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Encyclopédie méthodique/Beaux-Arts/Dimensions

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Panckoucke (1p. 193-196).
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DI

DIMENSIONS. Les dimensions relatives entre l’objet qu’imite la peinture & l’objet imité, influent sur l’effet & sur les moyens qu’employe l’art.

Cette partie n’a peut-être pas été considérée autant qu’elle mérite de l’être.

Il n’est qu’un certain nombre d’objets dans la nature qui puissent être imités dans les mêmes dimensions qu’ils présentent ; il en est un bien plus grand nombre que le peintre est obligé de représenter dans des dimensions plus petites. Ces deux sortes d’imitations doivent agir & agissent en effet par leur dimension avant de produire aucun autre effet, parce que la dimension est ce qui nous frappe même avant que nous ayons fixé nos regards sur l’objet imité.

Il paroît naturel de croire, & je pense même qu’on ne peut douter qu’un objet, une figure d’homme ou de femme, par exemple, représentée dans la grandeur & les proportions naturelles, ne tire au profit de l’illusion un premier avantage de la conformité des dimensions.

Il est une infinité de circonstances où cet avantage est sensible. En effet on ne peut douter que la représentation que Rembrand fit de sa servante dont il exposa le tableau à sa fenêtre n’auroit pu tromper les passans, si l’imitation avoit été plus grande ou plus petite de proportion que la nature.

Mais il faut observer que plus ce moyen sert de base à l’illusion, plus cette illusion se détache pour ainsi-dire du libéral de l’art ; & en effet rien de si commun que de voir des représentations peintes qui, découpées & placées avec adresse, trompent ceux qui les apperçoivent sans avoir, à beaucoup près, les perfections qui sont estimer l’art. La représentation d’un homme assis dans un cabinet, tenant un livre, celle d’un chien, d’un chat, d’un amas de papiers & de livres placés bien avantageusement dans les endroits où on doit naturellement les rencontrer, obtiennent assez facilement l’hommage d’une illusion complette, & cependant ces ouvrages ne méritent à l’art & à l’artiste que l’applaudissement qu’on donne à une malice adroitement concertée, & qui réussit comme on l’a desiré.

Il faut penser qu’on fait naturellement alors une distinction très-fine entre tromper avec adresse, ou imiter, en employant pour tout artifice les mystères spirituels de l’art.

Il y a quelqu’apparence que tromper complettement par le moyen de la peinture a été un succès distingue dans les premiers tems de l’établissement de l’art. Ce moyen a encore une réussite complette sur ceux qui n’ont aucune idée de ce qu’est & doit être la peinture regardée principalement comme art libéral.

Et il faut observer à cet égard que, dans les progrès des arts libéraux, la plus nombreuse partie des hommes qui sont destinés seulement à en jouir, ne marchent pas, quant aux idées, à beaucoup près d’un pas égal à celui des hommes qui les pratiquent ou s’en instruisent. Cette différence, qui est désavantageuse aux arts, est telle que dans la ville la plus nombreuse, lorsque la peinture, par exemple, & encore plus la musique, sont portées à une grande perfection, sur cent personnes il en est peut-être quatre-vingt-dix dont les idées sont aussi peu avancées qu’au premier temps où l’art a commencé de s’établir.

Ce nombre effrayant pour l’art s’en tient pour signe distinctif du mérite des ouvrages de peinture à être trompé, & pour ceux de musique à être excité à la danse, & à une certaine gaieté.

Aussi, n’y a-t-il guère que quelques points dans lesquels leurs impressions se rencontrent d’accord avec celles des hommes les plus instruits ; pour m’en tenir à la peinture, ce point est l’illusion que produit, par exemple, au théâtre une décoration parfaitement exécutée & artistement éclairée.

Aussi faut-il observer que l’effet que, sans distinction de connoissances, tous ceux qui vont au spectacle, en attendent, est d’être trompés, c’est-à-dire, d’être entraînés à penser qu’un appartement où doit se passer la scène représentée sur les coulisses, séparées les unes des autres, est un appartement réel & fermé de toute part.

