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Encyclopédie méthodique/Beaux-Arts/Détails

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Panckoucke (1p. 191-193).
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DÉTAILS, (subst masc. plur.) Les petits détails, c’est-à-dire, les petites parties des objets, doivent être négligées par l’art, parce qu’elles ne sont pas même apperçues dans la nature, à moins qu’on ne veuille y faire une attention expresse, & qu’on ne s’en approche assez pour être en état de les examiner. Or, l’artiste doit se tenir assez éloigné de son modèle pour l’embrasser en entier d’un seul coup-d’œil : il ne doit donc pas représenter ce qu’il n’a pu voir lui-même sans trop s’approcher.

L’artiste doit représenter les objets dans leur usage & dans leur beauté.

Pour représenter le corps humain dans son usage, il faut donner aux différentes parties ce qui les rend capables de faire les actions auxquelles elles sont destinées. Ainsi, une main imitée par l’art doit conserver toutes les parties qui lui sont nécessaires pour se mouvoir & remplir ses fonctions : mais elle ne doit pas offrir les petites parties qui ne sont pas les causes de ces mouvemens, & qui en sont au contraire les effets ; telles sont las rugosités que la fréquence de ces mouvemens cause à la peau, & que rend plus profonde le desséchement des parties charnues. Loin d’être au nombre des causes du mouvement & de la vie, elles doivent être considerées comme une dégradation commencée, qui amenera la cessation de la vie & du mouvement.

Il est vrai que, pour représenter la vieillesse, il faudra imiter ces dégradations. Mais, dans ces détails mêmes, le peintre d’histoire, l’artiste qui ne s’occupe que du grand, négligera les rides subordonnées, les plis de la peau qui, dans les vieillards, croisent les grandes rides : il ne rendra, par exemple, dans le visage que les rugosirés qui, par l’âge, sont presque devenues de grandes formes, & dont on apperçoit déjà le principe dans la force de l’âge viril. Enfin, il montrera de la vieillesse ce qui la rend vénérable, & non ce qui l’annonce décrépite : il n’affligera pas le spectateur par l’idée de la destruction, & lui mettra sous les yeux non la décrépitude de Titon, mais la vieillesse immortelle de Saturne. Cette convenance deviendra un devoir s’il veut peindre le créateur sous la figure d’un vieillard.

Nous avons dit que l’artiste doit représenter les objets dans leur beauté. Or, la beauté des contours consiste dans une ligne continue, ondoyante, serpentine, toujours tendante à la rondeur, & toujours empêchée d’y parvenir par des méplats. La beauté de cette ligne se perdroit, si elle étoit sans cesse interrompue par les petites formes, les petits plis, enfin les petits détails que les artistes appellent si énergiquement les pauvretés, les misères de la nature : expression pleine de vérité ; car lorsque la beauté de nos grandes formes pourroit nous énorgueillir en témoignant notre force, notre agilité, l’esprit de vie qui nous anime, ces formes subalternes nous humilient en n’annonçant que notre misère & la mort qui nous menace.

Si des contours nous passons aux parties qu’ils renferment, nous sentirons combien l’art deviendroit froid, sec & mesquin, s’il vouloit exprimer à petits coups de pinceau tous les petits détails qu’on peut y appercevoir en les regardant de fort près.

Pour que les formes aient la plus grande beauté, il faut qu’elles aient le plus de grandeur que leur permet leur proporion respective : de petites formes interrompant sans cesse cette grandeur, anéantiroient en même-tems la beauté.

Les détails dans les accessoires nuisent à l’impression que doit causer l’ensemble. Si l’artiste charge un vase, un autel, un lectique d’ornemens, de dorure, de bas-reliefs bien terminés, a-t-il intention que le spectateur s’y arrête, ou ne s’y arrête pas ? S’il veut l’appe-


ler à ces détails, il veut donc le détourner des principaux objets de l’action : si c’est à l’action principale qu’il veut l’attacher, pourquoi s’expose-t-il à lui causer des distractions par ces détails ?

Voyez le peintre des convenances, le Poussin ; s’il met de l’architecture dans ses tableaux, elle lui procure de belles masses ; elle laisse reposer l’œil, & ne l’attire pas par des ornemens déplacés. S’il représente des figures majestueusement vêtues, c’est par la beauté des plis qu’il indique celle de l’étoffe, & il se garde bien de la charger de fleurs & de broderies. Toute partie accessoire qui se fait trop remarquer, arrête l’attention & détruit l’unité.

Pausanias nous a transmis une longue description de tous les ornemens qui accompagnoient la célèbre statue de Jupiter Olympien, chef-d’œuvre de Phidias. Il paroît que ces ornemens ne manqueront pas d’admirateurs dans l’antiquité, parce que ces sortes de fautes contre le véritable esprit des arts charmeront toujours le vulgaire de tous les temps. « Tâchez d’appercevoir, dit M. Falconet, si cette quantité d’ornemens de toute espèce concouroit au vrai but de l’art on s’en éloignoit ; laissez-là les éloges que les écrivains ont pu faire de cet ensemble, ces éloges fussent-ils l’écho de l’admiration des contemporains : & si après en avoir jugé par le goût universel qui l’emporte sur les fantaisies des temps & des pays particuliers, vous trouvez que le Jupiter, avec tous ses ornemens, étoit encore grand, majestueux, sublime, vous pourrez trouver qu’en retranchant une partie de ces superfluités, il eût été en proportion du retranchement, plus majestueux & plus sublime encore. »

Nous transcrirons ici quelques lignes de M. Watelet : il les destinoit à l’article Détails qui ne s’est pas trouvé dans ses papiers.

« Les peintres, dans l’enfance de leur art, copioient avec soin les détails : c’étoit le premier effort d’un art qui n’osoit abandonner un instant la nature & qui l’imitoit sans principes & sans choix. L’art, dans sa force, ne s’attacha qu’au grand, & négligea tout ce qui pouvoit l’en écarter ou l’en distraire. Mais quand les arts ont atteint à la perfection qu’accompagne toujours le grand & le simple, si l’on en revient à l’imitation des petits détails, c’est un signe de décadence que l’on peut comparer à l’enfance des vieillards. » « Je crois qu’il en est de même de la poésie. Les premiers poëtes s’étendent sur les détails aux dépens du goût & de l’effet. La poésie plus parfaite s’affranchit des détails qui n’ont de mérite qu’autant qu’ils sont bien choisis, bien placés, ménagés avec discrétion, & qu’ils ne nuisent pas à l’effet principal. Elle revient aux détails, quand le génie est épuisé. » « On peut faire encore la même observation sur l’art dramatique. Les premiers drames se contenoient dans les bornes d’une imitation scrupuleuse. Les drames plus parfaits imitèrent ce qui étoit grand, expressif, utile & beau. Les drames reprennent ensuite la route des détails communs que leurs auteurs appellent des vérités, & sont retomber l’art au-dessous de ce qu’il étoit dans sa première barbarie. »

Il est des vérités dégoûtantes, il en est de fades, il en est d’horribles : elles ne sont pas l’objet de l’imitation des arts. Ne transportons ni sur la toile, ni sur la scène, les gueux & les pendus de Callot. (Article de M. Levesque).