Encyclopédie méthodique/Beaux-Arts/Artiste

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Panckoucke (1p. 39-45).
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ARTISTE, (subst. masc.) Ce terme désigne un homme qui exerce un Art libéral ; Artisan, désigne celui qui pratique un Art méchanique. Il faut observer que ces explications sont fondées sur l’usage le plus général dans le temps où j’écris ; car les mots Artiste & Artisan ont dû s’employer indifféremment lorsqu’on ne distinguoit pas avec autant de précision qu’on le fait la différente nature des Arts. On nomme donc aujourd’hui un Forgeron, un Charpentier, un Maçon, Artisans, & le Peintre le Sculpteur, le Graveur, Artistes. Cependant on ne nomme pas ainsi le Poëte ni le Musicien. Cette distinction vient sans doute de ce que les Artistes que j’ai désignés emploient dans la pratique de leurs Arts, & mettent en œuvre pour leurs ouvrages des matières & des procédés qui semblent quelquefois les rapprocher des Artisans, tandis que le Poëte & le Musicien ne font usage que de signes convenus qui n’ont aucun rapport à ce qu’on appelle travail de la main.

Comme mon but est non-seulement de rapprocher les Beaux-Arts les uns des autres, mais de les considérer le plus qu’il est possible par ce qu’ils ont de noble & d’élevé, je m’étendrai principalement, en parlant ici du Peintre, sur les qualités libérales qu’on doit désirer dans un homme voué aux Arts, & qui les exerce avec le respect qu’on leur doit, dans un homme dont les devoirs sont de transmettre ses lumières par des instructions & des exemples, dans un Artiste enfin, qui contracte l’obligation d’augmenter la gloire de sa patrie, en illustrant son nom par des talens & des vertus.

La vue prompte & juste, la main adroite & fléxible sont incontestablement des qualités nécessaires à l’Artiste. J’oserai y ajouter, non comme essentielle, mais comme favorable, une conformation heureuse & même distinguée ; les proportions & les formes qui nous appartiennent, s’offrant continuellement à nous, il est impossible que nous n’en ayons pas une conscience habituelle, & que l’Artiste ne mêle pas machinalement les siennes à celles qu’il dessine & qu’il peint.

Sa complexion doit être assez forte pour soutenir une vie contemplative & sédentairement laborieuse.

Pour peu qu’on s’arrête à cette observation, on est tenté sans doute de dire : « Nature, à quoi donc nous as-tu véritablement destinés, puisque notre organisation exige, pour conserver sa force & sa beauté, que des occupations corporelles s’entremêlent sans excès & sans effort avec le repos & les délassemens, donc un penchant & un besoin universels nous font la loi, & que cependant il faut, pour parvenir aux perfections de l’esprit, auxquelles tu nous appelles par de si vifs desirs, se consacrer à des études & à des méditations qui trop souvent épuisent notre ame, défigurent notre conformation, altèrent nos organes & terminent nos jours au sein des douleurs ? »

Mais gardons-nous, pour l’intérêt des sociétés & des Arts, de nous fixer à cette réflexion décourageante. Hâtons-nous plutôt de joindre à la justesse, à la souplesse des organes, à la conformation heureuse, à la bonne complexion, dont nous avons déjà enrichi notre Artiste, les dons spirituels que nous croyons les plus favorables à ses succès & à son bonheur.

Si nous avons mis à la tête des qualités physiques la justesse & la prompte flexibilité des yeux de la main, il est conséquent de placer au premier rang des qualités intellectuelles, la droiture de l’esprit & sa vivacité. Joignons-y une mémoire fidèle & docile.

La mémoire se fortifie & s’augmente par l’habitude qu’on se fait de rappeller souvent les idées qu’on a reçues ; comme la facilité & l’adresse des organes s’acquiert en répétant les mêmes mouvemens.

Mais comme on peut distinguer différens caractères de mémoire, préférons de douer notre Artiste de celle des idées, des objets & des formes, & laissons aux Savans celle des dates, des faits & des noms qui leur est indispensable.