On remarquera que cette illusion ou cette tromperie, tient encore à une conformité de dimensions, à certains traits & profils qui, découpés par exemple, aident à isoler, & à détacher réellement les objets les uns sur les autres.

D’ailleurs, on doit appercevoir déjà une différence dans cette sorte de tromperie ; car ceux dont j’ai parlé, qui apperçoivent sans s’y attendre la figure peinte & découpée d’un homme dormant, ou lisant dans un cabinet, sont complettement trompés : au lieu qu’en général tous ceux qui vont au spectacle, & sur-tout les hommes instruits, savent que les décorations sont des représentations feintes ; mais il leur reste cependant encore, comme


je l’ai dit, nombre de détails assez grands sur lesquels ils peuvent être en doute, & quelquefois même absolument trompés.

Cependant, c’est à ce point de réunion des impressions que reçoivent les hommes qui n’ont aucune connoissance de l’art, & de ceux qui en ont, que commence la différence de leurs idées, relativement à l’estime qu’ils accordent, & à l’ouvrage & à l’artiste.

L’homme qui ne connoît que le nom de la peinture, se borne toujours à se féliciter d’être trompé, & ne va pas plus loin ; l’homme instruit considère qu’il a fallu non-seulement de l’adresse, mais de l’art, pour le mettre en doute sur la feinte ou la vérité ; il voit que l’éloignement des objets paroît bien plus grand qu’il n’est en effet ; il remarque qu’un espace peu étendu lui en présente un considérable ; il en conclut qu’il faut que l’artiste connoisse des règles qui le fasse parvenir sûrement à cette illusion : ainsi, lors qu’il réfléchit avec méthode, il distingue d’abord l’effet de la couleur, l’illusion de la perspective, & enfin l’artifice avec lequel la décoration est éclairée ; il reconnoît alors l’union de l’art avec la science perspective, & avec l’adresse intelligente ; dès-lors ses idées s’étendent ; l’approbation qu’il donne est mêlée du plaisir d’être séduit jusqu’à être trompé, de l’admiration qu’il prend pour l’art qui produit ces illusions méditées &, savantes, enfin de l’estime qu’il accorde à l’artiste qui possède la pratique, l’intelligence, & les connoissances capables de lui procurer l’espèce de plaisir qu’il goûte.

Cherchons actuellement quelqu’autre production de l’art qui procure ces impressions diverse, & même qui y ajoute. Il n’est pas difficile de la rencontrer, & le portrait est ce qui se présente de plus conforme à ce développement.

Aussi les portraits produisent-ils des impressions différentes sur ceux qui les regardent, en raison des idées plus ou moins éclairées qu’on a sur ce que j’ai développé.

Les hommes de la classe nombreuse qui est reculée (pour parler ainsi) au tems de la naissance de l’art desirent & exigent même que le portrait les trompe le plus promptement qu’il est possible, & comme ils ne distinguent point ce que j’ai nommé adresse de ce qu’on doit appeller art, si le portrait représente premièrement l’homme qu’on a peint dans les dimensions précises qui sont celles de sa tête, de son corps & de ses mains ; si ce portrait offre encore son habit, sa coëffure, les détails, non-seulement du costume général, mais de son costume personnel ; enfin si en chargeant les formes de ses traits, & sur-tout ce qu’ils peuvent avoir de particulier, & sur-tout les défauts & les difformités, le peintre, fût-il médiocre ou mauvais, fait parvenir plus vîte, & de plus loin une idée frappante de ressemblance ; certainement cette représentation a rempli son but auprès d’eux, aussi leur est-il fort indifférent, que, pour me servir de leurs termes, la peinture soit bonne ou non ; mais à ce naïf aveu d’ignorance les hommes qui ont quelques teintures, & à bien plus forte raison ceux qui sont vraiment instruit de l’art, laissent échapper un sourire ironique, & ils prononcent cet arrêt qui ne peut être compris par les ignorans, qu’un portrait peut rappeller sûrement la ressemblance de quelqu’un, & n’être qu’un très-mauvais portrait.

