout ce qui compose l’organisation des êtres vivans. Cependant son objet principal est l’organisation de l’homme, comme la plus intéressante, relativement à nous.

L’étude de l’anatomie doit aussi s’étendre sur l’organisation des animaux ; s’occuper, pour s’éclairer davantage, des rapprochemens & des comparaisons du méchanisme des animaux & de celui de l’homme.

C’est en se livrant à ces études, non moins sàtisfaisantes & utiles, qu’elles sont laborieuses & souvent rebutantes, qu’on peut s’instruire de ce qui est déjà connu dans cette science & ensuite l’avancer par des découvertes nouvelles, à l’avantage de l’humanité & à la satisfaction d’une curiosité louable.

Il ne s’agit pas pour le Peintre de se plonger dans cette immense entreprise. L’Artiste ne s’occupe, en général, que de l’extérieur de l’homme. Il n’est tenu que d’en représenter les apparences visibles. Les grands secrets de l’organisation interne lui sont inutiles ; mais ce que les apparences lui offrent ne suffit cependant pas pour le conduire à la perfection de son Art.

L’homme extérieur, si l’on peut s’exprimer ainsi, éprouve à tout instant dans ses formes, par le moyen de ses ressorts & de ses muvemens internes, des modifications frappantes. Il faut que le Peintre connoisse au moins les causes les plus prochaines des effets qu’il représente.

C’est à l’Anatomiste éclairé, ou aux bons ouvrages qu’on a donnés à cet effet, que l’Artiste doit s’adresser. Les ouvrages le préparent, les observations sur la nature dirigées par l’Anatomiste, l’éclairent, & le Savant, à son tour, reçoit du Dessinateur instruit les secours dont il a besoin, pour faire connoître, à l’aide du crayon, du pinceau & du burin, les découvertes qu’il fait & qu’il desire transmettre à l’esprit d’une manière sensible, en les imprimant, pour ainsi dire, dans les organes de la vue.

C’est ainsi que les Sciences & les Arts, ou plutôt ceux qui les cultivent, doivent, pour leur mutuel intérêt, s’approcher, se secourir ; ils doivent sur-tout éviter réciproquement ces excès de bonne opinion ou plutôt de prévention pour l’objet dont ils s’occupent, qui les concentrent, les isolent, pour ainsi dire, & les rendent quelquefois injustes, peu secourables & quelquefois même dédaigneux les uns à l’égard des autres.

La communication & la bienveillance sont les conseils qu’il faut sans cesse donner aux Savans & aux Artistes pour leur gloire & leur avantage, comme on doit prêcher sans se lasser, l’union & la charité aux hommes.

S’il arrive quelquefois au Géomètre ou au profond Anatomiste de sourire ironiquement, ou s’il a la foiblesse de s’offenser lorsqu’il entend avancer que sa science n’est qu’une partie de l’Art du Peintre ; si le Physicien, le Moraliste, l’Historien, l’Antiquaire sont affectés du même dédain à la même occasion, qu’ils refléchissent que leur animadversion n’a pour principe qu’une énonciation incomplette, qu’un défaut de s’expliquer entièrement & de s’entendre. Eh ! combien cette cause ne produit-elle pas parmi les hommes, non-seulement d’injustes mépris, de querelles & de hai-


nes ; mais de désordres & de guerres plus funestes encore ?

Rien n’est si commun, faute de connoissances assez étendues, ou par légereté, ou souvent pour s’exprimer en moins de mots, que d’altérer les idées qu’on se communique, de manière à les faire paroître fausses. Lorsque d’après ces négligences, il s’établit des antipathies parmi les hommes vraiment éclairés, la barbarie, toujours aux aguets, triomphe, comme nous voyons l’ignorance se réjouir & s’énorgueillir platement des querelles trop souvent scandaleuses & des divisions si mal-adroites des Gens de Lettres.

Revenons à l’anatomie. C’est de la connoissance des os & des deux premières couches des muscles que dépendent en grande partie la pondération, le mouvement & l’expression. Par cette raison, l’anatomie est une des bases positives de la Peinture. Elle se lie naturellement à la pondération.

L’anatomie & la perspective sont des Sciences exactes ; elles s’appuyent sur des démonstrations : elles ont pour objet des vérités démontrées.