La mémoire des idées aide à former dans les Arts & pour la moralité de l’homme, la chaîne de ce qu’on appelle principes, sans laquelle on ne pense, on n’agit, on ne travaille qu’au hasard.

La mémoire qu’on peut appeller locale, celle des objets & des formes, est le magasin de vérités pittoresques, où l’Artiste doit trouver ce qu’il a rassemblé pour le besoin de son Art. Cette mémoire n’est pas très-commune, & si l’on se donne la peine d’observer, on distinguera facilement dans la société ceux qui en sont privés, parce qu’on ne leur trouvera pas dans le discours une précision & une certaine justesse descriptive qui proviennent de cette sorte de mêmoire. Elle est indispensable sur-tout aux Peintres, dont les imitations doivent être justes & les formes précises. Elle est presque aussi nécessaire à ceux qui veulent juger des ouvrages de la Peinture, parce qu’il faut pour porter un bon jugement, qu’ils se rappellent exactement les formes & les objets imités.


Mais les deux espèces de mémoire dont je viens de parler, demandent que notre Artiste, pour en faire un usage brillant, soit doué d’imagination.

Donnons-lui donc cette faculté d’emmagasiner avec activité les images choisies de tout ce qui tombe sous les sens, & de les retrouver, avec la même promptitude, au moindre desir, pour les reproduire & les assembler à son gré.

Rien n’est si essentiel à l’Artiste, dont la destination est de créer, sans cependant être véritablement créateur, que de pouvoir recueillir & mettre en œuvre rapidement les images de tout ce qui existe, par rapport à l’homme. Aussi voit-on ceux qui sont dénués de cette faculté chercher dans les dessins, les études, les estampes, ce qui leur manque, & dérober ainsi dans le magasin des autres, parce qu’ils n’ont pu s’en former un.

Mais la mémoire & l’imagination seroient insuffisantes pour les succès auxquels nous préparons notre. Artiste, si le jugement ne formoit la liaison des idées & le juste enchaînement des principes. C’est lui qui doit soumettre tout ce que produira notre Peintre aux convenances générales & aux grandes conventions qui existent detout temps, ou qui s’établissent parmi les hommes.

Mes dons s’étendroient jusqu’à la prodigalité, si je suivois l’intérêt que n’ont cessé de m’inspirer, depuis ma tendre jeunesse, & les Arts & les Artistes. Je leur donnerois (semblable à celui qui croit tout nécessaire à ce qu’il aime) la franchise de l’ame, parce qu’elle repousse ce qui est faux dans les formes, comme elle rejette les sentimens affectés ; la fermeté de caractère, qui met une suite opiniâtre dans les bonnes études, comme elle en met dans la bonne conduite ; une patience, propre à surmonter les difficultés, sans éteindre le feu de l’émulation ; un desir intelligent de la gloire, qui n’anticiperoit pas sur l’acquisition des moyens ; une aptitude à être ému, effet d’une conception vive ; enfin, la sensibilité, sans laquelle il n’est point de succès à espérer.

J’hésite ici, je l’avoue, sur la mesure qu’il faudroit lui donner ; car celle qui répandroit l’intérêt le plus touchant sur les productions de l’Artiste, & dans l’ame de ceux qui doivent s’en occuper, pourroit bien aussi troubler quelquefois la sienne. Si cet inconvénient est inévitable, prémunissons cette ame sensible par une sagesse courageuse, amie de l’ordre & des convenances, seule propre à servir d’appui dans les circonstances pénibles ou dangereuses, auxquelles elle pourroit se trouver exposée.

Et quand ce secours ne seroit pas infaillible, pourroit-on se résoudre à priver celui dont l’occupation habituelle doit être de plaire & de toucher, de ce qui seul plaît & touche véritablement ? Que tout Artiste donc, qui n’a le cœur susceptible ni d’amour, ni de tendre amitié, renonce à placer son nom & ses ouvrages au premier rang ! Il pourra se montrer savant dans son Art, Dessisnateur, Coloriste ; il ne sera ni Raphaël ni le Corrége. Il plaira aux regards, occupera quelquefois l’esprit, mais ne parviendra jamais jusqu’au cœur ; car, dans les Arts, on ne touche qu’autant qu’on est touché.