On sent qu’il faut qu’alors ces juges sévères, dont le jugement n’est pas compris de ceux qu’ils condamnent, considerent que pour rappeler en effet d’une manière satisfaisante la rassemblance d’une homme, il peut être, à la vérité, avantageux que l’imitation du physique de sa tête, c’est-à-dire, du relief, de la couleur, de l’effet de la lumière, soit vrai ; mais qu’il faut encore que cette tête paroisse vivante, qu’elle semble animée des impressions qui sont les plus ordinaires à celui qu’on a voulu peindre ; qu’enfin offrant des empreintes du même caractère, elle semble toute prête à dire les mêmes choses que diroit l’original.

Voilà la source principale des nuances différentes & infinies des jugemens qu’on porte sur la ressemblance, & je pense que la plus grande partie de ces différences naît en effet de ce que tous ceux qui connoissent un homme ou une femme, dont ils regardent le portrait, ne trouvent pas qu’en effet la copie ait l’air de leur dire ce qu’ils pensent que leur diroit l’original. Ils seroit difficile en effet d’imiter jusques-là la nature, & il faut avouer cependant qu’effectivement le caractère de notre physionomie change beaucoup sur-tout pour ceux qui y fixent leurs regards avec quelqu’intérêt par la nuance anticipée qu’imprime sur tous nos traits ce que nous nous apprêtons à dire à chacun de ceux qui nous parlent, & ce que nous pensons à leur égard en les voyant ; c’est par cette raison que, du même portrait, l’un dit qu’il n’est pas assez riant ou assez animé, l’autre qu’il n’a pas la finesse & l’expression de l’original. On compte pour beaucoup, ou l’intérêt qu’on prend à la personne représentée, ou l’idée qu’on a de son caractère, & l’on veut que son portrait inspire la même idée, ou le même intérêt. On compare le plus souvent, sans s’en rendre compte, le caractère qu’on suppose que prendroit la phisionomie de celui qui est peint, si l’on se présentoit à lui, à celui que lui a donné le peintre. On peut juger de-là s’il est commun qu’un amant soit satisfait du portrait de sa maîtresse.

Voilà donc une des causes principales qui,


susceptibles d’un nombre infini de modifications, rendent les jugemens qu’on porte de la ressemblance tous differens en quelque chose les uns des autres.

Mais par rapport aux hommes instruits, il s’établit encore d’autres diversités d’opinions, qui sont presqu’uniquement relatives à l’art, & elles s’étendent si loin qu’il arrive quelquefois de dire qu’un portrait est très-beau, quoiqu’il ressemble peu.

On évalue alors, comme on le sent, par une abstraction, le mérite de cette production presqu’uniquement comme ouvrage de peinture, & on la juge d’après les convenances de l’art, & non d’après les convenances de son emploi particulier. Je ne m’arrêterai pas à une infinité de développemens qui naissent naturellement de ceux dans lesquels je viens d’entrer.

Les autres genres de peinture éprouvent des difficultés, ou reçoivent des avantages de la conformité, ou de la différence de dimension qu’ils conservent dans leurs imitations avec les objets imités.

Les fleurs, les fruits, les comestibles, quelques animaux & d’autres objets, tels que des utensiles, des instrumens, des meubles, &c. reçoivent certainement un dégré de vérité de plus, lorsqu’ils sont peints dans leur grandeur naturelle ; mais comme il est presqu’impossible que l’art du peintre soit tel que l’on soit absolument trompé sur la plupart de ces imitations, l’on sent que le mérite y est apprécié d’après les principes établis par l’art pour rappeller avec plus ou moins de vérité, de justesse, d’agrément ou de finesse les idées des objets peints.