Lorsque, dans les Ecoles, dans les atteliers & dans l’opinion publique, ces Sciences ne seront plus considérées comme fondemens indispensables de la Peinture, on pourra prononcer hardiment que cet Art & les parties qui en dépendent sont menacés d’une prochaine décadence.

Les dispositions, le goût, la facilité d’imiter ne suppléent pas seuls à une étude raisonnée. Ces dons de la Nature produisent le plus souvent des imitations incomplettes & ne donne aux Artistes que des routines plus ou moins heureuses. Cependant comme presque tous ceux qui jouissent des ouvrages de Peinture ne sont instruits ni de l’anatomie, ni de la perspective, ils applaudissent trop souvent au hazard à des ouvrages dans lesquels ces sciences sont absolument négligées, & les Artistes, par ces succès peu mérités, se croyent autorisés à s’éviter des études qui leur semblent sèches & peu agréables. « Que m’importe, peuvent-ils dire, de rendre bien précisément l’effet de tous les muscles & de les mettre très-exactement à leur juste place, de connoître les changemens qu’ils éprouvent dans les mouvemens du corps & par le mouvement des passions ? Qui sentira ce mérite, hors quelques Anatomistes, qui ne jetteront peut-être jamais les regards sur mes ouvrages ? »

En effet, pour le plus grand nombre des hommes, une figure peinte ou sculptée, dans laquelle on apperçoit des muscles & quelques veines, est une figure savamment exécutée ; mais les chefs-d’œuvre en Peinture & en Sculpture, sont, quant aux parties des Sciences, inévitablement appréciés par des hommes instruits, & par le petit nombre des Artistes qui ont acquis les connoissances qu’ils doivent posséder. Le Public, tôt ou tard, adopte leur jugement, & ce jugement reste. D’ailleurs, il s’établit, parmi les hommes peu instruits, des jugemens de comparaison qui les éclairent, & l’on peut observer qu’il résulte des effets si différens de la part des imitations savantes & de celles qui ne le sont pas, que l’instinct même détermine l’ignorant à louer la vérité, sans qu’il soit nécessaire de la lui démontrer. C’est ce même instinct, ou ce discernement, pour ainsi dire, machinal, qui fait applaudir, avant toute réflexion, un vers où la vérité & le sentiment se trouvent heureusement & clairement exprimés. Si quelquefois il paroît que le Public s’y trompe, c est qu’il n’est pas toujours libre & tranquille, qu’il est souvent entraîné malgré lui par l’artifice d’un petit nombre, ou bien enfin que ce qu’il entend n’est pas aussi juste, aussi clair qu’il le faudroit.

Artistes, qui n’avez pas encore assez réfléchi sur votre Art, ne pensez donc pas qu’en prononçant l’apparence de quelques muscles, presqu’au hazard, vous donniez à une figure le caractère & la force d’Hercule, ou par quelques grimaces, la douleur déchirante de Laocoon. De même ne pensez pas qu’en effaçant toute idée des muscles & des nerfs, dans la représentation d’une femme, vous représentiez Vénus & les Graces.

La rondeur de certaines parties, le caractère adouci des formes entrent certainement dans la beauté du corps des femmes parfaites ; mais ces êtres seroient très-imparfaits, s’ils n’étoient capables d’aucune expression visible, & leurs passions que nous savons être souvent si vives sont certainement agir des muscles & des nerfs, bien que ce soit par des mouvement plus lians & sous des apparences moins prononcées à l’extérieur, qu’ils ne le sont dans les hommes. Si vous n’êtes pas assez barbares pour leur refuser une ame, donnez-leur donc des ressorts par lesquels elles puissent faire connoître des impressions qui vous sont souvent si agréables & que vous êtes occupés presque sans cesse à faire naître.

Quant aux nerfs, s’il étoit permis dans un ouvrage de préceptes, de hazarder une plaisanterie, les femmes se plaignent si souvent des tourmens que ces nerfs leur causent, qu’il seroit injuste de les représenter comme n’ayant pas.