Après avoir formé & animé notre Artiste, faisons lui parcourir sa carrière ; mais commençons par le considérer, en intervertissant un peu sa marche, comme destiné à instruire ; car, dans la Peinture, il existe une liaison si généralement établie entre la pratique & l’enseignement, que tout Artiste devient maitre dès qu’il cesse d’être disciple, & même le plus souvent lorsqu’il l’est encore. C’est en considérant ces dispositions nobles & véritablement libérales, qu’on pourroit s’étonner & se plaindre de ce que dans notre siècle, où l’on s’occupe avec tant d’intérêt de l’éducation, il n’y a guère que les seuls Artistes qui se fassent un plaisir & une sorte de devoir de payer leur tribut à la patrie, en reproduisant d’autres Artistes. On les voit, en effet, sacrifier pour cela librement & sans intérêt des portions journalières d’un temps précieux, & s’affectionner à des enfans adoptés, au risque de s’en faire des rivaux ; dont ils savent, à la vérité, s’enorgueillir au lieu d’envier leurs succès.

Nos mœurs ne comportent malheureusement pas que le Magistrat forme des Magistrats, comme l’Artiste forme des Artistes. Nos Scevola ne se chargent plus de donner à leur patrie des Cicérons *, & dans chaque état un penchant naturel, ou mieux encore, le sentiment patriotique, n’entraîne pas ceux qui s’y distinguent à se choisir des enfans d’adoption ; mais après avoir observé à cette occasion que c’est l’intérêt & le défaut d’autre moyen de vivre parmi nous, qui produisent le plus grand nombre des Instituteurs, plaignons à leur tour nos Arts qui, par l’effet d’opinions fausses, n’ont de ressource pour recruter leur jeune Milice que les classes où généralement le besoin & l’ignorance se font le plus appercevoir ; car par l’inconséquence des préjugés qui subsistent parmi nous, tandis que la voix publique élève le nom des Artistes devenus célèbres au rang des noms les plus distingués, une infinité d’hommes qui n’ont aucune véritable distinction, ne permettroient pas à ceux de leurs enfans qu’un penchant marqué entraîneroit au talent de la Peinture, de s’y consacrer.

Il résulte de ce préjugé que le plus grand nombre des jeunes Artistes n’apporte pas dans les Arts l’éducation préparatoire qui leur seroit nécessaire, & pour leur avantage, & pour donner une plus parfaite instruction à leurs Élèves.

Cet inconvénient influe sur le progrès général de l’Art, sur-tout lorsque les Artistes deviennent


Professeurs publics par le choix d’une Académie ; car alors la plupart n’ont ni l’aptitude, ni le temps de préparer des instructions qu’il seroit infiniment utile de donner à tous les Élèves réunis, avant qu’ils contmençassent à dessiner le modèle dans chacune des poses qu’on leur offre à imiter.

Il n’en est pas ainsi des autres Instituteurs, qui étant instruits & moins occupés que les Artistes, peuvent d’autant mieux préparer leurs leçons qu’ils abandonnent ordinairement toute autre occupation pour se livrer à celle d’instruire.

Quoique les Artistes n’ayent que rarement les instructions que la Peinture rend plus nécessaires qui une infinité d’autres professions, cependant on leur voit, de nos jours, une plus grande urbanité qu’autrefois, relativement aux manières & au langage, parce que cette sorte d’éducation est plus répandue qu’elle ne l’étoit dans tous les ordres de la société ; d’ailleurs, les Artistes qui ont eu le malheur d’en être privés s’efforcent par une étude tardive & souvent pénible d’y suppléer, en dérobant aux travaux de l’Art des momens précieux, ou aux délassemens ceux qui seroient nécessaires pour leur santé. Enfin, ces Artistes, vivans beaucoup plus hors de leurs attelïers qu’ils ne faisoient, reçoivent dans la société un certain vernis d’éducation que quelquefois ils achetent trop cher, soit parce qu’ils adoptent en même temps des idées peu conformes aux vrais principes de l’Art, soit parce qu’ils contractent l’habitude d’une dissipation d’autant plus dangereuse qu’elle offre plus d’agrément à ceux qui ont quelques succès.

