Encyclopédie méthodique/Beaux-Arts/Bleu

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BLEU. Le bleu ou la couleur bleue dont on se sert dans la Peinture, est une des couleurs que je nommerai indispensables, & qui ont un droit absolu d’avoir place sur la palette de l’Artiste. On tire cette couleur de différentes substances. Les détails & les préparations, auront place dans le second Dictionnaire destiné au méchanique & à la pratique de l’Art. Je me bornerai à dire ici que la couleur bleue dont on se sert dans la Peinture à l’huile, est le bleu de Prusse, ou l’outre-mer.

Le bleu de Prusse, plus en usage, parce qu’il est moins cher, demande des précautions dans la manière de l’employer ; & lorsqu’on ne les prend pas, ou qu’il est d’une mauvaise qualité, il est sujet à changer de ton, à verdir ou à noircir.

L’outre-mer, moins sujet à ces inconvéniens, est tiré de la pierre qu’on appelle lapis azuli. Le bleu qu’on en tire s’altère peu, mais par cette raison aussi son effet se trouve quelquefois peu d’accord avec les autres couleurs, qui deviennent à la longue ou plus vigoureuses, ou moins qu’elle ne l’étoient lorsqu’on les a employées.

Cette relation des couleurs, considérées dans les changemens qui leur arrivent, dans un tableau, est un objet infiniment intéressant, qui n’a jamais été considéré assez profondément, & qui entraîne des effets, non-seulement très-nuisibles aux ouvrages, quant à leur perfection & à leur durée, mais encore relativement aux jugemens qu’on en porte. Il faut, pour se faire une idée de cette particularité de la Peinture, comparer les couleurs & même les tons combinés d’un tableau aux tons qui composent un clavecin. Le tableau qui sort des mains d’un bon Artiste est un instrument qui vient d’être parfaitement accordé. Alors on juge sainement de sa bonté. Cet instrument abandonné à lui-même, se désaccorde immanquablement plus ou moins. Certaines cordes, certaines touches perdent par leur nature, ou par quelques circonstances leur justesse de ton plus ou plutôt que les autres. Alors il devient difficile, sur-tout à ceux qui n’ont pas une profonde connoissance, ou une grande habitude d’apprécier la bonté des instrumens, de juger du mérite que peut avoir celui dont je parle. S’il se désaccorde


entièrement, on ne peut plus le juger que par quelques restes des tons, & d’après la réputation & le nom de l’ouvrier. Il en est de même des tableaux, relativement à l’accord des couleurs : les tons sont les cordes de l’instrument ; mais la différence essentielle, c’est qu’on ne peut pas raccorder cet instrument, qui se désaccorde immanquablement par l’effet d’un tems plus ou moins long.

Le tableau se désaccorde comme l’instrument, c’est-à-dire, à-peu-près tout ensemble, & plus souvent partiellement. Alors quelques couleurs moins inaltérables, gardent leur ton, & celles qui le sont plus le perdent. Lorsque ces changemens sont parvenus à un certain point, il devient difficile à la plus grande partie de ceux qui s’occupent des tableaux de les apprécier, relativement au coloris. Les Artistes le peuvent encore. Mais enfin, il arrive un temps où l’appréciation devient impossible, & l’on y supplée par l’idée plus ou moins avantageuse qu’on a du Maître. Cette explication & cette assimilation auroient été plus à leur place au mot Accord ; mais ne voulant, autant qu’il m’est possible, rien négliger de ce qui peut donner des idées précises de l’Art à ceux qui les désirent, je la place ici, & je rappellerai, pour revenir au mot de cet Article, que le bleu de Prusse, qui se désaccorde aisément, si l’on ne prend pas des soins particuliers en l’employant, a l’avantage de suivre au moins plus généralement les changemens qui arrivent à toutes les autres couleurs. Le bleu d’outre-mer au contraire, plus inaltérable, garde plus exactement son ton ; mais par cette raison ne suivant point du tout le changement général qu’éprouvent toutes les autres couleurs, il est, si l’on peut parler ainsi, presque toujours discord à leur égard, ce qui est très-sensible dans des tableaux anciens, dont le coloris à généralement poussé, & dans lesquels l’outre-mer a gardé ses nuances.