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Encyclopédie méthodique/Beaux-Arts/Langage de l’art

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Panckoucke (1p. 469).
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LANGAGE de l’art. La facilité de dessiner tous les objets que présente la nature, jointe à une certaine habileté à employer les couleurs, à la connoissance des règles les plus simples & les plus générales de la composition ; tel est le premier degré de talent dans la peinture. Il peut être comparé aux principes de la grammaire en littérature ; c’est-à-dire qu’on peut le regarder comme une préparation à quelque genre de l’art auquel l’élève veuille s’appliquer dans la suite. C’est avec raison qu’on regarde le talent de dessiner, de composer, & d’employer les couleurs, comme le langage de l’art. L’artiste, parvenu à s’exprimer avec quelqu’exactitude, doit s’appliquer à trouver des sujets propres à l’expression ; il doit chercher sur-tout à se former des idées, pour les combiner & les varier suivant la convenance des sujets dont il pourra s’occuper dans la suite.

L’Ecole de Venise s’est principalement appliquée à toutes les parties de l’art qui captivent les yeux & les sens ; on peut même dire qu’elle les a portées au plus haut degré de perfection ; mais les moyens qu’elle employe, & qui tous appartiennent à la parte méchanique de l’art, sont ce que l’on appelle le langage du peintre. Il faut convenir que c’est une bien pauvre éloquence, que celle qui nous prouve seulement que l’orateur est doué de l’usage de la parole. Les mots, & même les plus beaux tours de phrase & les plus brillantes figures du langage, doivent être employés comme les moyens, & non comme le but de la faculté de parler. Le langage est l’instrument ; la conviction en est l’effet.

Le langage du peintre ne peut, sans doute, être refuse aux peintres vénitiens ; mais en cela même, ils ont montré plus d’abondance que de choix, & plus de luxe que de jugement. Si l’on considère le peu d’intérêt des sujets qu’ils ont


inventés, ou du moins la manière peu intéressante dont ils les ont rendus ; si l’on réfléchit sur leur manière bizarre de composer, & sur leurs contrastes brillans & affectés, tant dans les figures que dans le clair-obscur ; si l’on pense à la richesse affectée de leurs draperies, & à l’effet mesquin qui résulte de la variété recherchée de leurs étoffes ; si à cela on joint leur négligence totale à donner de l’expression aux figures ; & si ensuite on pense aux idées élevées & au savoir de Michel-Ange, ou à la noble simplicité de Raphaël, on verra qu’il ne peut subsister aucune comparaison entre ces maîtres. Si, dans le coloris même, on oppose la tranquillité & la chasteté du pinceau Bolonais, au tumulte & au fracas qui remplissent tous les tableaux de l’Ecole vénitienne, sans la moindre tentative d’intéresser l’esprit & le cœur, le talent si vanté de cette Ecole ne paroîtra plus qu’un vain effort, ou, comme dit Shakespeare, « une fable, contée par un fou, pleine de rédondances & de grands mots, mais qui au fond ne signifie rien. »

C’est M. Reynolds qui vient de parler dans tout cet article. Sans doute bien des amateurs, & même des artistes, seront blessés de le voir réduire Paul Véronèse & le Tintoret, (car il excepte le Titien) au simple talent de parler le Langage de l’art ; mais, qu’on observe que s’il rabaisse quelques artistes célèbres, c’est pour élever l’art lui-même qu’il fait consister dans les grandes conceptions de l’esprit. Eh ! quel est donc le mérite de cet art, puisque l’on peut s’élever justement à la célébrité avec le seul talent d’en bien parler la langue ?

Ce que M. Reynolds observe dans la carrière des arts, on peut l’observer de même dans celle des lettres. Les écrivains, qui, sans une vaine affectation de la pompe du style, nous instruisent & nous imposent l’admiration par la hauteur de leurs pensées, peuvent être regardés comme les Raphaël de la littérature : mais les auteurs, qui, sans une grande richesse d’idées, nous plaisent pat l’éclat de leur style, en sont les Tintoret & les Paul Véronèse. (Article extrait du Discours de M. Reynolds.)