Je dois ajouter au nombre des inconvéniens qu’entraîne pour les Artistes le défaut d’instruction, la difficulté qu’ils éprouvent lorsque, portés à transmettre d’utiles observations & des procédés éprouvés, ils sont arrêtés par ce qu’on peut appeller le métier d’écrire.

Un moyen de surmonter cette difficulté seroit l’usage & l’habitude de conférer, soit par des lectures, soit par des dissertations sur la théorie & sur la pratique de l’Art. Ce moyen n’a point échappé aux Instituteurs de nos Académies. Ils en avoient prescrit l’usage, & tandis qu’un excellent Professeur dirigeoit la jeunesse dans l’exercice du dessin, ils croyoient avec raison avantageux pour les Maîtres, que certains jours ils se communiquassent leurs lumières. Ils supposoient qu’un choix des Élèves les plus méritant & les mieux disposés, admis dans leurs assemblées, s’instruiroient en les écoutant, & que ces jeunes disciples feroient ainsi un cours d’instruction, qui les habitueroit à réfléchir & à méditer à leur tour.

Cet usage est tombé en désuétude, & d’après ce que j’ai exposé, sans avoir dit, à beaucoup près, tout ce que comporte cet objet, il n’est pas étonnant qu’on en soit venu jusqu’à regarder comme inutiles & pédantesques des soins que n’ont pas dédaigné cependant les Bourdon, les Jouvenet, les Le Brun, les Coypel, & tant d’autres dont le nom & quelques conférences qui nous restent, suffisent pour combattre des raisonnemens faux ou des plaisanteries déplacées.

Mais, quoiqu’on ne développe pas ici tout ce qui a rapport à cet objet digne d’être traité particulièrement, la nécessité d’une première éducation est trop évidente pour être contestée. Je dois donc la mettre au rang des dons faits à mon Artiste, & la lui désirer telle qu’il puisse se plaire & même se délasser en s’instruisant par la lecture, & en écrivant sur son Art. Je veux qu’il enrichisse son imagination, en la nourrissant des ouvrages originaux, où se trouvent déposées les vérités & les fables, soutiens de nos Arts. Je désire qu’il apprenne dans les livres moraux à connoître les hommes & leurs passions, que ses travaux sédentaires ne lui permettent pas d’étudier & de suivre d’aussi près que peuvent le faire des Philosophes observateurs.

C’est ainsi que je le rapprocherais des Artistes célèbres de la Grèce, qui n’étoient admis à exercer la Peinture & la Sculpture, qu’autant qu’ils étoient libres, instruits, exempts de toute impression servile & de tout esprit mercantile. Si mes souhaits, à cet égard, ne peuvent être entièrement réalisés, que mon adepte se fasse au moins l’illusion de se croire destiné à consacrer principalement & aussi librement qu’il lui sera possible ses travaux, aux Héros & à la Patrie !

Il peut atteindre à ces idées, malgré nos préjugés & nos mœurs, parce que la noblesse de l’ame est attachée aux Arts libéraux, & que, malgré tout obstacle, ils élèvent habituellement ceux que la Nature y a destinés, au-dessus des idées vulgaires.

D’ailleurs, il nous reste quelques chefs-d’œuvre des siècles où ces Beaux-Arts étoient le plus honorés. Les idées de la Grèce & de l’Italie circulent encore dans les atteliers & dans les Écoles, comme un élément salutaire qui les vivifie.

Aussi les premières récompenses que doit obtenir mon Artiste, seront l’effet de cette influence sur d’heureuses dispositions ; bientôt animé par l’émulation, je le vois mériter, en accumulant les prix graduels, de faire, sous les auspices du Gouvernement dont il fixe les regards, ce pélerinage intéressant, auquel se vouent tous ceux qui veulent atteindre la perfection des Arts.