Ceux qu’il est impossible de représenter dans les dimensions qui leur sont propres, demandent donc un degré d’art de plus ; & comme l’artiste ne peut mettre en œuvre ce que j’ai nommé adresse au commencement de cet article, les hommes peu instruits ou ignorans seroient bien embarrassés pour les juger, mais ils ne les jugent pas ou se laissent bonnement inspirer une opinion s’ils s’avisent de vouloir en montrer une.

On sent, d’après tout ce que j’ai dit, combien le paysage a de désavantage pour l’artiste. Un grand arbre ne peut jamais être représenté de manière à tromper ; & s’il fait illusion par le rappel des idées, c’est un effet des ressources ou des artifices de l’art & des conventions reçues, auxquels il faut que les hommes même instruits se prêtent beaucoup. Je n’entrerai pas à ce sujet dans des détails qui me conduiroient trop loin, & que les hommes éclairés ou très-disposés à s’instruire suplééront ; mais eh suivant le fil de mes idées, je dirai que les grands animaux sont à-peu-près dans le même cas que les arbres, & qu’enfin dans le genre de l’histoire, la plus grande partie des objets qu’on représente éprouve le même inconvénient. Le plaisir de ces représentations change donc de point d’appuis, & naît de causes fort différentes de celles qui affectent les hommes peu instruits, qui ne réfléchissent pas sur l’impression qu’ils reçoivent, & n’ont de plaisir qu’autant qu’ils ont été trompés.

Ils ne peuvent l’être par le plus beau tableau d’histoire possible, mais ils sont quelquefois dédomagés de ce plaisir, qui n’est que momentané, & ne commence d’exister qu’au moment qu’il cesse ; & les hommes instruits gouteront, en raison de leurs lumieres & de leur sensibilité, des plaisirs plus vifs, plus durables par les émotions, l’intérêt, l’admiration que causent des imitations qui plaisent, qui attachent, qui parlent à l’esprit, qui occupent le cœur, qui le remuent, & qui cependant ne laissent point ignorer que tous ces effets sont produits par un artifice qui non-seulement ne craint point qu’on l’apperçoive, mais qui gagne à être apperçu.

C’est donc le rappel ingénieux ou artificieux des idées qui fait passer par dessus le défaut de conformité des dimensions, & de la représentation trompeuse dans les ouvrages qui appartiennent au genre de l’histoire, & aux genres limitrophes : c’est ce dont on a la preuve dans l’effet des imitations faites dans des proportions beaucoup plus petites, ou quelquefois plus grandes que celles des objets naturels. C’est le rappel des idées qui s’opère par des approximations, & qui va jusqu’à employer de simples indications, qui, non-seulement, plaît un moment, mais qui attache & entraîne à admirer ce qui approche le plus de la vérité, & à savoir gré même de ce qui n’est en quelque sorte que designé.

Je m’arrêterai ici, en inférant de tout ce que j’ai dit, qu’il n’est pas sans importance dechoisir, le plus qu’il est possible, dans les dimensions qu’on employe une conformité avec les dimensions naturelles. Les tableaux de peu de figures, ceux dont le sujet en admet beaucoup, mais qui sont composés de manière à présenter sur les premiers plans les principaux personnages d’une action, & à y fixer principalement la vue & l’intérêt, ont un avantage remarquable ; au contraire les arbres, par exemple, gagnent à être supposes sur des plans plus éloignés, parce qu’il n’est possible d’arriver à en imiter que les effets, les masses, & à indiquer à-peu-près leur nature & leur caractère.

Il n’est pas nécessaire que je m’arrête à faire sentir que bien qu’un peintre présente l’imitation d’un homme dans sa grandeur naturelle, il ne petit & ne doit pas aspirer à le rendre de manière à tromper par les détails infinis qu’offre la nature de chacune des parties.


Cette ambition conduiroit, comme je le dis, à l’article fini, terminé, & dans d’autres à avec molesse & froideur.

Nous ne parlerons pas ici des dimensions qu’on doit donner aux figures & aux objets qui plafonnent à des hauteurs considérables, & dont par conséquent le point de vue est nécessairement fixe & fort éloigné de l’objet peint. (Article de M. Watelet.)