Au reste, la plus méthodique & la plus utile étude cjue vous puissiez faire, après avoir bien observe & bien dessiné le squelette & l’écorché, c’est la comparaison raisonnée de ces objets avec les belles figures antiques & avec les belles figures peintes ou sculptées par des Artistes corrects ; ensuite il est nécessaire de comparer ces modèles avec le modèle vivant, & vous acquérerez, par cette marche, premièrement la connoissance des ressorts & du jeu de la machine humaine, ensuite des effets les plus intéressans de ces ressorts, couverts du voile de la peau, qui en dérobe la vue & en adoucit les mouvemens ; vous pourrez enfin, avec ces connoissances, aspirer à créer des chefs-d’œuvre à votre tour.


Cette route, tracée par votre Art, je l’indique seulement aux jeunes Artistes, quoique je n’aie pas l’avantage de l’être ; car l’homme qui ne marche pas, peut quelquefois indiquer le chemin.

Loin de désunir dans votre esprit les diverses connoissances qui constituent la Peinture, cultivez les toutes, mais toujours dans un ordre raisonné. Leur enchaînement el aussi nécessaire à la perfection de votre Art, que la juste liaison des pensées, à la véritable éloquence. Lorsque vous aurez rassemblé dans l’ordre où elles doivent se trouver, ces connoissances fondamentales, guides de vos travaux, faites-les alors, s’il vous est possible, marcher avec vous de front, en ne donnant point de préférence ; car si la science du trait vous occupe uniquement, vous pourrez tomber dans la sécheresse ; si l’anatomie vous fixe trop, vous exagérerez les muscles & les emboîtemens des os ; enfin, vous peindrez insensiblement, non l’homme vivant, mais l’écorché. Il en est de même des autres parties ; en aspirant trop exclusivement au titre de Coloriste, vous pourrez le devenir, sans être pour cela un très-grand Peintre.

Le grand Art, celui de tous les Arts, est de les pratiquer d’après la science acquise de toutes leurs parties, en voilant cette science, de faire si bien qu’on ne s’apperçoive pas d’une prédilection ; car il est difficile que vous n’en ayez pas une.

Quant aux Gens du monde, comme on les appelle, qui ont des prédilections souvent aussi peu raisonnées que leurs aversions, il seroit à souhaiter qu’on osât leur dire qu’il n’est pas de Vénus ni d’Hébé qui ne cache sous le beau satin qu’ils prisent avec tant de raison, premièrement, un squelette, à la vérité, parfaitement bien proportionné & bien assemblé, ensuite plusieurs couches de muscles, sans lesquels leurs Vénus seroient certainement trop séches, trop inanimées pour eux.

« Comment, leur diroit-on, en s’adressant aux plus sensuels, voulez-vous que les Artistes satisfassent vos desirs, en vous procurant les images parfaites de la beauté, si vous leur inspirez, par vos dégoûts exagérés, le plus grand éloignement pour ce qui doit être la base de leurs travaux, & l’objet de leurs plus sérieuses études ? »

Je sais que plusieurs répondroient : « Eh bien ! qu’ils fassent ces études en secret ! que jamais ils ne les exposent à nos yeux ! » Mais fait-on des études difficiles & peu agréables, sans desirer d’y être encouragé, sans être bien aise d’être connu pour prendre les routes escarpées que tous ne prennent pas & qui conduisent à la perfection ? C’est la juste estime qu’on a donnée à ces ouvrages que vous appellez tristes & rebutans, & que vous ne pouvez souffrir, qui a été le soutien de l’Art naissant. Ce sont les sujets religieux, souvent tristes en effet, qui ont alimenté l’Art. Sans les tableaux de ces Maîtres si multipliés au beau siècle des Arts en Italie, vous n’auriez pas eu de Vénus. Si les Artistes enfin s’étoient bornés à ces sujets voluptueux, mais si souvent maniérés aujourd’hui, pour lesquels vous vous enthousiasmez, ils ne se seroient jamais élevés au point d’immortaliser leurs noms & leur pays. Encouragez donc, ou au moins ne découragez pas les études sévères & indispensables. Cachez, pour votre propre intérêt, ces répugnances faites pour des Sybarites, si, non-seulement les objets, mais les noms sévères vous blessent, vous avez peu de chemin à faire pour vous trouver incommodés du pli d’une rose.