Mais ce n’est qu’au terme où les facultés intelligentes marcheront d’accord avec la facilité de dessiner & de peindre, qu’il verra couronner ses desirs & les espérances. Je veux que suffisamment muni de connoissance théoriques, de lectures utiles, d’habitude de voir & de sentir, il se soit plus d’une fois écrié : « O Italie, ô Rome lieux desirés par tous ceux qu’embrase l’amour des Arts, lieux où se trouve encore aujourd’hui cette chaîne d’or-là attachée à la Grèce, étendue jusqui a l’Italie, & de-là dans nos climats, où les chaînons usés amenacent de nous échapper ! Quand serai-je


digne de vous parcourir ? Quand pourrai-je recueillir à mon tour quelqu’un de ces fruits précieux qui communiquent l’immortalité ? »

Après ces exclamations, s’il obtient enfin le prix décisif, & il l’obtiendra dans l’âge le plus propre à en profiter, c’est à quiconque est initié dans les Arts à se peindre son ravissement. Tout ce qui pourroit l’attacher à son pays est oublié, tous liens semblent rompus : il n’a plus d’autre soin, d’autre occupation que les apprêts de son voyage. Le jour, la nuit, dans les rêves, il se croit déjà parvenu au but de ses desirs : il est à Rome ; il court se prosterner devant Apollon au Belvédère, devant Raphaël au Vatican. Tandis qu’il céde à ces premiers transports, mon embarras est de déterminer la méthode qu’il va suivre, pour mettre à profit, le mieux qu’il est possible, le temps si rapide, & peut-être trop court qui lui est accordé pour ce voyage. Donnera-t-il la préférence à l’observation inactive & à la méditation ? Se laissera-t-il entraîner à copier sans cesse pour remporter, lorsqu’il les quittera, le portrait de toutes les beautés dont il jouit & qu’il craint déjà de perdre. Dans cette incertitude, qu’il redoute encore plus de laisser échapper des instans qui ne reviendront jamais. Le temps n’est pas indéterminé, comme lui. Il marche, il vole sans s’arrêter ; mais c’est au sage supérieur qu’une des plus heureuses de nos institutions place dans la Capitale des Arts, pour surveiller les dernières & décisives études de nos Artistes, à le décider. Heureux secours, si dans l’âge de l’effervescence, on êtoit capable d’en bien apprécier l’avantage ! Mon Élève sentira le besoin d’avoir un guide. Il respectera les convenances inséparables d’une subordination nécessaire. Il se considérera d’avance lui-même dans une place qu’il doit mériter. Il se soumettra à l’Artiste vétéran que l’âge & le mérite lui donnent pour supérieur, parce qu’il voudra qu’un jour on condescende à ses soins saturages. Je le vois donc convenablement soumis à ce supérieur, qui connoît, en se rappellant ses premiers temps, avec quelle prudence on doit ménager dans le ; jeunes Artistes, ce que l’effervescence, nécessaire au talent, ajoute à celle de l’âge. Celui-ci, à son tour, éclairera ses Élèves par des raisonnemens & des démonstrations, c’est-à-dire, par des conseils & des exemples. Il se montrera à eux comme un père & un ami, titres préférables à ceux de maître & de supérieur.

C’est donc lui qui, d’après le caractère, les connoissances acquises, les dispositions & les penchans qu’il reconnoît à mon Artiste, le suivra, comme Mentor suivoit Télémaque dans ses erreurs & dans ses travaux. Son indulgence excusera quelques foiblesses, dont on ne doit pas tirer un trop prompt ni trop rigoureux présage. Sa prudence observera des travaux quelquefois rallentis par des méditations, quelquefois obscurcis par le découragement, & qui quelquefois aussi sont exaltés jusqu’à l’excès par quelque réussite. Pour modérer l’amour-propre de ses enfans d’adoption, il saura fixer avec adresse leurs regards sur les chefs-d’œuvre des grands Maîtres ; il relevera le courage abattu, par des critiques justes & encourageantes, sur des ouvrages moins parfaits. Enfin, il préviendra, par des attentions & des soins réfléchis, la nonchalance à laquelle entraînent la température du climat & de légers égaremens qui, trop souvent, en sont la suite ; car il ne faut pas perdre de vue que la jeunesse, sur-tout celle dont les travaux éveillent les sens & animent sans cesse l’imagination, a plus de risques à courir que toute autre, & plus de mérite à les éviter. C’est ainsi que les conseils, la méditation, les études entremêlées donneront à mon jeune novice dans le temps de ses épreuves, les lumières qui doivent l’éclairer sur sa véritable vocation. Mais je l’ai supposé véritablement appellé, & je le vois, par cette raison même, redouter le moment fixé pour son retour. Déjà prévenu de ce terme fatal, il est porté à croire que le Génie cosmopolite de sa nature trouve par-tout une patrie, & que celle d’un Peintre ne doit être que le pays où son talent peut se perfectionner davantage, & se trouver employé à de plus nobles travaux. De nouvelles exclamations expriment ses regrets de quitter la Capitale des Arts. Il desireroit s’y fixer pour toujours ; mais il écoute les conseils, le devoir & la raison. Enfin, l’honneur qu’il va recueillir, & ce qu’il doit à des parens qui attendent cette récompense des sacrifices qu’ils ont faits pour lui le déterminent ; mais ses regrets ne peuvent être adoucis dans sa route que par les projets qu’il fait déjà de revenir au premier moment de liberté, dans ce pays fortuné, où, entouré d’une nature favorable & de tant de chefs-d’œuvre, il ne vivra que pour la Peinture, où, dans un calme, dans une espèce d’isolement si délicieux pour ceux qui s’abandonnent à la passion des Arts, il réparera le temps qu’il croit n’avoir pas assez bien employé. Deux fois dans ma vie témoin de ce bonheur que goûtent à Rome nos jeunes Adeptes, je n’oublierai jamais les momens délicieux que j’ai partagés avec eux.

Mais je retiendrois trop long-temps mes lecteurs qui la plupart ne peuvent avoir le même intérêt que nous à ces détails, & qui ne peuvent s’en faire une juste idée, si je m’arrêtois à toutes les sortes de jouissance qu’a éprouvé mon Artiste à la fleur de son âge & de son talent. Je l’ai préparé, comme on l’a vu, à ne s’abandonner qu’à celles qui ne peuvent endormir ou égarer son talent. Aussi je le ramène dans sa patrie au temps où il peut dignement s’acquitter de la reconnoissance qu’il lui doit & payer son tribut à la gloire nationale.

Qu’il seroit heureux si pour remplir ses justes devoirs & des sentimens si louables, plein de cette ferveur pure qu’on n’a qu’a cet âge, il trou-


voit à son arrivée quelque grand ouvrage à entreprendre ; si déjà connu & apprécié de ses anciens maîtres & de ses supérieurs, par les essais qu’il leur a envoyés & par l’estime qu’on a conçue de lui, il se trouvoit chargé d’orner de peintures une coupole, une galerie, quelque plafond où il s’efforceroit de lutter contre le Dominiquin, le Corrége, le Cortone ; de décorer un temple de justice, un hôtel-de-ville, une suite d’appartemens dans les palais de nos Rois ; c’est alors qu’il défieroit au combat les grands Artistes dont la gloire, toujours presente à sa pensée, le fatigue, comme l’esprit qui s’emparoit des Prophètes pour leur faire prononcer des vérités éloquentes & sublimes. Si ces vœux qu’il forme & que je fais avec lui étoient remplis, si les grandes Municipalités de nos Provinces, si ces ordres Monastiques, autrefois si utiles à la culture des terres & qui pourroient l’être au soutien de nos Arts, lui préparoient de grandes entreprises, qu’avec ardeur on le verroit se refuser aux charmes de la Capitale, s’enfermer dans les cloîtres, s’y choisir pour société, sans, crainte de se faire de rivaux, de nombreux Élèves, qui, graces au caractère & à l’importance des ouvrages, seroient en état de moissonner peut-être plutôt qu’il ne l’a fait, les fruits de l’Italie ! C’est alors que j’espérerois de voir renaître les beaux jours de nos Arts ; car ce sont les grandes entreprises qui sont éclorre les grandes idées, qui obligent l’imagination à s’étendre par l’ascendant même des dimensions physiques, à se multiplier, en faisant agir un grand nombre de coopérateurs, en les approchant de soi pour son propre intérêt, en hâtant leur talent par l’instruction & les exemples. On ne verroit plus aussi souvent l’Artiste s’isoler dans un cabinet retiré, pour s’occuper d’ouvrages qu’il peut exécuter seul.

Combien alors il est éloigné de cette situation heureuse dont j’ai parlé, mais ce malheur ne dépend pas de lui. Le réfroidissement général du goût pour les grands genres & les grands ouvrage, (on ne peut trop le répéter,) est ce qui menace véritablement nos Arts, & ce qui nuit le plus aux succès & au bonheur de nos Artistes.

Si quelques-uns de ces Artistes en doutoient, qu’ils comparent leur vie & leurs petits travaux isolés avec la vie ostensiblement laborieuse & communicative de Raphaël, des Carrache, de Rubens ; qu’on se rappelle ces chefs d’École, sortant de leurs atteliers, entourés & suivis par une foule de disciples, qui participoient à leurs travaux, sans leur en ôter la gloire ; qu’on se représente ces grands dans l’ordre du talent, portant leurs pas avec leur honorable cortége, ou vers les monumens de Rome, ou dans les campagnes, pour y admirer les beautés de l’Art & de la Nature. Reportons ensuite nos yeux sur la plupart de nos Artistes. Voyons-les sortir seuls de leurs atteliers, qu’ils laissent en proie à une troupe d’autant plus indisciplinée qu’elle est plus souvent isolée de ses maîtres : voyons-les se mêler dans des cercles, étrangers à leurs occupations, dans les sociétés où ils sont contraints d’abjurer le langage des Arts, ou dans lesquelles ils sont flattés si mal-adroitement & avec tant d’ignorance, qu’ils ne peuvent, sans rougir, s’approprier l’encens qu’on leur prodigue.

Mais ces changemens désavantageux tiennent, comme je l’ai dit, aux usages, au luxe, à l’esprit de personnalité, plus répandu que jamais, & peut-être est-il bien tard pour y remédier.

Les moyens que j’ai indiques, en faisant des vœux pour mon Artiste, sont les plus puissans que l’on put employer ; &, je le répète encore, les grands travaux dans les Arts font seuls éclorre de grands Artistes. L’intérêt & la protection accordée & conservec pour les grands genres (j’étends ce mot à l’Éloquence, sa Poësie, comme à la Peinture & à la Sculpture) multiplient seuls les efforts, excitent l’émulation & éveillent le génie.

On peut diviser en deux les productions des Beaux-Arts : les grands genres sont la noble part dont les Administrations doivent se charger pour la gloire nationale. Les genres moins distingués peuvent se reposer avec confiance sur les soins & sur les besoins nécessaires ou superflus de la société. Non-seulement ils n’auront rien à desirer, mais plus les grands genres qu’ils jalousent quelquefois se soutiendront avec éclat, plus les autres s’efforceront eux-mêmes de tendre aux perfections qui leur sont propres.

Mais mon Artiste me rappelle pour lui donner un conseil difficile ; il touche à un des momens les plus intéressans pour le moral de sa vie. Se vouera-t-il au célibat, dans le dessein de se rendre plus indépendant ? Se livrera-t-il, pour avoir des raisons de plus d’aimer la vie retirée, à l’incertitude des avantages ou des désagrémens d’une union indissoluble ?

Ici je crois avoir entrepris au-delà de mes forces, en me chargeant de diriger en tout sa destinée. Les mœurs actuelles (je le dis avec franchise, mais sans amertume) rendent ma décision plus douteuse, relativement aux Artistes, qu’elle ne l’auroit été dans les temps où les mœurs de leur état étoient plus simples & leur vie moins dissipée. Le mariage leur fait regarder aujourd’hui bien plus qu’autrefois, leurs talens comme une profession lucrative, & le véritable esprit des Arts s’altérera d’autant plus, que cette manière de les envisager sera plus répandue. Le luxe, où participent les Artistes, les besoins qu’ils se font & l’accroissement de ces besoins, lorsqu’ils ont une compagne qui les partage, deviennent l’écueil, non pas toujours de leur fortune, mais trop souvent de leur gloire.

D’une autre part, les droits de la nature & le genre des travaux même des Artistes célibataires, exposent la plupart d’entre eux habituellement à


des impressions plus dangereuses pour eux que pour la plupart des autres hommes ; car si la perte du temps peut se réparer, sur-tout dans la jeunesse, par des travaux forcés, il est bien difficile, dans l’habitude des foiblesses, de conserver & de reprendre, quand on en a besoin, cette pureté, & cette élévation d’esprit & d’ame, qui s’altèrent & même te détruisent absolument, lorsque le corps & les sens s’avilissent dans les déréglemens, ou sont énervés par les maladies.

Laissons les circonstances, le temps sur-tout & le hasard, auquel on ne peut quelquefois se soustraire, décider de l’objet qui a causé nos doutes. Conservons seulement à notre Artiste, par l’espèce de passion que nous lui avons donnée pour la Peinture, une défense contre l’excès des véritables passions, une ressource contre le désœuvrement, qui souvent en est la cause, & un moyen d’attendre que l’âge mûr le détermine. Joignons à ces secours & I ces préservatifs le goût de la lecture, celui des lettres, sans la prétention de s’en prévaloir, ni de s’y livrer ; car les Muses sont des maîtresses jalouses, qui ne souffrent point le partage du génie & se vengent même des inconstances passagères. Que notre Artiste soit cependant assez initié dans leurs différens langages, pour converser au moins avec elles.

C’est ainsi que jouissant principalement de ses talens & en faisant jouir ses amis & sa patrie, il sa verra conduit insensiblement par des plaisirs purs au terme où l’activité de l’esprit & celle des forces, s’affoiblissant, vont rallentir ses desirs de gloire & ses travaux. Il est un âge où l’Artiste, comme l’Athlête, doit suspendre ses armes, &, vétéran glorieux, faire ses derniers plaisirs d’encourager les jeunes Combattans. S’il suit en cela, comme dans le reste, la destinée que j’ai tracée pour lui, je le verrai, se refusant à des travaux qui surpassent ses moyens, les solliciter pour ceux qui, dans la même carrière, lui paroissent plus propres à les accomplir ; en leur abandonnant ses lauriers, il se réservera le noble droit de leur apprendre à les cueillir. Ce mérite si honorable de partager, en s’y intéressant, la gloire de nos jeunes Rivaux, de se faire un plaisir habituel d’en être chéri, de s’en voir entouré, de jouir encore en eux des talent qu’on ne peut plus exercer, est une prérogative de nos Arts, qui a procuré comme récompense à plusieurs de ceux qui s’y sont distingués, une vieillesse respectée, heureuse & tranquille.

Notre Ecole en offre plus d’un exemnle. Tels ont été les Boullognes, les Cazes, les Galoches ; tel étoit encore, tandis que j’écrivois cet article, un des soutiens de notre Académie[1]. La sagesse, la modestie, la bienveillance, le goût constant pour les talens, pour l’instruction de ceux qui les exercent, occupoient avec délices ses momens & charmoient ses maux. Jeunes Artistes, qui venez de perdre un si beau modèle, gardez-en bien le souvenir. Que votre Art soit pour vous, comme il l’étoit pour lui, l’objet constant de vos affections. L’indifférence seroit une ingratitude si vous avez des succès ; & l’inconstance, sur-tout tardive, une source de peines & souvent de ridicules comme les nouvelles passions des amoureux surannés.

  1. * M. André Bardon